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L’administration Trump perd sa première bataille : celle du narratif

La multiplication des justifications de la guerre déclenchée ne convainc pas l’opinion publique et de moins en moins même parmi les fidèles soutiens. (Article publié dans l’Humanité du 4 mars 2026.)

Donald Trump n’a pas lu Louis Aragon. Il aurait pu méditer cette phrase extraite du Roman inachevé : « Il y avait tant de mots que je ne savais plus lesquels croire. » Depuis quelques jours, l’administration Trump semble avoir lancé une sorte de concours Lépine à la justification du déclenchement de la guerre en Iran.

Il était d’abord question de sauver le peuple réprimé par le pouvoir, puis de ramener Téhéran à la table des négociations, puis de l’empêcher de disposer de l’arme nucléaire ou encore d’anéantir sa capacité de missiles balistiques.

Enfin, le secrétaire d’État Marco Rubio a avancé une autre explication : « Le président a pris une décision très sage : nous savions qu’Israël allait passer à l’action, nous savions que cela précipiterait une attaque contre les forces américaines, et nous savions que si nous ne les attaquions pas de manière préventive avant qu’ils ne lancent ces attaques, nous subirions des pertes plus importantes. »

« Bon sang. Nous avons entendu six raisons différentes pour justifier cette guerre au cours des dernières soixante-douze heures, mais celle-ci est la plus insultante », a hoqueté, sur X, Kelley B. Vlahos, rédactrice en chef de Responsible Statecraft, le journal en ligne du Quincy Institute, un groupe de réflexion (think tank) basé à Washington.

La dernière trouvaille sémantique en date de l’administration Trump a été aussitôt reprise par Mike Johnson, sans doute le président de la Chambre le plus docile de l’histoire. « Israël était déterminé à agir… Si Israël avait tiré sur l’Iran et pris des mesures pour détruire les missiles, ils auraient immédiatement riposté contre le personnel et les biens américains », a-t-il ânonné, laissant entendre sans doute involontairement que Benyamin Netanyahou a mené la danse.

Mais ces « éléments de langage », comme disent les communicants, ne prennent pas auprès de la population états-unienne. Selon le dernier sondage réalisé par CNN, 59 % des personnes interrogées désapprouvent la décision des États-Unis de mener des frappes militaires contre l’Iran tandis que 60 % estiment que Donald Trump n’a pas de plan clair pour gérer la situation.

Même si une majorité de républicains continue de soutenir celui qui leur a fait gagner deux élections présidentielles, les doutes grandissent au fur et à mesure que le pouvoir iranien se montre plus résistant au déluge de feu déclenché par le duo israélo-américain.

Sur la chaîne d’extrême droite OAN (One America News), l’ancien colonel et conseiller du secrétaire à la défense Douglas Macgregor oscille entre désenchantement et alarmisme : « Je pense que l’Iran, à notre grand regret, s’en sort très, très bien… À l’heure actuelle, les villes équipées de missiles qui sous-tendent toutes les provinces iraniennes sont intactes… La question est la suivante : quand Israël va-t-il intervenir et dire qu’il en a assez… Quand va-t-il déclarer que si cela ne cesse pas, il utilisera l’arme nucléaire ? »

Quant au petit monde Maga, entre le refus fondateur des « guerres sans fin » et la dernière déclaration en date de Donald Trump affirmant qu’il pourrait déclencher une intervention terrestre, il est perdu, écartelé ou… aphone. J. D. Vance, le vice-président, habituellement le plus volubile et le plus agressif de la bande, se retrouve soudain silencieux. Pour l’ancien journaliste de CNN, Chris Cillizza, la séquence solde les espoirs présidentiels du dauphin présumé, supposément le plus isolationniste du cercle des prétendants. En tant que secrétaire à la Guerre, Pete Hegseth doit, lui, affronter les questions.

Il y répond en tentant de rassurer – « Ce n’est pas l’Irak, ce n’est pas sans fin » – mais en réussissant surtout à inquiéter, en déclarant que les États-Unis feraient tout ce qui est nécessaire pour défendre leurs « intérêts », donc également envoyer des soldats au sol. Une option que seuls 38 % des républicains soutiennent.

Déclarer la guerre à l’Iran s’avère être la décision la plus impopulaire de Donald Trump, le président le plus impopulaire à ce stade de son mandat. À quelques mois des élections de mi-mandat, la catastrophe stratégique qui s’annonce pourrait servir de carburant aux démocrates.

Ces derniers échoueront sans doute à faire adopter une résolution qui obligerait le président à obtenir le feu vert du Congrès. Mais, dans quelques jours, Donald Trump devra solliciter des élus des financements supplémentaires pour sa guerre. Le ralliement d’une poignée d’élus républicains suffirait alors à mettre en minorité l’ancien héraut de l’ « America First » transformé en faucon.

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De l’America First à « Fureur épique », la mue de Donald Trump

Après avoir surfé sur le rejet des « guerres sans fin » de George W. Bush, le chantre de l’America First est devenu un républicain comme un autre, c’est-à-dire belliciste. (Article publié dans l’Humanité du 2 mars 2026.)

En 2011, un milliardaire ayant pris Barack Obama en grippe l’accuse sur Twitter de vouloir lancer une guerre contre l’Iran « afin de se faire réélire ». Deux ans plus tard, sur la même plateforme, il revient à la charge : « Rappelez-vous que j’avais prédit il y a longtemps que le président Obama attaquerait l’Iran en raison de son incapacité à négocier correctement – il n’est pas doué ! »

Finalement, en 2015, le président des États-Unis incriminé aboutira à un accord avec Téhéran. Mais revenons à ce milliardaire – il s’agit de Donald Trump, bien sûr. En 2016, il entre avec fracas dans l’arène en surfant sur le rejet des « guerres sans fin » de George W. Bush, largement partagé dans l’électorat. En 2024, lors de la campagne présidentielle qui le propulsera de nouveau à la Maison-Blanche, il publie une photo de lui, accompagné de son colistier, J. D. Vance, avec ce slogan : « Votez pour le ticket pro-paix ».

Les archives sont aussi inépuisables que cruelles. Avec l’opération militaire en Iran, l’assassinat de Khamenei et la volonté de faire « tomber le régime », Donald Trump semble donc achever sa mue « néo-conservatrice ». Une forme de prudence s’impose néanmoins. Le président des États-Unis peut à tout moment interrompre ce processus, comme il l’a fait d’une certaine façon en juin dernier en décrétant la fin d’une aventure militaire au bout de douze jours, sans avoir atteint les objectifs fixés : l’anéantissement des capacités nucléaires de l’Iran.

Robert Pape, professeur de science politique à l’université de Chicago, rappelle, sur X, la « leçon numéro un : la puissance aérienne entraîne rarement un changement de régime favorable. Depuis la Première Guerre mondiale, des dizaines de campagnes de bombardements ont tenté de contraindre des gouvernements depuis les airs. Aucune n’a permis d’installer des dirigeants plus coopératifs avec l’agresseur. Les bombardements peuvent détruire des cibles. Ils ne permettent pas de remodeler la politique de manière fiable ».

L’objectif affiché de rendre sa « liberté » au peuple iranien passerait donc par l’envoi de troupes au sol. Donald Trump s’inscrirait alors dans les pas de George W. Bush qu’il a tant vilipendé. Ce scénario n’est pas écrit, mais le prologue provoque déjà des gênes au sein du monde Maga (« Make America Great Again »), qui demeure pourtant fidèle à son « champion ». Le vice-président J. D. Vance incarne cet embarras stratégique.

Véritable « isolationniste », l’ancien marine déployé en Irak doit assurer le service après-vente de la nouvelle aventure guerrière de Donald Trump : « L’idée qu’on va se retrouver pour des années dans une guerre au Moyen-Orient sans fin en vue, il n’y a aucune chance que cela arrive », assurait-il dans un entretien accordé au Washington Post, le 26 février, soit deux jours avant le lancement de l’opération « Fureur épique ». Puis, dans la phrase suivante, il contredisait sa propre assurance : « Ce n’est pas parce qu’un président a foiré un conflit militaire qu’on ne devrait plus jamais être engagé dans un conflit militaire. »

Seuls ceux qui ont déjà été excommuniés peuvent parler en conscience. « Cela ressemble à la pire des trahisons, car cela vient précisément de l’homme et de l’administration que nous croyions différents et qui avaient dit que cela ne se reproduirait plus », lance ainsi l’ancienne députée ultra-Maga, Marjorie Taylor Greene. Un sentiment que ne partage pas une majorité de l’électorat républicain, si l’on en croit le sondage The Economist/YouGov, réalisé entre le 20 et 23 février : 58 % des électeurs du Grand Old Party (surnom du Parti républicain) manifestent leur soutien à une attaque de l’Iran.

Sauf évolution soudaine, qui sera éventuellement à constater dans la semaine, Donald Trump ne se trouve pas totalement en décalage avec sa propre base. Mais avec l’ensemble de l’électorat, oui : 49 % des États-uniens s’opposent à l’usage de la force militaire contre l’Iran, tandis que seulement 27 % y sont favorables. Selon une autre enquête (Quinnipiac), 70 % des électeurs estiment que le président devrait obtenir l’accord du Congrès avant toute action militaire majeure, ce qu’il n’a pas fait.

Au fond, la guerre déclarée à l’Iran est à l’image de l’exercice du pouvoir par Donald Trump depuis son retour à la Maison-Blanche : une décision impopulaire prise par un président impopulaire. Engendrera-t-elle un coût politique lors des élections de mi-mandat ? C’est le pari des élus démocrates, qui tentent de faire bloc pour dénoncer l’absence de feu vert du Congrès comme la dangerosité de l’aventure guerrière.

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