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L’UAW élargit la grève et enrôle Biden

Une semaine après le déclenchement d’un mouvement historique, le syndicat a lancé de nouveaux débrayages et amené le président en exercice à se rendre mardi sur un piquet de grève. (Article publié dans l’Humanité du 25 septembre 2023.)

La poubelle de Shawn Fain commence à être bien remplie. Vendredi, le président de l’UAW y a jeté la dernière proposition en date de Stellantis qui y a rejoint les précédentes déjà jugées « insultantes », un geste devenu récurrent depuis juillet et l’entame de la dernière ligne droite des négociations. Lors de son point hebdomadaire en direct sur Facebook, le dirigeant syndical a longuement critiqué l’attitude du géant de l’automobile, qui englobe Chrysler, et de son PDG, Carlos Tavares, estimant que certaines de ses réponses aux demandes des salariés constituaient des régressions.

A l’instar de la corbeille à papiers du président de l’UAW, la carte des sites en grève se densifie elle-aussi. Il y avait depuis vendredi 15 septembre, trois petits points : une usine Ford près de Detroit (Michigan), un site Stellantis à Toledo (Ohio) et un autre de GM à Wentzville (Missouri). Vendredi à midi, 38 nouveaux sites dans 20 Etats – une façon de « nationaliser » – le conflit – sont entrés dans cette grève aux modalités totalement inédites : pour la première fois dans l’histoire, les « Big Three » sont simultanément visés mais de manière ciblée et graduelle. Chaque semaine, et en fonction de l’avancement des négociations, le syndicat franchit un cran dans la mobilisation de ses 150.000 membres salariés des trois compagnies engagées dans la renégociation de la convention collective. Fait notable : Ford est épargné par l’extension du mouvement. « Pour être clair, nous n’en avons pas fini avec Ford, a déclaré Shawn Fain. Nous avons de sérieux problèmes à résoudre, mais nous voulons reconnaître que Ford est sérieux dans sa volonté de parvenir à un accord. » L’entreprise qui est considérée par une grande majorité d’Américains comme la grande compagnie nationale a d’ores et déjà accepté plusieurs revendications du syndicat : indexation des salaires sur l’inflation, titularisation de tous les salariés intérimaires, augmentation des bonus liés aux profits, droit (jusqu’ici non reconnu) de faire grève pendant la durée du contrat contre des projets de fermeture d’usines, une grande première dans l’histoire du syndicalisme dans l’automobile. La semaine dernière, Ford a conclu un accord au Canada avec le syndicat Unifor, évitant le déclenchement d’une grève. Le contenu n’a pas été rendu public mais il devrait contenir des hausses substantielles des salaires et des pensions de retraite, que sont appelés à ratifier les adhérents.

Aux Etats-Unis, les nouveaux débrayages ne concernent pas les usines d’assemblage mais les centres de vente de pièces détachées : dix-huit sites General Motors et vingt sites Stellantis, employant respectivement 3475 et 2150 salariés, portant le nombre total des grévistes à 18000, soit 12% des syndiqués concernés. Parlant depuis un piquet de grève dans le Michigan, Shawn Fain a souligné que ces centres « généraient beaucoup de profits, spécialement pour Stellantis ». Auprès du site spécialisé Labornotes, il a également souligné ajouté qu’ils constituaient un « exemple typique de la double échelle des salaires » – cette pratique acceptée par l’UAW après la grande crise de 2009 que la nouvelle direction entend éradiquer – avec le plafonnement pour nombre de salariés de leurs rémunération à 25 dollars de l’heure.

En ciblant avec précision les sites en grève, l’organisation syndicale maximise la portée de l’impact tout en minimisant le coût pour elle (500 dollars sont versés hebdomadairement à chaque salarié depuis un fonds dont le montant est estimé à 825 millions de dollars). « En élargissant la grève aux centres de distribution, qui fournissent des pièces aux concessionnaires pour les réparations, le syndicat s’adresse effectivement aux consommateurs, dont certains pourraient avoir des difficultés à faire réparer leur voiture ou leur camion, voire être dans l’impossibilité de le faire », commente le New York Times. Pour l’UAW, la grève doit autant se mener auprès de l’opinion publique que dans le périmètre des usines, et ce…jusqu’au sommet de l’Etat. C’est ainsi que Shaw Fain a invité Joe Biden à se rendre sur un piquet de grève, plaçant l’hôte de la Maison Blanche au pied du mur : soit être aux côtés des salariés, à l’instar de Bernie Sanders, qui a participé à un meeting de l’UAW à Detroit dès le premier jour de grève, soit continuer de maintenir une sorte d’équidistance entre ceux-ci et les directions d’entreprises. La relation entre Joe Biden et Shawn Fain est marquée, depuis l’élection de ce dernier, du sceau de la tension. Le syndicat a récemment retiré son soutien officiel à, la candidature du président sortant car il dit attendre des « actions pas des paroles » de la part de celui qui se présente comme le « président le plus pro-syndicat de l’Histoire. »

A un an de l’élection présidentielle, le président américain a donc décidé de se rendre donc mardi dans le Michigan – un Etat qu’il a remporté en 2020 mais que Hillary Clinton avait perdu face à Trump en 2016. Selon les termes d’un communiqué de la Maison Blanche, Joe Biden « se joindra à un piquet de grève », un fait sans précédent.

SONDAGE

Une majorité d’Américains avec les grévistes de l’automobile et d’Hollywood

Aux Etats-Unis, les grèves sont de nouveau populaires. C’est la conclusion qu’il faut tirer d’un sondage réalisé par Ipsos pour Reuters. 58% des Américains soutiennent la grève dans l’automobile (contre 32% qui s’y opposent) et 60%, celle des scénaristes d’Hollywood (contre 27%). L’appui au mouvement historique lancé par le syndicat UAW est plus fort chez les démocrates (72%) mais 48% des Républicains (contre 47) s’y retrouvent. La grève est la plus populaire parmi 18-34 ans, les africains-américains et ceux qui gagnent moins que le revenu médian.

Le sondage révèle également un large soutien au mouvement syndical en général, même si le taux de syndicalisation a atteint un niveau historiquement bas aux États-Unis (10,1%) : pour 61 % des personnes interrogées, les syndicats ont amélioré la qualité de vie de tous les Américains. Les deux tiers estiment que les salaires des PDG et des travailleurs devraient augmenter de manière égale, l’un des principaux arguments avancés par l’UAW qui demande une augmentation de 40%.

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« Shawn Fain et l’UAW politisent la grève »

Pour l’historien et professeur à l’Université de Californie-Santa Barbara, Nelson Lichtenstein, spécialiste du mouvement ouvrier, la stratégie de la nouvelle direction syndicale cherche à inscrire les débrayages dans le cadre d’un mouvement national plus large. (Article publié dans l’Humanité du 19 septembre 2023.)

Peut-on déjà parler d’une grève historique ?

Oui. Pour la première fois en 85 ans, les « Big Three » sont frappés en même temps, même s’il ne s’agit que d’une usine pour chacune des compagnies automobiles. La grève pourrait s’amplifier au fil des négociations. Dans le passé, l’UAW ciblait une compagnie et ensuite l’accord servait de modèle dans les négociations avec les deux autres. Mais, aujourd’hui, pour l’UAW qui ne représente que 40% des salariés du secteur automobile, cette sorte de négociation-type ne fonctionnerait pas forcément. Certains éléments indiquent que Stellantis, en particulier, pourrait hésiter à accepter accord passé avec Ford ou General Motors.

Lorsque le syndicat ciblait une seule entreprise, de nombreux travailleurs n’étaient que spectateurs. En déclenchant un mouvement dans les trois compagnies, un plus grand nombre de travailleurs sont amenés à participer à la lutte ou sont invités à se préparer à la lutte. Et les directions sont déstabilisées lorsqu’il s’agit de savoir quelles usines seront fermées ensuite. En outre, en faisant grève dans les trois entreprises, Fain (le président de l’UAW, N.D.L.R.) et l’UAW « politisent » la grève afin d’obtenir un plus grand soutien de l’opinion publique et en particulier de l’administration Biden.

Les grèves sur le tas – des occupations d’usine largement pratiquées dans les années 30 – sont désormais illégales. Cette grève « debout » (« stand up », en anglais, est le nom donné par le syndicat à sa stratégie, N.D.L.R.) retrouve néanmoins une partie de l’esprit et de l’engagement de l’époque de la Grande Dépression, lorsque le syndicat a été créé.

Les relations semblent tendues entre l’UAW, et Shawn Fain en particulier, et Joe Biden. Comment l’expliquez-vous?

Fain et l’UAW souhaitent que l’administration Biden exerce une sorte de pression sur les entreprises, en s’appuyant sur les prêts et subventions de plusieurs milliards de dollars qui leur sont offerts pour construire des usines de batteries électriques et opérer une transition écologique. C’est stratégique de la part de l’UAW, à l’instar des décennies passées où les syndicats souhaitaient une aide concrète pour gagner des grèves et créer des syndicats en échange de dons et d’un soutien lors des élections présidentielles. John L. Lewis s’est illustré en demandant à l’administration Roosevelt d’aider le syndicat de l’acier dans les moments difficiles, à la suite de l’échec de la petite grève de l’acier de 1937. De même, en 1945-46, pendant la guerre de Corée, lors de la récession de 1957-58, en 1970 lorsque le syndicat a frappé General Motors pour la première fois depuis 1946, et lors des négociations complexes autour du sauvetage de Chrysler en 1979-80 : dans tous ces cas, l’UAW a demandé à l’administration – généralement démocrate – d’aider le syndicat en échange d’une mobilisation des membres et d’un soutien électoral. Entre 1948 et 1964, toutes les campagnes présidentielles des démocrates ont débuté au Cadillac Square de Detroit, le jour de la fête du travail, par un grand rassemblement.

Fain et son équipe – certains nouveaux comme Branden Mancilla, 28 ans, qui a syndiqué les étudiants à Harvard – ont remporté l’élection interne à l’UAW en présentant une liste « dissidente », battant pour la première fois en soixante-dix ans la liste officielle de la direction. Cette victoire insurrectionnelle rappelle d’autres moments de l’histoire syndicale où de nouveaux dirigeants ont inauguré une nouvelle ère de militantisme. Dans l’automobile aujourd’hui, il ne s’agit pas précisément d’une nouvelle génération, mais plutôt d’un « front populaire » entre un ensemble de militants plus anciens et de nombreux radicaux inspirés par Bernie Sanders et d’autres mouvements contemporains.

Cette grève participe à un retour de la conflictualité sociale. Comment expliquer cela alors que le taux de syndicalisation est au plus bas ?

Aux États-Unis, le droit du travail est faible et peu respecté. Si les syndicats existants peuvent obtenir des augmentations de salaire et autres avancées, les capitalistes en profitent pour freiner le syndicalisme en attendant la prochaine récession pour sévir à nouveau. L’UAW cherche à inscrire sa grève dans le cadre d’un mouvement national plus large en faveur d’une transition écologique. Toutes les grandes avancées en matière de droits du travail et de droits civiques se produisent lorsque les intérêts d’un ensemble particulier d’acteurs du mouvement social coïncident avec ceux de l’ensemble de la société, voire même avec une partie de l’élite et des capitalistes. C’était vrai entre les années 1930 et 1960 et l’UAW saisit cette opportunité aujourd’hui.

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De Detroit à Toledo, paroles et destins de grévistes

Salaires en berne, divisions du salariat en plusieurs statuts : sur les piquets de grève, les salariés de Ford et Stellantis racontent comment leur travail dans le secteur-clé de l’automobile s’est précarisé. (Article publié dans l’Humanité du 19 septembre.)

Detroit (Michigan) et Toledo (Ohio),

Envoyé spécial.

Elle la gardienne de l’entrée comme elle le serait d’un temple. Derrière elle, se dressent quatre lettres – Jeep – qui claquent dans l’histoire automobile du pays et même un peu plus, comme le rappelle une petite mise en scène qui accueille les visiteurs : quelques GI, autour d’un drapeau américain et d’une Jeep de la seconde guerre mondiale, avec cette légende : «Soutien à nos soldats et vétérans. » Sur le parking attenant, des dizaines de Jeep Wrangler affichent presque autant de couleurs – c’est un peu la spécialité de la marque. La couleur, c’est son truc, justement à Nichole, employée au département peinture. Mais depuis, quelques jours, elle est « capitaine » d’une équipe qui tient le piquet de grève. Cette usine Stellantis (ex-Chrysler) à Toledo (Ohio), à une heure de route au sud de Detroit, fait partie des trois sites (avec une usine Ford à Wayne, près de Detroit, et une usine General Motors, à Wentzville dans le Missouri) où le syndicat UAW (United Auto Workers) a décidé de débrayer, vendredi à minuit, à la minute même où la convention collective expirait, mettant 12700 salariés en grève sur les 146.000 que compte les fameux « Big Three ».

La jeune femme dirige donc une petite troupe de collègues – entre 15 et 20 – qui garde le piquet de grève face à l’entrée principale du site où l’on produit des Jeeps depuis les années 40. Son « quart » : de 6h du matin à midi. Un brasero finit de se consumer – il a fait frais cette nuit – et quelques bûches posées attendent la nuit prochaine. Si les chaises de camping sont multicolores, la tenue affiche un rouge unique : la couleur de l’UAW. Les voitures passent – avec un nombre disproportionné de Jeep – et klaxonnent pour afficher leur soutien. Parfois, quelques poings solidaires jaillissent des habitacles.

Nichole est entrée ici il y a douze ans. « Troisième génération dans l’usine après l’arrière-grand-père et la grand-mère, tous membres de l’UAW », proclame-t-elle avec une évidente fierté. « Tous d’origine polonaise », ajoute-t-elle en épelant son nom de famille : Wawrzyniak. Dès la mi-août, ce site de Toledo a voté le principe de la grève à 99%. Un quasi-unanimisme, à l’aune d’un ras-le-bol général. Nichole a atteint son maximum salarial – 31,57 dollars de l’heure, le plafond parmi les « Big Three », soit un peu moins que le salaire médian national. Evolution terminée, à moins de 35 ans. Avec une inflation galopante. « Vous êtes allés au supermarché depuis que vous êtes arrivés ? Vous avez vu les prix ? Comment voulez-vous que l’on s’en sorte ?»

LaDonna aussi affiche le même salaire, malgré ses 24 ans d’ancienneté. « Si elle est la capitaine, je suis la leader de l’équipe », revendique-t-elle, dans un large sourire. Les deux travaillent dans le département de peinture, comme tous ceux qui tiennent ce piquet. Le même plafonnement salarial masque pourtant une inégalité de poids entre ces deux femmes : l’une n’aura pas de pension de retraite ni de protection sociale lorsqu’elle cessera de travailler ; l’autre, oui. Nichole, la polono-américaine, et LaDonna, l’africaine-américaine, incarnent le système à deux vitesses appliqué depuis 2009. Pour le pays, c’est l’époque du krach et de la grande récession. Pour le secteur de l’automobile, la faillite s’annonce au virage. L’administration Obama débloque alors des centaines de milliards de dollars afin que des fleurons du capitalisme américain ne finissent pas dans le ravin. Les salariés sont appelés à verser leurs sacrifices sur l’autel de la survie. L’UAW accepte : les nouveaux embauchés ne disposeront pas des mêmes droits que les salariés en poste. La fin de cette inégalité fait partie des revendications du syndicat, désormais présidé par Shawn Fain, élu en mars dernier sur une plateforme plus revendicative, dans la négociation d’une nouvelle convention collective. Ford a déjà accepté.

Mais pour ce qui concerne son propre employeur, Nichole préfère ne pas entretenir trop d’espoirs. « Stellantis, ce n’est plus Chrysler. Il y a moins d’attaches au territoire américain. Ces derniers mois, en prévision de la grève, la direction du groupe a envoyé des ingénieurs français afin de redéfinir nos emplois et les procédés. Les ingénieurs américains sont syndiqués et la direction ne leur fait pas confiance. » Un soupir, un silence, puis la « capitaine » lance : « On bouge un peu ? » Ses collègues se saisissent des pancartes et tournent en cercle répétant en boucle quelques slogans « No deal, no wheel » (« pas d’accord, pas de roues ») et « No Justice, no Jeeps » (« pas de justice, pas de Jeeps »).

La même scène se rejoue quelques centaines de mètres plus loin et à chacun de la douzaine de piquets de grève qui cadenassent le site de 33 hectares, avec des centaines de salariés présents. « Clairement, je n’ai jamais vu une telle mobilisation en trente ans de carrière ici. Je n’avais d’ailleurs jamais vu de grève », lâche Steve, solide quinquagénaire, casquette et barbichette, qui organise un « breakfast » sur le pouce : œufs, saucisses, bacon et pancakes. L’info a commencé à circuler et on vient des autres piquets de grève pour se ravitailler. Face à la demande croissante, Amanda a posé sa pancarte pour venir lui donner un coup de main. « Ici, on est égaux, au moins », glisse-t-elle, allusion à peine voilée à son statut dans l’entreprise. La jeune femme est une « temp », une intérimaire. Une parmi des centaines utilisés dans cette usine d’assemblage de Stellantis, la loi n’imposant aucune limite. Ils forment la troisième catégorie des salariés.

« Je bosse ici depuis trois ans et je gagne 17 dollars de l’heure. Ma collègue de chaîne en gagne 31,57. On fait très exactement la même chose », expose Amanda. Les intérimaires commencent à 15,78 dollars de l’heure et atteignent le plafond de 19,28 au bout de quatre années. « On ne peut pas vivre avec ça, se désole Rudy, rencontré sur un autre piquet de grève. Je dois avoir deux jobs pour joindre les deux bouts. Cela me fait moins de temps pour être avec ma famille et mes deux enfants qui sont encore petits.» « Au début, vous donnez tout ce que vous avez en espérant que cela vous aidera à être titularisés, parfois jusqu’à travailler sept jours de suite soit 70 heures, poursuit cet ouvrier dont les parents sont venus du Mexique. Et puis, vous vous rendez compte que des intérimaires sont là depuis sept ou huit ans ». Rebecca reprend : « Mon corps a 25 ans mais c’est comme si j’en avais 45. On rate des anniversaires, des enterrements. On ne peut pas prendre de jours de congé maladie car on n’en a pas le droit et en plus on n’a pas de protection sociale. Franchement, on se sent comme un détritus. Je sais que si le nouveau contrat ne change pas quelque chose, certains intérimaires vont partir, car ils n’en peuvent plus. » L’UAW a intégré dans sa plateforme de revendications la titularisation des intérimaires au  bout de 90 jours.

A 80 kilomètres au nord de Toledo, c’est le même chapelet d’injustices et d’insatisfactions, de vies en équilibre, d’attachement à l’outil de travail, souvent transmis de génération en génération, qui se dévide. Nous sommes à Wayne, dans la banlieue de Detroit, le berceau de l’automobile, surnommée « Motor City ». Plus précisément dans une usine d’assemblage de Ford d’où sortent le pick up Ranger et le SUV Bronco, dont – grand hasard du calendrier – les nouveaux modèles sont actuellement présentés au Salon de l’automobile. Si Wayne demeure peu connue, sa voisine, en revanche, est presque aussi célèbre dans l’histoire de l’automobile que Detroit : Dearborn, qui accueille le siège mondial de Ford en plus d’un immense musée à la gloire de la marque crée par Henry Ford. Dearborn, 100.000 habitants, 45.000 emplois chez Ford. La direction de l’UAW a choisi l’usine de Wayne car elle se trouve au cœur géographique de la plus ancienne entreprise automobile américaine, celle que la direction syndicale juge la plus sensible au rapport de forces.

Dearborn a changé depuis que son PDG antisémite et naziphile y est décédé en 1947. La population est désormais constituée à 40% d’arabes-américains : des libanais maronites sont venus dès les années 1920 pour travailler dans l’automobile puis des Assyriens les ont rejoints, ensuite des Palestiniens, Yéménites et enfin des Irakiens après la guerre de 2003. La mosquée locale est la plus grande du pays.  Le maire (démocrate) s’appelle Abdullah Hammoud. La circonscription a pour députée, Rashida Tlaib, d’origine palestinienne, membre du DSA (democratic socialists of America, la principale organisation socialiste) et membre du « squad » avec Alexandria Ocasio-Cortez.

Le fordisme aussi a changé. Henry Ford revendiquait de payer suffisamment ses salariés pour qu’ils puissent s’acheter la voiture qu’ils produisaient sur la chaîne de montage. Ce temps-là semble révolu. « Nous travaillons chez Ford et nous ne pouvons même pas nous permettre d’acheter les voitures que nous fabriquons » : le ton d’Amanda oscille entre la colère et l’affliction. Agée de 38 ans, cette mère de famille africaine-américaine gagne 24 dollars de l’heure après trois ans d’ancienneté. Son mari travaille pour un autre des « Big Three », General Motors, toujours en tête du marché américain grâce à ses multiples marques (Chevrolet, Buick, Cadillac). « Et pourtant, on est en difficulté tous les mois, on doit prendre des petits boulots à côté pour s’en sortir. »

La situation de ce couple avec un enfant de trois ans résume à la perfection ce qu’a évoqué Bernie Sanders vendredi à Detroit, lors d’un meeting organisé par l’UAW « pour sauver le rêve américain». « Le combat que vous menez vise à reconstruire la classe moyenne de ce pays qui jadis faisait envie au monde», avait lancé le sénateur socialiste. Cette notion de « classe moyenne » qui s’est substituée à celle de « classe ouvrière » est justement née dans la partie sud-est du Michigan. Après la seconde guerre mondiale, les géants de l’automobile et l’UAW (enfin reconnu après de rudes batailles, y compris physiques, notamment chez Ford) concluent le « pacte de Detroit » : les Big Three offrent de bons salaires et des « avantages » (protection sociale, plan de retraite) et le syndicat s’engage à la « paix sociale. » Accédant à la société de consommation et à la propriété, l’ouvrier de l’automobile devient la quintessence de ce « rêve américain. »

« Aujourd’hui, vous commencez sur la chaîne quasiment au même salaire qu’à Walmart et Starbucks » : l’amertume du constat de Ray, 24 ans d’ancienneté,  suinte à chaque syllabe. Il répète, au milieu des klaxons : « Autant qu’à Walmart et Starbucks. » Ce sont les mêmes situations de détresse économique qui se jouent désormais chez Ford que dans la grande distribution ou les cafétérias. A 52 ans, Maliya, après avoir enchaîné les petits boulots, a décroché un job d’intérimaire sur la chaîne qui produit les Broncos. A 19 dollars de l’heure, elle arrive à peine à payer son loyer de 1200 dollars. Et aucune perspective de pension de retraite. LaShawn, embauchée en « CDI », touche 24 dollars de l’heure. Insuffisant pour cette mère célibataire qui doit prendre un emploi auxiliaire. Ces parcours émaillent les piquets de grève. « Nous sommes à l’ère d’une nouvelle révolution industrielle (la transition vers l’électrique, N.D.L.R.) et la façon dont nous y entrons est la même que celle dont nous sommes entrés dans la précédente révolution industrielle : beaucoup de profits pour peu et des mauvais emplois et de la misère pour la plupart », selon Madeline Janis, directrice de l’organisation Jobs to Move America.

Face à ce constat, il y a plus que de l’amertume chez Ray : de la colère. Un sentiment de trahison, même. Ce fils et petit-fils d’ouvrier chez Ford se souvient des sacrifices consentis pendant la Grande Récession. « On a travaillé avec eux et maintenant, ils ne veulent pas travailler avec nous. Nos salaires représentent moins que 7% du coût d’un véhicule. Jim Farley (le PDG de Ford) n’a pas besoin de 21 millions de salaire annuel. » « T’inquiète, ils sont en train de comprendre, le réconforte de sa voix traînante La Shawn. Ils sont bien obligés de voir notre détermination et notre nombre. Si on m’avait dit qu’un jour je ferai grève… Je ne sais pas comment ça va se terminer. Je ne crois pas qu’on aura satisfaction sur toute la ligne. Mais on aura redressé la tête, ça, c’est sûr. »

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Grève historique dans l’automobile américaine

Faute d’accord sur la nouvelle convention collective, le syndicat UAW a lancé vendredi un débrayage simultané parmi les «Big Three », les géants du secteur, une première. (Article publié dans l’Humanité du 18 septembre 2023.)

Detroit (Michigan),

Envoyé spécial.

“Solidarity forever”. C’est avec l’hymne du syndicalisme américain que les grévistes de l’usine Ford de Wayne, près de Detroit, ont été accueillis par les collègues qui les attendaient aux portes de l’usine. A la même heure, les salariés de l’usine Chrysler de Toledo (Ohio) et ceux du site de General Motors à Wentzville (Missouri) coupaient les lignes et débrayaient. Il était minuit ce vendredi 15 septembre et le contrat – l’équivalent d’une convention collective – venait d’expirer. Comme 97% des 150.000 syndiqués de l’UAW le lui en avaient donné mandat, la direction du syndicat déclenchait donc un mouvement de grève, le premier dans le secteur depuis 2019. Quelques heures plus tôt, le président de l’UAW avait prévenu : « Ce soir, pour la première fois de notre histoire, nous allons faire grève chez les Big Three (les trois grands constructeurs, N.D.L.R.)

Mais une grève bien ciblée : un site par groupe, pas plus, afin de se laisser une marge de manœuvre si le patronat du secteur ne répond pas aux attentes dans les jours qui viennent. L’UAW a fait connaître de longue date ces revendications, parmi lesquelles : 40% d’augmentation des salaires, le retour de l’indexation des salaires sur l’inflation, semaine de 32 heures payées 40, la fin de la double échelle des statuts qui fait que les embauchés depuis 2009 ne disposent pas de plan de retraite. Les grands groupes ont récemment hissé leur propositions salariales à près de 20% sur les quatre années du nouveau contrat, un montant inférieur à l’inflation de ces dernières années. Interrogée sur CNN, Marry Barra, la présidente de General Motors, a qualifié l’offre « d’historiquement généreuse avec d’importantes hausses salariales » mais a calé au moment de répondre à la question de la journaliste : « Pourquoi les salariés ne pourraient-ils obtenir la même hausse de salaire que celle que vous vous êtes octroyée, à savoir 34% entre 2019 et 2022? ». Le slogan de l’UAW – « A profits records, contrat record » – fait mouche alors que les « Big Three » affichent 21 milliards de dollars de profits au premier semestre 2023, portant leur pactole à 250 milliards durant la décennie écoulée.

En ciblant chaque groupe mais à une petite échelle, le syndicat espère faire comprendre sa détermination aux constructeurs automobiles sans entamer sa caisse de grève dont le montant est estimé à 850 millions de dollars. Pour chaque gréviste, l’UAW verse 500 dollars par semaine. Si les 150.000 salariés du secteur débrayaient, il pourrait tenir trois mois. Depuis vendredi, ce sont 12700 salariés qui se déclarent en grève. Histoire de bien faire comprendre sa détermination, l’UAW a organisé dès vendredi soir un meeting « pour sauver le rêve américain.» Invitation avait été faite de venir vêtu de rouge, ce à quoi se sont prêtés les milliers de participants, y compris… Bernie Sanders qui avait fait le déplacement. « Le combat que vous menez vise à reconstruire la classe moyenne de ce pays qui jadis faisait envie au monde», a lancé le sénateur socialiste.

Après la seconde guerre mondiale, les salariés de l’automobile ont constitué les figure centrale de cette « classe ouvrière » qui grâce à de bons salaires et une protection sociale accédait à la société de consommation (téléviseur, frigidaire) devenait « classe moyenne ». « Ce rêve a disparu, constate Mitchell, salarié d’une usine Ford à Dearborn, les bras entourant les épaules de ses deux fils, portant également un sweat shirt rouge. Avec mon salaire, je ne peux plus prétendre faire partie de la classe moyenne. Je vis mois après mois, priant pour que la famille ne rencontre pas de problèmes inattendus. Et les PDG qui se sont grassement augmenté me disent qu’ils ne peuvent pas faire plus alors que l’entreprise pour laquelle je travaille a fait des profits records.» Dans son discours, Bernie Sanders a insisté sur le fait que « le combat de l’UAW contre la cupidité capitaliste est le combat de chaque Américain. » Selon les sondages, les trois-quarts des Américains soutiennent les revendications des salariés de l’automobile et la moitié d’entre eux approuve la grève (contre un tiers qui la désapprouve). C’est sans aucun doute la  popularité de ce mouvement qui a poussé Joe Biden, jusqu’ici très prudent au point d’envenimer les relations avec Shawn Fain et l’UAW, à reprendre l’antienne syndicale et à déclarer que des « profits records devraient être partagés dans des contrats records pour l’UAW », mettant un peu plus de poids dans la balance pour les 150.000 salariés du secteur, à un an de l’élection présidentielle.

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Accord ou grève : Motor City retient son souffle

La convention collective du secteur de l’automobile expire ce jeudi à 23h59. Faute d’accord, le syndicat UAW devrait lancer un mouvement de grande ampleur afin de faire aboutir ses revendications (46% d’augmentations des salaires, semaine de 32 heures payées 40). (Article publié dans l’Humanité du 14 septembre 2023.)

Tic tac, tic tac… Un accord de dernière minute ou la grève. Au fur et à mesure que le compte à rebours s’écoulait, la seconde option semblait la plus probable alors que le contrat – l’équivalent d’une convention collective – expire ce jeudi 14 septembre à 23h59. Si le syndicat UAW (United Auto Workers, 400.000 membres au total) et les «  Big Three » (Ford, General Motors et Stellantis) n’ont pas trouvé un terrain d’entente, le secteur automobile connaîtra son premier mouvement de débrayage depuis 2019 (General Motors) et potentiellement la plus grande grève de son histoire, si la direction syndicale décide de lancer l’offensive simultanément contre les trois constructeurs. En tout cas, elle a reçu un puissant mandat de 97% des 150.000 syndiqués du secteur qui ont donné leur aval à ce principe.

« A profits records, contrat record »

La formule de Shawn Fain, le président de l’UAW, fait mouche. La renégociation du contrat se déroule alors que les Big Three ont engrangé 21 milliards de dollars de profits lors du premier semestre (pour un total de 250 milliards durant la décennie écoulée). Le syndicat a donc mis la barre très haut : 46% d’augmentation des salaires sur les quatre années de ce nouveau contrat. « On m’a dit que nos attentes étaient trop importantes. Vous avez sacrément raison, parce que justement nos adhérents ont des attentes très importantes. Nos adhérents en ont clairement ras le bol de vivre mois après mois tandis que l’élite capitaliste et la classe des milliardaires continuent de s’enrichir comme des bandits », a lancé fin août le dirigeant syndical lors d’un meeting à Warren, dans la banlieue de Detroit (Michigan), le berceau de l’automobile US, surnommée « Motor City ».

Ford n’a pour l’instant proposé qu’une augmentation de 9%, General Motors de 10%, Stellantis (fusion de Peugeot, Fiat et Chrysler), dirigé par Carlos Tavares, poussant jusqu’à 14,5%. « Cela ne compense pas l’inflation. Cela ne compense pas les décennies de chute des salaires. Et cela ne reflète pas les bénéfices très importants que nous avons générés pour cette entreprise », a rétorqué Shawn Fain.

Pour l’UAW, la négociation ne se limite pas au montant de la fiche de salaire. Le syndicat revendique également le passage à la semaine de 32 heures (payées 40), l’extension  de la protection sociale et des pensions de retraites, le retour de l’indexation des salaires sur l’inflation (en vigueur de 1948 à 2009) ainsi que la fin du système à deux vitesses, accepté par la direction syndicale en 2008 après la Grande récession : les salariés embauchés après cet accord ne disposeront ni de pensions de retraites ni de protection sociale lorsqu’ils arrêteront de travailler.

UAW : nouvelle direction, nouvelle stratégie

« L’UAW développe un syndicalisme de classe. » Lors d’une récente émission de The Lever, Luis Feliz Leon, journaliste du site spécialisé Labornotes, a souligné, d’une seule phrase, la rupture qu’incarne cette nouvelle stratégie rendue possible par l’effondrement, au début des années 2020, de la tendance « cogestionnaire » dans des affaires de corruption et de détournement de fonds qui ont envoyé en prison  treize dirigeants, dont deux anciens présidents. L’organisation qui fonctionnait « comme un parti unique », selon les termes d’un rapport d’une commission d’enquête interne, est alors obligée de s’ouvrir à la démocratie : les adhérents éliront désormais directement leurs dirigeants.

En mars 2022, le président sortant Ray Curry est battu par un inattendu challenger :  Shawn Fain, qui a commencé sa carrière comme électricien dans une usine Chrysler de Kohomo dans l’Indiana. La renégociation du contrat avec les Big Three représente ses premiers travaux pratiques. Et il chamboule tout. Il annonce clairement les revendications qui seront portées là où, auparavant, les équipes de négociateurs du syndicat rencontraient celles du patronat sans plateforme ni mandat des syndiqués. Ensuite, il fait voter le principe d’une grève et rythme les négociations par des meetings dans différents Etats, transformant les 150.000 syndiqués dans l’automobile en force à part entière dans le bras de fer. Enfin, le syndicat refuse de cibler un des constructeurs – celui jugé comme étant le maillon faible sur le moment – mais s’adresse aux trois, obligeant chacun d’entre eux à se positionner et donc à faire potentiellement face à un mouvement de grève.

Au milieu de l’été, alors que la pression montait du côté de Detroit, Shawn Fain peut constater, que cette méthode plus « agressive » fonctionne. Fin juillet, à quelques jours de la date-butoir avant le déclenchement d’une grève, la direction du syndicat des Teamsters (livreurs et chauffeurs), elle aussi élue face à une ancienne équipe « cogestionnaire », engrange une retentissante victoire : UPS, la plus grande entreprise postale privée consent à signer un contrat « historique » (salaire minimum horaire à 21 dollars contre 13 actuellement, augmentation générale de 7,50 dollars par heure pour tous les salariés, création de 7500 emplois à temps plein).

La nouvelle donne : la transition vers l’électrique

C’est le nouveau paramètre : la montée en puissance des voitures électriques et les problématiques qui en découlent. La loi IRA (Inflation Reduction Act) votée par la majorité démocrate au Congrès prévoit d’importantes aides pour les particuliers qui souhaitent abandonner le thermique. Le « marché » a donc le vent en poupe. Premier enjeu pour l’UAW, souligné par Ian Greer, professeur à l’Université Cornell : « Que les employeurs investissent dans la production de véhicules électriques dans les usines américaines existantes plutôt que dans la délocalisation et la production dans un autre pays. La grève est l’un des moyens de pression. » Le syndicat préférerait même maintenir ses emplois dans les Etats du Midwest. « Le centre de gravité de l’industrie automobile américaine s’est déplacée vers les États du sud des États-Unis où les lois et les gouvernements sont hostiles aux syndicats, décrypte l’universitaire pour l’Humanité. Avant 1990, la production automobile avait lieu principalement autour des Grands Lacs. Il est plus difficile de créer des syndicats sur les lieux de travail dans le Sud, et les allocations de chômage sont moins élevées et plus difficiles d’accès. C’est dans ces États que la plupart des investissements liés aux véhicules électriques sont susceptibles d’être réalisés. »

Second enjeu : l’application aux usines « EV » (Electrical Vehicles) de la même convention collective que les usines produisant des véhicules à moteurs thermiques. L’UAW le revendique sans en faire un point des négociations. General Motors a décidé de créer une joint-venture avec un autre partenaire pour son usine produisant des véhicules électriques. Or, comme le rappelle Luis Feliz de Leon, « les coentreprises sont des entreprises distinctes et elles ne sont donc pas concernées par les négociations des trois grands. »

Secteur privé mais affaire politique

Joe Biden qui aime à être présenté comme le « président le plus pro-syndicat » a appelé les parties à éviter une grève et à trouver un accord, sans se prononcer sur le fond. Ce numéro d’équilibriste n’a pas échappé à Shawn Fain. Interrogé par la chaîne CNBC, il a donné l’impression de s’adresser directement au locataire de la Maison Blanche : « Il est temps pour les responsables politiques de ce pays de choisir leur camp. Ou vous défendez la classe des milliardaires ou vous défendez la classe ouvrière. La classe ouvrière vote et il ne faut pas prendre notre soutien comme acquis… » Bernie Sanders, lui, n’a pas besoin de rappel à l’ordre : il a clairement apporté son soutien aux revendications de l’UAW. Tout comme 75% des Américains, selon un récent sondage réalisé par Gallup.

Dans un pays où la conflictualité sociale renaît de ses cendres (Amazon, Starbucks), malgré le taux de syndicalisation le plus faible (10,1%) depuis la fin de la seconde guerre mondiale, ce 14 septembre sera de toute façon à marquer d’une pierre blanche : accord « historique » pour les salariés ou grève géante. Tic tac, tic tac…

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Les planètes s’alignent pour Joe Biden

Les déboires de Donald Trump et les revers des républicains alliés aux effets économiques de la grande loi sociale et climatique placent le président en exercice en bonne position pour sa réélection en 2024. (Article publié dans l’Humanité du 10 août 2023.)

Les malheurs de Donald Trump font le bonheur de Joe Biden. L’hôte de la Maison Blanche observe les nuages qui s’accumulent dans le ciel des républicains, dégageant ainsi son propre horizon en vue d’une réélection, le 5 novembre 2024. Alors qu’il se trouvait en visite dans le sud-ouest du pays afin de faire le service après-vente de la grande loi sociale et climatique votée en août 2022, il a pu feuilleter avec délectation les dépêches d’agence. Ces dernières relatent notamment que le GOP (Grand Old Party, le surnom du parti républicain) s’est encore pris les pieds dans le tapis électoral. Dans l’Ohio, où Donald Trump l’a pourtant emporté en 2016 et 2020, une proposition des républicains soumise à référendum a mordu la poussière. Il s’agissait de relever le seuil d’adoption d’un amendement constitutionnel de la majorité simple à 50% à une majorité qualifiée à 60%. 57% des électeurs du septième Etat le plus peuplé du pays (11,5 millions d’habitants) ont rejeté cette « réforme » dont le but était évident : rendre plus difficile l’adoption d’un amendement qui inscrirait le droit à l’avortement dans la Constitution de l’Etat, objet d’un référendum en novembre prochain et dont l’issue semble favorable au camp « pro-choice ». Depuis que la cour suprême a, en juin 2021, supprimé la protection constitutionnelle à ce droit, ce dernier mène la bataille, Etat par Etat. En août 2021, le Kansas, un Etat conservateur, répondait « oui », premier revers pour les républicains. En novembre dernier, les électeurs de la Californie, du Michigan et du Vermont ont également érigé cette muraille.

«Aujourd’hui, les électeurs de l’Ohio ont rejeté une tentative des législateurs républicains et des intérêts particuliers», s’est félicité Joe Biden dans un communiqué. Il s’est, en revanche, gardé de tout commentaire à la lecture de l’édition du New York Times et d’un long papier sur un mémo secret enfin rendu public : le document posait les fondations, bien avant le 6 janvier 2021, de la stratégie de Donald Trump de contester la certification des résultats et de tenter de les inverser. Cela complique encore plus la situation de l’ancien président dans le troisième dossier qui lui vaut une mise en examen. Une série en cours pour le milliardaire : selon les informations du quotidien new-yorkais, une quatrième risque de s’y ajouter dès la semaine prochaine. Il s’agit cette fois des intimidations et pressions auxquelles s’est livré Donald Trump en Géorgie, peu après l’élection afin de renverser le résultat qui lui était défavorable, Joe Biden l’ayant remporté avec un peu moins de 12.000 voix d’avance.

L’étau se resserre donc chaque jour sur le grand favori des primaires républicaines qui n’a désormais plus qu’un objectif : repousser le plus possible la tenue des procès afin d’éviter une condamnation avant l’élection présidentielle. Dans l’éventualité où il serait condamné à une peine de prison, Donald Trump pourrait quand même être candidat. Un « scénario » auquel ne veulent pas rêver les stratèges démocrates tellement il semble trop beau pour un président peinant autant à masquer son âge (80 ans) qu’à valoriser son bilan. Pour remédier à cette faiblesse, Joe Biden est parti cette semaine en tournée de promotion, en forme de pré-campagne électorale, de sa grande loi climatique et sociale (Inflation Reduction Act, IRA), un an après son adoption. Même si les 370 milliards de dollars qui seront engagés sur dix ans se trouvent bien en deçà des promesses de campagne du candidat Biden, ils n’en constituent pas moins le plus important investissement du pays en matière de transition énergétique. Les créations d’usines se multiplient sur le sol américain, notamment dans la fabrication de batteries pour voitures électriques ou les panneaux solaires. Joe Biden veut donc capitaliser politiquement sur cette loi qui dénote dans un bilan plutôt atone et ainsi donner des gages verts à la partie la plus jeune de son électorat, la plus sensible à la lutte contre le changement climatique. C’est avec la même boussole électorale qu’il a annoncé, en Arizona, la création d’une zone protégée autour du Grand Canyon, destinée à freiner l’extraction d’uranium. Le territoire portera le nom de Baaj Nwaavjo I’tah Kukveni. Baaj Nwaajo, dans la langue des indiens Havasupai, signifie « la terre des tribus », tandis que I’tah Kukveni, en langage hopi, veut dire: « Dans les pas de nos ancêtres ». De manière pas tout à fait accessoire, le vote des amérindiens est crucial dans cet Etat que Joe Biden a remporté avec 10500 voix d’avance…

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Non-coupable et coupable, la double stratégie de Trump

Si l’ancien président a nié en bloc jeudi face au juge les accusations d’entraves au processus électoral, son avocat a reconnu que le président alors encore en exercice avait bien demandé à Mike Pence de suspendre la procédure électorale pendant dix jours. Pas forcément une gaffe. (Article publié dans l’Humanité du 4 août 2023.)

Non-coupable l’après-midi mais coupable le soir. Convoqué le jeudi 3 août devant un tribunal fédéral à Washington, l’ancien président a nié en bloc les charges portées contre lui (avoir orchestré un complot contre les institutions après sa défaite lors de la présidentielle en 2020). Quelques heures, plus tard sur Fox News et Newsmax, deux chaînes conservatrices, son avocat John Lauro affirmait que son client avait demandé au vice-président, Mike Pence, de suspendre la procédure électorale pendant dix jours, ce qui revient très précisément à confirmer la pertinence de l’accusation… Amateurisme ? Ballon d’essai ?

Ces derniers jours, la ligne de défense du milliardaire a semblé chercher son « angle d’attaque ». A d’abord été évoqué le fameux 1er amendement à la Constitution des Etats-Unis qui garantit la liberté d’expression et protégerait donc Trump… de ses propres mensonges et des pressions exercées contre des fonctionnaires électoraux. Puis est venu l’argument de la « bonne foi », en quelque sorte : Donald Trump croyait vraiment qu’il avait gagné l’élection. Seul hic : dans le volumineux dossier du procureur  Jack Smith, figure une note où Trump reconnaît sa défaite. Sans parler des témoins – parmi lesquels l’ancien ministre de la Justice, William Barr – qui déclarent que le président alors sortant avit bien été sorti. La dernière tentative de l’avocat ressemble à une dernière carte abattue. Sur Twitter, le journaliste William Reymond décrypte : « L’idée est de dire que Trump a simplement interprété la loi électorale. Et que ce n’est pas de sa faute si les textes de loi ne sont pas suffisamment claires ? La défense est risquée car, au-delà de son côté alambiqué, il faudra justifier pourquoi Trump a fait cette interprétation alors que dans les semaines précédentes, 63 différentes décisions de justice ont affirmé qu’il n’y avait pas de fraude électorale. Donc AUCUNE nécessité à suspendre le processus électoral. En jouant cette carte – la seule à sa disposition ? – Trump espère que la décision finale soit prise par la Cour Suprême à majorité conservatrice. Là où il a nommé 3 juges. En réalité, la jurisprudence sur la loi électorale est relativement claire et je ne vois pas la Cour Suprême accéder à la demande de Trump. »

Quant à la stratégie politique, elle n’a pas changé. A peine sorti du tribunal pour aller à l’aéroport Ronald Reagan prendre un avion qui le ramenait en Floride, le favori de la primaire républicaine a crié à la « la persécution d’un opposant politique ». Cette victimisation fonctionne auprès de la base « MAGA (Make America Great Again, le slogan de Trump en 2016) galvanisée et fanatisée : lundi, un sondage réalisé par le New York Times indiquait que Trump recueillerait 54% des suffrages des électeurs républicains qui se mobiliseront pour la primaire, offrant à l’ancien locataire de la Maison Blanche la perspective d’une nomination aisée et celle d’une campagne rythmée par les procès.

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Donald Trump écrase la concurrence 

Ni les insultes lancées à ses opposants ni les affaires judiciaires ne semblent pouvoir empêcher l’ancien président de voler vers l’investiture républicaine. Un sondage du New York Times lui accorde 54 % des suffrages. Une bonne nouvelle pour Joe Biden, qui pourra se targuer d’être le barrage au danger Trump. (Article publié dans l’Humanité du 2 août 2023.)

Ron DeSantis est donc un « fils de pute » et Joe Biden également. Mais l’auteur de ces insultes, Donald Trump, fait toujours la course en tête. Deux mises en examen (affaire Stormy Daniels et détention de documents classés secret-défense) et bientôt trois (tentative de fraude en Géorgie pendant l’élection présidentielle en 2020). Mais Donald Trump caracole au sommet des sondages. Rien ne semble pouvoir arrêter l’ancien président dans la course à l’investiture du parti républicain. Ni les dérapages, ni les affaires judiciaires n’impactent une courbe de sondages qui affichent une santé insolente. Selon une enquête publiée lundi par le New York Times, il est crédite dé 57% des voix contre 17% à son principal challenger, Ron DeSantis, tous les autres candidats (y compris l’ancien vice-président Mike Pence) plafonnant à 3%. C’est le plus large écart enregistré entre le favori et ses concurrents, signe que le GOP (Grand Old Party, le surnom du parti républicain) est très largement trumpisé. Mais pas totalement.

Le quotidien new-yorkais découpe la famille des électeurs potentiels aux primaires républicaines, dont le premier vote aura lieu en février 2024, en trois sous-groupes. Les MAGA (Make America Great Again, le slogan de Donald Trump en 2016 après avoir été celui de Ronald Reagan en 1980) représentent 37%. C’est la base trumpiste, la forteresse, qu’aucun candidat ne pourra attaquer. Elle est vieillissante, blanche, peu diplômée mais avec des revenus moyens ou moyens-supérieurs, convaincus que le pays est en train de perdre son âme et que Trump va corriger tout cela. D’une certaine façon, 37% représente donc le plancher de Donald Trump. « La base MAGA ne le soutient pas en dépit de ses défauts. Elle le soutient car elle ne semble pas penser qu’il a des défauts », note le New York Times. Ainsi la même insulte (« fils de pute ») lancée la semaine dernière au président démocrate en exercice et au gouverneur de Floride reflèterait sa propension à dire ce qu’il pense. Et les mises en examen qui se cumulent constitueraient plutôt la preuve d’un harcèlement judiciaire des démocrates et donc du fait que leur champion se trouve dans le vrai. Le deuxième segment de l’électorat républicain, également 37%, est composé d’électeurs qu’il faut encore persuader. Ils sont conservateurs, n’apprécient pas particulièrement Donald Trump mais ne refusent pas le principe d’un vote en sa faveur. En l’état actuel du rapport des forces, la moitié se prononce d’ailleurs pour lui. Contrairement à l’ultime frange (environ 25%), moins âgée, plus éduquée, plus « modérée » politiquement, qui représentent le bloc « Never Trump » (« Jamais Trump »), et qui sera donc acquise à l’opposant au milliardaire.

La force de Trump réside aussi dans la faiblesse de l’alternative. Le gouverneur de Floride, Ron DeSantis, a tenté de jouer la carte du « trumpisme sans Trump. » Il a même repoussé les frontières du « trumpisme », en développant une véritable croisade anti-woke (thème que Trump aborde certes mais sans en faire une obsession), au point de vouloir apprendre aux jeunes écoliers de son Etat que l’esclavagisme a eu ses « bienfaits ». Cette stratégie l’a finalement renvoyé à deux impasses : pour les plus modérés qui demeurent encore au sein du parti républicain, il est trop trumpiste ; et pour la base MAGA, il n’est pas… Donald Trump. L’argument massue du gouverneur de Floride – « Je suis plus à même de remporter l’élection présidentielle que Trump, battu en 2020 » – se révèle poids plume. Et quand bien même un duel se profilerait, Trump maintiendrait une avance plus que confortable: 62% à 31%… Les flux d’argent indiquent assez clairement que le pari DeSantis est perdu : de très nombreux puissants donateurs conservateurs ont retiré leurs billes financières de sa campagne. Certains, préférant l’original à la copie, se sont tournés vers Trump, d’autres étant toujours à la recherche d’un plan B, un candidat sachant marquer sa différence de personnalité avec Trump mais le plus proche possible du centre de gravité du GOP qui a considérablement glissé vers la droite. Une sorte de trèfle à quatre feuilles. Les probabilités que Donald Trump soit le candidat républicain à l’élection présidentielle du 5 novembre 2024 sont au plus haut. Sans doute une bonne nouvelle pour Joe Biden. Une enquête publiée hier par le même New York Times montre que la proportion d’électeurs démocrates souhaitait que l’hôte de la Maison Blanche se représente est passé de 26% en juillet 2022 à 45%. Comme si les mécanismes de 2020 se remettaient en place : face au danger Trump, Biden devient l’agent du barrage y compris pour des électeurs de gauche insatisfaits de son bilan.

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Chez UPS, les Teamsters revendiquent un accord historique

Quelques jours avant le déclenchement d’une grève, la direction de la grande entreprise postale privée a cédé aux demandes du syndicat, avec des hausses de salaires substantielles et l’embauche de 7500 personnes. (Article publié dans l’Humanité du 27 juillet 2023.)

« Historique ». Le syndicat Teamsters a revendiqué mardi soir avoir conclu le « meilleur projet d’accord » avec la direction d’UPS, la grande entreprise postale privée. Cette annonce intervient quelques jours avant la date-butoir du 31 juillet, qu’avait fixé l’organisation syndicale avant de déclencher un mouvement de grève pour lequel la quasi-totalité des 340.000 syndiqués s’étaient prononcé. Dans un communiqué rendu public sur son site, les Teamsters (1,3 millions de membres) égrènent les principales revendications satisfaites : augmentation du salaire horaire de 2,75 dollars en 2023 et de 7,50 au terme des cinq années du nouveau contrat, qui fera des chauffeurs à temps plein « les mieux payés du pays » ; salaire minimum horaire de 21 dollars (13 actuellement) pour les salariés à temps partiel et augmentation totale de 48% d’ici 2028 ; amélioration des conditions de sécurité et sanitaires dans  les camions ; le jour dédié à Martin Luther King (le 15 janvier) sera férié (une majorité des salariés d’UPS sont africains-américains) et enfin création de 7500 emplois à temps plein tandis que la direction d’UPS s’engage à ce que les 22500 postes ouverts soient pourvus. Les contrats – généralement d’une durée de 5 ans – fonctionnent comme des conventions collectives. Elles font donc l’objet de renégociations régulières et sont soumises au vote des syndiqués, ce qui sera le cas chez les Teamsters, entre le 3 et 22 août.

En 2018, la base avait rejeté à 55% le projet de contrat qui instituait notamment un statut moins favorable pour les nouveaux embauchés, mais le président du syndicat, James Hoffa (fils du légendaire Jimmy Hoffa, syndicaliste proche de la mafia et disparu en 1975) avait quand même apposé sa signature en bas du document, déclenchant la colère des membres. En 2021, une majorité d’entre eux élisait une nouvelle direction qui s’engageait à revenir sur les concessions effectuées. Mission partiellement accomplie. « L’accord met plus d’argent dans les poches de nos membres et établit une gamme complète de nouvelles protections », s’est félicité Fred Zuckerman, le secrétaire général des Teamsters. Fait exceptionnel, le président des Etats-Unis, Joe Biden, a commenté une « annonce (qui) nous rapproche d’un meilleur accord pour les travailleurs. » Pour Bernie Sanders, il s’agit « d’une victoire majeure pour la classe ouvrière américaine. » La négociation productive chez UPS intervient  alors que la grève à Hollywood se poursuit (lire page 2), avec des scénaristes et acteurs, portant certes des revendications différentes mais toujours au coude à coude. Elle précède l’autre moment attendu de l’année syndicale : la renégociation du contrat parmi les trois grands de l’automobile (Ford, General Motors et Stellantis). Le principal syndicat, UAW, dispose d’un nouveau président depuis le début de l’année : Shawn Fain, élu sur une ligne plus combative que le sortant Ray Curry. Dans ce secteur aussi, l’organisation syndicale avait accepté, après le krach de 2008, le principe du « double statut » sur lequel veut revenir l’actuelle direction, soutenue par la base militante.

 

 

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La Cour Suprême, à (ultra) droite toute

La plus haute instance judiciaire du pays a mis fin aux politiques d’affirmative action dans les universités, invalidé le plan de Joe Biden d’annulation de la dette étudiante et autorisé dans la sphère commerciale les discriminations basées sur l’orientation sexuelle. (Article publié dans l’Humanité du 3 juillet 2023.)

Après avoir aboli jeudi 29 juin les politiques d’affirmative action dans les universités, lancées par John Fitzgerald Kennedy en 1961 en plein mouvement des droits civiques, arguant que les « discriminations » basées sur l’origine n’y avaient pas leur place, la cour suprême a estimé vendredi 30 juin que les discriminations basées sur l’orientation sexuelle étaient tout à fait légales dans la sphère commerciale. Dans un tir groupé qui réjouit les conservateurs, la plus haute instance judiciaire du pays a également invalidé l’annulation d’une partie de la monstrueuse dette étudiante, une mesure-phare de Joe Biden.

Fait rarissime, ce dernier a commenté, lors d’une allocution télévisée, ces deux décisions qui confirment le grand virage à droite de l’institution. « Je sais qu’il y a des millions d’Américains qui se sentent déçus, découragés, et même un peu en colère, à cause de l’arrêt pris par la Cour aujourd’hui sur la dette étudiante, et je dois admettre que moi aussi », a-t-il déclaré avant de se dire « très inquiet » du risque accru de discrimination contre les LGBTQ+. « Aux Etats-Unis, personne ne devrait être discriminé en raison de qui il est ou de qui il aime », a-t-il affirmé dans un communiqué.

La Cour suprême a donc encore frappé. Elle a d’abord donné raison à une créatrice de site web qui refuse d’en produire pour les mariages gays. L’Etat du Colorado dans lequel elle vit interdisant depuis 2008 aux commerçants de pratiquer des discriminations liées à l’orientation sexuelle sous peine d’amende pouvant aller jusqu’à 500 dollars, elle a donc fait remonter son cas jusqu’à la cour suprême. Les six juges conservateurs estiment que le premier amendement qui garantit la liberté d’expression « conçoit les Etats-Unis comme une endroit riche et complexe, où les gens sont libres de penser et d’exprimer ce qu’ils veulent, pas ce que le gouvernement leur demande ». « Le Colorado essaie de renier cette promesse », ajoute écrit le magistrat Neil Gorsuch en leur nom. Bref, vous avez le droit d’être anti-gay et de refuser de les servir, c’est votre liberté d’expression. La juge Sonia Sotomayor a dans un avis divergent a stigmatisé cette décision : « Aujourd’hui la Cour a, pour la première fois de son histoire, donné un droit constitutionnel à un commerce ouvert au public de refuser de servir » des clients protégés par des lois anti-discriminations.

La Cour a donc ensuite mis fin à l’une des principales mesures sociales de l’administration Biden : l’effacement totale de la dette étudiante pour 20 millions d’emprunteurs et partielle pour 23 autres millions, pour un coût total de 430 milliards de dollars. « La question ici n’est pas: « est-ce que quelque chose doit être fait ? », mais « qui a l’autorité pour le faire ? », s’est justifié le président de la Cour, John Roberts. Or, ajoute-t-il, « parmi les plus grands pouvoirs du Congrès, il y a le contrôle du portefeuille ». Pour les trois juges progressistes, la Cour « outrepasse son rôle limité dans la conduite de la Nations, en « se substituant au Congrès et à l’Exécutif pour prendre une décision de politique intérieure ». Joe Biden a annoncé dès vendredi « un nouveau plan » pour alléger la dette étudiante « aussi rapidement que possible ».

Après cette nouvelle batterie de décisions réactionnaires, le débat sur le rôle et surtout la composition de la Cour Suprême, qui n’a jamais été aussi peu populaire, sera, à n’en pas douter, relancé. Certains démocrates militent pour une réforme avec notamment l’augmentation du nombre de juges, ce qui permettrait à un président démocrate de nommer de nouveaux juges progressistes. Bernie Sanders, pour sa part, y est opposé, arguant que l’arme peut se révéler à double tranchant et profiter potentiellement aux républicains. Dans les années 30, Franklin Delano Roosevelt avait déjà brandi cette « menace » face à une Cour qui invalidait nombre de mesures du New Deal. Cela avait suffi pour qu’elle mette fin à cette obstruction systématique.

En attendant, la formule d’Alexis de Tocqueville n’a jamais paru aussi juste lorsqu’il évoquait dans « De la démocratie en Amérique » ses « attributions sont presque entièrement politiques quoique sa constitution soit entièrement judiciaire». Dans un pays de « common law », la jurisprudence fait la loi. C’est le cas depuis deux siècles. S’y ajoute désormais une forme de « déni démocratique » : cinq des neuf juges composant l’actuelle cour ont été nommés par des présidents minoritaires en voix.

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