Archives mensuelles : juillet 2025

« L’establishment démocrate refuse de choisir son camp »

Un entretien avec Jonathan Smucker, figure de la gauche militante et intellectuelle. Pour lui, une guerre ouverte doit être menée par les mouvements sociaux à l’intérieur de l’appareil démocrate. (Entretien publié dans l’Humanité dimanche du 24 juillet 2025).

On aurait pu le rencontrer à Berkeley, l’université contestatrice de la côte ouest où il enseigne, ou à New York, capitale de la gauche intellectuelle. C’est dans un café de Lancaster que Jonathan Smucker nous a fixé rendez-vous. Cette figure intellectuelle majeure de la gauche, sociologue, stratège, acteur d’Occupy Wall Street en 2011 et auteur d’un livre remarqué qui en tire les leçons « Hegemony How-To : A Roadmap for Radicals » (non traduit), a décidé de vivre dans cette ville de 100 000 habitants, dans le « pays profond ». Nous commençons cette rencontre par son choix de résidence, éminemment politique.

Pourquoi avez-vous choisi de revenir sur votre terre natale ?

Parce qu’il m’est apparu clairement qu’un État comme la Pennsylvanie est, d’une certaine manière, un microcosme de l’ensemble du pays. Vous avez Pittsburgh d’un côté, Philadelphie de l’autre, et entre les deux, cette mer de comtés républicains. Il y a soixante ans, le mouvement syndical et le Parti démocrate étaient majoritaires dans tout l’État. Ce n’est plus le cas, sous l’effet combiné de plusieurs facteurs : la désindustrialisation, la mondialisation, la délocalisation des usines, mais aussi le fait que le Parti démocrate, les syndicats et les organisations locales se désengagent en quelque sorte de ces régions.

En général, les gens comme moi, élevés dans un milieu conservateur, issus de la classe ouvrière, et qui, pour diverses raisons, se sont politisés, ont tendance à partir vers les grandes villes. Je me suis dit qu’il était peut-être temps de revenir et de voir ce qu’il était possible de faire. Il s’est avéré qu’avec un peu d’organisation et de savoir-faire, on peut apporter du changement dans ces endroits qui ne sont plus habitués aux véritables compétitions politiques.

Revenons sur les élections de novembre 2024. S’agit-il d’une défaite de Harris ou d’une victoire de Trump ?

Les deux. La première raison tient à l’entrée en campagne tardive de Kamala Harris. Il n’y a eu ni dynamique ni primaire ouverte avec une compétition qui captive l’imagination. Rien de tout cela n’a été possible en raison du maintien de Joe Biden. Son retrait anticipé aurait pu à lui seul faire la différence.

Mais il y a d’autres facteurs fondamentaux, car une élection contre quelqu’un comme Donald Trump n’aurait même pas dû être serrée. Les démocrates doivent se pencher sur l’hémorragie des électeurs des classes populaires qui dure depuis des décennies et qui s’est accélérée au cours des dix dernières années, en particulier depuis 2020. Je ne parle pas seulement des classes populaires blanches. Le problème s’est étendu aux Africains-américains et aux Latinos.

Les abstentionnistes représentent le facteur le plus important. Mais les électeurs démocrates qui ont voté pour Trump sont aussi une réalité, en particulier parmi les travailleurs. Je suis d’accord avec la catégorisation de Michael Moore (documentariste – NDLR) : en 2016, juste avant l’élection de Trump, il a dit que ce dernier était une sorte de cocktail Molotov humain que les électeurs mécontents ont l’impression de pouvoir lancer sur un système qui a laissé des gens comme eux sur le carreau.

Pourquoi les démocrates n’arrivent-ils pas à développer un message audible par les classes populaires ?

Comme le dit la vieille chanson syndicale américaine : « De quel côté êtes-vous ? » Du côté de la classe ouvrière multiraciale, qui constitue leur base historique depuis le New Deal et Franklin Delano Roosevelt, ou du côté de la classe des donateurs ? Par défaut, le Parti démocrate est du côté du statu quo économique et les électeurs le voient. De nombreux électeurs des classes populaires continuent de voter pour lui, car ils comprennent que le Parti républicain est pire, mais ils en ont assez. Et donc, plus encore que les personnes qui changent de camp et votent pour Trump, il y a celles qui restent chez elles parce qu’elles sont trop démoralisées et ne voient personne se battre pour elles.

Ou plus précisément, elles voient que des élus, comme Bernie Sanders ou Alexandria Ocasio-Cortez, se sont battus pour eux et que l’establishment démocrate, bien qu’il n’ait pas réussi à battre Trump, a néanmoins été assez efficace pour juguler le mouvement réformateur qui tente de changer le parti. Ce dernier point à lui seul explique la défaite de Kamala Harris. Que se passe-t-il lorsqu’un camp encourage cette énergie populaire et que l’autre camp cherche à chaque occasion à l’écraser et y parvient généralement ? Ce n’est pas sorcier. C’est de la science politique élémentaire.

En parlant de Michael Moore… En 2012, il déclarait que la gauche avait gagné la bataille des idées. Dans votre livre paru en 2017, vous écriviez : « L’opinion populaire est de notre côté ».

Absolument. La garantie d’emplois fédéraux, les investissements dans les infrastructures, l’imposition des riches, la fiscalité progressive, les soins de santé pour tous sont autant de propositions très populaires. Et les démocrates ne se battent pas pour ces propositions, ce qui explique le fait qu’ils perdent. Bernie Sanders se bat pour ces idées et il est le responsable politique le plus apprécié aux États-Unis. On ne peut pas dire que personne au sein du Parti démocrate ne se bat pour les travailleurs. En fait, beaucoup le font. C’est juste que le message contradictoire contraste avec le Parti républicain, qui véhicule un message discipliné.

Un exemple. Après les élections, il y a eu tout un discours du type : « Les questions transgenres sont impopulaires. L’immigration est devenue impopulaire. Devons-nous devenir une sorte de « Trump light » sur ces sujets afin de gagner ? » C’est une façon très limitée de voir les choses, comme si nous étions encerclés sur ce terrain.

Utilisons ici la métaphore du champ de bataille, justement, où nous sommes encerclés et attaqués de tous côtés. Et puis, il y a, ici, un terrain où tout est à notre avantage. Mais nous choisissons de nous battre dans ces batailles défensives en abandonnant le terrain où nous pourrions complètement dominer, où les républicains joueraient la défense, où Trump ne sait pas comment mener ces batailles. J’ai vu Trump en 2016 lors d’un rassemblement dans le New Hampshire où il a parlé sans script pendant plusieurs minutes des victoires de Bernie Sanders, disant qu’il ne savait pas comment mener campagne contre lui.

Regardez ce que fait Andy Beshear, le gouverneur du Kentucky. C’est un démocrate dans un État très conservateur. Il a opposé son veto à un projet de loi anti-trans. Il a pu le faire parce qu’il s’est forgé une réputation de défenseur des intérêts des travailleurs. Il a coupé court au sous-entendu des républicains sur le sujet : « Les démocrates se soucient davantage de ce groupe de personnes, envers lesquelles vous avez probablement des préjugés, que des gens ordinaires qui travaillent dur comme vous. » La puissance de ce message s’estompe si vous vous forgez une réputation de défenseur des travailleurs.

Les gens sont en colère et ils veulent des responsables de ce qui leur arrive dans la vie, avec un parti et des candidats qui désignent ces responsables et se montent prêts à se battre contre eux. Mais comme le Parti démocrate refuse de le faire, cela crée un vide que Trump comble avec des « méchants », qui sont en réalité moins convaincants : un ado transgenre qui veut faire du sport dans une équipe, un migrant… Est-ce vraiment pour cela que vous avez des difficultés ? Est-ce plus convaincant comme coupable que les gens de Wall Street, de l’industrie pharmaceutique et de l’assurance-maladie qui ont manipulé tout le système politique et l’économie à leur avantage ? Ce sont des méchants plus convaincants mais qui ne sont pas nommés.

Que pensez-vous de l’idée suivante : la société américaine se déplace vers la gauche, la politique américaine se déplace vers la droite…

Je pense que la société américaine, depuis au moins les années 1960, évolue dans une direction plus progressiste, plus inclusive, plus ouverte et plus pluraliste. Pour comprendre Trump et son ascension, il faut en partie comprendre le mouvement de rejet qui s’oppose à cette évolution. Sur le plan économique également, la société américaine évolue globalement dans une direction progressiste. Nous ne sommes plus dans les années 1980 où Reagan pouvait devenir populaire en réaction aux politiques économiques du New Deal et à la montée en puissance des syndicats.

Dès lors, le déplacement à droite de nos systèmes politiques constitue un grand échec du Parti démocrate et un grand succès du Parti républicain. On peut aussi parler d’un échec du mouvement social de gauche, auquel j’ai principalement participé au cours des trente dernières années. Si le Parti démocrate est si mauvais pour naviguer dans le contexte actuel, pourquoi ne le renversons-nous pas pour prendre les rênes ? Parce que les mouvements extérieurs qui pourraient le faire sont eux aussi incroyablement faibles, divisés et mal équipés. Je ne blâme personne.

Nous sommes à la fin d’une période de cinquante ans de déclin des infrastructures progressistes, avec la montée de l’individualisme et du néolibéralisme. Il y a environ quinze ans, nous avons connu un tournant où davantage de personnes sont devenues actives, mais nous sommes en train de reconstruire cette infrastructure, ce savoir-faire, cette capacité de leadership, et cela prend du temps. À bien des égards, le mouvement Occupy Wall Street a fait émerger une conscience de classe populaire qui a changé le fait que le discours reaganien n’a plus d’emprise sur la population. Il a inauguré cette opposition populaire entre les 99 % et les 1 %. Mais qu’avons-nous accompli depuis lors ? Très peu. Parce que l’emporter dans les esprits est très différent de naviguer sur le terrain politique pour consolider ses acquis.

Le Parti démocrate peut-il être le vecteur d’un grand changement ou le mouvement social doit-il créer un troisième parti ?

Les partis politiques aux États-Unis sont très différents des partis politiques de la plupart des pays, en particulier ceux des systèmes parlementaires. Tout lecteur français doit comprendre que, en raison de notre système, nous sommes fondamentalement coincés avec ces deux partis. Ce à quoi nous devons donc réfléchir dans le contexte américain, c’est à la création de factions organisées. Il faut considérer le Parti démocrate moins comme un véhicule, même s’il en est un, que comme un terrain en soi. Il faut réfléchir à la création d’une faction plus organisée pour disputer ce terrain.

Et ensuite, idéalement, utiliser ce terrain comme un véhicule. Nous devons donc nous battre au sein du Parti démocrate. Nous avons un modèle très contemporain, qui nous montre comment faire. Il s’agit du Tea Party (mouvement populiste qui a émergé en 2009 – NDLR) qui se trouve désormais au pouvoir avec l’administration Trump. Il y est parvenu en menant une guerre ouverte au sein du Parti républicain. Je pense donc que nous avons besoin de faire la même chose, d’un élan venant de l’extérieur du parti pour le changer.

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Le long chemin de Mamdani vers la mairie de New York

Malgré une victoire sans contestation lors de la primaire, le candidat socialiste doit faire face à des forces qui ont juré sa perte. On y trouve, sans surprise, l’oligarchie de la ville, Donald Trump mais également une partie de l’establishment démocrate. (Article publié dans l’Humanité du 21 juillet 2025.)

Zohran Mamdani a remporté haut la main la primaire démocrate, mais n’est pourtant pas assuré de devenir en novembre le maire de New York, une ville qui compte pourtant six électeurs du parti de l’âne pour un électeur républicain. Comment expliquer cette anomalie ?

Depuis la victoire écrasante du candidat socialiste le 24 juin, un front « anti-Mamdani » tente de se mettre en place. À la manœuvre : l’oligarchie new-yorkaise, qui refuse de céder une miette de son festin, Donald Trump lui-même, ainsi qu’une partie de l’establishment démocrate. Si Zohran Mamdani, 33 ans, membre du DSA (Democratic Socialists of America, la principale organisation de gauche aux États-Unis), est devenu une figure nationale et une source d’inspiration pour les progressistes, il s’est également transformé en cible pour ceux qui refusent le changement promis pendant sa campagne.

À peine les bulletins dépouillés, quelques milliardaires sont allés voir le maire en place, Eric Adams, avec une seule boussole : comment empêcher Zohran Mamdani de rentrer à l’hôtel de ville ? L’édile, élu en 2021 sous l’étiquette démocrate, participera en tant qu’indépendant à l’élection du 4 novembre. Avant l’été, il n’était qu’un quasi-paria, au plus bas dans les sondages.

Son deal avec Donald Trump – collaboration politique avec la Maison-Blanche, notamment sur la chasse aux migrants, contre abandon des poursuites judiciaires pour corruption à son encontre – avait fini de déconsidérer cet ancien officier de police, élu sur une vague « la loi et l’ordre » en réaction à un regain momentané de la criminalité pendant la pandémie. Il est désormais revenu en odeur de sainteté auprès de ceux qui voient en lui le seul obstacle pouvant faire trébucher Mamdani sur son chemin vers la magistrature suprême de la plus grande ville du pays (8,2 millions d’habitants).

Mais Eric Adams n’est plus le seul prétendant. Après avoir reconnu sa défaite lors de la primaire démocrate, Mario Cuomo tente de revenir par la fenêtre : il a annoncé, la semaine dernière, que son nom figurera sur les bulletins, au nom d’un troisième parti qu’il a fondé il y a quelques mois. Enfin, pour compléter le champ des concurrents, on retrouvera pour les républicains Curtis Sliwa et son éternel béret rouge, signe distinctif des Guardian Angels, un groupe d’autodéfense qu’il a fondé à la fin des années 1970, avec l’objectif de combattre la violence dans le métro de New York.

La situation ne manque pas d’ironie : la multiplication des candidatures contre Zohran Mamdani le favorise, puisqu’elle émiette de fait l’électorat qui refuserait que New York soit dirigée par un socialiste musulman de 33 ans. Battu à plates coutures, mais politicien toujours madré, Andrew Cuomo, 67 ans, distingue parfaitement le piège et a proposé un pacte : seul doit rester en lice celui qui sera le mieux placé en septembre. Une sorte de nouvelle primaire par sondage interposé. Eric Adams a décliné, s’appuyant sur ce qui lui reste de légitimité de maire sortant. Malgré les pressions de Donald Trump qui qualifie Zohran Mamdani de « communiste », menace de lui retirer la citoyenneté et de l’expulser, Curtis Sliwa refuse.

Dans la deuxième phase de cette bataille pour la direction de la capitale symbolique des États-Unis, le candidat officiel de la coalition démocrate – puisqu’il a remporté la primaire – ne peut pourtant pas compter sur le soutien sans faille de l’appareil… démocrate. Seuls quatre des douze députés démocrates qui représentent New York lui ont apporté leur soutien. Les leaders des groupes au Congrès, le député Hakeem Jeffries et le sénateur Chuck Schumer, tous deux new-yorkais, ont refusé de se ranger derrière le porte-drapeau désigné dans le cadre d’une élection à la participation record, avec plus d’un million d’électeurs, reléguant ainsi l’onction du suffrage universel au second plan de leurs calculs politiques.

Le verdict des urnes est pourtant sans appel. Zohran Mandani a recueilli au premier tour près de 44 %, contre 36 % pour Andrew Cuomo, ultrafavori des sondages. Le scrutin s’est déroulé selon le mode du « vote préférentiel », qui permet à chaque électeur de voter, par ordre de préférence, pour cinq candidats. À chaque tour, les deuxième, troisième et quatrième choix du candidat éliminé sont comptabilisés.

À la fin, le représentant du Queens à l’Assemblée d’État a battu l’ancien gouverneur par une marge qu’aucun institut n’avait prédit : 56 % contre 44 %, avec 130 000 voix d’avance. « Les sondages ont mis du temps à refléter son élan, mais il était en train de construire quelque chose que la ville n’avait jamais vraiment vu auparavant : une campagne victorieuse pour la mairie, menée à l’échelle de la ville, construite à partir de rien en quelques mois », constatait le New York Times, dont le comité éditorial avait appelé les électeurs à ne pas voter pour le candidat socialiste.

Un surgissement que n’avait pas plus vu venir la campagne d’Andrew Cuomo. Son porte-parole, Rich Azzopardi, a expliqué que l’ancien gouverneur avait atteint ses propres objectifs en termes de participation, mais n’avait pas vu venir la capacité de Zohran Mamdani « d’élargir l’électorat d’une manière telle qu’aucun modèle de participation électorale ni aucun sondage n’ont pu le refléter ».

Pour la première fois, les jeunes générations ont représenté la frange la plus importante des votants, alors que les plus de 45 ans s’avèrent traditionnellement les électeurs les plus assidus. Zohran Mamdani est également arrivé en tête parmi les électeurs blancs, latinos et asiatiques, tandis qu’Andrew Cuomo, bénéficiant du soutien des pasteurs, a maintenu son avantage parmi les Africains-Américains.

Le candidat socialiste a également convaincu un nombre significatif d’électeurs de Donald Trump de 2024, souvent d’anciens démocrates ou indépendants. Sa thématique centrale de la ville « abordable » a séduit ces électeurs des catégories populaires frappées par l’inflation et l’explosion des inégalités.

À gauche, on veut voir dans cette campagne un « modèle ». Les élites centristes aussi, sans doute, ce qui s’apparente à un danger pour elles. Les résultats, presque étourdissants, ont jeté une lumière encore plus crue sur les errements stratégiques du Parti démocrate.

D’un côté, ce dernier désespère de renouer avec une dynamique populaire qui permettrait de recoller les morceaux de la « coalition Obama » (jeunes, minorités et classes populaires) ; de l’autre, lorsque celle-ci surgit, sous les traits de la campagne de Zohran Mamdani en l’occurrence, son premier réflexe est de juguler la vague montante. L’exemple new-yorkais renvoie à la contradiction fondamentale des démocrates, soulignée, dans un entretien à paraître dans l’Humanité magazine le 24 juillet, par Jonathan Smucker, figure intellectuelle de la gauche. « Entre les classes populaires multiraciales, qui constituent sa base historique depuis le New Deal et Franklin Delano Roosevelt, et la classe des donateurs, le Parti démocrate ne choisit pas. Par défaut, il se trouve donc du côté du statu quo économique et les électeurs le voient. »

Le succès de Zohran Mamdani s’est aussi forgé dans ce contraste entre ses propositions – gratuité des bus, gel des loyers dans les logements publics, création d’épiceries municipales, augmentation de l’impôt pour les plus riches (la ville compte 384 000 millionnaires) – et le déni de son principal concurrent, arc-bouté sur l’argument de sa propre expérience du pouvoir.

À New York, seul le mouvement syndical – pilier de la coalition démocrate – a amorcé un habile virage sur l’aile : les organisations (santé, personnels de gardiennage et d’entretien) qui avaient appelé à voter pour Andrew Cuomo se sont ralliées à Zohran Mamdani, anticipant le fait que les manœuvres n’ont pour l’instant pas altéré les probabilités qu’il sera le prochain maire de New York. Le candidat lui-même se comporte comme tel, multipliant les rencontres, y compris avec le patronat, et prépare ses premières décisions, qui confronteront ses engagements de campagne à l’exercice du pouvoir.

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Donald Trump dans le piège Esptein

Le président est accusé par une partie de sa propre base de camoufler des éléments de l’enquête. Il a dû se résoudre à en divulguer une partie. (Article publié dans l’Humanité du 21 juillet 2025.)

Donald Trump a cédé, mais pas totalement. Il a demandé à Pam Bondi, la ministre de la Justice, de rendre public le témoignage de Jeffrey Epstein devant un grand jury, étape qui a précédé sa mise en examen, puis son procès. Le locataire de la Maison-Blanche s’est ainsi octroyé un répit qui sera sans doute de courte durée.

La frange « complotiste » de sa base ne se contentera pas de cette bribe et demandera que l’ensemble des éléments, y compris les enquêtes du FBI, soient révélés. Donald Trump n’est donc pas encore sorti de la nasse dans laquelle il est entré il y a quelques semaines.

Tout a commencé par une déclaration de Pam Bondi le 7 juillet. Après avoir assuré il y a quelques mois qu’elle avait sur son bureau la liste des « clients » d’Epstein, condamné pour pédocriminalité, l’ancienne avocate de Donald Trump, désormais à la tête du département de la Justice, a annoncé ce jour-là qu’aucun élément nouveau n’existait.

Cette affirmation a déclenché la fureur de figures populaires au sein de la base Maga (Make America Great Again), de Steve Bannon, l’ancien conseiller, à Charlie Kirk, figure du suprémacisme blanc, en passant par Tucker Carlson, ancien présentateur vedette de Fox News. Tous suspectent l’administration Trump de « dissimuler » des éléments du dossier.

Cette partie de la coalition républicaine est convaincue que « le gouvernement » masque l’étendue du réseau, dont l’ancien financier pédocriminel était le pivot, ainsi que l’identité des personnalités politiques et des célébrités impliquées. Elle remet également en cause le suicide du condamné dans sa cellule en 2019. Il y a quelques mois, l’administration Biden était leur cible. Désormais, c’est Donald Trump lui-même. D’autant que, lors de la campagne présidentielle, le candidat républicain avait relayé ces théories complotistes. Le voilà désormais pris à son propre piège où le passé refait surface. Le Wall Street Journal a ainsi révélé la semaine dernière une carte d’anniversaire envoyée en 2003 à Jeffrey Epstein par Donald Trump. Ce dernier a porté plainte contre le quotidien, propriété de l’homme d’affaires ultraconservateur Rupert Murdoch, également propriétaire de Fox News, la chaîne officielle du trumpisme. Les deux milliardaires avaient entretenu pendant des années une relation de proximité, s’affichant dans des fêtes et auprès de femmes sélectionnées pour leur physique.

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Le torchon brûle entre Trump et sa base Maga

Affaire Epstein, livraison d’armes à l’Ukraine et chasse aux migrants : sur ces trois dossiers, la frange populiste de la coalition républicaine reproche au président d’avoir renoncé à ses engagements de campagne. (Article publié dans l’Humanité du 15 juillet 2025).

Donald Trump n’aura savouré l’adoption de sa grande loi budgétaire que le temps d’un week-end. Aussitôt après la célébration de l’indépendance, le 4 juillet dernier, le climat politique au sein de coalition a viré à l’orage. Trois décisions prises par l’administration Trump ont provoqué la fronde d’éléments conséquents de la base MAGA (« Make America Great Again »).

Commençons par l’affaire Epstein, qui a mis le feu aux poudres. Après avoir expliqué il y a quelques mois que la liste des « clients » de Jeffrey Epstein, le prédateur sexuel mort en prison en 2019, se trouvait sur son bureau, Pam Bondi, la ministre de la Justice, a annoncé qu’elle n’avait finalement pas d’informations supplémentaires à communiquer. Plusieurs voix influentes d’extrême droite ont aussi tôt crié à la dissimulation. Laura Loomer, l’une des plus extrêmes d’entre elles et souvent cajolée par Donald Trump, a même appelé à la démission de Pam Bondi.

Durant la campagne présidentielle, la frange « complotiste » mettait régulièrement en avant une conjuration organisée par l’administration Biden visant à masquer l’étendue du réseau de prédation sexuelle organisé par Jeffrey Epstein et les noms de personnalités politiques et de célébrités y ayant participé. Donald Trump avait relayé cette théorie, trop content de nuire à son adversaire démocrate.

« En tant que personne qui a voté pour le président et qui a beaucoup fait campagne pour lui, je ne m’en prends pas au président, mais je pense que même les personnes qui soutiennent pleinement la majeure partie du programme MAGA se disent : ”C’est trop, en fait”, a déclaré Tucker Carlson, ancien présentateur vedette de Fox News. Je dis cela avec amour, et j’espère qu’ils m’écoutent. Parce que je pense que cela risque de tout faire capoter. »

Interrogé par un journaliste lors d’une réunion de son cabinet, le président n’a pas masqué son agacement : « Vous parlez encore de Jeffrey Epstein ? On parle de ce type depuis des années », a-t-il rétorqué. « Je n’arrive pas à croire que vous posiez une question sur Epstein dans un moment pareil. Nous connaissons actuellement l’un de nos plus grands succès, mais aussi une tragédie avec ce qui s’est passé au Texas. Cela me semble tout simplement irrespectueux. »

Cet épisode a eu lieu quasiment en même temps que la décision de reprendre les livraisons d’armes à l’Ukraine, un temps suspendues. Les « isolationnistes » y ont vu un renoncement, quelques mois après le lâchage de Kiev via l’humiliation dans le bureau ovale de Volodymyr Zelensky. Ils avaient déjà été échaudés par les bombardements sur les sites nucléaires iraniens, contravention au principe de l’ « America First ».

De la même manière, ils regardent avec suspicion, mais pas vraiment dans une franche opposition pour autant, les visites à répétition de Benyamin Netanyahou à Washington, symbole d’un alignement total de l’administration Trump sur la stratégie de la coalition au pouvoir à Tel-Aviv et du risque que la puissance américaine soit de nouveau directement impliquée sur le terrain au Proche-Orient.

Enfin, dernier motif de fâcherie pour une partie des plus fidèles trumpistes : la « plus grande opération d’expulsions de migrants de l’Histoire du pays », promise par Donald Trump. Ce dernier a finalement cédé à l’aile « business » de sa coalition et donné des instructions pour que la police de l’immigration (ICE) cesse ses raids dans les grandes propriétés agricoles, les hôtels et restaurants. Les lobbies patronaux faisaient pression depuis plusieurs semaines, évoquant une situation qui mettait en péril leur activité.

L’ICE est prié de se concentrer sur les sans-papiers qui sont des délinquants ou criminels. La composante « nativiste » y voit une « amnistie » déguisée pour l’immense majorité des 11 millions de sans-papiers. Là encore, ce ne sont pas des voix « secondaires » qui mènent la charge : Steve Bannon, l’ancien conseiller de Donald Trump à la Maison Blanche et idéologue du suprémacisme blanc, et Charlie Kirk, fondateur de Turning Point USA et figure montante de l’extrême droite. « De quoi parlent-ils ? Je n’ai jamais parlé d’amnistie », s’est défendu Trump, sans vraiment convaincre ses propres ouailles.

Début juillet, lors d’un rassemblement dans l’Iowa visant à célébrer le vote de la grande loi budgétaire, le président, qui a fait de l’immigration le thème central de son ascension politique, avait annoncé le changement de couleur : « Je me suis mis dans une situation délicate parce que j’ai dit que je ne voulais pas priver les agriculteurs de leur main-d’œuvre », avait-il lancé avant d’annoncer qu’une loi était en cours d’élaboration pour protéger certains migrants contre les « expulsions brutales » menées par son administration dans le cadre de ses raids sur les lieux de travail.

Il a depuis reconnu que les « partisans radicaux de droite » de sa base politique « pourraient ne pas être très satisfaits » de cette initiative. Des trois sujets de discorde, c’est incontestablement celui-ci qui porte le plus à conséquence politique. De nombreuses enquêtes et études ont montré que le sentiment anti-migrants constituait le ciment de la base électorale de Donald Trump.

Dans les arbitrages entre les différents segments de sa coalition, Donald Trump a, sur ces trois dossiers, donné le sentiment qu’il agissait de plus en plus comme un républicain « normal » et non plus comme le champion populiste que certains voyaient en lui. Les dissensions sont désormais étalées au grand jour avec un Stephen Bannon, très offensif.

Dans son talk-show quotidien « War Room », très populaire auprès de la base MAGA, il a exhorté ses auditeurs à ne pas « se recroqueviller en position fœtale », mais à engager le bras de fer. « Ne disons pas : ”Oh mon Dieu, il va entrer en guerre avec l’Iran. Il se laisse entraîner en Ukraine. Il pousse à l’amnistie.” C’est Epstein, oui, c’est tout cela, et peut-être plus encore. Ce n’est pas grave, a-t-il poursuivi. Vous êtes dans le fight club. Et dans le fight club, que faisons-nous ? Nous nous battons. »

Elon Musk, lui aussi, a décidé d’engager le combat mais de l’extérieur, avec la création de son « parti de l’Amérique ». S’il peut difficilement envisager une vocation majoritaire, il peut à tout le moins empêcher le parti républicain de retrouver sa majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre 2026.

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Au mépris de son électorat, Trump fait adopter un transfert massif de richesses vers les plus riches

Le Congrès a voté jeudi soir à une courte majorité la loi voulue par le président, à rebours de toutes ses promesses de campagne : les coupes dans les programmes sociaux vont financer l’allégement des impôts pour les plus riches. (Article publié dans l’Humanité du 3 juillet 2025.)

En quelques semaines, le trumpisme a révélé sa vraie nature. Les frappes américaines en Iran ont fait éclater le vernis « isolationniste » dont se parait le milliardaire depuis son entrée sur la scène politique en 2015. L’adoption de la « grande et belle loi » par le Congrès a mis fin au camouflage populiste qui a grandement contribué à ses deux victoires. Elle répond parfaitement à la doxa néolibérale des républicains que Donald Trump avait fait mine de critiquer.

Quelques mois après avoir retrouvé le bureau ovale, grâce notamment à la promesse d’augmenter le pouvoir d’achat des Américains, Donald Trump a fait acter par sa faible majorité au Congrès le plus important transfert de richesses vers le haut de l’échelle sociale de l’histoire récente, financée par des coupes d’une ampleur inégalée dans les programmes sociaux et le creusement d’une dette déjà abyssale. En d’autres mots, Donald Trump est un républicain qui ne parle pas comme les autres responsables conservateurs mais qui agit parfaitement comme eux.La loi, adoptée hier soir par la Chambre des représentants (218 voix contre 214) prévoit d’abord de proroger les baisses d’impôts votées en 2017, au tout début du premier mandat Trump. D’après le Center on Budget and Policy Priorities (Centre sur les priorités budgétaires et politiques), les 1 % les plus riches économiseront, en 2026, 25 500 dollars, tandis que plus de 80 % des contribuables américains perdront (moins les revenus sont élevés, plus les pertes sont importantes) entre 1 410 et 2 270 dollars. Via la fiscalité sur les revenus comme sur le capital, les classes supérieures bénéficient d’allègements fiscaux d’une valeur d’environ 4 450 milliards de dollars sur 10 ans.

Cette incarnation parfaite de la théorie du ruissellement sera en partie financée par le creusement de la dette (3 300 milliards sur 10 ans) et surtout par « la plus importante réduction jamais opérée dans les programmes destinés aux Américains à faible revenu », selon Bobby Kogan, directeur de la politique budgétaire fédérale au Center for American Progress, un think tank progressiste, cité par le New York Times.

Medicaid, le programme d’assurance-maladie publique destinée aux enfants pauvres et à leurs familles, constitue la principale cible. Douze millions d’Américains supplémentaires se retrouveraient ainsi sans assurance dans la décennie à venir. Le programme public d’aide alimentaire (food stamps) voit ses fonds diminuer de 20 % et une obligation de travail est instituée pour y avoir accès.

L’ironie suprême de cette loi est qu’elle va frapper sans doute plus l’électorat républicain que démocrate. : « Je pense qu’il est juste de dire que ce “grand et beau projet de loi portera un coup dur à plusieurs égards aux électeurs de la classe ouvrière et des zones rurales, qui sont devenus le noyau dur de la base électorale de Trump », selon Michael Shepherd, professeur au département de gestion et de politique de la santé de l’École de santé publique de l’Université du Michigan, cité dans le New York Times.

Afin d’éviter de subir une défaite lors des élections de mi-mandat par démobilisation de leur propre électorat trahi, les législateurs républicains ont tenté de finasser avec le calendrier : dans un premier temps, les plus importantes incitations fiscales ; après novembre 2026, les plus douloureuses des prestations sociales. Et dès jeudi soir, Donald Trump a entamé, dans l’Iowa, une tournée dans le pays afin de « vendre » l’invendable : une loi qui contient exactement l’inverse de toutes ses promesses de campagne.

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