« N’a pas voté » : le rêve des républicains

La condition de la survie du parti de Lincoln passe par le moindre exercice du droit de vote par les citoyens. Alors, les républicains l’organisent. (Article publié dans l’Humanité du 21 octobre 2020.)

Des centaines, des milliers d’électeurs attendant durant des heures, parfois dans de rudes conditions climatiques, afin de pouvoir exercer l’un de leurs droits fondamentaux. Ces images en provenance d’Atlanta, Milwaukee ou Orlando dévoilent deux réalités : l’archaïsme du système électoral et l’appétit de participation électorale des citoyens. Le premier est entretenu et renforcé par les républicains, car ils savent que le second est la clé de leur défaite. À ce jour, près de 40 millions de citoyens ont déjà voté, soit six fois plus qu’à la même époque en 2016. Cette participation inédite (dans de nombreux swing states, elle s’affiche désormais au quart, voire au tiers de celle du dernier scrutin présidentiel) emportera-t-elle la digue antidémocratique mise en place par les républicains ?

  1. Un système électoral défaillant

Chassez de vos esprits le système centralisé français avec son inscription automatique sur les listes électorales à 18 ans, les mêmes règles appliquées, que l’on vote dans le centre de Paris ou dans le fin fond de la Creuse. Aux États-Unis, effet du fédéralisme, les règles incombent aux États et parfois aux comtés. On peut voter en cochant des cases sur un papier ou sur une machine électronique. On peut s’inscrire, dans certains États, le jour même, dans d’autres non et plus ou moins tardivement, parfois le jour même du vote. On peut avoir à exciper d’un document d’identité avec photo (18 États) ou sans (15), ou d’aucun document (17). La tradition du vote, le premier mardi qui suit le premier lundi de novembre, s’avérant extrêmement contraignante, voire rédhibitoire pour les salariés, on peut aller déposer son bulletin plusieurs semaines avant, ou seulement pendant quelques jours.

La seule règle commune que doivent affronter les 240 millions d’électeurs potentiels, c’est l’archaïsme d’un système qui n’a pas été modernisé et dans lequel aucun investissement digne d’une démocratie n’a été réalisé. Les effets de l’austérité se sont immiscés jusque dans le sanctuaire supposé du suffrage universel. Le développement du vote par correspondance, rendu nécessaire par le contexte de la pandémie de coronavirus (220 000 morts), se heurte aux limites d’absorption par l’US Postal, le service public de la poste, frappé par des mesures austéritaires, récemment renforcées par un affidé de Trump nommé à sa tête.

2. Saper le droit de vote

Personne n’y avait vraiment prêté attention, à l’époque. C’était en 1980, lors d’un rassemblement de la droite religieuse. Paul Weyrich, militant et commentateur ultraconservateur, avait lancé : « Je ne veux pas que tout le monde vote. Les élections ne sont pas remportées par une majorité de la population. Elles ne l’ont jamais été depuis les débuts de notre pays et elles ne le sont pas non plus maintenant. En fait, notre influence dans les élections, si on veut parler franchement, monte à mesure que (la participation) diminue. »

Personne n’y avait prêté attention car le risque, pour les républicains, était faible : la participation au scrutin présidentiel s’inscrivait à son plus bas niveau lors des décennies 1980 et 1990, et même lorsqu’un démocrate rentrait à la Maison-Blanche – Bill Clinton, en l’occurrence –, son programme (« réforme » de l’aide sociale, loi sur la criminalité ultrarépressive, accord de libre-échange avec le Canada et le Mexique) contentait l’establishment républicain.

Récemment, il est devenu éclatant que le GOP (Grand Old Party, son surnom) avait fait stratégie de la tirade de Weyrich. Depuis une décennie, l’un des deux principaux partis du pays consacre une énergie folle à vouloir empêcher les citoyens de voter. Pas tous les citoyens. Seulement ceux qui sont censés voter pour l’adversaire. L’élection de Barack Obama a constitué un électrochoc pour le Parti républicain : l’Amérique avait suffisamment changé pour élire – dans un contexte de plus forte participation depuis les années 1960 – un président africain-américain. Il fallait donc changer le visage de l’Amérique électorale. La lourde défaite des démocrates lors des élections de mi-mandat en 2010 allait leur donner une opportunité historique. En prenant possession de nombre de gouvernorats et de législatures d’État, ils allaient avoir les coudées franches pour tenter de multiplier les obstacles sur le chemin des électeurs démocrates. Coup double : cette bascule intervenait en année de recensement (réalisé tous les dix ans), ce qui leur donnait également la main sur le redécoupage électoral, qui vira évidemment au charcutage sur mesure (gerrymandering).

3. Les trois armes fatales ?

Comme il est difficile de revendiquer tel dessein, le prétexte se veut noble : lutter contre la fraude, qu’aucune enquête sérieuse n’a mise en lumière. Première étape : renforcer les conditions d’inscription sur les listes électorales, en imposant notamment la présentation d’un document d’identité avec photo. Cela peut apparaître, au lecteur français, comme une démarche banale et basique. Sauf qu’elle ne s’inscrit nullement dans la tradition américaine, sans que cela ne produise de fraudes pour autant. Dans des États vastes, comme le Texas, déposer son dossier puis récupérer le document demandé peuvent nécessiter un trajet de plusieurs centaines de kilomètres, rédhibitoire pour les salariés et les moins fortunés.

Deuxième étape : « purger » les listes électorales. La Géorgie est experte en la matière. Le Wisconsin suit de près. Dans l’un comme dans l’autre, des centaines de milliers de noms ont disparu des registres. Vous n’avez pas voté lors de la dernière élection ? On vous retire des listes. Cela n’a aucune base légale, mais il se trouvera toujours un juge républicain pour laisser filer.

Troisième étape : pour ceux qui sont dûment inscrits sur les listes électorales, dresser d’ultimes obstacles. Tous ? De préférence, les démocrates. Mais comment les repérer ? « Comme ils ne peuvent pas identifier précisément l’affiliation partisane de chacun, ils utilisent l’affiliation ethno-raciale. Puisque les Africains-Américains votent à 90 % pour les démocrates, les républicains n’ont aucun intérêt à les voir voter (les Latinos aussi puisqu’ils votent au moins à 70 % démocrate). Il en va de même pour les jeunes et surtout les étudiants », explique Olivier Richomme, maître de conférences à l’université Lyon-II. Supprimer un bureau de vote sur un campus, c’est l’assurance de frapper au cœur de l’électorat démocrate. Idem avec la fermeture de bureaux dans les quartiers latinos. Limiter à un seul endroit par comté le dépôt des bulletins de vote avant le jour J peut aussi avoir son effet : plus populaire, l’électorat démocrate est également le moins véhiculé.

Afin d’empêcher ces attaques plus ou moins rampantes contre un pilier de la démocratie, le Parti démocrate a proposé un projet de loi global afin de faciliter l’exercice du droit de vote. Il y a quelques mois, face à des donateurs, Donald Trump s’en amusait : « Si vous aviez vu le texte ? Avec ça, vous n’auriez plus un président républicain pendant trente ans. » On ne peut rien lui cacher : plus les Américains votent, moins les républicains peuvent prétendre l’emporter.

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