Cet artiste du quartier historique de Los Angeles, Boyle Heights, et fan du ballon rond, sérigraphie les jerseys avec des messages, en faveur des Palestiniens ou en opposition à l’ICE. (Article publié dans l’Humanité du 18 juin 2026.)
Los Angeles (Etats-Unis),
Envoyé spécial.
Il avait revêtu, pour l’occasion, son plus beau maillot de l’équipe du Mexique, déjà fort seyant avec sa trame aztèque. Mais ce n’est pas forcément le modèle standard qu’il arborait en ce jour de l’ouverture de cette Coupe du monde de foot. Côté verso, on peut lire : « Chinga la Migra ». Soit « Fuck Ice », en anglais. Bref, « que la police de l’immigration aille se faire foutre ».
Nico Aviña ne peut pas s’en empêcher : il perle les maillots de foot de messages politiques. Après avoir dessiné des affiches aux messages sans ambiguïtés pendant des années, l’artiste a commencé en 2018 à sérigraphier des « jerseys ». Premier modèle à l’effigie de la Vierge de Guadalupe. Au dos, un message est imprimé : « Personne n’est illégal sur une terre volée ». Depuis deux ans, Donald Trump pilotait alors une politique de chasse aux migrants et de séparation des familles. L’engouement est immédiat, l’effet boule de neige des réseaux sociaux assure sa notoriété. Aujourd’hui, il affiche 200 maillots au compteur. Son préféré ? « From Palestine to Mexico », où l’on voit côte à côte un zapatiste et un Palestinien. Le message : « Tous les murs doivent disparaître. »
Socrates dans son panthéon
Tout Nico Aviña se lit dans l’antre qu’est sa boutique, Espacio 1839, à deux pas de Mariachi Plaza, le cœur battant de Boyle Heigts, quartier historique du mouvement chicano à Los Angeles : des maillots de foot, donc, mais aussi des livres (d’Angela Davis à Howard Zinn, en passant Ta-Nehisi Coates ou Rashid Khalidi), des objets artisanaux mexicains. On y déclame parfois de la poésie. On y fait également de la radio dans un studio mis à disposition de la communauté. C’est là qu’il nous avait reçus la veille de l’ouverture du Mondial. Il portait un t-shirt blanc arborant, sur fond de Une du journal Regeneracion, le visage de son fondateur Ricardo Flores Magon (1873-1922), militant anarchiste, apôtre de la révolution sociale mexicaine. « Chaque artiste a un choix : porter la voix de la communauté ou celle des puissants », nous avait-il dit.
C’est dans ce même Espacio 1839 (comme l’adresse : 1839, 1st street) que Nico Aviña avait organisé à J-6 une grande soirée « El futbol es del pueblo » (« Le football appartient au peuple »), exposant et vendant moult maillots et affiches. Le football, que son pays de naissance appelle « soccer », constitue la matrice de la vie de l’artiste. Il joue au foot depuis l’âge de 5 ans et continue à fouler les pelouses, chaque dimanche, dans le cadre de la Sunday League, ou lors de cascaritas, ces matchs informels. Il prévient néanmoins : « Ma vision du football a toujours été politique. » À son panthéon personnel, figurent Socrates, l’élégant joueur brésilien et moteur de la démocratie corinthiane pendant la période de la dictature, Diego Maradona, pour son pied gauche magique mais aussi ses engagements aux côtés de Fidel Castro et Hugo Chavez, et Hugo Sanchez, le numéro 9 de la sélection mexicaine, pour ses prises de position sociales et humanitaires.
Nico Aviña l’assume : « Le foot a toujours été politique. » Et c’est bien cela qui le gêne aux entournures avec ce Mondial 2026. « Les Coupes du monde donnent plus de pouvoir aux dictateurs et c’est encore le cas. À la base, le foot nous unit mais la Fifa nous divise. Entre les billets hors de prix et la menace de l’ICE, cette Coupe du monde exclut le peuple auquel le football appartient. »
Ni Mexicain, ni États-Unien
Évidemment, il va regarder les matchs, avec son « cœur penchant pour le Mexique », bien que né en plein cœur de Los Angeles, ville états-unienne. Lors de notre première rencontre, on l’avait interrogé sur ce paradoxe apparent. « Cela fait partie de notre culture et de ce que nous sommes. On a senti qu’on voulait nous assimiler et que nous oublions nos racines. Ils veulent que l’on renie tout ce que nous sommes, mais ils continuent d’extraire notre sueur et notre labeur », avait-il argué. Le lendemain, il était revenu sur le sujet : « J’ai repensé à votre question. C’est difficile de s’identifier à une équipe d’un pays dans lequel on ne sent pas accepté. Je ne parle pas de Los Angeles, mais du contexte plus global du pays. » Dans les deux occasions, il avait résumé son approche d’une formule : « Nous ne sommes ni d’ici, ni de là-bas. Mais entre les deux. »
Pour le match d’ouverture, fidèle à sa philosophie, Nico Aviña avait ouvert son échoppe à tous. Allumé le rétroprojecteur. Branché son téléphone. Posé des chaises. Sur lesquelles il venait s’asseoir entre deux questions et ventes. En entrant, dans l’Espace 1839, le chaland voyait alors le dos de son maillot et la formule envoyer impoliment balader la garde prétorienne de Trump. Il savait alors exactement où il entrait. Ici, pas d’entre-deux.