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Face à Donald Trump, Kamala Harris tient la corde

Le retrait de Joe Biden redistribue les cartes d’une élection présidentielle dont l’issue était annoncée comme catastrophique pour les démocrates. Le candidat républicain va devoir, lui aussi, réviser sa stratégie. (Article publié dans l’Humanité du 23 juillet 2024.)

Ses jours comme candidat démocrate étaient comptés. En bon catholique, Joe a préféré ne pas boire le calice jusqu’à la lie. Par un communiqué publié dimanche, en début d’après-midi, le président sortant a annoncé qu’il se retirait de la course à l’élection présidentielle et qu’il ne briguera donc pas un second mandat. « Cela a été le plus grand honneur de ma vie de servir en tant que votre président, a-t-il déclaré dans une lettre publiée sur les réseaux sociaux. Et bien que j’aie eu l’intention de me représenter, je pense qu’il est dans l’intérêt de mon parti et du pays que je me retire et que je me concentre uniquement sur l’exercice de mes fonctions de président jusqu’à la fin de mon mandat. » Joe Biden s’est donc rendu à l’évidence à laquelle l’appelaient des élus en nombre grandissant. Il est même allé plus loin en adoubant la vice-présidente Kamala Harris, désormais grande favorite pour reprendre le flambeau démocrate.

Pourquoi Kamala Harris est-elle la favorite ?

Dans les heures qui ont suivi l’annonce de Joe Biden, la vice-présidente en exercice a reçu une salve de soutiens qui la positionnent clairement comme la favorite de cette nouvelle course à la nomination. Bill et Hillary Clinton ont annoncé leur soutien à l’ancienne sénatrice de Californie, tout comme de nombreux élus. L’American Federation of Teachers, le plus grand syndicat d’enseignants du pays, a pris position dès dimanche soir : ce sera Kamala Harris. Celle-ci a aussi hérité du staff de campagne de Joe Biden – dont la manager, Julie Chavez Rodriguez, petite-fille du leader syndicaliste Cesar Chavez – et surtout de la cagnotte. Aux dizaines de millions de dollars déjà en caisse s’est ajouté un tas de dollars inattendus. Dans l’heure qui a suivi l’annonce du retrait de Joe Biden, les démocrates ont récolté 5 millions de dollars, record absolu.

En revanche, Barack Obama s’est abstenu de lui apporter son onction, pourtant recherchée comme le Graal. Selon une source proche de l’ancien président, citée par le New York Times, il adopterait la même politique de neutralité que lors des primaires en 2020, dans le souci « d’aider à unir le parti une fois que nous aurons un candidat ». L’explication relève de la blague : après la victoire de Bernie Sanders dans le Nevada, qui le plaçait alors comme le favori évident, Barack Obama a appelé Pete Buttigieg et Amy Klobuchar afin qu’ils retirent leur candidature et appuient celle de Joe Biden. Quelques jours plus tard, lors du Super Tuesday, la manœuvre se révélait payante et le candidat de l’establishment dominait le sénateur socialiste. Barack Obama a sans doute une autre idée en tête, que révélera le déroulement des événements dans les semaines à venir.

Du côté de l’aile gauche démocrate, les différences stratégie d’approche sont évidentes. « Kamala Harris sera la prochaine présidente des États-Unis. Je m’engage à la soutenir pleinement pour assurer sa victoire en novembre », a posté sur X (ex-Twitter) Alexandria Ocasio-Cortez. Bernie Sanders, lui, s’est contenté de souligner le bon bilan de Joe Biden. Commentaire de David Axelrod, ancien conseiller de Barack Obama : « De nombreux dominos sont tombés, y compris la quasi-totalité des principaux candidats potentiels qui auraient pu la défier. Il est difficile d’envisager une autre issue que sa nomination. »

Comment la désignation va-t-elle se dérouler ?

Jaime Harrison, plutôt inconnu du grand public, détient l’une des clés de l’avenir de la campagne démocrate. En tant que président du Comité national démocrate, l’instance dirigeante du parti, il devra trancher entre deux scénarios.

Le premier : la candidature de Kamala Harris ne rencontre pas de concurrence et, dès début août, un vote est effectué pour valider cette proposition. Le second : le vote est renvoyé à la convention organisée par les démocrates du 19 au 22 août à Chicago. La porte serait ainsi ouverte à des candidatures alternatives. C’est sans doute le plus démocratique mais également le plus dangereux pour le parti au pouvoir. L’histoire peut se terminer en déchirements dont les démocrates auraient dû mal à se remettre, alors que les Américains commenceront à voter de manière anticipée à peine quelques jours plus tard, soit début septembre.

Qui votera ? 4 672 personnes, en tout et pour tout. Il y aura les 3 933 délégués élus pendant les primaires démocrates remportées haut la main par Joe Biden, qui ne faisait face à aucune concurrence. Ils sont donc fidèles politiquement au président en exercice, mais le retrait de ce dernier les délie juridiquement de leur engagement. Ils pourront ainsi voter pour le candidat de leur choix. Enfin, 739 « super-délégués » auront aussi voix au chapitre : non élus, ils sont désignés en raison de leur position dans l’appareil démocrate (députés, sénateurs, gouverneurs, stratèges, etc.)

Pour l’instant, personne n’est sorti du bois. Joe Manchin, le sénateur anciennement démocrate centriste, devenu indépendant, envisagerait de redevenir démocrate afin de postuler. Robert Kennedy Jr, candidat indépendant, a affirmé qu’il serait réceptif à un éventuel appel des « aînés du parti » qui l’inviteraient à défier Kamala Harris. Deux hypothèses peu crédibles.

Petite tranche d’histoire : la dernière convention « ouverte » remonte à 1968 et se déroulait déjà à Chicago. Lyndon Johnson avait dû renoncer à se présenter en raison de son impopularité grandissante liée à la guerre du Vietnam. C’est finalement son vice-président, Hubert Humphrey, qui sortit vainqueur d’une convention demeurée dans les mémoires : tandis que les tractations se déroulaient à l’intérieur de l’International Amphitheatre, la police de Chicago de triste réputation frappait dehors les militants pacifistes. Quelques semaines plus tard, Richard Nixon remportait l’élection présidentielle sur une double promesse : du respect de la loi et de l’ordre ; de mettre fin à l’escalade au Vietnam (on sait ce qu’il en advint).

Si les éléments d’analogie semblent frappants, la convention de cette année ne se présente pas forcément sous les mêmes auspices. Contrairement à celle du Vietnam, la guerre à Gaza, dont Joe Biden est rendu responsable par une partie de sa base électorale, n’est pas menée directement par Washington. Et le mouvement anti-guerre, bien que présent dans les campus, n’a pas atteint le point d’ignition de 1968, l’année rebelle par excellence. Le candidat républicain Richard Nixon n’avait pas encore fait la démonstration de son cynisme, ce que Donald Trump a parfaitement prouvé lors de son premier mandat.

Les démocrates peuvent-ils battre Trump ?

En une semaine, le « narratif », comme disent les communicants, a changé de côté. On est passé d’une élection supposément imperdable pour un Trump survivant à une tentative d’assassinat, opposé à un président quasiment grabataire, à « Harris peut-elle l’emporter ? ». Signe que la mission n’est pas impossible. C’est également ce que montrent les sondages. Depuis quelques jours, les machines des instituts tournent à plein. Si Kamala Harris apparaît distancée par Donald Trump à la fois au plan national et dans les « swing states » (États pivots) qui feront la différence le 5 novembre, l’ampleur de l’écart est moindre que celui accusé par Joe Biden.

La vice-présidente devra d’abord tenter de remobiliser plusieurs franges de l’électorat démocrate qui refusaient de porter leur suffrage sur Biden. Le plus simple est de rallier ceux qui avaient comme unique problème les capacités physiques et cognitives du chef de l’État. Mais il faudra également convaincre les électeurs « naturels » du Parti démocrate, peu satisfaits du bilan social ou ulcérés par le soutien inconditionnel de Joe Biden à Benyamin Netanyahou. La visite de ce dernier à Washington, à partir de mardi, constituera le premier vrai test pour la candidate putative qu’est Kamala Harris. La campagne « uncommitted » (non engagée) qui avait encouragé avec un certain succès les électeurs démocrates à ne pas voter Biden lors des primaires, afin de protester contre le soutien de la Maison-Blanche à la guerre d’Israël à Gaza, a exhorté Kamala Harris à « prendre clairement position contre les armes qui soutiennent la guerre et l’occupation d’Israël contre les Palestiniens ».

Si elle était confirmée comme la candidate officielle du Parti démocrate, Kamala Harris disposerait d’une carte à abattre que Joe Biden, par définition, n’avait pas en main : celle de son colistier. Un « ticket » présidentiel est toujours affaire de complémentarité à visée stratégique. En 2020, Joe Biden avait choisi un profil féminin, plus jeune et Noir (les Africains-Américains représentent un tiers de l’électorat démocrate) : Kamala Harris. Quel profil choisirait-elle, une fois intronisée ? Un homme blanc, avec sans doute un ancrage dans le Midwest où trois États clés (Pennsylvanie, Michigan et Wisconsin) font figure de sésame pour une candidature démocrate ? Josh Shapiro, gouverneur de Pennsylvanie, semble figurer en tête de la shortlist. Ce choix répondrait à celui du colistier de Trump : J. D. Vance, sénateur de l’Ohio, lui aussi élu de la Rust Belt, cette « ceinture de rouille » des terres jadis industrialisées.

C’est ici que le retrait de Joe Biden semble secouer autant la campagne des républicains que celle des démocrates. La convention des premiers a eu lieu et ils ne peuvent revenir en arrière. Or, avec J. D. Vance, un idéologue plus trumpiste que Trump en colistier, c’est une stratégie de campagne ultradroitière qui se dessine. Elle pouvait s’avérer payante face à un candidat faible. Avec un nouveau ticket démocrate, elle apparaît décalée dans un pays certes polarisé, mais au sein duquel la coalition démocrate domine en nombre de voix sans discontinuité depuis 2008. Les faiblesses de Joe Biden avaient fini par masquer celles de Trump, lui aussi âgé (78 ans), reconnu responsable au civil d’une agression sexuelle, condamné au pénal pour falsification de documents comptables, inculpé dans d’autres affaires, à la tête d’une base Maga (Make America Great Again, le slogan de Trump en 2016) chauffée à blanc… mais minoritaire dans le pays.

Son plus grand dénominateur commun – le refus, voire la haine de l’immigration et des migrants – servira à faire tonner l’artillerie lourde contre Kamala Harris, décrite comme « la tsarine de l’ouverture des frontières de Biden ». L’hôte de la Maison-Blanche lui avait en effet confié ce dossier chaud de la politique américaine. Malgré une solide expérience – successivement procureure de San Francisco, puis de l’État de Californie et sénatrice entre 2016 et 2020 –, Kamala Harris, 59 ans, n’avait jamais réussi à convaincre, ni à vaincre les réticences, rendant au fil du mandat l’hypothèse de la passation de relais de plus en plus improbable et amenant de facto Biden à rempiler… le temps de démontrer son incapacité politique à prétendre à un second mandat. Dès lors, à qui tendre le relais si ce n’est à Kamala Harris, sauf à ajouter à la crise politique que traversent les démocrates ?

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Joe Biden renonce : Kamala Harris ou une convention ouverte pour lui succéder ?

L’annonce du président en exercice de renoncer à la course présidentielle ouvre chez les démocrates le scénario d’une convention ouverte à Chicago, du 19 au 22 août, une possible boîte de Pandore même si Joe Biden a d’ores et déjà apporté son soutien à Kamala Harris. (Article publié dans l’Humanité du 21 juillet 2024.)

Ses jours comme candidat démocrate étaient comptés et Joe Biden, en bon catholique, a préféré ne pas boire le calice jusqu’à la lie. Par un communiqué publié hier, en début d’après-midi, le président sortant, 81 ans, a annoncé qu’il se retirait de la course à l’élection présidentielle et qu’il ne briguera pas un second mandat.

« Cela a été le plus grand honneur de ma vie de servir en tant que votre président », a-t-il déclaré dans une lettre publiée sur les médias sociaux. « Et bien que j’aie eu l’intention de me représenter, je pense qu’il est dans l’intérêt de mon parti et du pays que je me retire et que je me concentre uniquement sur l’exercice de mes fonctions de président jusqu’à la fin de mon mandat. »

Depuis sa prestation catastrophique lors de son premier duel face à Donald Trump, les déclarations l’appelant à jeter l’éponge s’étaient multipliées. Ce week-end, encore, Sherrod Brown, sénateur de l’Ohio et poids lourd démocrate du Congrès, avait demandé à Joe Biden de renoncer. L’étape suivante – forcément humiliante – aurait pris la forme d’une quasi-exécution politique par l’un de ses plus proches alliés. En l’occurrence, le rôle aurait été dévolu, selon de nombreux observateurs, à Nancy Pelosi, l’ancienne présidente de la Chambre des représentants.

Dans sa déclaration, le président en exercice a annoncé qu’il s’exprimerait plus tard dans la semaine. Pourtant, quelques minutes après, il apportait son soutien à la vice-présidente, Kamala Harris. Ce dernier ne tranche pas entre les deux scénarios. A ce stade, il ne peut y en avoir que deux.

Le premier : la candidature de Kamala Harris ne rencontre pas de concurrence et, dès début août, un vote est effectué pour valider cette proposition.

Le second : une convention « ouverte » comme en 1968. Les délégués élus durant le cadre de la primaire démocrate se rendent, comme prévu, à Chicago, du 19 au 22 août avec les « super délégués » (non élus mais bénéficiant d’un droit de vote). Comme Biden se retire, ils sont déliés (« unbound ») de leur engagement à le soutenir et peuvent choisir le candidat de leurs choix. Les candidatures seront ouvertes et il ne devrait pas manquer d’y en avoir plusieurs, ne serait-ce que pour peser au sein de l’appareil démocrate dans les années à venir.

C’est sans doute le plus démocratique mais également le plus dangereux pour le parti au pouvoir. L’histoire peut se terminer en déchirements dont les démocrates auraient dû mal à se remettre alors que les Américains pourront commencer à voter de manière anticipée à peine quelques jours plus tard, soit début septembre.

La dernière convention « ouverte » remonte à 1968. Elle se déroulait (déjà) à Chicago. Lyndon Johnson avait dû renoncer à se présenter, en raison de son impopularité grandissante liée à la guerre du Vietnam. C’est finalement son vice-président, Hubert Humphrey, qui sortit vainqueur d’une convention demeurée dans les mémoires : tandis que les tractations se déroulaient à l’intérieur du centre de convention, la police de Chicago de triste réputation frappait dehors les militants pacifistes. Quelques semaines plus tard, Richard Nixon remportait l’élection présidentielle sur une double promesse : du respect de la loi et de l’ordre ; de mettre fin à, l’escalade au Vietnam (on sait ce qu’il en advint).

Si les éléments d’analogie semblent frappants, la convention de cette année ne se présente pas forcément sous les mêmes auspices. Contrairement à celle du Vietnam, la guerre à Gaza, pour laquelle Joe Biden est rendue responsable par une partie de sa base électorale, n’est pas menée directement par Washington. Et le mouvement anti-guerre, bien que présent dans les campus, n’a pas atteint le point d’ignition de 1968, l’année rebelle par excellence. Le candidat républicain, Richard Nixon, n’avait pas encore fait la démonstration de son cynisme, ce que Donald Trump a parfaitement prouvé lors de son premier mandat. Rien ne dit pourtant que l’Histoire se terminera mieux pour les démocrates.

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Trump, du sang sur la route de la Maison Blanche

La tentative d’assassinat contre l’ancien président le renforce dans sa stratégie de reconquête de la magistrature suprême, au moment où les démocrates présentent un candidat affaibli et une stratégie anti-trumpiste désormais caduque. (Article publié dans l’Humanité du 15 juillet 2024.)

Donald Trump venait de commencer son discours de campagne à Butler, une petite ville située au nord de Pittsburgh, dans l’État de Pennsylvanie, l’un de ces « swing states » (États pivots) qui feront la décision, le 5 novembre. Comme d’habitude, il avait accusé les démocrates de faire venir des millions de migrants afin de changer la nature de l’Amérique, une assertion complotiste centrale dans la rhétorique de l’ancien président, quand, en quelques secondes, dans un registre pourtant tellement commun à la vie politique des États-Unis, la campagne électorale a basculé.

Une déflagration. Donald Trump porte la main à son oreille. Les agents du secret service, qui se précipitent sur lui, le plaquent au sol et le protègent avant de l’évacuer, le visage perlé de sang, brandissant le poing en direction d’une foule encore abasourdie.

Que sait-on du tireur et des circonstances ?

Pareil événement nourrira des questions (légitimes) pendant des jours, voire des semaines et les théories du complot durant des décennies. « Incompétence extrême ou alors c’était délibéré », a insidieusement glissé sur X le milliardaire Elon Musk, soutien officiel de Donald Trump, en appelant à la démission des responsables du Secret Service, l’agence gouvernementale chargée de protéger les personnalités.

Comment un ancien président a-t-il pu être laissé dans la ligne de mire d’un tireur, armé d’un fusil semi-automatique ? L’enquête le déterminera. Des vidéos montrent en revanche qu’un sniper du Secret Service, positionné sur le toit d’un hangar proche de l’estrade, a repéré le tireur après avoir entendu les premières balles et l’a mortellement atteint.

L’auteur des tirs serait, selon les informations du FBI, Thomas Matthew Crooks, un homme blanc de 20 ans. D’après les registres de l’État de Pennsylvanie, il y était enregistré comme électeur républicain qui aurait pu voter pour la première fois à la présidentielle de novembre. Le New York Times rapporte qu’il aurait fait, à l’âge de 17 ans, un don de 15 dollars à Progressive Turnout Project, une organisation liée au Parti démocrate dont l’objet est de favoriser la participation électorale. L’enquête sur ses motivations se poursuivait.

Le jeune homme était positionné sur le toit du hangar d’une entreprise située à un peu moins de 120 mètres de l’estrade où se tenait Donald Trump. Plusieurs participants ont témoigné l’avoir repéré sur le toit avant la fusillade et alerté la police locale qui confirme avoir « répondu à un certain nombre de rapports d’activité suspecte », sans donner plus de précisions. Le bilan s’établit à un homme tué et deux autres sévèrement blessés.

Quelles conséquences pour la campagne de Trump ?

Au-delà de la gravité du fait lui-même, chaque observateur est amené à répondre à la question : « Cela favorise-t-il Donald Trump ? » La réponse est assez évidemment positive. Échapper à une tentative d’assassinat renforce à la fois la cohésion de l’électorat déjà décidé à voter pour le républicain et bride de fait les attaques que Joe Biden pourra porter contre lui. Donald Trump abordait déjà la dernière ligne droite en situation de favori avec des sondages presque unanimement favorables et un adversaire fragilisé par une catastrophique prestation lors du premier de leurs débats.

L’ancien président des États-Unis se présentera aujourd’hui à la convention républicaine à Milwaukee (Wisconsin) auréolé de cette image de miraculé qui brandit le poing, alors qu’il vient manifestement d’échapper à la mort. Il pourrait désormais adopter une posture plus consensuelle, comme l’indique son premier message sur Truth Social, son propre réseau social : « Il est plus important que jamais que nous restions unis et que nous montrions notre véritable caractère en tant qu’Américains, en restant forts et déterminés, et en ne laissant pas le mal l’emporter. J’aime vraiment notre pays, je vous aime tous, et je me réjouis de m’adresser à notre grande nation cette semaine dans le Wisconsin. »

Tout ce qui lestait sa candidature – une première condamnation et trois autres procès à venir ; son soutien à l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021 ; des défaites à répétition (2018, 2020) – se trouve relégué au second plan. Momentanément ? C’est pour rendre durable cet état passager que les républicains ont frontalement attaqué leurs adversaires démocrates. J.D. Vance, le sénateur républicain de l’Ohio figurant parmi les favoris pour devenir le colistier de Donald Trump, a incriminé la « rhétorique » de Joe Biden.

« Il ne s’agit pas aujourd’hui d’un simple événement isolé. Le postulat central de la campagne de Biden est de dire que le président Trump est un fasciste autoritaire qu’il faut arrêter à tout prix. Cette rhétorique a directement conduit à la tentative d’assassinat du président Trump », a-t-il avancé dans une tentative assez grossière d’instrumentalisation. « Ils ont essayé de le mettre en prison. Ils ont essayé de le tuer. Cela ne marchera pas », a de son côté artillé le gouverneur du Texas, Greg Abbott. « Joe Biden a envoyé les ordres », a même osé le député Mike Collins.

Pourtant, le profil du tireur – en l’état de ce que l’on en sait – ne correspond pas à la description politique des trumpistes de l’opposant féroce à Trump dont le doigt aurait été armé par les propos des démocrates. De plus, l’acte a été perpétré avec un type d’arme dont les républicains refusent de réglementer la vente, contrairement aux démocrates. Ces derniers disposeraient d’un argument de politique publique (« policy ») si le tout n’était pas écrasé par la puissance de l’impact politique (« politics »).

Quel impact pour la campagne de Biden ?

Joe Biden nageait déjà à contre-courant. La vague déclenchée par cet événement de nature historique le submergera-t-elle ? Là encore, aucune réponse définitive ne peut être apportée. Une chose semble pourtant certaine : l’hôte de la Maison-Blanche ne pourra poursuivre sur la même trajectoire. Jusqu’ici, sa stratégie ressemblait à un copier-coller de celle de 2020 : transformer le scrutin du 5 novembre en référendum anti-Trump.

Elle avait parfaitement fonctionné il y a quatre ans, permettant à l’ancien vice-président de Barack Obama de distancer le président républicain sortant au vote populaire (7 millions de voix d’avance) comme au collège électoral (306 grands électeurs contre 232). Elle semblait déjà beaucoup moins bien fonctionner ces derniers mois. Tout d’abord, parce que Joe Biden se présente avec un bilan que sa coalition juge positivement mais qui reflète en creux également des promesses non tenues (salaire minimum à 15 dollars, augmentation des impôts pour les plus riches). Ensuite, parce que depuis le premier duel télévisé entre les deux candidats, le débat public est focalisé sur l’état physique et cognitif de Joe Biden.

Il sera désormais difficile, pour ne pas dire impossible, pour le camp démocrate de dramatiser l’enjeu de l’élection présidentielle en dépeignant Trump en danger pour la démocratie sans se faire qualifier de pousse-au-crime par les républicains. Sans stratégie, avec un candidat affaibli politiquement, les démocrates ont-ils d’autre choix qu’un big bang pour empêcher la tentative d’assassinat de Butler de devenir, dans les livres d’histoire, l’événement fondateur d’un second mandat Trump ?

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Dernier round pour Joe Biden ?

Groggy depuis son débat raté face à Donald Trump, le président en exercice est l’objet d’appels grandissant à jeter l’éponge. L’establishment démocrate semble divisé sur l’attitude à adopter. (Article publié dans l’Humanité du 12 juillet 2024.)

La prestation catastrophique du président sortant lors du débat face à Donald Trump le suit comme son ombre tandis que le spectre d’une défaite électorale hante les nuits des démocrates. La courbe des intentions de vote en sa faveur ne cesse de piquer du nez. Il est le seul candidat démocrate qui, depuis vingt ans, se trouve devancé à ce stade de la campagne par son challenger républicain.

Les jeunes et les minorités lâchent Biden

Selon l’agrégateur de sondages du site RealClearPolitics, il accuse un retard de 3 % sur Donald Trump. Mais la photographie semble encore plus sombre lorsque l’on aborde le collège électoral. Il perdrait la Géorgie, le Nevada et l’Arizona, mais également les trois États du Midwest qui forment le « mur bleu » (de la couleur du Parti démocrate) : Pennsylvanie, Michigan et Wisconsin. Dans ce dernier État, Trump est crédité de 44 % contre 38 % à Biden, mais, pour le siège de sénateur, la sortante Tammy Baldwin domine largement le candidat républicain : 50 % contre 45.

La leçon est claire : une frange de l’électorat démocrate refuse de porter ses suffrages sur Joe Biden. Cette fissure qui devient faille apparaissait déjà dans les sondages du New York Times, avant le fameux débat. Une partie des jeunes électeurs et membres des minorités (Africains-Américains et Latinos) attendent du candidat démocrate un projet de profonde transformation, notamment sur les questions sociales et la guerre à Gaza, pas seulement de faire barrage au retour de Trump à la Maison-Blanche.

Le problème s’avère plus structurel que conjoncturel. À cet obstacle d’ampleur sur le chemin de la réélection s’ajoute donc, depuis un mois, la focalisation sur l’attitude physique et mentale de Joe Biden. Butera-t-il sur un mot ? Son regard se perdra-t-il dans le vide ? Qu’il participe à un sommet de l’Otan ou qu’il donne une conférence de presse (comme la nuit dernière), les médias ne parlent que de l’état du messager pas du message. « Les démocrates sont en train de perdre la bataille du récit alors que le bilan du mandat Biden est bon », estime Marie-Cécile Naves, directrice de recherche à l’Iris.

D’abord groggy, Joe Biden a tenté d’adopter une posture combative. Il le dit et le répète : il restera dans la course et il battra de nouveau Trump. « À ce rythme, Joe Biden se dirige vers une défaite écrasante face à un ancien président impopulaire et sans foi ni loi », objecte pourtant David Axelrod, ancien conseiller de Barack Obama. Si une élection peut s’apparenter à un combat de boxe, il n’y a ici aucun entraîneur habilité à jeter l’éponge à la place du pugiliste déboussolé ou acculé. Il semblerait que certains aient décidé de monter sur le ring afin de raccompagner Joe Biden dans les vestiaires.

« Ce n’était pas le sacré Biden de 2010. Même pas celui de 2020 »

Quelques députés sont sortis du bois, rejoints mercredi par Peter Welch, le premier sénateur à appeler Joe Biden à se retirer. Mais le signal le plus retentissant est certainement venu de… George Clooney. Le New York Times a publié une tribune de l’acteur au titre direct : « J’aime Joe Biden. Mais nous avons besoin d’un nouveau nominé. » Ce démocrate de longue date raconte être arrivé à cette conclusion il y a quelques semaines lors d’une soirée de levée de fonds à laquelle participait Joe Biden.

« Ce n’était pas le sacré Biden de 2010. Même pas celui de 2020 », a amèrement constaté George Clooney. Encore plus embarrassant pour la machine électorale démocrate : de gros donateurs ont mis leur poids dans la balance, à l’instar de Reed Hastings, l’un des cofondateurs de Netflix. Une organisation baptisée Next Generation (la prochaine génération) va lever 100 millions de dollars qui ne seront utilisés que si les démocrates désignent un nouveau candidat.

Indice sans doute le plus palpable d’une amorce de virage sur l’aile de l’establishment : Nancy Pelosi, l’ancienne présidente de la Chambre des représentants, a annoncé qu’elle reprendrait la conversation avec Joe Biden sur son avenir politique après le sommet de l’Otan. De façon surprenante, la contestation ne vient pas de l’aile gauche. « L’affaire est close. Joe Biden est notre candidat », a ainsi déclaré Alexandria Ocasio-Cortez.

« Ce qui est le plus important est ce que le candidat propose et ce qu’il fera pour vous et pour votre famille », a justifié, de son côté, Bernie Sanders, tout en reconnaissant qu’il était « important de faire attention aux capacités cognitives individuelles » pour citer conjointement Biden et… Trump.

« La position du « squad » (les élus progressistes à la Chambre) est que Biden est complice d’un « génocide » en cours et totalement apte à servir quatre années de plus est vraiment spécial», souligne, avec mordant, le journaliste Michael Tracey. Pourquoi un tel choix difficilement compréhensible par la base progressiste elle-même ? Peut-être l’aile gauche estime qu’elle ne disposerait pas d’assez de poids si les cartes devaient être rebattues.

C’est un fait : un plan B se trouverait exclusivement aux mains de l’establishment. Soit Kamala Harris est désignée pour prendre le relais, soit le choix est renvoyé à la convention démocrate (à Chicago, du 19 au 22 août), où l’intégralité des délégués appartiendra à la tendance « centriste » puisque désignés par Joe Biden pendant une primaire sans concurrence. Pourtant, l’appareil du parti demeure divisé sur l’opportunité de « débrancher » politiquement l’hôte de la Maison-Blanche, à commencer par Barack Obama, dont le soutien apparaît, jusqu’ici, infaillible.

« On a du mal à voir ce qui ressort des courants politiques et des initiatives personnelles, conclut Marie-Cécile Naves. Le fait que le débat au sein du Parti démocrate ne se structure pas autour des courants politiques renforce une impression de panique. » Un sondage publié hier par le Washington Post, montrant que 56 % des électeurs démocrates souhaitent le retrait de Joe Biden, conduira-t-il leurs dirigeants à trancher ?

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Nouvelle victoire éclatante pour l’UAW

Les salariés de l’usine Volkswagen de Chattanooga (Tennessee) ont voté à une écrasante majorité la création d’une section syndicale, une première dans le Sud depuis les années 40. (Article publié dans l’Humanité du 22 avril 2024.)

L’UAW (United Auto Workers) vient de remporter sa deuxième victoire majeure en moins de six mois. Après avoir obtenu un accord record à l’issue d’une grève lancée simultanément chez les Big Three (Ford, General Motors et Stellantis, qui détient Chrysler), le syndicat de l’automobile va pouvoir créer une section dans l’usine Volkswagen de Chattanooga (Tennessee), la seule du groupe allemand où un syndicat n’avait pas le droit de cité. Ainsi en a décidé une écrasante majorité (73 %) des 4 300 salariés.

Il s’agit de la première usine à voter pour la création d’une section syndicale dans le Sud depuis 1941 et du premier site détenu par un constructeur étranger à être syndicalisé. Historiquement, les États de l’ancienne Confédération étaient une terre de mission pour les organisations syndicales.

Les élus républicains qui dominent presque sans partage dans l’ensemble de la région ont fait voter des lois dites Right to Work (droit de travailler), créant des obstacles presque insurmontables à la reconnaissance du fait syndical. La digue vient de céder. Les efforts de dernière minute des milieux d’affaires et des élus locaux, pris de panique, n’ont pas enrayé la machine, en route depuis plusieurs mois.

Le syndicat avait échoué de peu à deux reprises, en 2014 et 2019. Peu après son succès face aux géants de Detroit, Shawn Fain, le président de l’UAW, annonçait en novembre 2023 une campagne massive, fixant l’objectif de syndiquer 150 000 salariés dans les « déserts » du Sud et des usines de véhicules électriques.

Tirant les leçons de dix années d’échecs et s’inspirant manifestement du succès du modèle d’organisation de bas en haut de Starbucks (désormais 500 magasins ont voté pour la création d’un syndicat), la nouvelle direction, élue début 2023 face aux sortants enclins à la « cogestion », a totalement changé de stratégie.

« Nous faisons les choses différemment cette fois, a revendiqué Shawn Fain dans un discours tenu le 24 mars face aux salariés de Mercedes dans l’Alabama. Nous allons nous assurer qu’il y ait des leaders dans chaque département, dans chaque équipe, échangeant les uns avec les autres sur la construction du syndicat. C’est le chemin vers la victoire. » Et d’ajouter : « Les seules personnes qui peuvent organiser le Sud, ce sont les travailleurs du Sud. »

Lors des deux précédentes tentatives, l’UAW, dont le siège se trouve à Detroit (Michigan), en plein cœur du Midwest, avait envoyé ses équipes d’organizers gérer la campagne de A à Z sans l’avis ni l’aval des salariés locaux. En 2014, la campagne avait viré au fiasco : deux ans et demi pour finalement décourager le noyau dur, passant de 180 salariés à 50.

Cette fois-ci, le syndicat a mis sa puissance de frappe financière et organisationnelle au service d’un comité d’organisation au sein de l’usine même, constitué de 300 salariés désignés « capitaines d’élection ». « 90 % de l’usine, chaque ligne de production, chaque équipe, étaient couverts », selon Victor Vaughn, une des chevilles ouvrières citée par le site spécialisé Labor Notes.

Rencontré lors de la grande conférence (4 500 participants, un record) organisée par ce site de référence des questions sociales ce week-end à Chicago, Zach Costello, ouvrier dans l’usine de Chattanooga, témoigne de ce qui a changé récemment dans le climat général : « Tout d’abord, c’est la montée du ras-le-bol. Les nouveaux embauchés gagnent le salaire minimum et ne peuvent pas boucler les fins de mois avec ça. En 2019, la direction nous a fait des promesses afin d’éviter la création d’un syndicat et elle ne les a pas tenues. À l’époque, il n’y avait pas beaucoup de victoires syndicales. “Qu’est-ce qu’on a à y gagner ?”, se voyait-on répondre. La victoire de l’UAW face aux Big Three a totalement changé la donne. Les salariés ont vu concrètement ce que l’on pouvait gagner avec un syndicat. J’ai vu des gars très anti-syndicats changer soudainement d’avis. »

Le premier « domino » Volkswagen va-t-il entraîner le deuxième sur la liste : l’usine Mercedes dans l’Alabama où sont construits le SUV GLE et le luxueux Maybach GLS (vendu 170 000 euros l’unité) ? Les 5 000 salariés voteront entre le 13 et le 17 mai.

Michael Göbel, le PDG de Mercedes-Benz pour les États-Unis, a fait une sortie publique, assimilant la création d’un syndicat à des grèves, des cotisations à payer et des blocages dans la résolution des conflits. Le patronat local s’est payé une campagne d’affichage tandis que la gouverneure républicaine Kay Ivey a dramatisé l’enjeu : « Le modèle économique rempli de succès de l’Alabama est attaqué. » Ce à quoi Shawn Fain a rétorqué, du tac au tac, comme à son habitude : « Elle a sacrément raison. On l’attaque car les travailleurs en ont marre de se faire avoir. »

L’Alabama apparaît comme la prochaine « ligne de front » de la syndicalisation. Cet État du Sud profond a servi de havre anti-syndical à plusieurs constructeurs étrangers (Mercedes, Hyundai, Toyota et Honda). Mais, là aussi, les choses changent, selon Quichelle Liggins, salariée à Hyundai : « On a commencé par des conversations, il y a deux ans, sur ce qui devait changer, puis on a mis des cartes syndicales à disposition. On ne sait pas si on gagnera, mais on sait qu’on n’est déjà plus invisibles. » La main-d’œuvre noire se révèle un élément déterminant dans cette bataille syndicale. Aucun des quatre constructeurs, ni leurs sous-traitants, n’a localisé leurs sites dans des zones à forte proportion d’habitants africains-américains – ce qui relève forcément d’un choix dans l’Alabama, où un quart de la population est noir. Ces dernières années, de nombreux Africains-Américains, plus frappés par le chômage que la moyenne, ont emménagé près des usines afin de pouvoir postuler à des emplois non pourvus par une population blanche vieillissante.

Depuis le dernier vote, le salariat de l’usine Mercedes est ainsi devenu majoritairement noir. Les organisateurs locaux font de la syndicalisation une question de droits civiques. « Montgomery, Alabama, est un endroit dur pour celui qui veut créer un syndicat, ponctue Quichelle Liggins, mais c’est aussi un haut lieu du mouvement des droits civiques, donc… »

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L’ombre de Trump sur un vaudeville sans fin au Congrès

Les élus proches de l’ancien président veulent faire capoter un « package » proposé par Joe Biden et soutenu par certains républicains, comprenant une aide massive à l’Ukraine et des mesures pour la « sécurisation » de la frontière avec le Mexique. (Article publié dans l’Humanité du 9 février 2024).

La vie au Sénat des Etats-Unis ressemble à un vaudeville avec portes qui claquent, rebondissements inattendus, élus qui changent d’avis. Sauf que personne n’en rit. Il faut reprendre depuis les trois coups de départ. Depuis plusieurs mois, l’administration Biden veut faire voter un « package » d’aides : 60 milliards de dollars pour l’Ukraine, 14 milliards pour Israël et 10 milliards de dollars d’aide humanitaire pour les civils victimes de crises mondiales, y compris les Palestiniens et les Ukrainiens. Les démocrates, majoritaires d’une voix au Sénat, ont besoin des Républicains, majoritaires à la Chambre des représentants pour le faire adopter. Comme dans une partie de poker, le Grand Old Party veut « maximiser » sa main et entend lier ces aides au vote de nouveaux financements pour la « sécurisation » de la frontière avec le Mexique où ils décrivent une « crise migratoire » et une « invasion ».

Coincé par la mathématique politique et son tropisme bipartisan, Joe Biden rentre dans la négociation… et n’en est toujours pas sorti. Un nouvel acteur – de poids – est entré en scène dans un hémicycle où il n’est pourtant pas élu : Donald Trump. Il ne veut pas d’un accord sur la frontière sud car cela nuirait à son fonds de commerce électoral à neuf mois de l’élection présidentielle. Un sénateur républicain, James Lankford, a rapporté « qu’une personnalité médiatique éminente de la droite », selon le New York Times, lui avait dit directement : « Si vous essayez de présenter un projet de loi qui résout la crise frontalière au cours de cette année présidentielle, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour vous détruire ». Une stratégie qui fonctionne pour l’heure : mercredi, le package n’a obtenu que 50 voix sur 100 alors qu’une majorité qualifiée de 60 est nécessaire. Même le leader républicain du Sénat, Mitch McConnell, a voté contre alors qu’il l’avait défendu à chaque étape. Bernie Sanders, de son côté, s’y est également opposé expliquant sur Twitter : « Le Sénat examine un projet de loi supplémentaire sur l’aide étrangère qui prévoit une aide militaire américaine supplémentaire de 14 milliards de dollars pour permettre au gouvernement Netanyahou de poursuivre son horrible guerre contre le peuple palestinien. C’est inadmissible. »

Les démocrates tentaient hier de trouver une porte de sortie, autant dire un trou de souris, en découplant le vote : d’abord, l’aide étrangère puis ensuite le dossier de la frontière. Quelques sénateurs républicains qui y étaient opposés ont récemment fait connaître leur accord, ajoutant à une confusion générale, où les observateurs peinent à distinguer qui maîtrise quoi. La réponse pourrait être : à part Donald Trump, personne.

Si d’aventure, un des deux textes obtenait une majorité au Sénat et arrivait à la Chambre des représentants, il s’y trouverait une minorité d’élus ultra-trumpistes pour le bloquer. Ils sont à la fois opposés à une aide à l’Ukraine et au financement de la sécurisation de la frontière, afin de laisser leur champion en faire son thème principal de campagne. Ils ont même menacé d’évincer du poste de « speaker », Mike Johnson, comme ils l’avaient fait avec son prédécesseur, Kevin Mc Carthy. La majorité républicaine à la Chambre est tellement ténue (219 républicains contre 212 démocrates et 4 sièges vacants pour une majorité à 218) qu’une poignée de députés détient un pouvoir de nuisance incommensurablement supérieur à sa force numérique. L’ironie de cette situation tient au fait que la « vague républicaine » attendue lors des élections de midterms en 2022 s’était transformée en très courte victoire, suite à une immixtion dans la campagne de Donald Trump ayant provoqué une mobilisation plus importante d’électeurs démocrates pourtant déçus par les deux premières années de Joe Biden à la Maison-Blanche. Epouvantail électoral hier, à la tête d’une minorité MAGA (Make America Great Again, son slogan de campagne de 2016) au sein d’une minorité (le parti républicain), Donald Trump n’en reste pas moins maître du jeu politicien aujourd’hui. Avant de redevenir un épouvantail électoral ?

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Au Texas, les républicains rejouent Fort Alamo

Le gouverneur conservateur, Greg Abbott, a engagé le bras de fer avec le gouvernement fédéral auquel il dénie la gestion de la frontière et des flux migratoires. Une façon pour les trumpistes de souder leur base face à Joe Biden, en pleine année électorale. (Article publié dans l’Humanité du 8 février 2024.)

Eagle Pass ne sera sans doute jamais l’équivalent contemporain de Fort Sumter, où s’était déroulée la première bataille de la guerre de Sécession. Mais la petite ville américaine à la frontière avec le Mexique illustre parfaitement la « guerre civile froide » souvent évoquée par le journaliste Carl Bernstein. Les républicains ont décidé de transformer Eagle Pass, sur le Rio Grande, en lieu de bataille idéologique et politique sur l’immigration. Ils invoquent une « crise migratoire » et une « invasion » pour défier le gouvernement fédéral, donc Joe Biden. Greg Abbott, le gouverneur conservateur, entend gérer directement la situation via son programme de contrôle, nommé Opération Lone Star (surnom de l’Etat du Texas). Il a réquisitionné une portion de la ville, empêche les agents fédéraux d’y accéder et a fait dresser des barrières en barbelés dans ce point de passage où de nombreux migrants arrivent afin de se rendre à des agents fédéraux et voir leur dossier instruit aux Etats-Unis.

L’administration Biden a ordonné à ses agents de couper les barbelés. La Cour suprême, pourtant majoritairement composée de juges conservateurs, lui a donné raison. Mais le gouverneur persiste, appuyé par vingt-cinq de ses homologues, tous républicains, illustrant là aussi la profonde division du pays. Ron De Santis, le gouverneur de Floride, s’est même engagé à envoyer des soldats de la Garde nationale de son État « pour aider le Texas dans ses efforts pour arrêter l’invasion à la frontière sud ». Les dirigeants de deux des Etats les plus peuplés du pays défient donc l’autorité de l’Etat fédéral, avec mobilisation d’une force militaire de réserve.

Le bras de fer va se poursuivre devant les tribunaux. Greg Abbott y défendra une nouvelle loi, qui devrait entrer en vigueur en mars, permettant aux forces de sécurité du Texas d’arrêter les migrants qui traversent sans autorisation depuis le Mexique. L’administration Biden, quant à elle, y traîne le gouverneur républicain, arguant que cette loi viole l’autorité du gouvernement fédéral en matière de législation sur l’immigration.

Mais en ce début d’année électorale, le GOP (Grand Old Party) ne se contentera pas de joutes oratoires dans les prétoires. Dimanche dernier, accompagné d’une douzaine de gouverneurs républicains, Greg Abbott est venu marteler sur le terrain son message, devant un amas de caméras. Son « opération communication » a coïncidé avec l’arrivée d’une autoproclamée « armée de Dieu »  qui organisait un convoi sur le thème « Reprenons notre frontière. » Ils avaient annoncé des dizaines de milliers de personnes. Ils étaient 200 à 300.

Si le GOP texan persiste, Joe Biden dispose du pouvoir de « réquisitionner » les gardes nationaux texans afin qu’ils ne se trouvent plus au service des autorités locales. Une perspective qui rend furieux l’establishment républicain local : le sénateur Ted Cruz a repris le slogan de la guerre d’indépendance du Texas (« Venez et prenez-le ») tandis que le procureur général de l’Etat a évoqué Fort Alamo, site d’une légendaire bataille entre les colons anglo-américains et le gouvernement mexicain, lors de la guerre d’indépendance du Texas (1835-1836).

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Teenagers : la nouvelle armée de réserve made in USA

Une quinzaine d’Etats dirigés par les républicains ont voté des lois assouplissant les conditions d’emploi des jeunes âgés de 14 à 16 ans. Une façon pour eux de lutter contre une « pénurie de main d’œuvre » en réalité causée par la faiblesse des salaires. (Article publié dans l’Humanité du 8 février 2024.)

Diminution des impôts pour les plus aisés, stigmatisation de l’immigration, maintien du gel du salaire minimum fédéral (7,25 dollars de l’heure, inchangé depuis 2009), restriction du droit à l’avortement, négation des personnes transgenres, dénonciation du « wokisme » : on connaît les grandes lignes du programme que les républicains défendront, en novembre prochain, lors de l’élection présidentielle. Néo-libéralisme et guerres culturelles : que des valeurs sûres du conservatisme américain. Mais viendra-t-il s’y ajouter un nouvel élément ? Du côté de certains « thinks tanks » (groupes de réflexion) comme des élus du Grand Old Party, on propose, comme le formule l’Alabama Policy Institute de « supprimer les obstacles à l’autorisation de travail des mineurs ».

C’est ce que sont concrètement en train de mettre en œuvre de nombreux Etats – tous dirigés par des républicains. Seize d’entre eux ont voté des lois réduisant les barrières à l’emploi de jeunes âgés de moins de seize ans. Il ne s’agit évidemment pas de renvoyer des mômes de dix ans dans les mines, le travail des enfants de moins de 14 ans demeurant interdit, selon les termes du Fair Labor Standards Act voté en 1938 en plein New Deal mais de considérer les jeunes âgés de 14 à 16 ans comme des adultes et donc des salariés à part entière.

En mars dernier, Sarah Huckabee Sanders, gouverneure de l’Arkansas et ancienne responsable presse de Donald Trump lorsque celui-ci était à la Maison-Blanche, a signé une loi qui supprime l’obligation faite aux services de l’État de vérifier l’âge des travailleurs de moins de 16 ans et de leur délivrer une autorisation. La cérémonie officielle de signature de cette nouvelle législation a donné l’occasion d’une photo qui semblait toute droit sortie d’une œuvre dystopique : brandissant le texte paraphé, l’élue expose un sourire radieux tandis que trois enfants placés à côté d’elles – apparemment plus jeunes que 14 ans, tous blancs, et habillés comme des adultes (cravates pour les deux garçons, chemisier fermé jusqu’au dernier bouton pour la jeune fille) – affichent un visage totalement fermé voire apeuré. En septembre, la Floride devenait le treizième Etat à supprimer des protections en 2023 : l’Etat dirigé par Ron De Santis a supprimé toutes les « lignes directrices » sur les heures de travail que les employeurs peuvent accorder aux jeunes de 16 ou 17 ans, permettant ainsi aux adolescents de travailler un nombre illimité d’heures par jour ou par semaine, y compris les quarts de nuit les jours d’école.

Cette « vague » n’a évidemment rien de spontané : elle a été préparée par des groupes d’entreprises, comme la Fédération nationale des entreprises indépendantes, la Chambre de commerce et l’Association nationale des restaurateurs et appuyés, Etat par Etat, par des associations d’hôtellerie, d’hébergement et de tourisme, de l’industrie alimentaire ou encore des constructeurs de maisons. L’argument brandi est à chaque fois le même : faire face à la « pénurie de main d’œuvre. Le pays est plutôt confronté, comme le note le site Truthout, « à une pénurie d’employeurs offrant des salaires justes et raisonnables ». Le salaire minimum fédéral – à 7,25 dollars de l’heure – n’a pas bougé d’un iota depuis 2009. Selon l’Economic Policy Institute, sa valeur relative est au plus bas depuis 66 ans. Dans de nombreux Etats, le « Fight for 15 », la mobilisation syndicale et associative pour doubler le montant du salaire minimum fédéral, a remporté de retentissantes victoires. Désormais, plus du tiers des salariés du pays vivent dans des Etats dont le « SMIC » est compris entre 14 et 16 dollars de l’heure. Ce mouvement qui fait tache d’huile depuis 2012 a rencontré une digue : le Sud, bastion des lois dites « right to work » qui affaiblissent le syndicalisme et favorisent le dumping social mais également la principale base géographique du parti républicain. Ce sont sur ces mêmes terres que fleurissent les lois visant faciliter le travail des mineurs. Pour résumer : afin de ne pas augmenter les salaires, certaines industries préfèrent constituer un nouveau réservoir de main d’oeuvre parmi des très jeunes travailleurs.

Mais cette frénésie législative cache peut-être un second objectif. « Les pressions visant à réduire les normes dans ce genre de contexte ressemblent beaucoup aux groupes de l’industrie qui espèrent légaliser les infractions qu’ils savent déjà commettre », estime Jennifer Sherer, directrice de l’initiative « State Worker Power » du think tank Economy Policy Institute, citée dans le quotidien britannique The Guardian. C’est un fait : l’inflation des projets de loi arrivant sur les bureaux des élus locaux a accompagné celle des infractions à la loi. Selon Reid Maki, coordinateur de la Child Labor Coalition, « le nombre de violations du travail des enfants a augmenté de près de 300 % depuis 2015, selon les données du ministère américain du travail ». En 2023, ce dernier –  pourtant peu doté en moyens humains et financier – a recensé 5 792 enfants travailleurs aux États-Unis.

« La semaine dernière, on a appris avec inquiétude que trois franchises McDonald’s basées dans le Kentucky employaient des enfants âgés d’à peine 10 ans dans 62 magasins situés dans quatre États différents. Certains de ces enfants en âge de travailler travaillaient jusqu’à 2 heures du matin », relatait déjà en mai 2023 Sam Pizzigati, un journaliste social à la retraite, associé au think tank progressiste Institute for Policy Studies. Selon The Guardian, les entreprises qui ont violé la réglementation sociale l’an dernier comprennent des noms comme « McDonald’s, Chipotle, Chick-fil-A, Sonic, Dunkin’, Dave & Buster’s, Subway, Arby’s, Tropical Smoothie Cafe, Popeyes et Zaxby’s, Tyson Foods et Perdue Farms », soit des poids lourds de l’économie US qui peuvent se permettre le coût de l’amende unitaire : 15 138 dollars, soit à peine plus qu’une année de salaire minimum fédéral. Conclusion de Jeet Heer, chroniqueur au magazine progressiste The Nation : « Cette philosophie favorable aux employeurs n’est pas simplement le produit de législateurs du GOP à l’esprit dickensien, mais fait partie d’un effort concerté de la part d’entreprises cherchant à faire des économies et à maximiser leurs profits ».

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Donald, Ron, Nikky, Vivek : une primaire républicaine à droite toute

Le caucus de l’Iowa donne ce lundi 15 janvier le coup d’envoi d’une primaire marqué par le glissement à droite constant du parti républicain. Grand favori, l’ancien président prépare déjà l’élection générale du 5 novembre tandis que Ron DeSantis et Nikki Haley convoitent le fauteuil de deuxième. (Article publié dans l’Humanité du 15 janvier 2024).

L’Iowa ne ressemble plus à l’Amérique mais ce petit État blanc à 90 %, où les chrétiens évangéliques dominent encore, correspond assez bien à ce qu’est le Parti républicain : monochrome, religieux et de plus en plus rural. C’est donc au milieu des champs et d’élevages porcins que résonne le coup de gong de la saison des primaires.

Les candidats connaissent les figures imposées qu’ils peaufinent depuis des mois : arpenter les foires à la saucisse, livrer des odes au maïs (la culture reine locale), visiter si possible les 99 comtés pour prétendre connaître cet État de 3 millions d’habitants sur le bout des doigts.

Tous les candidats… sauf Donald Trump. Il n’en a pas besoin, solidement assis sur le magot de sa base aussi inaltérable que galvanisée. Les sondages lui accordent une telle avance qu’aucun de ses challengers ne caresse l’idée de renverser la table entre Des Moines et Cedar City. De toute façon, les derniers événements de campagne ont été annulés pour cause de vague de froid quasi sibérienne (entre – 15 et – 25 degrés) et d’alerte au blizzard. Mauvaise nouvelle pour les challengers qui entendaient mettre à profit le dernier week-end pour se distinguer.

Leur ambition : terminer deuxième, prendre un avantage pour la prochaine étape le 23 janvier (New Hampshire, autre petit État blanc) dans l’espoir de coaliser les anti-Trump en vue d’un duel pour le « Super Tuesday », le 5 mars (16 États et un tiers des délégués en jeu). Leur méthode : la concurrence par la surenchère pour ce qui s’annonce être la campagne la plus à droite de l’histoire des primaires républicaines.

Le processus de polarisation du pays, enclenché dans les années 1970 et accéléré autour de l’élection de Barack Obama, en 2008, se poursuit. Si on écoutait les candidats aspirant à l’investiture comme on déguste des grands crus – soit, à l’aveugle –, le jugement tomberait à la première gorgée : le GOP (Grand Old Party, surnom du Parti républicain) est devenu un parti d’extrême droite qui stigmatise les immigrés, nie la réalité du changement climatique, s’attaque aux droits des femmes et promet la prison à ses adversaires politiques.

Selon un sondage publié ce dimanche par le Des Moines Register, NBC News et Mediacom Poll, Donald Trump arriverait en tête avec 48 % des suffrages, devant Nikki Haley (20 %), qui se glisse devant Ron DeSantis (18 %), laissant loin derrière Vivek Ramaswamy (8 %). Demeure l’inconnue de la météo locale. Des dizaines de milliers de sympathisants du parti de l’âne, statistiquement plus âgés que la moyenne, vont devoir braver les éléments pour se rendre dans leur bureau de vote et participer au « caucus » 1. « Et si le taux de participation chute en même temps que les températures, quels candidats cela pourrait-il aider ou désavantager ? » s’interroge le New York Times. Verdict glacé au cœur de la nuit de lundi à mardi. En attendant, voici une galerie de portraits des principaux candidats.

Donald Trump, le début de la revanche

« Pour un jour. » Lorsqu’un journaliste lui a demandé pour la première fois s’il comptait devenir, en cas de réélection, un dictateur, Donald Trump a répondu qu’il le serait pour vingt-quatre heures. On aurait pu y voir une boutade. Puis, il l’a répété lors d’un meeting. C’est donc devenu un fait de campagne, presque un slogan. Son électorat, à qui il ne faut pas le répéter deux fois, a saisi le sens de la formule.

Selon un sondage réalisé par PRRI (Public Religion Research Institute), un tiers des républicains estime que l’utilisation de la violence politique pour sauver le pays se justifie. La proportion est encore plus élevée parmi la base « Maga » (Make America Great Again, le motto, la devise de la campagne de 2016). Donald Trump encourage et canalise à la fois cette rage vengeresse. Le vol du pays aurait commencé avec celui de son second mandat : 63 % des républicains estiment que l’élection de 2020 a bel et bien été truquée.

À la manœuvre : les « communistes », la « racaille de la gauche radicale », la « vermine » (ses opposants), les immigrants qui « empoisonnent le sang de notre pays ». Tout fait du milliardaire un candidat d’extrême droite : la verticalité, les thématiques, la rhétorique. Pour l’historien Benjamin Hett, cité dans le Los Angeles Times : « Ce discours trouve un écho chez les Blancs qui craignent de devenir une minorité, chez les chrétiens consternés de vivre dans un pays de moins en moins chrétien, chez les travailleurs (blancs – NDLR) qui se sentent relégués aux échelons inférieurs (de la société). »

Trump 2 ne constituerait pas la réplique de Trump 1 mais son aggravation assumée. Tout le monde est plus ou moins d’accord sur ce postulat. Les grands titres de la presse américaine – à l’instar du magazine The Atlantic – alertent sur la « menace existentielle » pour l’Amérique d’une nouvelle élection du milliardaire xénophobe – pour s’en inquiéter. Les électeurs trumpistes pour s’en féliciter : ils sont prêts à payer la sauvegarde de la République blanche au prix de l’abandon de la démocratie.

Quasi certain de remporter la mise lors de la primaire républicaine, l’ancien président prépare aussi l’élection générale avec la contradiction fondamentale que doivent affronter les républicains depuis au moins deux décennies : s’il peut s’appuyer sur un socle d’électeurs aussi fidèles que chauffés à blanc, celui-ci est en rétractation continue. Il ne faut donc pas faire fuir ce qu’il reste de républicains modérés.

Ainsi, après avoir eu la peau de l’arrêt Roe v. Wade et donc du droit fédéral à l’avortement, via la nomination de trois juges conservateurs à la Cour suprême, Donald Trump s’oppose-t-il à une loi fédérale interdisant sur l’ensemble du territoire l’exercice de ce droit fondamental. L’ancien président a clairement déjà mis le cap sur le 5 novembre.

Ron DeSantis, l’étoile descendante

Il cochait toutes les cases : gouverneur du troisième État le plus peuplé d’Amérique, jadis un « swing State » (État indécis), qu’il a contribué à rendre presque définitivement rouge (la couleur du Parti républicain) ; pourfendeur attitré du « wokisme », cette idéologie que les conservateurs ont inventé pour décrédibiliser les luttes contre les injustices (classe, race et genre) ; plus jeune (45 ans) que le favori. Bref, Ron DeSantis incarnait un trumpisme sans Trump que l’establishment républicain voyait d’un bon œil au point de flécher les donations vers sa campagne.

Puis, il est entré dans l’arène et la chute réelle fut encore plus soudaine que l’ascension virtuelle. Rien n’allait. Donnant l’impression de réciter en permanence les fiches de ses conseillers et peu à l’aise dans la confrontation directe (il s’est notamment fait étriller par le gouverneur démocrate de Californie, Gavin Newsom), le gouverneur de Floride payait surtout sa stratégie ultradroitière.

Effet ciseau : les plus modérés des électeurs républicains le considèrent comme trop extrémiste tandis que la base trumpiste lui reproche de s’en prendre à Trump pour se distinguer. L’argent a cessé d’arriver, privant sa campagne de carburant, passée en « mode survie » depuis des mois : il lui faut tenir jusqu’à l’Iowa et arriver deuxième afin d’incarner le point de ralliement des « Never Trump ». Pour l’idole des anti-wokistes, l’Iowa prend des allures de quitte ou double.

Nikki Haley, la « néocon » qui monte

C’était une question simple, de niveau collège, posée lors d’un meeting de format « town hall », qui donne des suées aux conseillers puisque les électeurs posent directement leurs questions aux candidats. Et les visages de ceux de Nikki Haley se décomposaient au fur et à mesure de sa réponse. La question : « Qu’est-ce qui est à l’origine de la guerre civile (la guerre de Sécession, NDLR) ? » L’ancienne gouverneure de Caroline du Sud a mobilisé beaucoup, beaucoup de mots, mais n’a jamais mentionné la raison principale : l’esclavage.

Coup d’arrêt brutal pour celle qui commençait à grimper dans les sondages, profitant de son profil différent, « une femme dont les parents sont des immigrés indiens », et voir affluer des sommes importantes d’argent (24 millions de dollars lors du dernier trimestre 2024), un signe toujours révélateur dans un pays qui a levé, depuis un arrêt de la Cour suprême en 2010, toute barrière au financement des campagnes électorales.

Et comme une faute appelle souvent une erreur, la nouvelle coqueluche de l’establishment a tenté de se défendre en invoquant les « amis noirs » qu’elle avait adolescente, et avec lesquels elle parlait du sujet. L’épisode n’a pas forcément entamé sa crédibilité auprès des électeurs républicains, symptôme d’une dérive d’un parti qui fut fondé par Abraham Lincoln et des anti-esclavagistes.

Sinon, côté politique étrangère, l’ancienne ambassadrice des États-Unis à l’ONU, fidèle à son pedigree néoconservateur, oublie les vertus… de la diplomatie, et appelle Israël à « les finir », sans que l’on sache s’il s’agit du Hamas ou des Palestiniens, pour lesquels elle n’a jamais un mot.

Vivek Ramaswamy, la carte complotiste

Que serait une primaire républicaine, cru 2024, sans un richissime libertarien complotiste ? Le rôle est joué par Vivek Ramaswamy, fils d’immigrés indiens devenu milliardaire grâce au succès d’une société biopharmaceutique.

Son programme aurait pu être rédigé par ChatGPT avec la consigne « Écris la plateforme la plus à droite de la droite de la droite ». Ouvertement climatosceptique, opposé aux droits des personnes transgenres, favorable à l’intervention de l’armée à la frontière mexicaine, il propose également de supprimer 75 % des postes de fonctionnaires et estime que l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021 est un « inside job », soit un coup monté de l’intérieur même de l’appareil étatique.

En son temps, Bob Dylan moquait ce genre de personnages dans Talkin’John Birch Paranoid Blues. Aujourd’hui, il peut dérouler sa petite musique dans les débats officiels du Parti républicain.

(1) Réunion physique au cours de laquelle les présents dûment enregistrés votent, bureau par bureau, pour élire leurs délégués qui se retrouveront ensuite au niveau du comté, où seront à leur tour désignés les délégués pour la convention de l’État↩︎

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Comment le syndicat UAW a fait plier les « Big Three » de l’automobile

Après plusieurs semaines de grève, les salariés de l’automobile ont obtenu et ratifié la meilleure convention collective depuis les années 50. Retour sur un mouvement qui fait déjà date dans l’histoire du mouvement ouvrier américain. (Article publié dans l’Humanité du 22 novembre 2023.)

« The rouge » : le domino suivant avait un nom et pas n’importe lequel. LE nom de l’industrie automobile américaine, diminutif de Ford River Rouge complex. La plus grande usine du monde dans les années 30; une vraie ville (1,5 kilomètre carré de chaines de production, 160 kilomètres de chemins de fer, une centrale électrique et une forge intégrées…); l’usine d’où sortent les pick-up F-150, le modèle le plus vendu aux Etats-Unis depuis 40 ans mais aussi le théâtre de la bataille de l’Overpass, en 1937, où des militants de l’UAW (United Auto Workers) tentant de syndiquer l’usine furent battus par les nervis du fondateur Henry Ford, par ailleurs antisémite et naziphile. « The rouge », donc, allait partir en grève. C’était une question de jours. La direction de la grande compagnie nationale le savait. Celle de l’UAW le préparait. Après six semaines de grève et des réponses insuffisantes des Big Three (Ford, General Motors et Stellantis qui détient Chrysler), Shawn Fain, le président du syndicat allait annoncer l’entrée de nouvelles usines dans la danse de la grève déclenchée le 15 septembre.

L’UAW avait non seulement lancé, pour la première fois de son histoire, une offensive simultanée chez les « Big Three » mais adopté de plus une tactique totalement nouvelle en ciblant, semaine après semaine, les sites en grève. Une sorte de « guérilla » du débrayage qui déboussole totalement le patronat. A ce jeu du chat et de la souris, il perd régulièrement. Savoureuse anecdote : la direction de General Motors déménage du matériel de l’usine de Spring Hill (Tennessee), qu’elle pense être la prochaine cible, vers celle de Wentzville (Missouri). Finalement, le syndicat, à l’affût, déclenche la grève dans cette dernière et récupère le « butin ».

Défaites tactiquement, les directions des trois constructeurs automobiles historiques le sont également stratégiquement. L’opinion publique souscrit ultra-majoritairement au mot d’ordre de l’UAW – « A profits records, contrat record» -alors que les « Big Three » ont engrangé 21 milliards de dollars de profits au premier semestre 2023, portant leur pactole à 250 milliards durant la décennie écoulée.

Ultime coup de maître : Shawn Fain contraint Joe Biden à se rendre mardi 26 septembre sur un piquet de grève et appuyer officiellement les revendications des salariés. Le président américain se tenait jusque-là à équidistance, appelant à un accord mais sans peser sur son contenu. En mai, insatisfaite des garanties apportées par l’administration dans le cadre de la transition vers les véhicules électriques, l’UAW avait pointé une première épée dans le dos de l’hôte de la Maison-Blanche en retirant son soutien officiel à sa candidature pour la prochaine élection présidentielle. Aux Etats-Unis, il est de tradition que les syndicats soutiennent un candidat et dans leur immense majorité cet appui va au représentant du parti démocrate. « Notre soutien ne va pas de soi. Il faut le mériter », lance alors Shawn Fain dans une sortie assez inédite. Dans l’Etat-clé du Michigan, berceau de l’automobile, remporté par Trump en 2016 (avec 11.000 voix d’avance) et par Biden en 2020 (avec 150.000 voix de plus), mener campagne sans l’UAW amoindrit fortement les chances de victoire. Joe Biden aggrave son cas, en août, en estimant que la grève n’aura pas lieu. Celle-ci a finalement bien lieu et quelques jours après son déclenchement, Shawn Fain met Joe Biden au pied du mur en l’invitant sur un piquet de grève. Celui qui se présente comme « le président le plus pro-syndicat » de l’Histoire ne peut refuser. Et c’est ainsi que pour la première fois de l’Histoire, un président s’est rendu sur un piquet de grève… « L’une des réalisations significatives et encourageantes de la nouvelle direction a été son rejet rapide des efforts de l’administration Biden pour interférer dans les négociations sur l’automobile, ainsi que son rejet catégorique des tentatives grossières du bigot antisyndical Trump de s’immiscer dans la mêlée », apprécie Chris Townsend, ancien directeur de l’action politique du syndicat United Electrical Workers Union.

Un syndicat de 400.000 membres au pactole de 850 millions de dollars qui permet de tenir pendant des mois cette grève « ciblée », les Américains de plus en plus favorables aux grévistes et un Président qui vient les rejoindre : les Big Three ne peuvent pas tenir longtemps contre ces vents contraires. Le 26 octobre, Ford cède et signe un protocole d’accord. Deux jours plus tard, c’est Stellantis. Puis viendra General Motors..

Une grande partie des concessions (gel des salaires,  effectuées par la direction du syndicat à l’époque de la Grande Récession sont effacées : augmentation des salaires de 25%, embauche des intérimaires en temps plein après quelques mois, restauration de l’indexation des salaires sur l’inflation, droit de faire grève en cas de fermeture d’usines. Au terme de cette nouvelle convention collective, un salarié de l’un des trois géants gagnera au minimum 35 dollars de l’heure (le salaire médian aux Etats-Unis s’établit à 17 dollars) et au maximum 42,60 dollars, le plaçant de nouveau au cœur de cette fameuse classe moyenne qu’il a incarné à partir des années 1950 avant d’en être, petit à petit relégué, à sa marge. Autre percée, selon Ian Greer, professeur à l’Université Cornell : « Le syndicat semble avoir réussi à intégrer les nouvelles usines de batteries électriques dans les accords-cadres, au même titre que les travailleurs qui fabriquent des véhicules à combustion interne. »

Mais l’UAW a échoué à faire accepter une revendication essentielle: la fin du double statut qui prive, depuis 2007, les nouveaux embauchés d’une pension de retraites et d’une protection sociale lorsqu’ils arrêtent de travailler. Raison pour laquelle le protocole d’accord n’a été avalisé que par 55% des salariés de General Motors et 69% chez Ford et Stellantis. « Beaucoup de mes collègues sont déçus que les pensions et l’assurance maladie des retraités n’aient pas été récupérées, explique pour l’Humanité, Chris Viola, ouvrier dans l’usine General Motors à Hamtramck, dans la banlieue de Detroit. Personnellement, j’ai voté pour, mais je comprends pourquoi les gens ont voté contre. Je pense que la grève de 2019 (40 jours de mobilisation pour quasiment aucun gain, N.D.L.R.) a peut-être incité les travailleurs de GM à vouloir continuer à se battre. » Shaw Fain a reconnu cet échec, donnant rendez-vous aux syndiqués en 2028 pour la prochaine renégociation. « L’un de nos principaux objectifs à l’issue de cette victoire historique est de nous organiser comme nous ne l’avons jamais fait auparavant, a-t-il annoncé. Lorsque nous reviendrons à la table des négociations en 2028, ce ne sera pas seulement avec les trois grands. Ce sera avec les cinq ou six grands ».

Le message envoyé est clair : l’UAW entend désormais s’attaquer aux entreprises automobiles où le syndicat n’a pas encore reçu l’aval de la majorité des salariés. « Le succès de la grève facilitera grandement la syndicalisation des constructeurs automobiles non syndiqués, qui se trouvent principalement dans le sud », estime l’universitaire Ian Greer. Les constructeurs en question ont vu arriver le danger et récemment annoncé des hausses de salaires (9% dès janvier pour Toyota, 11 et 14% l’an prochain pour Honda et Hyundai). C’est la « méthode » Starbucks ou Amazon: appliquer une partie des revendications (notamment le salaire minimum à 15 dollars) afin de couper l’herbe sous le pied des syndicats et d’empêcher la création de sections organisées.

Les déserts syndicaux et la transition vers l’électrique constituent les chantiers d’avenir, auquel l’UAW s’est préparé avec cette victoire que l’historien spécialiste du mouvement ouvrier Nelson Lichtenstein qualifie, dans un article pour le magazine marxiste Jacobin, d’ « historique et transformatrice ». « Elle met fin à une ère de quarante-trois ans de négociations de concessions et de défaites du mouvement ouvrier qui a commencé avec la quasi-faillite de Chrysler en 1979 et la destruction par Ronald Reagan de l’Organisation professionnelle des contrôleurs aériens deux ans plus tard », appuie ce professeur à l’Université de Californie-Santa Barbara.

Et dire que ce point de bascule dans l’histoire du syndicalisme a commencé par une enquête de justice et s’est, en partie, jouée dans les amphis de l’une des plus prestigieuses universités du pays… La posture revendicative de l’UAW doit en effet à l’élection d’une nouvelle direction en mars dernier, la première à laquelle les adhérents ont participé. Depuis des décennies, c’est un Congrès bien verrouillé qui désignaient les dirigeants. En 2020, suite à une enquête du ministère de la Justice, une dizaine de dirigeants syndicaux sont condamnés pour racket, détournement de fonds et fraude fiscale. En lambeaux, le syndicat se voit imposer une réforme démocratique. En 2023, on élit donc pour la première fois le président de ce syndicat créé en 1935 au suffrage universel. Ray Curry, le président sortant, doit affronter le candidat d’un groupe interne d’opposition,  l’United All Workers for Democracy, un certain Shawn Fain, ancien électricien de l’usine Stellantis de Kokomo dans l’Indiana. Ce dernier l’emporte avec 483 voix d’avance. Le « réformateur » doit sa victoire au vote massif en sa faveur des « travailleurs universitaires » (salariés, doctorants et post-doctorants chargés de cours), représentant aujourd’hui un quart des syndiqués de l’UAW, le syndicat s’étant porté volontaire pour les représenter lorsque ceux-ci ont mené des campagnes de syndicalisation. Parmi la nouvelle garde élue, figure Brandon Mancilla, 28 ans, désormais président régional de l’UAW pour la côte Est. Fils  d’immigrés du Guatemala, chargé de cours à Harvard, il avait été en 2019 la cheville ouvrière d’une grève de 29 jours dans la plus prestigieuse université du pays permettant la création d’une section syndicale.

A peine posé dans son bureau de Detroit, Shawn Fain s’entoure d’un staff où des anciens des campagnes de Bernie Sanders apportent leur sens de la communication disruptive. Sa première décision : faire voter par les syndiqués le principe d’une grève : 97% de « oui ». Les planètes étaient alignées…

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