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En Californie, le double coup de force de Donald Trump

En ordonnant le déploiement de la garde nationale et des marines en Californie, le président nationaliste tente de mettre au pas le principal Etat démocrate et de faire taire les dissensions internes à la coalition républicaine. (Article publié dans l’Humanité du 11 juin 2025.)

D’une garde nationale, deux coups. En envoyant la réserve de l’armée en Californie, Donald Trump délivre un double message politique. Aux démocrates, qui dirigent l’État le plus peuplé du pays, il impose un rapport de forces politique en s’appuyant sur l’armée. Aux républicains, il signale qu’il a tranché en faveur de la ligne Bannon, quelques jours après le divorce ultramédiatisé avec Elon Musk.

C’est le premier message qui compte évidemment le plus dans un pays ultra-polarisé. Pour la première fois depuis 1965, un président a envoyé la garde nationale sans que le gouverneur de l’État concerné ne l’ait sollicité. Il s’agissait alors de Lyndon Johnson déployant la troupe en 1965 en Alabama afin d’assurer la sécurité des manifestants en faveur des droits civiques.

Donald Trump a pris le prétexte de quelques heurts très localisés à Paramount et Compton, deux villes de l’agglomération de Los Angeles pour déclencher cette offensive sans précédent. Les opérations de l’ICE (Immigration and Customs Enforcment), la police de l’immigration, y avaient rencontré l’opposition vigoureuse des habitants las de ces descentes à répétition.

C’est pourtant la décision de déployer des soldats – dont les premiers sont arrivés dimanche 8 juin – qui a contribué à envenimer la situation. La tension s’est aussitôt accrue lors de rassemblements qui se sont déroulés dans la ville.

Une escalade inédite

En se saisissant de faits mineurs pour procéder à une escalade inédite, Donald Trump rejoue la même partition qui plaît tant à sa base : le parti de l’ordre contre la « chienlit » que représentent les « villes sanctuaires ». Los Angeles fait partie de ce mouvement depuis très longtemps : sur ordre du maire, la police locale (LAPD) ne collabore pas avec l’ICE. Elle n’est intervenue ces derniers jours que dans sa mission de « maintien de l’ordre », qu’elle mène traditionnellement dans une grande brutalité, pas pour procéder à des arrestations de sans-papiers.

Rien ne justifiait le déploiement de la garde nationale, si ce n’est une sorte d’impératif politique pour Donald Trump. Il représente d’abord un aveu de faiblesse. La « plus grande opération d’expulsions de l’histoire du pays », promise par le candidat républicain, vire au fiasco : la peur propagée dans les quartiers à forte immigration est inversement proportionnelle aux résultats effectifs.

Il intervient surtout dans un moment politique où l’hôte de la Maison Blanche se trouve affaibli notamment par la tonitruante dissension avec Elon Musk. Pour prévisible qu’il fut, ce clash des oligarques n’en ébrèche pas moins la coalition républicaine, constituée de différents courants aux visions parfois contradictoires. Le multimilliardaire s’était ainsi opposé à la guerre commerciale et au creusement du déficit tout en réclamant, en vain, l’ouverture des robinets migratoires pour les plus qualifiés.

En assumant la guéguerre avec le plus important financeur de sa campagne et en créant un précédent dans le principal État démocrate sur la question de l’immigration, Donald Trump a choisi la ligne de Steve Bannon, son ancien conseiller ouvertement en contact avec toutes les extrêmes droites du monde : ouvertement nativiste et autoritaire.

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Donald Trump, le dernier allié de Benyamin Netanyahou

Le premier ministre israélien ne peut désormais plus compter que sur le président américain pour mener à bien sa guerre totale à Gaza. Mais l’hôte de la Maison Blanche doit gérer des contradictions inhérentes à ce statut. (Article publié dans l’Humanité du 22 mai 2025.)

Les derniers, mais les plus puissants. Avec le changement de pied de l’Union européenne, les États-Unis apparaissent comme l’ultime allié de la coalition d’extrême droite au pouvoir à Tel-Aviv. Problème : il est aussi celui qui dispose des leviers les plus importants pour obliger Benyamin Netanyahou à mettre fin à sa guerre totale à Gaza.

Malgré quelques frictions entre les deux diplomaties, rien n’indique que l’administration Trump envisage une révision de son soutien inconditionnel. C’est ce qu’a rappelé l’ambassadeur des États-Unis en Israël, Mike Huckabee, lors de récentes déclarations publiques : il n’y a pas de désaccords entre la Maison-Blanche et le premier ministre israélien.

L’annulation de la visite du vice-président J. D. Vance et la tournée de Donald Trump au Moyen-Orient qui ne passait pas par Israël avaient alimenté la chronique de possibles dissensions. Avant le décollage, mi-mai, du président nationaliste pour Riyad, Yanir Cozin, correspondant de la radio de l’armée israélienne, annonçait dans un message sur son compte X que celui-ci avait pris la décision de couper les liens avec Benyamin Netanyahou, suspectant ce dernier de le manipuler. « Il n’y a rien que Trump déteste plus que d’être dépeint comme un imbécile ou quelqu’un qui se fait manipuler. C’est pourquoi il a décidé de couper les ponts avec M. Netanyahou », estimait alors un fonctionnaire israélien.

Vers un revirement de l’administration Trump ?

Il ne s’agissait finalement que d’un simple nuage dans un ciel uniformément serein. Dans un entretien accordé au journal de gauche Haaretz, Mike Huckabee reprend tous les éléments de langage de Benyamin Netanyahou. Il accuse l’Unrwa d’avoir collaboré avec le terrorisme et estime que le Hamas demeure le principal responsable de la situation de famine à Gaza en refusant de libérer les derniers otages détenus.

Surtout, il propose un changement de cap de la diplomatie américaine sur la question d’un État palestinien. « C’est une grande question que les Palestiniens et les Israéliens doivent résoudre », répond-il, renvoyant donc aussi à Israël un sujet qui, au regard du droit international, ne doit relever que de l’autodétermination des peuples, donc des Palestiniens seuls. « Je me demande s’il est vraiment nécessaire de créer un État distinct », ajoute-t-il ensuite. Or, la solution à deux États est la position officielle de Washington depuis les accords d’Oslo.

L’administration Trump s’apprête-t-elle à la remettre en cause ? Si tel devait être le cas, les républicains n’auraient à subir aucune conséquence électorale lors du scrutin de mi-mandat en novembre 2026, contrairement à Kamala Harris, qui a, en partie, payé la calamiteuse politique de Joe Biden en la matière. Le bloc évangélique (dont fait partie l’ambassadeur Huckabee, pasteur de son état), matrice de la base Maga (Make America Great Again), constitue également le pilier du lobby pro-Israël.

Selon un sondage réalisé par le Pew Research Center, la moitié des électeurs républicains estiment que la politique de Donald Trump est équilibrée, contre 13 % seulement la jugeant trop favorable à Israël. Un quart d’entre eux soutient l’idée démentielle d’une prise de possession américaine de Gaza. Les plus fervents partisans de ce projet sont à trouver parmi ces chrétiens évangéliques blancs dont le vote pour le Parti républicain (80 %) s’est renforcé au fur et à mesure de leur recul numérique dans le pays (désormais 20 % de la population).

Mais Donald Trump doit néanmoins affronter une contradiction : son soutien sans faille à une guerre génocidaire renforce l’isolement d’une puissance dont il prétend restaurer la prédominance, voire l’hégémonie. C’est sans doute pour tenir compte de l’émotion grandissante dans le monde que les États-Unis ont d’ailleurs contraint Israël à laisser entrer dans Gaza, en début de cette semaine, le premier convoi humanitaire depuis le 2 mars.

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Trump, deux fers au feu oriental

La tournée du président américain a permis de fortifier les liens avec des pays arabes sans affaiblir pour autant le lien avec le gouvernement Netanyahou. (Article publié dans l’Humanité du 16 juin 2025.)

Pour la première fois depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump a pu dérouler un de ses plans, sans obstacles, ni accrocs. Pas de décisions de justice stoppant l’expulsion illégale de migrants. Pas de boycott citoyen visant les entreprises de son allié, Elon Musk. Pas de tensions financières l’obligeant à rétropédaler sur les « droits de douane réciproques ». Pas de manœuvre dilatoire de Vladimir Poutine l’empêchant de régler, en 24 heures, comme promis durant sa campagne présidentielle, la guerre en Ukraine.

Autopromoteur de son art du deal, il repart les bras chargés d’accords commerciaux. Riyad a confirmé des contrats, notamment négociés en amont avec les fils du président, d’une valeur de plusieurs centaines de milliards de dollars. À Doha, les dirigeants qataris ont annoncé une commande de 210 Boeing pour un montant de près de 100 milliards de dollars. Un volume record qui s’ajoute à un cadeau plus personnel : un Boeing 747 destiné à remplacer Air Force One et à demeurer propriété personnelle du président lorsqu’il aura quitté le bureau Ovale. Le Qatar devient ainsi le seul État qui finance à la fois le Hamas et la famille Trump.

Réinsérer la puissance américaine

Si le milliardaire nationaliste avait placé sa tournée sous le sceau des bonnes affaires, celle-ci revêtait également – et peut-être surtout – une dimension politique. Il s’agissait d’une certaine façon de réinsérer la puissance américaine – suspectée, à raison, de s’aligner sur la stratégie de Benyamin Netanyahou – au cœur de la géopolitique du Proche et Moyen-Orient. L’Arabie saoudite, dont le rapprochement avec Pékin n’avait pas échappé à Washington, a ainsi retrouvé une centralité, tandis que l’administration Trump aurait remis une proposition d’accord à l’Iran sur son programme nucléaire, autre pierre d’achoppement régional.

La rencontre avec Ahmed Al Charaa, le nouvel homme fort de la Syrie, en présence de Mohammed ben Salmane et, en visio, de Recep Tayyip Erdogan, suite à la levée des sanctions américaines, a illustré également une volonté d’apaisement que Donald Trump a tenu à expliciter lors d’un discours. Le président américain a assuré que les États-Unis en avaient fini avec leur volonté de « nation building », une notion qui a conduit la superpuissance à s’impliquer dans des changements de régime. Sous les applaudissements de son audience saoudienne, il a également déclaré que l’Amérique ne « donnerait plus de leçons sur comment vous devez vivre ».

La « rupture » avec la doxa néo-conservatrice, jadis en vogue au sein du Parti républicain, est spectaculaire, mais elle n’est en grande partie que sémantique. Avec sa proposition de prendre le pouvoir à Gaza, le même Donald Trump a justement versé dans le « nation building » via un nettoyage ethnique assumé qu’il a, de fait, autorisé la coalition d’extrême droite au pouvoir à Tel-Aviv à mener. Dans ce même discours, Donald Trump a invité les habitants de la région à tracer « leur propre destin à leur manière », un droit qu’il nie de fait aux Palestiniens. Si Benyamin Netanyahou ne figurait pas au programme de cette tournée, il y retrouve finalement son compte.

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L’offensive contrariée de Donald Trump

Malgré une guerre éclair politique et des dégâts considérables causés, le président nationaliste a rencontré plus d’opposition que prévue. Son bilan des 100 jours s’affiche en demi-teinte, à l’image de sondages en berne. (Article publié dans l’Humanité du 29 avril 2025.)

Donald Trump envisageant la politique comme une guerre permanente, il faut bien mobiliser un vocabulaire belliqueux pour jauger les cent premiers jours de son second mandat. Une offensive d’une envergure sans doute, en effet, inégalée dans l’histoire des États-Unis a été lancée dès son retour dans le bureau Ovale : autoritaire et ethniciste en Amérique même, nationaliste et unilatéraliste à l’extérieur.

Elle a été pensée, notamment dans le cadre du Projet 2025 de la fondation ultra-conservatrice Heritage, comme une opération militaire. La presse états-unienne a même tracé un parallèle avec la doctrine « Shock and Awe » (choc et stupeur), credo de l’armée états-unienne, qui vise à écraser l’adversaire sous une telle puissance de feu qu’il ne peut y riposter avant de céder au découragement.

Pour autant, malgré l’escadrille de décrets présidentiels lancée dès le 20 janvier, le bilan des cent jours, marqueur plus médiatique que réellement politique, s’affiche en demi-teinte. Si des percées ont été effectuées et des dégâts causés, il compte également des replis tactiques pas forcément attendus et des micro-défaites certainement peu envisagées. La ligne de front politico-idéologique a-t-elle avancé ? Incontestablement. Elle semble pourtant, en l’état, plus ou moins gelée et les « territoires » conquis sont moins importants que dans les rêves des républicains. Ces derniers ont dû faire face à une triple opposition dont ils n’envisageaient certainement pas la vigueur.

L’émergence de contre-pouvoirs

La première vient des institutions elles-mêmes, notamment de la justice. Nombre d’ordres exécutifs ont été retoqués dans des tribunaux, y compris par des juges nommés par des présidents républicains. Les stratèges trumpistes avaient sans doute anticipé ces blocages, pariant sur une résolution à l’échelon supérieur du système judiciaire, soit à la Cour suprême, à majorité conservatrice (six juges sur neuf, dont trois nommés par Donald Trump lui-même).

C’est de là qu’est venue une mauvaise nouvelle : elle ne se montre pas aussi docile que prévu. La plus haute instance judiciaire du pays s’est même réunie en pleine nuit le 19 avril afin de bloquer, par sept voix contre deux, l’expulsion de migrants vénézuéliens, au nom d’une loi de 1798 – Alien Enemies Act –, transformant les migrants en soldats d’une puissance étrangère et conférant à Donald Trump des pouvoirs spéciaux.

La seconde réside dans la « société civile ». Avec des millions de personnes défilant dans des milliers de villes, la grande journée de mobilisation du 5 avril a marqué le réveil de cette autre Amérique, plongée jusque-là dans un état de sidération. Le boycott de Tesla constitue un autre volet de cette résistance par le bas : les profits de la compagnie détenue par Elon Musk ont plongé de 71 % au premier trimestre. L’attitude de la direction de Harvard peut également être classée ici : malgré un climat de peur sur les campus, elle a refusé les diktats de l’administration Trump et lui intente même un procès. Enfin, les villes « sanctuaires », protectrices pour les migrants, tiennent bon malgré les chantages à la suppression de fonds fédéraux.

La troisième, enfin, renvoie à l’opposition politique institutionnelle. On l’attendait comme la plus ferme, elle s’est avérée dans les tout premiers temps comme la plus chancelante. Lors de réunions publiques, de nombreux députés démocrates se sont fait secouer par des électeurs leur reprochant leur manque de mordant face au nouveau pouvoir. Figure honnie parmi toutes : celle de Chuck Schumer, le chef des sénateurs démocrates qui a apporté sa voix à une loi républicaine de réduction des dépenses publiques afin de prévenir une fermeture des services de l’État (shutdown). Moribonde, la coalition démocrate a, sous la pression de sa base et avec Bernie Sanders et ses meetings pour « combattre l’oligarchie » comme aiguillon, retrouvé de l’énergie.

Les limites de la guerre commerciale de Donald Trump

L’action involontairement combinée de ces contre-pouvoirs empêche Donald Trump de déclarer la « mission accomplie » sur les grandes thématiques de sa campagne. Chasse aux migrants : le milliardaire nativiste avait promis « la plus grande opération d’expulsions de l’histoire du pays ». Au-delà de cas médiatisés – les gangs vénézuéliens et quelques étudiants pro-Palestiniens – les résultats se situent en deçà des annonces.

En février 2025, 11 000 migrants ont été expulsés du pays contre 12 000 en février 2024 sous l’administration Biden. « Les rues sont vides, les stades sont vides, les églises sont vides. Les migrants, qu’ils aient un statut légal ou non, préfèrent ne pas prendre de risque et restent chez eux », résume une pasteure d’une église du centre-ville de Denver. Le cas de Kilmar Abrego Garcia, déporté par erreur dans une prison au Salvador, cristallise le rejet de cette politique par une majorité d’Américains.

Guerre commerciale : c’est sans doute l’exemple le plus parfait des limites du projet trumpiste. Tout a commencé par un quasi-show en direct de la roseraie de la Maison-Blanche pour se poursuivre assez rapidement en chute spectaculaire des Bourses et notamment des bons du trésor américain (la dette publique, dont un quart est détenu par des pays étrangers). Et finalement un virage à 180 degrés, ramenant la guerre mondiale des « tarifs » à un duel avec Pékin qui ne semble pas en être affolé.

Dépeçage de l’État : Elon Musk, à la tête du Doge (département pour l’efficacité du gouvernement), a manié la tronçonneuse sans distinction. Il a découpé des budgets utiles et infligé des licenciements massifs. Il revendique, sans preuves, 160 milliards d’économies contre 1 000 milliards annoncés. De nombreuses décisions de justice l’ont obligé à mettre en pause une partie de ses projets. Personnage le plus haï d’Amérique, selon un récent sondage, le multimilliardaire va retourner plus vite que prévu à ses affaires qui profitent grandement… de subventions publiques.

Des visées impérialistes en matière de politique étrangère

Politique internationale : c’est sans doute le domaine dans lequel la présidence impériale, sans contrôle de la justice ou du Congrès, a provoqué le plus de dommages. Donald Trump a donné le feu vert à Benyamin Netanyahou pour finir de nettoyer ethniquement Gaza. Il est en passe d’accorder la victoire politique à Vladimir Poutine tout en extorquant centrale nucléaire et terres rares à l’Ukraine. Ses menaces tous azimuts – de retrait du continent européen ou d’annexions du Groenland, du Panama voire du Canada – ont accéléré une course inflationniste des budgets militaires.

Selon le récent sondage du New York Times, ces cent premiers jours sont jugés chaotiques (66 %), effrayants (59 %) plus qu’exaltants (42 %). « Les électeurs sont plus de deux fois plus nombreux à dire que ses politiques leur ont nui qu’ils ne le sont à dire que ses politiques les ont aidés. Il s’agit d’un revirement par rapport à l’automne dernier, lorsque de nombreux électeurs, toutes catégories démographiques confondues, estimaient que les politiques menées au cours de son premier mandat les avaient aidés », commente le quotidien new-yorkais.

Le dilemme des républicains pour les élections de mi-mandat

Donald Trump a signé son retour à la Maison-Blanche en profitant à la fois d’une volonté de changement et d’un vote sanction contre Kamala Harris, considérée comme dépositaire du bilan Biden. Il est désormais jugé à l’aune du changement qu’il apporte lui-même. « Nous sommes à une époque – je dirais que nous y sommes depuis 2016 – où il y a un désir de changement structurel, en particulier en ce qui concerne l’économie », rappelait David Sirota, ancien conseiller de Bernie Sanders, dans l’Humanité magazine (17 avril 2025).

La méthode Trump n’a fait que contenter une base Maga (Make America Great Again), puissante et cohérente mais minoritaire dans le pays. Les stratèges du GOP (Grand Old Party, surnom du parti républicain) commencent à avoir des suées à la perspective d’un Waterloo électoral lors des scrutins de mi-mandat, en novembre 2026. D’autant que l’extension, en partie réussie, du champ présidentiel a, lui aussi, ses limites.

Les républicains devront faire passer leur grande loi économique (baisse des impôts pour les plus riches, coupes dans les budgets sociaux) par le Congrès, exposant chacun des élus de droite à un vote public, obligeant ainsi les fantassins à se découvrir, nouvelle phase d’une guerre qui n’a pas encore proclamé son vainqueur.

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Trump tente de plonger l’Ukraine et le monde dans un nouvel ordre

En mettant en scène le lâchage de l’Ukraine, le président américain acte sa volonté de plonger le monde dans un nouvel ordre où la prédation prime sur le droit. (Article publié dans l’Humanité du 3 mars 2025.)

Les images ont filé tout droit dans les archives, devenant historiques à l’instant même où elles étaient diffusées. En mondovision, le chef d’un État souverain – Volodymyr Zelensky – a été humilié par le président et le vice-président de la principale puissance mondiale – Donald Trump et J. D. Vance. Cela ressemblait presque à une scène de cour d’école où un gamin auquel on a volé une partie de ses billes se fait admonester par le surveillant général et son adjoint : « Il va falloir dépasser cela. »

Même les scénaristes à l’imagination foisonnante de la série West Wing n’avaient osé l’imaginer. Un sacré « moment de télévision », a lâché Donald Trump, toujours prompt à assurer le service après-vente de ses propres prestations. « Depuis que la diplomatie existe, il n’y a pas eu de scène aussi grotesque et irrespectueuse que celle qui s’est déroulée dans le bureau Ovale », a réagi le président brésilien Lula, dont les relations avec son homologue ukrainien sont pourtant orageuses. La portée de l’affaire dépasse évidemment celle d’une algarade, fut-elle la plus médiatisée de ces dernières années. Elle constitue sans doute le marqueur d’une nouvelle ère des relations internationales.

Le président ukrainien a payé cash sa « naïveté »

Volodymyr Zelensky avait, semble-t-il, encore quelques illusions sur la position de l’administration Trump. Au point de venir à Washington quémander un soutien et provoquer une rencontre dans le bureau Ovale devant les caméras afin de mettre en scène ce qu’il pensait pouvoir obtenir.

Le président ukrainien a payé cash sa « naïveté ». Manifestement pas préparé à ce « traquenard », il a balbutié quelques phrases de peu de portée, se perdant dans un combat déséquilibré avec ses hôtes et échouant à rappeler quelques évidences, à commencer par celle du droit international bafoué.

Ce que disent ces longues minutes est assez simple : depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump ne bluffait pas. On a assisté en direct, comme l’a souligné sur X Corentin Sellin, spécialiste des États-Unis, « à la matérialisation d’un changement d’alliance, au moins sur l’Ukraine. Les États-Unis de D. Trump (et J. D. Vance) sont alignés sur les positions de Poutine ».

D’une pierre – un cessez-le-feu ou un accord global –, le président nationaliste veut faire plusieurs coups. En reprochant à Volodymyr Zelensky de jouer « avec la troisième guerre mondiale » et « avec la vie de millions de personnes », il espère apparaître comme le « pacificateur » qu’il a promis d’être lors de son discours d’investiture. Ce vernis pacifiste masque (mal) un premier objectif : profiter de l’extrême position de faiblesse de l’Ukraine pour se livrer à une extorsion à grande échelle – rarement vu, si ce n’est jamais, dans l’histoire des relations internationales.

En contrepartie du maintien de l’aide économique et militaire états-unienne, sans laquelle l’Ukraine s’effondrerait certainement en quelques semaines, Donald Trump exige la possession de terres rares sur le sol ukrainien. Un accord « préliminaire » entre les deux pays a été élaboré mais finalement pas signé, en raison de l’altercation du bureau Ovale. Il prévoit la création d’un « fonds d’investissement » pour la reconstruction de l’Ukraine, auquel chacun des deux pays abonderait à hauteur de 50 %.

Celui-ci fonctionnerait en fait comme une pompe aspirante des recettes des ressources minérales ukrainiennes vers Washington. Si Volodymyr Zelensky déclarait mercredi dernier à la BBC qu’il était « trop tôt pour parler d’argent », Donald Trump, lui, ne fait que cela. Il a placé la barre à 300 milliards de dollars afin que les États-Unis puissent « récupérer » l’argent versé à l’Ukraine depuis l’agression russe, en février 2022.

De Gaza à Kiev, la violation du droit international est valorisée

Comme à son habitude, le président américain ment éhontément pour arriver à ses fins et évoque les 350 milliards de dollars versés par les États-Unis à l’Ukraine en trois ans – un montant fantaisiste que Volodymyr Zelensky a manqué encore une fois de réfuter vendredi.

En fait, le Congrès des États-Unis a validé cinq paquets d’aides financières et militaires pour un total de 175 milliards de dollars, dont une partie seulement (106 milliards) a été allouée directement au gouvernement ukrainien, le reste ayant financé des… entreprises d’armement américaines qui fournissent l’Ukraine.

Au-delà de ce racket, quelle est la visée stratégique de Donald Trump ? En s’alignant sur Vladimir Poutine, tente-t-il d’affaiblir le lien entre la Russie et la Chine, ce dernier pays étant considéré comme le principal défi auquel doit faire face la puissance américaine en ce XXIe siècle ? « Cela reflète une incompréhension flagrante de la relation entre Xi et Poutine et la dépendance actuelle de la Russie à l’égard de la Chine. Poutine ne va pas rompre avec Xi pour parier sur un Trump qui ne sera plus au pouvoir dans quelques années et sur une politique américaine imprévisible. Donc, même s’il y a un plan géopolitique derrière, il est complètement erroné », décrypte, pour le Figaro, Steven Pifer, ancien ambassadeur américain en Ukraine, et analyste pour la Brookings Institution.

Autre hypothèse : le milliardaire au nationalisme exacerbé construit pas à pas une sorte d’ « internationale réactionnaire ». La formule peut paraître éculée ou paresseuse mais elle permet de mettre en lumière un processus réellement en cours. En proposant de vider Gaza de ses habitants pour en faire une « Riviera du Moyen-Orient », Donald Trump lâche la bride sur le cou de la coalition d’extrême droite au pouvoir à Tel-Aviv qui n’en espérait pas tant et comble le « bloc évangélique » américain, matrice de la coalition républicaine.À Munich, J. D. Vance est venu tancer les Européens pour leurs politiques de « modération » des propos haineux, racistes et antiféministes tout en conseillant aux Allemands de mettre fin au « cordon sanitaire » contre l’extrême droite, deux « mantras » de la fachosphère US, avec Elon Musk en porte-parole.

Et, désormais, le pouvoir poutinien se verrait récompenser de son agression militaire qui a provoqué la mort de centaines de milliers de personnes. Ici encore, l’écho intérieur américain est audible, la Russie devenant synonyme pour la base « Maga » (Make America Great Again) de rempart anti-woke et de fortin des valeurs chrétiennes.

De Gaza à Kiev, la violation du droit international est non seulement acceptée mais valorisée tandis que les principaux amis des États-Unis se retrouvent en tête de la liste des personnes recherchées par la CPI et que les « alliés » traditionnels, notamment européens, sont invités à se débrouiller seuls.

À Washington, les maîtres mots sont « force » et « unilatéralisme »

Un nouveau paradigme des relations internationales émerge, comme l’a constaté sur CNN, Rahm Emanuel : « C’est désormais la prédation contre les principes. » L’ancien chef de cabinet de Barack Obama et ancien ambassadeur au Japon veut certes croire que l’Amérique se trouvait toujours du côté des « principes » (ce que les faits historiques contestent, du Chili de Pinochet à la guerre en Irak lancée par George W. Bush).

Mais l’Amérique assume désormais de diriger le camp de la prédation, ce qui induit de remettre en question l’architecture de sécurité que l’Amérique de Franklin Delano Roosevelt avait conçue. Dans un monde « multipolaire », le multilatéralisme est vu comme une entrave au libre exercice de la puissance américaine. À Washington, les maîtres mots sont « force » et « unilatéralisme ».

Ce virage sur l’aile ne va pourtant pas sans turbulences. Si le nouveau pouvoir américain veut se délier des engagements collectifs, il devra néanmoins préserver son système d’alliances qui lui donne un avantage concurrentiel majeur par rapport à Pékin. Les Européens, abandonnés en rase campagne, décideront-ils enfin de bâtir une autonomie stratégique ?

Enfin, la réaffirmation brutale de l’hégémonie des États-Unis via la méthode Trump peut conduire à son isolement croissant sur la scène internationale. Le soutien inconditionnel de Joe Biden à Benyamin Netanyahou et sa guerre totale menée à Gaza avait déjà contribué à saper l’autorité (ou ce qu’il en restait) du « phare de la démocratie » sur la scène internationale. Un pays qui menace ses partenaires (Mexique, Canada), délaisse ses alliés (Europe) et lâche un pays agressé (Ukraine) ne peut plus se parer de faux-semblants moraux. Il est nu. Roi, mais nu.

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Bluff ou nouvel âge impérialiste : Trump en eaux très troubles

Après le Groenland et le canal de Panama, le président nationaliste veut faire de Gaza une propriété américaine, sans que l’on sache encore s’il y voit des leviers de négociations ou de réels projets. (Article publié dans l’Humanité du 6 février 2025.)

La stupéfiante proposition de Donald Trump concernant Gaza règle au moins une question : il n’est pas un isolationniste, adepte d’un repli de l’Amérique sur son Aventin, assistant en simple spectateur à la marche du monde. Mais elle ne résout pas un autre sujet : quelle est la cohérence de la stratégie géopolitique du président nationaliste, résumée dans la formule « America First » ? À ce stade, on se perd en conjectures et… en hypothèses.

La première qui vient à l’esprit est celle du bluff, tant l’hôte de la Maison-Blanche aime faire croire qu’il est un joueur de poker, un négociateur hors pair, le maître du deal. Mais à quelles fins ? Permettre à Benyamin Netanyahou, qui n’a jamais pris position officiellement pour l’expulsion totale des Gazaouis, d’apparaître comme un « modéré » ? En rabattre ensuite afin de donner l’illusion aux pays arabes de faire une concession, dans une négociation en trompe-l’œil, et convaincre ainsi l’Arabie saoudite de rejoindre les accords d’Abraham ?

Imaginons même qu’il s’agisse de cela. En l’espèce, le coût du bluff paraît astronomique. Car celui qui s’est présenté dans son discours d’investiture comme un « pacificateur » et un « unificateur » propose ni plus ni moins que de se rendre coupable d’un crime contre l’humanité, ce que constitue le déplacement forcé de 2,1 millions de Gazaouis. La seule évocation de cette possibilité entame un peu plus le crédit des États-Unis sur la scène internationale, éloignant encore le Sud global et laissant les alliés traditionnels, de l’Égypte aux pays européens, dans un état d’interdiction.

Si la folle proposition devait suivre son chemin, elle ferait de nouveau de Washington un acteur direct au Moyen-Orient, une force d’occupation même dans un pays arabe, reprenant le fil du gouvernorat américain sur l’Irak pendant la présidence de W. Bush.

Or, les élites américaines ont tiré les leçons de cette politique inspirée par les néoconservateurs : elle a affaibli la position de l’Amérique là où elle prétendait la renforcer, après les attentats du 11 Septembre, et elle a dévié le pays de son objectif principal, à savoir la lutte pour le leadership mondial avec la Chine. À rebours du consensus de l’ensemble de l’appareil d’État diplomatique et sécuritaire, Donald Trump s’apprête-t-il à consommer une rupture avec le « pivot asiatique » décidée par Barack Obama en 2011 ?

« Les crises du Moyen-Orient viennent perturber cette orientation stratégique »rappelait l’universitaire Philip Golub dans nos colonnes. La mise en œuvre du « plan » de Donald Trump reviendrait, de fait, à revenir en arrière, en consacrant du capital politique et des moyens économiques et militaires sur la rive orientale de la Méditerranée, autant de puissance qui ne pourra être investie en mer de Chine, épicentre de cette rivalité stratégique.

Après avoir surfé sur le sentiment antiguerre largement partagé dans l’électorat américain, Donald Trump serait-il devenu un « néoconservateur » ? Pire, peut-être : le promoteur d’un nouvel âge de l’impérialisme américain qui tenterait de maintenir sa domination par une extension territoriale, comme ce fut le cas à la fin du XIXe siècle sous la présidence de William McKinley, abondamment cité par Donald Trump depuis son retour à la Maison-Blanche.

Les États-Unis, alors en passe de devenir la principale puissance capitaliste, s’emparaient, en quelques années, de Porto Rico, de Guam et d’Hawaï (toujours « possessions » américaines) ainsi que des Philippines, de Cuba et du canal de Panama.

C’est la piste suivie par l’universitaire français Corentin Sellin sur X : « Cette nouvelle sortie du président – cette fois sur Gaza – renvoie vraiment à un impérialisme étatsunien alliant, comme à la fin du XIXe, intérêts d’un capitalisme dérégulé et toute-puissance militaire d’un État pour s’approprier les territoires de ceux trop faibles pour les défendre. » Les revendications sur le Groenland et désormais l’enclave palestinienne, ainsi que les menaces sur le canal de Panama, constitueraient ainsi les pièces d’un puzzle finalement cohérent.

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Droits de douane, gel de l’aide internationale : comment Donald Trump fait la guerre au monde entier

En instituant des droits de douane pour le Canada, le Mexique et la Chine et en gelant l’aide internationale pour des dizaines de pays, le président nationaliste place la communauté internationale en état de tension. (Article publié dans l’Humanité du 3 février 2025.)

Lors de son discours d’investiture, Donald Trump avait promis qu’il serait un « faiseur de paix et un unificateur ». Deux semaines à peine après, ses paroles se sont dissoutes dans une guerre commercialo-financière qui est en passe de semer le chaos et la division, non seulement sur le continent américain mais dans le monde entier. Dans son offensive, le président nationaliste manie deux armes massives : les droits de douane et l’aide internationale.

Ce sont les premiers qu’il a dégainés samedi 1er février, comme il l’avait annoncé. Les produits venant du Canada et du Mexique – les deux partenaires de l’accord de libre-échange qui a succédé à l’Alena en 2020 – sont taxés à hauteur de 25 % tandis que 10 % supplémentaires sont imposés à ceux déjà existants sur les produits chinois. Les trois pays, à eux seuls, représentent 40 % des importations du pays.

Donald Trump a donc décidé de renchérir le coût de près de la moitié des produits importés. L’impact inflationniste ne fait aucun doute, dans un pays où l’inflation subie depuis la pandémie de Covid fait partie des principales préoccupations des habitants. Plusieurs études ont montré que les droits de douane décidés par ce même Donald Trump lors de son premier mandat avaient été répercutés sur les consommateurs américains.

L’objectif demeure peu clair. D’un côté, il affirme avoir mobilisé les fameux « tariffs » – ce mot qu’il tient pour le plus beau de la langue anglaise – afin de contraindre les pays concernés à agir pour diminuer le trafic de fentanyl et les arrivées de migrants illégaux sur le sol américain. Argument peu convaincant : comme l’a rappelé Justin Trudeau, premier ministre démissionnaire du Canada, son pays ne compte que pour 1 % de chacun de ces problèmes.

De l’autre, le président américain ne cesse de répéter que les pays étrangers ont prospéré sur le dos des États-Unis, laissant présager que ce début de guerre commerciale ne constitue qu’un levier pour renégocier des accords. Donald Trump avait déjà agi ainsi lors de sa première arrivée à la Maison-Blanche avec la conclusion de l’Aceum (accord Canada-États-Unis-Mexique) en remplacement de l’Alena, l’accord de libre-échange avec le Mexique et le Canada, conclu sous la présidence de Bill Clinton.

Aussitôt déclenchée, la canonnade trumpienne a provoqué des tirs de barrage des pays visés. Le Canada va appliquer la même charge – 25 % – sur 155 milliards de dollars canadiens (102 milliards d’euros) de biens états-uniens. Première salve dès ce mardi 3 février : les prix du bourbon, des appareils ménagers comme des fruits en provenance du puissant voisin augmenteront. « Si le président Trump veut inaugurer un nouvel âge d’or pour les États-Unis, la meilleure voie est de s’associer avec le Canada, et non de nous punir », a lancé Justin Trudeau lors d’une conférence de presse au ton grave, presque dramatique, convoquant l’histoire commune des deux pays.

Même réaction du côté de la présidente mexicaine, Claudia Sheinbaum, qui a immédiatement annoncé « des mesures tarifaires et non tarifaires en défense des intérêts du Mexique », sans les détailler. L’économie mexicaine, dont 83 % des exportations partent chez le voisin américain (automobiles, ordinateurs, produits agricoles) et qui affiche un fort excédent commercial, est sans doute la plus encline à subir les conséquences de cette guerre qui commence. Raison pour laquelle la cheffe de l’État a laissé une porte entrouverte en proposant à son homologue états-unien « un groupe de travail avec nos meilleures équipes de sécurité et de santé publique » sur les questions de trafic de drogue et des migrations.

« Je vais discuter avec le premier ministre Trudeau demain matin, je vais également parler avec le Mexique demain matin, je ne m’attends à rien de grave. Nous avons mis des droits de douane car ils nous doivent beaucoup d’argent, je suis certain qu’ils paieront », a déclaré Donald Trump, dimanche, à la presse avant de quitter sa résidence de Mar-a-Lago, en Floride.

La troisième cible – la Chine – prendra des mesures « correspondantes pour protéger résolument » ses « droits et intérêts », a annoncé, dans un communiqué, le ministère chinois du Commerce. « Les guerres commerciales n’ont pas de vainqueur », a rappelé, de son côté, le ministère chinois des Affaires étrangères. C’est cette crainte que partage le Japon, pourtant un allié indéfectible des États-Unis. Le ministre des Finances japonais, Kastunobu Kato, s’est dit « profondément préoccupé par la façon dont ces droits de douane pourraient affecter l’économie mondiale ».

« Ce sera le nouvel âge d’or pour les États-Unis ! Est-ce que cela va faire souffrir ? Oui, peut-être. Et peut-être pas. Mais nous allons rendre sa grandeur à l’Amérique et cela vaudra le prix qu’il faudra payer », a de son côté écrit – en lettres capitales – Donald Trump sur son réseau Truth Social dimanche tout en continuant à multiplier les menaces. « Il n’a pas été donné à la Chine, il a été donné bêtement au Panama. Mais ils ont violé l’accord et nous allons le reprendre, ou quelque chose de très fort va se produire », a-t-il lâché le même jour à propos du canal de Panama où son secrétaire d’État Marco Rubio était en déplacement.C’est plus que la crainte qui domine dans de nombreux autres pays du monde. L’heure est à la stupéfaction alors que Donald Trump a fourbi sa deuxième arme : le gel de l’aide internationale. D’une simple signature, le locataire de la Maison-Blanche a suspendu tous les programmes d’aide étrangère des États-Unis pour une durée de quatre-vingt-dix jours. Seules l’aide alimentaire d’urgence et l’assistance militaire pour Israël et l’Égypte font exception. Le président républicain a affirmé dimanche que l’Agence américaine pour le développement (USAID), déjà l’objet de virulentes attaques d’Elon Musk, était « dirigée par des fous extrémistes » qu’il fallait « virer de là ».

Pendant trois mois, son administration va réexaminer l’ensemble du système d’aide internationale et sans doute le passer au tamis de la conditionnalité, calée sur l’agenda ultraréactionnaire trumpiste. Les conséquences sont déjà perceptibles, notamment sur le continent africain, où Pékin, vu comme un concurrent stratégique par Washington, pourrait, de manière paradoxale, profiter de ce désengagement, même s’il s’avère momentané. En Afrique de l’Est, certaines écoles financées par les États-Unis ont demandé aux enfants d’arrêter de venir.

En Ouganda, « l’absence de médicaments pendant plusieurs jours pour les patients atteints du VIH/sida peut entraîner la mort », explique à l’AFP Peter Waiswa, un membre du réseau d’aide humanitaire Compassion Connectors dans ce pays. Au Soudan du Sud, déjà touché par une épidémie de choléra, 3 000 personnes comptent sur l’aide américaine après avoir perdu leur maison dans des inondations. « Si la décision (…) n’est pas rapidement reconsidérée, il est fort possible que les gens commencent à mourir de faim et de maladies », redoute, auprès de l’AFP, James Akoon Akot, enseignant dans un orphelinat du pays.

Dans son discours inaugural de second mandat, le 20 janvier, Donald Trump avait promis de ne pas lancer de nouvelles guerres. Pas d’éviter de provoquer des morts dans des situations et événements qui, sans mobiliser l’armée, n’en auront pas moins des conséquences funestes.

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DeepSeek, un « moment Spoutnik » pour Washington ?

La percée de la startup spécialisée dans l’intelligence artificielle signe l’échec d’une stratégie américaine visant à priver la Chine des meilleurs processeurs. (Article publié dans l’Humanité du 30 janvier 2025.)

L’incrédulité puis l’incompréhension, et enfin la quasi-panique. Les élites – technologiques et politiques – des États-Unis sont passées par ces trois phases après le succès fulgurant de DeepSeek. Cette start-up chinoise a développé un modèle d’IA aux performances égales à celles des leaders OpenAI ou Google mais à un coût de développement largement inférieur. Pour résumer, Liang Wenfeng a damé le pion à des mastodontes américains du secteur et leurs armées d’ingénieurs.
Le jeune geek concurrence même la Silicon Valley sur le terrain du narratif cher aux « pionniers » de la Big Tech. En 2008, diplôme d’informatique en poche, il a préféré emménager dans un petit appartement de Chengdu (sorte de pendant du garage californien dans lequel semble commencer toute histoire technologique qui se respecte) afin de creuser son propre sillon dans l’IA plutôt que de prendre un joli salaire dans l’un des grands groupes chinois qui pullulent à Shanghai ou Shenzhen. Dix-sept ans plus tard, le voilà « roi » momentané du secteur le plus porteur de la tech.
Premier impact du succès de DeepSeek, lancée le 10 janvier : la chute libre des actions de Nvidia. L’entreprise californienne, dont les processeurs sont les plus utilisés pour entraîner les modèles d’IA, a perdu 590 milliards de dollars de capitalisation boursière, rien que ça. Les spécialistes du secteur discutent encore des raisons et de la portée de cette avancée technologique mais, dans les lieux de pouvoir, on a instantanément saisi ce qu’elle signifiait : l’échec d’un type de politique d’endiguement de la Chine.
Depuis plusieurs années, Washington tente de limiter l’accès de Pékin aux microprocesseurs les plus pointus. La firme taïwanaise TSMC, leader mondial des puces électroniques de haut niveau, a interdiction de les exporter vers la Chine. Quant à Nvidia, les processeurs qu’elle vend à la Chine sont limités à la moitié de leur potentiel de puissance et de calcul.
Malgré cet embargo « soft », la Chine vient, via sa petite start-up, de marquer un point dans la grande bataille technologique et économique qui l’oppose aux États-Unis. « Les contrôles ont forcé les chercheurs chinois à faire preuve de créativité en utilisant un large éventail d’outils disponibles gratuitement sur Internet », explique le New York Times. Certains observateurs parlent même de « moment Spoutnik ».
La première mise en orbite d’un engin, réalisée par les Soviétiques en 1957, avait sidéré la puissance américaine, qui pensait encore disposer d’un avantage concurrentiel dans la conquête spatiale. Un « Pearl Harbor technologique », estimait alors le New York Times. On connaît la suite : le plan annoncé par John Fitzgerald Kennedy en 1961 qui aboutira aux premiers pas de l’homme – américain, en l’occurrence – sur la Lune.
Autre temps, autre rivalité stratégique. Donald Trump s’est pour l’instant contenté de voir dans la réussite de DeepSeek un « avertissement » pour les États-Unis. Une réaction assez « neutre » au regard des enjeux colossaux qui peut laisser penser que les élites américaines, prises au dépourvu, ne disposent pas encore de la « martingale » pour contrer cette percée du rival désigné.

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Trump la menace, de retour au pouvoir

Dans son discours d’investiture, le nouveau président a mobilisé tout le registre d’un nationalisme exacerbé, d’une rhétorique quasi-messianique à des premières mesures hostiles pour le Mexique (urgence nationale à la frontière) et la Chine (droits de douanes). (Article publié dans l’Humanité du 21 janvier 2025.)

La base Maga (Make America Great Again) ne manquera pas d’y voir un signe du ciel. Pour la première fois depuis 1985, la prestation de serment d’un président américain a dû se dérouler dans l’enceinte même du Capitole, en raison du grand froid qui régnait sur Washington.
Le hasard des conditions météorologiques vient donc placer Donald Trump aux côtés de Ronald Reagan, dans la catégorie des « présidents rapatriés au chaud ». Cette même base espère que le 47e président rejoindra le 40e au panthéon des saints patrons de la réaction. C’est la promesse faite par le milliardaire durant sa campagne : imposer à la société une cure réactionnaire à la société, à l’État fédéral et à la diplomatie, les remodeler selon les standards oligarchiques, nativistes, unilatéralistes et patriarcaux.
Brochette de milliardaires et réactionnaires
Cette nouvelle « révolution conservatrice » a commencé en mots, hier, lors d’un discours de Donald Trump prononcé devant un parterre d’invités d’honneur dont la composition en disait déjà long sur la nature du projet. Se sont pressés dans la capitale fédérale les administrateurs de l’internationale réactionnaire (Javier Milei, Giorgia Meloni et Nayib Bukele) comme les milliardaires les plus en vue (de Rupert Murdoch, le magnat des médias, à Bernard Arnault, PDG de LVMH, en passant par Jeff Bezos ou Mark Zuckerberg, qui vient de faire allégeance au nouveau pouvoir trumpiste).
Les PDG des principales multinationales américaines ont payé de leur personne, mais aussi des deniers de leurs entreprises. Le comité chargé de la cérémonie d’inauguration (bals, réceptions, défilés, dîners et autres événements) a collecté un montant record de 170 millions de dollars. Google, Meta, Microsoft, Boeing, Goldman Sachs, entre autres, ont donné 1 million de dollars chacun pour l’événement.
Condensé de son discours type de campagne électorale, excessif et hyperbolique sur la forme, nationaliste et quasi messianique sur le fond, le texte, prononcé d’une voix monocorde, a donné le ton de ce début de second mandat. « Dès cet instant, le déclin de l’Amérique prend fin », a décrété Donald Trump, annonçant le début « d’un nouvel âge d’or », symbolisé par des premières mesures annoncées.
Un ton messianique et des mesures nationalistes
Priorité de sa campagne et de ce début de mandat, la question migratoire a fait l’objet de la première mesure : l’urgence nationale à la frontière sud est déclarée, ce qui lui permettra de mobiliser l’armée tandis que les cartels sont désormais inscrits sur la liste des organisations terroristes et qu’une loi de 1798 est invoquée pour mobiliser tous les moyens sécuritaires contre les gangs.
Une urgence énergétique nationale est également déclarée, justifiant les premiers décrets pris en la matière : nouvelles autorisations de forage en mer, fin du crédit d’impôt pour les véhicules électriques, arrêt des dépenses liées aux politiques climatiques de Joe Biden et surtout, retrait, pour la seconde fois, des accords de Paris.
Quant aux droits de douane, ils sont annoncés mais non accompagnés de chiffres précis qui devraient venir dans les jours qui viennent. Le virilisme nationaliste dont le plus vieux président en exercice est coutumier s’est incarné dans du symbolisme (rebaptiser le golfe du Mexique en golfe d’Amérique), dans une projection à la façon Kennedy (« planter la bannière étoilée sur Mars ») et une menace évidente (« nous allons reprendre le canal de Panama »).
En ce jour honorant la mémoire de Martin Luther King, Donald Trump, sans vergogne, a promis de « réaliser son rêve ». Dans l’un des premiers décrets qu’il devait signer, il s’apprêtait pourtant à rayer d’un trait de plume les politiques développées pendant le mandat de Joe Biden contre les discriminations visant à assurer des mesures de « diversité, d’équité et d’inclusion » dans les agences fédérales.
« J’ai été sauvé par Dieu pour rendre sa grandeur à l’Amérique », a encore prétendu l’instigateur de l’assaut du Capitole, le 6 janvier 2021, qui a lancé hier, depuis le même endroit, une autre offensive, contre les « ennemis », intérieurs et extérieurs.

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Convention démocrate, jour 4 : Kamala Harris dans les pas de Barack Obama ?

Dans son premier discours de candidate officielle du parti démocrate, la vice-présidente a prêché l’unité dans un pays ultra-polarisé. Un choix qu’avait déjà fait Barack Obama et qui l’avait condamné à l’impuissance. (Article publié dans l’Humanité du 23 août 2024.)

Au terme d’une convention réglée comme du papier à musique, Kamala Harris a accepté la nomination du parti démocrate et délivré son premier discours de candidate officielle. Loi du genre : ce dernier a articulé son parcours et sa vision du pays. On connaissait le premier, assez moins la seconde.

Kamala Harris a longuement redéroulé son histoire personnelle et le rôle qu’a joué sa mère aujourd’hui décédée, Shyamala, immigrante indienne devenue oncologue. Elle a de nouveau évoqué l’une des raisons pour lesquelles elle avait décidé de devenir procureur alors qu’elle était encore au lycée : l’abus sexuel subi par sa meilleure amie de la part de son beau-père.

Quant à son projet politique, elle a commencé à le dessiner à partir de son bilan de procureure (d’abord de San Francisco puis de l’État de Californie) qui a « défendu les femmes et les enfants contre les prédateurs qui les maltraitaient » comme « les anciens combattants et les étudiants qui se faisaient escroquer par les grandes universités à but lucratif » et s’est « attaqué aux grandes banques » en faisant débloquer « 20 milliards de dollars pour les familles de la classe moyenne menacées de saisie ».

Mais quid de la suite de cette élection qu’elle présente comme « l’une des plus importantes dans la vie de notre nation » ? Après une charge contre Donald Trump, le bilan de son premier mandat et ses promesses, la vice-présidente a multiplié les généralités sans propositions concrètes hormis « un plan de réduction des impôts qui profitera à 100 millions d’Américains. »

Sans jamais évoquer le niveau des inégalités sociales, au plus haut depuis les années 1920 soit avant les politiques redistributrices du New Deal de Franklin Delano Roosevelt, Kamala Harris s’est engagée à favoriser « une économie de l’opportunité, une économie de l’opportunité où chacun a la possibilité d’être compétitif et de réussir ». La formule, aux relents méritocratiques voire néolibéraux, n’a pas été accompagnée de mesures concrètes.

Peut-être faut-il chercher l’épine dorsale de son discours dans la partie où elle s’engage à être « une présidente qui nous unira autour de nos plus hautes aspirations », ajoutant : « Nous avons bien plus en commun que ce qui nous sépare. » Ce message relève de la figure imposée. On imagine mal un candidat déclarant au pupitre d’une convention qu’il va élargir les divisions du pays, même si, de manière subliminale, c’est ce que fait Donald Trump.

Mais ces formules en disent certainement plus sur la stratégie des démocrates qu’elles ne peuvent en donner l’impression. Leur utilisation rappelle le discours de Barack Obama, alors jeune sénateur, lors de la convention démocrate en 2004, marquant les esprits en affirmant qu’il n’y avait « pas une Amérique démocrate et une Amérique républicaine et une Amérique libérale et une Amérique conservatrice, mais les États-Unis d’Amérique. »

Cette assertion était factuellement fausse dans un pays déjà polarisé. Elle l’est encore plus aujourd’hui alors que le processus de divisions idéologiques et politiques s’est accéléré. En arrivant à la Maison-Blanche, Barack Obama avait fait de cette recherche d’unité sa boussole, renonçant à sa promesse de campagne d’un système public de protection sociale pour entrer dans des négociations avec les républicains d’où est sortie la proposition bancale de l’Obamacare (renoncement à la création d’un système public, obligation pour les compagnies privées d’assurer tout le monde et obligation pour les Américains de s’assurer).

En cherchant un terrain d’entente avec des républicains qui n’en voulaient pas, le premier président noir de l’histoire du pays s’était condamné à l’impuissance. Kamala Harris empruntera-t-elle le même chemin ou a-t-elle juste momentanément cédé à une figure de style ?

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