Sur les pas de l’Amérique et d Ali

(Article publié dans l’Humanité du 6 juin 2016.)

De Cassius à Mohamed, de l’Amérique d’hier à celle d’aujourd’hui, voyage depuis sa ville natale, Louisville, à New York, la « grosse pomme » des boxeurs, en passant par Miami, où il devint champion du monde.

 

Ali1« Je suis allé à l’école avec Mohamed Ali ». A Louisville, tout le monde a dû aller à l’école avec Cassius Clay (c’est ainsi qu’il s’appelait encore). «Enfin, mon frère surtout ». Enfin, peu importe. Miles Wilbur est l’un des premiers noirs à avoir été embauché chez Ford dans les années 60 et c’est bien ça, le plus important. « En 1967, précisément », alors que l’enfant le plus célèbre de Louisville (prononcez Louiville ou même Louville, pour paraître du coin) purgeait une suspension pour son refus d’aller tirer sur ses « les Vietcong qui ne l’avaient jamais traité de nègre…. »

Il nous a raconté son histoire, un jour de repas des retraités de l’UAW, le syndicat de l’automobile, local 862, celui de l’usine Ford de Louisville, Kentucky, ouverte en 1955. «Je peux vous dire que ce n’était pas facile à l’époque. » A l’usine aussi ? « A l’usine aussi, opine-t-il. Mais ma priorité était de travailler, alors je me suis accroché. On était pas nombreux au département peinture : cinq noirs, pas plus.» Debout, à ses côtés pour témoigner des « sixties », Noodles MacDonald, petite dame blanche aux cheveux gris, le relance : « Les chefs t’en ont fait voir ? »

Miles : « Non, les gars sur la chaîne. » Silence pesant.

Noodles, un peu embarrassée: « Enfin, tu sais les gars quand ils ont vu rentrer les femmes dans l’usine dans les années 70, ils n’étaient pas contents non plus. »

Miles : « Mais nous, ça n’était pas que dans l’usine, tu sais. » Oui, elle sait mais elle préfère oublier.

Celui qui a, pendant trente ans, donné des couleurs aux modèles Ranger, Bronco ou Explorer, la rassure : « Ca a changé, quand même. On est toujours séparés mais ça a changé… » Miles feint une tâche urgente pour ne pas alourdir le climat et, sans doute, éviter la question : « Et dans le syndicat ? ». La réponse eut, sans doute, été : « Compliqué mais mieux que dans le reste de la société. »

En nous raccompagnant, Mary Briscoe, l’une des responsables des retraités de l’UAW, dit juste : « Ca n’était pas facile. Mais moi, je ne vivais pas cela directement. J’habitais dans le sud de l’Indiana et nous n’avions pas ce genre de problème ». L’Indiana, c’est juste de l’autre côté de la rivière Ohio, mais un autre monde déjà. Louisville est la dernière ville du Sud, le dernier nuage grondant de l’asservissement qu’ont vu des esclaves franchissant la frontière vers la liberté.

« Ca a changé, quand même. On est toujours séparés mais ça a changé… »

Bien qu’esclavagiste, le Kentucky n’a partie de la Confédération durant la guerre de Sécession, que les habitants des Etats-Unis appellent « guerre civile ». Il a même été un point d’ancrage des forces de l’Union. Dans cet Etat, célèbre pour son bourbon et sa course de chevaux (le Kentucky Derby), ce n’était pas le Sud profond mais c’était quand même le Sud. Que vous soyez ouvrier chez Ford ou champion olympique. Le jeune Cassius Clay, auréolé d’or en 1960 à Rome, en fait l’expérience au retour du pays : parade en centre-ville, beau discours du replet maire démocrate Bruce Hoblitzel puis retour à la réalité. En ville, on ne veut pas servir un noir, eut-il porté haut les couleurs de la bannière étoilée. Dans le Muhammad Ali Center, en bordure de la rivière, le visiteur lambda peut revivre la scène. Un décor des années 50, un comptoir en zinc, des tabourets en skaï, et aussitôt posé le pied, une voix, à l’accent traînant du Sud, surgit : « Et toi, que fais-tu ici ? Tu sais bien que je ne peux pas te servir. » En naîtra une légende : Clay junior jetant sa médaille au tumulte de l’Ohio. En fait, il l’a égarée.

Revenons au musée. Il a ouvert ses portes en 2005. Sa scénographie est organisée autour des six «valeurs fondamentales» d’Ali : Confiance, Don, Conviction, Respect, Dévouement et Spiritualité. On pouvait craindre un musée hagiographique, un « Saint Ali Center». Le film d’orientation, diffusé en ouverture du parcours, rassure. On y voit Ali avec Brejnev et Castro, ce qui demeure peu populaire aux Etats-Unis. On ne cache pas son penchant pour les femmes, sa misogynie, ses déclarations sur les « diables de blancs ». Un Ali de contradictions.

AliMusée2La deuxième partie de la visite est consacrée, non au personnage mais au sportif. Depuis le 5e étage, vue plongeante sur un ring où est projeté sur le sol-écran un film sur la carrière du « Greatest ». Dans une salle voisine, montez sur le ring et suivez la leçon de boxe de Laïla, la fille de… Installez-vous dans un fauteuil et revivez, à la demande, le « rumble in the jungle » Ali-Foreman ou le « thrilla in Manilla », Ali-Frazier III.

Nous quittons le Muhammad Ali Center, magnifiquement dessiné et quelques minutes plus tard nous remontons une banale rue américaine, Grand Street, succession de maisons toutes différentes, certaines cossues, d’autres modestes. Arrêt au 3302… On se surprend presque à vouloir empêcher la bicoque de s’effondrer, car c’est manifestement ce qu’elle menace de faire. Un panneau planté sur le trottoir nous confirme pourtant qu’il s’agit de la bonne adresse : c’est donc bien ici qu’a grandi Cassius Marcellus Clay Jr, fils d’Odessa et Cassius Clay Sr.

En 2012, un promoteur immobilier de Las Vegas, fan du boxeur, un certain Jared Weiss, a racheté la masure pour la modique somme de 70000 dollars. Il voulait en faire un musée. Le temps a passé et la maison se transforme en épave. L’acheteur assure qu’il continue de travailler à son projet, en lien avec la famille. Mais pourquoi le Muhammad Ali Center n’a-t ’il pas pris possession de cette maison ? Réponse au New York Times de Jeanie Kahnke, la porte-parole : « Notre centre est une organisation à but non lucratif qui se concentre essentiellement sur la préservation de l’héritage d’Ali par d’autres façons ». Quel mystère cache cette déclaration trop officielle qui ne répond pas vraiment à la question ? Le quartier est-il considéré par toutes les parties prenantes comme trop infréquentable pour faire venir les touristes ?

De ce point de vue, les choses ont changé sans tout à fait changer complètement, comme le constatait l’ouvrier de l’automobile, Miles Wilbur. La ségrégation n’est plus légale. Elle est sociale. Depuis le milieu du XXe siècle, la ville est divisée en trois. Le « West end » est « un euphémisme pour la partie africaine-américaine de la ville », avait l’habitude de dire Bill Dakan, professeur de géographie à l’Université de Louisville, décédé en 2005. Le « South end » accueille la classe ouvrière blanche et l’«East End » est réservé à la classe moyenne et supérieure.

Walnut street, l’artère centrale du West End, a été rebaptisée Muhammad Ali Boulevard. A l’angle de la 21e rue, au premier étage d’une échoppe insignifiante aux briques rouges, un panneau blanc interpelle. « Americans Slaves Inc. Reparations for slavery. Apply inside». En substance, rentrez et venez demander réparation pour l’esclavage. Rentrez et venez rencontrer le promoteur de cette initiative. Norris Shelton, une figure locale, également propriétaire du « Silks Liquor », le magasin du rez-de-chaussée. Soixante-quinze ans bien tapés, haute stature, barbe et moustache blanche, chauve comme un nouveau-né,  le rire tonitruant, la « gueule » qui va avec. Fondateur de la First church of American Slaves, il refuse de parler des « Africains-Américains ». Il préfère : « descendants d’esclaves. » En 2012, sous les couleurs du Parti des descendants d’esclaves, il a défié le sortant démocrate, également africain-américain, pour un siège au Sénat de l’Etat. Battu à plate couture. L’adresse internet USAslaves.com n’est plus atteignable. Son aventure a fait long feu.

Sa démarche n’est pas sans rappeler celle de la Nation of Islam (NOI). Son échec confirme la perte d’influence d’un discours de « séparation » d’avec l’Amérique blanche, idée maîtresse d’Elijah Muhammad, gourou de la NOI lorsque Cassius Clay devint Mohamed Ali. La nouvelle de la conversion est venue au monde, le 27 février 1964, soit deux jours après la fracassante victoire du jeune boxeur de Louisville sur Sonny Liston.

Miami, drôle d’endroit pour une telle annonce. Chicago, le siège de la NOI, aurait eu du sens. New York, la ville de Malcom X, alors très proche d’ex-Cassius-futur-Ali, encore plus. Non, Miami, son éternel soleil, ses anticastristes arrivant par cargos, ses hommes de main de la mafia venant régler un compte ou se reposer, ses « trailers » conduits par les « snowbirds » (personnes qui, tels des oiseaux migrateurs « venus de la neige » viennent passer l’hiver dans les régions chaudes du sud des Etats-Unis), ses retraités prenant l’habitude de s’y installer à demeure… Quelques années plus tard, la Nation Of Islam a fini par ouvrir un quartier général régional au 5600 NW 7th Avenue. C’est une peinture verte écaillée et une porte close qui nous accueillent. Aucun panneau. Information prise, la Mosquée Mohamed 29, siège de la NOI pour la région de Miami, les Caraïbes et l’Amérique latine a été saisie, suite à des impayés de mensualités d’emprunts. Victime des « subprimes ». Le lieu est situé en plein cœur de ce qui est devenu « Little Haïti » où, du point de vue religieux, une « Eglise de Dieu indépendante » concurrence une « Eglise baptiste haïtienne Emmanuel » et tant d’autres églises d’ailleurs. Mais plus la mosquée.

Le Miami d’Ali-Liston était noir et blanc. Celui de 2016, multicolore. A l’échelle de l’aire métropolitaine de Miami, soit près de 6 millions de personnes, la diversité démographique préfigure celle de l’Amérique d’après-demain : 41% d’Hispaniques, 35% de Blancs, 21% de Noirs dont une majorité issue des Caraïbes (à Golden Glades ou North Miami, les Haïtiens représentent près de 40% de la population). Le comté de Miami-Dade (2,5 millions d’habitants) est le premier du pays à comporter une majorité d’habitants nés à l’étranger. 60% parlent une autre langue que l’anglais à la maison. Dans son dernier roman « Bloody Miami », l’inusable Tom Wolfe décrit la relation complexe entre ces « communautés », entre distinctions sociales- culturelles et jeu politique. Comme il l’avait troussé, avec New York, à travers le « Bûcher des vanités ».

New York… Quelle autre ville, quelle autre salle que le Madison Square Garden, théâtre de son dernier combat de champion du monde avant sa suspension pour avoir refusé d’aller faire la guerre au Vietnam,  pouvaient accueillir Ali dans sa reconquête du titre ? Le 8 mars 1971, il affronte Joe Frazier, va au tapis et subit sa première défaite (aux points). Il y reviendra trois ans plus tard pour le deuxième volet de la plus dantesque trilogie de la boxe, battre « Smokin’ Joe » et se donner le droit d’aller rechercher sa ceinture à Kinshasa, face à George Foreman.

Pour les jazzmen en tournée, New York était la plus « grosse des pommes ». Pour les boxeurs aussi. La boxe, c’est (presque) une sainte trinité : New York, le Madison et le Gleason Gym. C’est dans ce dernier que Cassius Clay s’est préparé à « bouleverser le monde » à Miami en détrônant Liston. Créé en 1937, le « gym », baptisé « Gleason » pour attirer les boxeurs irlandais, pléthore à l’époque, a nomadisé du Bronx vers Manhattan puis désormais Brooklyn. Depuis trente ans, c’est Bruce Silverglade qui en est le gardien du temple. En 1976, au beau milieu d’un divorce, il a trouvé un refuge dans la boxe. Tous les chemins du désespoir mènent au noble art.

Au Gleason gym de New York, la boxe reste « le plus grand melting pot »

AliGleason1Le voilà qui arrive. Jeans noirs, t-shirt noir, bonnet noir aux bords légèrement retroussés. En slalomant entre les cinq rings et les piliers rouges, tout en passant devant les bureaux de Mike Tyson, qui vient régulièrement y faire un tour, Bruce présente le Gleason : « 133 champions du monde s’y sont entraînés, 26 films tournés (de « Raging Bull » à « Million Dollar Baby »). Aujourd’hui, c’est 84 entraîneurs, 1050 licenciés dont 350 femmes et 550 « businessmen ». La principale modification depuis quelques décennies, c’est le changement de clientèle : on a une majorité de businessmen qui viennent ici pour leur bien-être. C’est ça la boxe : un sport égal. Gamin du quartier ou mec de Wall Street. Après, je ne suis pas assez naïf pour penser qu’en sortant d’ici, les inégalités ne reprennent pas le dessus. La boxe est en déclin mais les boxeurs, ceux qui vont jusqu’aux combats, viennent toujours des « projects » (logements sociaux, NDLR). C’est toujours le sport des immigrants. Après les blacks et les hispaniques, maintenant, on voit se pointer des européens de l’est qui sont arrivés récemment. La boxe, c’est le plus grand « melting pot. »

Un mot sur Ali ? « Ali est pour moi le nom d’un mouvement. Il a changé la façon de boxer, avec sa technique les bras le long du corps. Mais surtout, durant la guerre du Vietnam, il a pris position à un moment où ça n’était pas facile. C’est un homme de conviction. Il est venu ici pour la dernière fois en 2013. En toute simplicité, comme toujours avec lui. Ce gars n’a pas oublié d’où il vient. Mais, allez parler à « Country », il vous en parlera mieux que moi. »

Jeans noirs et t-shirt noir, lui aussi, James « Country » Thornwell a une fesse posée sur une table de massage. L’œil perçant, il analyse l’entraînement de l’un de ses protégés. D’une voix posée, il se raconte bien volontiers : « Je suis né à Lancaster, en Caroline du Nord. Je me suis barré de chez moi à 15 ans pour aller à Greensboro, puis Atlantic City puis à NY en 1960, à Manhattan puis Brooklyn. Là, j’habitais à côté d’un mec qui aller faire le camp d’entraînement avec Ali à Deer Lake, en Pennsylvanie. Un jour, il m’a demandé si je voulais venir. Tu penses. C’était en 1969. J’avais jamais envisagé d’entraîner ou même de me retrouver impliqué dans le milieu de la boxe. Je n’étais qu’un fan et ça m’est tombé dessus. Ali, c’était un grand guerrier mais pendant les camps, il déconnait tout le temps. Il était vraiment marrant. Même quand il était au sommet de sa gloire, il était sympa. Il aimait les gens. Bon, les femmes aussi. La boxe est un milieu de serpents. Vous trouvez pas beaucoup de mecs comme lui. Est-ce qu’il est « The greatest », le plus grand ? Sept ou huit fois de suite, il a annoncé le round où il allait gagner. Jamais personne a fait ça. Ni avant, ni après. »

« Country » repart « coacher » quelques jeunes. Silhouette sombre à l’allure traînante. Au dos de son t-shirt est imprimée en lettres blanches une phrase de Virgile : « Maintenant, qui a le courage et un esprit fort et calme dans sa poitrine vienne enfiler les gants et lever ses mains. »

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