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Trump II, retour en Enfer

La victoire sans ambages du milliardaire xénophobe signe la débâcle de la stratégie démocrate et ouvre un cycle nouveau de la politique américaine comme des relations internationales. (Article publié dans l’Humanité du 7 novembre 2024.)

C’est sans doute une déclinaison de la bouteille à moitié vide ou à moitié pleine : dans le résultat de l’élection présidentielle américaine, qu’est-ce qui relève de la sanction des démocrates et de l’adhésion au trumpisme ?
Le fiasco de la campagne ciblée de Harris
Le plan était précis : le chemin vers la Maison-Blanche de Kamala Harris passait par les « suburbs », ces fameuses banlieues résidentielles et leurs cohortes de diplômés du supérieur. De femmes blanches diplômées, plus précisément, censées être ulcérées par le comportement masculiniste de Donald Trump autant que par les attaques en règle contre le droit à l’avortement, depuis l’invalidation de Roe v. Wade.
Pour les stratèges démocrates, calculette à la main, il suffisait de remporter la Pennsylvanie, le Michigan et le Wisconsin pour atteindre le nombre décisif de 270 électeurs. Les moyens déployés y ont été d’une proportion inconnue dans une campagne électorale américaine : des dizaines de permanences électorales ouvertes, des milliers de « staffers » (permanents rémunérés) embauchés et des centaines de millions dépensés.
« Le centre-ville (où les minorités africaine-américaine et latina vivent principalement – NDLR) est encore très démocrate mais on a compris que le vivier de voix se situait dans les suburbs. Les diplômés votent de plus en plus démocrate et leur taux de participation est plus élevé », nous confiait Sam Talarico, responsable des démocrates à Érié, un comté-pivot de Pennsylvanie (lire notre série du 28 au 31 octobre 2024.) Au poker, on appellerait cela « faire tapis ». Finalement, c’est la banqueroute. Après 2016, le « mur bleu » (décrit ainsi par le politologue Ronald Brownstein comme l’ensemble des États ayant toujours voté démocrate de 1988 à 2012) est tombé une deuxième fois.
Cette stratégie de « segment » a été pensée jusqu’au calibrage rhétorique, le discours, pugnace au moment de la convention démocrate, s’est fait tiède, laissant au bord de la route des propositions économiques et sociales.
Dans les derniers jours de la campagne, des estrades aux plateaux télé, Bernie Sanders a lancé des signaux d’alerte sur le cap stratégique, en adoptant, selon la vision du New York Times, « un ton sombre pour atteindre les électeurs frustrés de la classe ouvrière, donnant voix à un message populiste sinistre qui contraste avec l’optimisme de la campagne de la vice-présidente ».
Le sénateur socialiste y développait l’idée centrale de ses deux candidatures aux primaires démocrates selon laquelle « nous sommes aujourd’hui une nation qui évolue rapidement vers l’oligarchie. C’est ce vers quoi nous nous dirigeons, à moins qu’ensemble nous n’inversions le cours des choses ». Kamala Harris n’a jamais repris une once de ce discours audible dans un pays où les inégalités sociales ont retrouvé leur niveau des années 1920, délaissant des pans entiers de la coalition démocrate – jeunes, minorités et classes populaires précarisées principalement.

L’addition du mandat de Biden
« La marée fait monter tous les bateaux », dit un dicton américain. Et le recul de la marée les fait tous redescendre. La chute de la maison démocrate se lit d’abord et avant tout dans les fiefs « bleus » : 1,5 million de voix perdues entre 2020 et 2024 dans deux seuls États (New York et New Jersey), 700 000 dans le seul Illinois, 300 000 dans le Massachusetts, signe d’une désaffection évidente qui s’exprime d’autant plus qu’il n’y a aucun enjeu.
Dans les swing states, le recul est de moindre portée, le réflexe « anti-Trump » faisant son office. Pourtant, il se chiffre en dizaines de milliers de voix à Philadelphie, Détroit ou Milwaukee, les trois grandes villes de Pennsylvanie, du Michigan et du Wisconsin.
Le sondage sorti des urnes de CNN offre un autre angle de vue sur ce décrochage. L’électorat africain-américain a voté dans les mêmes proportions pour Kamala Harris que pour Joe Biden mais avec un taux de participation en très fort recul. La perte est encore plus sèche chez les Latinos, la deuxième minorité du pays, – 12 points (53 % contre 65 %). Donald Trump est même majoritaire chez les hommes latinos (53 % contre 45 %), même si les Latinas résistent (61 % pour Kamala Harris contre 37 %).
« Il s’agit d’une désaffection générale à l’égard du Parti démocrate. Il ne s’agit pas d’une seule catégorie démographique (bien que les Hispaniques soient ceux qui ont le plus changé) », estime Aaron Astor, historien et professeur au Maryville College, qui voit comme « raisons principales : l’inflation, les priorités des démocrates et un langage qui ne plaît pas aux personnes qui ne sont pas diplômées (en particulier les hommes) ».
Acmé de cet aveuglement, la question de la guerre à Gaza. Depuis le début de l’année, des groupes dits « Uncommitted » (non engagés) se sont formés dans le cadre de la primaire démocrate afin de mettre en garde Joe Biden, encore candidat : si vous ne changez pas votre position de soutien inconditionnel au gouvernement Netanyahou, vous n’aurez pas notre soutien.
Dans le Wisconsin, le Michigan et le Minnesota, ils ont recueilli de 8 à 20 % des voix. Et pourtant, rien n’a changé dans les actes de l’administration sortante, à peine dans les mots. À Dearborn, ville voisine de Détroit, où vivent majoritairement des Arabes-Américains, la vice-présidente a recueilli 14 % des suffrages contre… 74 % pour Joe Biden en 2020. L’« effet Gaza » a sans doute joué au-delà de Dearborn : dans les États clés, un tiers de l’électorat traditionnel du Parti démocrate affirmait qu’il serait plus enclin à voter pour Kamala Harris si elle mettait en pause les ventes d’armes à Israël.
Au final, les démocrates ayant détenu la présidence durant douze des seize dernières années ont été perçus comme les sortants de long terme et tenus pour responsables des maux du pays. Chaque présidence a débouché sur un mandat de Donald Trump, une répétition qui exclut le hasard.
La « coalition d’Obama » ayant volé en éclats, est-ce l’année zéro pour les démocrates ? Rien de moins sûr, pour Politicoboy, sur X : « La défaite de Kamala Harris valide largement les critiques de la gauche démocrate à l’encontre de la stratégie démocrate. Mais le Parti démocrate ne va rien retenir en termes de leçon et accuser la gauche d’être responsable de cette débâcle. » « Les démocrates ne vont faire aucune autocritique. Comme d’habitude d’ailleurs. Mais ils vont blâmer Jill Stein, les musulmans, la gauche, les hommes noirs », anticipe, de son côté, l’universitaire Tristan Cabello.

Référendums : la feuille de route oubliée des démocrates
C’est le paradoxe dans un pays auquel on aime prêter des paradoxes. Dans l’Amérique qui se réveille ce matin avec l’horizon d’un nouveau mandat de Trump, les droits reproductifs ont regagné du terrain.
Dans le Colorado, le Maryland, le Missouri, l’État de New York, le Nebraska, le Nevada, comme en Arizona, les électeurs qui ont voté pour des projets visant à pérenniser voire à constitutionnaliser le droit à l’avortement l’ont emporté. En Floride, le texte « pro-choice » est majoritaire, avec 57 % de voix, mais échoue de peu à passer la barre de la majorité qualifiée fixée à 60 % dans cet État. Un quasi grand chelem pour les « pro-choice ». Mais, contrairement aux attentes des stratèges démocrates, les référendums n’ont pas servi de « pompe aspirante » pour le vote Harris. La candidate avait pourtant axé son entrée en campagne sur ce sujet brûlant avant de privilégier le danger représenté par Trump pour la démocratie.
D’autres idées contenues dans le programme officiel démocrate – l’augmentation du salaire minimum, la légalisation de la marijuana – continuent, grâce à de nouvelles victoires référendaires, de trouver leur chemin dans la société américaine. Pourquoi la candidate représentant ce projet d’idées majoritaires est-elle minoritaire ? Pourquoi n’a-t-elle tout simplement pas porté ces propositions ?

Les pleins pouvoirs pour Trump ?
Question pour question : quelle est la part de la stratégie de Donald Trump dans ces évolutions de l’électorat ? Avec sa rhétorique ouvertement et grassement masculiniste, il a d’évidence séduit des électeurs blancs et latinos, mais également africains-américains, bien que dans une moindre mesure. Sa stratégie nataliste et ses saillies racistes n’ont pas agi comme un repoussoir, y compris pour des électeurs héritiers de l’immigration. Autant de fragments qui se sont agrégés autour de son bloc central – les Blancs sans diplôme, d’âge moyen et de revenus moyens – pour un niveau de suffrages qui dépassera sans doute celui de 2020 (les décomptes se poursuivent dans nombre d’États).
« Non seulement Trump sera de retour à la Maison-Blanche, mais il obtient une majorité absolue des voix, ce qu’il n’avait pas réussi à faire lors des deux élections précédentes, constate Antoine Yoshinaka, professeur de science politique à l’université de l’État de New York à Buffalo. C’est la meilleure performance de la part d’un candidat républicain depuis Bush père en 1988. Et sa majorité au Sénat sera plus grande que lors de sa première élection, ce qui lui donnera une grande flexibilité pour nommer les membres de son cabinet et les juges fédéraux. » Le nouveau président assure d’ailleurs disposer d’un mandat fort de l’électorat américain.
Le sort de la Chambre des représentants est toujours incertain. Il se jouera à quelques sièges. Si les républicains maintenaient leur majorité, ils disposeraient de tous les leviers : exécutif, législatif et judiciaire (puisque la majorité des juges de la Cour suprême sont des conservateurs).
Donald Trump aurait les mains libres pour faire entrer le pays dans un « nouvel âge d’or » dont on connaît la grammaire et que nous décrypte Romain Huret. Son succès, porté par un vote d’adhésion incontestable et renforcé par le recul des démocrates, lui permettra dès janvier 2025 d’être, beaucoup plus qu’en 2016, le nouveau maître de l’Amérique. 

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La victoire ou le chaos : l’unique scénario de Trump

Le milliardaire xénophobe a préparé les esprits de son camp à contester, comme en 2020, les résultats de l’élection présidentielle si ceux-ci ne lui étaient pas favorables. Une stratégie qui pourrait mettre le feu aux poudres. (Article publié dans l’Humanité du 5 novembre 2024.)

La nuit vient de tomber sur la côte est des États-Unis. Les bureaux de vote ont fermé en Pennsylvanie, le plus prisé des swing states (États pivots) avec ses 19 grands électeurs. Les premières totalisations donnent Donald Trump largement en tête. Rien de plus normal : l’État compte d’abord les bulletins déposés le jour même en personne, pratique privilégiée par les républicains.
Seront ensuite ajoutés les bulletins envoyés par correspondance, une méthode traditionnellement plus prisée des démocrates. Mais Donald Trump proclame déjà sa victoire, tentant de mettre le pays face à une alternative : ou il a gagné l’élection ou elle lui a été volée.
Un goût de déjà-vu ? C’est exactement ainsi que s’était déroulée la soirée du 3 novembre 2020, prologue d’un cycle qui avait abouti à l’assaut du Capitole, le 6 janvier 2021. Et c’est très probablement ainsi que va se dérouler cette soirée du mardi 5 novembre 2024. Stephen Bannon, l’ancien conseiller spécial de Donald Trump, à peine sorti de prison pour entrave aux prérogatives d’enquête du Congrès sur le 6 janvier 2021, a déjà fait sa recommandation : si, quelques heures après la fermeture des bureaux, le niveau de vote républicain est le même qu’en 2020, l’ancien président doit déclarer sa victoire. Avec un cynisme consommé, cet idéologue d’extrême droite a ajouté : « Cela ne voudra pas dire qu’il est le vainqueur, il va juste dire qu’il est le vainqueur. »
Une contestation qui débutera sur X
La rhétorique de Donald Trump n’a pas changé, mais la machine qu’il mettra au service de cette fausse alternative a été perfectionnée. La fallacieuse proclamation sera d’abord relayée sur le plus vaste réseau social au monde par l’homme qui y compte le plus d’abonnés : Elon Musk. Le milliardaire n’a pas investi autant de son argent (plus de 100 millions de dollars) et de son prestige (il annonce une « victoire écrasante » depuis des semaines) pour reconnaître une défaite, au cas où celle-ci se trouverait au rendez-vous. C’est sans nul doute sur X que Donald Trump revendiquera sa victoire et que Musk doublera la mise. Des « posts » qui pourraient mettre le feu aux poudres.
Dans les swing states, les autorités ont déployé des mesures de sécurité inédites afin de protéger les commissions électorales locales. Les centres de dépouillement seront isolés du monde extérieur et protégés par des forces de police. Dans le comté de Maricopa, qui englobe Phoenix, en Arizona, des snipers seront disposés sur les toits des bâtiments. Le ministre de la Justice a envoyé des observateurs électoraux dans 86 districts de 27 États, soit, selon le Washington Post, « le plus grand nombre depuis deux décennies, dans un contexte de crainte croissante de pressions partisanes abusives et de suppression d’électeurs des listes électorales ».
Donald Trump compte évidemment sur la frange la plus fanatisée de sa base Maga (Make America Great Again) pour aller réclamer physiquement l’objet supposément volé. N’a-t-il pas déclaré que le 6 janvier 2021 avait été un « jour d’amour » ? Le mensonge du vol de l’élection de 2020 s’est métabolisé dans le corps social républicain, comme le constatait récemment, auprès du New York Times, Joanna Lydgate, directrice générale du States United Democracy Center, un groupe à but non lucratif qui travaille avec les autorités des États pour renforcer la confiance dans leurs élections. « Cela fait quatre ans que l’on répand des mensonges sur les élections, que l’on recrute des volontaires pour contester le système et que l’on intente des actions en justice. Ce que nous voyons aujourd’hui, c’est la concrétisation de tout cela », décrivait-elle.
Des failles dans la stratégie républicaine
La bataille se jouera également devant les tribunaux. Tirant les leçons de la débâcle de 2020 (60 plaintes déposées, aucune acceptée), l’équipe de campagne de Donald Trump a formé des équipes de volontaires, tandis que des centaines d’avocats sont d’ores et déjà prêts à lancer l’assaut dans les prétoires. Selon le Wall Street Journal, une cinquantaine d’organisations ont levé près de 140 millions de dollars (129 millions d’euros) pour nourrir cette guérilla judiciaire.
En dernier recours, ils comptent sur la Cour suprême, où siège une majorité conservatrice : six juges sur neuf, dont trois nommés par l’ancien président. En 2000, c’est cette même instance judiciaire qui, en ordonnant l’arrêt du recomptage des voix en Floride, avait de fait ouvert la voie de la Maison-Blanche à George W. Bush malgré le très faible écart (537 voix) avec son adversaire démocrate, le vice-président sortant Al Gore.
Si tout a été préparé comme jamais dans une élection américaine pour en contester le résultat, ce projet contient quelques failles. D’abord, Donald Trump n’est plus à la Maison-Blanche et ne peut pas actionner certains leviers comme la mobilisation de la garde nationale (force militaire de réserve). Joe Biden le peut, en revanche. Ensuite, les autorités fédérales et locales ne seront pas prises au dépourvu. Il n’est pas impossible également que des rouages de la galaxie Trump rechignent à dépasser les lignes officielles : on pense ici à Fox News qui a dû débourser 787 millions de dollars pour ses fausses allégations sur les machines à voter Dominion. Enfin et surtout : le vote des citoyens eux-mêmes.
Pennsylvanie, Michigan, Wisconsin : un vote clé
L’acte 2 du plan de Trump dépendra en effet de la réalité qui émergera petit à petit des urnes. Si la situation de quasi-égalité dans les sept swing states indiquée par les derniers sondages doit se confirmer, cela jouera à plein dans la main du milliardaire xénophobe dont le présupposé est sa victoire et son arme, le poison du doute. Les règles différentes d’un État à l’autre renforçant la confusion, on n’y verra pas forcément plus clair à l’aube de mercredi qu’au crépuscule de mardi.
Pour autant, les flux qui se dessineront, au-delà des stratégies de revendication, donneront corps à une tendance. Le scénario de 2020 peut se rejouer jusqu’au bout, avec un Donald Trump perdant finalement la Maison-Blanche pour quelques dizaines de milliers de voix (43 000, exactement).
Il est peu probable que Kamala Harris retrouve la marge nationale de 7 millions de voix de Joe Biden mais une victoire au collège électoral dans un mouchoir de poche est de l’ordre du possible. La vice-présidente en exercice a besoin de consolider les trois États du Midwest (Pennsylvanie, Michigan et Wisconsin) pour sécuriser sa victoire. En 2020, Joe Biden y devançait Donald Trump de 260 000 voix, tandis qu’en 2016, ce dernier avait 80 000 voix d’avance sur Hillary Clinton.
Un pays au bord du précipice
Ce dernier scénario est donc lui aussi possible. Le « mur bleu » – ces États qui ont voté démocrate sans discontinuer de 1988 à 2016 – reconstitué en 2020 s’effrite à nouveau, faisant s’écrouler les espoirs de Kamala Harris, que ne consolera pas une possible victoire au « vote populaire. » Si les sondages ont sous-estimé le niveau de vote pour Donald Trump comme ils l’avaient fait en 2016 et 2020, c’est même l’hypothèse la plus probable : un nouveau mandat pour le candidat républicain lui donnerait les mains quasiment libres pour mettre en œuvre un projet d’une tout autre nature.
Mais… s’il est un invariant des campagnes électorales américaines, c’est bien la propension des instituts de sondage à se tromper. Qui se souvient des premiers jours de novembre 2012 ? Mitt Romney était annoncé sur les talons du président sortant, Barack Obama. Dans les cercles républicains, on commençait même à constituer les équipes de la future administration. Verdict le 6 novembre : 5 millions de voix et 4 % d’avance pour le premier président noir de l’histoire du pays.
Lors des élections de mi-mandat en 2022, la « vague rouge » annoncée en sanction des deux premières années de mandat de Joe Biden s’est terminée en victoire en demi-teinte pour les républicains, qui ont repris la Chambre des représentants pour une poignée de sièges mais échoué à faire basculer le Sénat.
Mais, même si les suffrages des Américains invalident les craintes suscitées par les derniers sondages en donnant une majorité à Kamala Harris, Donald Trump a décidé de mettre le pays au bord du précipice en n’envisageant qu’une seule alternative : la victoire ou le chaos.

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Trois idées fausses sur les élections américaines

Avec les sondages qui donnent désormais Kamala Harris et Donald Trump au coude-à-coude, l’élection présidentielle du 5 novembre va se jouer à quelques voix près, notamment dans les États-clés. Mais va-t-elle pour autant se jouer au centre, comme le rabâche le fameux mantra ? Notre décryptage de trois clichés qui peuvent fausser notre vision du scrutin. (Article publié dans l’Humanité magazine du 31 octobre 2024).

Donald Trump a conquis les classes populaires
C’est sans doute l’assertion la plus acceptée et… la plus éculée. Il faut démonter l’intox couche par couche. D’abord, la première : elle tient à l’appartenance raciale, dont on sait l’importance qu’elle revêt dans un pays qui a créé une république tout en maintenant l’esclavage. Les classes populaires des « minorités » sont toujours – lorsqu’elles votent – fidèles au Parti démocrate. Il s’agit donc davantage des classes populaires blanches. Ce mouvement n’est pas forcément récent. C’est la deuxième couche : historique. Dès le début des années 1970, le Parti républicain tente de séduire la « classe ouvrière », notamment d’origine italienne et irlandaise. Les élections de 1980 et 1984 voient apparaître une nouvelle catégorie électorale : les démocrates reaganiens, soit des électeurs traditionnels du parti de l’âne séduits par la rhétorique (anticommunisme, anti-État providence) de Ronald Reagan. Enfin, dernier élément : géographique. Ce ralliement d’une partie des classes populaires aux républicains a varié dans son intensité selon les zones. Il a été massif au Sud, mais beaucoup plus modéré dans le Midwest, où survit une tradition syndicale.
Il ne faut cependant pas nier que Donald Trump a clairement convaincu des centaines de milliers d’électeurs plutôt éloignés du processus électoral dont le point commun est de ne pas avoir fait d’études supérieures. Ce sont les fameux « Blancs sans diplômes ». Là encore, il faut se méfier de la catégorie prise sans recul. La notion de l’âge est ici essentielle : ils ont ultra-majoritairement plus de 55 ans et sont donc entrés sur le marché du travail à une époque où une infime minorité d’Américains allaient à l’université. Ne disposer d’aucun diplôme ne vous fait pas appartenir automatiquement aux catégories populaires. Cela dépend du niveau de revenus. De nombreuses études ont dessiné le profil de l’électeur trumpiste type : pas de diplôme, revenus moyens supérieurs, pas de difficultés financières personnelles mais sentiment de déclassement du pays.

Le trumpisme est une rupture dans l’histoire du Parti républicain
Donald Trump n’est, d’évidence, pas un candidat républicain comme le furent Reagan ou Bush père et fils. Pour autant, il ne constitue pas un « corps étranger » à ce qu’est le GOP (Grand Old party, son surnom). Il s’inscrit dans la tradition de l’exploitation du ressentiment racial que le parti a inaugurée à la fin des années 1960, en décidant d’exploiter les peurs des Blancs face aux droits civiques et électoraux gagnés par les Africains-Américains. Cette « stratégie sudiste » a parfaitement fonctionné dans l’ancien Sud esclavagiste et ségrégationniste où, en deux générations, les électeurs blancs démocrates mais conservateurs et racistes sont passés avec armes et Bible dans le camp du parti créé par Abraham Lincoln.
Donald Trump incarne une nouvelle phase de cette stratégie en faisant de l’immigrant latino la figure centrale de ce ressentiment racial. Le nativisme a une histoire longue aux États-Unis, remontant au milieu du XIXe siècle, avec la réaction violente des « Anglos » face à l’arrivée massive d’Irlandais (voir le film de Martin Scorsese « Gangs of New York »). Chaque pic d’immigration a produit sa réaction nativiste. Les États-Unis se trouvent actuellement dans l’un de ces pics : 14 % de la population est étrangère, le même niveau que dans les années 1910-20. Sans parler des citoyens américains dont les parents ou grands-parents sont des immigrés, majoritairement latinos mais également asiatiques ou qui ont été naturalisés (10 % de l’électorat). Là encore, Donald Trump entend profiter des peurs suscitées par un mouvement pourtant irréversible.

L’élection se gagnera au centre
Autre mantra qui fut en son temps fondé, lorsqu’un certain consensus régnait entre les deux électorats. Mais, dans un pays où la polarisation est l’élément central de la vie politique et même de la société, le « centre » ressemble à un nouveau marais où se noient les illusions présidentielles. Demandez à Hillary Clinton, qui a mené une campagne au centre, sans contenu programmatique fort, cherchant à séduire les électeurs républicains « modérés » plutôt que de « sécuriser » les bastions de la Rust Belt. On retrouve certains de ces ingrédients dans la campagne de Kamala Harris, qui s’affiche avec des figures républicaines anti-Trump, comme Liz Cheney, et présente un programme économique avalisé par… Goldman Sachs. Mais elle prend soin de mener campagne aux bons endroits, donc en Pennsylvanie, au Michigan et au Wisconsin, qui lui ouvriront les portes de la Maison-Blanche si elle les remporte tous les trois.
Dans ce contexte de polarisation, la mobilisation de ses électeurs traditionnels constitue la martingale. Donald Trump fait cela très bien avec le plafond lié à l’étiage républicain depuis 2008, soit autour de 46-47 %. Les démocrates le réalisent de manière plus aléatoire, oscillant entre 48 % des suffrages exprimés (Hillary Clinton) et 51 % (Obama en 2012 et Biden en 2020).
Interrogé par le “New York Times” sur les électeurs qui restent à persuader, Patrick Murray, directeur de l’institut de sondage de l’université de Monmouth, répond par une boutade : « Vous voulez que je les nomme individuellement ? Parce que je pourrais probablement le faire à ce stade. » Il n’en demeura pas moins que les « swing voters » existent et que, dans le cadre du mode de scrutin particulier du collège électoral et d’une élection serrée, ils pourraient aussi faire la décision.
Les « indépendants » constituent un autre leurre. Vous en entendrez souvent parler dans ces derniers jours de campagne. Or, un indépendant n’est pas un centriste. Bernie Sanders se définit comme indépendant ainsi qu’une immense majorité des électeurs qui l’ont suivi durant les primaires de 2016 et 2020. Ils n’en ont pas moins des valeurs progressistes. « Indépendant » est une catégorie que revendiquent, comme une forme de distance avec le bipartisme, les nouvelles générations, qui se trouvent malgré tout plus enclines à voter démocrate.

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    Collège électoral, swing states: mode d’emploi

    Le mode de scrutin – conçu par les Pères fondateurs comme un filtre antidémocratique – transforme une poignée d’Etats et donc une infime minorité d’électeurs en décisionnaires finaux. (Article publié dans l’Humanité du 4 novembre 2024.)

    Il est temps de ressortir ses calculettes, les cartes électorales interactives, son manuel de droit constitutionnel et éventuellement son thermos de café : c’est l’heure de l’élection présidentielle américaine avec ses singularités à la limite du compréhensible, ses détails dans lesquels se nichent les diables et un suspense qui, potentiellement, s’éternise.
    Pourquoi le système du collège électoral ?
    Les citoyens des États-Unis n’élisent pas directement leur président. Ils le souhaiteraient à une très large majorité, mais les républicains ne veulent pas déroger à une tradition qui leur profite : elle leur a permis de remporter en 2000 et 2016 la Maison-Blanche sans être majoritaires en voix.
    Le collège électoral est l’un des « filtres » mis en place par les Pères fondateurs pour contrôler la souveraineté populaire, dont ils se méfiaient (presque) comme de la peste. Thomas Jefferson ne déclarait-il pas : « Une démocratie n’est rien de plus que la loi de la foule, suivant laquelle 51 % des gens peuvent confisquer les droits des 49 autres. »
    Le principe du « winner takes all » ajoute à l’injustice : le vainqueur dans chaque État – même avec une voix d’avance – remporte l’ensemble des grands électeurs mis en jeu. Le Nebraska et le Maine font exception : certains de leurs grands électeurs sont alloués par le vote dans chacune de leurs circonscriptions électorales.
    Ce système conduit à faire d’une poignée d’États les « faiseurs » de président(e) : ce sont les fameux « swing states » (États pivots). Cette année, ils sont au nombre de sept, accueillant 18 % des électeurs inscrits, laissant 82 % des 244 millions d’électeurs voter sans aucun impact sur le résultat final.
    Swing states : les sept juges de paix
    On peut les classer en trois catégories. La plus importante est constituée des trois États de la Rust Belt (« ceinture de la rouille ») : la Pennsylvanie (19 grands électeurs), le Michigan (15) et le Wisconsin (10). Ils faisaient partie de ce que le politiste Ronald Brownstein avait appelé le « mur bleu », ces États ayant voté sans discontinuer pour un candidat démocrate depuis 1988.
    En 2016, ils ont basculé pour 80 000 voix chez Donald Trump, ensevelissant Hillary Clinton sous les décombres de ce pan écroulé. En 2020, Joe Biden les a repris, avec un solde favorable total de 260 000 voix. Si Kamala Harris les remporte, elle atteindra le chiffre magique de 270, la majorité au collège électoral. C’est d’ailleurs dans la région des Grands Lacs que sa campagne a dépensé le plus d’argent et de temps.
    Les profils de ces trois États se ressemblent : la proportion de Blancs, de sans-diplômes et de personnes de plus de 55 ans y est plus élevée que dans l’ensemble du pays et ils ont été frappés de plein fouet par la désindustrialisation. En 2016, le discours de Donald Trump rendant responsables de cette situation les accords de libre-échange a trouvé un écho dans une frange du salariat blanc. Kamala Harris a fait le pari de miser sur un « segment » ascendant : les diplômés du supérieur, notamment les femmes, qui habitent la plupart du temps les banlieues.
    Deuxième catégorie : le « nouveau » Sud, avec les États de Géorgie et de Caroline du Nord (16 grands électeurs chacun). Ils ont connu, ces dernières décennies, un décollage économique avec comme corollaire un boom démographique qui a eu à son tour un impact électoral.
    Les Africains-Américains et les Latinos – qui votent traditionnellement démocrate – sont surreprésentés parmi les nouveaux arrivants. En Géorgie, un habitant sur trois est noir et un sur dix, latino. En Caroline du Nord, les proportions sont un peu moindres : 20 % d’Africains-Américains, 10 % de Latinos.
    La « bascule » de la Géorgie en 2020 chez les démocrates pour une poignée de voix (11 000) doit à ces modifications démographiques et surtout au travail de mobilisation effectué par Stacey Abrams, candidate démocrate pour le poste de gouverneure.
    Enfin, à l’Ouest, en Arizona et dans le Nevada, il est aussi question de migrations et de leur effet politique. Elles sont internes et internationales. L’Arizona (11 grands électeurs), ancien bastion républicain, est devenu « pivot ». Aujourd’hui, 30 % des habitants sont latinos, ultra-majoritairement originaires du Mexique.
    Là aussi, un travail de politisation a permis d’augmenter la participation électorale de ces nouveaux Américains et de faire pencher l’État en faveur de Joe Biden, à 11 000 voix près. Mais les flux de retraités républicains venant d’autres États (Californie, Midwest) se sont intensifiés ces dernières années.
    Même phénomène dans le Nevada (6 grands électeurs) voisin avec l’arrivée de Blancs conservateurs qui rend l’État de plus en plus « swing » alors qu’il était solidement arrimé au Parti démocrate. Les « minorités » sont ici une majorité : 30 % de Latinos, 10 % d’Asiatiques-Américains (notamment les salariées philippines des hôtels et casinos de Las Vegas), 10 % d’Africains-Américains. Dans les deux États, la crise du logement et l’inflation se combinent pour éroder une base démocrate qui s’annonçait pourtant durablement majoritaire.
    Et après le vote…
    À chaque État, ses règles. Les résultats devraient être connus rapidement dans le Michigan mais toute l’attention sera focalisée sur la Pennsylvanie, le plus important des swing states. On y comptera d’abord les bulletins déposés le jour même, pratique privilégiée par les républicains, et ensuite les votes par correspondance, que prisent les électeurs démocrates. Mardi soir, les totalisations vont donc afficher une avance de Donald Trump, avant que le niveau de Kamala Harris ne remonte. Jusqu’où ?
    Le nombre de grands électeurs étant pair (538), une égalité est possible. La décision échoirait alors à la Chambre des représentants. Ce ne sera pas la majorité des députés qui prévaudra mais la majorité des États. Comme pour le collège électoral, un parti minoritaire en sièges peut devenir majoritaire, ultime aspect d’une élection démocratique qui ne respecte pas quelques principes fondamentaux de la démocratie : le suffrage universel et l’égale représentativité.

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    Récit de la campagne la plus folle

    Tentative d’assassinat de Donald Trump, retrait de Joe Biden, émergence de Kamala Harris : le scénario fou se poursuit dans les urnes mardi et sans doute dans les jours qui vont suivre. (Article publié dans l’Humanité magazine du 31 octobre 2024.)

    Depuis une décennie, on s’est habitués à ce qu’une élection américaine se joue à une poignée de voix. L’édition 2024 nous apprend qu’elle peut aussi basculer pour quelques centimètres voire quelques centièmes. Ceux de la trajectoire d’une balle ou d’un mouvement de tête sans lesquels la tentative d’assassinat contre Donald Trump aurait réussi. Le 13 juillet à Butler, Pennsylvanie, la campagne présidentielle bascule dans la singularité la plus absolue. Elle ne ressemblait déjà à aucune autre avec ce « match retour » entre un sortant, impopulaire et vieillissant, et un ancien président, tout aussi impopulaire, un peu moins physiquement usé mais beaucoup plus inculpé. Voilà que la grande « tradition » américaine de l’assassinat politique vient lui donner des allures de monstre idiosyncratique.
    Finalement, Donald Trump ne figurera pas dans les annales comme le 5e président assassiné mais « simplement » comme l’énième visé par une tentative (qui sera suivie d’une seconde sur un terrain de golf en Floride le 15 septembre). Les images sont aussitôt mondialement diffusées : la balle qui écorche l’oreille, projetant un filet de sang sur la joue du candidat, qui, en se relevant, lance à la foule « Fight, fight, fight ». À la convention républicaine qui s’ouvre le lundi 15 juillet, il est accueilli en « héros » voire en « miraculé ». Le bruit de fond médiatique annonce : « Il a gagné l’élection. »
    Une immunité qui change tout
    Ce même bruit, quelques mois plus tôt, distillait un autre air : « Il ne peut pas gagner. » Le milliardaire affichait alors deux condamnations à son actif : en février, une amende de près de 355 millions de dollars pour une série de fraudes financières au sein de son empire immobilier ; fin mai, un jury populaire le reconnaissait coupable de trente-quatre chefs d’accusation dans l’affaire des falsifications comptables en lien avec les paiements secrets de Stormy Daniels, une ancienne actrice porno dont il aurait acheté le silence après avoir eu une liaison avec elle.
    Sur le menu judiciaire de Donald Trump figuraient encore les plats principaux : les tentatives de renverser les résultats de l’élection présidentielle avec l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021 et en Géorgie ainsi que le déménagement de documents classés défense dans sa résidence de Mar-a-Lago. On débattait plutôt pour savoir s’il se trouverait derrière les barreaux au moment du vote, le 5 novembre. Et puis une décision de la Cour suprême du 1er juillet conférant à Donald Trump une immunité sur tous les actes officiels pris pendant son mandat balaie toutes les épées de Damoclès qui tournoyaient au-dessus de sa tête. Le 27 juin, Joe Biden lui offrait même sur un plateau une pole position inespérée, avec une catastrophique, presque pathétique, prestation lors de leur premier – et finalement, unique – débat de l’année.
    Pour nombre d’observateurs, aucun doute : le vent de la balle qui avait sifflé à l’oreille du 45e président allait se transformer en ouragan qui allait emporter le 46e. Il aura fallu une semaine et une pression croissante – d’abord, des stratèges, ensuite des élus, puis, en coulisses, de quelques poids lourds parmi lesquels Nancy Pelosi, l’ancienne présidente de la Chambre – pour que Joe Biden se rende à l’évidence. Le 21 juillet, il publie un communiqué : « Cela a été le plus grand honneur de ma vie de servir en tant que votre président. Et bien que j’aie eu l’intention de me représenter, je pense qu’il est dans l’intérêt de mon parti et du pays que je me retire et que je me concentre uniquement sur l’exercice de mes fonctions de président jusqu’à la fin de mon mandat. »
    Quelques heures après, il précise ce qu’il avait omis de dire dans un premier temps : son soutien allait à Kamala Harris. Dans un mouvement tellement organisé qu’il apparaît au moins avoir été anticipé par certains acteurs de la coalition démocrate, celle-ci s’est rassemblée autour de la vice-présidente en exercice à la vitesse de l’éclair. Désormais, c’est au tour des démocrates de voir s’aligner les planètes. Les enquêtes d’opinion montrent le retour au bercail d’une frange des électeurs perdus ces derniers mois par Joe Biden. Un enthousiasme certain regagne les meetings. Le choix du colistier – le gouverneur du Minnesota, Tim Walz – fait le bonheur de l’aile gauche et des syndicats.
    Un programme peu ambitieux pour Kamala Harris
    Tout semble revenu dans l’ordre au moment où s’ouvre la convention démocrate à Chicago que l’on annonçait chaotique ou soporifique. L’« ordre », selon les organisateurs, c’est de refuser de donner la parole à des délégués élus sur une plateforme contre le soutien inconditionnel de Joe Biden à la guerre contre Gaza tout en mettant en scène les ralliements de républicains « modérés ». Mais les sondages sont bons : « Kamala » a rattrapé et dépassé Trump. Mieux, même : lors du premier débat organisé le 10 septembre, elle dame le pion à celui qui est considéré comme une terreur dans le genre. Parfum de « Kamalamania ». Tout semble en pilotage automatique, atterrissage sans heurts prévu le 5 novembre.
    Arrive octobre, le fameux mois où surgit traditionnellement une « surprise » qui rebat les cartes de la campagne. Les sondages sont toujours bons, donc pas besoin de les stimuler, avec un projet trop ambitieux. À partir de septembre, Kamala Harris baisse la barre du contenu programmatique en deçà même de la plateforme adopté par le Parti démocrate. À titre d’exemple : elle se prononce pour l’augmentation du salaire minimum mais refuse d’indiquer un montant, alors que la proposition officielle du parti, depuis de nombreuses années, est de le porter à 15 dollars de l’heure.
    Puis, insensiblement, même si les caisses se remplissent (1 milliard de dollars levés depuis début août), la course s’avère plus serrée que prévu, surtout dans les « swing states » (États-pivots) qui feront pencher la balance du « collège électoral », ce mode de scrutin dont les Américains ne veulent plus mais que les Républicains protègent, tellement il leur est favorable. À deux reprises (W. Bush en 2000 et Trump en 2016) lors des six derniers scrutins, les candidats du GOP (Grand Old Party) sont entrés à la Maison-Blanche sans avoir emporté le « vote populaire. »
    La machine démocrate déclenche alors, sans le revendiquer ni le proclamer, une sorte de plan d’urgence. Kamala Harris, à qui l’on reproche de ne pas répondre aux questions des journalistes, multiplie les interviews, mais ses réponses sont attendues. Elle ne se distancie pas de Joe Biden, parle de « small business » encore et toujours, répète qu’elle n’est pas Donald Trump. La corde du référendum anti-Trump, fort solide en 2020, semble élimée en 2024. Alors, on demande à Bernie Sanders d’aller écumer les parties rurales des États du Midwest, où il est particulièrement populaire, et à Barack Obama de contrer les tentatives trumpiennes de séduction des hommes noirs.
    Un vote ultra-polarisé
    Car Trump fait du Trump au carré. Sa campagne tire ostensiblement sur tous les fils réactionnaires : nativiste, raciste, masculiniste. Les migrants sont diabolisés, comme les femmes sans enfants et plus généralement les féministes, ainsi que les personnes transgenres et même tout simplement les opposants de gauche. Les courbes des sondages ne piquent pas du nez. Incompréhensible ? Selon une enquête d’opinion, 48 % des Américains estiment que le « pays change trop vite ». Donald Trump leur assure, en substance : « Je vais stopper cela. » Que dit Kamala Harris à l’autre moitié du pays ? À quelques jours du scrutin, la clarté du message n’apparaît pas de manière cristalline.
    Mardi prochain, ce pays ultra-polarisé va régler ses divisions au fond des urnes. Il faudra plusieurs jours, peut-être quelques semaines et d’autres épisodes aussi imprévisibles qu’improbables, même, pour déterminer la position du curseur. En 2016, Donald Trump l’avait emporté grâce à 80 0000 voix malgré un déficit de 3 millions de voix nationalement, tandis que Joe Biden, en dépit d’une avance de 7 millions de voix, ne devait qu’à 43 000 voix son accession à la fonction suprême. À la fin d’une campagne de tous les rebondissements, l’ultime serait qu’elle ne se dénoue pas encore une fois via une poignée de voix.

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    Gaza : Harris au pied de la guerre

    Une manifestation, organisée dès ce lundi, mettra la pression sur la candidate démocrate afin qu’elle change de politique à l’égard du gouvernement israélien. (Article publié dans l’Humanité du 19 août 2024.)

    Ils seront une trentaine à l’intérieur de l’United Center de Chicago, où se déroule la convention du Parti démocrate, mais des centaines voire des milliers à l’extérieur afin de porter la même exigence : que Kamala Harris rompe avec la politique de soutien inconditionnel de Joe Biden au gouvernement de Benyamin Netanyahou.

    Au premier jour de la convention, ce lundi, une coalition de quelque 200 organisations fera entendre ce message lors d’une « marche » de protestation contre la politique. Pour les organisateurs, le retrait de Joe Biden, parfois surnommé « Genocide Joe » par une frange du mouvement antiguerre, ne règle en rien le problème.

    Après l’annonce du renoncement du président en exercice à briguer un second mandat, ils se sont réunis pour décider s’il fallait changer d’approche si Kamala Harris devenait la candidate. « Il y a eu un consensus absolu, rapporte Hatem Abudayyeh, porte-parole de la coalition March on the DNC. Elle est comptable des politiques de l’administration. »

    Si Kamala Harris a été la première responsable de l’administration Biden à appeler à un cessez-le-feu avant de refuser de présider la session du Congrès accueillant Benyamin Netanyahou, les militants pour la reconnaissance des droits des Palestiniens demandent plus que des mots : des actes. Selon un sondage Reuters/Ipsos réalisé en mai, 44 % des électeurs démocrates inscrits sur les listes électorales désapprouvent la manière dont Joe Biden a géré la guerre. Cette proportion est encore plus forte parmi les jeunes et les électeurs des minorités, notamment les Africains-Américains, sans lesquels aucune candidature démocrate ne peut envisager une victoire.

    À l’intérieur, leur voix sera relayée par des délégués élus, lors du processus des primaires, dans le cadre du mouvement Uncommitted (« non engagé »), parti du Michigan, un des principaux « swing states ». L’idée centrale était de profiter des primaires pour faire pression sur Joe Biden : « Nous ne voterons pas pour vous si vous ne changez pas de politique. » Ces listes ont franchi un seuil suffisant dans sept États (avec des pointes à 19 % dans le Minnesota et 13 % dans le Michigan) pour avoir droit à une représentation à la convention. L’avertissement vaut désormais aussi pour Kamala Harris.

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    « Kamalamania » ou le retour des démocrates dans la course

    Réuni en convention à Chicago à partir de ce lundi, le parti démocrate profite d’une dynamique créée par le retrait de Joe Biden. L’establishment centriste s’est rallié à la vice-présidente et a verrouillé tout débat interne. (Article publié dans l’Humanité du 19 août 2024.)

    Chicago 2024 ne sera pas Chicago 1968. Au creux de leurs courtes nuits, les stratèges démocrates doivent se répéter cette phrase comme un mantra. Alors que s’ouvre ce lundi la convention démocrate, le spectre d’un chaos, prélude à une défaite – scénario tellement redouté lors de l’annonce du retrait de Joe Biden de la campagne –, ne semble plus qu’une ombre très lointaine. Le ralliement express de l’establishment autour de la candidature de Kamala Harris a conjuré la perspective d’une grand-messe démocrate transformée en bataille fratricide de chapelles.

    Chicago 2024 ne sera sans doute pas Chicago 1968. Cette année-là, Lyndon Johnson avait dû, en raison de son impopularité grandissante liée à la guerre du Vietnam, renoncer à briguer un second mandat complet. Durant la convention, alors que le vice-président Hubert Humphrey ralliait, au terme d’interminables tractations, une majorité de suffrages autour de sa candidature, dehors, la police de Chicago, aux ordres du maire démocrate Richard Daley, battait comme plâtre les manifestants pacifistes.

    Quelques mois plus tard, Richard Nixon était élu président en promettant de mettre fin à l’escalade au Vietnam, le premier d’une litanie de mensonges qui conduira finalement à sa chute en 1974. L’Histoire ne bégaiera peut-être pas mais la coalition démocrate devra affronter ses propres dissensions sur une autre guerre – celle à Gaza, en l’occurrence – qui la divise comme aucun autre sujet.

    Pour le reste, elle affichera une unité derrière Kamala Harris, renforçant la dynamique en cours : l’agrégateur de sondages du site Realclearpolitics crédite la vice-présidente d’une moyenne de 47,9 % des suffrages au plan national, contre 46,9 % pour Donald Trump. Dans les « swing states » (États indécis) qui feront la décision le 5 novembre, les nouvelles s’avèrent même encore meilleures.

    Selon une enquête du New York Times publiée ce week-end, la candidate démocrate remporterait les trois États du Midwest qui suffiraient à la propulser à la Maison-Blanche – Pennsylvanie, Michigan et Wisconsin – avec la même marge (50-46). Elle disposerait également d’une avance en Arizona (50-47) et en Caroline du Sud (49-47), ne cédant qu’au Nevada (47-48) et en Géorgie (46-50). « Les nouveaux sondages prouvent que Mme Harris parvient à consolider une partie de la base démocrate qui hésitait depuis des mois à soutenir M. Biden, en particulier les jeunes électeurs, les non-Blancs et les femmes », analyse le quotidien new-yorkais.

    Dans un pays ultra-polarisé, le chemin vers la Maison-Blanche passe d’abord par la mobilisation de sa propre base avant d’aller tenter de convaincre d’hypothétiques « swing voters ». Kamala Harris a clairement effectué une partie du chemin… et Donald Trump ne trouve pas la riposte à ce retournement de situation. Il l’a d’ailleurs avoué la semaine dernière : « Je n’ai pas du tout recalibré ma stratégie. »

    Le milliardaire xénophobe a passé ces trois dernières semaines à questionner l’intelligence de Kamala Harris, son identification « raciale » (alléguant que la fille noire d’immigrés indiens et jamaïcains « a pris un virage et est devenue une personne noire » par opportunisme politique), l’affluence à ses meetings et à écorcher volontairement son nom. Et lorsqu’il revient sur les rails du contenu programmatique, c’est pour cultiver sa monomanie nativiste, insulter les migrants sans papiers (« des monstres sauvages ») et décrire une situation migratoire aussi apocalyptique qu’irréelle.

    Quant à son colistier, il fait lui aussi du Trump mais presque en pire. J. D. Vance, présenté comme un idéologue, a successivement prêté l’intention à Kamala Harris de vouloir faire interdire la viande rouge puis les gazinières (sic). Le sénateur de l’Ohio s’est également lancé dans une croisade contre les femmes sans enfants – ce qui est le cas de Kamala Harris, comme d’un nombre grandissant de citoyennes américaines.

    Il n’est pas en reste à l’encontre du colistier choisi par celle-ci, Tim Walz, d’abord accusé d’avoir abandonné son unité déployée en Irak alors qu’il avait simplement pris, à l’âge de 51 ans, sa retraite de la garde nationale, dans laquelle il servait depuis vingt-quatre ans.

    Deuxième salve : en tant que gouverneur du Minnesota, Tim Walz aurait tardé à envoyer la troupe face aux manifestations suivant l’assassinat de George Floyd, à Minneapolis, une retenue pour laquelle l’aile gauche le loue. Le débat entre les deux colistiers, prévu le 1er octobre, pourrait revêtir une importance particulière pour un exercice habituellement sans surprises.

    Les services involontairement rendus par le ticket républicain au ticket démocrate ne s’arrêtent pas là. À chaque évocation d’une possible proposition économique ou sociale, les républicains crient au délire d’extrême gauche, voire au communisme. Pourtant, un certain flou demeure sur le curseur programmatique, l’un des principaux enjeux de cette convention.

    « Jusqu’à présent, Mme Harris a mené une campagne électorale solide en tant que démocrate générique compétente, mais la classe des donateurs semble y voir une opportunité, décrypte David Sirota, ancien conseiller de Bernie Sanders, scénariste du film oscarisé Don’t Look Up et créateur du site d’information The Lever. Certains milliardaires démocrates se sentent encouragés à exiger qu’elle se retire de la politique populiste la plus réussie de l’administration Biden. En effet, les articles parus dans la presse économique montrent que les grands patrons considèrent la nomination de Walz comme un simple geste rhétorique et esthétique à l’égard de la base du parti, mais pas comme un signal de l’engagement de Harris à adopter les ”Walzonomics” (les principes économiques de Tim Walz pendant son mandant de gouverneur du Minnesota – NDLR) ou même les éléments les plus forts de l’agenda économique Biden-Harris. »

    Dans une première ébauche du déroulé de la convention, l’aile gauche du parti n’avait droit à aucun créneau. Les discours de Joe Biden, des anciens présidents Bill Clinton et Barack Obama et de l’ancienne candidate Hillary Clinton étaient prévus, mais pas celui de Bernie Sanders. Finalement, le sénateur et ancien candidat aux primaires démocrates, s’exprimera mardi 20 août en soirée devant les 4000 délégués.

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    Avec Tim Walz, Kamala Harris penche (un peu) à gauche

    Le choix du gouverneur progressiste du Minnesota, soutenu par Bernie Sanders, donne la mesure du poids de l’aile gauche au sein de la coalition démocrate et révèle le choix stratégique de ne pas mener une campagne uniquement centriste. (Article publié dans l’Humanité du 7 août 2024).

    Contrairement à Hillary Clinton en 2016, Kamala Harris n’a pas choisi une sorte de double politique pour constituer le ticket qui affrontera, le 5 novembre, Donald Trump. En retenant Tim Walz, le gouverneur du Minnesota (lire page suivante), elle a opté pour une complémentarité aussi politique que sociologique et indiqué un cap stratégique : la mobilisation de l’ensemble de la coalition démocrate.

    L’annonce a de quoi surprendre le Landerneau politique états-unien, même si la figure de ce gouverneur populaire et progressiste avait émergé ces dernières semaines comme l’une des plus crédibles. Depuis l’annonce du retrait de Joe Biden et le ralliement express de la famille démocrate autour de la candidature de sa vice-présidente, le nom de Josh Shapiro revenait le plus souvent dans les « pronostics » des observateurs. Le gouverneur de Pennsylvanie disposait de plusieurs atouts : son âge (51 ans), sa popularité dans le plus important des États indécis (swing states) avec ses 19 grands électeurs et le soutien de l’establishment. En général, ce dernier suffit à peser sur la décision finale. Pas cette fois-ci, et cela donne sans doute une indication de l’état du rapport de force au sein du Parti démocrate.

    Depuis plusieurs jours, une sorte de bras de fer s’était engagé entre l’appareil centriste et son aile gauche, celle-ci mettant tout son poids dans la balance en faveur de Tim Walz. Bernie Sanders et les syndicats avaient fait connaître leur préférence. De façon plus surprenante, Nancy Pelosi les avait rejoints. L’ancienne présidente de la Chambre des représentants, toujours extrêmement influente, garde sans doute à l’esprit la campagne désastreuse de 2016. Après une primaire tendue face à Bernie Sanders (45 % des suffrages), symbole d’un mouvement progressiste émergent, Hillary Clinton avait mené une campagne aussi molle que centriste, illustrée par le choix de son colistier, Tim Kaine, un sénateur bon teint de Virginie. Tentant de draguer les électeurs républicains « modérés », elle avait déployé des moyens dans des fiefs du GOP (Grand Old Party, surnom du Parti républicain) en plein changement démographique (Arizona, Texas et Géorgie). L’ancienne First Lady n’avait tenu aucun meeting dans le Wisconsin et très peu dans le Michigan et la Pennsylvanie. Le 8 novembre 2016, Donald Trump la devançait de 80 000 voix dans ces trois États du Midwest qui constituaient, depuis 1988, le « mur bleu » (la couleur du Parti démocrate).

    « Une erreur est une erreur ; deux erreurs, c’est une faute », veut le dicton. Kamala Harris a donc évité la faute alors qu’elle devait prendre sa première grande décision en tant que candidate officielle du Parti démocrate. Avec Tim Walz sur le ticket, elle dévoile sa stratégie : ne pas braconner sur les terres républicaines mais faire en sorte que la moisson sur celles des démocrates soit la plus fertile possible.

    Dans un pays polarisé comme jamais depuis la guerre de Sécession (1861-1865), la clé réside dans la mobilisation de sa propre base. D’autant plus dans un contexte où la guerre à Gaza et l’attitude de l’administration Biden constituent l’une des lignes de fracture au sein de l’électorat démocrate. Si elle veut devenir la première femme à entrer à la Maison-Blanche, elle se doit de les combler, tout au moins de les réduire. Lors de la récente visite de Benyamin Netanyahou, elle a d’abord refusé de présider à la session du Congrès avant de rencontrer, dans une ambiance distante et froide, le premier ministre israélien. Mais il lui faudra plus que des symboles pour recoller les morceaux d’une coalition démocrate fragmentée par le « soutien inconditionnel » de Joe Biden à Benyamin Netanyahou.

    Une partie de l’électorat attend aussi des actes. Le deuxième étage de la fusée de la campagne Harris devra donc s’attaquer au contenu, sur les politiques économiques et sociales, comme l’y invite le sénateur du Vermont, Bernie Sanders, ainsi que sur le Proche-Orient, comme l’y oblige la situation. Ce n’est pas seulement la jeunesse des campus ou les électeurs originaires du Moyen-Orient vivant dans le Michigan qui ont démontré leur opposition à la guerre à Gaza, mais également les Africains-Américains qui représentent un tiers de l’électorat démocrate.

    Alors que les courbes des sondages se sont rejointes mais pas encore croisées, cette nomination pourrait permettre à Kamala Harris de devancer Donald Trump d’ici à la Convention démocrate, qui se déroulera du 19 au 22 août, à Chicago. En attendant le grand raout démocrate, le duo a fait sa première apparition publique mardi soir lors d’un meeting à Philadelphie (Pennsylvanie). Figure encore largement méconnue du grand public, Tim Walz a attaqué bille en tête Donald Trump : “Il n’a aucune idée de ce qu’est le service (de la nation). Il n’a pas le temps pour cela parce qu’il est trop occupé à servir ses propres intérêts.” ”Si Trump a l’occasion de revenir, il reprendra exactement là où il s’est arrêté il y a quatre ans, mais cette fois, ce sera beaucoup, beaucoup plus grave“, a-t-il ajouté, en dénonçant le milliardaire xénophobe qui souhaite “restreindre nos libertés” et “aider les super-riches“. Surprise par le choix de Kamala Harris, l’équipe de campagne de Donald Trump tente de dépeindre Tim Walz en clone de Bernie Sanders, pourtant l’une des personnalités politiques les plus populaires du pays et en “gauchiste extrémiste“. Un coup d’oeil au CV de Tim Walz – racines rurales, ex-professeur et entraîneur de football américain, qui se revendique chasseur – permet de comprendre assez rapidement que cet angle d’attaque fera long feu. Le premier débat télévisé entre Kamala Harris et Donald Trump aura lieu le 10 septembre sur la chaîne ABC. Un possible nouveau tournant dans une campagne parmi les plus folles que le pays ait connu.

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    Face à Donald Trump, Kamala Harris tient la corde

    Le retrait de Joe Biden redistribue les cartes d’une élection présidentielle dont l’issue était annoncée comme catastrophique pour les démocrates. Le candidat républicain va devoir, lui aussi, réviser sa stratégie. (Article publié dans l’Humanité du 23 juillet 2024.)

    Ses jours comme candidat démocrate étaient comptés. En bon catholique, Joe a préféré ne pas boire le calice jusqu’à la lie. Par un communiqué publié dimanche, en début d’après-midi, le président sortant a annoncé qu’il se retirait de la course à l’élection présidentielle et qu’il ne briguera donc pas un second mandat. « Cela a été le plus grand honneur de ma vie de servir en tant que votre président, a-t-il déclaré dans une lettre publiée sur les réseaux sociaux. Et bien que j’aie eu l’intention de me représenter, je pense qu’il est dans l’intérêt de mon parti et du pays que je me retire et que je me concentre uniquement sur l’exercice de mes fonctions de président jusqu’à la fin de mon mandat. » Joe Biden s’est donc rendu à l’évidence à laquelle l’appelaient des élus en nombre grandissant. Il est même allé plus loin en adoubant la vice-présidente Kamala Harris, désormais grande favorite pour reprendre le flambeau démocrate.

    Pourquoi Kamala Harris est-elle la favorite ?

    Dans les heures qui ont suivi l’annonce de Joe Biden, la vice-présidente en exercice a reçu une salve de soutiens qui la positionnent clairement comme la favorite de cette nouvelle course à la nomination. Bill et Hillary Clinton ont annoncé leur soutien à l’ancienne sénatrice de Californie, tout comme de nombreux élus. L’American Federation of Teachers, le plus grand syndicat d’enseignants du pays, a pris position dès dimanche soir : ce sera Kamala Harris. Celle-ci a aussi hérité du staff de campagne de Joe Biden – dont la manager, Julie Chavez Rodriguez, petite-fille du leader syndicaliste Cesar Chavez – et surtout de la cagnotte. Aux dizaines de millions de dollars déjà en caisse s’est ajouté un tas de dollars inattendus. Dans l’heure qui a suivi l’annonce du retrait de Joe Biden, les démocrates ont récolté 5 millions de dollars, record absolu.

    En revanche, Barack Obama s’est abstenu de lui apporter son onction, pourtant recherchée comme le Graal. Selon une source proche de l’ancien président, citée par le New York Times, il adopterait la même politique de neutralité que lors des primaires en 2020, dans le souci « d’aider à unir le parti une fois que nous aurons un candidat ». L’explication relève de la blague : après la victoire de Bernie Sanders dans le Nevada, qui le plaçait alors comme le favori évident, Barack Obama a appelé Pete Buttigieg et Amy Klobuchar afin qu’ils retirent leur candidature et appuient celle de Joe Biden. Quelques jours plus tard, lors du Super Tuesday, la manœuvre se révélait payante et le candidat de l’establishment dominait le sénateur socialiste. Barack Obama a sans doute une autre idée en tête, que révélera le déroulement des événements dans les semaines à venir.

    Du côté de l’aile gauche démocrate, les différences stratégie d’approche sont évidentes. « Kamala Harris sera la prochaine présidente des États-Unis. Je m’engage à la soutenir pleinement pour assurer sa victoire en novembre », a posté sur X (ex-Twitter) Alexandria Ocasio-Cortez. Bernie Sanders, lui, s’est contenté de souligner le bon bilan de Joe Biden. Commentaire de David Axelrod, ancien conseiller de Barack Obama : « De nombreux dominos sont tombés, y compris la quasi-totalité des principaux candidats potentiels qui auraient pu la défier. Il est difficile d’envisager une autre issue que sa nomination. »

    Comment la désignation va-t-elle se dérouler ?

    Jaime Harrison, plutôt inconnu du grand public, détient l’une des clés de l’avenir de la campagne démocrate. En tant que président du Comité national démocrate, l’instance dirigeante du parti, il devra trancher entre deux scénarios.

    Le premier : la candidature de Kamala Harris ne rencontre pas de concurrence et, dès début août, un vote est effectué pour valider cette proposition. Le second : le vote est renvoyé à la convention organisée par les démocrates du 19 au 22 août à Chicago. La porte serait ainsi ouverte à des candidatures alternatives. C’est sans doute le plus démocratique mais également le plus dangereux pour le parti au pouvoir. L’histoire peut se terminer en déchirements dont les démocrates auraient dû mal à se remettre, alors que les Américains commenceront à voter de manière anticipée à peine quelques jours plus tard, soit début septembre.

    Qui votera ? 4 672 personnes, en tout et pour tout. Il y aura les 3 933 délégués élus pendant les primaires démocrates remportées haut la main par Joe Biden, qui ne faisait face à aucune concurrence. Ils sont donc fidèles politiquement au président en exercice, mais le retrait de ce dernier les délie juridiquement de leur engagement. Ils pourront ainsi voter pour le candidat de leur choix. Enfin, 739 « super-délégués » auront aussi voix au chapitre : non élus, ils sont désignés en raison de leur position dans l’appareil démocrate (députés, sénateurs, gouverneurs, stratèges, etc.)

    Pour l’instant, personne n’est sorti du bois. Joe Manchin, le sénateur anciennement démocrate centriste, devenu indépendant, envisagerait de redevenir démocrate afin de postuler. Robert Kennedy Jr, candidat indépendant, a affirmé qu’il serait réceptif à un éventuel appel des « aînés du parti » qui l’inviteraient à défier Kamala Harris. Deux hypothèses peu crédibles.

    Petite tranche d’histoire : la dernière convention « ouverte » remonte à 1968 et se déroulait déjà à Chicago. Lyndon Johnson avait dû renoncer à se présenter en raison de son impopularité grandissante liée à la guerre du Vietnam. C’est finalement son vice-président, Hubert Humphrey, qui sortit vainqueur d’une convention demeurée dans les mémoires : tandis que les tractations se déroulaient à l’intérieur de l’International Amphitheatre, la police de Chicago de triste réputation frappait dehors les militants pacifistes. Quelques semaines plus tard, Richard Nixon remportait l’élection présidentielle sur une double promesse : du respect de la loi et de l’ordre ; de mettre fin à l’escalade au Vietnam (on sait ce qu’il en advint).

    Si les éléments d’analogie semblent frappants, la convention de cette année ne se présente pas forcément sous les mêmes auspices. Contrairement à celle du Vietnam, la guerre à Gaza, dont Joe Biden est rendu responsable par une partie de sa base électorale, n’est pas menée directement par Washington. Et le mouvement anti-guerre, bien que présent dans les campus, n’a pas atteint le point d’ignition de 1968, l’année rebelle par excellence. Le candidat républicain Richard Nixon n’avait pas encore fait la démonstration de son cynisme, ce que Donald Trump a parfaitement prouvé lors de son premier mandat.

    Les démocrates peuvent-ils battre Trump ?

    En une semaine, le « narratif », comme disent les communicants, a changé de côté. On est passé d’une élection supposément imperdable pour un Trump survivant à une tentative d’assassinat, opposé à un président quasiment grabataire, à « Harris peut-elle l’emporter ? ». Signe que la mission n’est pas impossible. C’est également ce que montrent les sondages. Depuis quelques jours, les machines des instituts tournent à plein. Si Kamala Harris apparaît distancée par Donald Trump à la fois au plan national et dans les « swing states » (États pivots) qui feront la différence le 5 novembre, l’ampleur de l’écart est moindre que celui accusé par Joe Biden.

    La vice-présidente devra d’abord tenter de remobiliser plusieurs franges de l’électorat démocrate qui refusaient de porter leur suffrage sur Biden. Le plus simple est de rallier ceux qui avaient comme unique problème les capacités physiques et cognitives du chef de l’État. Mais il faudra également convaincre les électeurs « naturels » du Parti démocrate, peu satisfaits du bilan social ou ulcérés par le soutien inconditionnel de Joe Biden à Benyamin Netanyahou. La visite de ce dernier à Washington, à partir de mardi, constituera le premier vrai test pour la candidate putative qu’est Kamala Harris. La campagne « uncommitted » (non engagée) qui avait encouragé avec un certain succès les électeurs démocrates à ne pas voter Biden lors des primaires, afin de protester contre le soutien de la Maison-Blanche à la guerre d’Israël à Gaza, a exhorté Kamala Harris à « prendre clairement position contre les armes qui soutiennent la guerre et l’occupation d’Israël contre les Palestiniens ».

    Si elle était confirmée comme la candidate officielle du Parti démocrate, Kamala Harris disposerait d’une carte à abattre que Joe Biden, par définition, n’avait pas en main : celle de son colistier. Un « ticket » présidentiel est toujours affaire de complémentarité à visée stratégique. En 2020, Joe Biden avait choisi un profil féminin, plus jeune et Noir (les Africains-Américains représentent un tiers de l’électorat démocrate) : Kamala Harris. Quel profil choisirait-elle, une fois intronisée ? Un homme blanc, avec sans doute un ancrage dans le Midwest où trois États clés (Pennsylvanie, Michigan et Wisconsin) font figure de sésame pour une candidature démocrate ? Josh Shapiro, gouverneur de Pennsylvanie, semble figurer en tête de la shortlist. Ce choix répondrait à celui du colistier de Trump : J. D. Vance, sénateur de l’Ohio, lui aussi élu de la Rust Belt, cette « ceinture de rouille » des terres jadis industrialisées.

    C’est ici que le retrait de Joe Biden semble secouer autant la campagne des républicains que celle des démocrates. La convention des premiers a eu lieu et ils ne peuvent revenir en arrière. Or, avec J. D. Vance, un idéologue plus trumpiste que Trump en colistier, c’est une stratégie de campagne ultradroitière qui se dessine. Elle pouvait s’avérer payante face à un candidat faible. Avec un nouveau ticket démocrate, elle apparaît décalée dans un pays certes polarisé, mais au sein duquel la coalition démocrate domine en nombre de voix sans discontinuité depuis 2008. Les faiblesses de Joe Biden avaient fini par masquer celles de Trump, lui aussi âgé (78 ans), reconnu responsable au civil d’une agression sexuelle, condamné au pénal pour falsification de documents comptables, inculpé dans d’autres affaires, à la tête d’une base Maga (Make America Great Again, le slogan de Trump en 2016) chauffée à blanc… mais minoritaire dans le pays.

    Son plus grand dénominateur commun – le refus, voire la haine de l’immigration et des migrants – servira à faire tonner l’artillerie lourde contre Kamala Harris, décrite comme « la tsarine de l’ouverture des frontières de Biden ». L’hôte de la Maison-Blanche lui avait en effet confié ce dossier chaud de la politique américaine. Malgré une solide expérience – successivement procureure de San Francisco, puis de l’État de Californie et sénatrice entre 2016 et 2020 –, Kamala Harris, 59 ans, n’avait jamais réussi à convaincre, ni à vaincre les réticences, rendant au fil du mandat l’hypothèse de la passation de relais de plus en plus improbable et amenant de facto Biden à rempiler… le temps de démontrer son incapacité politique à prétendre à un second mandat. Dès lors, à qui tendre le relais si ce n’est à Kamala Harris, sauf à ajouter à la crise politique que traversent les démocrates ?

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    Joe Biden renonce : Kamala Harris ou une convention ouverte pour lui succéder ?

    L’annonce du président en exercice de renoncer à la course présidentielle ouvre chez les démocrates le scénario d’une convention ouverte à Chicago, du 19 au 22 août, une possible boîte de Pandore même si Joe Biden a d’ores et déjà apporté son soutien à Kamala Harris. (Article publié dans l’Humanité du 21 juillet 2024.)

    Ses jours comme candidat démocrate étaient comptés et Joe Biden, en bon catholique, a préféré ne pas boire le calice jusqu’à la lie. Par un communiqué publié hier, en début d’après-midi, le président sortant, 81 ans, a annoncé qu’il se retirait de la course à l’élection présidentielle et qu’il ne briguera pas un second mandat.

    « Cela a été le plus grand honneur de ma vie de servir en tant que votre président », a-t-il déclaré dans une lettre publiée sur les médias sociaux. « Et bien que j’aie eu l’intention de me représenter, je pense qu’il est dans l’intérêt de mon parti et du pays que je me retire et que je me concentre uniquement sur l’exercice de mes fonctions de président jusqu’à la fin de mon mandat. »

    Depuis sa prestation catastrophique lors de son premier duel face à Donald Trump, les déclarations l’appelant à jeter l’éponge s’étaient multipliées. Ce week-end, encore, Sherrod Brown, sénateur de l’Ohio et poids lourd démocrate du Congrès, avait demandé à Joe Biden de renoncer. L’étape suivante – forcément humiliante – aurait pris la forme d’une quasi-exécution politique par l’un de ses plus proches alliés. En l’occurrence, le rôle aurait été dévolu, selon de nombreux observateurs, à Nancy Pelosi, l’ancienne présidente de la Chambre des représentants.

    Dans sa déclaration, le président en exercice a annoncé qu’il s’exprimerait plus tard dans la semaine. Pourtant, quelques minutes après, il apportait son soutien à la vice-présidente, Kamala Harris. Ce dernier ne tranche pas entre les deux scénarios. A ce stade, il ne peut y en avoir que deux.

    Le premier : la candidature de Kamala Harris ne rencontre pas de concurrence et, dès début août, un vote est effectué pour valider cette proposition.

    Le second : une convention « ouverte » comme en 1968. Les délégués élus durant le cadre de la primaire démocrate se rendent, comme prévu, à Chicago, du 19 au 22 août avec les « super délégués » (non élus mais bénéficiant d’un droit de vote). Comme Biden se retire, ils sont déliés (« unbound ») de leur engagement à le soutenir et peuvent choisir le candidat de leurs choix. Les candidatures seront ouvertes et il ne devrait pas manquer d’y en avoir plusieurs, ne serait-ce que pour peser au sein de l’appareil démocrate dans les années à venir.

    C’est sans doute le plus démocratique mais également le plus dangereux pour le parti au pouvoir. L’histoire peut se terminer en déchirements dont les démocrates auraient dû mal à se remettre alors que les Américains pourront commencer à voter de manière anticipée à peine quelques jours plus tard, soit début septembre.

    La dernière convention « ouverte » remonte à 1968. Elle se déroulait (déjà) à Chicago. Lyndon Johnson avait dû renoncer à se présenter, en raison de son impopularité grandissante liée à la guerre du Vietnam. C’est finalement son vice-président, Hubert Humphrey, qui sortit vainqueur d’une convention demeurée dans les mémoires : tandis que les tractations se déroulaient à l’intérieur du centre de convention, la police de Chicago de triste réputation frappait dehors les militants pacifistes. Quelques semaines plus tard, Richard Nixon remportait l’élection présidentielle sur une double promesse : du respect de la loi et de l’ordre ; de mettre fin à, l’escalade au Vietnam (on sait ce qu’il en advint).

    Si les éléments d’analogie semblent frappants, la convention de cette année ne se présente pas forcément sous les mêmes auspices. Contrairement à celle du Vietnam, la guerre à Gaza, pour laquelle Joe Biden est rendue responsable par une partie de sa base électorale, n’est pas menée directement par Washington. Et le mouvement anti-guerre, bien que présent dans les campus, n’a pas atteint le point d’ignition de 1968, l’année rebelle par excellence. Le candidat républicain, Richard Nixon, n’avait pas encore fait la démonstration de son cynisme, ce que Donald Trump a parfaitement prouvé lors de son premier mandat. Rien ne dit pourtant que l’Histoire se terminera mieux pour les démocrates.

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