Archives de Catégorie: Eclairages

Donald Trump écrase la concurrence 

Ni les insultes lancées à ses opposants ni les affaires judiciaires ne semblent pouvoir empêcher l’ancien président de voler vers l’investiture républicaine. Un sondage du New York Times lui accorde 54 % des suffrages. Une bonne nouvelle pour Joe Biden, qui pourra se targuer d’être le barrage au danger Trump. (Article publié dans l’Humanité du 2 août 2023.)

Ron DeSantis est donc un « fils de pute » et Joe Biden également. Mais l’auteur de ces insultes, Donald Trump, fait toujours la course en tête. Deux mises en examen (affaire Stormy Daniels et détention de documents classés secret-défense) et bientôt trois (tentative de fraude en Géorgie pendant l’élection présidentielle en 2020). Mais Donald Trump caracole au sommet des sondages. Rien ne semble pouvoir arrêter l’ancien président dans la course à l’investiture du parti républicain. Ni les dérapages, ni les affaires judiciaires n’impactent une courbe de sondages qui affichent une santé insolente. Selon une enquête publiée lundi par le New York Times, il est crédite dé 57% des voix contre 17% à son principal challenger, Ron DeSantis, tous les autres candidats (y compris l’ancien vice-président Mike Pence) plafonnant à 3%. C’est le plus large écart enregistré entre le favori et ses concurrents, signe que le GOP (Grand Old Party, le surnom du parti républicain) est très largement trumpisé. Mais pas totalement.

Le quotidien new-yorkais découpe la famille des électeurs potentiels aux primaires républicaines, dont le premier vote aura lieu en février 2024, en trois sous-groupes. Les MAGA (Make America Great Again, le slogan de Donald Trump en 2016 après avoir été celui de Ronald Reagan en 1980) représentent 37%. C’est la base trumpiste, la forteresse, qu’aucun candidat ne pourra attaquer. Elle est vieillissante, blanche, peu diplômée mais avec des revenus moyens ou moyens-supérieurs, convaincus que le pays est en train de perdre son âme et que Trump va corriger tout cela. D’une certaine façon, 37% représente donc le plancher de Donald Trump. « La base MAGA ne le soutient pas en dépit de ses défauts. Elle le soutient car elle ne semble pas penser qu’il a des défauts », note le New York Times. Ainsi la même insulte (« fils de pute ») lancée la semaine dernière au président démocrate en exercice et au gouverneur de Floride reflèterait sa propension à dire ce qu’il pense. Et les mises en examen qui se cumulent constitueraient plutôt la preuve d’un harcèlement judiciaire des démocrates et donc du fait que leur champion se trouve dans le vrai. Le deuxième segment de l’électorat républicain, également 37%, est composé d’électeurs qu’il faut encore persuader. Ils sont conservateurs, n’apprécient pas particulièrement Donald Trump mais ne refusent pas le principe d’un vote en sa faveur. En l’état actuel du rapport des forces, la moitié se prononce d’ailleurs pour lui. Contrairement à l’ultime frange (environ 25%), moins âgée, plus éduquée, plus « modérée » politiquement, qui représentent le bloc « Never Trump » (« Jamais Trump »), et qui sera donc acquise à l’opposant au milliardaire.

La force de Trump réside aussi dans la faiblesse de l’alternative. Le gouverneur de Floride, Ron DeSantis, a tenté de jouer la carte du « trumpisme sans Trump. » Il a même repoussé les frontières du « trumpisme », en développant une véritable croisade anti-woke (thème que Trump aborde certes mais sans en faire une obsession), au point de vouloir apprendre aux jeunes écoliers de son Etat que l’esclavagisme a eu ses « bienfaits ». Cette stratégie l’a finalement renvoyé à deux impasses : pour les plus modérés qui demeurent encore au sein du parti républicain, il est trop trumpiste ; et pour la base MAGA, il n’est pas… Donald Trump. L’argument massue du gouverneur de Floride – « Je suis plus à même de remporter l’élection présidentielle que Trump, battu en 2020 » – se révèle poids plume. Et quand bien même un duel se profilerait, Trump maintiendrait une avance plus que confortable: 62% à 31%… Les flux d’argent indiquent assez clairement que le pari DeSantis est perdu : de très nombreux puissants donateurs conservateurs ont retiré leurs billes financières de sa campagne. Certains, préférant l’original à la copie, se sont tournés vers Trump, d’autres étant toujours à la recherche d’un plan B, un candidat sachant marquer sa différence de personnalité avec Trump mais le plus proche possible du centre de gravité du GOP qui a considérablement glissé vers la droite. Une sorte de trèfle à quatre feuilles. Les probabilités que Donald Trump soit le candidat républicain à l’élection présidentielle du 5 novembre 2024 sont au plus haut. Sans doute une bonne nouvelle pour Joe Biden. Une enquête publiée hier par le même New York Times montre que la proportion d’électeurs démocrates souhaitait que l’hôte de la Maison Blanche se représente est passé de 26% en juillet 2022 à 45%. Comme si les mécanismes de 2020 se remettaient en place : face au danger Trump, Biden devient l’agent du barrage y compris pour des électeurs de gauche insatisfaits de son bilan.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

Chez UPS, les Teamsters revendiquent un accord historique

Quelques jours avant le déclenchement d’une grève, la direction de la grande entreprise postale privée a cédé aux demandes du syndicat, avec des hausses de salaires substantielles et l’embauche de 7500 personnes. (Article publié dans l’Humanité du 27 juillet 2023.)

« Historique ». Le syndicat Teamsters a revendiqué mardi soir avoir conclu le « meilleur projet d’accord » avec la direction d’UPS, la grande entreprise postale privée. Cette annonce intervient quelques jours avant la date-butoir du 31 juillet, qu’avait fixé l’organisation syndicale avant de déclencher un mouvement de grève pour lequel la quasi-totalité des 340.000 syndiqués s’étaient prononcé. Dans un communiqué rendu public sur son site, les Teamsters (1,3 millions de membres) égrènent les principales revendications satisfaites : augmentation du salaire horaire de 2,75 dollars en 2023 et de 7,50 au terme des cinq années du nouveau contrat, qui fera des chauffeurs à temps plein « les mieux payés du pays » ; salaire minimum horaire de 21 dollars (13 actuellement) pour les salariés à temps partiel et augmentation totale de 48% d’ici 2028 ; amélioration des conditions de sécurité et sanitaires dans  les camions ; le jour dédié à Martin Luther King (le 15 janvier) sera férié (une majorité des salariés d’UPS sont africains-américains) et enfin création de 7500 emplois à temps plein tandis que la direction d’UPS s’engage à ce que les 22500 postes ouverts soient pourvus. Les contrats – généralement d’une durée de 5 ans – fonctionnent comme des conventions collectives. Elles font donc l’objet de renégociations régulières et sont soumises au vote des syndiqués, ce qui sera le cas chez les Teamsters, entre le 3 et 22 août.

En 2018, la base avait rejeté à 55% le projet de contrat qui instituait notamment un statut moins favorable pour les nouveaux embauchés, mais le président du syndicat, James Hoffa (fils du légendaire Jimmy Hoffa, syndicaliste proche de la mafia et disparu en 1975) avait quand même apposé sa signature en bas du document, déclenchant la colère des membres. En 2021, une majorité d’entre eux élisait une nouvelle direction qui s’engageait à revenir sur les concessions effectuées. Mission partiellement accomplie. « L’accord met plus d’argent dans les poches de nos membres et établit une gamme complète de nouvelles protections », s’est félicité Fred Zuckerman, le secrétaire général des Teamsters. Fait exceptionnel, le président des Etats-Unis, Joe Biden, a commenté une « annonce (qui) nous rapproche d’un meilleur accord pour les travailleurs. » Pour Bernie Sanders, il s’agit « d’une victoire majeure pour la classe ouvrière américaine. » La négociation productive chez UPS intervient  alors que la grève à Hollywood se poursuit (lire page 2), avec des scénaristes et acteurs, portant certes des revendications différentes mais toujours au coude à coude. Elle précède l’autre moment attendu de l’année syndicale : la renégociation du contrat parmi les trois grands de l’automobile (Ford, General Motors et Stellantis). Le principal syndicat, UAW, dispose d’un nouveau président depuis le début de l’année : Shawn Fain, élu sur une ligne plus combative que le sortant Ray Curry. Dans ce secteur aussi, l’organisation syndicale avait accepté, après le krach de 2008, le principe du « double statut » sur lequel veut revenir l’actuelle direction, soutenue par la base militante.

 

 

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

La Cour Suprême, à (ultra) droite toute

La plus haute instance judiciaire du pays a mis fin aux politiques d’affirmative action dans les universités, invalidé le plan de Joe Biden d’annulation de la dette étudiante et autorisé dans la sphère commerciale les discriminations basées sur l’orientation sexuelle. (Article publié dans l’Humanité du 3 juillet 2023.)

Après avoir aboli jeudi 29 juin les politiques d’affirmative action dans les universités, lancées par John Fitzgerald Kennedy en 1961 en plein mouvement des droits civiques, arguant que les « discriminations » basées sur l’origine n’y avaient pas leur place, la cour suprême a estimé vendredi 30 juin que les discriminations basées sur l’orientation sexuelle étaient tout à fait légales dans la sphère commerciale. Dans un tir groupé qui réjouit les conservateurs, la plus haute instance judiciaire du pays a également invalidé l’annulation d’une partie de la monstrueuse dette étudiante, une mesure-phare de Joe Biden.

Fait rarissime, ce dernier a commenté, lors d’une allocution télévisée, ces deux décisions qui confirment le grand virage à droite de l’institution. « Je sais qu’il y a des millions d’Américains qui se sentent déçus, découragés, et même un peu en colère, à cause de l’arrêt pris par la Cour aujourd’hui sur la dette étudiante, et je dois admettre que moi aussi », a-t-il déclaré avant de se dire « très inquiet » du risque accru de discrimination contre les LGBTQ+. « Aux Etats-Unis, personne ne devrait être discriminé en raison de qui il est ou de qui il aime », a-t-il affirmé dans un communiqué.

La Cour suprême a donc encore frappé. Elle a d’abord donné raison à une créatrice de site web qui refuse d’en produire pour les mariages gays. L’Etat du Colorado dans lequel elle vit interdisant depuis 2008 aux commerçants de pratiquer des discriminations liées à l’orientation sexuelle sous peine d’amende pouvant aller jusqu’à 500 dollars, elle a donc fait remonter son cas jusqu’à la cour suprême. Les six juges conservateurs estiment que le premier amendement qui garantit la liberté d’expression « conçoit les Etats-Unis comme une endroit riche et complexe, où les gens sont libres de penser et d’exprimer ce qu’ils veulent, pas ce que le gouvernement leur demande ». « Le Colorado essaie de renier cette promesse », ajoute écrit le magistrat Neil Gorsuch en leur nom. Bref, vous avez le droit d’être anti-gay et de refuser de les servir, c’est votre liberté d’expression. La juge Sonia Sotomayor a dans un avis divergent a stigmatisé cette décision : « Aujourd’hui la Cour a, pour la première fois de son histoire, donné un droit constitutionnel à un commerce ouvert au public de refuser de servir » des clients protégés par des lois anti-discriminations.

La Cour a donc ensuite mis fin à l’une des principales mesures sociales de l’administration Biden : l’effacement totale de la dette étudiante pour 20 millions d’emprunteurs et partielle pour 23 autres millions, pour un coût total de 430 milliards de dollars. « La question ici n’est pas: « est-ce que quelque chose doit être fait ? », mais « qui a l’autorité pour le faire ? », s’est justifié le président de la Cour, John Roberts. Or, ajoute-t-il, « parmi les plus grands pouvoirs du Congrès, il y a le contrôle du portefeuille ». Pour les trois juges progressistes, la Cour « outrepasse son rôle limité dans la conduite de la Nations, en « se substituant au Congrès et à l’Exécutif pour prendre une décision de politique intérieure ». Joe Biden a annoncé dès vendredi « un nouveau plan » pour alléger la dette étudiante « aussi rapidement que possible ».

Après cette nouvelle batterie de décisions réactionnaires, le débat sur le rôle et surtout la composition de la Cour Suprême, qui n’a jamais été aussi peu populaire, sera, à n’en pas douter, relancé. Certains démocrates militent pour une réforme avec notamment l’augmentation du nombre de juges, ce qui permettrait à un président démocrate de nommer de nouveaux juges progressistes. Bernie Sanders, pour sa part, y est opposé, arguant que l’arme peut se révéler à double tranchant et profiter potentiellement aux républicains. Dans les années 30, Franklin Delano Roosevelt avait déjà brandi cette « menace » face à une Cour qui invalidait nombre de mesures du New Deal. Cela avait suffi pour qu’elle mette fin à cette obstruction systématique.

En attendant, la formule d’Alexis de Tocqueville n’a jamais paru aussi juste lorsqu’il évoquait dans « De la démocratie en Amérique » ses « attributions sont presque entièrement politiques quoique sa constitution soit entièrement judiciaire». Dans un pays de « common law », la jurisprudence fait la loi. C’est le cas depuis deux siècles. S’y ajoute désormais une forme de « déni démocratique » : cinq des neuf juges composant l’actuelle cour ont été nommés par des présidents minoritaires en voix.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

Cour Suprême, 150 ans de décisions politiques

Quotas universitaires, droits civiques, droits LGBTQ+ : de nouvelles décisions de la plus haute instance judiciaire sont attendues dans un pays où la jurisprudence fait la loi. (Article publié dans l’Humanité du 29 juin 2023.)

C’est la saison des décisions de la Cour suprême. Dans les jours qui viennent, la plus haute instance judiciaire du pays, composée de neuf juges nommés à vie, va rendre son oracle sur quelques sujets d’importance dans la vie de la société américaine. Elle a commencé mardi 27 juin dans la soirée en ne faisant pas sienne la théorie selon laquelle seules les législatures d’État sont habilitées à organiser les élections, qui aurait ouvert la voie à un hold-up des républicains lors de l’élection présidentielle de 2024.

Pour le reste, les militants pour l’égalité s’attendent au pire. L’an dernier, une majorité des juges nommés à vie ont mis fin à la protection constitutionnelle du droit à l’avortement. Chaque État peut désormais décider d’interdire ce dernier, ce que n’ont pas manqué de faire quatorze territoires, tous dirigés par les républicains. Au menu de ce début d’été 2023 : l’affirmative action dans les universités, la politique de « quotas » visant à réduire les inégalités socio-ethniques ; la dette étudiante ; une disposition du Voting Rights Act, voté en 1965 en plein mouvement des droits civiques, qui garantit l’égale participation et représentation de tous les citoyens, quelle que soit la « couleur de la peau » ; les protections pour les personnes LGBTQ+.

Pourquoi les décisions de la Cour suprême comptent-elles autant dans l’histoire du pays ? Les États-Unis étant un pays de « common law », la jurisprudence fait la loi et en tant que plus haute instance judiciaire du pays, la Cour suprême a souvent le dernier mot. Comme le notait Alexis de Tocqueville à propos de l’instance judiciaire, ses « attributions sont presque entièrement politiques quoique sa constitution soit entièrement judiciaire ».

Esclavage : 1857, Dred Scott v. Sandford

C’est sans doute l’une des décisions les plus infâmes de l’histoire de la Cour suprême. Depuis le début de la décennie, la question de l’esclave enflamme la vie politique. En 1854, la loi Kansas-Nebraska abroge le compromis du Missouri de 1820, qui interdisait l’esclavage au nord de la frontière sud du Missouri. En réaction, un nouveau parti est fondé la même année : le Parti républicain.

En 1857, arrive devant la Cour suprême le cas de Dred Scott, né en esclavage, dont le dernier propriétaire, le Dr John Emerson, l’a emmené du Missouri (État esclavagiste) au Wisconsin abolitionniste. À la mort du docteur, Dred Scott demande donc sa liberté puisqu’il vit en territoire sans esclavage.

Par sept voix contre deux, la Cour suprême repousse sa demande. Le « cheif justice », le président, l’affreux Roger Brooke Taney, écrit que les Noirs sont « tellement inférieurs aux Blancs qu’ils ne possédaient nul droit qu’un Blanc serait tenu de respecter ; et que le nègre peut, en bonne justice et très légalement, être réduit en esclavage pour le bénéfice du Blanc ». En droit, cette décision stipule que la Constitution de 1787 ne prévoyait pas que des personnes d’origine africaine, esclaves ou libres, soient ou puissent devenir citoyennes, le requérant ne disposant donc pas de base légale pour agir. Victoire sur toute la ligne pour les esclavagistes. La question finira sur les champs de bataille après l’élection comme président du pays du républicain Abraham Lincoln.

Ségrégation : 1896, Plessy v. Fergusson

La guerre de Sécession (1861-1865), que les Américains nomment « civil war » (guerre civile), a mis fin à l’« institution particulière » de l’esclavage avec l’adoption en 1865 du 13e amendement à la Constitution du pays. En 1868, le 14e amendement garantit la citoyenneté à toute personne née sur le sol des États-Unis ainsi qu’une égale protection de tous devant la loi. C’est une véritable seconde fondation du pays.

Mais lorsque les troupes de l’Union quittent le Sud en 1877, le suprémacisme blanc reprend les rênes : les élus démocrates mettent petit à petit en place des politiques de ségrégation connues sous le nom de Jim Crow (du nom d’une chanson et d’une danse de 1828 interprétée par un comédien américain blanc grimé en noir).

Quand un cas de discrimination (en l’occurrence une loi de l’État de Louisiane de 1890 qui exige des compagnies ferroviaires qu’elles établissent des wagons ou des compartiments séparant les Blancs des gens de couleur) atterrit sur le bureau des juges de la Cour suprême, ils donnent raison aux ségrégationnistes et instaurent la doctrine « separate but equal » (séparés mais égaux), arguant que l’essentiel est d’assurer des services identiques pour les habitants, ce qui n’est évidemment pas le cas, et ne le sera pas pendant de longues décennies.

Déségrégation : 1954, Brown v. Board

Le Sud vit toujours sous la coupe de cet « apartheid » à l’américaine mais la contestation grandit depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les GI noirs revenant au pays avec des idées d’égalité. En 1948, Harry Truman signe un ordre exécutif bannissant les discriminations raciales au sein des forces armées. Mais le Sud résiste et à l’élection présidentielle de 1948, le démocrate Strom Thurmond fait dissidence et remporte la Louisiane, le Mississippi, l’Alabama et la Caroline du Sud sur la base du maintien de la ségrégation. De son côté, la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People) cherche depuis le début des années 1950 un pied de biche qui permettrait de faire sauter la ségrégation scolaire. En 1952 et 1953, les signalements de discriminations affluent. L’une des situations concerne Oliver Brown, dont la fille Linda est obligée de se rendre dans une école primaire ségréguée loin de chez elle, alors qu’existe à proximité un établissement réservé aux Blancs.

Coup de tonnerre le 17 mai 1954 : la Cour suprême, présidée par Earl Warren, estime inconstitutionnelle la ségrégation dans les écoles publiques. Il faudra évidemment des années pour que les comtés respectent cette jurisprudence mais le mouvement des droits civiques a marqué un éclatant point. L’avocat de la NAACP Thurgood Marshall deviendra, en 1967, le premier Noir à être nommé juge à la Cour suprême.

Avortement : 1973, Roe v. Wade

Les sixties sont la décennie des « temps qui changent » (Bob Dylan). Le mouvement des droits civiques touche au but (législatif) avec le vote de deux lois en 1964 et 1965 qui assurent l’égalité formelle et la fin officielle de la ségrégation. Les revendications féministes attendront quelques années de plus afin de voir assuré le droit fondamental des femmes à pouvoir disposer de leur corps.

Au début des années 1970, dans l’opinion publique, ce droit est devenu majoritaire, fruit du travail de sensibilisation des militantes et militants « pro-choice ». Le champ politique est plus divisé, notamment le Parti démocrate. Ses électeurs catholiques sont opposés à la libéralisation tandis que les femmes de gauche y sont favorables.

Norma McCorvey, enceinte pour la troisième fois à l’âge de 21 ans, ne peut avorter, une loi l’interdisant. Le 22 janvier 1973, une majorité de juges donnent raison à Jane Roe (son pseudonyme judiciaire) en raison du respect de sa vie privée. Les « pro-choice » exultent mais le fondement juridique d’une telle décision est faible, comme le notera peu après Ruth Bader Ginsburg, qui deviendra juge en 1993 jusqu’à son décès en 2020. Remodelée par les nominations de Donald Trump, la Cour suprême, dans l’arrêt Dobbs v. Jackson Women’s Health Organization, le 25 juin 2022, invalide « Roe » au motif que « la Constitution ne fait aucune référence à l’avortement et aucun de ses articles ne protège implicitement ce droit ».

Argent et politique : 2010, Citizens United v. FEC

Un arrêt méconnu, pourtant déterminant pour comprendre l’évolution de la vie politique durant ces dernières années. À une courte majorité (5-4), l’instance judiciaire statue que la liberté d’expression, droit fondamental objet du 1er amendement de la Constitution des États-Unis, interdit de restreindre les dépenses de campagne électorale. Bref, dépenser de l’argent revient à exprimer une opinion. Il n’y a désormais plus aucun plafond.

En toute logique, ceux qui ont le plus d’argent expriment avec le plus de force leurs « opinions ». Sont alors créés des « super-comités d’action politique », au financement anonyme pour ne pas dire occulte, censément indépendants des candidats mais en réalité en lien indirect avec eux. Voilà comment l’argent a encore inondé un peu plus la politique US. D’après l’ONG Open Secrets, 11 milliards de dollars ont été engloutis dans la campagne électorale en 2020 (présidentielle, législatives et référendums locaux).

Mariage gay : 2015, Obergefell v. Hodges

À la surprise quasi générale, la Cour suprême se montre ici en phase avec l’évolution de la société. Une majorité des Américains se déclarent alors favorables à l’union de deux personnes du même sexe (ils le sont toujours d’ailleurs). Ce droit est alors déjà une réalité pour 70 % des habitants du pays. En 2004, le Massachusetts était devenu le premier État à légaliser cette union suite à une décision de la Cour suprême locale. En 2012, le même jour que la réélection de Barack Obama, le Maine, le Maryland et l’État de Washington devenaient les premiers États à approuver ce droit suite à des référendums. Le 26 juin 2015, la Cour suprême considère le mariage homosexuel comme un droit constitutionnel en vertu du 14e amendement, celui, on l’a vu, qui établissait le droit du sol mais aussi l’égale protection de tous par la loi.

La « marche arrière » enclenchée sur le droit à l’avortement et l’argumentation des juges ultraconservateurs Clarence Thomas et Samuel Alito – ne reconnaissant que des droits enracinés dans l’histoire américaine, ce que ne sauraient être, sous ce prisme, l’avortement et le mariage gay – exacerbent les craintes. Fin 2022, Joe Biden a certes paraphé une loi protégeant le mariage homosexuel dans l’ensemble du pays, votée par un Congrès alors en majorité démocrate. Mais il en va des lois comme des décisions de la Cour suprême : ce qui a été fait un jour peut être défait le lendemain… ou le surlendemain.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

Colorado, le fleuve de la discorde

La ressource diminue de manière presque dramatique mais les Etats n’arrivent pas à se mettre d’accord sur la répartition des réductions. Personne ne veut toucher à son modèle de développement qu’il soit basé sur l’agriculture irriguée (le sud de la Californie) ou la croissance démographique (Arizona et Nevada). Le gouvernement fédéral a pris la main. (Article publié dans l’Humanité du 14 février 2023).

La sécheresse endémique a mis le Colorado quasiment à sec. Les Etats que traverse le fleuve nourricier se livrent une lutte sans pitié pour accaparer le peu d’eau qu’il reste. L’Etat fédéral s’effondre lentement et ne peut plus jouer les arbitres. C’est l’heure de la guerre de l’or bleu. Voici la trame du roman « Water knife », écrit en 2015 par la star de la science-fiction américaine, Paolo Bacigalupi. Sept ans après sa publication, il ne fait quasiment plus figure de roman d’anticipation.  

Ce n’est pas encore tout à fait la guerre de l’or bleu mais les tensions n’ont jamais été aussi vives entre les Etats dont l’approvisionnement dépend du fleuve qui prend sa source dans les Montagnes rocheuses et traverse l’Ouest américain pour se jeter dans le Pacifique, après 2300 kilomètres de course. L’Arizona, la Californie, le Colorado, le Nevada, le Nouveau-Mexique, l’Utah et le Wyoming avaient jusqu’au 31 janvier pour parvenir à un accord, sous peine de se voir imposer des coupes par le gouvernement fédéral. A ce stade, les différends sont trop importants entre la Californie et ses six voisins. Ces derniers ont élaboré un plan commun afin de réduire leur consommation d’eau qui ne convient pas au « Golden State ». Celui-ci a donc formulé sa contre-proposition, concédant des efforts sans s’attaquer à son modèle de surconsommation. Ce qui, sans surprise, ne convient pas aux six autres, dont la population cumulée (22 millions d’habitants) atteint à peine plus de la moitié de celle de la Californie (39 millions) même si seul le sud du « Golden State », soit 20 millions d’habitants, dépend du fleuve.  

L’Etat fédéral s’en mêle désormais. Le fleuve Colorado est à l’agonie, malgré de premiers plans de réductions qui se sont avérés avoir un coup de retard sur le niveau de la baisse de la ressource, induite par la sécheresse devenu un phénomène ordinaire depuis le début des années 2000. Désormais, les économies nécessaires correspondent à 20 à 40% de la capacité actuelle du fleuve. Faute d’accord, le ministère de l’intérieur, qui gère les espaces naturels dont les rivières, a donc pris la main, une première depuis 1922 et le grand accord passé entre les Etats fédérés eux-mêmes. Le pilotage centralisé depuis Washington passe mal. Dans le cadre des pourparlers, le ministère a proposé d’explorer un scénario au cours duquel Phoenix (Arizona) et Las Vegas (Nevada) se trouveraient coupées d’approvisionnement issu du Colorado. Refus catégorique des deux Etats concernés. La piste n’apparaît pourtant pas du tout improbable. La volonté des autorités fédérales d’aller y regarder de plus près dans ces deux métropoles ne doit rien au hasard: elles répondent toutes deux à un mode de développement qui n’est littéralement plus soutenable. La population de l’aire urbaine de Phoenix a doublé en 30 ans, absorbant désormais plus des deux-tiers de la population de l’Arizona, le tout en plein désert de Sonora. Au cœur de cette métropole, on trouve notamment la ville de Scottsdale, « la Mecque » des golfeurs avec ses dizaines de aprcours, dévoreurs d’eau. Autre désert – celui des Mojaves – mais même problématique avec l’agglomération de Las Vegas et ses 2,2 millions d’habitants sur les 3 que compte le Nevada, soit un quadruplement de la population depuis les années 90. Les élus ne veulent notamment pas assumer les réductions drastiques concernant les remplissages de piscines privées et d’arrosage de golfs, un premier pas impopulaire mais pourtant insuffisant pour sortir de cette crise historique. Quant à la Californie, elle argue que son agriculture – véritable grenier des Etats-Unis – ne peut descendre en dessous d’un niveau donné de consommation d’eau. Bref, la quadrature du cercle. 

Le changement climatique et les effets combinés de la croissance démographique et d’une agriculture ultra-intensive, ont amené les niveaux des lacs Mead et Powell quasiment à sec. Or, ces deux réserves alimentent en eau et en électricité l’Arizona, le Nevada et le sud de la Californie. Le lac Mead a atteint son plus bas étiage l’an dernier à 315 mètres au-dessus du niveau de la mer. Une baisse du niveau de 30 mètres et le barrage Hoover ne sera plus en capacité de générer de la puissance hydroélectrique. 45 mètres de moins et l’eau ne passerait plus la rampe, créant une situation connue sous le nom de “deadpool” (piscine morte). « C’est un désastre au ralenti, constate, dans le New York Times, Kevin Moran, de l’ONG Environmental Defense Fund. On est vraiment à un moment de vérité. » 

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

L’inévitable déclin du syndicalisme américain ?

Malgré des victoires éclatantes à Starbucks, le taux de syndicalisation a atteint, en 2022, son plus-bas historique, à 10,1 %. La renégociation, cette année, des conventions collectives à UPS et dans l’automobile constituera un nouveau test pour le mouvement syndical. (Article publié dans l’Humanité du 31 janvier 2023.)

Malgré l’éclaircie Starbucks, le ciel du syndicalisme américain continue de s’assombrir. D’après les statistiques récemment publiées par le Bureau of Labor Statistics (BLS), le taux de syndicalisation atteint son plus-bas historique, à 10,1 %. Si 273 000 salariés supplémentaires se sont syndiqués en 2022, cette augmentation de 2 % par rapport à 2021 ne suit pas le rythme de l’accroissement de la population active (3,9 %). La chute est régulière depuis 1955, sommet de la syndicalisation. Depuis les années 1980, c’est même le nombre total de syndiqués qui diminue, de 32 millions en 1979 à 14 millions aujourd’hui. Le secteur privé affiche un taux famélique (6 %), soit près de cinq fois moins que dans le secteur public (33 %).

Le regain de combativité sociale enregistré en 2022 n’a donc pas enrayé ce phénomène. Il l’a pourtant sans doute atténué. Le National Labor Relations Board, organisme fédéral chargé des relations sociales dans les entreprises, a enregistré une augmentation de 50 % des demandes de syndicalisation. Aux États-Unis, les salariés doivent signer une « pétition » pour organiser un scrutin qui ne débouchera sur la reconnaissance d’un syndicat qu’à la condition d’un vote majoritaire des salariés. L’an dernier, 1 200 élections ont ainsi été gagnées, permettant de faire reculer très légèrement les déserts syndicaux. La plus spectaculaire avancée en la matière a été enregistrée chez Starbucks, dont la direction est connue pour sa politique antisyndicale brutale.

Le mouvement a commencé à Buffalo (New York), en décembre 2021, avec la création historique d’une section syndicale dans un store (magasin). En une année, 267 Starbucks dans 174 villes de 36 États ont rejoint le mouvement, les organisations syndicales remportant 81 % des scrutins organisés avec une moyenne de 70 % de vote favorable des salariés. Pour autant, cela n’apporte que 3 626 syndiqués supplémentaires pour un total de 7 000 salariés couverts par des accords de convention collective. Si cette campagne a indéniablement changé la tonalité du débat national sur le sujet, elle n’a eu numériquement que peu d’impact sur les données domestiques, sur lesquelles pèse évidemment la perte continue des emplois industriels. Depuis 2000, plus de 2 millions d’emplois syndiqués ont disparu, 70 % d’entre eux provenant du secteur manufacturier.

Un autre facteur expliquant ce recul du fait syndical réside dans des législations votées depuis les années 1990 par des États où les républicains sont majoritaires. Paradoxalement baptisées Right to Work (droit au travail), elles constituent de redoutables armes aux mains des grandes entreprises pour juguler les demandes d’organisation collective. Le sud du pays, où les mastodontes de l’automobile ont commencé à « délocaliser » en interne dès les années 1970, demeure une espèce d’immense désert syndical : les deux Carolines (du Sud et du Nord) affichent les taux de syndicalisation les plus bas du pays (1,7 et 2,8 %), juste devant le Texas (4,1 %), la Géorgie (4,4 %) et la Floride (4,5 %). À l’autre extrême du spectre, on trouve New York (20 %) et la Californie (16 %), les deux États accueillant un tiers de l’ensemble des syndiqués des États-Unis. Ces États ont été les pionniers dans l’instauration du salaire minimum à 15 dollars, une réalité désormais pour un tiers des salariés du pays. Cela relève évidemment plus de la corrélation que de la coïncidence. Les statistiques du BLS confirment que les salaires sont supérieurs dans des secteurs d’activité syndiqués, où le salaire hebdomadaire s’établit à 1 216 dollars, contre 1 029 dollars en l’absence de syndicats.

Enfin, dernière explication à ce reflux de long terme : les effets de la stratégie du mouvement syndical, qui a fait « très tôt le choix de se focaliser sur la négociation collective au service exclusif de ses membres, au détriment de solidarités plus larges », comme le rappellent les autrices Catherine Sauviat et Laurence Lizé, dans leur livre la Crise du modèle social américain (Presses universitaires de Rennes). « Ce choix l’a conduit à développer des pratiques gestionnaires aux dépens de pratiques plus militantes et plus solidaires. Ce faisant, il s’est coupé des grands mouvements de contestation et de lutte qui ont ponctué l’histoire politique et sociale américaine dans des années 1960 et 1970. Il s’est ainsi laissé enfermer dans un rapport de forces de plus en plus déséquilibré avec les employeurs au niveau de l’entreprise, sans relais dans les institutions sociales, économiques et politiques du pays », ajoutent-elles.

Symbole de cette stratégie : le traité de Détroit, accord historique passé entre l’UAW (United Auto Workers) et les Big Three (Ford, General Motors et Chrysler), les compagnies automobiles s’engageant à assurer des salaires élevés et une protection sociale complète, tandis que l’organisation syndicale renonçait à la mobilisation militante en faveur d’une négociation en bilatérale avec les directions d’entreprise. Si les compagnies automobiles ont depuis progressivement rogné les acquis, l’UAW n’a pas changé sa posture d’un iota. Celle-ci se trouve d’ailleurs de plus en plus contestée par les syndiqués eux-mêmes, comme en atteste l’élection de son président en ce mois de janvier. Le favori de la direction sortante, Ray Curry, n’a obtenu que 38,2 % des suffrages, talonné, avec 37 %, par Shawn Fain, adepte d’un syndicalisme de mobilisation. Le taux de participation – 11 % – en dit assez long sur la crise que traverse l’un des principaux syndicats du pays. L’issue du second tour déterminera la position de l’UAW, alors que la convention collective avec les Big Three va être renégociée cette année. Hasard du calendrier : à UPS aussi, on va négocier un nouveau contrat alors que la direction du syndicat des teamsters (routiers) se veut plus offensive. « Ces combats vont concerner 500 000 syndiqués, rappelle le magazine marxiste Jacobin. L’ensemble des salariés regardera pour voir si les syndicats peuvent encore combattre et gagner. »

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

Le Capitole, fortin de la droite chrétienne 

Etats-Unis Si la proportion de chrétiens recule dans le pays, elle demeure identique au Congrès. Les évangéliques y sont même de plus en plus nombreux, fruit d’une stratégie visant à investir les institutions afin de contrer la sécularisation de la société. (Article publié dans l’Humanité du 17 janvier 2023.)

Il y a de moins en moins de chrétiens aux Etats-Unis, mais toujours autant dans le Congrès qui est censé représenter le pays. L’entrée en fonction de la 118e session de l’organe législatif, début janvier, a mis en lumière ce paradoxe de plus en plus évident. Dans la société, le nombre d’habitants se déclarant chrétiens décline de manière régulière: ils ne forment plus que 63% de la population totale contre 78% en 2007, selon le Pew Research Center. Désormais, près d’un tiers des Américains refusent toute affiliation religieuse, qu’ils se considèrent comme athées, agnostiques ou «rien en particulier». Le phénomène est même majoritaire parmi les nouvelles générations: 52% des Millennials (nés entre 1981 et 1996) et 55% de la Génération Z (nés depuis 1997) se déclarent «sans religion».

Pourtant, au Congrès, rien ne change ou presque. 88% des élus s’y définissent encore comme chrétiens, soit peu ou prou la même proportion qu’à la fin des années 70 (91%). L’évolution fondamentale dans la société n’est que faiblement ressentie sur la colline du Capitole. Parmi l’ensemble des élus (435 députés et 100 sénateurs), on dénombre 470 chrétiens revendiqués (contre 500 dans les années 70). Le nombre de protestants, après avoir chuté de 398 au début des années 1960 à 295 au début des années 2010, se stabilise à 303 pour cette session.

Il y a dans ce décalage une première raison évidente: la moyenne d’âge des élus (59 ans pour les représentants et 65 pour les sénateurs) est beaucoup plus élevée que la moyenne nationale (39 ans). Mais il se joue quelque chose d’autre dans ce pays où la relation entre la politique et la religion occupe une place particulière. Quelques rappels historiques s’imposent.

Si les Pères fondateurs étaient ultramajoritairement des protestants (seul Thomas Jefferson se considérait comme déiste), ils instaurent la liberté de culte mais l’obligation d’aucun. Cela fait même l’objet du premier amendement de la Constitution: «Le Congrès ne pourra faire aucune loi ayant pour objet l’établissement d’une religion ou interdisant son libre exercice». Pas de religion d’Etat, donc, à rebours du projet théocratique des Puritains, dont les premiers éléments arrivèrent en 1620 dans le Massachusetts à bord du bateau baptisé le Mayflower dans l’intention fondamentale d’y établir le royaume de Dieu. Pas de religion «officielle» mais guère de «sphère privée» non plus: le sentiment religieux peut s’exprimer tout le temps et partout. Enfin, pas tout à fait: depuis 1962, sur décision de la Cour Suprême, la prière est interdite dans les écoles publiques,. En revanche, un président peut sans ambages prêter serment sur la Bible (ou potentiellement sur un autre texte «sacré»), sans toutefois en avoir l’obligation. Si «In God we trust» est l’une des devises nationales avec «E Pluribus Unum» (en latin: «De plusieurs, un»), on le doit à un vote du Congrès en 1956, convoquant une puissance suprême dans sa lutte contre le communisme athée, pas aux Pères fondateurs. Dès 1802, d’ailleurs, Thomas Jefferson évoquait d’un «mur entre Eglises et Etat». Un siècle et demi plus tard, le premier président catholique de l’histoire du pays, reprend cette antienne: «Je crois en une Amérique où la séparation de l’Eglise et de l’Etat est absolue». Cette phrase donne toujours des envies de «vomir» (sic) à Rick Santorum, candidat ultraconservateur à la primaire républicaine de 2012, l’un des acteurs de la tentative d’instrumentaliser la religion à des fins politiques. L’entreprise date d’un demi-siècle, avec la formation de la Moral Majority par le télévangéliste Jerry Falwell dont le manifeste se résume en cette phrase: «L’idée que la religion et la politique ne peuvent pas se mélanger a été inventée par le diable pour empêcher les Chrétiens de diriger leur propre pays.»

Surinvestir les institutions pour contrer la perte de pouvoir dans la société et politiser la religion: le plan de la «droite chrétienne» s’illustre par l’augmentation depuis 1990 du nombre de députés évangéliques blancs alors que leur nombre dans la société diminue. Elle a remporté sa plus éclatante victoire avec la décision de la Cour Suprême, en juin 2021, qui ne considère plus comme comme constitutionnel le droit à l’avortement, à rebours de l’avis majoritaire des Américains. Elle la doit à Donald Trump qui a nommé dans la plus haute instance judiciaire du pays trois juges ultraconservateurs. Minoritaire en voix en 2016 et en 2020, le milliardaire nationaliste avait pu compter sur le soutien sans failles des électeurs évangéliques blancs, avec respectivement 78% et 81% de leurs suffrages. Un mariage qui n’est pas que de «raison», selon Robert P. Jones, président et fondateur du centre de recherches PRRI (Public Religion Research Institute), dans son dernier ouvrage «White too long»: «Le racisme de Trump lui a permis ce que d’autres candidats ne pouvaient pas: solidifier le soutien d’une majorité de Chrétiens blancs non pas en dépit mais en raison de ses appels au suprémacisme blanc.» Le trumpisme marque une étape dans la dérive du parti républicain qui se confond de plus en plus avec un «bloc évangélique» qui cède lui-même aux sirènes du nationalisme et du racisme.

Censée contrer la sécularisation et les mouvements de la société, cette stratégie contribue au contraire à les accélérer. Pour Michael Hout et Claude S. Fischer, sociologues de l’Université de Californie, à Berkeley, la désaffiliation religieuse constitue une «réaction» et une «déclaration symbolique contre la droite religieuse.» Dans leur livre «American Grace: How Religion Divides and Unites Us», les politologues Robert Putnam, de Harvard University, et David Campbell, de l’Université de Notre-Dame, développent également cette idée: de nombreux jeunes Américains ont pris leur distance avec la religion vue comme» catégorique, homophobe, hypocrite et trop politique «depuis que» la religiosité et la politique conservatrice sont devenus alignés tandis que l’avortement et les droits des homosexuels sont devenus emblématiques d’une guerre culturelle émergente. «

Poster un commentaire

Classé dans Eclairages

Des midterms sans vagues mais pas sans remous

Si Joe Biden perd sa marge de manœuvre au Congrès, le retour des Républicains est tout sauf triomphale. Les institutions sont à l’image du pays : coupées en deux. (Article publié dans l’Humanité du 10 novembre 2022.)

Pas un tsunami, ni une vague. À peine une vaguelette. Finalement, le Parti républicain ne sort pas vainqueur de cette élection de mi-mandat dont la victoire semblait lui tendre les bras. Le GOP (Grand Old Party, son surnom) reprend certes le contrôle de la Chambre des représentants pour une poignée de sièges mais échouera vraisemblablement à s’emparer du Sénat. Comme souvent, aux États-Unis, il faudra aller au bout des comptes et recomptages, le paysage institutionnel n’apparaissant pas encore clairement, à l’heure où ces lignes étaient écrites.

Ce cru 2022 des fameuses « midterms »https://www.nytimes.com s’avère donc assez atypique. En 2018, une « vague » bleue avait déferlé sur Trump (41 sièges perdus à la Chambre des représentants). En 2014, Barack Obama perdait le Sénat après avoir subi, en 2010, une « raclée » selon son propre terme (63 sièges perdus). Enfin, en 2006, W. Bush perdait le contrôle de la Chambre (-31 sièges). Il faut remonter à 2002 pour assister à une élection de mi-mandat qui ne tourne pas à la défaite du parti du président : dans le climat nationaliste de l’après-11 septembre, le parti républicain de W. Bush renforçait même son emprise sur le Congrès (8 députés et 2 sénateurs de plus).

Cette année, si le parti au pouvoir perd ses leviers législatifs, on n’assiste pas pour autant à un vote sanction. Finalement, ce scrutin reflète assez fidèlement l’état d’un pays de plus en plus polarisé, où comme le souligne le chroniqueur du New York Times, Ezra Klein, l’appartenance politique est devenue « l’identité des identités ». Les républicains ont mobilisé leur base, ce qui était attendu. Les démocrates aussi, ce qui l’était beaucoup moins. Non repérés par les radars des sondages, les jeunes et les minorités – segments essentiels de la « coalition démocrate » – ont voté en plus grand nombre qu’annoncé par les dernières enquêtes d’opinion. Selon un sondage sorti des urnes réalisé par CNN, les démocrates dominent largement chez les moins de 30 ans (63 % contre 35 %) et un peu moins nettement chez les 30-44 ans (51-47) tandis que les plus de 45 ans (54-44) privilégient les républicains. Le parti démocrate reste en tête parmi les « minorités » même s’il perd quelques plumes : 86 % chez les Africains-Américains, 60 % parmi les Latinos et 58 % parmi les Asiatiques. Le discours ambiant sur les percées républicaines chez les « non-blancs » ne semble donc reposer sur aucune réalité. La force de la droite repose toujours sur l’électorat blanc (58 % contre 40 % pour le parti démocrate), plus âgé et aux revenus moyens et supérieurs.

« C’est clair que les démocrates ont fortement dépassé les attentes à travers le pays », s’est félicité Nancy Pelosi, qui devra pourtant céder son siège de présidente de la Chambre, sans doute au député californien Kevin Mc Carthy, adoubé par Donald Trump. Maigre consolation pour l’ancien président qui pensait annoncer son retour sur fond de rejet massif de Joe Biden et de triomphe d’un parti républicain largement trumpisé. Si, comme dévoilé par plusieurs médias, il se déclare, la semaine prochaine, candidat pour l’élection présidentielle, ce sera certainement avec autant de superlatifs mais sans doute moins de certitudes. D’autant, que la réélection – presque triomphale pour le coup, avec près de 60 % des suffrages – de Ron DeSantis au poste de gouverneur de Floride renforce la position de celui qui apparaît de plus en plus comme une alternative crédible. Une frange du parti républicain fera porter la responsabilité d’une demi-victoire sur les épaules de Donald Trump, accusé d’avoir soutenu les plus extrémistes des candidats lors des primaires, qui se sont avérés de véritables repoussoirs. Le parti démocrate en avait d’ailleurs fait le pari, en décidant de financer les trumpistes parmi les plus gratinés à hauteur de 50 millions d’euros afin qu’ils l’emportent, lors des primaires républicaines face à leurs concurrents plus modérés, présumés plus coriaces à défaire lors de l’élection générale. Une stratégie apparue comme douteuse, dans un premier temps, mais finalement peut-être payante.

Mais dans ce scrutin, le GOP a plus pâti de ce qu’il est devenu que de quelques candidatures « ultras ». Une frange de l’électorat démocrate s’est plus mobilisée pour lui faire obstacle que pour accorder un satisfecit au bilan législatif beaucoup plus maigre que ses annonces ambitieuses du début de mandat. Sans la décision de la cour suprême de mettre fin à la protection constitutionnelle du droit à l’avortement, l’issue de ces « midterms » eut été différente. C’est la thèse, relayée par le New York Times, d’une sondeuse démocrate, Anna Greenberg : « Je pense que Dobbs a transformé cette élection. Il y a vraiment une évidence que cela a secoué les choses. » Les stratèges démocrates avaient décidé d’en faire un enjeu central de la campagne, plaçant les républicains face à une contradiction : cette « victoire » judiciaire et politique « pro life » intervient alors qu’une majorité d’Américains sont favorables à l’exercice de ce droit constitutionnel. C’est ce que rappelait un référendum dans le Kansas début août. C’est également ce qu’ont dit, mardi 8 novembre, les électeurs du Vermont (77 %), de Californie (65 %) et du Michigan (56 %) qui ont approuvé l’inscription du droit à l’IVG dans leur constitution locale tandis que ceux du pourtant conservateur Kentucky s’opposaient, à 51,5 %, à la constitutionnalisation de son interdiction. Autres résultats remarquables de ces référendums locaux : le Nebraska rejoint le pays du SMIC à 15 dollars (58 % de oui), le Missouri celui des États qui ont dépénalisé la marijuana. Ces succès des propositions progressistes, souvent sur des terres conservatrices, rappellent à quel point le GOP se trouve à contre-courant du corps électoral. Jusqu’à ne plus engranger des victoires qui lui étaient pourtant promises.

Poster un commentaire

Classé dans Eclairages

Le spectre de la défaite plane sur le parti de Biden

Faute de mobiliser leur électorat, les démocrates devraient perdre leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat, qui se déroulent ce mardi. Seule incertitude : l’ampleur du revers. (Article publié dans l’Humanité du 8 novembre 2022).

La « malédiction » va encore frapper. Seule l’intensité demeure inconnue. La « malédiction », c’est celle des « midterms », ces élections qui interviennent au milieu du mandat présidentiel. Elles s’apparentent le plus souvent à un référendum sur le parti au pouvoir et cela tourne rarement à l’avantage de celui-ci. W. Bush en 2006, Obama en 2010 puis 2014 et Trump en 2018 avaient essuyé des revers, voire de lourdes défaites. À cinq reprises seulement depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’hôte de la Maison-Blanche a réussi à sauvegarder sa majorité au Congrès. Le dernier « exploit » en date remonte à 2002 lorsque, dans le climat nationaliste post-11Septembre, George W. Bush avait même renforcé son emprise au Congrès.

Tout semble en place pour que Joe Biden n’échappe pas à la règle. Les derniers sondages accordent un léger avantage en nombre de voix aux républicains. Cela suffira au GOP (Grand Old Party, son surnom) pour reprendre la Chambre des représentants, au sein de laquelle les démocrates ne disposent que d’une majorité de 5 sièges. Le « redécoupage » électoral (gerrymandering), où les républicains se montrent plus « habiles » que les démocrates, et la plus forte concentration des électeurs progressistes dans les circonscriptions des deux côtes (Est et Ouest) rendent la tâche encore plus ardue cette année qu’en 2020 pour le parti de Biden. Ce dernier devrait s’assurer une avance de 3 % pour prétendre y préserver sa majorité, ce qui relèverait du quasi-miracle politique au regard des derniers sondages. Selon le site RealClearPolitics, les démocrates devraient perdre une trentaine de sièges. Le sort de la Chambre quasiment scellé, la conquête du Congrès par les républicains va donc se jouer au Sénat, où l’actuelle égalité parfaite (50-50) entre les deux camps est départagée par la voix prépondérante de la vice-présidente Kamala Harris. Quatre « duels » s’avèrent cruciaux : en Pennsylvanie (où ce week-end, Joe Biden, Barack Obama et Donald Trump ont fait campagne), Géorgie, Arizona et Nevada, soit quatre États qui avaient accordé une maigre majorité en voix à Joe Biden lors de l’élection présidentielle en 2020, lui permettant d’être majoritaire au « collège électoral. » Les derniers sondages indiquent que les candidats démocrates et républicains s’y trouvent au coude-à-coude. « Sauver » le Sénat reviendrait pour les démocrates à empêcher les républicains de légiférer. Deux ans de blocage institutionnel (d’ici le prochain scrutin présidentiel de 2024) s’annonceraient sans doute sous de moins sombres augures pour le pays que deux années de majorité républicaine au Congrès. Comme le chantent les supporters de football américain lorsque leur équipe est assiégée : « Défense, défense, défense ».

Pourtant, en août, les stratèges du parti de l’âne ont été traversés d’une idée « offensive ». Celle-ci a prospéré à partir des résultats d’un référendum au Kansas, un État conservateur où Donald Trump a recueilli 56 % des suffrages en 2020. Le 2 août, 59 % des électeurs décidaient de maintenir le droit à l’avortement dans la Constitution locale. Quelques semaines après la décision de la Cour suprême de ne plus considérer comme constitutionnel le droit à l’IVG, cette victoire éclatante pour le mouvement « pro-choix » avait été permise par une inscription massive d’électrices. Dès lors, pour l’appareil démocrate, la martingale pouvait reposer dans ce seul mot : « abortion » (avortement), transformé en message central d’un parti pourtant au pouvoir depuis dix-huit mois.

Ce songe d’une fin d’été a vite viré à une sorte de lent cauchemar quand les courbes des sondages, après s’être redressées, ont de nouveau plongé. Comme souvent, c’est Bernie Sanders qui a sonné l’alarme. Dans un point de vue publié par le quotidien britannique The Guardian, le sénateur socialiste écrivait : « De mon point de vue, tandis que la question de l’avortement doit demeurer au premier plan, ce serait une faute politique pour les démocrates d’ignorer l’état de l’économie et permettre aux mensonges et distorsions des Républicains de rester sans réponse. » L’un de ses proches, le député de Californie, Ro Khanna, quant à lui, partageait sa stupeur stratégique : « Nous devrions crier sur tous les toits que nous mettons de l’argent dans les poches de ceux qui travaillent et que nous ramenons les emplois délocalisés tandis qu’ils (les républicains – NDLR) veulent diminuer les impôts pour les riches. » Très peu de candidats démocrates ont en effet mené campagne sur la loi IRA (Inflation Reduction Act), certes plus modeste que le plan initial (Build Back Better) mais prévoyant notamment un investissement de 370 milliards sur dix ans afin de réduire les émissions de gaz à effet de serre. L’annulation d’une partie de la dette étudiante, une promesse de campagne de Joe Biden, tardivement mise en œuvre, passe également sous les radars de la campagne. Quant à l’inflation, c’est la patate chaude dont personne ne veut. Pourtant, comme le rappelle dans un tweet Robert Reich, ancien ministre du Travail de Bill Clinton et désormais proche de l’aile gauche, « il faut rappeler que si l’inflation est à son plus haut depuis cinquante ans, les profits sont à leur plus haut depuis soixante-dix ans ». Un « angle d’attaque » ignoré par l’immense majorité des candidats démocrates dont un certain nombre, il est vrai, financent leurs campagnes grâce aux dons de ces mêmes grandes entreprises. Même pusillanimité concernant la question de la criminalité, sujet fétiche des républicains. Les récentes données du Bureau of Justice Statistics indiquent que les taux de crimes violents n’ont pas varié ces dernières années, contrairement aux assertions du GOP. Une enquête du Center for American Progress montre que les chiffres des homicides sont moins élevés dans les villes où les procureurs sont progressistes que dans celles où ils sont plus attachés à la doxa répressive. Munition ignorée par les démocrates qui ont préféré, Joe Biden en tête, mettre en garde, dans la dernière ligne droite, contre le danger pour la démocratie que représenterait un retour en force au Capitole d’un Parti républicain radicalisé.

Au final, le parti du président en place a méprisé des leviers qui lui auraient permis de mobiliser son électorat. Dans un pays ultrapolarisé, l’élection se joue sur le différentiel de participation, beaucoup plus que sur les « swing voters » (les électeurs indécis). Les républicains, chauffés à blanc par le trumpisme, répondront présent. La variable principale réside donc au sein des franges essentielles de l’électorat démocrate, déçues par le bilan de Biden, à savoir les jeunes et les « minorités », qui, dans un dernier sursaut principalement motivé par l’anti-trumpisme, pourrait démentir le scénario. Car, dans l’ombre de ces midterms, se profile le spectre d’un retour de Donald Trump. Celui-ci envisagerait d’annoncer sa candidature à la prochaine élection présidentielle dès la semaine prochaine. D’une « malédiction » à l’autre.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

Droit à l’avortement: le grand bond en arrière

La Cour suprême a aboli l’arrêt Roe v. Wade, datant de 1973, qui faisait de l’interruption volontaire de grossesse un droit protégé par la Constitution. Dans la foulée, le Missouri est le premier Etat à interdire ce droit.

Le corps des femmes américaines n’est plus protégé par la Constitution. Ainsi en a décidé vendredi 24 juin la Cour Suprême des États-Unis dans un arrêt au contenu malheureusement attendu depuis qu’une première ébauche avait fuité début mai. L’arrêt Roe v. Wade, pris en 1973, qui considérait le droit à l’avortement comme constitutionnel est invalidé. Il faudra lire avec précision les deux cent pages de ce nouvel arrêt qui sera connu sous le nom de Dobbs v. Jackson Women’s Health Organization, mais le premier « draft », obtenu et publié par le site journalistique Politico livrait des indications qui n’ont pas été contredites.

« Nous estimons que Roe v. Wade doit être annulé » : ces mots figuraient en toutes lettres dans le document, laissant augurer du pire. Les arguments avancés par le signataire de l’avis de la majorité de la Cour – Samuel Alito, un spécialiste des commentaires publics à caractère directement politiques voire militants – semblaient déjà sans appel : « La conclusion inéluctable est que le droit à l’avortement n’est pas profondément enraciné dans l’histoire et les traditions de la Nation » et qu’il « n’est protégé par aucune disposition de la Constitution ».

« La Constitution ne fait aucune référence à l’avortement et aucun de ses articles ne protège implicitement ce droit« , écrit, dans la version finale, le même juge Samuel Alito qui estime que Roe v. Wade « était totalement infondé dès le début » et « doit être annulé ».

La Cour Suprême, libre de déterminer les dossiers sur lesquels elle s’exprime, avait décidé, l’automne dernier, de se saisir d’une loi votée par le Mississippi en 2018 qui interdisait tout avortement après 15 semaines de grossesse. Les élus locaux savaient pertinemment que le texte contrevenait à la jurisprudence de 1973 et qu’il serait bloqué par la justice. Leur stratégie était de remonter un à un les échelons du système judiciaire américain jusqu’au sommet : la cour suprême. Depuis 2019, les législatures d’État dominées par le GOP ont voté pas moins de 300 nouvelles règles dans 28 États. La Géorgie a, par exemple, interdit l’IVG dès le premier battement de cœur du fœtus. L’Alabama totalement, y compris en cas de viol ou d’inceste.

Le tremblement de terre politique que vient de déclencher la cour suprême a été préparé de longue date par le mouvement conservateur de plus en plus en osmose avec la droite chrétienne. Invalider Roe est devenu au fil des années un marqueur pour tout candidat républicain que le « bloc évangélique » (la formule est de John Mason, professeur de sciences-politiques), prenait de plus en plus de pouvoir au sein du GOP. Et c’est d’ailleurs pour cette raison – faire la peau du droit à l’avortement – que Donald Trump, dont la personnalité répond assez peu aux standards de vie des fondamentalistes chrétiens, avait recueilli, en 2016 et 2020, 77 % puis 84 % des suffrages des électeurs évangéliques blancs. La nomination par un président pourtant minoritaire dans les urnes (3 millions de voix de moins que Hillary Clinton) de trois nouveaux juges (Neil Gorsuch, Brett Kavanaugh et Amy Coney Barrett) a permis de « sécuriser » une majorité ultraconservatrice au sein de la plus haute instance judiciaire des États-Unis, dont le rôle dans un pays de « common law », où la jurisprudence fait aussi le droit, est donc forcément très politique.

Voilà qui est donc fait : « Roe v. Wade » est à terre. Dans la foulée, le Missouri a été le premier État à interdire l’avortement. Une douzaine d’autres (Arkansas, Idaho, Kentucky, Louisiane, Mississippi, Dakota du Nord et du Sud, Oklahoma, Tennessee, Texas, Utah et Wyoming). Ces derniers, tous dirigés par les républicains, ont voté durant ces dernières années des « trigger laws » (littéralement « lois gâchettes ») : elles étaient anticonstitutionnelles hier car elles contrevenaient à « Roe », elles s’appliquent donc automatiquement. D’autres États conservateurs ne tarderont pas à faire voter des lois dans le même sens. Le pays sera rapidement coupé en deux.

Pour le mouvement conservateur, la victoire politique est éclatante, mais elle ne signe pas la cessation des « hostilités » sur le sujet. Comme le rappelait Ryan Grim, journaliste pour le site d’investigation The Intercept, juste après la fuite du « draft » : « laisser le choix du droit à l’avortement aux États n’est évidemment pas le but final. Leur but est de l’interdire partout. » Mitch Mc Connell, le leader des républicains au Sénat, avait laissé entendre que cela pourrait faire l’objet d’une loi si le GOP remportait les élections de mi-mandat de novembre prochain. Il se heurterait pourtant au même obstacle qu’il oppose aux démocrates tentant de légiférer au Congrès afin de « sacraliser » le droit à l’avortement : le fameux « filibuster », cette pratique d’obstruction parlementaire qui nécessite une supermajorité de 60 sénateurs – ce dont ne disposent ni les démocrates, ni les républicains – pour les lois autres que budgétaires.

Faute de possibilité dans le champ de la loi, le mouvement conservateur avance ses pions dans celui du droit. Sa prochaine bataille réside dans la reconnaissance du statut de personnalité au « fœtus ». En ce cas, il serait placé sous la protection du 14e amendement de la Constitution.Ce dernier a été ratifié après la guerre de Sécession, en 1868, et visait à protéger les droits des anciens esclaves émancipés par le 13e amendement (1865) en garantissant la citoyenneté à toute personne née aux États-Unis (droit du sol) et en en affirmant l’égale protection face à la loi de tous ceux qui se trouvent sur le territoire. Si, par une décision jurisprudentielle, le fœtus était reconnu comme un individu, dès la conception ou dès le premier battement de cœur, le 14e amendement s’appliquerait à lui.

Même les plus conservateurs des juges – notamment Antonin Scalia – ont toujours émis les plus grands doutes sur cette théorie. Mais le principe d’une dynamique – et c’est bien ce qu’a enclenché la droite chrétienne – est de faire sauter des verrous considérés comme solides peu de temps avant. La preuve: dans un texte complémentaire à l’avis majoritaire dans le cas de Roe v. Wade, le juge Clarence Thomas avance des arguments afin de renverser des jurisprudences qui autorisent aujourd’hui la contraception, les relations entre personnes du même sexe ainsi que le mariage gay.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages