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Un nouveau chapitre du « roman noir » de l’affaire Epstein

La divulgation partielle et partiale des documents en possession du ministère de la Justice n’a fait qu’alimenter la suspicion et le complotisme. (Article publié dans l’Humanité du 5 février 2026.)

Avec la publication la semaine dernière de 3 millions de documents, l’administration Trump s’estime quitte avec le dossier Epstein. « Je pense qu’il est temps pour le pays de passer peut-être à autre chose, comme le système de santé ou quelque chose qui importe aux gens », a décrété le président états-unien. Il semblerait plutôt que les zones d’ombre qui planent toujours sur le tentaculaire dossier alimentent la diffusion du poison lent de la suspicion.

Une publication tronquée

Les termes de la loi – l’Epstein Files Transparency Act – adoptée à une quasi-unanimité (427 pour, 1 contre et 6 abstentions) par le Congrès en novembre 2025 étaient on ne peut plus clairs. Obligation est faite à la ministre de la Justice, Pam Bondi, une ancienne avocate de Donald Trump, de rendre publics tous les documents en possession de son ministère. Elle contient également une « clause anti-réputation » : aucune information ne peut être masquée ou retenue dans le but d’éviter l’embarras ou l’atteinte à la réputation d’une personnalité publique, d’un fonctionnaire ou d’un dignitaire étranger. Le ministère de la Justice s’est-il conformé à cette loi ? La réponse est simple : non. L’ensemble des documents à la disposition des autorités fédérales n’ont pas été dévoilés, comme l’a reconnu et assumé le ministre adjoint de la Justice, Todd Blanche, également un ancien avocat de Donald Trump. Il reste donc 2,5 millions de documents, assurément les plus sensibles, soustraits à l’attention publique. Les arguments de l’administration Trump semblent pour le moins spécieux. Todd Blanche a justifié cette décision par le respect des obligations légales (protection judiciaire, enquêtes en cours) tout en déclarant qu’aucune poursuite judiciaire ne pourra être lancée sur la base des éléments jusqu’ici révélés. Il a également mis en avant la nécessité de protéger l’identité et la vie privée des victimes alors que le ministère de la Justice n’a de toute évidence pas fait son travail dans la partie des documents rendue publique.

C’est le New York Times qui a appelé ce même ministère pour lui signaler que les visages de jeunes femmes – potentiellement des adolescentes – n’avaient pas été floutés sur des clichés où elles apparaissent nues. Les noms d’une centaine de victimes ont également été jetés en pâture par défaut de caviardage avant leur retrait à la suite de l’intervention de ces mêmes victimes.

Comment réagira le Congrès face à une contravention évidente à une loi qu’il a lui-même votée ? Les républicains semblent pour l’instant dans le même état d’esprit que Donald Trump : considérer l’affaire comme close et passer par pertes et profits les documents restés dans l’ombre.

La mise à nu d’un cercle des puissants

Ce qui a été projeté dans la lumière révèle plus qu’une simple liste de proches ou suspects : il s’agit quasiment d’un « Who’s Who » international où l’on retrouve des milliardaires, des têtes couronnées, des anciens et actuels ministres, des responsables politiques encore en poste, avec Jeffrey Epstein, retrouvé pendu dans sa prison en 2019, comme grand ordonnateur.

À Londres, Peter Mandelson, ancien ministre travailliste, se voit contraint de quitter la Chambre des lords. À Paris, Caroline Lang a démissionné du Syndicat des producteurs indépendants tandis que son père, Jack, plaide la « naïveté ». À Bratislava, l’ancien ministre des Affaires étrangères Miroslav Lajcak a été forcé de présenter sa démission de son poste de conseiller du premier ministre, Robert Fico. Aux États-Unis, en revanche, rien. Elon Musk prétend toujours avoir refusé les propositions de Jeffrey Epstein alors qu’un échange de mails établit clairement qu’il a au contraire sollicité une visite sur l’île maudite. Howard Lutnick demeure secrétaire au Commerce. Et Sergey Brin se prévaut encore de la confiance du conseil d’administration de Google.

L’aspect le plus stupéfiant réside moins dans cette liste clinquante de noms que dans la temporalité de leurs rapports avec Jeffrey Epstein. Tous ont continué à entretenir correspondances, amitiés ou relations d’affaires alors que l’ancien golden boy de Wall Street avait été condamné et inscrit dans le fichier des délinquants sexuels depuis 2008. Tous savaient pour le « Lolita Express », le nom de l’avion, et l’existence d’une île en forme d’enfer pédocriminel. Comme le souligne un article du webzine français Frustration, « les ramifications autour d’Epstein montrent l’existence d’une véritable internationale bourgeoise de la défense des criminels et, potentiellement, une internationale de la violence sexuelle envers les femmes et les enfants ».

Le renforcement de la suspicion

La combinaison des révélations – partielles mais réelles – et de la dissimulation d’une partie des Epstein files ne peut produire que l’effet contraire à celui recherché par la loi. Au sentiment de transparence se substitue, jour après jour, une impression de dissimulation volontaire. Quels effets politiques cela peut-il produire à court et moyen terme ?

Donald Trump, dont le nom est cité à plus de 4 500 reprises mais sans aucune preuve concrète, passe apparemment entre les gouttes. En l’état, davantage que Bill Clinton, contraint de venir témoigner devant une commission du Congrès. Pourtant, la base Maga (« Make America Great Again »), très sensible sur le sujet, ne peut que se sentir flouée, voire trahie. Les informations sur la proximité entre Jeffrey Epstein et Steve Bannon, l’ancien conseiller de Donald Trump et théoricien de l’insurrection populiste, pourraient avoir un effet de bombe à fragmentation. « Steve Bannon prétend mener un mouvement contre une élite décadente et sans frontières. Or, selon des messages et des courriels récemment rendus publics, ce mouvement dépendait fortement de l’élite la plus décadente et la plus sans frontières qui soit : Jeffrey Epstein », met en relief le magazine marxiste états-unien Jacobin.

Le flou, volontairement entretenu par l’administration Trump, nourrit le complotisme (un « complot » russe est ainsi évoqué ici et là). La diffusion des Epstein files devait épuiser le sujet. Leur divulgation partielle et partiale ne fait qu’ouvrir un nouveau chapitre de ce « roman noir ». 

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Donald Trump, l’homme des défaites électorales

L’impopularité record de l’hôte de la Maison Blanche se transforme en plomb pour tous ceux qui portent les couleurs républicaines. Les élections de mi-mandat s’annoncent catastrophiques pour le parti au pouvoir. (Article publié dans l’Humanité du 3 février 2026).

De martingale à mistigri ? Donald Trump a soudé son camp en prouvant qu’un candidat du Parti républicain pouvait encore remporter une élection présidentielle, y compris en gagnant le vote populaire et pas seulement le nombre de grands électeurs (2024), dans un pays où les évolutions démographiques semblaient favoriser les démocrates. Depuis son retour à la Maison-Blanche, il est plutôt celui par qui la défaite arrive. Subir un vote sanction lors d’élections intermédiaires est certes un classique pour les partis au pouvoir. Pourtant la série de revers enregistrée par le Parti républicain ainsi que son ampleur révèlent un rejet inédit.

L’élection pour un siège de sénateur d’État au Texas n’a pas échappé à la règle. Dans ce fief républicain, Taylor Rehmet, mécanicien dans une usine Lockeed Martin et responsable syndical, a battu la candidate républicaine par une marge de 14 points (57-43), là où Donald Trump avait devancé Kamala Harris de 17 points (58-41). « Je ne suis pas impliqué là-dedans. C’est une élection locale au Texas », a tenté de se défausser Donald Trump, qui avait pourtant apporté son soutien à Leigh Wambsganss, la candidate du GOP (Grand Old Party, surnom du Parti républicain) qu’il avait décrite comme une « alliée incroyable ». Le Parti républicain avait d’ailleurs investi 2 millions de dollars dans cette « élection locale », soit 20 fois plus que le Parti démocrate. Efforts massifs mais vains. Dans un scrutin à la faible participation, c’est le différentiel de mobilisation qui a fait pencher la balance. Avec 54 000 voix, Taylor Rehmet a retrouvé un tiers des suffrages qui s’étaient portés lors de l’élection présidentielle sur Kamala Harris, tandis qu’avec 40 000 voix Leigh Wambsganss atteint péniblement 17 % du score de Donald Trump.

C’est le même scénario qui se joue depuis le retour de ce dernier à la Maison-Blanche. 2025 a été catastrophique pour les républicains. Ils ont perdu les deux élections les plus visibles de l’année – les postes de gouverneur en Virginie et dans le New Jersey –, dans deux États certes traditionnellement démocrates. Mais le reflux a également touché leurs bastions : dans l’Iowa et le Mississippi, deux États très ancrés à droite, les républicains ont perdu leur super-majorité. Au total, les démocrates ont fait basculer 25 sièges de législateurs d’État.

2026 commence sous les mêmes auspices, avec des élections de mi-mandat qui s’annoncent catastrophiques pour les républicains. À la Chambre des représentants, leur majorité ne tient déjà plus qu’à un seul siège. L’impopularité record de Donald Trump se transforme en plomb pour tous ceux qui portent les couleurs républicaines. Il faut reconnaître au milliardaire la lucidité d’avoir vu arriver la vague sanction. Raison pour laquelle il a poussé les élus républicains à procéder en urgence à des redécoupages électoraux, qui ont traditionnellement lieu après les résultats des recensements réalisés tous les dix ans (le prochain est prévu en 2030). Au Texas, dans l’Ohio et en Caroline du Nord, le « charcutage » permettrait au camp présidentiel de récupérer une dizaine de sièges. Mais les démocrates ont contre-attaqué dans un certain nombre d’États, à commencer par la Californie, le plus peuplé du pays, s’assurant un surplus de 8 à 10 sièges. Match nul, de ce point de vue. Mais les sondages indiquent une large avance – autour de 5 points – des démocrates sur les républicains, qui s’avérerait suffisante pour faire basculer la Chambre des représentants, pas forcément le Sénat.

La Maison-Blanche a longtemps compté sur le discrédit – bien réel, par ailleurs – qui frappe le Parti démocrate pour échapper à une lourde défaite. Les enquêtes d’opinion soulignent l’establishment démocrate est impopulaire, d’abord aux yeux de son propre électorat. Malgré sa colère, ce dernier aura tendance à se mobiliser pour infliger une déroute à Donald Trump tout en privilégiant souvent des candidats « outsiders ».

Taylor Rehmet a ainsi mené une campagne de contenu – principalement en faveur de l’éducation publique – tout en affirmant ne pas aimer les labels partidaires et être « vraiment fatigué de l’esprit partisan ». Pour la base démocrate, ce genre de profil revêt un double avantage : il permet de sanctionner les républicains tout en faisant évoluer le curseur au sein du Parti démocrate. Dans le Maine, c’est ainsi un ostréiculteur de 41 ans, Graham Platner, qui fait la course en tête de la primaire démocrate face à la gouverneure de 79 ans, Janet Mills, pour affronter la sortante républicaine de 74 ans, Susan Collins.

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Minneapolis : Donald Trump obligé de lâcher un peu de lest

La situation créée par le meurtre d’Alex Pretti après celui de Renee Good était devenue ingérable pour l’hôte de la Maison Blanche. Il a décidé d’un léger repli tactique en attendant le prochain assaut. (Article publié dans l’Humanité du 28 janvier 2026.)

À la Maison Blanche, le compteur qui mesure la radioactivité politique s’est manifestement affolé. La combinaison du meurtre d’Alex Pretti après celui de Renee Good, des mensonges éhontés des responsables fédéraux (de Greg Bovino, le commandant en chef de l’opération Metro Surge à la ministre de la Sécurité intérieure, Kristi Noem), de la publication de nombreuses vidéos qui les exposaient, du maintien de la forte mobilisation des habitants de Minneapolis, des sondages en chute libre, d’un début de grogne chez les élus républicains et de la perspective d’un nouveau « shutdown » (fermeture des services de l’État) par refus des sénateurs démocrates de voter une rallonge budgétaire à la police de l’immigration (ICE) a déplacé les aiguilles de la dangerosité dans la zone rouge pour Donald Trump.

Cela faisait beaucoup trop pour poursuivre sur la même trajectoire. Les derniers éléments dévoilés sur cette affaire n’arrangent pas son cas. Un rapport préliminaire émis par le bureau de surveillance interne des douanes (DHS), envoyé mardi 27 janvier aux membres du Congrès, confirme qu’Alex Pretti a été abattu par deux agents de l’ICE. Si l’enquête – une chronologie détaillée des événements – confirme que le civil a résisté à son arrestation, elle met un terme au récit en vigueur au sein de l’administration trumpienne : aucun élément ne confirme qu’Alex Pretti ait brandi une arme.

Avant même la publication de ce rapport, le président des États-Unis avait déjà décidé de temporiser et de ne pas suivre la ligne de défense suicidaire de l’axe Bovino/Noem. Celui-ci avait fait porter la responsabilité de sa propre mort à Alex Pretti, le présentant comme un « terroriste de l’intérieur » qui s’était rué « arme à la main » sur les agents fédéraux pour « faire le plus de dommage possible » et un « massacre ». Interrogé sur CNN, Greg Bovino osait même affirmer que les agents fédéraux étaient les « victimes » de ce drame.

Selon la porte-parole de la Maison Blanche, Karoline Leavitt, Donald Trump « ne veut pas voir de gens blessés ou tués dans les rues » et a qualifié la mort de cet infirmier de 37 ans de « tragédie », néanmoins considérée comme étant le « résultat de la résistance délibérée et hostile » des responsables démocrates locaux. Le président nationaliste, qui a déclenché la fureur en lançant les forces fédérales à l’assaut de Minneapolis, a dit avoir eu une « très bonne » conversation téléphonique avec le maire de la ville Jacob Frey ainsi qu’un échange avec le gouverneur Tim Walz, ancien colistier de Kamala Harris.

Stephen Miller, très influent et très radical conseiller de Donald Trump, a de son côté viré de version au vu des déclarations de son supérieur. Après avoir d’abord traité Alex Pretti d’« assassin en puissance », le conseiller à la sécurité intérieur a finalement déclaré, mardi, que sa mort pouvait résulter d’un manquement au protocole. « Nous examinons pourquoi l’équipe de la police de protection des frontières (CBP) pourrait ne pas avoir suivi le protocole », a-t-il affirmé dans une déclaration transmise à l’Agence France-Presse (AFP).

Donald Trump a également décidé de confier la direction des opérations fédérales à Minneapolis à Tom Homan. Le « tsar des frontières » et responsable de « la plus grande opération d’expulsions de l’Histoire » rendra « directement compte » à Donald Trump lui-même. Greg Bovino qui était devenu le visage brutal et fascistoïde de la mise sous siège de Minneapolis est donc « exfiltré ». Il a quitté la ville. A-t-il été démis de ses fonctions, comme l’affirme le magazine The Atlantic ? L’administration Trump dément.

Ces changements de ton et de personnes conduiront-ils pour autant à une modification de la stratégie ? Selon le maire Jacob Frey, des agents déployés devaient commencer à quitter les lieux dès mardi. « Je continuerai à lutter pour que le reste (des agents) impliqués dans cette opération s’en aille » aussi, a-t-il écrit dans un message sur X. Quelle proportion des 3 000 agents déployés va-t-elle partir ? Une poignée accompagnant Greg Bovino ou une frange plus substantielle ? En tout cas, rien dans la communication de la maison Blanche n’indique une volonté de retrait immédiat de ce qui est vécu par la majorité des habitants de Minneapolis comme une armée d’occupation ni de modifier substantiellement son approche sur la question migratoire.

Donald Trump exige toujours que les autorités locales coopèrent avec les agences fédérales chargées de l’immigration. Cela équivaudrait pour les élus démocrates à renoncer au statut de « ville sanctuaire », adopté en 2003. L’ordonnance votée cette année-là par le conseil municipal stipule que les employés de la ville (y compris la police) ont l’interdiction de demander à une personne son statut migratoire, sauf si cela est directement pertinent pour une enquête criminelle ou requis par la loi. L’objectif est de garantir que tous les résidents, quel que soit leur statut, puissent appeler les secours, signaler un crime ou inscrire leurs enfants à l’école sans craindre d’être expulsés. Le mouvement « sanctuaire » aux États-Unis compte douze États, plus de 180 villes et 400 comtés. De Los Angeles à Chicago, en passant par Portland et Minneapolis, les raids massifs de l’ICE et l’envoi de la garde nationale visent à briser les reins de cette résistance, qui impliquent également les citoyens.

Malgré d’énormes moyens déployés et des coups portés, la Maison Blanche ne peut que constater son échec opérationnel qu’accompagne une impopularité record sur une thématique pourtant chère au monde MAGA (« Make America Great Again » ). Pour Donald Trump, c’est l’heure d’un relatif repli tactique. En attendant le prochain assaut.

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A Davos, Trump en shérif contrarié

Face au gotha économique et politique mondial, le président a réitéré sa visée impérialiste et sa volonté de s’emparer du Groenland, mais a dû reculer sur l’emploi de la force militaire. (Article publié dans l’Humanité du 22 janvier 2026.)

L’Empire a parfois des problèmes de maintenance. Donald Trump a dû changer d’avion pour se rendre à Davos (Suisse) à la suite d’un « problème électrique mineur ». Le nouveau shérif autoproclamé est malgré tout arrivé dans les temps, mercredi 21 janvier, pour prononcer un discours annoncé en forme de duel avec le monde entier, invité à se soumettre à la « seule puissance » mondiale. « Quand l’Amérique grandit, le monde entier grandit. Quand l’Amérique va mal, le reste du monde va mal », a déclaré Donald Trump dès le début de son long discours au Forum économique mondial, fidèle à ce nouvel impérialisme totalement décomplexé qui veut mettre le Venezuela au pas, le Groenland dans son giron (lire page 5) et projette de créer une sorte d’ONU parallèle avec le « conseil de la paix » (lire page 4). S’il a réitéré sa volonté de s’emparer du Groenland pour des raisons de sécurité nationale, le président états-unien a cependant dû opérer un repli tactique.

« Seuls les États-Unis peuvent protéger cette terre gigantesque, ce morceau colossal de glace, le développer, l’améliorer et faire en sorte qu’il soit bénéfique pour l’Europe et sûr pour l’Europe et bon pour nous. Et c’est pourquoi je demande l’ouverture de négociations immédiates afin de discuter à nouveau de l’acquisition du Groenland par les États-Unis », a-t-il lancé en guise d’ultimatum, tout en retirant de la table l’option militaire qui crispait le reste du monde : « Je n’en ai pas besoin. Je ne veux pas le faire. » Politiquement, le terrain est sans doute trop instable pour Donald Trump dans son propre pays : selon les sondages, 90 % des États-Uniens sont opposés à cette prise par la force, tandis que certains sénateurs républicains ont prévenu la Maison-Blanche qu’ils voteraient une résolution donnant au seul Congrès le monopole de la décision.

Même si la méthode a été – momentanément ? – adaptée, la cohérence de fond demeure, confirmant ce qu’avait mis en lumière le premier ministre canadien, Mark Carney. « Soyons clairs : nous sommes au cœur d’une rupture, et non d’une transition », avait-il déclaré, appelant à « cesser d’invoquer l’ordre international fondé sur des règles comme s’il fonctionnait encore ». En d’autres mots : l’architecture de 1945 est en train de s’écrouler, par l’action du pays qui en avait été l’un des principaux concepteurs. Marco Rubio, le secrétaire d’État, l’annonçait lors de son audition de confirmation devant le Sénat : « L’ordre mondial d’après-guerre n’est pas seulement obsolète, il est désormais une arme utilisée contre nous. » Dans un monde où la Chine et le « Sud global » ont émergé et où les pays ont tendance à privilégier leurs intérêts sur leur supposé alignement, le multilatéralisme est analysé par une partie des élites à Washington comme des freins, voire des obstacles au maintien de l’hégémonie états-unienne.

Un libre-échange unilatéral

De fait, la coopération et la décision partagée – même dans un cadre multilatéraliste qui s’avère imparfait – diluent la capacité du pays le plus puissant de la planète. La restauration d’une autorité contestée par la marche du monde passe donc par l’isolement des acteurs et la négociation bilatérale. Les États-Unis jouent de leur avantage productif massif – un quart du PIB mondial, exactement la même proportion qu’en 1980 – pour soumettre partenaires comme concurrents, ouvrant une période où, selon le premier ministre canadien, Mark Carney, encore lui, « les plus puissants poursuivent leurs intérêts en utilisant l’intégration économique comme instrument de coercition ».

Sur le plan économique, la guerre des droits de douane vise à imposer une forme unilatéraliste du libre-échange avec des barrières tarifaires pour les produits du monde importés aux États-Unis, mais aucune pour les biens et services « made in USA ». Sur le plan diplomatique, cette même puissance économique est utilisée pour soumettre les récalcitrants. Des taxes prohibitives de 50 % ont été imposées à l’Inde, car elle achetait du pétrole russe. Donald Trump menace actuellement l’Europe d’une surtaxe de 10 % si elle continue à s’opposer à son entreprise de prédation du Groenland. Toujours dans le même esprit, un impôt à l’importation de 200 % pourrait frapper les vins et champagnes français si Emmanuel Macron persiste à ne pas vouloir siéger au sein du « conseil de la paix ».

« Un monde de puissance brute »

Si l’« hémisphère occidental » (les Amériques) constitue le premier terrain d’application de ces ambitions impérialistes, « dont le ressort est autant la mise en place d’un espace vital que la volonté d’exploiter des terres et des ressources », rappelait la chercheuse Marie-Cécile Naves dans l’Humanité le 19 janvier, l’Europe représente, à ce stade de leur déploiement, l’enjeu central.

Depuis le discours de J. D. Vance à Munich, en avril 2025, on sait que l’administration Trump considère l’Union européenne comme « l’homme malade » de la géopolitique mondiale. Le document de la nouvelle stratégie de sécurité nationale, rendu public en décembre dernier, adopte le même ton de procureur en évoquant un « effacement civilisationnel »« Parmi les problèmes plus importants auxquels l’Europe est confrontée, citons les activités de l’Union européenne et d’autres organismes transnationaux qui sapent la liberté politique et la souveraineté, les politiques migratoires qui transforment le continent et créent des conflits, la censure de la liberté d’expression et la répression de l’opposition politique, l’effondrement des taux de natalité et la perte des identités nationales et de la confiance en soi », peut-on y lire. En résumé, l’Europe est stigmatisée pour ne pas porter la même vision du « free speech » et du suprémacisme blanc que la Maison-Blanche. Son « déclin économique », relatif (réel puisqu’elle représente désormais 17 % du PIB mondial contre 28 % en 1980), la rend moins « intéressante » dans le cadre du rapport de force mondial. L’Europe serait devenue « méconnaissable » et ne « va pas dans la bonne direction », a répété Donald Trump, mercredi.

Comment se positionnera le Vieux Continent face à cette défiance stratégique ? Sur ce sujet, comme sur tant d’autres, la division règne. Le chancelier allemand, Friedrich Merz, comme la première ministre italienne, Giorgia Meloni, tentent de temporiser, comme ils l’avaient déjà fait, l’été dernier, en poussant à céder aux diktats douaniers de Donald Trump. Ils avaient alors trouvé un relais en Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission. Mais cette dernière se montre désormais adepte d’une rhétorique plus ferme. Selon elle, l’UE doit abandonner « sa prudence traditionnelle » dans un « monde de puissance brute ». Ce propos fait écho à celui d’Emmanuel Macron, toujours à Davos, qui a appelé ses partenaires européens à l’utilisation d’outils « très puissants » pour contrer l’offensive trumpiste, qui « vise ouvertement à affaiblir et subordonner l’Europe ».

Le Canada a acté la rupture

Parmi ceux-ci figurent des contre-sanctions ciblant 93 milliards d’euros de produits états-uniens, qui pourraient être effectives dès le 6 février. Ce jeudi 22 janvier en soirée, les Vingt-Sept vont également discuter, lors d’un sommet extraordinaire à Bruxelles, du déclenchement d’un instrument anticoercition, le fameux « bazooka », qui permettrait de bloquer les investissements américains, de lever l’application de leurs brevets et droits de propriété intellectuelle et de réduire leurs importations ou d’empêcher l’accès à des marchés publics. De son côté, le Parlement européen a voté le gel du processus de ratification de l’accord commercial conclu en juillet dernier avec les États-Unis. Le renoncement officiel de Donald Trump à l’aventure militaire pour « ce bout de glace » modifiera-t-il le positionnement de certains des États membres ? Ou ceux-ci garderont-ils à l’esprit que le cap impérialiste demeure ?

Le Canada, deuxième partenaire économique des États-Unis, a, lui, acté la rupture et conclu avec la Chine un nouveau partenariat stratégique, concrétisé dans un premier accord économique. Ottawa va accepter l’entrée de 49 000 véhicules électriques chinois par an avec un droit de douane préférentiel de 6,1 %, contre 100 % actuellement, tandis que Pékin réduit ses taxes sur le canola, cette variété de colza dont le Canada est le premier exportateur mondial, et les supprime sur le homard, le crabe et les pois. Comme le soulignait récemment le Financial Times, la bible des milieux d’affaires, « Trump rend le monde amoureux de la Chine ». La marche de l’Empire a parfois ses contradictions.

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L’Amérique martyrisée et pas encore libérée de Trump

Si le président nationaliste bat des records d’impopularité, il n’en déroule pas moins son projet de « révolution réactionnaire ». (Article publié dans l’Humanité du 20 janvier 2026.)

Donald Trump est le plus impopulaire des présidents après un an de mandat. En douze mois, il est néanmoins l’un des hôtes de la Maison-Blanche qui a le plus avancé dans la mise en œuvre de son projet et il dispose de tous les leviers pour poursuivre sa « révolution réactionnaire ».

« Il y a deux choses à propos de l’année écoulée qui peuvent être vraies en même temps, résume Simon Rosenberg, un stratège démocrate. La première est que Trump a causé plus de dégâts au pays que je ne l’aurais imaginé. La seconde est qu’il a été rejeté par le peuple américain d’une manière tout aussi inattendue»

Ce paradoxe dessine un pays réfractaire mais martyrisé, dont les anticorps n’ont pas totalement disparu, comme le prouvent les mobilisations citoyennes contre les descentes de la police de l’immigration (lire page 4), et qui échoue pour l’instant à enrayer la machine infernale.

En revenant à la Maison-Blanche le 20 janvier 2025, le milliardaire disposait d’un plan de bataille élaboré et précis : le « Projet 2025 » de la Fondation Heritage. Pendant la campagne, le candidat républicain avait tenté de s’en démarquer, le contenu du document apparaissant comme trop « extrême » pour s’attirer les faveurs d’une majorité de l’électorat. À peine entré en fonctions, il a déployé les cartes des offensives sur le bureau Ovale et sonné la charge.

« Sur le plan intérieur, l’agenda se déroule à peu près comme prévu, à savoir la dérégulation de l’économie et la baisse des impôts des plus aisés (ce qui satisfait l’électorat républicain traditionnel), mais aussi la remise en cause de l’État de droit (droit à la santé, droit du sol, droit à l’éducation, égalité raciale, égalité de genre, etc.) », détaille pour l’Humanité Marie-Cécile Naves, directrice de recherches à l’Iris.

Donald Trump a tenu presque toutes ses promesses de campagne, sauf la principale – redonner du pouvoir d’achat aux Américains. Il a lancé « la plus grande opération d’expulsions de l’histoire »transformant l’ICE, la police de l’immigration, en garde prétorienne de la suprématie blanche, au point que Joe Rogan, le podcasteur le plus populaire du pays et soutien de Trump en 2024, la compare à la Gestapo. En douze mois, le pays a perdu 1 million d’immigrés, expulsés ou partis d’eux-mêmes par l’effet de terreur. Trump a satisfait ses plus fidèles soutiens de campagne, présents au premier rang lors de la cérémonie d’investiture – les oligarques – en faisant voter une réduction massive d’impôts en leur faveur. Sa « grande et belle loi », votée en juillet 2025, accorde aux classes supérieures 4 450 milliards de dollars d’allégements fiscaux sur dix ans. « Trump ne prétend même plus être le champion des travailleurs, relève au passage Simon Rosenberg. Il est passé du statut de protecteur de la tribu blanche à celui de protecteur d’une centaine d’oligarques américains, et c’est l’une des raisons pour lesquelles sa politique ne fonctionne pas. »

Il a un peu plus dépecé l’État fédéral, confiant cette mission au milliardaire des milliardaires, Elon Musk, dont la mission fut plus courte que prévu mais aussi efficace que voulu. Selon le Washington Post, 300 000 employés fédéraux ont été virés sur un total de 2,4 millions et nombre de services et missions – de l’aide internationale à la lutte contre les discriminations – purement et simplement supprimés.

Il a lancé une immense « chasse aux sorcières » au service de sa contre-révolution culturelle, tentant de mettre au pas les universités, les médias et les intellectuels, à coups combinés de suppressions de subventions fédérales, de politiques de rachat par des proches (à l’instar de CBS par Larry Ellison, cinquième fortune mondiale) et de stigmatisation-intimidation.

Et il l’a fait sans opposition institutionnelle. « Donald Trump n’a jamais été aussi puissant, estime le chercheur Romuald ScioraAucun président n’a disposé d’autant de pouvoir et d’influence dans l’histoire récente des États-Unis. » Le Congrès, à majorité républicaine, a renoncé à son rôle législatif, laissant le président étendre son champ d’intervention presque à l’envi : en un an, 229 décrets présidentiels ont été signés, soit plus que durant le premier mandat. Le ministère de la Justice, indépendant du pouvoir exécutif, a été transformé en bras armé, lançant des procédures contre les « ennemis » désignés par la Maison-Blanche.

Des juges ont bien tenté de faire prévaloir le droit et les termes de la Constitution, mais ils ont été, dans l’immense majorité des cas, contredits par la Cour suprême, la plus haute instance judiciaire du pays composée de six juges conservateurs sur neuf, qui agit comme l’ultime vigie de la « révolution » trumpiste.

Tout ceci était plus ou moins annoncé. Pas la nouvelle ère des relations internationales dans laquelle l’ancien champion de l’« America first » a projeté le monde. « L’administration Trump était celle du Make america great again (Maga), qui prenait la forme du rêve d’un retour aux années 1950, un moment où la prospérité états-unienne éclatait aux yeux du monde, et où la domination économique du pays était incontestée. Les références historiques étaient alors absentes du discours du président. Trump II, au contraire, produit un discours saturé de références historiques : la destinée manifeste, la frontière, ou encore les hommages répétés à William McKinley, le président des tarifs douaniers. Ces références au XIXe siècle montrent que, désormais, ce n’est pas la restauration de l’american dream d’après 1945 que vise l’administration, mais le retour à une Amérique originelle, celle de l’expansion perpétuelle », étaie l’historien Ludovic Tournès dans une tribune publiée par Le Monde.

Donald Trump n’a jamais été un isolationniste. L’année 2025 a confirmé qu’il était un interventionniste, de la participation aux côtés d’Israël à la « guerre des douze jours » contre l’Iran au plan néocolonial pour Gaza, en passant par des bombardements en Syrie. Avec l’enlèvement du chef d’État d’un pays souverain – Nicolas Maduro – et les velléités de prédation du Groenland, il est officiellement passé au stade de l’impérialisme. Nul ne peut prédire l’issue du bras de fer engagé sur le territoire autonome du Danemark, mais le sujet fait figure de test ultime : il met aux prises les États-Unis avec leurs alliés européens historiques qu’il menace désormais de droits de douane supplémentaires et engage de fait l’avenir de l’Otan.

« Sur le plan géopolitique, c’est plus compliqué. La Chine résiste aux coups de menton sur les droits de douane et fait tout pour apparaître aux yeux du « Sud global » comme le pôle de stabilité mondial ; la Russie n’a pas l’intention de mettre un terme à la guerre contre l’Ukraine ; le Moyen-Orient est une zone complexe », met en perspective Marie-Cécile Naves. « Trump fait tomber le monde amoureux de la Chine », va même jusqu’à considérer le Financial Times, le journal de référence des milieux financiers. Le premier ministre canadien, Mark Carney, a d’ailleurs récemment rencontré Xi Jinping pour célébrer un « nouveau partenariat stratégique ».

Si le nouvel impérialisme trumpien risque d’affaiblir durablement le statut des États-Unis sur la scène internationale, il place l’hôte de la Maison Blanche en porte-à-faux avec sa base Maga. Elle ne fait pas encore défaut à son « héros », mais elle est désormais la seule à le soutenir.

On revient ici à l’impopularité record de Donald Trump. Selon le dernier sondage réalisé par CNN, 39 % des personnes interrogées approuvent son action, le plus faible étiage pour un président à ce stade de son mandat. Sur tous les sujets, son déficit de soutien devient stratosphérique : – 16 % sur l’immigration, – 21 % sur l’économie, – 25 % sur les droits de douane. 58 % des États-Uniens estiment même que cette première année est un « échec ».

Cet échec a-t-il un avenir ? Électoralement, c’est peu probable. Les élections de mi-mandat, en novembre prochain, s’annoncent dans la lignée de tous les scrutins organisés depuis un an avec un puissant vote sanction. Le charcutage électoral d’urgence de quelques États républicains en 2025 révélait déjà un état de panique.

La petite phrase de Donald Trump – « On ne devrait même pas avoir d’élection » – le confirme. Politiquement, pourtant, il a prouvé depuis un an qu’il n’avait besoin ni d’un soutien majoritaire de la population, ni du Congrès pour faire avancer son rouleur compresseur.

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Entre Monroe et Bush, la doctrine Trump à l’épreuve à Caracas

Le nouvel impérialisme du président étatsunien s’inscrit dans le fil d’une logique de domination de l’Amérique Latine et tente de tirer les leçons de la guerre en Irak. L’issue de l’intervention au Vénézuéla déterminera la suite de cette tentative de mise au pas. (Article publié dans l’Humanité du 9 janvier 2026.)

Des hélicoptères au-dessus de Caracas, Nicolás Maduro enlevé et déféré devant la justice des États-Unis, Donald Trump assurant que son pays allait diriger le Venezuela. La diffusion en boucle de ces images a nourri un sophisme géopolitique : l’Amérique a remporté une guerre ultra-éclair contre son ennemi numéro un sur le continent. C’était l’heure du « triomphe romain » en mondovision.

Dans un article pour la revue Foreign Affairs, Juan S. Gonzalez, directeur des affaires pour l’Amérique latine au Conseil national de sécurité de 2021 à 2024, met en garde contre cette lecture des événements : « Les images de Maduro sous la garde des États-Unis donnent une impression de finalité. (…) Pourtant, ce n’est pas le début de la fin du long conflit qui oppose Washington au Venezuela. Cela marque la fin du début et le début d’une phase bien plus difficile et périlleuse. »

Un triomphe romain sans victoire dans la guerre des Gaules n’est plus qu’un « spectacle impérial », comme le nomme l’universitaire Miguel Tinker Salas dans un entretien accordé à l’Humanité. Nicolás Maduro ne semblait pas être la clé de voûte du système puisque ce dernier ne s’est pas écroulé. Si, une semaine après l’opération « Absolute Resolve », on en mesure encore mal les conséquences et limites, les intentions, elles, ont été clairement énoncées.

Cette intervention constitue l’acte 1 de la nouvelle stratégie de sécurité nationale, rendue publique début décembre et la première mise en œuvre du « corollaire Trump » à la doctrine Monroe. Il faut d’abord dépolluer cette dernière de toutes les incompréhensions qu’elle charrie.

« Elle n’est pas au départ la base de l’impérialisme des États-Uniscomme le rappelle Olivier Compagnon, professeur d’histoire (lire notre édition du 7 janvier). Dans le texte d’origine, Washington parle pour l’ensemble du continent américain et de ce que le pouvoir en place définit comme l’hémisphère occidental. Mais il n’y a pas encore une vocation impériale à destination de l’Amérique latine. C’est un texte qui s’adresse aux États européens en pleine phase de restauration monarchique et qui les avertit contre toute volonté de reconquête du continent américain : les Britanniques au nord ou les Espagnols et les Portugais au sud. » Les mouvements indépendantistes latino-américains se retrouvent d’ailleurs dans cette « doctrine Monroe ».

L’adversaire jamais nommé : la Chine

« Le véritable basculement impérial des États-Unis est formulé dans le corollaire à la doctrine Monroe émis par Theodore Roosevelt en 1904 », ajoute l’universitaire. Il correspond à la première période impérialiste de l’histoire états-unienne, avec la mise sous tutelle de Cuba, à l’issue de la guerre hispano-américaine : occupations militaires jusqu’aux années 1930 puis, après la Seconde Guerre mondiale, opérations militaires et déstabilisations politiques orchestrées par la CIA.

Cette « doctrine » a désormais un corollaire contemporain, énoncé dans le fameux document de stratégie nationale : « Nous voulons nous assurer que l’hémisphère occidental (l’Amérique latine, NDLR) reste suffisamment stable et bien gouverné pour prévenir et décourager les migrations massives vers les États-Unis ; nous voulons un hémisphère dont les gouvernements coopèrent avec nous contre les narcoterroristes, les cartels et autres organisations criminelles transnationales ; nous voulons un hémisphère qui reste à l’abri des incursions étrangères hostiles ou de la propriété d’actifs clés, et qui soutienne les chaînes d’approvisionnement critiques ; et nous voulons garantir notre accès continu à des emplacements stratégiques clés. »

L’adversaire, jamais nommé : la Chine. Les nouveaux champs : l’économie, les trafics de drogue et les migrations. Le Venezuela coche presque toutes ces cases. Le pays vend son pétrole à la Chine, en yuans de surplus, ébréchant l’hégémonie du dollar. Des centaines de milliers de ressortissants vénézuéliens ont fui vers les États-Unis pour des raisons politiques et économiques et Donald Trump aimerait pouvoir les renvoyer. Il ne manquait que la « drogue », dont un dossier fabriqué de toutes pièces se charge. Affaibli économiquement par les erreurs de gestion et les sanctions économiques, déconsidéré par sa dérive autoritaire, le régime de Nicolás Maduro était le premier domino rêvé car le plus faible.

La visée impérialiste séculaire s’est pourtant appuyée sur une opération militaire éclair, une méthode peu utilisée depuis que les États-Unis se pensent comme une puissance hégémonique. Comme si un second corollaire s’était invité : celui à la doctrine néo-conservatrice de W. Bush.

Michael Paarlberg, professeur de sciences politiques à l’université de Virginie, évoque, dans une tribune publiée dans le magazine britannique de gauche New Statesman, « les leçons tirées des guerres interminables (qui) influencent au moins en partie le style d’intervention préféré de Trump : frappes aériennes sans invasion terrestre ultérieure, assassinats de cibles souvent non militaires, politique qui évite la reconstruction nationale et l’aide humanitaire au profit d’une extraction pure et simple des ressources. La nature ponctuelle du raid au Venezuela visait à rassurer les électeurs lassés par la guerre en leur montrant qu’il ne s’agissait pas du début d’une occupation ».

« Cuba semble être prête à tomber »

Mais cela suffit-il à atteindre l’objectif de guerre ? D’ailleurs, quel est-il ? Entre Donald Trump et Marco Rubio, le secrétaire d’État, la diplomatie états-unienne semble produire autant de larsen que de stéréo. Donald Trump évoque le pétrole à 25 reprises lors de sa conférence de presse à Mar-a-Lago mais aussi la possibilité d’envoyer des troupes au sol, jadis un « tabou » dans le monde Maga (« Make America Great Again »). Le diplomate en chef passe le week-end à désamorcer le propos du commandant en chef.

Par ailleurs, il estime que le « régime en place » n’est pas « légitime » mais écarte l’idée de le renverser. Il entend seulement le contraindre. Au passage, l’opposition et Maria Corina Machado, lauréate du prix Nobel de la paix, ont appris en direct qu’il n’était pas question de les installer au palais de Miraflores. Marco Rubio, proconsul à distance du Venezuela, a finalement présenté aux membres du Congrès un plan en trois phases (lire aussi page 12) dont le premier « test » réside dans la livraison de pétrole : Donald Trump exige « entre 30 et 50 millions de barils de pétrole sous sanction et de haute qualité ».

Le président nationaliste et impérialiste attend un effet d’entraînement d’une mise au pas du « régime » chaviste à défaut de son renversement. Avertis des conséquences d’un désalignement d’avec Washington, les autres pays rentreraient dans le rang et appliqueraient les politiques dictées depuis le bureau Ovale. « Mais je ne pense pas que ce qui s’est passé au Venezuela soit reproductible, estime Miguel Tinker Salas. On n’imagine pas une seule seconde que Washington envoie un commando à Mexico, enlever Claudia Sheinbaum, la présidente ultrapopulaire d’un pays de 130 millions d’habitants. »

Quant à Cuba, l’enjeu n’est pas d’influencer ses politiques mais de renverser le gouvernement. « Cuba semble être prête à tomber », assurait Donald Trump, vingt-quatre heures après l’opération à Caracas. On reviendrait donc au « principe » du changement de régime. Une exception à la nouvelle règle justifiée par Marco Rubio, fils d’immigrés économiques cubains arrivés aux États-Unis en 1956.

« Tout le monde dit des choses différentes et contradictoires »

Mais, avant de passer aux dominos suivants, encore faut-il que le Venezuela puisse faire jurisprudence. Malgré la hantise de reproduire le cauchemar de Bagdad, la situation « ressemble à l’Irak, estimait Curt Mills, directeur exécutif de The American Conservative, un magazine conservateur lors d’un webinaire organisé par le Quincy Institute. Dans l’administration Trump, tout le monde dit des choses différentes et contradictoires. En plus, ils ont créé un successeur plus légitime que Maduro ».

« On n’aura pas la démocratie et sans doute pas le pétrole », prédit-il avant de rappeler que « l’Irak est plus proche de la Chine que des États-Unis »« Les États-Unis ont toujours été bons pour frapper des régimes, conclut John Mearsheimer, professeur de relations internationales à l’université de Chicago. Le problème est ce qui se passe les jours d’après. » Des jours qui pourraient durer des mois, voire des années, processus dont l’issue, quelle qu’elle soit, bouleversera les relations internationales.

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Les 7 travaux de démolition de Donald Trump

Mieux préparé qu’en 2016, le milliardaire tente depuis un an de mettre en œuvre un projet visant à reconfigurer tous les aspects de la vie politique, sociale, institutionnelle et diplomatique des Etats-Unis. (Article publié dans l’Humanité Magazine du 8 janvier 2026.)

Le premier mandat a été chaotique et disruptif, le second sera chaotique et révolutionnaire. Lorsqu’il prête serment le 20 janvier 2025, Donald Trump dispose d’un plan de bataille – le projet 2025, de la fondation Heritage – qui lui permet de lancer des offensives sur tous les fronts. Un an après, malgré un mécontentement au plus haut, l’entreprise se poursuit.

Promouvoir l’oligarchie

Puisqu’il faut commencer par le commencement, partons de la cérémonie d’investiture. Au premier rang figure le top du top des fortunes mondiales : Elon Musk, Mark Zuckerberg, Jeff Bezos. Pas loin, on peut également voir, fondus dans la foule VIP, Larry Ellison et Bernard Arnault, le « Frenchie » de la bande. Jamais les richissimes n’ont à ce point affiché leur proximité avec un président.

Jamais, également, ils n’ont autant financé la politique. Une enquête du « Washington Post » montre que les 100 États-Uniens les plus riches ont participé en 2024 aux campagnes électorales à hauteur de 7,5 %, contre 1 % en 2000. Lors de la dernière présidentielle, ils ont donné cinq fois plus d’argent aux républicains qu’aux démocrates, signe d’un basculement de la Silicon Valley en faveur de la droite.

La moitié de la campagne de Donald Trump (de 1,1 à 1,3 milliard de dollars) a été financée par trois multimilliardaires, dont Elon Musk (277 millions à lui seul). Tous ont été payés en retour avec « la grande et belle loi » (One Big Beautiful Bill), votée en juillet 2025 : via la fiscalité sur les revenus comme sur le capital, les classes supérieures bénéficient d’allègements fiscaux d’une valeur d’environ 4 450 milliards de dollars sur dix ans.

L’instauration d’un régime oligarchique n’est pas qu’une question d’argent. Elle est d’abord affaire de pouvoir, comme l’incarne Larry Ellison, le PDG d’Oracle, qui, depuis le retour de son ami Donald Trump, s’est vu confier l’algorithme de TikTok, a racheté Paramount et la chaîne CBS pour y placer comme tête de l’information Bari Weiss, farouche soutien de Benyamin Netanyahou, et tente de mettre au pas CNN via l’OPA sur Warner. Le tout avec l’adoubement, voire l’appui effectif de Donald Trump. CQFD.

Finir de dépecer l’État providence

On l’oublie trop souvent : les États-Unis ont été les pionniers de l’État providence avec la mise en œuvre, dès le milieu des années 1930, du New Deal de Franklin Delano Roosevelt (FDR). La version américaine a toujours été incomplète puisque, contrairement à ce qu’il s’est produit en Europe, aucun système universel public de santé n’a vu le jour.

Sous la présidence de Lyndon Johnson, deux programmes publics ont néanmoins été créés pour assurer les plus de 65 ans (Medicare) et les enfants pauvres (Medicaid). Malgré les assauts de l’ère néolibérale, de Ronald Reagan à Bill Clinton, ces derniers ont survécu ainsi que la Social Security (système de retraite), un filet social minimal (bons alimentaires) et un État fédéral, ni mammouth ni squelettique.

C’est à ce dernier que Trump II s’est d’abord attaqué en confiant une mission à Elon Musk, celui dont toute la carrière professionnelle a profité des subventions publiques. Dès janvier, une brutale offensive est lancée contre l’État fédéral. Le plus long « shutdown » (fermeture des services de l’État) de l’histoire, du 1er octobre au 13 novembre, permet à l’administration Trump de remettre un coup de marteau sur le clou. En moins d’un an, selon le « Washington Post », 300 000 employés fédéraux ont été virés sur un total de 2,4 millions tandis que nombre de services et missions – de l’aide internationale à la lutte contre les discriminations – se sont trouvés décapités.

Il s’agit moins d’un dépeçage que d’un redéploiement. À titre d’exemple, si le ministère de l’Éducation a été purement et simplement supprimé, les financements demeurent et ils seront redéployés vers les écoles privées. De même, SpaceX, qui a décollé grâce à la commande publique, disposera toujours de fonds du contribuable mais pas l’industrie des voitures électriques : Elon Musk veut préserver sa position dominante sur ce marché en privant ses concurrents des mêmes aides dont Tesla a bénéficié.

Restaurer l’Amérique blanche

« La plus grande opération d’expulsions de l’histoire » promise par le président nationaliste s’est avérée la plus violente. La police de l’immigration (ICE) se comporte « comme une force de police voyou qui n’a aucun compte à rendre ni ne doit faire preuve de transparence », selon William G. Lopez, professeur à l’École de santé publique de l’université du Michigan, cité dans un article du site Truthout.

Les agents déboulent dans des voitures banalisées, portent des masques, ne se prévalent pas de leur qualité ni d’un mandat. L’ICE a beau sortir ses grands filets, elle n’y prend pas grand monde : 22 000 arrestations mensuelles contre 9 000 sous la présidence Biden, selon les données du « New York Times ».

Son but est ailleurs : le climat de terreur sert à la fois à convaincre les sans-papiers de partir d’eux-mêmes et aux candidats à l’immigration de ne pas tenter leur chance. Selon le ministère de la Sécurité nationale, 1,9 million d’entre eux a quitté le pays. Chiffre invérifiable et sans aucun doute gonflé. Mais les arrestations à la frontière ont, elles, chuté : 8 200 arrestations mensuelles contre 21 800 il y a un an.

Cette chasse aux migrants s’intègre dans un projet plus large : refaire de l’Amérique une nation blanche à l’heure où la diversité démographique s’impose depuis des décennies. Donald Trump refuse que le pays accueille des immigrés venant de « pays de merde » et impose interdictions ou restrictions d’entrée sur le territoire pour les personnes venant de 39 pays (dont les deux tiers sont situés en Afrique).

Plus idéologue que son nouveau mentor, J. D. Vance, le vice-président, défend l’idée d’une « nation blanche et chrétienne », au détriment, presque pour l’anecdote, de sa propre femme, Usha, d’origine indienne et de religion hindoue. Le fascisme ne semble pas avoir de famille.

Maintenir l’hégémonie des États-Unis

Donald Trump voit le pays qu’il préside comme une puissance en déclin. Il a, à la fois, tort et raison. Tort car, économiquement, les États-Unis représentent toujours un quart du PIB mondial, comme en 1980. Raison car, sur le plan diplomatique, la complexification du monde – certains diraient sa multipolarisation – ne permet plus aux États-Unis de dicter sans opposition ni contradiction son ordre du jour.

À ce diagnostic en partie faussé l’administration Trump a apporté deux types de réponse. Sur le plan économique, les droits de douane imposés unilatéralement sont censés ramener sur le sol américain des richesses qui n’ont, en réalité, jamais été aspirées ailleurs. L’objectif n’est pas de mettre fin au libre-échange, mais d’en établir une forme unilatéraliste, avec des barrières tarifaires pour les produits du monde importés aux États-Unis mais aucune pour les biens et services « made in USA ».

Sur le plan diplomatique, c’est également l’unilatéralisme qui prédomine. Les États-Unis de Donald Trump sont désormais les premiers démolisseurs d’un système multilatéraliste mis en place à la fin de la Seconde Guerre mondiale par… les États-Unis de Franklin Delano Roosevelt. Lors de son audition de confirmation devant le Sénat, Marco Rubio le justifiait ainsi : « L’ordre mondial d’après guerre n’est pas seulement obsolète, il est désormais une arme utilisée contre nous. » La coopération et la décision partagée (au sein de l’ONU comme de l’Otan) sont considérées comme des sabots de Denver (des bloque-roue).

L’isolement croissant de Washington sur la scène internationale s’accompagne néanmoins de points marqués et de faits accomplis à commencer par le bombardement du Venezuela et le kidnapping de son président Nicolás Maduro : la plupart des pays, au premier rang desquels l’UE, ont aussi cédé sur les droits de douane ; l’Europe court après son influence perdue dans le dossier ukrainien, mais accepte d’augmenter ses budgets de défense ; Washington a financé et soutenu la guerre génocidaire de Benyamin Netanyahou même si celui-ci a dû accepter un plan de cessez-le-feu afin de préserver les intérêts états-uniens auprès des pays arabes.

Pour autant, la Chine n’a pas reculé d’un pouce et affirme sa position dominante dans plusieurs domaines, comme les énergies renouvelables.

Nier le changement climatique

Donald Trump voit des « canulars » partout, mais son préféré demeure celui qui est le plus scientifiquement prouvé : l’anthropocène, soit cette nouvelle ère où les hommes et leurs activités sont devenus la principale force de changement sur Terre. Le canular en chef aurait été élaboré afin d’entraver la marche triomphale de la grande Amérique vers la prospérité. En conséquence de quoi, il faut faire exactement l’inverse de ce que tout le monde préconise.

Voilà le raisonnement par lequel l’absurde a signé son retour aux États-Unis début 2025 : retrait pour la deuxième fois des accords de Paris ; signature d’un décret pour « libérer l’énergie américaine », redonnant la priorité aux énergies fossiles et mettant fin à l’objectif d’atteindre 50 % de voitures électriques d’ici à 2030 ; suspension de plusieurs milliards de dollars de subventions et de crédits d’impôt votés lors de la présidence Biden. Dernier fait en date : le retrait des États-Unis de 66 organisations internationales, dont le Giec et la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques.

Redevenus un exportateur net d’énergie, grâce au boom du gaz de schiste, les États-Unis veulent pousser plus loin cet « avantage ». La nouvelle stratégie de sécurité nationale institue comme « priorité absolue » le fait de « rétablir la domination énergétique américaine (dans les domaines du pétrole, du gaz, du charbon et du nucléaire) et relocaliser les composants énergétiques clés nécessaires ». Les actes n’ont pas tardé à se joindre à la parole puisque l’objectif de l’opération « Absolute Resolve », outre la démonstration de force, est de faire main basse sur le pétrole vénézuélien. Tout comme les ressources du Groenland ne sont pas étrangères aux velléités d’annexion.

Le document cite également les ressources naturelles en Afrique. Lors d’un premier « accord », la Maison-Blanche a déjà extorqué à l’Ukraine une copropriété sur ses terres rares, secteur dans lequel Pékin bénéficie de plusieurs longueurs d’avance. Pour le presque octogénaire Donald Trump, la course effrénée à l’énergie vaut tous les dénis et négationnismes. Les États-uniens, en revanche, sont conscients du danger : selon une enquête du Pew Research Center, 51 % d’entre eux estiment que le changement climatique représente une « menace majeure » pour leur pays.

Lancer une chasse aux sorcières

Toute opposition est une trahison qui doit être punie. Le principe de Trump II est assez simple et emprunte à la grammaire des régimes autoritaires. Les États-Unis sont-ils en passe de devenir pour autant un régime autoritaire ? Ce serait aller vite en besogne.

Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a commencé sur des airs de vendetta personnelle avec des poursuites lancées (et au final avortées) contre James Comey, l’ancien directeur du FBI, et Letitia James, procureure générale de l’État de New York. Il faut punir les « ennemis de l’intérieur », dont les rangs grossissent subitement après l’assassinat, en septembre 2025, de l’influenceur d’extrême droite Charlie Kirk. N’importe quelle organisation de gauche est accusée de complicité.

« Il s’agit de la plus grande atteinte à la liberté d’expression depuis l’ère McCarthy, mais elle bénéficie d’un consensus populaire nettement moins important que lors de la deuxième vague de chasse aux communistes, dénonçait, sur X, Jeet Heer, journaliste au magazine progressiste The NationElle est menée au nom d’une faction minoritaire dirigée par le président le plus impopulaire de l’histoire moderne. »

L’université constitue l’autre cible des stratèges républicains. Accusées d’être des incubateurs « wokistes », les facultés subissent des chantages aux subventions. Les médias constituent le dernier terrain de cette guerre d’hégémonie culturelle aux relents de croisade, avec l’OPA géante de Larry Ellison. Mais la machine rencontre parfois son grain de sable. Ainsi, sous la pression des téléspectateurs et des cours en Bourse, Disney a dû annoncer le retour de l’émission de « late show » de Jimmy Kimmel, suspendue en septembre après une blague sur Charlie Kirk mal perçue par la Maison-Blanche.

Étendre à l’infini le champ présidentiel

Président d’une république… monarchique. Dans un pays qui a fondé son système politique républicain sur la rupture avec la Couronne britannique, Donald Trump ne peut explicitement réclamer les pouvoirs d’un roi. Il agit néanmoins comme tel. En onze mois, il a signé 221 décrets présidentiels, soit autant que lors de l’ensemble de son premier mandat. Le Congrès n’existe plus ou à peine. Mais la mise au pas des institutions ne s’arrête pas là, avec l’appui de la Cour suprême.

« Dans une série de décisions (…) de la Cour, Roberts (le président de la Cour suprême – NDLR) et ses alliés ont soutenu les affirmations répétées de Trump selon lesquelles il disposerait d’une autorité pratiquement incontestée sur l’ensemble du pouvoir exécutif », souligne Jamelle Bouie, chroniqueur au New York Times. La plus haute instance judiciaire du pays permet ainsi à la très ancienne théorie de l’exécutif unitaire d’avancer. Elle stipule que toute l’administration, y compris les agences indépendantes, doit se soumettre au pouvoir présidentiel.

Un Trump Imperator mais décrédibilisé voire démonétisé. Les enquêtes d’opinion se suivent et se ressemblent : l’hôte de la Maison-Blanche se trouve au plus bas, ses politiques sont impopulaires. Les élections disent la même chose du rejet des républicains au pouvoir : les défaites s’accumulent et laissent augurer d’une victoire démocrate lors des élections de mi-mandat, en novembre 2026. Donald Trump serait alors un président boiteux, selon l’expression consacrée outre-Atlantique, ce qu’anticipent certains de ses soutiens, à commencer par le vice-président J. D. Vance. Un an de Trump II et ils préparent déjà le trumpisme après et sans Trump.

Promouvoir l’oligarchie

Puisqu’il faut commencer par le commencement, partons de la cérémonie d’investiture. Au premier rang, figure le top du top des fortunes mondiales : Elon Musk, Mark Zuckerberg, Jeff Bezos. Pas loin, fondu dans la foule VIP, on peut également voir Larry Ellison et Bernard Arnault, le « frenchie » de la bande. Jamais les richissimes n’ont à ce point affiché leur proximité avec un président.

Jamais, également, ils n’ont autant financé la politique. Une enquête du Washington Post montre que les 100 étatsuniens les plus riches ont participé en 2024 aux campagnes électorales à hauteur de 7,5% contre 1% en 2000. Lors de la dernière présidentielle, ils ont donné cinq fois plus d’argent aux républicains qu’aux démocrates, signe d’un basculement de la Silicon Valley en faveur de la droite.

La moitié de la campagne de Donald Trump (1,1 à 1,3 milliards de dollars) a été financée par trois multimilliardaires : Elon Musk (277 millions à lui seul), Timothy Mellon et Miriam Adelson. Tous ont été payés en retour avec la « grande et belle loi » (Big beautiful bill), votée en juillet 2025 : via la fiscalité sur les revenus comme sur le capital, les classes supérieures bénéficient d’allègements fiscaux d’une valeur d’environ 4 450 milliards de dollars sur 10 ans.
L’instauration d’un régime oligarchique n’est pas que question d’argent. Elle est d’abord affaire de pouvoir, comme l’incarne Larry Ellison, le PDG d’Oracle qui depuis le retour de son ami Donald Trump s’est vu confier l’algorithme de Tik Tok, a racheté Paramount et la chaîne CBS pour y placer à la tête de l’information Bari Weiss, une farouche soutien de Benyamin Netanyahou, et tente de mettre au pas CNN via l’OPA sur Warner. https://www.humanite.fr/monde/donald-trump/tiktok-cbs-cnn-le-milliardaire-larry-ellison-nouveau-citizen-kane-dextreme-droite Le tout avec l’adoubement voire le soutien effectif de Donald Trump. CQFD.

Finir de dépecer l’Etat-Providence

On l’oublie sans doute trop souvent : les Etats-Unis ont été les pionniers de l’Etat-Providence avec la mise en œuvre, dès le milieu des années 30, du New Deal de Franklin Delano Roosevelt (FDR). La forme américaine a toujours été incomplète puisque contrairement à l’Europe aucun système universel public de santé n’a vu le jour. Sous la présidence de Lyndon Johnson, deux programmes publics ont néanmoins été créés pour assurer les plus de 65 ans (Medicare) et les enfants pauvres (Medicaid). Malgré les assauts de l’ère néo-libérale, de Ronald Reagan à Bill Clinton, ces derniers ont survécu ainsi que la Social Security (système de retraite), un filet social minimal (bons alimentaires) et un Etat fédéral, ni mammouth, ni squelettique.

C’est à ce dernier que Trump II s’est d’abord attaqué en confiant une mission à Elon Musk, celui dont toute la carrière professionnelle a profité des subventions publiques. Dès janvier, une brutale offensive est lancée contre l’Etat fédéral. Le plus long « shutdown » (fermeture des services de l’Etat) de l’Histoire, du 1er octobre au 13 novembre, permet à l’administration Trump de remettre un coup de marteau sur le clou. En moins d’un an, selon le Washington Post, 300.000 employés fédéraux ont été virés sur un total de 2,4 millions tandis que nombre de services et missions – de l’aide internationale à la lutte contre les discriminations – se sont trouvés décapités.

Il s’agit moins d’un dépeçage que d’un redéploiement. À titre d’exemple, si le ministère de l’Education a été purement et simplement supprimé, les financements demeurent et ils seront redéployés vers les écoles privées. De même SpaceX, qui a décollé grâce à la commande publique, disposera toujours de fonds du contribuable mais pas l’industrie des voitures électriques : Elon Musk veut préserver sa position dominante sur ce marché en privant ses concurrents des mêmes aides dont Tesla a bénéficié.

Restaurer l’Amérique blanche

« La plus grande opération d’expulsions de l’histoire » promise par le président nationaliste s’est avérée être sans aucun doute la plus violente. La police de l’immigration (ICE), se comporte « comme une force de police voyou, sans aucune responsabilité ni transparence », selon William G. Lopez, professeur à l’École de santé publique de l’Université du Michigan, cité dans un article du site Truthout. Les agents déboulent dans des voitures banalisées, portent des masques, n’excipent pas de leur qualité ni d’un mandat. L’ICE a beau sortir ses grands filets, elle n’y prend pas grand monde : 22000 arrestations mensuelles contre 9000 sous la présidence Biden, selon les données du New York Times.

Son but est ailleurs : le climat de terreur sert à la fois à convaincre les sans-papiers de partir d’eux-mêmes et aux candidats à l’immigration de ne pas tenter leur chance. Selon le ministère de la sécurité nationale, 1,9 million d’entre eux ont quitté le pays. Chiffre invérifiable et sans aucun doute gonflé. Mais les arrestations à la frontière ont, elles, chuté : 8200 arrestations mensuelles contre 21800 il y a un an.

Cette chasse aux migrants ne constitue qu’un moyen d’un projet plus large : refaire de l’Amérique une nation blanche à l’heure où la diversité démographique s’impose depuis des décennies. Donald Trump refuse que le pays accueille des immigrés venant de « pays de merde » et impose interdictions ou restrictions d’entrée sur le territoire pour les personnes venant de 39 pays (dont les deux-tiers sont situés en Afrique). Plus idéologue que son nouveau mentor, J.D. Vance, le vice-président, défend l’idée d’une « nation blanche et chrétienne », au détriment, presque pour l’anecdote, de sa propre femme, Usha, d’origine indienne et de religion hindou. Le fascisme ne semble pas avoir de famille.

Maintenir l’hégémonie des Etats-Unis

Donald Trump voit le pays qu’il préside comme une puissance en déclin. Il a, à la fois, tort et raison. Tort car, économiquement, les Etats-Unis représentent toujours un quart du PIB mondial comme en 1980. Raison, car diplomatiquement, la complexification du monde – certains diraient sa multipolarisation – ne permet plus aux Etats-Unis de dicter sans opposition ni contradiction son ordre du jour. 

A ce diagnostic en partie faussé, l’administration Trump a apporté deux types de réponses. Sur le plan économique, les droits de douanes imposés unilatéralement sont censés ramener sur le sol américain des richesses qui n’ont, en réalité, jamais été aspirées ailleurs. L’objectif n’est pas de mettre fin au libre-échange mais d’en établir une forme unilatéraliste, avec des barrières tarifaires pour les produits du monde importés aux États-Unis mais aucune pour les biens et services « made in USA ».

Diplomatiquement, c’est également l’unilatéralisme qui prédomine. Les Etats-Unis de Donald Trump sont désormais les premiers démolisseurs d’un système multilatéraliste mis en place à la fin de la seconde guerre mondiale par…les Etats-Unis de Franklin Delano Roosevelt. Lors de son audition de confirmation devant le Sénat, Marco Rubio le justifiait ainsi : « L’ordre mondial d’après-guerre n’est pas seulement obsolète, il est désormais une arme utilisée contre nous. » La coopération et la décision partagée (au sein de l’ONU comme de l’OTAN) sont considérées comme des sabots de Denver.

L’isolement croissant de Washington sur la scène internationale s’accompagne néanmoins de points marqués et de faits accomplis: la plupart des pays, au premier rang desquels l’UE, ont cédé sur les droits de douane ; l’Europe court après son influence perdue dans le dossier ukrainien mais accepte d’augmenter ses budgets de défense; Washington a financé et soutenu la guerre génocidaire de Benyamin Netanyahou même si celui-ci a dû accepter un plan de cessez-le-feu afin de préserver les intérêts US auprès des pays arabes. Pour autant, la Chine n’a pas reculé d’un pouce et affirme sa position dominante dans plusieurs domaines, comme les énergies renouvelables.

Nier le changement climatique

Donald Trump voit des « canulars » partout mais son préféré demeure celui qui est le plus scientifiquement prouvé : l’Anthropocène, soit cette nouvelle ère où les hommes et leurs activités sont devenus la principale force de changement sur Terre. Le canular-en-chef aurait été élaboré afin d’entraver la marche triomphale de grande Amérique vers la prospérité. En conséquence de quoi, il faut faire exactement l’inverse de ce que tout le monde préconise. Voilà le raisonnement par lequel l’absurde a signé son retour aux Etats-Unis, début 2025 : retrait pour la deuxième fois des accords de Paris ; signature d’un décret pour « libérer l’énergie américaine », redonnant la priorité aux énergies fossiles et mettant fin à l’objectif d’atteindre 50 % de voitures électriques d’ici 2030 ; suspension de plusieurs milliards de dollars de subventions et crédits d’impôts votés lors de la présidence Biden.

Redevenus un exportateur net d’énergie, grâce notamment au boom du gaz de schiste, les Etats-Unis veulent pousser plus loin cet « avantage ». La nouvelle stratégie de sécurité nationale, publiée début décembre, institue comme « priorité absolue » le fait de « rétablir la domination énergétique américaine (dans les domaines du pétrole, du  gaz, du charbon et du nucléaire) et relocaliser les composants énergétiques clés nécessaires ». Le document cite notamment les ressources naturelles en Afrique. Lors d’un premier « accord », la Maison-Blanche a déjà extorqué à l’Ukraine une co-propriété sur ses terres rares, secteur dans lequel Pékin bénéficie de plusieurs longueurs d’avance. Pour le presque octogénaire Donald Trump, la course effrénée à l’énergie vaut tous les dénis et négationnismes. Edifiés par les feux, cyclones, sécheresses et inondations dont la fréquence et l’intensité augmentent régulièrement, les Etatsuniens sont eux, conscients du danger : selon une enquête du Pew Research Center, 51% d’entre eux estiment que le changement climatique représente une « menace majeure » pour leur pays.

Lancer une chasse aux sorcières
Toute opposition est une trahison qui doit être punie. Le principe de Trump II est assez simple et emprunte à la grammaire des régimes autoritaires. Les Etats-Unis sont-ils en passe de devenir pour autant un régime autoritaire ? Ce serait aller vite en besogne.

Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a commencé sur des airs de vendetta personnelle avec des poursuites lancées (et au final avortées) contre James Comey, l’ancien directeur du FBI, et Letitia James, procureure générale de l’Etat de New York. Il faut punir les « ennemis de l’intérieur », dont les rangs grossissent subitement après l’assassinat, en septembre 2025, de l’influenceur d’extrême-droite, Charlie Kirk. N’importe quelle organisation de gauche est accusée de complicité. « Il s’agit de la plus grande atteinte à la liberté d’expression depuis l’ère McCarthy, mais elle bénéficie d’un consensus populaire nettement moins important que lors de la deuxième vague de chasse aux communistes, dénonçait, sur X, Jeet Heer, journaliste au magazine progressiste The NationElle est menée au nom d’une faction minoritaire dirigée par le président le plus impopulaire de l’histoire moderne. »

L’Université constitue l’autre cible des stratèges républicains. Accusées d’êtres des incubateurs « wokistes », les facultés subissent des chantages aux subventions. Les médias constituent le dernier terrain de cette guerre d’hégémonie culturelle aux relents de croisade, avec l’OPA géante de Larry Ellison. Mais la machine rencontre parfois son grain de sable. Ainsi, lorsque Disney, sous la pression des téléspectateurs et des cours en Bourse, a dû annoncer le retour de l’émission de « late show » de Jimmy Kimmel, coupable d’une blague mal perçue par la Maison-Blanche.

Etendre à l’infini le champ présidentiel

Président d’une république… monarchique. Dans un pays qui a fondé son système politique républicain en rupture avec la Couronne britannique, Donald Trump ne peut explicitement réclamer les pouvoirs d’un roi. Il agit néanmoins comme tel. En onze mois, il a signé 221 décrets présidentiels, soit autant que lors de l’ensemble de son premier mandat. Le Congrès n’existe plus ou à peine. Mais la mise en règle coupée des institutions ne s’arrête pas là, avec l’appui de la cour suprême. « Dans une série de décisions (…) de la Cour, Roberts (le président de la cour suprême, ndlr) et ses alliés ont soutenu les affirmations répétées de Trump selon lesquelles il disposerait d’une autorité pratiquement incontestée sur l’ensemble du pouvoir exécutif », souligne Jamelle Bouie, chroniqueur au New York Times. La plus haute instance judiciaire du pays permet ainsi à la très ancienne théorie de l’exécutif unitaire d’avancer. Elle stipule que toute l’administration, y compris les agences indépendantes, doit entretenir se soumettre au pouvoir présidentiel.

Un Trump Imperator mais décrédibilisé voire démonétisé. Les enquêtes d’opinion se suivent et se ressemblent : l’hôte de la Maison-Blanche se trouve  au plus bas, ses politiques sont impopulaires. Les élections disent la même chose du rejet des républicains au pouvoir : les défaites s’accumulent et laissent augurer d’une victoire démocrate lors des élections de mi-mandat, en novembre 2026. Donald Trump serait alors un président boiteux, selon l’expression consacrée outre-Atlantique, ce qu’anticipent certains de ses soutiens, à commencer par le vice-président J.D. Vance. Un an de Trump II et ils préparent déjà le trumpisme après et sans Trump.

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Donald Trump achève sa mue néoconservatrice

Le candidat de 2015 opposé, par opportunisme politique, aux guerres de Bush est devenu le président de 2026, ouvertement adepte du changement de régime de le prédation du pétrole par la force. (Article publié dans l’Humanité du 5 janvier 2026.)

Après avoir émergé sur la scène politique nationale en opposition aux guerres de Bush, solide ciment de sa base Maga (« Make America Great Again »), Donald Trump a définitivement rejoint le rang. Celui des présidents des États-Unis qui se lancent dans la déstabilisation, voire le renversement de régime et la prédation de matières premières, en l’occurrence le pétrole.

Déjà loin de l’illusion d’un isolationnisme, le champion de l’« America First » avait certes mené des frappes « ciblées », de l’assassinat en 2020 de Qassem Soleimani, le commandant de la force al-Qods du corps des gardiens de la révolution islamique d’Iran, à des bombardements, plus récemment, de camps de Daech en Syrie.

La participation de Washington à la « guerre des douze jours » menée en juin 2025 par Israël contre l’Iran avait fait monter d’un cran supplémentaire cette « diplomatie » par la force, secouant au passage sa propre base électorale. Mais le kidnapping du chef d’un État souverain est d’une tout autre nature, tout comme ses objectifs assumés. Elle signe la conversion néo-conservatrice de Donald Trump, qui va jusqu’à inquiéter Steve Bannon, son ancien conseiller spécial : « Risquons-nous de revivre l’Irak sous Bush ? »

Marco Rubio, proconsul à Caracas ?

Totalement décomplexé, Donald Trump a en effet assumé deux choix : le renversement du « régime » à Caracas et l’accaparement du pétrole du pays, le plus important détenteur de réserves d’or noir au monde. Lors d’une conférence de presse à Mar-a-Lago, organisée quelques heures après l’intervention militaire, il a déclaré qu’un « groupe » allait prendre le contrôle du Venezuela, sans fournir plus de détails.

Seule certitude : il n’estime pas Maria Corina Machado, leader de l’extrême droite et lauréate du dernier prix Nobel de la paix, apte à exercer le pouvoir. Marco Rubio, le secrétaire d’État, va-t-il devenir une sorte de proconsul américain à Caracas comme Paul Bremer à Bagdad pendant l’occupation états-unienne ?

Mais, comme le notait le New York Times, dans sa couverture en direct, « Trump montre à quel point cet effort vise à garantir l’accès au pétrole. Interrogé sur le calendrier de l’engagement américain dans le pays, il a immédiatement évoqué la reconstruction des infrastructures pétrolières ». La préoccupation pétrolifère a fait une apparition tardive dans la rhétorique de la Maison-Blanche.

Depuis plusieurs mois, il était principalement question de « narcotrafic » dont se serait rendu coupable Nicolas Maduro, visé depuis 2020 par une procédure judiciaire aux États-Unis. D’où les attaques contre des bateaux qui ont provoqué la mort de 105 personnes.

Un faux nez auquel tente toujours de faire croire Marco Rubio, selon lequel il s’agit « principalement d’une opération de police ». La lutte contre le trafic de drogue passe sans doute mieux auprès de la base Maga, même si l’argument s’avère fallacieux (lire entretien ci-contre).

Un « corollaire Trump » à la doctrine Monroe

Le pivot rhétorique de Donald Trump n’est intervenu que ces dernières semaines, lorsque l’hôte de la Maison-Blanche a évoqué le pétrole « volé » aux États-Unis. Une référence à la nationalisation des champs pétrolifères vénézuéliens. Mais l’Arabie saoudite et la Russie ont fait de même. Donc pourquoi le Venezuela ?

C’est ici qu’interviennent le principe de proximité et surtout celui de la doctrine Monroe. Édictée en 1823 par le président du même nom, elle stipule que les affaires des Amériques ne regardent que les Américains, principalement les États-uniens. Son « corollaire (Theodore) Roosevelt » (président de 1901 à 1909) la transforme en instrument de l’impérialisme naissant.

Dans le document de nouvelle stratégie de sécurité nationale, rendu public début décembre, il est fait mention d’un « corollaire Trump », qui l’adapte aux réalités contemporaines. La puissance étrangère à chasser du continent n’est plus la Grande-Bretagne du XIXe siècle ou l’Espagne du début du XXe siècle, mais la Chine, devenue un partenaire majeur des pays d’Amérique latine, faisant reculer l’influence économique de Washington. Pékin est d’ailleurs un acteur majeur du secteur pétrolier au Venezuela…

L’opération de ce week-end, minutieusement préparée depuis de longs mois, constitue la première mise en œuvre de cette stratégie, qui vise à endiguer la montée en puissance chinoise et à mettre au pas des pays trop autonomes par rapport à Washington, qui entend dicter les termes de leur diplomatie mais aussi ceux de leurs politiques en matière de migration et antidrogue. Les menaces ouvertes proférées contre Cuba, mais aussi le Mexique et la Colombie en sont l’illustration. Le Venezuela représente à la fois un avertissement et potentiellement un premier domino.

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A New York, Zohran Mamdani ouvre une nouvelle ère

En présence de Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez, le premier maire socialiste et musulman de la la ville a prêté serment. Il doit désormais s’atteler à la mise en œuvre de son programme de campagne. (Article publié dans l’Humanité du 2 janvier 2026).

À campagne et victoire extraordinaires, cérémonie d’investiture hors des sentiers battus. Élu maire de New York le 4 novembre 2025 avec plus de 50 % des suffrages, le socialiste Zohran Mamdani a choisi de procéder en deux temps pour son entrée en fonction, multipliant les symboles qui sont autant de signaux politiques.

L’acte 1, en petit comité, s’est déroulé mercredi 31 décembre à minuit, alors qu’une foule se massait à Times Square pour le traditionnel décompte de fin d’année. Le nouveau maire de 34 ans se trouvait à quelques kilomètres plus au sud, dans l’île de Manhattan.

Plus précisément, dans une historique station de métro désaffectée desservant autrefois l’hôtel de ville. Le choix du lieu, chef-d’œuvre architectural datant de la création du métro en 1904, ne doit évidemment rien au hasard : Zohran Mamdani y voit le symbole d’« une ville qui osait être à la fois belle » et « capable de transformer la vie des classes laborieuses ».

Le nom de celle qui a dirigé la prestation n’est pas moins anodin : Letitia James. La procureure générale de l’État de New York avait obtenu la condamnation de Donald Trump en 2024 dans une vaste affaire de fraudes puis subi des tentatives (infructueuses) de vendetta politique de la part de l’hôte de la Maison-Blanche. Premier maire musulman de la ville, Zohran Mamdani a prêté serment sur un exemplaire du Coran ayant appartenu à un écrivain et historien pionnier de l’histoire des Africains-Américains, Arturo Schomburg, figure du quartier de Harlem.

Un hommage à Bernie Sanders

L’acte 2, lui, s’est tenu jeudi 1er janvier en début de soirée (heure française), à l’Hôtel de Ville de manière beaucoup plus officielle mais tout aussi symbolique. C’est Alexandria Ocasio-Cortez, qui a été chargée du discours de présentation. La députée de New York depuis 2018, elle aussi membre du DSA (Democratic socialists of America, la plus grande organisation se réclamant du socialisme démocratique aux États-Unis), avait apporté son soutien à Zohran Mamdani dès le début de sa campagne alors qu’il plafonnait à… 1 % des intentions de vote. “Si nous pouvons le faire ici, nous pouvons le faire partout“, a-t-elle lancé à une foule enthousiaste, malgré une météo glaciale.

Après que l’artiste Lucy Dacus eut entonné “Bread and Roses”, l’hymne du mouvement syndical états-unien, la prestation de serment a été menée par une autre figure de la gauche états-unienne : Bernie Sanders, sénateur du Vermont mais natif de Brooklyn, New York. Lors de l’un des derniers meetings de sa campagne, Zohran Mamdani avait rendu un hommage appuyé à Bernie Sanders : « Je parle le langage du socialisme démocratique car Bernie Sanders l’a parlé en premier. »

La scénographie autour du trio majeur de la gauche américaine délivre un double message : il s’agit de changer New York mais aussi la politique américaine ; aucune « normalisation », selon les termes de l’establishment démocrate, n’aura lieu. Zohran Mamdani souhaite notamment transformer l’enthousiasme militant de sa campagne en force de changement pratique.

Avant même l’élection, Bernie Sanders, qui a été maire de Burlington (Vermont) de 1981 à 1989, avait conseillé à la base militante de ne pas se démobiliser : « Quand Zohran sera élu maire, votre boulot ne sera pas terminé. Il aura besoin de vous tous les jours. » Il l’a répété hier dans son bref discours, appuyant: “S’il vous plaît, restez impliqués.” Comme un avant-goût de cette nouvelle ère annoncée, des dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées hier juste après la prestation de serment du nouvel édile, pour une grande « fête de quartier », avec retransmissions sur écrans géants, musiques et performances le long de Broadway.

Peu avant, “Mayor Mamdani” avait livré son premier discours de haut plus magistrat de la plus grande métropole des Etats-Unis. S’adressant d’abord à ceux qui n’ont pas voté pour lui: « Seule l’action peut changer les mentalités, mais je vous promets ceci : si vous êtes New-Yorkais, je suis votre maire. » Il a ensuite promis, en forme de manifeste: “J’ai été élu en tant que socialiste démocrate, je gouvernerai en tant que socialiste démocrate.

Garantir “à chaque New-Yorkais tout ce dont il a besoin pour mener une vie digne”

« Le plus dur commence ce 1er janvier 2026 », nous confiait récemment une des chevilles ouvrières du DSA à New York. Zohran Mamdani a renversé l’establishment démocrate en mobilisant des primo-électeurs, jeunes ou abstentionnistes, bravé l’oligarchie new-yorkaise et défié Donald Trump sur la base d’un projet de changement radical.

Pour rendre la ville « plus abordable » – thème central de sa campagne – il a mis en avant trois mesures principales, mais pas exclusives : le gel des loyers dans le secteur encadré (un quart des familles new-yorkaises sont concernées) et la construction de 200 000 logements, la gratuité des bus et la généralisation d’un système de garde d’enfants. Le tout financé par l’augmentation de la fiscalité des plus riches.

« Être un socialiste démocratique à la tête de notre ville, explique-t-il dans un entretien exclusif accordé au magazine progressiste The Nationc’est avoir l’opportunité de diriger avec une vision qui garantit à chaque New-Yorkais tout ce dont il a besoin pour mener une vie digne, et de traduire cette conviction dans la réalité matérielle quotidienne de ceux qui considèrent cette ville comme leur foyer. »

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Citizen Ellison ou la main basse des trumpistes sur les médias

Le PDG d’Oracle s’est lancé dans une politique de rachats tous azimuts, de Tik Tok à CBS, avec CNN dans le viseur. Le camp trumpiste veut gagner la bataille culturelle via la concentration capitaliste. (Article publié dans l’Humanité du 23 décembre 2025.)

Sur les photos encore toutes fraîches, mais qui ont déjà trouvé leur place dans les livres d’histoire, il est celui que l’on voit le moins. Au premier rang de la cérémonie d’investiture de Donald Trump, le 20 janvier dernier, trônaient Elon Musk, l’homme le plus riche du monde sur le point d’activer la tronçonneuse anti-État au sein du Doge (département pour l’Efficacité gouvernementale), Mark Zuckerberg, le PDG de Facebook, WhatsApp et Instagram, dont le virage pro-Trump est le plus saisissant de tous, ou encore Jeff Bezos, qui figure en bonne place sur la liste des multimilliardaires, fondateur d’Amazon et propriétaire du Washington Post.

Sur une photo, derrière Bill et Hillary Clinton traînait Bernard Arnault, la « french touch » de ce grand raout des oligarques célébrant la prestation de serment de l’un des leurs.

Le grand public n’aurait pas forcément reconnu la trombine botoxée de l’homme qui complète le top 5 des fortunes mondiales, Larry Ellison. À 81 ans, il avait toujours évité flashs et caméras. Il ne peut désormais plus passer outre. Pris d’une frénésie d’achats depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, l’octogénaire est sur le point d’acquérir, selon le New York Times, un « portefeuille et un pouvoir (qui) pourraient dépasser ceux de prédécesseurs légendaires tels que Hearst (magnat des médias pendant la première moitié du XXe siècle, NDLR) et Pulitzer (fondateur du premier empire de presse au XIXe siècle, NDLR) ».

En onze mois, le fondateur d’Oracle a racheté Paramount, qui détient notamment la chaîne CBS, est entré dans le capital de TikTok et a lancé une OPA hostile sur Warner, propriétaire de CNN, également dans le viseur de Netflix. S’il venait à l’emporter, Larry Ellison deviendrait le magnat de presse le plus puissant du monde, peut-être de l’histoire, un nouveau Citizen Kane, ce personnage inspiré de Randolph Hearst et dépeint par Orson Welles dans son chef-d’œuvre. En tout cas, il est clairement l’homme par lequel Donald Trump entend faire main basse sur les médias états-uniens.

La vocation – si vocation il y a – lui est venue tardivement. L’ancien programmateur est un spécialiste des données, pas des médias. Il a commencé sa carrière à la fin des années 1970, l’heure du Far West technologique et de la formation des futurs empires du secteur, en travaillant sur le projet de constitution d’une base de données pour le compte de la CIA. Le projet est baptisé Oracle.

C’est ce même nom qu’il choisit, peu après, pour la start-up qu’il crée avec deux collègues, meilleurs programmateurs que lui. La CIA apprécie moyennement l’appropriation, mais travaille néanmoins avec le trio. Une rampe de lancement pour celui qui n’a jamais terminé ses études supérieures de sciences et mathématiques à l’université de Chicago.

Le décollage économique s’opère durant ces années 1980 où le reaganisme a lâché la bride aux acteurs du capital. Première étape : l’entrée en Bourse d’Oracle en 1986. Deuxième étape : la constitution, à coups d’acquisition des concurrents, d’un quasi-monopole dans le secteur des bases de données et logiciels d’entreprise. Une position dominante que personne ne lui conteste durant des décennies, l’installant parmi les plus grandes fortunes du monde.

Jusqu’en janvier 2025. Pas le 20, donc, jour d’investiture où il semble jouer à cache-cache avec les photographes. Mais le 21 : à la Maison-Blanche, il se tient aux côtés de Donald Trump dont il loue à coups de superlatif le génie et annonce un projet d’investissement massif dans les infrastructures d’intelligence artificielle, nommé Project Stargate.

Rien de vraiment surprenant dans cette annonce, la course à l’Intelligence artificielle rassemblant sur la ligne de départ le gratin du capitalisme états-unien. Le transhumaniste Larry Ellison y voit le moyen d’assouvir son rêve d’une société où la surveillance serait généralisée.

Mais c’est dans un autre domaine que ce collectionneur d’avions de chasse, de voitures de sport et de villas va s’illustrer. Tout commence avec le feuilleton TikTok. Sous la présidence Biden, le Congrès a ordonné à la société chinoise ByteDance de se séparer de sa plateforme. Officiellement pour des raisons de sécurité nationale.

Revenu au pouvoir, Donald Trump en profite pour placer ses amis : Rupert Murdoch, le magnat australien qui détient Fox News et le Wall Street Journal, ainsi que Larry Ellison. On sait à quel point TikTok se trouve dans le viseur du gouvernement israélien et de ses soutiens, des chrétiens évangéliques blancs à Hillary Clinton. Leur thèse : la Gen Z (génération née entre 1997 et 2012), fer de lance de l’opposition à la guerre à Gaza, a vu son esprit trop jeune pollué par les vidéos en boucle.

L’immense majorité des universitaires, à l’instar de Rashid Khalidi, ancien professeur à l’université Columbia et titulaire de la chaire Edward Saïd, racontent une autre histoire : celle de la prise de conscience des jeunes étudiants qui échappent au discours dominant pro-Israël des médias « mainstream » en s’informant différemment. La nature du deal, opaque comme un financement de campagne électorale outre-Atlantique, n’a pas été dévoilée, mais on sait déjà qui a obtenu le contrôle de l’algorithme de l’application : Oracle.

Ce n’est que le début pour Larry Ellison. En août 2025, Paramount fusionne avec Skydance Media, donnant corps à une nouvelle entité baptisée Paramount Skydance Corporation. Le PDG de Skydance devient celui de la nouvelle entité. Son nom : David Ellison, né en 1983, fils de Larry.

Tombent ainsi dans l’escarcelle de la famille : MTV, Nickelodeon, Showtime et surtout CBS, l’une des trois chaînes historiques de la télévision américaine. Cette dernière est réputée pour sa pratique du journalisme depuis l’époque de Walter Cronkite, légende des journaux TV, et pour son magazine de référence, 60 minutes.

Les nouveaux tauliers nomment presque immédiatement une nouvelle directrice de l’information, en la personne de Bari Weiss, assez peu connue du grand public mais très populaire dans les cercles de la droite trumpiste. Lors de sa démission du New York Times en juillet 2020, elle avait dénoncé le « wokisme » et la pression militante censés régner au sein de la rédaction.

Quelques mois plus tard, elle avait fondé The Free Press, qui, après le 7 octobre 2023, se consacrera quasi exclusivement à prendre la défense de la politique génocidaire du gouvernement Netanyahou à Gaza, en tentant d’assimiler toute critique à de l’antisémitisme. En octobre 2025, non seulement Paramount Skydance acquiert le titre qu’elle a fondé pour 150 millions de dollars (pour seulement 170 000 abonnés payants revendiqués), mais la propulse également à la tête de la rédaction de CBS, média dans lequel elle ne dispose d’aucune expérience.

John Dickerson, le présentateur du journal de CBS depuis 2018, annonce quelques semaines plus tard son départ, effectif depuis le 18 décembre. La nomination de Bari Weiss, l’une des plus zélées défenseures de Netanyahou, n’étonne personne. Larry Ellison est, lui aussi, un soutien inconditionnel d’Israël, raison pour laquelle il s’est progressivement aligné sur le Parti républicain, après avoir été un soutien de Bill Clinton et un donateur au Parti démocrate. Il jugeait en effet Barack Obama hostile à Israël…

Mais la main basse sur l’information états-unienne ne serait pas complète sans CNN. Dans un retournement presque vertigineux, la chaîne pionnière de l’info en continu, jadis porte-voix de toutes les opérations militaires états-uniennes, est devenue une sorte de sanctuaire du journalisme et une véritable hantise pour Donald Trump. Larry Ellison, via son fils David, va se saisir d’une opportunité : celle de la proposition de rachat du groupe Warner par Netflix.

Pour le géant du streaming, CNN ne fait pas partie de l’offre. Dans la contre-offre de Paramount Skydance, elle l’est. Un tour de passe-passe chiffré à 108 milliards de dollars pour l’ensemble contre un montant de 82,7 milliards de dollars pour l’offre de Netflix. Le conseil d’administration de Warner a repoussé, le 17 décembre, l’assaut de la famille Ellison, mais les actionnaires pourraient lui ouvrir les portes.

Le montage financier de cette contre-offre vaut, à lui seul, le détour politique comme géopolitique. La famille Ellison ne mettrait que 11,8 milliards sur la table, soit deux fois moins que des fonds souverains d’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis et du Qatar (24 milliards) et une somme inconnue jusqu’ici d’Affinity Partners, une société de capital-investissement détenue par… Jared Kushner.

Le tout sera complété par un prêt de 54 milliards de dollars consentis par trois établissements bancaires (Bank of America, Citi et Apollo). Décryptage : Donald Trump a mis tout son poids diplomatique (les pays du Golfe), personnel (son gendre) et politique (les banques) pour gonfler cette offre et permettre aux Ellison d’être « mieux-disants » que Netflix avec seulement 10 % de la somme totale apportée.

Selon le Wall Street Journal, la bible des milieux d’affaires, David et Larry Ellison ont mené « une campagne de plusieurs semaines pour convaincre Donald Trump » de soutenir leur offre. Ils ont manifestement réussi à éclairer le président milliardaire sur son intérêt en promettant de « refondre la programmation », un nom de code pour un alignement total des contenus sur les intérêts trumpistes.

Mais comme la ficelle est grosse, Donald Trump, pour une fois, se fait discret et presque ingénu : « Aucun d’eux n’est un de mes amis proches. Je veux faire ce qui est juste. » Un premier mensonge – Larry Ellison est évidemment un ami proche – adossé à un second : Donald Trump prétend n’avoir pas évoqué le dossier Warner avec Jared Kushner.

« Cette bataille pour Warner Bros n’a rien d’une guerre industrielle classique. C’est une prise d’otage politique orchestrée depuis la Maison-Blanche, avec l’argent saoudien et les réseaux trumpistes comme bras armés », décrypte Romuald Sciora, directeur de l’Observatoire politique et géostratégique des États-Unis de l’Iris (Institut de relations internationales et stratégiques).

Si le rachat par Netflix représente un « cauchemar antimonopole », selon la sénatrice démocrate Elizabeth Warren, une victoire de Paramount conduirait à un cauchemar démocratique. Elle consacrerait en effet la mainmise de Donald Trump sur le monde des contenus et introniserait Larry Ellison en « président délégué ».

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