A Los Angeles, un peuple du football privé de Mondial

Dans la capitale étatsunienne du « soccer », les tarifs ont découragé jusqu’aux plus passionnés tandis qu’une possible intervention de la police de l’immigration effraie les quartiers latinos. La Coupe du monde « made in Trump » sent le fiasco populaire. (Article publié dans l’Humanité du 11 juin 2026).

Los Angeles (États-Unis), envoyé spécial.

Le soleil rejoint l’horizon. Une petite brise balaie la ville qui s’étend à perte de vue. La sortie des bureaux a commencé. C’est donc l’heure de la « Cascarita ». Rien à voir avec un cousin lointain de la margarita, même si les deux affichent des racines latino-américaines. Non, c’est l’heure du football informel, entre potes, avec la simple joie de jouer mais toujours une pointe d’enjeu, les échauffements sérieux et les tactiques qui ne le sont pas. Tout ce qu’il faut, c’est un terrain qui se tient à peu près et un objet universel : un ballon.

Comme tous les jeudis, les amateurs passionnés du Cascarita Football Club ont rendez-vous sur un petit terrain presque introuvable, coincé entre deux autoroutes, chose assez commune à Los Angeles. Même sur le parking qui fait face au Los Angeles River Center and Gardens, à la fois poumon vert et espace communautaire, la vue du terrain se fait désirer. Il faut suivre les « Go »« Pass »« Shoot » pour trouver l’antre. L’entraînement se termine pour les plus petits par un match qu’un éducateur a décidé de motiver avec une musique pop crachée par une enceinte portative. Les adultes, femmes et hommes, arrivent au compte-gouttes, libérés des embouteillages endémiques de la mégalopole.

Le fondateur du club, Jerry Peña, se présente en dernier. Il ne jouera pas ce soir : douleur à la cheville, legs du dernier match. Depuis la touche, cet artiste, fils d’immigrés mexicains, nous explique comment il a repris la gestion de ce terrain abandonné il y a quelques années et l’histoire du Cascarita FC. « On veut être en lien avec la communauté », nous indique-t-il avant de détailler, d’un débit qui confine au flow : « On donne de l’argent à la Barrio Futbol Academy (une association indépendante à but non lucratif dédiée au football pour les jeunes, basée à Boyle Heights, un quartier de Los Angeles – NDLR). On fait des levées de fonds pour des équipements destinés aux enfants, car l’air de rien, ça a un coût. Au Cascarita FC, qui compte aujourd’hui près de 100 membres, l’adhésion est gratuite, mais je demande à chacun de s’engager. »

560 dollars, prix plancher pour États-Unis-Paraguay

Ce terrain à la pelouse synthétique parfois fatiguée constitue une petite pièce du puzzle du soccer à Los Angeles. La deuxième ville du pays, dont près de la moitié des habitants sont latinos, ultra-majoritairement originaires du Mexique, est celle qui affiche la plus importante culture footballistique des États-Unis, avec deux équipes masculines (Los Angeles Galaxy et Los Angeles FC) en Major League Soccer (l’équivalent de notre Ligue 1), une équipe féminine (Angel City FC) au plus haut niveau également et un nombre inégalé de « petits clubs ». Mais les joueurs du jeudi du Cascarita FC représentent également tous les grands oubliés de cette Coupe du monde VIP, première du genre à 48 équipes, qui exclut ses principaux aficionados. « J’ai toujours rêvé d’avoir une Coupe du monde se déroulant là où je vis et je ne vais voir aucun match. Trop cher », se désole Jerry Peña. Le prix plancher du match États-Unis-Paraguay, vendredi 12 juin, s’est affiché à 560 dollars. À la veille de l’événement, il restait quelques sésames, sur le marché officiel, à plus de 2 000 dollars.

Ni Michaël, un Français spécialisé dans le vintage, ni Sim, un artiste sud-africain né dans la township de Langa aux portes du Cap, ni Iker, professeur de basque à l’université Ucla, n’ont acheté de billet. Pas plus que Nico, né en Équateur, bras droit de Jerry. « Je crois qu’il y en a un seul du groupe qui a acheté des places, mais il n’est pas là ce soir. C’est le plus vieux et le plus aisé d’entre nous. » Crystal, autre cheville ouvrière du club, deuxième génération de l’immigration mexicaine, pointe, elle, ce qu’elle appelle une « ambiance ambivalente ». Les Latinos sont la force propulsive de la passion football. À Los Angeles comme ailleurs : un récent sondage du Pew Research Center montre que les immigrés sont deux fois plus nombreux que les natifs à porter attention à ce Mondial. À quelques jours du coup de sifflet initial, c’est pourtant l’inquiétude qui dominait, l’administration Trump ayant refusé d’annoncer une non-intervention de la police de l’immigration (ICE), un an après les raids violents de juin 2025 qui demeurent dans toutes les mémoires.

Conséquence : aucune vibration n’émane de Los Angeles, la capitale du soccer. Si 5 500 personnes ont officiellement assisté au premier entraînement de l’équipe états-unienne, lundi 8 juin à Irvine, à une heure de route du downtown (centre-ville) de Los Angeles, on ne distingue aucun signe distinctif dans les rues ou avenues de la ville qui va accueillir leur premier match, dont on ne sait dans quelles conditions il se déroulera. Le syndicat Unite Here Local 11 a conclu un accord avec le groupe Legends, qui gère le SoFi Stadium : si un agent de l’ICE pointe son nez dans le périmètre, les 2 000 cuisiniers, plongeurs, serveurs, barmans et agents d’entretien débrayeront aussitôt.

Quelques magasins ont mis en devanture des maillots d’équipes nationales, mais c’est celui du Mexique qui remporte la mise. Quant aux touristes, l’espèce se fait beaucoup plus rare que dans les communiqués au ton triomphal de la Fifa. Les hôteliers, qui avaient eu la main lourde, ont dû baisser leurs prix, sans que cela permette de réamorcer la pompe. Billets trop chers, craintes du « zèle » des services de l’immigration confirmé par des épisodes quotidiens : le Mondial version Trump est un répulsif. Le pays coorganisateur pourrait s’en sortir en pariant sur une dynamique interne et en s’appuyant sur la « base sociale » de ce sport : les latinos, donc, et les femmes. Théâtre du premier match de l’équipe nationale, Los Angeles offrait un écrin idéal pour cela… mais trop à rebours du projet nativiste et masculiniste de Donald Trump.

Le signe du « déclin moral de la nation »

Morgan Wall est venue à notre rendez-vous avec un maillot de l’équipe des États-Unis. « Il y a quatre étoiles, comme vous pouvez le voir. C’est donc le maillot de l’équipe féminine », souligne-t-elle, non sans malice. Le soccer, elle l’a rencontré à la fac, sur le campus de Chapel Hill, dans sa Caroline du Nord natale, puis elle a entretenu la fibre lors de son expatriation en Suède. En juillet 2020, elle décroche un poste de prof d’anglais et d’histoire-géo au lycée international de Los Angeles. « Je ne connaissais absolument personne dans cette ville. Au même moment se créait le club Angel City FC. C’est comme cela que je me suis intégrée », raconte-t-elle dans un de ces coffee shops qui pullulent dans les quartiers middle class. Créé par l’actrice Natalie Portman, le club se veut différent. Il reverse 10 % de ses revenus à la communauté et, après les raids de l’ICE de l’an dernier, a lancé une campagne qui a résonné dans toute la ville : « Nous sommes une ville d’immigrés. »

« Nous sommes tous et toutes sur cette ligne », souligne Morgan. Ou pour le dire autrement : la quasi-intégralité des supporteurs sont des démocrates. Le soccer est d’ailleurs vu comme un sport bleu (la couleur du parti démocrate) par la base trumpiste, qui ne jure que par le football américain et éventuellement le base-ball. La commentatrice d’extrême droite Ann Coulter estime même que le développement du soccer, fruit des changements démographiques du pays et de la montée en puissance des femmes dans la société, représente un signe du « déclin moral de la nation ».

Membre du groupe de fans baptisé Pandemonium, Morgan ne créera pourtant pas de chaos joyeux dans le SoFi Stadium. « Lors de l’ouverture de la vente, j’ai regardé et j’ai refermé aussitôt. Pas pour moi. Alors que j’ai trouvé une place à 200 euros pour la finale féminine de foot pour les JO. C’est bien simple : je ne connais personne qui ait un ticket. » Elle sera quand même de la fête, mais lors de « watch parties », ces visionnages collectifs. « Je suis plus enthousiasmée par les événements autour que par le Mondial lui-même », assume-t-elle. Une seule chose pourrait gâcher le plaisir de la jeune femme anti-Trump : « On espère juste qu’il n’apparaîtra pas au stade le jour du match. »

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