Autant en emporte le mouvement

Les manifestations pacifiques qui se déroulent depuis le meurtre de George Floyd ont profondément changé le pays. Le débat se cristallise sur le rôle de la police, et de premières réformes sont engagées. C’est sur l’ensemble de la société que souffle un vent nouveau d’antiracisme, qui place les deux forces politiques au pied du mur.  (Article publié dans l’Humanité du 17 juin 2020.)

Encore un Africain-Américain tué par un policier. Encore une vidéo pour le prouver. Après Minneapolis la nordiste, Atlanta la sudiste. Trois semaines après le nom de George Floyd, c’est celui de Rayshard Brooks qui vient s’ajouter à la longue liste des Africains-Américains ayant perdu la vie en croisant le chemin des agents dépositaires de la force publique censés les « protéger et les servir. » Malgré l’immense et inédit mouvement de protestation qui s’est levé ces dernières semaines, être un « corps noir », pour reprendre la formule de l’écrivain et journaliste Ta-Nehisi Coates, dans l’espace public américain demeure synonyme de danger mortel.

Personne ne peut affirmer que Rayshard Brooks sera le dernier. Mais il faut sans doute porter au crédit de la protestation la réaction on ne peut plus diligente des autorités. Le printemps 2020 marque peut-être le début de la fin de « la culture de l’impunité » intimement liée au caractère intrinsèquement raciste de la police en tant qu’institution créée et entretenue afin de contrôler les populations « dangereuses » : esclaves puis noirs ségrégués et « criminalisés ».

Pour la première fois sans doute dans l’histoire du pays, un débat s’est ouvert sur la nature des forces de police, avec le mot d’ordre « defund the police » qui le structure (lire papier page 4). Plus largement, c’est l’ensemble des aspects d’une matrice raciste présente dès la fondation du pays qui sont contestés. Comme le soulignait la semaine dernière, dans nos colonnes, la chercheuse Charlotte Recoquillon, « Black Lives Matter a imposé les termes du débat », à savoir un « antiracisme politique », pas moral. « Des choses paraissaient intouchables il y a une décennie car elles n’étaient pas comprises », ajoutait-elle.

Le monde d’après le meurtre de George Floyd ne semble plus être tout à fait celui d’avant. Nombre d’indices et faits confirment cette hypothèse. Amazon, IBM et Microsoft ont annoncé qu’elles ne permettront pas à la police d’utiliser leur technologie de reconnaissance faciale, ce qui ne les empêchera pas, par ailleurs, de continuer à les développer. Il faut prendre cette décision de trois mastodontes du secteur des technologies comme un indicateur du sens du vent. Et c’est sans doute un sondeur républicain Franck Lutz, le plus respecté dans son camp, qui en parle le mieux : « En 35 ans de sondages, je n’ai jamais vu l’opinion changer aussi vite et aussi profondément. Nous sommes un pays différent aujourd’hui de ce qu’il était il y a 30 jours. »

Le travail de conscientisation mené par Black Lives Matter et l’arrivée à maturité politique des nouvelles générations ont permis de créer un climat nouveau. Autre preuve : la volte-face des fédérations sportives face au « kneeling. » Le quarterback, Colin Kaepernick, a payé de sa carrière le fait de mettre un genou à terre, en 2016, pour protester contre les meurtres policiers. La fédération dont il dépendait avait même adopté un nouveau règlement l’interdisant. Elle a récemment admis qu’elle avait eu tort. On peut reformuler : la vague de protestation et de revendications a rendu la position prise il y a 4 ans absolument intenable. C’est dans la même optique qu’il faut appréhender le débat sur les statues et les œuvres d’art. HBO n’a pas « censuré » Autant en emporte le vent. Il l’a retiré de son catalogue avant de l’y réintroduire prochainement, mais accompagné d’une contextualisation. Quelques statues de Christophe Colomb ont été descellées mais le grand débat tourne de celles qui glorifient des esclavagistes ou des personnalités liées à la Confédération. Ces mêmes statues avaient été érigées au début de l’ère ségrégationniste dite Jim Crow, à partir de la fin du 19e siècle, afin de marquer symboliquement et politiquement dans l’espace public la « reprise en main » des élites racistes.

Ces dernières semaines, comme depuis son élection, Donald Trump n’a jamais failli à sa mission élective : être le porte-parole des peurs et ressentiments d’électeurs blancs, qui s’expriment face à l’immigration en provenance d’Amérique latine (« Le mur ») comme face à la permanence du passé (« Loi et ordre », « Ne touchez pas à ses magnifiques statues »). Le président en exercice se trouve en décalage avec l’évolution de la société mais en ligne avec sa base électorale. De son côté, on pourrait dire du parti démocrate qu’il est en phase avec l’évolution de la société mais risque de se trouver en décalage avec une partie de son électorat. Les principales figures de l’establishment ont à la fois fait preuve d’une grande solidarité symbolique et d’une grande prudence programmatique. « Ils l’ont fait car ils veulent être du bon côté de l’histoire, pas nécessairement parce qu’ils vont faire ce qui doit l’être », tranche Angela Davis, dans un entretien accordé au quotidien britannique The Guardian. Le projet de loi préparé par les démocrates à la Chambre des représentants n’inclut pas la proposition de « defunding », à laquelle Joe Biden, probable candidat du parti de l’âne, s’est dit opposé. Une fermeture qui a irrité nombre des manifestants qui n’attendent rien de Trump mais beaucoup de son challenger.

 

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