La gauche prépare déjà une présidence Biden

Élus, syndicalistes et militants associatifs ont élaboré une « charte du peuple » qu’ils proposent comme « feuille de route » au démocrate s’il rentrait à la Maison-Blanche. (Article publié dans l’Humanité du 14 octobre 2020.)

« C’est cuit. » La sentence est définitive et, qui sait, peut-être hâtive, mais toute sa valeur réside dans le pedigree de celui qui la formule auprès du New York Times : Ed Rollins, républicain de longue date, à la tête du comité d’action politique en faveur de la réélection de Donald Trump. À vingt et un jours du scrutin, la messe du suffrage universel n’est pas encore dite, mais comme le formulait l’analyse quotidienne de l’état des sondages réalisée par le grand quotidien américain : « Le temps court pour le président Trump pour organiser son come-back. Ainsi, chaque jour où les moyennes ne bougent pas est un mauvais jour pour lui. » Et les moyennes ne bougent pas : Joe Biden affiche une moyenne de 10 points d’avance au plan national. Pourtant, les données dans les « swing states » semblent moins catastrophiques pour le président sortant : il accuse un retard moyen de 6-7 % qui le place presque dans la zone grise des marges d’erreur. La répétition du scénario de 2016 n’est donc toujours pas à exclure totalement.

C’est à un autre scénario que travaille la gauche américaine : assurer une victoire de Joe Biden et préparer les premiers mois de sa présidence. La semaine dernière, le « squad » (Alexandria Ocasio-Cortez, Rashida Tlaib, Ilhan Omar et Ayanna Pressley, toutes élues pour la première fois en 2018), des militants de Black Lives Matter, des syndicalistes et militants associatifs ont dévoilé une « charte du peuple », « feuille de route » pour construire « une Amérique qui fonctionne pour le plus grand nombre, pas pour les privilégiés et les puissants ». Parmi les principales propositions, figurent un système de santé universel, un programme fédéral de 16 millions d’emplois, une prime de risque rétroactive pour les salariés les plus exposés, le Smic à 15 dollars, un transfert de fonds « régaliens » (police, prisons, armée) vers l’éducation et le logement, l’annulation de la dette étudiante – des grands classiques de Sanders – et même la participation de l’État au capital d’entreprises qui sont sauvées par des fonds publics et la nationalisation de compagnies pétrolières et gazières.

Préparer une présidence Biden, n’est-ce pas risquer de vendre la peau de l’ours trumpien avant de l’avoir défait dans les urnes ? Comme le veut l’adage américain, les figures de gauche savent « marcher et mâcher un chewing-gum en même temps ». Bernie Sanders ne ménage pas sa peine et multiplie les rendez-vous électoraux, appelant à battre « le pire président de l’histoire du pays ». Le message semble passer auprès notamment de la jeune génération, beaucoup plus progressiste que les précédentes et donc défiante à l’égard de l’establishment démocrate. Des enquêtes d’opinion pointues du New York Times réalisées dans les États du Midwest en balance montrent que de très nombreux électeurs qui s’étaient portés sur un tiers candidat (écologiste ou libertarien) en 2016 déclarent vouloir voter pour Joe Biden. Des données qui vont conforter l’ancien vice-président de Barack Obama dans sa stratégie : que sa candidature soit le carrefour de tous les antitrumpistes, des jeunes socialistes aux vieux républicains modérés. Cela peut fonctionner pour remporter une élection qui ressemble de plus en plus à un référendum sur Trump. Mais pour gouverner ? Quel président sera Joe Biden ? Une partie de la réponse figure peut-être dans son parcours depuis sa première élection au Sénat : il a toujours épousé les idées dominantes de son époque, assumant la conversion des démocrates au néolibéralisme (baisse des impôts, reflux des programmes sociaux, traités de libre-échange) et à la répression (la fameuse loi sur le crime de 1994). D’une certaine façon, cette constante se reflète dans le contenu de son programme actuel puisque y figurent des mesures populaires qui auraient horrifié le Joe Biden des années 1990 : doublement du salaire minimum, augmentation de l’impôt sur les sociétés et pour les plus riches. L’aile Sanders-Warren-AOC a décidé de ne pas opérer en deux temps (gagner, puis peser), mais de combiner les deux dans la dernière ligne droite. « Nous posons le jalon que nous pensons que Joe Biden peut devenir le président d’un New Deal 2.0 », a lancé le député Ro Khanna lors de la présentation de la « charte du peuple ».

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