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Trump tente de plonger l’Ukraine et le monde dans un nouvel ordre

En mettant en scène le lâchage de l’Ukraine, le président américain acte sa volonté de plonger le monde dans un nouvel ordre où la prédation prime sur le droit. (Article publié dans l’Humanité du 3 mars 2025.)

Les images ont filé tout droit dans les archives, devenant historiques à l’instant même où elles étaient diffusées. En mondovision, le chef d’un État souverain – Volodymyr Zelensky – a été humilié par le président et le vice-président de la principale puissance mondiale – Donald Trump et J. D. Vance. Cela ressemblait presque à une scène de cour d’école où un gamin auquel on a volé une partie de ses billes se fait admonester par le surveillant général et son adjoint : « Il va falloir dépasser cela. »

Même les scénaristes à l’imagination foisonnante de la série West Wing n’avaient osé l’imaginer. Un sacré « moment de télévision », a lâché Donald Trump, toujours prompt à assurer le service après-vente de ses propres prestations. « Depuis que la diplomatie existe, il n’y a pas eu de scène aussi grotesque et irrespectueuse que celle qui s’est déroulée dans le bureau Ovale », a réagi le président brésilien Lula, dont les relations avec son homologue ukrainien sont pourtant orageuses. La portée de l’affaire dépasse évidemment celle d’une algarade, fut-elle la plus médiatisée de ces dernières années. Elle constitue sans doute le marqueur d’une nouvelle ère des relations internationales.

Le président ukrainien a payé cash sa « naïveté »

Volodymyr Zelensky avait, semble-t-il, encore quelques illusions sur la position de l’administration Trump. Au point de venir à Washington quémander un soutien et provoquer une rencontre dans le bureau Ovale devant les caméras afin de mettre en scène ce qu’il pensait pouvoir obtenir.

Le président ukrainien a payé cash sa « naïveté ». Manifestement pas préparé à ce « traquenard », il a balbutié quelques phrases de peu de portée, se perdant dans un combat déséquilibré avec ses hôtes et échouant à rappeler quelques évidences, à commencer par celle du droit international bafoué.

Ce que disent ces longues minutes est assez simple : depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump ne bluffait pas. On a assisté en direct, comme l’a souligné sur X Corentin Sellin, spécialiste des États-Unis, « à la matérialisation d’un changement d’alliance, au moins sur l’Ukraine. Les États-Unis de D. Trump (et J. D. Vance) sont alignés sur les positions de Poutine ».

D’une pierre – un cessez-le-feu ou un accord global –, le président nationaliste veut faire plusieurs coups. En reprochant à Volodymyr Zelensky de jouer « avec la troisième guerre mondiale » et « avec la vie de millions de personnes », il espère apparaître comme le « pacificateur » qu’il a promis d’être lors de son discours d’investiture. Ce vernis pacifiste masque (mal) un premier objectif : profiter de l’extrême position de faiblesse de l’Ukraine pour se livrer à une extorsion à grande échelle – rarement vu, si ce n’est jamais, dans l’histoire des relations internationales.

En contrepartie du maintien de l’aide économique et militaire états-unienne, sans laquelle l’Ukraine s’effondrerait certainement en quelques semaines, Donald Trump exige la possession de terres rares sur le sol ukrainien. Un accord « préliminaire » entre les deux pays a été élaboré mais finalement pas signé, en raison de l’altercation du bureau Ovale. Il prévoit la création d’un « fonds d’investissement » pour la reconstruction de l’Ukraine, auquel chacun des deux pays abonderait à hauteur de 50 %.

Celui-ci fonctionnerait en fait comme une pompe aspirante des recettes des ressources minérales ukrainiennes vers Washington. Si Volodymyr Zelensky déclarait mercredi dernier à la BBC qu’il était « trop tôt pour parler d’argent », Donald Trump, lui, ne fait que cela. Il a placé la barre à 300 milliards de dollars afin que les États-Unis puissent « récupérer » l’argent versé à l’Ukraine depuis l’agression russe, en février 2022.

De Gaza à Kiev, la violation du droit international est valorisée

Comme à son habitude, le président américain ment éhontément pour arriver à ses fins et évoque les 350 milliards de dollars versés par les États-Unis à l’Ukraine en trois ans – un montant fantaisiste que Volodymyr Zelensky a manqué encore une fois de réfuter vendredi.

En fait, le Congrès des États-Unis a validé cinq paquets d’aides financières et militaires pour un total de 175 milliards de dollars, dont une partie seulement (106 milliards) a été allouée directement au gouvernement ukrainien, le reste ayant financé des… entreprises d’armement américaines qui fournissent l’Ukraine.

Au-delà de ce racket, quelle est la visée stratégique de Donald Trump ? En s’alignant sur Vladimir Poutine, tente-t-il d’affaiblir le lien entre la Russie et la Chine, ce dernier pays étant considéré comme le principal défi auquel doit faire face la puissance américaine en ce XXIe siècle ? « Cela reflète une incompréhension flagrante de la relation entre Xi et Poutine et la dépendance actuelle de la Russie à l’égard de la Chine. Poutine ne va pas rompre avec Xi pour parier sur un Trump qui ne sera plus au pouvoir dans quelques années et sur une politique américaine imprévisible. Donc, même s’il y a un plan géopolitique derrière, il est complètement erroné », décrypte, pour le Figaro, Steven Pifer, ancien ambassadeur américain en Ukraine, et analyste pour la Brookings Institution.

Autre hypothèse : le milliardaire au nationalisme exacerbé construit pas à pas une sorte d’ « internationale réactionnaire ». La formule peut paraître éculée ou paresseuse mais elle permet de mettre en lumière un processus réellement en cours. En proposant de vider Gaza de ses habitants pour en faire une « Riviera du Moyen-Orient », Donald Trump lâche la bride sur le cou de la coalition d’extrême droite au pouvoir à Tel-Aviv qui n’en espérait pas tant et comble le « bloc évangélique » américain, matrice de la coalition républicaine.À Munich, J. D. Vance est venu tancer les Européens pour leurs politiques de « modération » des propos haineux, racistes et antiféministes tout en conseillant aux Allemands de mettre fin au « cordon sanitaire » contre l’extrême droite, deux « mantras » de la fachosphère US, avec Elon Musk en porte-parole.

Et, désormais, le pouvoir poutinien se verrait récompenser de son agression militaire qui a provoqué la mort de centaines de milliers de personnes. Ici encore, l’écho intérieur américain est audible, la Russie devenant synonyme pour la base « Maga » (Make America Great Again) de rempart anti-woke et de fortin des valeurs chrétiennes.

De Gaza à Kiev, la violation du droit international est non seulement acceptée mais valorisée tandis que les principaux amis des États-Unis se retrouvent en tête de la liste des personnes recherchées par la CPI et que les « alliés » traditionnels, notamment européens, sont invités à se débrouiller seuls.

À Washington, les maîtres mots sont « force » et « unilatéralisme »

Un nouveau paradigme des relations internationales émerge, comme l’a constaté sur CNN, Rahm Emanuel : « C’est désormais la prédation contre les principes. » L’ancien chef de cabinet de Barack Obama et ancien ambassadeur au Japon veut certes croire que l’Amérique se trouvait toujours du côté des « principes » (ce que les faits historiques contestent, du Chili de Pinochet à la guerre en Irak lancée par George W. Bush).

Mais l’Amérique assume désormais de diriger le camp de la prédation, ce qui induit de remettre en question l’architecture de sécurité que l’Amérique de Franklin Delano Roosevelt avait conçue. Dans un monde « multipolaire », le multilatéralisme est vu comme une entrave au libre exercice de la puissance américaine. À Washington, les maîtres mots sont « force » et « unilatéralisme ».

Ce virage sur l’aile ne va pourtant pas sans turbulences. Si le nouveau pouvoir américain veut se délier des engagements collectifs, il devra néanmoins préserver son système d’alliances qui lui donne un avantage concurrentiel majeur par rapport à Pékin. Les Européens, abandonnés en rase campagne, décideront-ils enfin de bâtir une autonomie stratégique ?

Enfin, la réaffirmation brutale de l’hégémonie des États-Unis via la méthode Trump peut conduire à son isolement croissant sur la scène internationale. Le soutien inconditionnel de Joe Biden à Benyamin Netanyahou et sa guerre totale menée à Gaza avait déjà contribué à saper l’autorité (ou ce qu’il en restait) du « phare de la démocratie » sur la scène internationale. Un pays qui menace ses partenaires (Mexique, Canada), délaisse ses alliés (Europe) et lâche un pays agressé (Ukraine) ne peut plus se parer de faux-semblants moraux. Il est nu. Roi, mais nu.

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Bluff ou nouvel âge impérialiste : Trump en eaux très troubles

Après le Groenland et le canal de Panama, le président nationaliste veut faire de Gaza une propriété américaine, sans que l’on sache encore s’il y voit des leviers de négociations ou de réels projets. (Article publié dans l’Humanité du 6 février 2025.)

La stupéfiante proposition de Donald Trump concernant Gaza règle au moins une question : il n’est pas un isolationniste, adepte d’un repli de l’Amérique sur son Aventin, assistant en simple spectateur à la marche du monde. Mais elle ne résout pas un autre sujet : quelle est la cohérence de la stratégie géopolitique du président nationaliste, résumée dans la formule « America First » ? À ce stade, on se perd en conjectures et… en hypothèses.

La première qui vient à l’esprit est celle du bluff, tant l’hôte de la Maison-Blanche aime faire croire qu’il est un joueur de poker, un négociateur hors pair, le maître du deal. Mais à quelles fins ? Permettre à Benyamin Netanyahou, qui n’a jamais pris position officiellement pour l’expulsion totale des Gazaouis, d’apparaître comme un « modéré » ? En rabattre ensuite afin de donner l’illusion aux pays arabes de faire une concession, dans une négociation en trompe-l’œil, et convaincre ainsi l’Arabie saoudite de rejoindre les accords d’Abraham ?

Imaginons même qu’il s’agisse de cela. En l’espèce, le coût du bluff paraît astronomique. Car celui qui s’est présenté dans son discours d’investiture comme un « pacificateur » et un « unificateur » propose ni plus ni moins que de se rendre coupable d’un crime contre l’humanité, ce que constitue le déplacement forcé de 2,1 millions de Gazaouis. La seule évocation de cette possibilité entame un peu plus le crédit des États-Unis sur la scène internationale, éloignant encore le Sud global et laissant les alliés traditionnels, de l’Égypte aux pays européens, dans un état d’interdiction.

Si la folle proposition devait suivre son chemin, elle ferait de nouveau de Washington un acteur direct au Moyen-Orient, une force d’occupation même dans un pays arabe, reprenant le fil du gouvernorat américain sur l’Irak pendant la présidence de W. Bush.

Or, les élites américaines ont tiré les leçons de cette politique inspirée par les néoconservateurs : elle a affaibli la position de l’Amérique là où elle prétendait la renforcer, après les attentats du 11 Septembre, et elle a dévié le pays de son objectif principal, à savoir la lutte pour le leadership mondial avec la Chine. À rebours du consensus de l’ensemble de l’appareil d’État diplomatique et sécuritaire, Donald Trump s’apprête-t-il à consommer une rupture avec le « pivot asiatique » décidée par Barack Obama en 2011 ?

« Les crises du Moyen-Orient viennent perturber cette orientation stratégique »rappelait l’universitaire Philip Golub dans nos colonnes. La mise en œuvre du « plan » de Donald Trump reviendrait, de fait, à revenir en arrière, en consacrant du capital politique et des moyens économiques et militaires sur la rive orientale de la Méditerranée, autant de puissance qui ne pourra être investie en mer de Chine, épicentre de cette rivalité stratégique.

Après avoir surfé sur le sentiment antiguerre largement partagé dans l’électorat américain, Donald Trump serait-il devenu un « néoconservateur » ? Pire, peut-être : le promoteur d’un nouvel âge de l’impérialisme américain qui tenterait de maintenir sa domination par une extension territoriale, comme ce fut le cas à la fin du XIXe siècle sous la présidence de William McKinley, abondamment cité par Donald Trump depuis son retour à la Maison-Blanche.

Les États-Unis, alors en passe de devenir la principale puissance capitaliste, s’emparaient, en quelques années, de Porto Rico, de Guam et d’Hawaï (toujours « possessions » américaines) ainsi que des Philippines, de Cuba et du canal de Panama.

C’est la piste suivie par l’universitaire français Corentin Sellin sur X : « Cette nouvelle sortie du président – cette fois sur Gaza – renvoie vraiment à un impérialisme étatsunien alliant, comme à la fin du XIXe, intérêts d’un capitalisme dérégulé et toute-puissance militaire d’un État pour s’approprier les territoires de ceux trop faibles pour les défendre. » Les revendications sur le Groenland et désormais l’enclave palestinienne, ainsi que les menaces sur le canal de Panama, constitueraient ainsi les pièces d’un puzzle finalement cohérent.

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Droits de douane, gel de l’aide internationale : comment Donald Trump fait la guerre au monde entier

En instituant des droits de douane pour le Canada, le Mexique et la Chine et en gelant l’aide internationale pour des dizaines de pays, le président nationaliste place la communauté internationale en état de tension. (Article publié dans l’Humanité du 3 février 2025.)

Lors de son discours d’investiture, Donald Trump avait promis qu’il serait un « faiseur de paix et un unificateur ». Deux semaines à peine après, ses paroles se sont dissoutes dans une guerre commercialo-financière qui est en passe de semer le chaos et la division, non seulement sur le continent américain mais dans le monde entier. Dans son offensive, le président nationaliste manie deux armes massives : les droits de douane et l’aide internationale.

Ce sont les premiers qu’il a dégainés samedi 1er février, comme il l’avait annoncé. Les produits venant du Canada et du Mexique – les deux partenaires de l’accord de libre-échange qui a succédé à l’Alena en 2020 – sont taxés à hauteur de 25 % tandis que 10 % supplémentaires sont imposés à ceux déjà existants sur les produits chinois. Les trois pays, à eux seuls, représentent 40 % des importations du pays.

Donald Trump a donc décidé de renchérir le coût de près de la moitié des produits importés. L’impact inflationniste ne fait aucun doute, dans un pays où l’inflation subie depuis la pandémie de Covid fait partie des principales préoccupations des habitants. Plusieurs études ont montré que les droits de douane décidés par ce même Donald Trump lors de son premier mandat avaient été répercutés sur les consommateurs américains.

L’objectif demeure peu clair. D’un côté, il affirme avoir mobilisé les fameux « tariffs » – ce mot qu’il tient pour le plus beau de la langue anglaise – afin de contraindre les pays concernés à agir pour diminuer le trafic de fentanyl et les arrivées de migrants illégaux sur le sol américain. Argument peu convaincant : comme l’a rappelé Justin Trudeau, premier ministre démissionnaire du Canada, son pays ne compte que pour 1 % de chacun de ces problèmes.

De l’autre, le président américain ne cesse de répéter que les pays étrangers ont prospéré sur le dos des États-Unis, laissant présager que ce début de guerre commerciale ne constitue qu’un levier pour renégocier des accords. Donald Trump avait déjà agi ainsi lors de sa première arrivée à la Maison-Blanche avec la conclusion de l’Aceum (accord Canada-États-Unis-Mexique) en remplacement de l’Alena, l’accord de libre-échange avec le Mexique et le Canada, conclu sous la présidence de Bill Clinton.

Aussitôt déclenchée, la canonnade trumpienne a provoqué des tirs de barrage des pays visés. Le Canada va appliquer la même charge – 25 % – sur 155 milliards de dollars canadiens (102 milliards d’euros) de biens états-uniens. Première salve dès ce mardi 3 février : les prix du bourbon, des appareils ménagers comme des fruits en provenance du puissant voisin augmenteront. « Si le président Trump veut inaugurer un nouvel âge d’or pour les États-Unis, la meilleure voie est de s’associer avec le Canada, et non de nous punir », a lancé Justin Trudeau lors d’une conférence de presse au ton grave, presque dramatique, convoquant l’histoire commune des deux pays.

Même réaction du côté de la présidente mexicaine, Claudia Sheinbaum, qui a immédiatement annoncé « des mesures tarifaires et non tarifaires en défense des intérêts du Mexique », sans les détailler. L’économie mexicaine, dont 83 % des exportations partent chez le voisin américain (automobiles, ordinateurs, produits agricoles) et qui affiche un fort excédent commercial, est sans doute la plus encline à subir les conséquences de cette guerre qui commence. Raison pour laquelle la cheffe de l’État a laissé une porte entrouverte en proposant à son homologue états-unien « un groupe de travail avec nos meilleures équipes de sécurité et de santé publique » sur les questions de trafic de drogue et des migrations.

« Je vais discuter avec le premier ministre Trudeau demain matin, je vais également parler avec le Mexique demain matin, je ne m’attends à rien de grave. Nous avons mis des droits de douane car ils nous doivent beaucoup d’argent, je suis certain qu’ils paieront », a déclaré Donald Trump, dimanche, à la presse avant de quitter sa résidence de Mar-a-Lago, en Floride.

La troisième cible – la Chine – prendra des mesures « correspondantes pour protéger résolument » ses « droits et intérêts », a annoncé, dans un communiqué, le ministère chinois du Commerce. « Les guerres commerciales n’ont pas de vainqueur », a rappelé, de son côté, le ministère chinois des Affaires étrangères. C’est cette crainte que partage le Japon, pourtant un allié indéfectible des États-Unis. Le ministre des Finances japonais, Kastunobu Kato, s’est dit « profondément préoccupé par la façon dont ces droits de douane pourraient affecter l’économie mondiale ».

« Ce sera le nouvel âge d’or pour les États-Unis ! Est-ce que cela va faire souffrir ? Oui, peut-être. Et peut-être pas. Mais nous allons rendre sa grandeur à l’Amérique et cela vaudra le prix qu’il faudra payer », a de son côté écrit – en lettres capitales – Donald Trump sur son réseau Truth Social dimanche tout en continuant à multiplier les menaces. « Il n’a pas été donné à la Chine, il a été donné bêtement au Panama. Mais ils ont violé l’accord et nous allons le reprendre, ou quelque chose de très fort va se produire », a-t-il lâché le même jour à propos du canal de Panama où son secrétaire d’État Marco Rubio était en déplacement.C’est plus que la crainte qui domine dans de nombreux autres pays du monde. L’heure est à la stupéfaction alors que Donald Trump a fourbi sa deuxième arme : le gel de l’aide internationale. D’une simple signature, le locataire de la Maison-Blanche a suspendu tous les programmes d’aide étrangère des États-Unis pour une durée de quatre-vingt-dix jours. Seules l’aide alimentaire d’urgence et l’assistance militaire pour Israël et l’Égypte font exception. Le président républicain a affirmé dimanche que l’Agence américaine pour le développement (USAID), déjà l’objet de virulentes attaques d’Elon Musk, était « dirigée par des fous extrémistes » qu’il fallait « virer de là ».

Pendant trois mois, son administration va réexaminer l’ensemble du système d’aide internationale et sans doute le passer au tamis de la conditionnalité, calée sur l’agenda ultraréactionnaire trumpiste. Les conséquences sont déjà perceptibles, notamment sur le continent africain, où Pékin, vu comme un concurrent stratégique par Washington, pourrait, de manière paradoxale, profiter de ce désengagement, même s’il s’avère momentané. En Afrique de l’Est, certaines écoles financées par les États-Unis ont demandé aux enfants d’arrêter de venir.

En Ouganda, « l’absence de médicaments pendant plusieurs jours pour les patients atteints du VIH/sida peut entraîner la mort », explique à l’AFP Peter Waiswa, un membre du réseau d’aide humanitaire Compassion Connectors dans ce pays. Au Soudan du Sud, déjà touché par une épidémie de choléra, 3 000 personnes comptent sur l’aide américaine après avoir perdu leur maison dans des inondations. « Si la décision (…) n’est pas rapidement reconsidérée, il est fort possible que les gens commencent à mourir de faim et de maladies », redoute, auprès de l’AFP, James Akoon Akot, enseignant dans un orphelinat du pays.

Dans son discours inaugural de second mandat, le 20 janvier, Donald Trump avait promis de ne pas lancer de nouvelles guerres. Pas d’éviter de provoquer des morts dans des situations et événements qui, sans mobiliser l’armée, n’en auront pas moins des conséquences funestes.

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DeepSeek, un « moment Spoutnik » pour Washington ?

La percée de la startup spécialisée dans l’intelligence artificielle signe l’échec d’une stratégie américaine visant à priver la Chine des meilleurs processeurs. (Article publié dans l’Humanité du 30 janvier 2025.)

L’incrédulité puis l’incompréhension, et enfin la quasi-panique. Les élites – technologiques et politiques – des États-Unis sont passées par ces trois phases après le succès fulgurant de DeepSeek. Cette start-up chinoise a développé un modèle d’IA aux performances égales à celles des leaders OpenAI ou Google mais à un coût de développement largement inférieur. Pour résumer, Liang Wenfeng a damé le pion à des mastodontes américains du secteur et leurs armées d’ingénieurs.
Le jeune geek concurrence même la Silicon Valley sur le terrain du narratif cher aux « pionniers » de la Big Tech. En 2008, diplôme d’informatique en poche, il a préféré emménager dans un petit appartement de Chengdu (sorte de pendant du garage californien dans lequel semble commencer toute histoire technologique qui se respecte) afin de creuser son propre sillon dans l’IA plutôt que de prendre un joli salaire dans l’un des grands groupes chinois qui pullulent à Shanghai ou Shenzhen. Dix-sept ans plus tard, le voilà « roi » momentané du secteur le plus porteur de la tech.
Premier impact du succès de DeepSeek, lancée le 10 janvier : la chute libre des actions de Nvidia. L’entreprise californienne, dont les processeurs sont les plus utilisés pour entraîner les modèles d’IA, a perdu 590 milliards de dollars de capitalisation boursière, rien que ça. Les spécialistes du secteur discutent encore des raisons et de la portée de cette avancée technologique mais, dans les lieux de pouvoir, on a instantanément saisi ce qu’elle signifiait : l’échec d’un type de politique d’endiguement de la Chine.
Depuis plusieurs années, Washington tente de limiter l’accès de Pékin aux microprocesseurs les plus pointus. La firme taïwanaise TSMC, leader mondial des puces électroniques de haut niveau, a interdiction de les exporter vers la Chine. Quant à Nvidia, les processeurs qu’elle vend à la Chine sont limités à la moitié de leur potentiel de puissance et de calcul.
Malgré cet embargo « soft », la Chine vient, via sa petite start-up, de marquer un point dans la grande bataille technologique et économique qui l’oppose aux États-Unis. « Les contrôles ont forcé les chercheurs chinois à faire preuve de créativité en utilisant un large éventail d’outils disponibles gratuitement sur Internet », explique le New York Times. Certains observateurs parlent même de « moment Spoutnik ».
La première mise en orbite d’un engin, réalisée par les Soviétiques en 1957, avait sidéré la puissance américaine, qui pensait encore disposer d’un avantage concurrentiel dans la conquête spatiale. Un « Pearl Harbor technologique », estimait alors le New York Times. On connaît la suite : le plan annoncé par John Fitzgerald Kennedy en 1961 qui aboutira aux premiers pas de l’homme – américain, en l’occurrence – sur la Lune.
Autre temps, autre rivalité stratégique. Donald Trump s’est pour l’instant contenté de voir dans la réussite de DeepSeek un « avertissement » pour les États-Unis. Une réaction assez « neutre » au regard des enjeux colossaux qui peut laisser penser que les élites américaines, prises au dépourvu, ne disposent pas encore de la « martingale » pour contrer cette percée du rival désigné.

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Trump la menace, de retour au pouvoir

Dans son discours d’investiture, le nouveau président a mobilisé tout le registre d’un nationalisme exacerbé, d’une rhétorique quasi-messianique à des premières mesures hostiles pour le Mexique (urgence nationale à la frontière) et la Chine (droits de douanes). (Article publié dans l’Humanité du 21 janvier 2025.)

La base Maga (Make America Great Again) ne manquera pas d’y voir un signe du ciel. Pour la première fois depuis 1985, la prestation de serment d’un président américain a dû se dérouler dans l’enceinte même du Capitole, en raison du grand froid qui régnait sur Washington.
Le hasard des conditions météorologiques vient donc placer Donald Trump aux côtés de Ronald Reagan, dans la catégorie des « présidents rapatriés au chaud ». Cette même base espère que le 47e président rejoindra le 40e au panthéon des saints patrons de la réaction. C’est la promesse faite par le milliardaire durant sa campagne : imposer à la société une cure réactionnaire à la société, à l’État fédéral et à la diplomatie, les remodeler selon les standards oligarchiques, nativistes, unilatéralistes et patriarcaux.
Brochette de milliardaires et réactionnaires
Cette nouvelle « révolution conservatrice » a commencé en mots, hier, lors d’un discours de Donald Trump prononcé devant un parterre d’invités d’honneur dont la composition en disait déjà long sur la nature du projet. Se sont pressés dans la capitale fédérale les administrateurs de l’internationale réactionnaire (Javier Milei, Giorgia Meloni et Nayib Bukele) comme les milliardaires les plus en vue (de Rupert Murdoch, le magnat des médias, à Bernard Arnault, PDG de LVMH, en passant par Jeff Bezos ou Mark Zuckerberg, qui vient de faire allégeance au nouveau pouvoir trumpiste).
Les PDG des principales multinationales américaines ont payé de leur personne, mais aussi des deniers de leurs entreprises. Le comité chargé de la cérémonie d’inauguration (bals, réceptions, défilés, dîners et autres événements) a collecté un montant record de 170 millions de dollars. Google, Meta, Microsoft, Boeing, Goldman Sachs, entre autres, ont donné 1 million de dollars chacun pour l’événement.
Condensé de son discours type de campagne électorale, excessif et hyperbolique sur la forme, nationaliste et quasi messianique sur le fond, le texte, prononcé d’une voix monocorde, a donné le ton de ce début de second mandat. « Dès cet instant, le déclin de l’Amérique prend fin », a décrété Donald Trump, annonçant le début « d’un nouvel âge d’or », symbolisé par des premières mesures annoncées.
Un ton messianique et des mesures nationalistes
Priorité de sa campagne et de ce début de mandat, la question migratoire a fait l’objet de la première mesure : l’urgence nationale à la frontière sud est déclarée, ce qui lui permettra de mobiliser l’armée tandis que les cartels sont désormais inscrits sur la liste des organisations terroristes et qu’une loi de 1798 est invoquée pour mobiliser tous les moyens sécuritaires contre les gangs.
Une urgence énergétique nationale est également déclarée, justifiant les premiers décrets pris en la matière : nouvelles autorisations de forage en mer, fin du crédit d’impôt pour les véhicules électriques, arrêt des dépenses liées aux politiques climatiques de Joe Biden et surtout, retrait, pour la seconde fois, des accords de Paris.
Quant aux droits de douane, ils sont annoncés mais non accompagnés de chiffres précis qui devraient venir dans les jours qui viennent. Le virilisme nationaliste dont le plus vieux président en exercice est coutumier s’est incarné dans du symbolisme (rebaptiser le golfe du Mexique en golfe d’Amérique), dans une projection à la façon Kennedy (« planter la bannière étoilée sur Mars ») et une menace évidente (« nous allons reprendre le canal de Panama »).
En ce jour honorant la mémoire de Martin Luther King, Donald Trump, sans vergogne, a promis de « réaliser son rêve ». Dans l’un des premiers décrets qu’il devait signer, il s’apprêtait pourtant à rayer d’un trait de plume les politiques développées pendant le mandat de Joe Biden contre les discriminations visant à assurer des mesures de « diversité, d’équité et d’inclusion » dans les agences fédérales.
« J’ai été sauvé par Dieu pour rendre sa grandeur à l’Amérique », a encore prétendu l’instigateur de l’assaut du Capitole, le 6 janvier 2021, qui a lancé hier, depuis le même endroit, une autre offensive, contre les « ennemis », intérieurs et extérieurs.

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Convention démocrate, jour 4 : Kamala Harris dans les pas de Barack Obama ?

Dans son premier discours de candidate officielle du parti démocrate, la vice-présidente a prêché l’unité dans un pays ultra-polarisé. Un choix qu’avait déjà fait Barack Obama et qui l’avait condamné à l’impuissance. (Article publié dans l’Humanité du 23 août 2024.)

Au terme d’une convention réglée comme du papier à musique, Kamala Harris a accepté la nomination du parti démocrate et délivré son premier discours de candidate officielle. Loi du genre : ce dernier a articulé son parcours et sa vision du pays. On connaissait le premier, assez moins la seconde.

Kamala Harris a longuement redéroulé son histoire personnelle et le rôle qu’a joué sa mère aujourd’hui décédée, Shyamala, immigrante indienne devenue oncologue. Elle a de nouveau évoqué l’une des raisons pour lesquelles elle avait décidé de devenir procureur alors qu’elle était encore au lycée : l’abus sexuel subi par sa meilleure amie de la part de son beau-père.

Quant à son projet politique, elle a commencé à le dessiner à partir de son bilan de procureure (d’abord de San Francisco puis de l’État de Californie) qui a « défendu les femmes et les enfants contre les prédateurs qui les maltraitaient » comme « les anciens combattants et les étudiants qui se faisaient escroquer par les grandes universités à but lucratif » et s’est « attaqué aux grandes banques » en faisant débloquer « 20 milliards de dollars pour les familles de la classe moyenne menacées de saisie ».

Mais quid de la suite de cette élection qu’elle présente comme « l’une des plus importantes dans la vie de notre nation » ? Après une charge contre Donald Trump, le bilan de son premier mandat et ses promesses, la vice-présidente a multiplié les généralités sans propositions concrètes hormis « un plan de réduction des impôts qui profitera à 100 millions d’Américains. »

Sans jamais évoquer le niveau des inégalités sociales, au plus haut depuis les années 1920 soit avant les politiques redistributrices du New Deal de Franklin Delano Roosevelt, Kamala Harris s’est engagée à favoriser « une économie de l’opportunité, une économie de l’opportunité où chacun a la possibilité d’être compétitif et de réussir ». La formule, aux relents méritocratiques voire néolibéraux, n’a pas été accompagnée de mesures concrètes.

Peut-être faut-il chercher l’épine dorsale de son discours dans la partie où elle s’engage à être « une présidente qui nous unira autour de nos plus hautes aspirations », ajoutant : « Nous avons bien plus en commun que ce qui nous sépare. » Ce message relève de la figure imposée. On imagine mal un candidat déclarant au pupitre d’une convention qu’il va élargir les divisions du pays, même si, de manière subliminale, c’est ce que fait Donald Trump.

Mais ces formules en disent certainement plus sur la stratégie des démocrates qu’elles ne peuvent en donner l’impression. Leur utilisation rappelle le discours de Barack Obama, alors jeune sénateur, lors de la convention démocrate en 2004, marquant les esprits en affirmant qu’il n’y avait « pas une Amérique démocrate et une Amérique républicaine et une Amérique libérale et une Amérique conservatrice, mais les États-Unis d’Amérique. »

Cette assertion était factuellement fausse dans un pays déjà polarisé. Elle l’est encore plus aujourd’hui alors que le processus de divisions idéologiques et politiques s’est accéléré. En arrivant à la Maison-Blanche, Barack Obama avait fait de cette recherche d’unité sa boussole, renonçant à sa promesse de campagne d’un système public de protection sociale pour entrer dans des négociations avec les républicains d’où est sortie la proposition bancale de l’Obamacare (renoncement à la création d’un système public, obligation pour les compagnies privées d’assurer tout le monde et obligation pour les Américains de s’assurer).

En cherchant un terrain d’entente avec des républicains qui n’en voulaient pas, le premier président noir de l’histoire du pays s’était condamné à l’impuissance. Kamala Harris empruntera-t-elle le même chemin ou a-t-elle juste momentanément cédé à une figure de style ?

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Convention démocrate, jour 3 : « Coach Walz » à l’offensive

Le colistier de Kamala Harris a livré un discours énergique – à son image – mêlant des éléments de son parcours personnel et un peu de substance politique. (Article publié dans l’Humanité du 22 août 2023.)

« C’est l’honneur de ma vie d’accepter votre nomination à la vice-présidence des États-Unis ». La formule est on ne peut plus convenue mais le personnage qui l’a déclamé, mercredi soir à l’United Center de Chicago, l’est beaucoup moins. Il y a un mois, chez les bookmakers politiques, Tim Walz était la très grosse cote, loin derrière l’ultra-favori, Josh Shapiro, gouverneur de Pennsylvanie, le plus important des « swing states ». Aujourd’hui, il semble être une carte majeure de la coalition démocrate à deux mois et demi du scrutin présidentiel. Depuis que Kamala Harris l’a choisi comme colistier, le pays découvre une personnalité singulière dont le bilan, en tant que gouverneur du Minnesota, rappelle que l’on peut mener des politiques progressistes et être populaire.

Son parcours met à mal l’angle d’attaque des républicains qui définissent les démocrates comme représentant les élites des deux côtes et méprisant ce « fly over country » (ce pays que l’on survole en avion). Mercredi soir, face aux 4000 délégués de la convention démocrate, il ne s’est évidemment pas privé de le redérouler, mettant l’accent sur son enfance dans une petite ville du Nebraska, aux difficultés qu’il a connues pour concevoir un enfant, en passant par sa carrière de professeur de géographie et de coach de football américain. Il a d’ailleurs filé la métaphore sportive pour décrire la situation politique. « C’est le quatrième quart-temps. Nous sommes menés d’un but sur le terrain (1), a-t-il lancé. Mais nous sommes en attaque et nous avons le ballon. Nous avançons sur le terrain. Et nous avons la bonne équipe ». Cédant à l’impératif du « storytelling », « Coach Walz » a d’ailleurs livré plus de détails sur sa carrière d’entraîneur que les 12 années qu’il a passées au Congrès. Il a néanmoins évoqué son bilan en tant que gouverneur du Minnesota, fonction qu’il occupe depuis 2019. « Alors que d’autres États bannissaient les livres de leurs écoles, nous bannissions la faim des nôtres », a-t-il déclaré, en faisant référence à un projet de loi qu’il a signé et qui permet aux écoles publiques de fournir à tous les élèves un petit-déjeuner et un déjeuner gratuits et aux « purges » des bibliothèques par des élus républicains. Ce jeudi 22 août, en soirée, ce sera au tour de Kamala Harris d’accepter officiellement la nomination, en conclusion d’une convention qui a évité les déchirements programmatiques – quitte à laisser le sujet de la guerre à Gaza en coulisses – pour jouer et parfois surjouer les cartes des destinées personnelles et de l’unité.

(1) En réalité, les sondages n’indiquent pas vraiment que les démocrates sont menés. L’agrégateur de sondages du site realclearpolitics.com donnent à Kamala Harris une avance de 1,5 points au plan national. Une marge insuffisante pour s’assurer d’une majorité au collège électoral.

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Convention démocrate, jour 2 : entre antitrumpisme, bilan et projet

Tandis que Barack et Michelle Obama ont sonné la charge contre le milliardaire nationaliste et xénophobe, Bernie Sanders a déroulé des propositions nouvelles sur lesquelles il espère que le ticket Harris-Walz fera campagne. (Article publié dans l’Humanité du 21 août 2024).

Taper sur Trump et valoriser le bilan : la deuxième soirée de la convention démocrate a respecté un équilibre qui peut parfois s’apparenter à une ligne de crête. Durant sa courte campagne de réélection, Joe Biden avait rejoué le scénario de 2020 : transformer le scrutin présidentiel en référendum anti-Trump.

Stratégie efficace il y a quatre ans (7 millions de voix d’avance et une victoire au collège électoral avec 306 grands électeurs contre 232) mais plus limitée après un premier mandat au terme duquel il faut aussi défendre son bilan… et ses limites. Depuis qu’elle a repris les rênes de la campagne, Kamala Harris prend un peu plus soin d’articuler la critique de son adversaire et la promotion des réalisations effectuées.

Pourtant, l’antitrumpisme demeure un puissant facteur de mobilisation pour les démocrates et c’est sur celui-ci qu’ont joué Barack Obama et Michelle Obama dans leurs discours respectifs. L’ancien président a mis en garde contre le choix de « quatre années supplémentaires de fanfaronnades, de maladresses et de chaos ». « Nous avons déjà vu ce film et nous savons tous que la suite est généralement pire », a-t-il ajouté.

L’ancienne first lady a dénoncé « des mensonges laids, misogynes et racistes pour remplacer les vraies idées et solutions qui amélioreront réellement la vie des gens ». Elle a également moqué l’une des formules récemment utilisées par le milliardaire nationaliste et xénophobe qui faisait référence à des « emplois noirs », comme si certains postes étaient réservés aux africains-américains (sous entendu : les moins qualifiés). « Qui va lui dire que l’emploi qu’il recherche actuellement pourrait bien être l’un de ces « emplois noirs » ? », a-t-elle lancé.

L’antitrumpisme n’étant jamais mieux servi que par les républicains qui ont travaillé ou côtoyé l’ancien président, les organisateurs ont fait défiler au pupitre plusieurs d’entre eux. L’ancienne attachée de presse de la Maison Blanche, Stephanie Grisham, a décrit Trump comme n’ayant « aucune empathie, aucune morale et aucune fidélité à la vérité ». « Le Grand Old Party a été kidnappé par des extrémistes et s’est transformé en une secte – la secte de Donald Trump. Le Parti républicain de John McCain a disparu, et nous ne devons rien à ce qui a été laissé derrière nous », a regretté le maire de Mesa (Arizona).

La convocation de la figure de John Mc Cain, ancien candidat républicain défait par Barack Obama en 2008, faucon assumé et systématiquement opposé aux législations sociales, avait quelque chose de décalé, pour ne pas dire d’incongru, dans une convention qui glorifie le bilan social du mandat de Joe Biden.

C’est sur celui-ci que Bernie Sanders a appuyé la première partie de son discours, estimant même que « ces trois dernières années et demi, en travaillant ensemble, nous avons accompli plus qu’aucun gouvernement depuis FDR (Franklin Delano Roosevelt) ». Le sénateur du Vermont passe sans doute un peu vite sur le bilan de l’administration Johnson (loi sur les droits civiques, création de Medicare) mais c’est la leçon politique qu’il en tire qui compte dans son propos : « Lorsque la volonté politique est là, le gouvernement PEUT agir efficacement pour les citoyens de notre pays ». L’ancien candidat aux primaires démocrates (en 2016 et 2020) a ensuite pivoté vers l’avenir en listant un certain nombre de propositions : garantir les soins de santé à tous en tant que droit de l’homme et non en tant que privilège ; porter le salaire minimum à un niveau décent ; renforcer l’enseignement public, augmenter les salaires des enseignants et veiller à ce que chaque Américain, quel que soit son revenu, reçoive l’enseignement supérieur dont il a besoin ; s’attaquer à Big Pharma et réduire de moitié le coût des médicaments délivrés sur ordonnance. Et de conclure : « J’ai hâte de travailler avec Kamala et Tim pour faire passer ce programme ». Le message est passé : l’antitrumpisme et un bilan honorable ne suffiront pas à faire la décision le 5 novembre prochain, il faut également un projet transformateur.

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Convention démocrate, jour 1 : Joe Biden passe le relais à Kamala Harris, AOC prend date

Le président en exercice a ouvert la grand-messe démocrate qui se tient jusqu’à jeudi à Chicago. La députée socialiste-démocrate de New York a délivré un discours enflammé, achevant sa stratégie de s’inscrire au cœur de la coalition démocrate, non en marge. (Article publié dans l’Humanité du 20 août 2024.)

Un président en exercice qui adoube sa vice-présidente, une ancienne candidate et une future candidate qui prend date : la première soirée de la convention démocrate, qui s’est ouverte, lundi 19 août à Chicago, a été placée sous le signe du passage de relais, avec en « vedettes » Joe Biden, Hillary Clinton et Alexandria Ocasio-Cortez.

Depuis plusieurs mois, l’hôte de la Maison Blanche s’était préparé à délivrer un discours de première importance face à la convention. Sur son calendrier, il avait coché le jeudi – le dernier de la grand-messe démocrate. Finalement, c’est au premier soir qu’il s’est dirigé vers le pupitre pour un discours qui avait des allures d’adieu.

Joe Biden n’a pas fait semblant de ne pas voir l’éléphant dans la pièce, à savoir son propre retrait. « J’aime mon travail, mais j’aime encore plus mon pays, a-t-il déclaré. Et toute cette discussion sur le fait que je suis en colère contre tous ceux qui ont dit que je devais me retirer, ce n’est pas vrai. J’aime encore plus mon pays. Et nous devons préserver notre démocratie en 2024 ».

Celui qui restera le président d’un mandat en a profité pour défendre son bilan : « Grâce à vous, nous avons connu l’une des quatre années de progrès les plus extraordinaires jamais réalisées, point final. » Pour son dernier discours d’importance, Joe Biden, élu pour la première fois au Sénat en 1972, a été accueilli par des « Merci Joe » lancés par la foule des délégués et remercié par Kamala Harris elle-même, montée sur scène à l’improviste, qui a évoqué sa « vie au service de notre nation ».

Deuxième tête d’affiche de cette première soirée : Hillary Clinton, à ce jour la candidate la plus proche d’entrer à la Maison Blanche. Lorsqu’elle s’était adressée à la convention en 2016, l’ancienne First Lady était donnée gagnante dans les sondages. Elle a, cette année, évoqué « le plafond de verre le plus haut et le plus dur » et délivré un discours sur le plan émotionnel (« En tant que fille de ma mère et mère de ma fille, je suis très heureuse que ce jour soit arrivé ») dénué des leçons de sa défaite d’il y a 8 ans, qui pourraient être utiles à Kamala Harris.

Un autre nom figurait au bas de l’affiche de cette première journée. Après son discours, il figure tout en haut. « Il ne serait pas surprenant de voir des extraits de ce discours dans les années à venir », selon le Washington Post. Alexandria Ocasio-Cortez a délivré pendant sept minutes un discours enflammé, lançant des flèches à Trump, qui « vendrait ce pays pour un dollar si cela devait lui permettre de se remplir les poches et de graisser la patte de ses amis de Wall Street », et des fleurs à Kamala Harris, « qui comprend les inquiétudes de la classe moyenne car elle vient de la classe moyenne », la vice-présidente étant la fille d’un professeur d’économie et d’une oncologue.

Il y a quatre ans, la députée socialiste-démocrate de New York n’avait eu droit qu’à 90 secondes de temps de parole qu’elle avait utilisées pour apporter son soutien à Bernie Sanders, sans jamais mentionner le nom de Joe Biden, pourtant nominé par le camp démocrate. De nombreux républicains « modérés » appelant à voter pour l’ancien vice-président de Barack Obama avaient obtenu un temps de parole plus important.

Cette place faite à AOC indique à la fois le poids de l’aile gauche dans la coalition démocrate et l’évolution de la jeune députée (34 ans), qui a décidé de jouer à fond la carte de marges de manœuvre au seuil de l’appareil démocrate. Dans son discours, elle a évité le sujet qui fâche et sur lequel elle a pris des positions fortes – la guerre à Gaza – refusant de fait de faire écho à l’intérieur de l’United Center de ce qui se déroulait en dehors, avec une manifestation rassemblant des milliers de personnes exigeant un cessez-le-feu permanent et la fin de l’aide militaire américaine à Israël.

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« Kamala Harris devra marcher sur une ligne de crête entre le soutien à Biden et l’incarnation d’un avenir différent »

Entretien avec Bill Fletcher Jr, militant socialiste, syndicaliste et auteur sur les enjeux de la convention démocrate qui se déroule à Chicago. (Article publié dans l’Humanité du 20 août 2024.)

Kamala Harris a réduit l’écart avec Donald Trump dans les sondages. Pensez-vous qu’elle mène la bonne campagne pour vaincre Trump ?

Kamala Harris mène une campagne remarquable, surtout si l’on considère les conditions dans lesquelles elle est entrée en campagne. Elle a suscité un niveau d’enthousiasme que je n’ai pas vu depuis de nombreuses années. Le colistier qu’elle a choisi est apprécié par le mouvement syndical et dispose d’un excellent bilan sur les questions LGBTQ. Elle mène une campagne en faveur de la démocratie mais aussi de la justice économique.

Elle doit valoriser certaines des grandes réalisations de l’administration Biden, tout en mettant l’accent sur ce qu’il faut faire à l’avenir. Le ticket ne peut pas se laisser distraire par les attaques sur le passé militaire de Walz et certainement pas sur la façon dont il a répondu à la montée en puissance de Black Lives Matter en 2020.

Les délégués du mouvement « uncommitted » porteront un message clair : cessez-le-feu, arrêt des livraisons d’armes. Ont-ils réellement une influence sur la question de la guerre à Gaza ?

Oui, et je pense que le choix de Harris de prendre Walz comme colistier reflète, en partie, la reconnaissance du fait qu’un sioniste déclaré comme colistier lui ferait du tort (Josh Shapiro, gouverneur de Pennsylvanie, a, un temps fait figure de favori, NDLR). Elle devra marcher sur une ligne de crête entre le soutien à son patron – Biden – et l’incarnation d’un avenir différent.

Je pense qu’elle essaie, au moins, d’offrir une vision différente de l’avenir du Moyen-Orient. Cela dit, le mouvement pro-palestinien doit maintenir la pression sur Biden et Harris tout en comprenant que le fait de ne pas participer à cette élection ou d’opter pour un tiers parti équivaut à voter pour Trump.

Sur quel programme Kamala Harris va-t-elle mener campagne ?

On a l’impression que le programme va poursuivre dans la direction prise par Biden sur le plan intérieur, c’est-à-dire s’éloigner des politiques néolibérales. Mais il reste des différences importantes et des incertitudes au sein des cercles dirigeants sur ce que devrait être un scénario économique post-néolibéral. Cela offre à la gauche des opportunités si nous arrivons à articuler notre opposition à Trump et à MAGA et l’idée que nous devons être les défenseurs d’une démocratie renforcée.

La gauche dispose donc de marges de manœuvre ?

La gauche américaine – et plus particulièrement la gauche socialiste – doit être refondée. Une grande partie de la gauche socialiste a une conception trop limitée des stratégies nécessaires pour construire un mouvement majoritaire capable de gagner le pouvoir dans le contexte du capitalisme démocratique (en tant qu’étape vers le socialisme).

Nos organisations au sein de la gauche socialiste sont trop faibles et diffuses. Mais les opportunités du moment sont énormes et défaire le projet MAGA (Make America Great Again) représente une opportunité. Il me semble que nous avons beaucoup à apprendre du nouveau Front populaire français !

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