Naissance d’un mouvement

Article publié dans l’Humanité du 8 juin 2020.

Retenez la date : le 6 juin. Les Etats-Unis ont connu samedi la naissance d’un mouvement. Partout dans le pays, des centaines de milliers de personnes dans des centaines de rassemblements ont porté un message non seulement de protestation contre les violences policières mais plus largement contre le racisme systémique. Le pays est entré dans la troisième phase de réaction au meurtre de George Floyd, un Africain-Américain de 46 ans, par un policier blanc: après celle, épidermique des premiers jours (marquée par des émeutes), puis pacifique (depuis le milieu de la semaine dernière), voici la phase politique. La nature du message a changé, l’étendue des voix qui le portent également. « Oui, il y a aura eu un avant et un après, estime Jesse Jackson, figure du mouvement des droits civiques, dans un entretien publié par le Journal du Dimanche. Toutes ces manifestations constituent un immense progrès parce que des millions de gens ont voulu exprimer leur révolte face à l’impunité dont jouit trop souvent la police dans ce pays.»

Les grandes métropoles ont été au rendez-vous et des villes moyennes ou plus petites sont entrées dans la danse. A New York, les manifestants se sont rassemblés à Central Park avant de marcher vers Brooklyn, malgré le couvre-feu. A San Francisco, les manifestants ont défilé sur le Golden Gate Bridge. A Los Angeles, où des émeutes avaient ponctué le non-lieu des policiers ayant battu Rodney King en 1992, deux marches se sont déroulées autour de deux campus, l’une à l’initiative des étudiants noirs, l’autre menée par des associations latinas. A Washington D.C., le défilé est passé par « Black Lives Matter Plaza », nouveau nom d’un square rebaptisé en fin de semaine dernière par Muriel Bower, la mairesse de la ville-capitale, qui a fait peindre en jaune les lettres du slogan sur la chaussée. Le message est évidemment aussi destiné au locataire d’un lieu public bien connu située juste à côté : la Maison Blanche.

Le mouvement grandissant de protestation s’est également enraciné, en dehors des métropoles, dans cette Amérique que l’on dit « profonde » et qui serait condamnée à succomber aux sirènes trumpistes. On a manifesté à Marion (Ohio), Simi Valley (Californie), Richmond (Kentucky), Athens (Georgie), au Havre, (Montana), à Garden City (Kansas), à Harvard (Nebraska), autant de « déserts protestataires », ou encore à Huntsville (Texas), à quelques pas de la prison et de sa chambre d’exécution. Encore plus surprenant, une marche a eu lieu dans une petite ville texane de 10.000 habitants, dénommée Vidor, connue pour être une place forte du Klu Klux Klan et des suprémacistes blancs. « Désormais, Vidor, Texas, sera connue pour l’amour », a lancé Michael Cooper, le président de la section locale de la N.A.A.C.P., la grande organisation de défense des droits civiques des Africains-Américains.

Mais la manifestation qui donne sans doute le tempo du nouveau cycle qui s’ouvre s’est tenue dans la ville-épicentre de Minneapolis. Les images ont fait le tour du pays. Le jeune maire démocrate, Jacob Frey, 38 ans, a quitté le rassemblement après avoir refusé d’envisager la réduction des moyens accordés à la police (« defunding »). « Honte », lui ont lancé des dizaines de participants. Quatre conseillers municipaux avaient préalablement appelé au démantèlement du département de police locale. Parmi eux, Jeremiah Ellison, le fils de Keith Ellison, ancien député de la ville, figure nationale des pro-Sanders, et actuel procureur de l’Etat du Minnesota, en charge des poursuites contre les policiers impliqués dans la mort de George Floyd. « Et quand nous l’aurons fait, nous n’allons pas recoller les morceaux, a ajouté, sur Twitter, le jeune conseiller municipal. Nous allons fondamentalement repenser notre approche de la sécurité publique. » Les appels au désinvestissement voire à la dissolution des forces de police se multiplient un peu partout sur le territoire américain. La question du rôle des départements de police créé souvent des clivages au sein même de la coalition démocrate, entre les « liberals » (disons : progressistes bon teint) et les militants et élus, plus jeunes et plus radicaux. Les curseurs bougent. Dès mercredi dernier, Eric Garcetti, le maire démocrate de Los Angeles, a annoncé une réduction de 150 millions de dollars du budget du LAPD. A New York, la plus grande ville du pays, Corey Johnson, président du conseil municipal et deux conseillers municipaux, ont proposé une coupe drastique dans le budget du NYPD gardé intact par le maire, Bill de Blasio, alors que des mesures d’austérité sont imposés à des budgets sociaux. Bill de Blasio, pourtant élu sur une plateforme progressiste en 2012, est confronté à une fronde contre sa gestion des violences policières (il a mis cinq années avant de renvoyer l’agent impliqué dans la mort d’Eric Gardner) et le maintien du statu quo du rôle de la police, puissance au sein de la puissance publique et potentielle force de nuisance électorale, à travers leurs syndicats, principalement conservateurs.
Si le séisme sociétal et politique déclenché par le meurtre de George Lloyd secoue le parti démocrate, c’est bien le parti républicain qui se trouve le plus affaibli par l’évolution de la situation. « Loi et ordre », a encore twitté Donald Trump, calfeutré dans une Maison Blanche, désormais cernée de barricades. Un appel « hors sol » alors que les rassemblements sont désormais délestés des dérives émeutières. Face à la question centrale soulevée – le racisme systémique -, le président nationaliste reste littéralement sans voix. Et, tandis que ses appels à la mobilisation de l’armée ont été contestés dans son propre camp, sa prise sur le cours – électoral et politique – des choses semble s’affaiblir de jour en jour.

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