Après le débat Trump-Clinton, plongée dans ces deux Amériques

 

(Article publié dans l’Humanité du 18 octobre 2016)

D’un côté Danville, ancienne terre industrielle, ravagée par la pauvreté et fief démocrate. Autour, des comtés ruraux et républicains. Entre le pays de Trump et celui de Clinton, le choc est frontal. Reportage.

 

L’équipe du matin vient de terminer sa journée de huit heures. Les ouvriers regagnent leur véhicule sur l’immense parking de l’usine GoodYear de Danville. Ils empruntent ensuite le Goodyear boulevard, longent le Goodyear golf club, s’engagent sur la voie express 29 mais prennent alors des directions opposées. Une minorité s’offre un court voyage vers Danville. Une majorité regagne ses pénates dans les comtés voisins.

La même dispersion s’opère après les réunions du syndicat de l’usine – Local 831 de l’USW (le syndicat des sidérurgistes)- qui se tiennent à Providence, dans l’Etat voisin de la Caroline du Nord, distant de quelques centaines de mètres de l’usine. Le trésorier, Greg se dirige vers Ringgold, dans le comté de Pittsylvania, à 15 kilomètres de là. Gloria, la secrétaire spécialiste des questions de retraite, s’apprête à faire avaler à sa voiture familiale 50 kilomètres de bitume, jusqu’à Martinsville, Virginie. Maurice, simple syndiqué, aussi, mais dans l’autre sens : Eden, Caroline du Nord. Jeff, le vice-président, sera chez lui le premier : il habite Danville.

En quittant leur communauté de travail ou leur communauté syndicale, à bord de leurs voitures dûment chaussées de pneus maisons, ouvriers et syndicalistes rejoignent des communautés d’habitat et de vie bien différentes. Plus même : deux Amériques aux antipodes.

D’un côté, l’ilôt urbain de Danville, 42.000 habitants, terre de désindustrialisation, ville de diversité et bastion démocrate. De l’autre, l’océan rural des six comtés qui l’entourent, un peu plus riches, nettement plus blancs et beaucoup plus républicains.

Commençons par Danville. La cité qui accueille la plus grande unité de production de pneus pour camions de la multinationale affiche un taux de pauvreté de près de 25%. Le paradoxe n’a pas à John Gilstrap, élu maire en 2014. « On parle de Goodyear à Danville mais c’est une usine régionale en fait, précise-t-il, avec son accent prononcé du Sud. Les gars viennent parfois de loin. La plupart habitent le comté de Pittsylvania, autour de la ville. Pour autant, l’usine, avec l’activité qu’elle créé est essentielle pour notre revitalisation économique. » Danville a subi trente ans de dévitalisation.  La culture du tabac a périclité d’abord puis celle du textile. Le coup de grâce est survenu en 2005 : Dan River, le géant textile créé à la fin du 19e siècle, ferme une unité de production, puis se vend à un groupe indien, Gujarat, simplement intéressé par la marque. Gujarat Heavy Chemicals Ltd a toujours son siège à Danville mais il s’agit d’une simple boîte postale – la numéro 361 – et aucun des 3500 employés du groupe ne travaille sur place. Fable de la mondialisation qui ne laisse à l’ancienne cité industrieuse et glorieuse que des usines et entrepôts en briques rouges abandonnés à l’usure du temps et de splendides demeures d’anciennes grandes familles alignées, comme à la parade de la richesse, sur Main Street. Plus un bilan social apocalyptique : selon les services municipaux, un tiers de la ville au chômage, explosion des expulsions et du nombre de SDF. La population décroit. Sa composition évolue. En 2015, les Africains-Américains représentaient, selon le bureau du recensement américain, près de 50% de la population, les Blancs 46,7%. Le revenu par habitant se situe à la moitié de celui de l’Etat de Virginie. Politiquement, Danville est « bleu », de la couleur du parti démocrate. Barack Obama y a recueilli 60% des voix en 2012 et Hillary Clinton, forte de son hégémonie parmi les électeurs noirs, a écrasé Bernie Sanders, avec 80% des voix.

Dans le comté de Pittsylvania, 63.000 habitants, les chiffres sont à la fois un peu meilleurs et… très différents. 78% des habitants sont blancs. La même proportion est propriétaire. Le revenu par habitant est un tiers supérieur à celui de la ville. C’est une terre « rouge », de la couleur du parti républicain. Rouge Trump, même. Le milliardaire a raflé 50% des voix du G.O.P. (Grand Old Party). Même razzia dans les six autres comtés – trois en Virginie, trois en Caroline du Nord – qui cernent Danville. Rouges de colère, les électeurs blancs du parti républicain. Pas forcément en raison de la crise économique : ses habitants en sont moins victimes que ceux de Danville. Mais en colère contre à peu près tout le reste. Ce qui donne cette phrase beaucoup plus chargée de sens qu’il n’y paraît, provenant de Shirley, née à Danville mais qui a préféré se retirer dans un petit village à une heure de route: « Le monde est devenu fou. Nous sommes proches de la fin. »

Quand le bus de campagne Trump-Pence a fait un stop à Danville, elle a encouragé ses amis à s’y rendre. Il y avait Connie, retraitée de l’usine Nestlé où elle fabriquait des cookies et des brownies,  Lisa, propriétaire d’une clinique vétérinaire à Chatham, principale ville du comté de Pittsylvania, Willie, un ancien policier, salarié d’une petite usine sidérurgique. Ils ont tous remercié la cheville ouvrière de ce « stop » : Colleen, mère au foyer dont le mari travaille à l’usine Goodyear. Fred Shanks III, ingénieur de formation, patron de sa propre boîte depuis 1987, conseiller municipal de Danville, a « liké » l’événement sur Facebook. Voilà le peuple « trumpien ». Celui que scrutait déjà un article du New York Times Magazine paru l’an dernier : les adeptes de Trump sont ceux «qui se situent un cran ou deux au dessus de la moyenne sociale : le shériff adjoint, l’agent d’entretien des autoroutes, le prof, le réceptionniste d’hôtel, le patron de station service, le mineur. Et leur allégeance grandissante au parti républicain est, en partie, une réaction à ce qu’ils perçoivent, parmi ceux qui se situent plus bas dans l’échelle sociale, comme une dépendance aux aides sociales, le signe le plus tangible de déclassement dans leurs villes en déclin. »

Danville. Déclin. Peur du déclassement. Peur des déclassés. Aux Etats-Unis, la peur prend toujours la couleur de l’Autre. L’ « Autre », immigré. Ce qui fait bondir John Gilstrap de son siège de maire: « Nous sommes une nation d’immigrants, non ? Moi-même, je suis un Scot-Irish. Alors ?! » Pour l’anecdote, la belle-fille du maire est la première avocate hispanique de Danville. L’ «Autre », pauvre et «assisté » : l’Africain-Américain, le Noir, le N… Eternelle histoire. Surtout, à Danville, caractérisée par certains nostalgiques comme la « dernière capitale de la Confédération », au prétexte que son président, Jefferson Davis, y a passé six jours en 1865– dans la Sutherlin Mansion – avant la défaite finale. La demeure a, depuis, été transformée en musée, au sein duquel vous saurez tout sur la Confédération, les noirs engagés au sein de son armée mais rien sur l’esclavagisme. Vous y verrez également toutes les versions du drapeau confédéré. Celui qui ne flottera pourtant plus jamais au mât officiel de la ville. Ainsi en a définitivement décidé la Cour Suprême de Virginie la semaine dernière, confirmant le vote du conseil municipal qui avait, alors, déclenché la colère d’une poignée de manifestants. Qui y retrouvait-on? Willie, également biker, qui ne manque jamais une occasion d’enfiler sa tunique de soldat confédéré. Fred Shanks, également, seul conseiller municipal favorable au maintien du symbole controversé dans l’espace public. « Quel drapeau ?, fait mine d’interroger le maire. Je n’en connais qu’un : la bannière étoilée. »

Pour Kenneth, homme blanc, d’âge moyen, de condition sociale moyenne, ce n’est ni plus ni moins qu’une «victoire du communisme. » La mine renfrognée, il annonce la prochaine bataille : « Ils vont vouloir nous retirer nos armes. » Dans ces parties rurales et conservatrices du pays, la possession d’armes à feu est presque atavique. Elle est liée à la pratique de la chasse mais pas uniquement. « Comment va-t-on faire pour se défendre face à tous ces criminels qui ont été relâchés ? », ajoute-t-il. En guise de « criminels », ce sont des personnes condamnées pour des faits mineurs, souvent liée à des petits trafics de drogue. Et ils n’ont pas été « relâchés » mais le gouverneur de Virginie, le démocrate Terry McAuliffe, a rendu à 13000 d’entre eux leurs droits civiques. Ronnie, habitant africain-américain, de Danville fait partie du lot. Il l’a appris, mercredi dernier. « Je peux voter, me présenter et aussi rechercher du boulot sans ce fardeau», se réjouit-il, sans faire part de son intention de trucider le premier venu mais Kenneth n’en démord pas : « Vous verrez. D’abord, ils vont nous voler l’élection avec tous ces criminels qui peuvent voter puis après…» Ed, le salarié, responsable du club de tir de l’usine Goodyear, n’envisage pas encore une nouvelle « guerre civile ». Mais la « guerre politique » il l’assume. Il a non seulement planté des panneaux Trump dans sa belle pelouse mais il a accroché un immense drapeau bleu au nom du milliardaire au dessus de son porche.

Trump joue de toutes ces peurs, exploite cette colère, créant un climat quasiment paranoïaque. Pour Joe Parrish, 24 ans, candidat démocrate (pro-Sanders) dans un district du nord de l’Etat de Caroline du Nord, à 50 kilomètres de Danville, « cela peut fonctionner dans ces comtés. Des types en dehors du processus électoral peuvent sortir le 8 novembre et voter Trump et ainsi renforcer tous ceux qui se déplaceront pour défendre leurs armes ou je ne sais quoi. » John Gilstrap, lui, ne croit pas au succès de l’opération nationalisto-xénophobe de l’aventurier de l’immobilier. « Je ne suis pas censé vous le dire, sourit-il, mais deux des trois conseillers municipaux de Danville ne vont pas voter Trump. Ils voteront Johnson (le candidat du parti libertarien, NDLR).» Son œil frise : «Moi-même je ne voterai pas Trump. Je ne suis pas obligé de vous le dire puisque je ne suis pas élu sous une étiquette politique, mais bon… »

A quelques centaines de mètres de l’Hôtel de Ville, Emma Edmunds finit d’installer son exposition à la Danvillian Gallery. Journaliste et historienne, blanche, elle présente une galerie de portraits d’acteurs, noirs et blancs, du mouvement des droits civiques. « Cinquante ans après, je suis frappée de voir à quel point nous sommes divisés. Tout le monde se regarde de travers. Le mouvement des droits civiques a réuni des gens de couleur différentes et d’horizons différents pour une cause juste. C’est trop demander que l’on tire les leçons de l’Histoire ? » Réponse : le 8 novembre.

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