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Teenagers : la nouvelle armée de réserve made in USA

Une quinzaine d’Etats dirigés par les républicains ont voté des lois assouplissant les conditions d’emploi des jeunes âgés de 14 à 16 ans. Une façon pour eux de lutter contre une « pénurie de main d’œuvre » en réalité causée par la faiblesse des salaires. (Article publié dans l’Humanité du 8 février 2024.)

Diminution des impôts pour les plus aisés, stigmatisation de l’immigration, maintien du gel du salaire minimum fédéral (7,25 dollars de l’heure, inchangé depuis 2009), restriction du droit à l’avortement, négation des personnes transgenres, dénonciation du « wokisme » : on connaît les grandes lignes du programme que les républicains défendront, en novembre prochain, lors de l’élection présidentielle. Néo-libéralisme et guerres culturelles : que des valeurs sûres du conservatisme américain. Mais viendra-t-il s’y ajouter un nouvel élément ? Du côté de certains « thinks tanks » (groupes de réflexion) comme des élus du Grand Old Party, on propose, comme le formule l’Alabama Policy Institute de « supprimer les obstacles à l’autorisation de travail des mineurs ».

C’est ce que sont concrètement en train de mettre en œuvre de nombreux Etats – tous dirigés par des républicains. Seize d’entre eux ont voté des lois réduisant les barrières à l’emploi de jeunes âgés de moins de seize ans. Il ne s’agit évidemment pas de renvoyer des mômes de dix ans dans les mines, le travail des enfants de moins de 14 ans demeurant interdit, selon les termes du Fair Labor Standards Act voté en 1938 en plein New Deal mais de considérer les jeunes âgés de 14 à 16 ans comme des adultes et donc des salariés à part entière.

En mars dernier, Sarah Huckabee Sanders, gouverneure de l’Arkansas et ancienne responsable presse de Donald Trump lorsque celui-ci était à la Maison-Blanche, a signé une loi qui supprime l’obligation faite aux services de l’État de vérifier l’âge des travailleurs de moins de 16 ans et de leur délivrer une autorisation. La cérémonie officielle de signature de cette nouvelle législation a donné l’occasion d’une photo qui semblait toute droit sortie d’une œuvre dystopique : brandissant le texte paraphé, l’élue expose un sourire radieux tandis que trois enfants placés à côté d’elles – apparemment plus jeunes que 14 ans, tous blancs, et habillés comme des adultes (cravates pour les deux garçons, chemisier fermé jusqu’au dernier bouton pour la jeune fille) – affichent un visage totalement fermé voire apeuré. En septembre, la Floride devenait le treizième Etat à supprimer des protections en 2023 : l’Etat dirigé par Ron De Santis a supprimé toutes les « lignes directrices » sur les heures de travail que les employeurs peuvent accorder aux jeunes de 16 ou 17 ans, permettant ainsi aux adolescents de travailler un nombre illimité d’heures par jour ou par semaine, y compris les quarts de nuit les jours d’école.

Cette « vague » n’a évidemment rien de spontané : elle a été préparée par des groupes d’entreprises, comme la Fédération nationale des entreprises indépendantes, la Chambre de commerce et l’Association nationale des restaurateurs et appuyés, Etat par Etat, par des associations d’hôtellerie, d’hébergement et de tourisme, de l’industrie alimentaire ou encore des constructeurs de maisons. L’argument brandi est à chaque fois le même : faire face à la « pénurie de main d’œuvre. Le pays est plutôt confronté, comme le note le site Truthout, « à une pénurie d’employeurs offrant des salaires justes et raisonnables ». Le salaire minimum fédéral – à 7,25 dollars de l’heure – n’a pas bougé d’un iota depuis 2009. Selon l’Economic Policy Institute, sa valeur relative est au plus bas depuis 66 ans. Dans de nombreux Etats, le « Fight for 15 », la mobilisation syndicale et associative pour doubler le montant du salaire minimum fédéral, a remporté de retentissantes victoires. Désormais, plus du tiers des salariés du pays vivent dans des Etats dont le « SMIC » est compris entre 14 et 16 dollars de l’heure. Ce mouvement qui fait tache d’huile depuis 2012 a rencontré une digue : le Sud, bastion des lois dites « right to work » qui affaiblissent le syndicalisme et favorisent le dumping social mais également la principale base géographique du parti républicain. Ce sont sur ces mêmes terres que fleurissent les lois visant faciliter le travail des mineurs. Pour résumer : afin de ne pas augmenter les salaires, certaines industries préfèrent constituer un nouveau réservoir de main d’oeuvre parmi des très jeunes travailleurs.

Mais cette frénésie législative cache peut-être un second objectif. « Les pressions visant à réduire les normes dans ce genre de contexte ressemblent beaucoup aux groupes de l’industrie qui espèrent légaliser les infractions qu’ils savent déjà commettre », estime Jennifer Sherer, directrice de l’initiative « State Worker Power » du think tank Economy Policy Institute, citée dans le quotidien britannique The Guardian. C’est un fait : l’inflation des projets de loi arrivant sur les bureaux des élus locaux a accompagné celle des infractions à la loi. Selon Reid Maki, coordinateur de la Child Labor Coalition, « le nombre de violations du travail des enfants a augmenté de près de 300 % depuis 2015, selon les données du ministère américain du travail ». En 2023, ce dernier –  pourtant peu doté en moyens humains et financier – a recensé 5 792 enfants travailleurs aux États-Unis.

« La semaine dernière, on a appris avec inquiétude que trois franchises McDonald’s basées dans le Kentucky employaient des enfants âgés d’à peine 10 ans dans 62 magasins situés dans quatre États différents. Certains de ces enfants en âge de travailler travaillaient jusqu’à 2 heures du matin », relatait déjà en mai 2023 Sam Pizzigati, un journaliste social à la retraite, associé au think tank progressiste Institute for Policy Studies. Selon The Guardian, les entreprises qui ont violé la réglementation sociale l’an dernier comprennent des noms comme « McDonald’s, Chipotle, Chick-fil-A, Sonic, Dunkin’, Dave & Buster’s, Subway, Arby’s, Tropical Smoothie Cafe, Popeyes et Zaxby’s, Tyson Foods et Perdue Farms », soit des poids lourds de l’économie US qui peuvent se permettre le coût de l’amende unitaire : 15 138 dollars, soit à peine plus qu’une année de salaire minimum fédéral. Conclusion de Jeet Heer, chroniqueur au magazine progressiste The Nation : « Cette philosophie favorable aux employeurs n’est pas simplement le produit de législateurs du GOP à l’esprit dickensien, mais fait partie d’un effort concerté de la part d’entreprises cherchant à faire des économies et à maximiser leurs profits ».

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Donald, Ron, Nikky, Vivek : une primaire républicaine à droite toute

Le caucus de l’Iowa donne ce lundi 15 janvier le coup d’envoi d’une primaire marqué par le glissement à droite constant du parti républicain. Grand favori, l’ancien président prépare déjà l’élection générale du 5 novembre tandis que Ron DeSantis et Nikki Haley convoitent le fauteuil de deuxième. (Article publié dans l’Humanité du 15 janvier 2024).

L’Iowa ne ressemble plus à l’Amérique mais ce petit État blanc à 90 %, où les chrétiens évangéliques dominent encore, correspond assez bien à ce qu’est le Parti républicain : monochrome, religieux et de plus en plus rural. C’est donc au milieu des champs et d’élevages porcins que résonne le coup de gong de la saison des primaires.

Les candidats connaissent les figures imposées qu’ils peaufinent depuis des mois : arpenter les foires à la saucisse, livrer des odes au maïs (la culture reine locale), visiter si possible les 99 comtés pour prétendre connaître cet État de 3 millions d’habitants sur le bout des doigts.

Tous les candidats… sauf Donald Trump. Il n’en a pas besoin, solidement assis sur le magot de sa base aussi inaltérable que galvanisée. Les sondages lui accordent une telle avance qu’aucun de ses challengers ne caresse l’idée de renverser la table entre Des Moines et Cedar City. De toute façon, les derniers événements de campagne ont été annulés pour cause de vague de froid quasi sibérienne (entre – 15 et – 25 degrés) et d’alerte au blizzard. Mauvaise nouvelle pour les challengers qui entendaient mettre à profit le dernier week-end pour se distinguer.

Leur ambition : terminer deuxième, prendre un avantage pour la prochaine étape le 23 janvier (New Hampshire, autre petit État blanc) dans l’espoir de coaliser les anti-Trump en vue d’un duel pour le « Super Tuesday », le 5 mars (16 États et un tiers des délégués en jeu). Leur méthode : la concurrence par la surenchère pour ce qui s’annonce être la campagne la plus à droite de l’histoire des primaires républicaines.

Le processus de polarisation du pays, enclenché dans les années 1970 et accéléré autour de l’élection de Barack Obama, en 2008, se poursuit. Si on écoutait les candidats aspirant à l’investiture comme on déguste des grands crus – soit, à l’aveugle –, le jugement tomberait à la première gorgée : le GOP (Grand Old Party, surnom du Parti républicain) est devenu un parti d’extrême droite qui stigmatise les immigrés, nie la réalité du changement climatique, s’attaque aux droits des femmes et promet la prison à ses adversaires politiques.

Selon un sondage publié ce dimanche par le Des Moines Register, NBC News et Mediacom Poll, Donald Trump arriverait en tête avec 48 % des suffrages, devant Nikki Haley (20 %), qui se glisse devant Ron DeSantis (18 %), laissant loin derrière Vivek Ramaswamy (8 %). Demeure l’inconnue de la météo locale. Des dizaines de milliers de sympathisants du parti de l’âne, statistiquement plus âgés que la moyenne, vont devoir braver les éléments pour se rendre dans leur bureau de vote et participer au « caucus » 1. « Et si le taux de participation chute en même temps que les températures, quels candidats cela pourrait-il aider ou désavantager ? » s’interroge le New York Times. Verdict glacé au cœur de la nuit de lundi à mardi. En attendant, voici une galerie de portraits des principaux candidats.

Donald Trump, le début de la revanche

« Pour un jour. » Lorsqu’un journaliste lui a demandé pour la première fois s’il comptait devenir, en cas de réélection, un dictateur, Donald Trump a répondu qu’il le serait pour vingt-quatre heures. On aurait pu y voir une boutade. Puis, il l’a répété lors d’un meeting. C’est donc devenu un fait de campagne, presque un slogan. Son électorat, à qui il ne faut pas le répéter deux fois, a saisi le sens de la formule.

Selon un sondage réalisé par PRRI (Public Religion Research Institute), un tiers des républicains estime que l’utilisation de la violence politique pour sauver le pays se justifie. La proportion est encore plus élevée parmi la base « Maga » (Make America Great Again, le motto, la devise de la campagne de 2016). Donald Trump encourage et canalise à la fois cette rage vengeresse. Le vol du pays aurait commencé avec celui de son second mandat : 63 % des républicains estiment que l’élection de 2020 a bel et bien été truquée.

À la manœuvre : les « communistes », la « racaille de la gauche radicale », la « vermine » (ses opposants), les immigrants qui « empoisonnent le sang de notre pays ». Tout fait du milliardaire un candidat d’extrême droite : la verticalité, les thématiques, la rhétorique. Pour l’historien Benjamin Hett, cité dans le Los Angeles Times : « Ce discours trouve un écho chez les Blancs qui craignent de devenir une minorité, chez les chrétiens consternés de vivre dans un pays de moins en moins chrétien, chez les travailleurs (blancs – NDLR) qui se sentent relégués aux échelons inférieurs (de la société). »

Trump 2 ne constituerait pas la réplique de Trump 1 mais son aggravation assumée. Tout le monde est plus ou moins d’accord sur ce postulat. Les grands titres de la presse américaine – à l’instar du magazine The Atlantic – alertent sur la « menace existentielle » pour l’Amérique d’une nouvelle élection du milliardaire xénophobe – pour s’en inquiéter. Les électeurs trumpistes pour s’en féliciter : ils sont prêts à payer la sauvegarde de la République blanche au prix de l’abandon de la démocratie.

Quasi certain de remporter la mise lors de la primaire républicaine, l’ancien président prépare aussi l’élection générale avec la contradiction fondamentale que doivent affronter les républicains depuis au moins deux décennies : s’il peut s’appuyer sur un socle d’électeurs aussi fidèles que chauffés à blanc, celui-ci est en rétractation continue. Il ne faut donc pas faire fuir ce qu’il reste de républicains modérés.

Ainsi, après avoir eu la peau de l’arrêt Roe v. Wade et donc du droit fédéral à l’avortement, via la nomination de trois juges conservateurs à la Cour suprême, Donald Trump s’oppose-t-il à une loi fédérale interdisant sur l’ensemble du territoire l’exercice de ce droit fondamental. L’ancien président a clairement déjà mis le cap sur le 5 novembre.

Ron DeSantis, l’étoile descendante

Il cochait toutes les cases : gouverneur du troisième État le plus peuplé d’Amérique, jadis un « swing State » (État indécis), qu’il a contribué à rendre presque définitivement rouge (la couleur du Parti républicain) ; pourfendeur attitré du « wokisme », cette idéologie que les conservateurs ont inventé pour décrédibiliser les luttes contre les injustices (classe, race et genre) ; plus jeune (45 ans) que le favori. Bref, Ron DeSantis incarnait un trumpisme sans Trump que l’establishment républicain voyait d’un bon œil au point de flécher les donations vers sa campagne.

Puis, il est entré dans l’arène et la chute réelle fut encore plus soudaine que l’ascension virtuelle. Rien n’allait. Donnant l’impression de réciter en permanence les fiches de ses conseillers et peu à l’aise dans la confrontation directe (il s’est notamment fait étriller par le gouverneur démocrate de Californie, Gavin Newsom), le gouverneur de Floride payait surtout sa stratégie ultradroitière.

Effet ciseau : les plus modérés des électeurs républicains le considèrent comme trop extrémiste tandis que la base trumpiste lui reproche de s’en prendre à Trump pour se distinguer. L’argent a cessé d’arriver, privant sa campagne de carburant, passée en « mode survie » depuis des mois : il lui faut tenir jusqu’à l’Iowa et arriver deuxième afin d’incarner le point de ralliement des « Never Trump ». Pour l’idole des anti-wokistes, l’Iowa prend des allures de quitte ou double.

Nikki Haley, la « néocon » qui monte

C’était une question simple, de niveau collège, posée lors d’un meeting de format « town hall », qui donne des suées aux conseillers puisque les électeurs posent directement leurs questions aux candidats. Et les visages de ceux de Nikki Haley se décomposaient au fur et à mesure de sa réponse. La question : « Qu’est-ce qui est à l’origine de la guerre civile (la guerre de Sécession, NDLR) ? » L’ancienne gouverneure de Caroline du Sud a mobilisé beaucoup, beaucoup de mots, mais n’a jamais mentionné la raison principale : l’esclavage.

Coup d’arrêt brutal pour celle qui commençait à grimper dans les sondages, profitant de son profil différent, « une femme dont les parents sont des immigrés indiens », et voir affluer des sommes importantes d’argent (24 millions de dollars lors du dernier trimestre 2024), un signe toujours révélateur dans un pays qui a levé, depuis un arrêt de la Cour suprême en 2010, toute barrière au financement des campagnes électorales.

Et comme une faute appelle souvent une erreur, la nouvelle coqueluche de l’establishment a tenté de se défendre en invoquant les « amis noirs » qu’elle avait adolescente, et avec lesquels elle parlait du sujet. L’épisode n’a pas forcément entamé sa crédibilité auprès des électeurs républicains, symptôme d’une dérive d’un parti qui fut fondé par Abraham Lincoln et des anti-esclavagistes.

Sinon, côté politique étrangère, l’ancienne ambassadrice des États-Unis à l’ONU, fidèle à son pedigree néoconservateur, oublie les vertus… de la diplomatie, et appelle Israël à « les finir », sans que l’on sache s’il s’agit du Hamas ou des Palestiniens, pour lesquels elle n’a jamais un mot.

Vivek Ramaswamy, la carte complotiste

Que serait une primaire républicaine, cru 2024, sans un richissime libertarien complotiste ? Le rôle est joué par Vivek Ramaswamy, fils d’immigrés indiens devenu milliardaire grâce au succès d’une société biopharmaceutique.

Son programme aurait pu être rédigé par ChatGPT avec la consigne « Écris la plateforme la plus à droite de la droite de la droite ». Ouvertement climatosceptique, opposé aux droits des personnes transgenres, favorable à l’intervention de l’armée à la frontière mexicaine, il propose également de supprimer 75 % des postes de fonctionnaires et estime que l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021 est un « inside job », soit un coup monté de l’intérieur même de l’appareil étatique.

En son temps, Bob Dylan moquait ce genre de personnages dans Talkin’John Birch Paranoid Blues. Aujourd’hui, il peut dérouler sa petite musique dans les débats officiels du Parti républicain.

(1) Réunion physique au cours de laquelle les présents dûment enregistrés votent, bureau par bureau, pour élire leurs délégués qui se retrouveront ensuite au niveau du comté, où seront à leur tour désignés les délégués pour la convention de l’État↩︎

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Comment le syndicat UAW a fait plier les « Big Three » de l’automobile

Après plusieurs semaines de grève, les salariés de l’automobile ont obtenu et ratifié la meilleure convention collective depuis les années 50. Retour sur un mouvement qui fait déjà date dans l’histoire du mouvement ouvrier américain. (Article publié dans l’Humanité du 22 novembre 2023.)

« The rouge » : le domino suivant avait un nom et pas n’importe lequel. LE nom de l’industrie automobile américaine, diminutif de Ford River Rouge complex. La plus grande usine du monde dans les années 30; une vraie ville (1,5 kilomètre carré de chaines de production, 160 kilomètres de chemins de fer, une centrale électrique et une forge intégrées…); l’usine d’où sortent les pick-up F-150, le modèle le plus vendu aux Etats-Unis depuis 40 ans mais aussi le théâtre de la bataille de l’Overpass, en 1937, où des militants de l’UAW (United Auto Workers) tentant de syndiquer l’usine furent battus par les nervis du fondateur Henry Ford, par ailleurs antisémite et naziphile. « The rouge », donc, allait partir en grève. C’était une question de jours. La direction de la grande compagnie nationale le savait. Celle de l’UAW le préparait. Après six semaines de grève et des réponses insuffisantes des Big Three (Ford, General Motors et Stellantis qui détient Chrysler), Shawn Fain, le président du syndicat allait annoncer l’entrée de nouvelles usines dans la danse de la grève déclenchée le 15 septembre.

L’UAW avait non seulement lancé, pour la première fois de son histoire, une offensive simultanée chez les « Big Three » mais adopté de plus une tactique totalement nouvelle en ciblant, semaine après semaine, les sites en grève. Une sorte de « guérilla » du débrayage qui déboussole totalement le patronat. A ce jeu du chat et de la souris, il perd régulièrement. Savoureuse anecdote : la direction de General Motors déménage du matériel de l’usine de Spring Hill (Tennessee), qu’elle pense être la prochaine cible, vers celle de Wentzville (Missouri). Finalement, le syndicat, à l’affût, déclenche la grève dans cette dernière et récupère le « butin ».

Défaites tactiquement, les directions des trois constructeurs automobiles historiques le sont également stratégiquement. L’opinion publique souscrit ultra-majoritairement au mot d’ordre de l’UAW – « A profits records, contrat record» -alors que les « Big Three » ont engrangé 21 milliards de dollars de profits au premier semestre 2023, portant leur pactole à 250 milliards durant la décennie écoulée.

Ultime coup de maître : Shawn Fain contraint Joe Biden à se rendre mardi 26 septembre sur un piquet de grève et appuyer officiellement les revendications des salariés. Le président américain se tenait jusque-là à équidistance, appelant à un accord mais sans peser sur son contenu. En mai, insatisfaite des garanties apportées par l’administration dans le cadre de la transition vers les véhicules électriques, l’UAW avait pointé une première épée dans le dos de l’hôte de la Maison-Blanche en retirant son soutien officiel à sa candidature pour la prochaine élection présidentielle. Aux Etats-Unis, il est de tradition que les syndicats soutiennent un candidat et dans leur immense majorité cet appui va au représentant du parti démocrate. « Notre soutien ne va pas de soi. Il faut le mériter », lance alors Shawn Fain dans une sortie assez inédite. Dans l’Etat-clé du Michigan, berceau de l’automobile, remporté par Trump en 2016 (avec 11.000 voix d’avance) et par Biden en 2020 (avec 150.000 voix de plus), mener campagne sans l’UAW amoindrit fortement les chances de victoire. Joe Biden aggrave son cas, en août, en estimant que la grève n’aura pas lieu. Celle-ci a finalement bien lieu et quelques jours après son déclenchement, Shawn Fain met Joe Biden au pied du mur en l’invitant sur un piquet de grève. Celui qui se présente comme « le président le plus pro-syndicat » de l’Histoire ne peut refuser. Et c’est ainsi que pour la première fois de l’Histoire, un président s’est rendu sur un piquet de grève… « L’une des réalisations significatives et encourageantes de la nouvelle direction a été son rejet rapide des efforts de l’administration Biden pour interférer dans les négociations sur l’automobile, ainsi que son rejet catégorique des tentatives grossières du bigot antisyndical Trump de s’immiscer dans la mêlée », apprécie Chris Townsend, ancien directeur de l’action politique du syndicat United Electrical Workers Union.

Un syndicat de 400.000 membres au pactole de 850 millions de dollars qui permet de tenir pendant des mois cette grève « ciblée », les Américains de plus en plus favorables aux grévistes et un Président qui vient les rejoindre : les Big Three ne peuvent pas tenir longtemps contre ces vents contraires. Le 26 octobre, Ford cède et signe un protocole d’accord. Deux jours plus tard, c’est Stellantis. Puis viendra General Motors..

Une grande partie des concessions (gel des salaires,  effectuées par la direction du syndicat à l’époque de la Grande Récession sont effacées : augmentation des salaires de 25%, embauche des intérimaires en temps plein après quelques mois, restauration de l’indexation des salaires sur l’inflation, droit de faire grève en cas de fermeture d’usines. Au terme de cette nouvelle convention collective, un salarié de l’un des trois géants gagnera au minimum 35 dollars de l’heure (le salaire médian aux Etats-Unis s’établit à 17 dollars) et au maximum 42,60 dollars, le plaçant de nouveau au cœur de cette fameuse classe moyenne qu’il a incarné à partir des années 1950 avant d’en être, petit à petit relégué, à sa marge. Autre percée, selon Ian Greer, professeur à l’Université Cornell : « Le syndicat semble avoir réussi à intégrer les nouvelles usines de batteries électriques dans les accords-cadres, au même titre que les travailleurs qui fabriquent des véhicules à combustion interne. »

Mais l’UAW a échoué à faire accepter une revendication essentielle: la fin du double statut qui prive, depuis 2007, les nouveaux embauchés d’une pension de retraites et d’une protection sociale lorsqu’ils arrêtent de travailler. Raison pour laquelle le protocole d’accord n’a été avalisé que par 55% des salariés de General Motors et 69% chez Ford et Stellantis. « Beaucoup de mes collègues sont déçus que les pensions et l’assurance maladie des retraités n’aient pas été récupérées, explique pour l’Humanité, Chris Viola, ouvrier dans l’usine General Motors à Hamtramck, dans la banlieue de Detroit. Personnellement, j’ai voté pour, mais je comprends pourquoi les gens ont voté contre. Je pense que la grève de 2019 (40 jours de mobilisation pour quasiment aucun gain, N.D.L.R.) a peut-être incité les travailleurs de GM à vouloir continuer à se battre. » Shaw Fain a reconnu cet échec, donnant rendez-vous aux syndiqués en 2028 pour la prochaine renégociation. « L’un de nos principaux objectifs à l’issue de cette victoire historique est de nous organiser comme nous ne l’avons jamais fait auparavant, a-t-il annoncé. Lorsque nous reviendrons à la table des négociations en 2028, ce ne sera pas seulement avec les trois grands. Ce sera avec les cinq ou six grands ».

Le message envoyé est clair : l’UAW entend désormais s’attaquer aux entreprises automobiles où le syndicat n’a pas encore reçu l’aval de la majorité des salariés. « Le succès de la grève facilitera grandement la syndicalisation des constructeurs automobiles non syndiqués, qui se trouvent principalement dans le sud », estime l’universitaire Ian Greer. Les constructeurs en question ont vu arriver le danger et récemment annoncé des hausses de salaires (9% dès janvier pour Toyota, 11 et 14% l’an prochain pour Honda et Hyundai). C’est la « méthode » Starbucks ou Amazon: appliquer une partie des revendications (notamment le salaire minimum à 15 dollars) afin de couper l’herbe sous le pied des syndicats et d’empêcher la création de sections organisées.

Les déserts syndicaux et la transition vers l’électrique constituent les chantiers d’avenir, auquel l’UAW s’est préparé avec cette victoire que l’historien spécialiste du mouvement ouvrier Nelson Lichtenstein qualifie, dans un article pour le magazine marxiste Jacobin, d’ « historique et transformatrice ». « Elle met fin à une ère de quarante-trois ans de négociations de concessions et de défaites du mouvement ouvrier qui a commencé avec la quasi-faillite de Chrysler en 1979 et la destruction par Ronald Reagan de l’Organisation professionnelle des contrôleurs aériens deux ans plus tard », appuie ce professeur à l’Université de Californie-Santa Barbara.

Et dire que ce point de bascule dans l’histoire du syndicalisme a commencé par une enquête de justice et s’est, en partie, jouée dans les amphis de l’une des plus prestigieuses universités du pays… La posture revendicative de l’UAW doit en effet à l’élection d’une nouvelle direction en mars dernier, la première à laquelle les adhérents ont participé. Depuis des décennies, c’est un Congrès bien verrouillé qui désignaient les dirigeants. En 2020, suite à une enquête du ministère de la Justice, une dizaine de dirigeants syndicaux sont condamnés pour racket, détournement de fonds et fraude fiscale. En lambeaux, le syndicat se voit imposer une réforme démocratique. En 2023, on élit donc pour la première fois le président de ce syndicat créé en 1935 au suffrage universel. Ray Curry, le président sortant, doit affronter le candidat d’un groupe interne d’opposition,  l’United All Workers for Democracy, un certain Shawn Fain, ancien électricien de l’usine Stellantis de Kokomo dans l’Indiana. Ce dernier l’emporte avec 483 voix d’avance. Le « réformateur » doit sa victoire au vote massif en sa faveur des « travailleurs universitaires » (salariés, doctorants et post-doctorants chargés de cours), représentant aujourd’hui un quart des syndiqués de l’UAW, le syndicat s’étant porté volontaire pour les représenter lorsque ceux-ci ont mené des campagnes de syndicalisation. Parmi la nouvelle garde élue, figure Brandon Mancilla, 28 ans, désormais président régional de l’UAW pour la côte Est. Fils  d’immigrés du Guatemala, chargé de cours à Harvard, il avait été en 2019 la cheville ouvrière d’une grève de 29 jours dans la plus prestigieuse université du pays permettant la création d’une section syndicale.

A peine posé dans son bureau de Detroit, Shawn Fain s’entoure d’un staff où des anciens des campagnes de Bernie Sanders apportent leur sens de la communication disruptive. Sa première décision : faire voter par les syndiqués le principe d’une grève : 97% de « oui ». Les planètes étaient alignées…

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Etats-Unis et Israël : les ressorts d’une « relation spéciale »

Depuis 1967, Washington a fait de Tel-Aviv son allié proche-oriental dans la guerre froide puis dans celle contre le terrorisme. Après les attaques du 7 octobre, Joe Biden a récité la grammaire ancienne de l’alignement total, critiquée par sa base mais plébiscitée par les chrétiens évangéliques blancs. (Article publié dans l’Humanité du 15 novembre 2023.)

Il fut un temps où les Etats-Unis refusaient de vendre des armes à Israël et où le locataire de la Maison-Blanche ordonnait au premier ministre israélien d’évacuer un territoire occupé par son armée. Il s’agit certes d’un temps que les moins de 60 ans n’ont pas connu mais il a bel et bien existé. Reviendra-t-il ? Nombre d’observateurs estiment que la « clé » de sortie du « conflit » se trouve en fait dans un tiroir du bureau Ovale. Pour l’instant, malgré quelques ajustements rhétoriques et micro-frictions, Joe Biden continue de caler sa stratégie sur celle de Benyamin Netanyahou au nom d’un « droit d’Israël à se défendre » mais surtout de l’antériorité et de la solidité d’une relation comme la géopolitique mondiale en connaît peu, si ce n’est aucune. 

Pourtant, si les Etats-Unis ont été le premier pays à reconnaître l’Etat d’Israël, les administrations Truman et Eisenhower ont tenu à préserver un équilibre au Proche-Orient, à la fois pour ne pas laisser le champ libre à l’URSS et ne pas froisser Ryad, allié central depuis les années 1940 et la découverte du pétrole. Pendant deux décennies, Washington n’a livré aucune arme au nouvel Etat laissant la France se poser en principal fournisseur. La bascule se déroule lors de la Guerre des Six-Jours, en juin 1967. Le général De Gaulle, avec son opposition ferme à la guerre et une formule qui fera polémique (« un peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur ») clôt un chapitre. Washington prend le relais au moment même où Israël devient, au regard du droit international, une puissante occupante, ce qui ne peut évidemment relever de l’anecdotique.

Guerre froide, guerre contre le terrorisme : l’allié proche-oriental

En fait, la « relation spéciale » a commencé quelques années auparavant. C’est John Fitzgerald Kennedy qui est l’auteur de la formule en 1962. L’année suivante, il donne son feu vert à la première vente importante d’armement américain – les missiles antiaériens Hawk. La crise des missiles à Cuba est passée par là : en pleine guerre froide, la diplomatie américaine considère Israël comme une sorte d’avant-poste au Proche-Orient. Pendant la guerre de Kippour, Richard Nixon fait acheminer en urgence une aide militaire à Israël en difficulté face aux armées égyptienne et syrienne. Dans les années 1980, Ronald Reagan renforce encore le statut de l’allié proche-oriental : « Il n’y a aucune nation comme la nôtre, à part Israël ». L’argument du « rempart contre le communisme » tombe avec le mur de Berlin. Avec la première guerre en Irak et la volonté de George Bush d’établir un nouvel ordre mondial, Washington est à la manoeuvre et force le gouvernement Shamir à assister à la conférence de Madrid, prélude aux accords d’Oslo.

Le 11 septembre 2001 redonne une centralité au gouvernement israélien. En visite, quelques semaines après les attentats,  Ariel Sharon, premier ministre, lâche: « Vous, en Amérique, êtes en guerre contre la terreur. Nous, en Israël, sommes en guerre contre la terreur (référence à la seconde intifada déclenchée fin 2000, N.D.L.R.). C’est la même guerre. » Sur fond de néoconservatisme partagé, les deux pays deviennent « partenaires contre la terreur » et même davantage si l’on écoute W. Bush, en mai 2004, lors de la conférence annuelle de l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee), la principale organisation du lobby pro-Israël (lire plus loin) : « Nous sommes tous deux nés de la lutte et du sacrifice. Nous avons tous deux été fondés par des immigrants fuyant les persécutions religieuses dans d’autres pays. Nous avons tous deux construit des démocraties dynamiques, fondées sur l’État de droit et l’économie de marché. Et nous sommes tous deux des pays fondés sur certaines croyances de base : Dieu veille sur les affaires des hommes et accorde de la valeur à chaque vie. Ces liens ont fait de nous des alliés naturels, et ces liens ne seront jamais rompus ». Il aurait pu pousser l’analogie jusqu’à la création des deux pays reposant sur le vol de la terre.

En 56 ans de « relation spéciale », les Etats-Unis ont versé 158 milliards de dollars d’aide, dont les trois-quarts concernent le secteur militaire, ce qui a permis, selon le Congressional Research Service, une agence fédérale dépendant du Congrès, de « transformer les forces armées israéliennes en l’une des armées les plus sophistiquées au monde sur le plan technologique. » L’aide est comme la relation : inconditionnelle. Quelle que soit l’attitude du gouvernement qui dirige à Tel-Aviv, elle arrive en temps et en heure. Elle n’est pas que financière. Washington mettant tout son poids diplomatique dans la balance. Le veto US s’est abattu à des dizaines de reprises sur des résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies critiquant la politique israélienne. Il y a quelques jours, encore, les Etats-Unis ont voté contre une résolution de l’assemblée générale de l’ONU – adoptée par 145 pays – condamnant la construction de colonies israéliennes illégales en Palestine, y compris à Jérusalem-Est.

Un puissant lobby pro-israélien

Plus que tout autre, l’AIPAC veille à la doxa. Il est le navire-amiral du « lobby pro-Israël », l’un des plus puissants du pays avec ceux des armes à feux et de Big Pharma. Le mot « lobby » ne relève pas de l’injure ou de la suspicion de complot: aux Etats-Unis, il désigne un groupe de pression. Si des Américains juifs (2,5% de la population) participent au « lobby pro-Israël », cela ne fait pas pour autant de ce dernier un « lobby juif », formule aux relents antisémites évidents. Une majorité de citoyens américains de confession juive ne font pas d’Israël une question déterminante dans leur comportement électoral. Les électeurs juifs votent invariablement pour les candidats démocrates à l’élection présidentielle, y compris pour Joe Biden (68%), alors que Donald Trump a certainement été le président le plus aligné sur un gouvernement israélien, au point de déménager l’ambassade US à Jérusalem. De plus, cette « communauté » est marquée depuis une décennie, par l’émergence de nouvelles générations qui font du droit à l’auto-détermination des Palestiniens une priorité et qui ont créé des organisations à cet effet comme J Street ou IfNotNow.

En revanche, il est un « bloc » pour lequel la question israélienne est centrale : les chrétiens évangéliques blancs. S’ils ne représentent plus que 20% de la population américaine, ils forment encore un quart de l’électorat. « C’est une force politique absolument considérable », comme le rappelait récemment Martin Quencez, directeur du German Marshall Fund à Paris sur France Culture. A 80%, ils ont voté pour Donald Trump. « Certains chrétiens évangéliques, en particulier ceux que l’on appelle les sionistes chrétiens, considèrent la création de l’État juif comme l’accomplissement d’une prophétie biblique. La Genèse dit que Dieu a donné à Abraham et à ses descendants la terre d’Israël ; en colonisant la Cisjordanie, les Juifs ne font que reprendre ce que Dieu leur a donné. Certains chrétiens considèrent également la création d’un grand Israël comme un événement clé menant à la « bataille finale » de la fin des temps, décrite dans le livre de l’Apocalypse du Nouveau Testament. Ces deux perspectives impliquent qu’Israël mérite le soutien des États-Unis, non pas parce qu’il s’agit d’une démocratie, d’un opprimé ou d’une société moralement supérieure, mais parce que la volonté de Dieu est de soutenir Israël », expliquent John Mearsheimer et Stephen Walt dans leur ouvrage référence « The Israel Lobby and US Foreign Policy ». Pour résumer, ils soutiennent la droite et l’extrême-droite israéliennes pour des raisons évidentes de proximité politique dont le fondement est religieux, si ce n’est théocratique. Si les années Netanyahou ont marqué une prise de distance critique d’une frange grandissante des Américains juifs, le « bloc évangélique », lui, demeure monolithique.

Biden dans les pas…du passé

Elu sénateur en 1972, Joe Biden a toujours évolué dans ce climat consensuel pro-Israélien. En un demi-siècle de carrière politique, il ne s’est jamais démarqué de la position officielle unilatérale des élites américaines. En arrivant à la Maison-Blanche, le nouvel élu marque pourtant une distance avec Netanyahou : le premier coup de fil tarde à venir et aucune visite n’est programmée. L’accord de gouvernement avec l’extrême-droite et la tentative de réforme judiciaire ajoutent à l’éloignement des deux dirigeants. Après les attaques terroristes du Hamas le 7 octobre, Joe Biden décide malgré tout de confondre le « soutien inconditionnel » à Israël et un blanc-seing à son premier ministre, au point de jeter le trouble au sein du département d’Etat, comme l’a révélé un mémo rendu public par Politico.

Alors que le vieux routier de la politique a senti l’évolution à gauche du centre de gravité de la base démocrate sur les questions sociales et écologiques, il revient, sur la diplomatie proche-orientale, à la grammaire du passé. Si le positionnement de Donald Trump sur Israël (accords d’Abraham, déménagement de l’ambassade à Jérusalem reconnue comme capitale en violation du droit international et du plan de partage onusien) renforce sa popularité auprès de sa base, celui de Joe Biden l’affaiblit auprès de la sienne, au point de sérieusement décrocher dans les plus récents sondages. Contre-productif électoralement, cet appui aveugle l’est également diplomatiquement : elle braque les opinions publiques arabes et rend plus difficile l’objectif d’étendre les accords d’Abraham ; place en porte-à-faux des dirigeants pourtant pro-Américains, comme le président égyptien Al-Sissi ou le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salmane ; renvoie au monde l’image d’une puissance qui se veut morale et démocratique mais prétend soutenir le droit international à Kiev tout en acceptant qu’il soit bafoué à Ramallah. En 2007, John Mearsheimer et Stephen Walt prévenaient déjà, dans une formule qui n’a pas pris une ride: « Au lieu d’être un atout stratégique, Israël est devenu un handicap stratégique pour les États-Unis. Soutenir Israël aussi fermement rend les Américains plus vulnérables – et non moins – et rend plus difficile pour les États-Unis la réalisation d’objectifs importants et urgents en matière de politique étrangère ».

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Véhicules électriques : l’enjeu caché de la grève

Le syndicat UAW veut imposer une transition plus juste vers l’électrique dont le secteur offre moins d’emplois que dans le thermique, des salaires plus bas en l’absence de toute convention collective. (Article publié dans l’Humanité du 23 octobre 2023.)

« Ce que joue le syndicat dans cette grève, c’est de rester central dans l’industrie thermique afin de mieux se positionner dans l’industrie des véhicules électriques. Si on ne marque pas un point maintenant face au Big Three, la partie est perdue d’avance.» Rencontré à Detroit au début de la grève qui est entrée vendredi dans sa septième semaine, ce cadre syndical nous situait ainsi l’enjeu de cette mobilisation historique. La question des usines de véhicules électriques ne figure pas en tant que tel au menu des négociations mais en filigrane tout le monde ne pense qu’à elle. L’UAW revendique de meilleurs salaires, protection sociale et retraites ainsi que la fin du double statut dans les usines des Big Three dont il sait qu’à terme elles ne produiront plus de voitures à moteur thermique. « On améliore certes les conditions de vie des syndiqués mais surtout on prépare le coup d’après», reprend notre interlocuteur.

Avec la loi IRA (Inflation Reduction Act), promulguée en août 2022, l’administration Biden a accéléré une transition que chacun sait inexorable. L’objectif a été fixé: les modèles électriques ou hybrides devront constituer la moitié des ventes en 2030. Pour y parvenir, l’Etat subventionne à la fois la production et l’achat. « L’un des problèmes de la production de véhicules électriques est que les entreprises ferment les usines existantes qui fabriquent des pièces devenues obsolètes, comme les moteurs à combustion interne, qui impliquent de nombreuses opérations d’usinage des métaux et emploient beaucoup d’ouvriers de l’automobile, résume pour l’Humanité Ian Greer, professeur à l’Université Cornell. Les États-Unis ne disposent pas d’allocations de chômage généreuses ni de programmes à grande échelle pour recycler les travailleurs de l’industrie manufacturière touchés par les pertes d’emploi. Dans le même temps, les nouvelles usines qui fabriquent des VE et des composants connexes, comme les batteries, n’offrent pas nécessairement de bons emplois, et il n’est pas certain qu’elles soient même dotées de structures syndicales. »

Le problème est donc double. Quantitatif, d’abord : Ford va même jusqu’à estimer qu’il faut 40% de main d’œuvre en moins pour construire un véhicule électrique. Qualitatif ensuite : un boulot sur une chaîne de VE est moins bien payé, à peine plus qu’un job de barista chez Starbucks ou de magasinier chez Walmart. Si Ford et General Motors ont développé un département de production électrique au sein de leurs usines « syndiquées » à Detroit, il n’en va pas de même pour les prochains projets. Les Big Three développent des joint-ventures avec des acteurs capitalistiques étrangers et la convention collective du secteur automobile ne s’y applique pas.

L’UAW appelle à l’extension du contrat à toutes les entreprises du secteur automobile mais ne dispose d’aucun levier pour en faire une obligation juridique. Le syndicat attend de la Maison Blanche une posture plus combative. « Les travailleurs du secteur des batteries doivent recevoir le même salaire que les travailleurs de l’UAW dans les trois grandes entreprises actuelles », appuie Ro Khanna, député de Californie, proche de Bernie Sanders et l’un des chevilles ouvrières de l’IRA. L’administration Biden se contente d’une déclaration de principe mais n’impose aucun critère. « C’est le gouvernement fédéral qui déverse des milliards, il peut aussi édicter des critères », reprend notre syndicaliste.

« Parmi les syndiqués, il y a beaucoup de doutes sur la transition vers l’électrique, témoigne Chris Viola, ouvrier chez GM. En plus, vous avez souvent des coupures d’électricité à Detroit, en plein hiver récemment, ou en été il y a deux ans en pleine vague de chaleur. Cela renforce le scepticisme. Mais si on est agressifs sur la transition, on le serait aussi sur le réseau électrique, ce qui profiterait à l’ensemble de la communauté. »

Le standard de l’ouvrier syndiqué bien payé est lié à un territoire : le Midwest et principalement le Michigan, berceau de l’industrie américaine. Il a déjà subi un premier déclassement avec la concurrence des Etats du Sud, aux lois antisyndicales, où sont notamment allés s’installer les constructeurs étrangers (Volkswagen, BMW, Toyota, Honda, Hyundai) et les concessions de l’UAW lors de la grande récession à partir de 2008. Sans rectificatif de trajectoire, construire demain un véhicule électrique serait équivalent en termes de salaires et de statuts à servir un café ou mettre une palette en rayons. « Je n’ai rien contre ses emplois, conclue le cadre de l’UAW, mais historiquement, c’est nous qui avons édicté le standard. Et si demain, nous le faisons de nouveau en remportant un contrat historique, cela profitera de fait à tout le monde. »

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Biden sur un piquet de grève : le coup de maître de Shawn Fain

Le président du syndicat de l’automobile a amené le président à se positionner à ses côtés face aux directions des « Big Three », dans le cadre de la renégociation de la convention collective. En revanche, il a déclaré Donald Trump « persona non grata ». (Article publié dans l’Humanité du 28 septembre 2023.)

Sans chichis mais avec caméras : Joe Biden a rendu visite, mardi, à un piquet de grève devant un site de General Motors à Belleville (Michigan). Casquette de l’UAW (United auto workers, le syndicat de l’automobile) vissée sur la tête, il a saisi un mégaphone et s’est adressé aux salariés présents, prenant, pour la première fois position dans le bras-de-fer qui oppose les directions des « Big Three » (Ford, General Motors et Stellantis) à leurs 150.000 salariés. « Vous me l’avez entendu dire à maintes reprises: Wall Street n’a pas construit ce pays. C’est la classe moyenne qui a construit ce pays. Et les syndicats ont construit la classe moyenne. C’est un fait. Continuons sur notre lancée. Vous méritez ce que vous avez gagné, et vous avez gagné bien plus que ce que vous recevez aujourd’hui », a-t-il lancé.

Dans un communiqué, la Maison Blanche évoque, à raison, un moment « historique » : jamais un président en exercice ne s’était déplacé sur un piquet de grève. Cette grande première apparaît comme un coup de maître de… Shawn Fain, le président du syndicat, présent aux côtés de Joe Biden pendant sa visite. Elu en mars dernier à la tête de l’UAW sur une plateforme revendicative, cet ancien électricien a totalement chamboulé la stratégie du syndicat qui compte 400.000 membres : terminées les négociations en secret avec les directions d’entreprise et le rapport de quasi-soumission à l’establishment démocrate. En mai, insatisfaite des garanties apportées par la Maison Blanche dans le cadre de la transition vers les véhicules électriques, la nouvelle direction de l’UAW retire son soutien officiel au candidat Biden. « Notre soutien ne va pas de soi. Il faut le mériter », justifie Shawn Fain. Or, sans l’appui du syndicat, une victoire du président sortant, en novembre 2024, dans l’Etat-clé du Michigan, remporté par Trump en 2016 (avec 11.000 voix d’avance) et Biden en 2020 (avec 150.000 voix de plus), devient plus aléatoire. La renégociation de la convention collective donne l’occasion à Joe Biden de « mériter » ce puissant soutien. Pourtant, dans un premier temps, il appelle à un accord « gagnant-gagnant » et estime même qu’une grève n’aura « pas lieu », provoquant la colère de l’UAW. Le moment décisif survient lorsque Shawn Fain invite vendredi dernier Joe Biden à se rendre sur un piquet de grève. Dos au mur, celui qui se présente comme « le président le plus pro-syndicat » de l’histoire ne peut plus tergiverser.

La visite s’offre dans un timing « parfait » pour Joe Biden puisqu’elle intervient à la veille de celle de Donald Trump dans le même Etat. Mais l’ancien président ne sera pas aux côtés des ouvriers, l’UAW refusant toute initiative commune avec un candidat opposé à ses valeurs et combats. « Chaque fibre de notre syndicat est consacrée à la lutte contre la classe des milliardaires et contre une économie qui enrichit des gens comme Donald Trump aux dépens des travailleurs », a tranché, sur CNN, Shawn Fain.

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L’UAW élargit la grève et enrôle Biden

Une semaine après le déclenchement d’un mouvement historique, le syndicat a lancé de nouveaux débrayages et amené le président en exercice à se rendre mardi sur un piquet de grève. (Article publié dans l’Humanité du 25 septembre 2023.)

La poubelle de Shawn Fain commence à être bien remplie. Vendredi, le président de l’UAW y a jeté la dernière proposition en date de Stellantis qui y a rejoint les précédentes déjà jugées « insultantes », un geste devenu récurrent depuis juillet et l’entame de la dernière ligne droite des négociations. Lors de son point hebdomadaire en direct sur Facebook, le dirigeant syndical a longuement critiqué l’attitude du géant de l’automobile, qui englobe Chrysler, et de son PDG, Carlos Tavares, estimant que certaines de ses réponses aux demandes des salariés constituaient des régressions.

A l’instar de la corbeille à papiers du président de l’UAW, la carte des sites en grève se densifie elle-aussi. Il y avait depuis vendredi 15 septembre, trois petits points : une usine Ford près de Detroit (Michigan), un site Stellantis à Toledo (Ohio) et un autre de GM à Wentzville (Missouri). Vendredi à midi, 38 nouveaux sites dans 20 Etats – une façon de « nationaliser » – le conflit – sont entrés dans cette grève aux modalités totalement inédites : pour la première fois dans l’histoire, les « Big Three » sont simultanément visés mais de manière ciblée et graduelle. Chaque semaine, et en fonction de l’avancement des négociations, le syndicat franchit un cran dans la mobilisation de ses 150.000 membres salariés des trois compagnies engagées dans la renégociation de la convention collective. Fait notable : Ford est épargné par l’extension du mouvement. « Pour être clair, nous n’en avons pas fini avec Ford, a déclaré Shawn Fain. Nous avons de sérieux problèmes à résoudre, mais nous voulons reconnaître que Ford est sérieux dans sa volonté de parvenir à un accord. » L’entreprise qui est considérée par une grande majorité d’Américains comme la grande compagnie nationale a d’ores et déjà accepté plusieurs revendications du syndicat : indexation des salaires sur l’inflation, titularisation de tous les salariés intérimaires, augmentation des bonus liés aux profits, droit (jusqu’ici non reconnu) de faire grève pendant la durée du contrat contre des projets de fermeture d’usines, une grande première dans l’histoire du syndicalisme dans l’automobile. La semaine dernière, Ford a conclu un accord au Canada avec le syndicat Unifor, évitant le déclenchement d’une grève. Le contenu n’a pas été rendu public mais il devrait contenir des hausses substantielles des salaires et des pensions de retraite, que sont appelés à ratifier les adhérents.

Aux Etats-Unis, les nouveaux débrayages ne concernent pas les usines d’assemblage mais les centres de vente de pièces détachées : dix-huit sites General Motors et vingt sites Stellantis, employant respectivement 3475 et 2150 salariés, portant le nombre total des grévistes à 18000, soit 12% des syndiqués concernés. Parlant depuis un piquet de grève dans le Michigan, Shawn Fain a souligné que ces centres « généraient beaucoup de profits, spécialement pour Stellantis ». Auprès du site spécialisé Labornotes, il a également souligné ajouté qu’ils constituaient un « exemple typique de la double échelle des salaires » – cette pratique acceptée par l’UAW après la grande crise de 2009 que la nouvelle direction entend éradiquer – avec le plafonnement pour nombre de salariés de leurs rémunération à 25 dollars de l’heure.

En ciblant avec précision les sites en grève, l’organisation syndicale maximise la portée de l’impact tout en minimisant le coût pour elle (500 dollars sont versés hebdomadairement à chaque salarié depuis un fonds dont le montant est estimé à 825 millions de dollars). « En élargissant la grève aux centres de distribution, qui fournissent des pièces aux concessionnaires pour les réparations, le syndicat s’adresse effectivement aux consommateurs, dont certains pourraient avoir des difficultés à faire réparer leur voiture ou leur camion, voire être dans l’impossibilité de le faire », commente le New York Times. Pour l’UAW, la grève doit autant se mener auprès de l’opinion publique que dans le périmètre des usines, et ce…jusqu’au sommet de l’Etat. C’est ainsi que Shaw Fain a invité Joe Biden à se rendre sur un piquet de grève, plaçant l’hôte de la Maison Blanche au pied du mur : soit être aux côtés des salariés, à l’instar de Bernie Sanders, qui a participé à un meeting de l’UAW à Detroit dès le premier jour de grève, soit continuer de maintenir une sorte d’équidistance entre ceux-ci et les directions d’entreprises. La relation entre Joe Biden et Shawn Fain est marquée, depuis l’élection de ce dernier, du sceau de la tension. Le syndicat a récemment retiré son soutien officiel à, la candidature du président sortant car il dit attendre des « actions pas des paroles » de la part de celui qui se présente comme le « président le plus pro-syndicat de l’Histoire. »

A un an de l’élection présidentielle, le président américain a donc décidé de se rendre donc mardi dans le Michigan – un Etat qu’il a remporté en 2020 mais que Hillary Clinton avait perdu face à Trump en 2016. Selon les termes d’un communiqué de la Maison Blanche, Joe Biden « se joindra à un piquet de grève », un fait sans précédent.

SONDAGE

Une majorité d’Américains avec les grévistes de l’automobile et d’Hollywood

Aux Etats-Unis, les grèves sont de nouveau populaires. C’est la conclusion qu’il faut tirer d’un sondage réalisé par Ipsos pour Reuters. 58% des Américains soutiennent la grève dans l’automobile (contre 32% qui s’y opposent) et 60%, celle des scénaristes d’Hollywood (contre 27%). L’appui au mouvement historique lancé par le syndicat UAW est plus fort chez les démocrates (72%) mais 48% des Républicains (contre 47) s’y retrouvent. La grève est la plus populaire parmi 18-34 ans, les africains-américains et ceux qui gagnent moins que le revenu médian.

Le sondage révèle également un large soutien au mouvement syndical en général, même si le taux de syndicalisation a atteint un niveau historiquement bas aux États-Unis (10,1%) : pour 61 % des personnes interrogées, les syndicats ont amélioré la qualité de vie de tous les Américains. Les deux tiers estiment que les salaires des PDG et des travailleurs devraient augmenter de manière égale, l’un des principaux arguments avancés par l’UAW qui demande une augmentation de 40%.

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Accord ou grève : Motor City retient son souffle

La convention collective du secteur de l’automobile expire ce jeudi à 23h59. Faute d’accord, le syndicat UAW devrait lancer un mouvement de grande ampleur afin de faire aboutir ses revendications (46% d’augmentations des salaires, semaine de 32 heures payées 40). (Article publié dans l’Humanité du 14 septembre 2023.)

Tic tac, tic tac… Un accord de dernière minute ou la grève. Au fur et à mesure que le compte à rebours s’écoulait, la seconde option semblait la plus probable alors que le contrat – l’équivalent d’une convention collective – expire ce jeudi 14 septembre à 23h59. Si le syndicat UAW (United Auto Workers, 400.000 membres au total) et les «  Big Three » (Ford, General Motors et Stellantis) n’ont pas trouvé un terrain d’entente, le secteur automobile connaîtra son premier mouvement de débrayage depuis 2019 (General Motors) et potentiellement la plus grande grève de son histoire, si la direction syndicale décide de lancer l’offensive simultanément contre les trois constructeurs. En tout cas, elle a reçu un puissant mandat de 97% des 150.000 syndiqués du secteur qui ont donné leur aval à ce principe.

« A profits records, contrat record »

La formule de Shawn Fain, le président de l’UAW, fait mouche. La renégociation du contrat se déroule alors que les Big Three ont engrangé 21 milliards de dollars de profits lors du premier semestre (pour un total de 250 milliards durant la décennie écoulée). Le syndicat a donc mis la barre très haut : 46% d’augmentation des salaires sur les quatre années de ce nouveau contrat. « On m’a dit que nos attentes étaient trop importantes. Vous avez sacrément raison, parce que justement nos adhérents ont des attentes très importantes. Nos adhérents en ont clairement ras le bol de vivre mois après mois tandis que l’élite capitaliste et la classe des milliardaires continuent de s’enrichir comme des bandits », a lancé fin août le dirigeant syndical lors d’un meeting à Warren, dans la banlieue de Detroit (Michigan), le berceau de l’automobile US, surnommée « Motor City ».

Ford n’a pour l’instant proposé qu’une augmentation de 9%, General Motors de 10%, Stellantis (fusion de Peugeot, Fiat et Chrysler), dirigé par Carlos Tavares, poussant jusqu’à 14,5%. « Cela ne compense pas l’inflation. Cela ne compense pas les décennies de chute des salaires. Et cela ne reflète pas les bénéfices très importants que nous avons générés pour cette entreprise », a rétorqué Shawn Fain.

Pour l’UAW, la négociation ne se limite pas au montant de la fiche de salaire. Le syndicat revendique également le passage à la semaine de 32 heures (payées 40), l’extension  de la protection sociale et des pensions de retraites, le retour de l’indexation des salaires sur l’inflation (en vigueur de 1948 à 2009) ainsi que la fin du système à deux vitesses, accepté par la direction syndicale en 2008 après la Grande récession : les salariés embauchés après cet accord ne disposeront ni de pensions de retraites ni de protection sociale lorsqu’ils arrêteront de travailler.

UAW : nouvelle direction, nouvelle stratégie

« L’UAW développe un syndicalisme de classe. » Lors d’une récente émission de The Lever, Luis Feliz Leon, journaliste du site spécialisé Labornotes, a souligné, d’une seule phrase, la rupture qu’incarne cette nouvelle stratégie rendue possible par l’effondrement, au début des années 2020, de la tendance « cogestionnaire » dans des affaires de corruption et de détournement de fonds qui ont envoyé en prison  treize dirigeants, dont deux anciens présidents. L’organisation qui fonctionnait « comme un parti unique », selon les termes d’un rapport d’une commission d’enquête interne, est alors obligée de s’ouvrir à la démocratie : les adhérents éliront désormais directement leurs dirigeants.

En mars 2022, le président sortant Ray Curry est battu par un inattendu challenger :  Shawn Fain, qui a commencé sa carrière comme électricien dans une usine Chrysler de Kohomo dans l’Indiana. La renégociation du contrat avec les Big Three représente ses premiers travaux pratiques. Et il chamboule tout. Il annonce clairement les revendications qui seront portées là où, auparavant, les équipes de négociateurs du syndicat rencontraient celles du patronat sans plateforme ni mandat des syndiqués. Ensuite, il fait voter le principe d’une grève et rythme les négociations par des meetings dans différents Etats, transformant les 150.000 syndiqués dans l’automobile en force à part entière dans le bras de fer. Enfin, le syndicat refuse de cibler un des constructeurs – celui jugé comme étant le maillon faible sur le moment – mais s’adresse aux trois, obligeant chacun d’entre eux à se positionner et donc à faire potentiellement face à un mouvement de grève.

Au milieu de l’été, alors que la pression montait du côté de Detroit, Shawn Fain peut constater, que cette méthode plus « agressive » fonctionne. Fin juillet, à quelques jours de la date-butoir avant le déclenchement d’une grève, la direction du syndicat des Teamsters (livreurs et chauffeurs), elle aussi élue face à une ancienne équipe « cogestionnaire », engrange une retentissante victoire : UPS, la plus grande entreprise postale privée consent à signer un contrat « historique » (salaire minimum horaire à 21 dollars contre 13 actuellement, augmentation générale de 7,50 dollars par heure pour tous les salariés, création de 7500 emplois à temps plein).

La nouvelle donne : la transition vers l’électrique

C’est le nouveau paramètre : la montée en puissance des voitures électriques et les problématiques qui en découlent. La loi IRA (Inflation Reduction Act) votée par la majorité démocrate au Congrès prévoit d’importantes aides pour les particuliers qui souhaitent abandonner le thermique. Le « marché » a donc le vent en poupe. Premier enjeu pour l’UAW, souligné par Ian Greer, professeur à l’Université Cornell : « Que les employeurs investissent dans la production de véhicules électriques dans les usines américaines existantes plutôt que dans la délocalisation et la production dans un autre pays. La grève est l’un des moyens de pression. » Le syndicat préférerait même maintenir ses emplois dans les Etats du Midwest. « Le centre de gravité de l’industrie automobile américaine s’est déplacée vers les États du sud des États-Unis où les lois et les gouvernements sont hostiles aux syndicats, décrypte l’universitaire pour l’Humanité. Avant 1990, la production automobile avait lieu principalement autour des Grands Lacs. Il est plus difficile de créer des syndicats sur les lieux de travail dans le Sud, et les allocations de chômage sont moins élevées et plus difficiles d’accès. C’est dans ces États que la plupart des investissements liés aux véhicules électriques sont susceptibles d’être réalisés. »

Second enjeu : l’application aux usines « EV » (Electrical Vehicles) de la même convention collective que les usines produisant des véhicules à moteurs thermiques. L’UAW le revendique sans en faire un point des négociations. General Motors a décidé de créer une joint-venture avec un autre partenaire pour son usine produisant des véhicules électriques. Or, comme le rappelle Luis Feliz de Leon, « les coentreprises sont des entreprises distinctes et elles ne sont donc pas concernées par les négociations des trois grands. »

Secteur privé mais affaire politique

Joe Biden qui aime à être présenté comme le « président le plus pro-syndicat » a appelé les parties à éviter une grève et à trouver un accord, sans se prononcer sur le fond. Ce numéro d’équilibriste n’a pas échappé à Shawn Fain. Interrogé par la chaîne CNBC, il a donné l’impression de s’adresser directement au locataire de la Maison Blanche : « Il est temps pour les responsables politiques de ce pays de choisir leur camp. Ou vous défendez la classe des milliardaires ou vous défendez la classe ouvrière. La classe ouvrière vote et il ne faut pas prendre notre soutien comme acquis… » Bernie Sanders, lui, n’a pas besoin de rappel à l’ordre : il a clairement apporté son soutien aux revendications de l’UAW. Tout comme 75% des Américains, selon un récent sondage réalisé par Gallup.

Dans un pays où la conflictualité sociale renaît de ses cendres (Amazon, Starbucks), malgré le taux de syndicalisation le plus faible (10,1%) depuis la fin de la seconde guerre mondiale, ce 14 septembre sera de toute façon à marquer d’une pierre blanche : accord « historique » pour les salariés ou grève géante. Tic tac, tic tac…

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Les planètes s’alignent pour Joe Biden

Les déboires de Donald Trump et les revers des républicains alliés aux effets économiques de la grande loi sociale et climatique placent le président en exercice en bonne position pour sa réélection en 2024. (Article publié dans l’Humanité du 10 août 2023.)

Les malheurs de Donald Trump font le bonheur de Joe Biden. L’hôte de la Maison Blanche observe les nuages qui s’accumulent dans le ciel des républicains, dégageant ainsi son propre horizon en vue d’une réélection, le 5 novembre 2024. Alors qu’il se trouvait en visite dans le sud-ouest du pays afin de faire le service après-vente de la grande loi sociale et climatique votée en août 2022, il a pu feuilleter avec délectation les dépêches d’agence. Ces dernières relatent notamment que le GOP (Grand Old Party, le surnom du parti républicain) s’est encore pris les pieds dans le tapis électoral. Dans l’Ohio, où Donald Trump l’a pourtant emporté en 2016 et 2020, une proposition des républicains soumise à référendum a mordu la poussière. Il s’agissait de relever le seuil d’adoption d’un amendement constitutionnel de la majorité simple à 50% à une majorité qualifiée à 60%. 57% des électeurs du septième Etat le plus peuplé du pays (11,5 millions d’habitants) ont rejeté cette « réforme » dont le but était évident : rendre plus difficile l’adoption d’un amendement qui inscrirait le droit à l’avortement dans la Constitution de l’Etat, objet d’un référendum en novembre prochain et dont l’issue semble favorable au camp « pro-choice ». Depuis que la cour suprême a, en juin 2021, supprimé la protection constitutionnelle à ce droit, ce dernier mène la bataille, Etat par Etat. En août 2021, le Kansas, un Etat conservateur, répondait « oui », premier revers pour les républicains. En novembre dernier, les électeurs de la Californie, du Michigan et du Vermont ont également érigé cette muraille.

«Aujourd’hui, les électeurs de l’Ohio ont rejeté une tentative des législateurs républicains et des intérêts particuliers», s’est félicité Joe Biden dans un communiqué. Il s’est, en revanche, gardé de tout commentaire à la lecture de l’édition du New York Times et d’un long papier sur un mémo secret enfin rendu public : le document posait les fondations, bien avant le 6 janvier 2021, de la stratégie de Donald Trump de contester la certification des résultats et de tenter de les inverser. Cela complique encore plus la situation de l’ancien président dans le troisième dossier qui lui vaut une mise en examen. Une série en cours pour le milliardaire : selon les informations du quotidien new-yorkais, une quatrième risque de s’y ajouter dès la semaine prochaine. Il s’agit cette fois des intimidations et pressions auxquelles s’est livré Donald Trump en Géorgie, peu après l’élection afin de renverser le résultat qui lui était défavorable, Joe Biden l’ayant remporté avec un peu moins de 12.000 voix d’avance.

L’étau se resserre donc chaque jour sur le grand favori des primaires républicaines qui n’a désormais plus qu’un objectif : repousser le plus possible la tenue des procès afin d’éviter une condamnation avant l’élection présidentielle. Dans l’éventualité où il serait condamné à une peine de prison, Donald Trump pourrait quand même être candidat. Un « scénario » auquel ne veulent pas rêver les stratèges démocrates tellement il semble trop beau pour un président peinant autant à masquer son âge (80 ans) qu’à valoriser son bilan. Pour remédier à cette faiblesse, Joe Biden est parti cette semaine en tournée de promotion, en forme de pré-campagne électorale, de sa grande loi climatique et sociale (Inflation Reduction Act, IRA), un an après son adoption. Même si les 370 milliards de dollars qui seront engagés sur dix ans se trouvent bien en deçà des promesses de campagne du candidat Biden, ils n’en constituent pas moins le plus important investissement du pays en matière de transition énergétique. Les créations d’usines se multiplient sur le sol américain, notamment dans la fabrication de batteries pour voitures électriques ou les panneaux solaires. Joe Biden veut donc capitaliser politiquement sur cette loi qui dénote dans un bilan plutôt atone et ainsi donner des gages verts à la partie la plus jeune de son électorat, la plus sensible à la lutte contre le changement climatique. C’est avec la même boussole électorale qu’il a annoncé, en Arizona, la création d’une zone protégée autour du Grand Canyon, destinée à freiner l’extraction d’uranium. Le territoire portera le nom de Baaj Nwaavjo I’tah Kukveni. Baaj Nwaajo, dans la langue des indiens Havasupai, signifie « la terre des tribus », tandis que I’tah Kukveni, en langage hopi, veut dire: « Dans les pas de nos ancêtres ». De manière pas tout à fait accessoire, le vote des amérindiens est crucial dans cet Etat que Joe Biden a remporté avec 10500 voix d’avance…

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Non-coupable et coupable, la double stratégie de Trump

Si l’ancien président a nié en bloc jeudi face au juge les accusations d’entraves au processus électoral, son avocat a reconnu que le président alors encore en exercice avait bien demandé à Mike Pence de suspendre la procédure électorale pendant dix jours. Pas forcément une gaffe. (Article publié dans l’Humanité du 4 août 2023.)

Non-coupable l’après-midi mais coupable le soir. Convoqué le jeudi 3 août devant un tribunal fédéral à Washington, l’ancien président a nié en bloc les charges portées contre lui (avoir orchestré un complot contre les institutions après sa défaite lors de la présidentielle en 2020). Quelques heures, plus tard sur Fox News et Newsmax, deux chaînes conservatrices, son avocat John Lauro affirmait que son client avait demandé au vice-président, Mike Pence, de suspendre la procédure électorale pendant dix jours, ce qui revient très précisément à confirmer la pertinence de l’accusation… Amateurisme ? Ballon d’essai ?

Ces derniers jours, la ligne de défense du milliardaire a semblé chercher son « angle d’attaque ». A d’abord été évoqué le fameux 1er amendement à la Constitution des Etats-Unis qui garantit la liberté d’expression et protégerait donc Trump… de ses propres mensonges et des pressions exercées contre des fonctionnaires électoraux. Puis est venu l’argument de la « bonne foi », en quelque sorte : Donald Trump croyait vraiment qu’il avait gagné l’élection. Seul hic : dans le volumineux dossier du procureur  Jack Smith, figure une note où Trump reconnaît sa défaite. Sans parler des témoins – parmi lesquels l’ancien ministre de la Justice, William Barr – qui déclarent que le président alors sortant avit bien été sorti. La dernière tentative de l’avocat ressemble à une dernière carte abattue. Sur Twitter, le journaliste William Reymond décrypte : « L’idée est de dire que Trump a simplement interprété la loi électorale. Et que ce n’est pas de sa faute si les textes de loi ne sont pas suffisamment claires ? La défense est risquée car, au-delà de son côté alambiqué, il faudra justifier pourquoi Trump a fait cette interprétation alors que dans les semaines précédentes, 63 différentes décisions de justice ont affirmé qu’il n’y avait pas de fraude électorale. Donc AUCUNE nécessité à suspendre le processus électoral. En jouant cette carte – la seule à sa disposition ? – Trump espère que la décision finale soit prise par la Cour Suprême à majorité conservatrice. Là où il a nommé 3 juges. En réalité, la jurisprudence sur la loi électorale est relativement claire et je ne vois pas la Cour Suprême accéder à la demande de Trump. »

Quant à la stratégie politique, elle n’a pas changé. A peine sorti du tribunal pour aller à l’aéroport Ronald Reagan prendre un avion qui le ramenait en Floride, le favori de la primaire républicaine a crié à la « la persécution d’un opposant politique ». Cette victimisation fonctionne auprès de la base « MAGA (Make America Great Again, le slogan de Trump en 2016) galvanisée et fanatisée : lundi, un sondage réalisé par le New York Times indiquait que Trump recueillerait 54% des suffrages des électeurs républicains qui se mobiliseront pour la primaire, offrant à l’ancien locataire de la Maison Blanche la perspective d’une nomination aisée et celle d’une campagne rythmée par les procès.

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