Jeunesse américaine et socialisme : les raisons d’une rencontre

(Article publié dans l’Humanité du 2 mai 2019)

Entretien avec Cathy Schneider, professeur à l’American University de Washington D.C.

Avec l’entrée en lice de l’ancien vice-président Joe Biden, la liste des prétendants à l’investiture du parti démocrate pour l’élection présidentielle de novembre 2020 est désormais complète. Elle est longue comme un jour sans tweet de Donald Trump. Elle révèle également une diversité comme jamais dans l’histoire de l’un des deux grands partis : six femmes et cinq membres des « minorités ». Surtout, les positionnements politiques des uns et des autres annoncent une primaire très à gauche. La campagne de Bernie Sanders en 2016 a incontestablement permis de faire évoluer le centre de gravité du parti. Les Millennials – nés entre 1981 et 1996 – ont constitué la force vive de son émergence politique. Les jeunes comme le sénateur septuagénaire se retrouvent sur un mot : socialisme. Qu’en est-il exactement ?

 

Comment expliquez-vous qu’une majorité de jeunes disent, selon un sondage, préférer vivre dans pays socialiste que dans un pays capitaliste ?

Cathy Schneider. Le capitalisme s’est avéré brutal pour la jeune génération. Les années du New Deal, comme les Trente Glorieuses en France, ont donné de grands bénéfices à la classe ouvrière et à la classe moyenne entre 1933 et 1973. Je dis souvent à mes étudiants que je payais 500 dollars de frais d’inscription à l’université tandis que dans l’université dans laquelle j’enseigne ils sont de 58.000 dollars. Les étudiants portent le fardeau d’une immense dette quand ils sortent de l’université, où beaucoup d’autres jeunes ne peuvent même pas s’inscrire. Dans le même temps, les Etats ont diminué les budgets d’investissement dans l’enseignement supérieur de plusieurs milliards durant les dix dernières années. Aux Etats-Unis, les universités sont financées par les Etats et nombre d’entre eux ont été remporté par des républicains durant la dernière décennie. Même les démocrates se sont mis à devenir des « conservateurs fiscaux » particulièrement à partir des années Clinton. Les deux partis se présentaient aux élections sur un programme de promesses de baisses d’impôts, ce qui a évidemment eu des répercussions sur les investissements dans l’éducation, les infrastructures, l’emploi, la santé, la petite enfance. Nombre de jeunes ont quitté l’Université en 2008 quand l’économie s’est effondrée et ont dû rembourser des prêts très lourds alors que les emplois se raréfiaient. Nombre de leurs parents avaient perdu leurs maisons ou vu la valeur de leur maison, dans laquelle ils avaient placé toutes leurs économies, plonger. Bref, cette génération a affronté beaucoup de précarités.

Elle est née dans une époque où les syndicats représentent moins de 9% des salariés et se sont retrouvés sous les attaques des Etats et de la Cour Suprême. Enfin, il y a le changement climatique. C’est une génération qui souffrira le plus de ses ravages, et elle craint d’hériter d’un monde où les îles sont submergées et où des sécheresses sévères engendrent faim et migration.

Pour nombre de jeunes, le capitalisme est ce système qui se caractérise par une grande concentration de la richesse et une précarité galopante, par l’inégalité et l’injustice, par l’incarcération de masse et les tueries policières, par les baisses d’impôts pour les riches tandis qu’ils luttent pour payer leurs prêtes étudiants, trouver un logement à prix raisonnable (à peu près impossible dans les villes). Tous mes étudiants travaillent désormais. Certains à temps partiel. D’autres à temps plein. Aucun ne connaît ce que j’ai vécu : pouvoir se consacrer uniquement aux études.

 

Comment est-on passé de l’opposition au capitalisme à la promotion du socialisme ?

Cathy Schneider. D’abord, Occupy Wall Street a mobilisé des jeunes. Puis Obama. Mais il en a déçu tant car le redressement de l’économie a principalement profité aux plus riches. Les jeunes qui se sont mobilisés pour l’espoir et le changement ont été déçus. Puis a surgi Bernie Sanders. Il s’attaquait à tous ces problèmes et particulièrement à celui de l’influence de l’argent, des banques, des grandes entreprises. Et il se définissait comme socialiste. Les jeunes sont nés après la guerre froide. Contrairement à leurs parents, ils n’associent pas le socialisme avec l’URSS ou la Chine. Ils ne l’associent pas avec la dictature.

 

Quel type de socialisme domine dans les esprits ?

Cathy Schneider. Ils voient le socialisme comme mes parents voyaient le New Deal : comme une façon de réguler le capitalisme, de mettre les intérêts du peuple en avant, de taxer les riches et d’utiliser les impôts pour protéger l’environnement, créer des emplois dans un « New Deal Vert » (comme le propose la très populaire députée socialiste de New York, Alexandria Ocasio-Cortez), de mettre en place un système de santé universel. Pas surprenant dès lors qu’ils préfèrent le socialisme au capitalisme. Bernie affirme que la Scandinavie et le New Deal de Roosevelt constituent ses modèles. Sa définition du socialisme est plus proche de la social-démocratie bien qu’il se définisse lui-même comme un socialiste démocratique.

 

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