Lindsay, Mitch, Mitt et les autres, soudards du trumpisme

Ils étaient des républicains « country club ». Ils sont devenus des rouages essentiels d’une dérive ultradroitière du parti de Lincoln. Ils sont dès aujourd’hui à la manœuvre au Sénat pour faire confirmer Amy Coney Barrett à la Cour suprême. (Article publié dans l’Humanité du 12 octobre.)

Ruth Bader Ginsburg a-t-elle émis la dernière volonté que son remplacement soit décidé par le président élu le 3 novembre ? Peu importe, on avance. Deux membres de la commission judiciaire du Sénat sont-ils atteints du Covid ? Peu importe, on avance. Rien ne peut manifestement arrêter les républicains dans leur volonté de confirmer la nomination de la juge Amy Coney Barrett, choisie par Donald Trump, à la Cour suprême. La commission judiciaire va donc ouvrir dès ce matin, en pleine campagne électorale, les auditions avec l’objectif d’un vote de confirmation fin octobre, au plus tard.

Pourquoi tant d’empressement ? Après tout, le mandat du Sénat dans sa composition actuelle court jusqu’en janvier prochain. Si les républicains craignent de perdre leur majorité – et les derniers sondages montrent que ces craintes sont largement fondées –, il leur reste les mois de novembre et décembre pour confirmer la juge Barrett, assurer une super-majorité (6-3) ultraconservatrice à la Cour suprême qui statuera, un jour ou l’autre, sur l’avenir de l’Obamacare et de l’arrêt de 1973 Roe v. Wade, qui rend constitutionnel le droit à l’avortement. Pourquoi donc tant d’empressement ? Ce n’est guère plus un mystère à Washington : faire en sorte que la plus haute instance judiciaire soit au complet afin de statuer sur les recours que Donald Trump a d’ores et déjà prévu d’introduire face à une défaite dans les urnes qui se précise chaque jour un peu plus. Pour ce « hold-up », trois républicains « country club », bien mis sur eux et polis, se conduisent comme des mercenaires à la solde d’une aventure politique nationaliste. Ils symbolisent le grand ralliement des élites républicaines à Donald Trump. Portraits de convertis zélés.

Lindsey Graham, un « never trumper » devenu groupie

Longtemps, Lindsay Graham était un sénateur républicain à l’ancienne, à l’image de son ami proche John McCain (décédé en 2018) : agressif en matière de politique étrangère mais prêt parfois à passer des compromis avec les démocrates, comme sur l’interdiction de la pratique du « waterboarding » (torture consistant à faire croire en une noyade). Cet ancien avocat, proche des Bush, est entré dans la primaire républicaine, en juin 2015, au même moment que Donald Trump, pour lequel il n’a jamais trouvé de mots assez durs. Le milliardaire nationaliste élu, Clinton réduite au silence par son improbable défaite, Lindsay Graham a quasiment fait figure d’opposant officiel… durant quelques mois. Puis en mars 2017, il s’est affiché lors d’un meeting avec Donald Trump. Un siège au Sénat valait bien cet armistice en forme de reddition. Lindsey Graham change souvent d’avis. Lui qui jurait en 2016 qu’il ne participerait jamais à la nomination d’un juge à la Cour suprême ouvrira ce matin les auditions en tant que président de la commission judiciaire. Cette double trahison aura-t-elle un coût ? Dans la très conservatrice Caroline du Sud, Lindsay Graham, élu depuis 2003, est donné à égalité avec son challenger démocrate, Jaime Harrison.

Mitch McConnell, « Dark Vador » du Sénat

Qui aurait pu dire, en 1985, que ce candidat républicain modéré et sans charisme deviendrait, trois décennies plus tard, la cheville ouvrière d’une entreprise politique empruntant plus à l’extrême droite qu’à la doxa du parti de Lincoln ? Son biographe, Alec MacGillis, a parfaitement résumé le caractère de l’homme dans le titre de la biographie qu’il lui consacre : le Cynique. McConnell s’est transformé « d’un républicain modéré qui soutenait le droit à l’avortement et le rôle des syndicats en la personnification de l’obstructionnisme partisan et de l’orthodoxie conservatrice à Capitol Hill (siège du Congrès, NDLR) ». McConnell le reconnaît : il n’a jamais rêvé de la Maison-Blanche ou de la Chambre des représentants, mais du Sénat, cette chambre haute aux airs de club mondain (une centaine d’élus) et aux pouvoirs disproportionnés, comme celui, immensément important aux États-Unis, pays de jurisprudence, de nommer les juges fédéraux et à la Cour suprême.

Il y fait ses premiers pas en 1985, en battant le sortant démocrate, au terme d’une campagne ratée mais sauvée par Roger Ailes, le futur fondateur de Fox News, venu à la rescousse. Début 2015, il réalise son rêve en devenant le « majority leader ». Celui qui, en 2016, bloquera des mois durant la nomination de Merrick Garland, proposé par Barack Obama, en remplacement du juge conservateur Antonin Scalia décédé. C’est Trump élu qui nommera le remplaçant. Coup de maître… cynique. Il accueille les sobriquets dont on l’affuble (« Dark Vador », « la faucheuse »), avec, dit-on, un demi-sourire suave et veut établir « un nouveau record du monde » de confirmation d’un juge à la Cour Suprême, afin de faire la peau à l’Obamacare, qu’il a échoué à équarrir dans l’enceinte du Sénat faute de majorité. Et s’il faut lâcher Trump pour sauver le Sénat et empêcher les démocrates de faire passer leurs lois une fois Biden élu, on pourra aussi compter sur McConnell.

Mitt Romney, un peu de morale mais pas trop

Seul républicain à avoir rejoint les démocrates lors de la procédure d’impeachment, le sénateur de l’Utah, l’État des mormons, mormon lui-même, votera la confirmation d’Amy Coney Barrett à la Cour suprême. Ne nous méprenons pas : il ne le fait pas pour se racheter une popularité parmi les trumpistes. Peine perdue. Il le fait pour la « cause » : mettre fin à l’Obamacare et au droit à l’avortement. Dans sa bouche, cela prend cette forme : « Les États-Unis sont un pays de centre droit et ont le droit d’avoir une Cour suprême à leur image. » Peut-être le croit-il. Mais rectifions : avec cette nouvelle nomination, la plus haute instance judiciaire du pays sera majoritairement composée d’ultraconservateurs. Quant au pays, s’il est polarisé comme jamais, il semble qu’il penche plutôt vers les démocrates si l’on en croit les résultats du suffrage universel : trois millions de voix d’avance en 2016 et dix millions lors des élections de mi-mandat. Depuis l’accession au pouvoir de Trump, l’ancien candidat à l’élection présidentielle (défait par Barack Obama en 2012) s’est souvent tenu sage : partageant un dîner en forme d’entretien d’embauche pour le poste de secrétaire d’État (qu’il n’aura pas), votant pour retoquer l’Obamacare (pourtant inspiré de sa propre réforme mise en œuvre lorsqu’il était gouverneur du Massachusetts) et, désormais, entérinant la confirmation au pas de charge d’une juge fondamentaliste à la Cour suprême. Son père, George, gouverneur du Michigan dans les années 1960, fut un ardent défenseur des droits civiques. Les Romney : une histoire de la dérive du parti républicain.

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