Archives mensuelles : octobre 2020

Trump, béni « de Dieu » mais pas des sondages

Le président américain voit un destin divin dans son Covid. Il en faudra certainement un autre pour qu’il l’emporte dans les urnes. (Article publié dans l’Humanité du 9 octobre 2020.)

C’est une vidéo qui aurait pu être tournée par l’un des satiristes du Saturday Night Live. Ce n’est pourtant pas l’acteur Alec Baldwin qui apparaît dans les jardins de la Maison-Blanche mais bien Donald Trump. « Peut-être que vous me reconnaissez, c’est votre président favori », commence-t-il, avant d’assurer qu’attraper le Covid constituait une « bénédiction de Dieu ». Puis de promettre, agité et essoufflé, que le traitement qui lui a été prescrit – qu’il nomme « remède » alors que le corps médical insiste sur le fait qu’il n’en existe justement aucun à cette heure – sera disponible gratuitement pour chaque Américain. « Juste après l’élection. » Comme il se doit. Selon le New York Times, le cocktail administré coûterait « plus de 100 000 dollars ». La promesse de l’hôte de la Maison-Blanche est donc irréalisable, d’autant que ce traitement, encore au stade expérimental, ne recevrait pas l’agrément des autorités fédérales concernées.

Il faut se garder d’une lecture « grand-guignolesque » de cet épisode tout comme de sa sortie théâtrale de l’hôpital – apparition au balcon, retrait du masque, salut militaire, torse bombé et mâchoire serrée – en forme de « moment mussolinien », selon la formule Joy Reid, commentatrice pour la chaîne MSNBC. La signification est politique : en chute libre, dans les sondages, Donald Trump tente de se raccrocher aux branches. L’image la plus juste est sans doute différente : il apparaît « en torche », selon la terminologie des adeptes du parachutisme. En l’occurrence, il n’y a rien pour se rattraper.

Déjà régulièrement mauvais ces derniers mois, les sondages sont carrément devenus catastrophiques depuis le premier débat présidentiel, son attitude erratique et surtout son refus de condamner les groupes de suprémacistes blancs. Joe Biden disposerait d’une avance moyenne de dix points au plan national et de près de cinq points dans les « swing states ». On connaît la définition des sondages, qui ne sont que des photographies du moment, pas celle du 3 novembre. Sauf que le vote a déjà commencé dans quelques États qui le permettent : près de 6 millions d’Américains ont déjà voté. D’après les premières indications, les démocrates sont deux fois plus nombreux à avoir voté par correspondance que les républicains. Signe évident de leur mobilisation et de leur volonté de ne pas permettre à Trump d’exécuter un deuxième mandat.

Une telle différence dans les sondages renvoie à un écart de 13 millions à 18 millions de voix au final, selon l’importance du taux de participation. Dans un pays polarisé, les « swing voters », qui hésitent entre deux candidats, ne représentent plus qu’une infime portion de l’électorat. La solution pour Trump, dès lors, est de convaincre des millions d’abstentionnistes (souvent de longue date) républicains (donc plutôt blancs et âgés) de sortir du bois électoral. Le site Politico a publié hier un article intitulé « Le secret le moins bien gardé de Washington ». Ses premières lignes : « Est-ce que c’est fini ? Voilà ce que tout le monde à Washington pense mais ne veut pas dire à haute voix : le président Donald Trump va perdre l’élection dans 28 jours et probablement avec une marge importante. » L’establishment républicain, qui a rallié après 2016 le trumpisme, ne va-t-il pas, dès lors, être tenté de sauver l’essentiel en se concentrant sur le « verrou » du Sénat, abandonnant en rase campagne d’une défaite annoncée le faiseur de victoire d’hier ? 

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Trump rattrapé par le Covid : allégorie et réalité

Le test positif du président américain agit comme un retour à la réalité. À moins d’un mois du scrutin, il est renvoyé à son bilan et à son incapacité – physique et politique – à le défendre. (Article publié dans l’Humanité du 05 octobre 2020.)

Le coronavirus s’est propagé dans un territoire qui se pensait immunisé : le Trumpistan. Le grand chef, sa femme, sa conseillère, son directeur de campagne, trois de ses sénateurs les plus zélés… Un nouveau coup de tonnerre dans un ciel déjà chargé d’électricité. Une leçon de choses aussi : le chef d’État qui, au monde, avait le plus nié la réalité du mal s’en trouve frappé. Au point de devoir être hospitalisé. La situation ne manque pas d’ailleurs pas d’ironie : Donald Trump, qui accusait, mardi lors du débat présidentiel, Joe Biden de vouloir imposer la « socialized medicine » (médecine d’État), profite de l’un de ses plus beaux fleurons, le Walter Reed Medical Center, hôpital militaire, donc géré par le gouvernement.

Depuis son lit d’hôpital, Donald Trump a livré quelques tweets. Samedi soir, pour dire qu’il viendrait à bout de cette « peste » (il ne s’agit donc plus d’une petite grippe qui va disparaître du jour au lendemain, comme par miracle). Dimanche, pour assurer qu’il allait « beaucoup mieux » et serait « bientôt de retour », ajoutant néanmoins que les tout prochains jours représentaient « le vrai test ». Lire entre les lignes : atteint de facteurs de comorbidité (obésité, problèmes artériels), le président de 74 ans est loin d’être sorti d’affaire. Comment un tel scénario improbable a-t-il pu se survenir ? Quels effets cette situation peut-elle produire ?

Le cluster de Rose Garden

Il n’a guère fallu mener une investigation de longue haleine pour découvrir où toutes ces personnalités républicaines avaient contracté le virus : dans les jardins de la Maison-Blanche, le samedi 26 septembre. L’occasion ? La cérémonie de nomination d’Amy Coney Barrett à la Cour suprême en remplacement de Ruth Bader Ginsburg. Autrement dit : au moment où tout ce joli monde piétinait la dernière volonté de la juge progressiste – que son remplaçant soit nommé par le président vainqueur du scrutin du 3 novembre –, ils se refilaient le virus à grands coups d’accolades exécutées sans masque. Vidéos et photos à l’appui, avec flèches et cercles rouges pour identifier les contaminés, le New York Times et le Washington Post ont montré à quel point aucun geste barrière n’avait été respecté et combien le virus peut potentiellement toucher d’autres responsables. L’université Case Western Reserve de Cleveland constituera-t-elle le prochain cluster d’un pouvoir dont l’irresponsabilité devient de plus en plus éclatante ? La presse américaine a rapporté que lors du premier débat présidentiel, mardi dernier, les proches de Donald Trump ont refusé de porter un masque, en contravention avec les règles de l’université, parfaitement connues des deux équipes de campagne.

La nomination de Barrett

Parmi les contaminés de la « Cour suprême party » figurent deux sénateurs membres de la commission judiciaire du Sénat, qui doit entamer, le 12 octobre, les auditions de confirmation d’Amy Coney Barrett. L’impromptu covidé peut-il dévier cette trajectoire ? Sans surprise, le leader des sénateurs républicains, Mitch McConnell, en accord avec Trump pour mener le processus au pas de charge, a estimé que cela ne changeait rien. Pour son alter ego démocrate, Chuck Schumer, au contraire, il y a matière à report. D’autres contaminations avérées de sénateurs républicains apporteraient de l’eau au moulin des démocrates. Mais la volonté des républicains d’avancer, coûte que coûte, ne rencontrera, a priori, que peu d’obstacles légaux. Donald Trump et ses fidèles ne font plus mystère du but de la manœuvre : permettre à la Cour suprême d’être au complet (à neuf, évitant ainsi un risque d’égalité si le nombre demeurait à huit) afin de statuer sur les recours juridiques que les républicains déposeront. Faute d’une miraculeuse victoire dans les urnes, le GOP (Grand Old Party, son surnom) fait le pari d’un hold-up validé par la plus haute instance judiciaire du pays.

L’impact sur la campagne

La campagne de Trump continue sans lui : c’est ce qu’ont annoncé ses conseillers. Faute de bon dieu, c’est son premier saint qui se retrouve sur la ligne de front, en la personne de Mike Pence, le vice-président, ultraconservateur évangélique. Ici, le hasard rencontre le calendrier : le débat programmé mardi entre Mike Pence et Kamala Harris prend une saveur particulière. Le premier deviendrait président en cas de décès de Donald Trump tandis que la seconde serait évidemment la mieux placée pour succéder à terme à un Joe Biden qui n’a pas fait mystère qu’il ne ferait qu’un mandat, s’il était élu président.

Pour le camp Trump, la situation est désespérée. Le débat totalement raté du président sortant, depuis son agressivité et ses interruptions infantiles, en passant, surtout, par son refus de condamner les suprémacistes blancs, l’a un peu plus plongé dans les abîmes. La netteté de la photographie des sondages le reflète : l’avance de Joe Biden se confirme non seulement au plan national mais également dans les « swing states ». Selon deux enquêtes publiées samedi par le New York Times, il enregistrerait une avance de 7 points en Pennsylvanie et de 5 points en Floride, deux États que Donald Trump avait remportés en 2016. À la même époque, il y a quatre ans, Hillary Clinton se trouvait beaucoup moins bien placée dans ces enquêtes d’opinion que ne l’est actuellement l’ancien vice-président de Barack Obama.

Au moins deux facteurs expliquent cette position apparemment plus solide : l’exercice du pouvoir par Trump et l’évolution de l’électorat. Le bilan du premier mandat de Trump contente sa base (minoritaire, comme le rappelle dans sa chronique Jacob Hamburger, juriste, journaliste et fondateur du site Tocqueville 21) mais sert également de principal agent recruteur pour Joe Biden, qui a fait le choix d’une stratégie exclusivement antitrumpiste dénuée de marqueurs programmatiques forts. Depuis 2016, 12 millions d’Américains (plutôt âgés, donc plutôt républicains) ont trépassé tandis que les 20 millions de nouveaux électeurs (16 millions de jeunes arrivant à majorité et près de 4 millions d’immigrés naturalisés) sont, statistiquement, beaucoup plus favorables aux démocrates. Les élections de mi-mandat, fin 2018, avaient déjà donné un indicateur fiable avec les candidats démocrates devançant de 10 millions de voix les candidats républicains, dans un scrutin marqué par le taux de participation le plus élevé pour un tel scrutin depuis les années 1920. Avant le surgissement de la pandémie, les experts s’attendaient d’ailleurs à une participation historique pour le scrutin du 3 novembre. Un scénario cauchemar pour Donald Trump, qu’il tente de contrecarrer avec ses charges contre le vote par correspondance et, in fine, l’oracle malveillant de la Cour suprême. Un scénario qui commence pourtant à s’écrire alors que 3 millions d’Américains ont déjà voté : dix fois plus qu’à la même date en 2016.

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Donald Trump achève sa mue suprémaciste en direct

En refusant de condamner des groupes extrémistes blancs, le président sortant endosse définitivement le costume de « premier président blanc de l’histoire du pays. » (Article publié dans l’Humanité du 1er octobre.)

« Reculez et attendez ». Il y eut foultitude de mots, d’invectives et d’accusations, dans la nuit de mercredi à jeudi à Cleveland, mais il faudra retenir de ces 90 minutes de pugilat sans substance ces deux mots : « Reculez et attendez. » Alors que le modérateur, Chris Wallace, lui demande s’il est prêt à condamner les violences des groupes suprémacistes blancs, Donald Trump répond d’abord : « Oui, mais je dirais que presque tout ce que j’ai vu vient de la gauche pas de la droite. » Puis pressé par ce même journaliste de Fox News (« allez-y, dites-le »), la chaîne favorite des conservateurs, le président sortant semble décontenancé avant de presque bafouiller : « Qui voulez-vous que je dénonce ? Donnez-moi un nom. » « Les Proud boys », suggère Chris Wallace. Et là, Trump : « Proud Boys. Reculez et attendez. » Attendez quoi ? L’ordre du chef ? Comme l’a commenté le député démocrate pro-Sanders, Ro Khanna, « le problème n’est pas que Trump ait refusé de condamner la suprématie blanche. C’est bien pire. C’est qu’il a reconnu qu’il était leur leader en leur disant : « Attendez. » A l’autre bout de l’échiquier, la réaction de Rick Santorum, candidat évangélique à la primaire républicaine de 2012, confirme d’une certaine façon cette analyse : il a critiqué le journaliste « qui a demandé au président de faire quelque chose qu’il sait que le président n’aime pas faire : dire du mal des gens qui le soutiennent. »

Le groupe en question rassemble des « suprémacistes purs et durs », selon l’Anti-Defamation League, et revendique la violence comme moyen d’action politique. Le week-end dernier, ils ont débarqué à Portland, avec armes et gaz lacrymogènes, pour en découdre avec les manifestants antiracistes. Quelques minutes après la phrase de Donald Trump, des membres des Proud Boys l’ont qualifiée d’ « historique» sur des réseaux sociaux privés (ils ont été bannis de Twitter et de Facebook). Dans un autre message, un membre assure qu’un bond de « nouvelles recrues» va survenir.

D’une certaine façon, Donald Trump a achevé sa mue suprémaciste en direct. On ne sait s’il faut parler de dérive, tant le racisme est constitutif de sa proposition politique. Dès 2011, il s’est taillé une réputation parmi les républicains les plus à droite en épousant les thèses conspirationnistes des « birthers », affirmant que l’acte de naissance de Barack Obama était un faux et qu’il n’aurait donc pas pu se présenter à l’élection présidentielle. Lorsqu’il se déclare candidat à la primaire démocrate, en juin 2015, le milliardaire mobilise la rhétorique de l’extrême-droite contre l’immigration latino (« Ils amènent des drogues. Ils amènent la criminalité. Ce sont des violeurs. »)  et promet de construire un mur le long de la frontière avec le Mexique. « Donald Trump est la dernière chance pour l’Amérique blanche de rester à la Maison Blanche », analysait alors John Mason, professeur de sciences-politiques à l’Université William-Paterson.

Au cours de l’histoire américaine, chaque grand moment d’immigration a produit son mouvement politique anti-immigrés inspiré d’une idéologie baptisée, outre-atlantique, « nativisme »: anti-irlandais dans les années 1850, anti-chinois vers 1880, anti-européens (les ouvriers italiens, allemands et russes ont participé activement au développement des syndicats et partis progressistes) après la première guerre mondiale et anti-latinos depuis deux décennies. Le trumpisme combine ce ressort avec un élément fondamental du parti républicain depuis un demi-siècle : la prise en charge des ressentiments blancs à l’égard des Noirs. Intervenue après la signature de la loi sur les droits civiques, cette « stratégie sudiste » a transformé le parti de Lincoln en mouvement néo-confédéré. Au carrefour de ces deux courants, Donald Trump est devenu, en 2016, «le premier président blanc », selon la formule de l’écrivain et journaliste Ta-Nehisi Coates. Joe Biden entend transformer le scrutin du 3 novembre en référendum sur Trump : il en sera assurément un sur le nationalisme blanc.

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