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Etats-Unis et Israël : les ressorts d’une « relation spéciale »

Depuis 1967, Washington a fait de Tel-Aviv son allié proche-oriental dans la guerre froide puis dans celle contre le terrorisme. Après les attaques du 7 octobre, Joe Biden a récité la grammaire ancienne de l’alignement total, critiquée par sa base mais plébiscitée par les chrétiens évangéliques blancs. (Article publié dans l’Humanité du 15 novembre 2023.)

Il fut un temps où les Etats-Unis refusaient de vendre des armes à Israël et où le locataire de la Maison-Blanche ordonnait au premier ministre israélien d’évacuer un territoire occupé par son armée. Il s’agit certes d’un temps que les moins de 60 ans n’ont pas connu mais il a bel et bien existé. Reviendra-t-il ? Nombre d’observateurs estiment que la « clé » de sortie du « conflit » se trouve en fait dans un tiroir du bureau Ovale. Pour l’instant, malgré quelques ajustements rhétoriques et micro-frictions, Joe Biden continue de caler sa stratégie sur celle de Benyamin Netanyahou au nom d’un « droit d’Israël à se défendre » mais surtout de l’antériorité et de la solidité d’une relation comme la géopolitique mondiale en connaît peu, si ce n’est aucune. 

Pourtant, si les Etats-Unis ont été le premier pays à reconnaître l’Etat d’Israël, les administrations Truman et Eisenhower ont tenu à préserver un équilibre au Proche-Orient, à la fois pour ne pas laisser le champ libre à l’URSS et ne pas froisser Ryad, allié central depuis les années 1940 et la découverte du pétrole. Pendant deux décennies, Washington n’a livré aucune arme au nouvel Etat laissant la France se poser en principal fournisseur. La bascule se déroule lors de la Guerre des Six-Jours, en juin 1967. Le général De Gaulle, avec son opposition ferme à la guerre et une formule qui fera polémique (« un peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur ») clôt un chapitre. Washington prend le relais au moment même où Israël devient, au regard du droit international, une puissante occupante, ce qui ne peut évidemment relever de l’anecdotique.

Guerre froide, guerre contre le terrorisme : l’allié proche-oriental

En fait, la « relation spéciale » a commencé quelques années auparavant. C’est John Fitzgerald Kennedy qui est l’auteur de la formule en 1962. L’année suivante, il donne son feu vert à la première vente importante d’armement américain – les missiles antiaériens Hawk. La crise des missiles à Cuba est passée par là : en pleine guerre froide, la diplomatie américaine considère Israël comme une sorte d’avant-poste au Proche-Orient. Pendant la guerre de Kippour, Richard Nixon fait acheminer en urgence une aide militaire à Israël en difficulté face aux armées égyptienne et syrienne. Dans les années 1980, Ronald Reagan renforce encore le statut de l’allié proche-oriental : « Il n’y a aucune nation comme la nôtre, à part Israël ». L’argument du « rempart contre le communisme » tombe avec le mur de Berlin. Avec la première guerre en Irak et la volonté de George Bush d’établir un nouvel ordre mondial, Washington est à la manoeuvre et force le gouvernement Shamir à assister à la conférence de Madrid, prélude aux accords d’Oslo.

Le 11 septembre 2001 redonne une centralité au gouvernement israélien. En visite, quelques semaines après les attentats,  Ariel Sharon, premier ministre, lâche: « Vous, en Amérique, êtes en guerre contre la terreur. Nous, en Israël, sommes en guerre contre la terreur (référence à la seconde intifada déclenchée fin 2000, N.D.L.R.). C’est la même guerre. » Sur fond de néoconservatisme partagé, les deux pays deviennent « partenaires contre la terreur » et même davantage si l’on écoute W. Bush, en mai 2004, lors de la conférence annuelle de l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee), la principale organisation du lobby pro-Israël (lire plus loin) : « Nous sommes tous deux nés de la lutte et du sacrifice. Nous avons tous deux été fondés par des immigrants fuyant les persécutions religieuses dans d’autres pays. Nous avons tous deux construit des démocraties dynamiques, fondées sur l’État de droit et l’économie de marché. Et nous sommes tous deux des pays fondés sur certaines croyances de base : Dieu veille sur les affaires des hommes et accorde de la valeur à chaque vie. Ces liens ont fait de nous des alliés naturels, et ces liens ne seront jamais rompus ». Il aurait pu pousser l’analogie jusqu’à la création des deux pays reposant sur le vol de la terre.

En 56 ans de « relation spéciale », les Etats-Unis ont versé 158 milliards de dollars d’aide, dont les trois-quarts concernent le secteur militaire, ce qui a permis, selon le Congressional Research Service, une agence fédérale dépendant du Congrès, de « transformer les forces armées israéliennes en l’une des armées les plus sophistiquées au monde sur le plan technologique. » L’aide est comme la relation : inconditionnelle. Quelle que soit l’attitude du gouvernement qui dirige à Tel-Aviv, elle arrive en temps et en heure. Elle n’est pas que financière. Washington mettant tout son poids diplomatique dans la balance. Le veto US s’est abattu à des dizaines de reprises sur des résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies critiquant la politique israélienne. Il y a quelques jours, encore, les Etats-Unis ont voté contre une résolution de l’assemblée générale de l’ONU – adoptée par 145 pays – condamnant la construction de colonies israéliennes illégales en Palestine, y compris à Jérusalem-Est.

Un puissant lobby pro-israélien

Plus que tout autre, l’AIPAC veille à la doxa. Il est le navire-amiral du « lobby pro-Israël », l’un des plus puissants du pays avec ceux des armes à feux et de Big Pharma. Le mot « lobby » ne relève pas de l’injure ou de la suspicion de complot: aux Etats-Unis, il désigne un groupe de pression. Si des Américains juifs (2,5% de la population) participent au « lobby pro-Israël », cela ne fait pas pour autant de ce dernier un « lobby juif », formule aux relents antisémites évidents. Une majorité de citoyens américains de confession juive ne font pas d’Israël une question déterminante dans leur comportement électoral. Les électeurs juifs votent invariablement pour les candidats démocrates à l’élection présidentielle, y compris pour Joe Biden (68%), alors que Donald Trump a certainement été le président le plus aligné sur un gouvernement israélien, au point de déménager l’ambassade US à Jérusalem. De plus, cette « communauté » est marquée depuis une décennie, par l’émergence de nouvelles générations qui font du droit à l’auto-détermination des Palestiniens une priorité et qui ont créé des organisations à cet effet comme J Street ou IfNotNow.

En revanche, il est un « bloc » pour lequel la question israélienne est centrale : les chrétiens évangéliques blancs. S’ils ne représentent plus que 20% de la population américaine, ils forment encore un quart de l’électorat. « C’est une force politique absolument considérable », comme le rappelait récemment Martin Quencez, directeur du German Marshall Fund à Paris sur France Culture. A 80%, ils ont voté pour Donald Trump. « Certains chrétiens évangéliques, en particulier ceux que l’on appelle les sionistes chrétiens, considèrent la création de l’État juif comme l’accomplissement d’une prophétie biblique. La Genèse dit que Dieu a donné à Abraham et à ses descendants la terre d’Israël ; en colonisant la Cisjordanie, les Juifs ne font que reprendre ce que Dieu leur a donné. Certains chrétiens considèrent également la création d’un grand Israël comme un événement clé menant à la « bataille finale » de la fin des temps, décrite dans le livre de l’Apocalypse du Nouveau Testament. Ces deux perspectives impliquent qu’Israël mérite le soutien des États-Unis, non pas parce qu’il s’agit d’une démocratie, d’un opprimé ou d’une société moralement supérieure, mais parce que la volonté de Dieu est de soutenir Israël », expliquent John Mearsheimer et Stephen Walt dans leur ouvrage référence « The Israel Lobby and US Foreign Policy ». Pour résumer, ils soutiennent la droite et l’extrême-droite israéliennes pour des raisons évidentes de proximité politique dont le fondement est religieux, si ce n’est théocratique. Si les années Netanyahou ont marqué une prise de distance critique d’une frange grandissante des Américains juifs, le « bloc évangélique », lui, demeure monolithique.

Biden dans les pas…du passé

Elu sénateur en 1972, Joe Biden a toujours évolué dans ce climat consensuel pro-Israélien. En un demi-siècle de carrière politique, il ne s’est jamais démarqué de la position officielle unilatérale des élites américaines. En arrivant à la Maison-Blanche, le nouvel élu marque pourtant une distance avec Netanyahou : le premier coup de fil tarde à venir et aucune visite n’est programmée. L’accord de gouvernement avec l’extrême-droite et la tentative de réforme judiciaire ajoutent à l’éloignement des deux dirigeants. Après les attaques terroristes du Hamas le 7 octobre, Joe Biden décide malgré tout de confondre le « soutien inconditionnel » à Israël et un blanc-seing à son premier ministre, au point de jeter le trouble au sein du département d’Etat, comme l’a révélé un mémo rendu public par Politico.

Alors que le vieux routier de la politique a senti l’évolution à gauche du centre de gravité de la base démocrate sur les questions sociales et écologiques, il revient, sur la diplomatie proche-orientale, à la grammaire du passé. Si le positionnement de Donald Trump sur Israël (accords d’Abraham, déménagement de l’ambassade à Jérusalem reconnue comme capitale en violation du droit international et du plan de partage onusien) renforce sa popularité auprès de sa base, celui de Joe Biden l’affaiblit auprès de la sienne, au point de sérieusement décrocher dans les plus récents sondages. Contre-productif électoralement, cet appui aveugle l’est également diplomatiquement : elle braque les opinions publiques arabes et rend plus difficile l’objectif d’étendre les accords d’Abraham ; place en porte-à-faux des dirigeants pourtant pro-Américains, comme le président égyptien Al-Sissi ou le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salmane ; renvoie au monde l’image d’une puissance qui se veut morale et démocratique mais prétend soutenir le droit international à Kiev tout en acceptant qu’il soit bafoué à Ramallah. En 2007, John Mearsheimer et Stephen Walt prévenaient déjà, dans une formule qui n’a pas pris une ride: « Au lieu d’être un atout stratégique, Israël est devenu un handicap stratégique pour les États-Unis. Soutenir Israël aussi fermement rend les Américains plus vulnérables – et non moins – et rend plus difficile pour les États-Unis la réalisation d’objectifs importants et urgents en matière de politique étrangère ».

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Véhicules électriques : l’enjeu caché de la grève

Le syndicat UAW veut imposer une transition plus juste vers l’électrique dont le secteur offre moins d’emplois que dans le thermique, des salaires plus bas en l’absence de toute convention collective. (Article publié dans l’Humanité du 23 octobre 2023.)

« Ce que joue le syndicat dans cette grève, c’est de rester central dans l’industrie thermique afin de mieux se positionner dans l’industrie des véhicules électriques. Si on ne marque pas un point maintenant face au Big Three, la partie est perdue d’avance.» Rencontré à Detroit au début de la grève qui est entrée vendredi dans sa septième semaine, ce cadre syndical nous situait ainsi l’enjeu de cette mobilisation historique. La question des usines de véhicules électriques ne figure pas en tant que tel au menu des négociations mais en filigrane tout le monde ne pense qu’à elle. L’UAW revendique de meilleurs salaires, protection sociale et retraites ainsi que la fin du double statut dans les usines des Big Three dont il sait qu’à terme elles ne produiront plus de voitures à moteur thermique. « On améliore certes les conditions de vie des syndiqués mais surtout on prépare le coup d’après», reprend notre interlocuteur.

Avec la loi IRA (Inflation Reduction Act), promulguée en août 2022, l’administration Biden a accéléré une transition que chacun sait inexorable. L’objectif a été fixé: les modèles électriques ou hybrides devront constituer la moitié des ventes en 2030. Pour y parvenir, l’Etat subventionne à la fois la production et l’achat. « L’un des problèmes de la production de véhicules électriques est que les entreprises ferment les usines existantes qui fabriquent des pièces devenues obsolètes, comme les moteurs à combustion interne, qui impliquent de nombreuses opérations d’usinage des métaux et emploient beaucoup d’ouvriers de l’automobile, résume pour l’Humanité Ian Greer, professeur à l’Université Cornell. Les États-Unis ne disposent pas d’allocations de chômage généreuses ni de programmes à grande échelle pour recycler les travailleurs de l’industrie manufacturière touchés par les pertes d’emploi. Dans le même temps, les nouvelles usines qui fabriquent des VE et des composants connexes, comme les batteries, n’offrent pas nécessairement de bons emplois, et il n’est pas certain qu’elles soient même dotées de structures syndicales. »

Le problème est donc double. Quantitatif, d’abord : Ford va même jusqu’à estimer qu’il faut 40% de main d’œuvre en moins pour construire un véhicule électrique. Qualitatif ensuite : un boulot sur une chaîne de VE est moins bien payé, à peine plus qu’un job de barista chez Starbucks ou de magasinier chez Walmart. Si Ford et General Motors ont développé un département de production électrique au sein de leurs usines « syndiquées » à Detroit, il n’en va pas de même pour les prochains projets. Les Big Three développent des joint-ventures avec des acteurs capitalistiques étrangers et la convention collective du secteur automobile ne s’y applique pas.

L’UAW appelle à l’extension du contrat à toutes les entreprises du secteur automobile mais ne dispose d’aucun levier pour en faire une obligation juridique. Le syndicat attend de la Maison Blanche une posture plus combative. « Les travailleurs du secteur des batteries doivent recevoir le même salaire que les travailleurs de l’UAW dans les trois grandes entreprises actuelles », appuie Ro Khanna, député de Californie, proche de Bernie Sanders et l’un des chevilles ouvrières de l’IRA. L’administration Biden se contente d’une déclaration de principe mais n’impose aucun critère. « C’est le gouvernement fédéral qui déverse des milliards, il peut aussi édicter des critères », reprend notre syndicaliste.

« Parmi les syndiqués, il y a beaucoup de doutes sur la transition vers l’électrique, témoigne Chris Viola, ouvrier chez GM. En plus, vous avez souvent des coupures d’électricité à Detroit, en plein hiver récemment, ou en été il y a deux ans en pleine vague de chaleur. Cela renforce le scepticisme. Mais si on est agressifs sur la transition, on le serait aussi sur le réseau électrique, ce qui profiterait à l’ensemble de la communauté. »

Le standard de l’ouvrier syndiqué bien payé est lié à un territoire : le Midwest et principalement le Michigan, berceau de l’industrie américaine. Il a déjà subi un premier déclassement avec la concurrence des Etats du Sud, aux lois antisyndicales, où sont notamment allés s’installer les constructeurs étrangers (Volkswagen, BMW, Toyota, Honda, Hyundai) et les concessions de l’UAW lors de la grande récession à partir de 2008. Sans rectificatif de trajectoire, construire demain un véhicule électrique serait équivalent en termes de salaires et de statuts à servir un café ou mettre une palette en rayons. « Je n’ai rien contre ses emplois, conclue le cadre de l’UAW, mais historiquement, c’est nous qui avons édicté le standard. Et si demain, nous le faisons de nouveau en remportant un contrat historique, cela profitera de fait à tout le monde. »

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Biden sur un piquet de grève : le coup de maître de Shawn Fain

Le président du syndicat de l’automobile a amené le président à se positionner à ses côtés face aux directions des « Big Three », dans le cadre de la renégociation de la convention collective. En revanche, il a déclaré Donald Trump « persona non grata ». (Article publié dans l’Humanité du 28 septembre 2023.)

Sans chichis mais avec caméras : Joe Biden a rendu visite, mardi, à un piquet de grève devant un site de General Motors à Belleville (Michigan). Casquette de l’UAW (United auto workers, le syndicat de l’automobile) vissée sur la tête, il a saisi un mégaphone et s’est adressé aux salariés présents, prenant, pour la première fois position dans le bras-de-fer qui oppose les directions des « Big Three » (Ford, General Motors et Stellantis) à leurs 150.000 salariés. « Vous me l’avez entendu dire à maintes reprises: Wall Street n’a pas construit ce pays. C’est la classe moyenne qui a construit ce pays. Et les syndicats ont construit la classe moyenne. C’est un fait. Continuons sur notre lancée. Vous méritez ce que vous avez gagné, et vous avez gagné bien plus que ce que vous recevez aujourd’hui », a-t-il lancé.

Dans un communiqué, la Maison Blanche évoque, à raison, un moment « historique » : jamais un président en exercice ne s’était déplacé sur un piquet de grève. Cette grande première apparaît comme un coup de maître de… Shawn Fain, le président du syndicat, présent aux côtés de Joe Biden pendant sa visite. Elu en mars dernier à la tête de l’UAW sur une plateforme revendicative, cet ancien électricien a totalement chamboulé la stratégie du syndicat qui compte 400.000 membres : terminées les négociations en secret avec les directions d’entreprise et le rapport de quasi-soumission à l’establishment démocrate. En mai, insatisfaite des garanties apportées par la Maison Blanche dans le cadre de la transition vers les véhicules électriques, la nouvelle direction de l’UAW retire son soutien officiel au candidat Biden. « Notre soutien ne va pas de soi. Il faut le mériter », justifie Shawn Fain. Or, sans l’appui du syndicat, une victoire du président sortant, en novembre 2024, dans l’Etat-clé du Michigan, remporté par Trump en 2016 (avec 11.000 voix d’avance) et Biden en 2020 (avec 150.000 voix de plus), devient plus aléatoire. La renégociation de la convention collective donne l’occasion à Joe Biden de « mériter » ce puissant soutien. Pourtant, dans un premier temps, il appelle à un accord « gagnant-gagnant » et estime même qu’une grève n’aura « pas lieu », provoquant la colère de l’UAW. Le moment décisif survient lorsque Shawn Fain invite vendredi dernier Joe Biden à se rendre sur un piquet de grève. Dos au mur, celui qui se présente comme « le président le plus pro-syndicat » de l’histoire ne peut plus tergiverser.

La visite s’offre dans un timing « parfait » pour Joe Biden puisqu’elle intervient à la veille de celle de Donald Trump dans le même Etat. Mais l’ancien président ne sera pas aux côtés des ouvriers, l’UAW refusant toute initiative commune avec un candidat opposé à ses valeurs et combats. « Chaque fibre de notre syndicat est consacrée à la lutte contre la classe des milliardaires et contre une économie qui enrichit des gens comme Donald Trump aux dépens des travailleurs », a tranché, sur CNN, Shawn Fain.

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L’UAW élargit la grève et enrôle Biden

Une semaine après le déclenchement d’un mouvement historique, le syndicat a lancé de nouveaux débrayages et amené le président en exercice à se rendre mardi sur un piquet de grève. (Article publié dans l’Humanité du 25 septembre 2023.)

La poubelle de Shawn Fain commence à être bien remplie. Vendredi, le président de l’UAW y a jeté la dernière proposition en date de Stellantis qui y a rejoint les précédentes déjà jugées « insultantes », un geste devenu récurrent depuis juillet et l’entame de la dernière ligne droite des négociations. Lors de son point hebdomadaire en direct sur Facebook, le dirigeant syndical a longuement critiqué l’attitude du géant de l’automobile, qui englobe Chrysler, et de son PDG, Carlos Tavares, estimant que certaines de ses réponses aux demandes des salariés constituaient des régressions.

A l’instar de la corbeille à papiers du président de l’UAW, la carte des sites en grève se densifie elle-aussi. Il y avait depuis vendredi 15 septembre, trois petits points : une usine Ford près de Detroit (Michigan), un site Stellantis à Toledo (Ohio) et un autre de GM à Wentzville (Missouri). Vendredi à midi, 38 nouveaux sites dans 20 Etats – une façon de « nationaliser » – le conflit – sont entrés dans cette grève aux modalités totalement inédites : pour la première fois dans l’histoire, les « Big Three » sont simultanément visés mais de manière ciblée et graduelle. Chaque semaine, et en fonction de l’avancement des négociations, le syndicat franchit un cran dans la mobilisation de ses 150.000 membres salariés des trois compagnies engagées dans la renégociation de la convention collective. Fait notable : Ford est épargné par l’extension du mouvement. « Pour être clair, nous n’en avons pas fini avec Ford, a déclaré Shawn Fain. Nous avons de sérieux problèmes à résoudre, mais nous voulons reconnaître que Ford est sérieux dans sa volonté de parvenir à un accord. » L’entreprise qui est considérée par une grande majorité d’Américains comme la grande compagnie nationale a d’ores et déjà accepté plusieurs revendications du syndicat : indexation des salaires sur l’inflation, titularisation de tous les salariés intérimaires, augmentation des bonus liés aux profits, droit (jusqu’ici non reconnu) de faire grève pendant la durée du contrat contre des projets de fermeture d’usines, une grande première dans l’histoire du syndicalisme dans l’automobile. La semaine dernière, Ford a conclu un accord au Canada avec le syndicat Unifor, évitant le déclenchement d’une grève. Le contenu n’a pas été rendu public mais il devrait contenir des hausses substantielles des salaires et des pensions de retraite, que sont appelés à ratifier les adhérents.

Aux Etats-Unis, les nouveaux débrayages ne concernent pas les usines d’assemblage mais les centres de vente de pièces détachées : dix-huit sites General Motors et vingt sites Stellantis, employant respectivement 3475 et 2150 salariés, portant le nombre total des grévistes à 18000, soit 12% des syndiqués concernés. Parlant depuis un piquet de grève dans le Michigan, Shawn Fain a souligné que ces centres « généraient beaucoup de profits, spécialement pour Stellantis ». Auprès du site spécialisé Labornotes, il a également souligné ajouté qu’ils constituaient un « exemple typique de la double échelle des salaires » – cette pratique acceptée par l’UAW après la grande crise de 2009 que la nouvelle direction entend éradiquer – avec le plafonnement pour nombre de salariés de leurs rémunération à 25 dollars de l’heure.

En ciblant avec précision les sites en grève, l’organisation syndicale maximise la portée de l’impact tout en minimisant le coût pour elle (500 dollars sont versés hebdomadairement à chaque salarié depuis un fonds dont le montant est estimé à 825 millions de dollars). « En élargissant la grève aux centres de distribution, qui fournissent des pièces aux concessionnaires pour les réparations, le syndicat s’adresse effectivement aux consommateurs, dont certains pourraient avoir des difficultés à faire réparer leur voiture ou leur camion, voire être dans l’impossibilité de le faire », commente le New York Times. Pour l’UAW, la grève doit autant se mener auprès de l’opinion publique que dans le périmètre des usines, et ce…jusqu’au sommet de l’Etat. C’est ainsi que Shaw Fain a invité Joe Biden à se rendre sur un piquet de grève, plaçant l’hôte de la Maison Blanche au pied du mur : soit être aux côtés des salariés, à l’instar de Bernie Sanders, qui a participé à un meeting de l’UAW à Detroit dès le premier jour de grève, soit continuer de maintenir une sorte d’équidistance entre ceux-ci et les directions d’entreprises. La relation entre Joe Biden et Shawn Fain est marquée, depuis l’élection de ce dernier, du sceau de la tension. Le syndicat a récemment retiré son soutien officiel à, la candidature du président sortant car il dit attendre des « actions pas des paroles » de la part de celui qui se présente comme le « président le plus pro-syndicat de l’Histoire. »

A un an de l’élection présidentielle, le président américain a donc décidé de se rendre donc mardi dans le Michigan – un Etat qu’il a remporté en 2020 mais que Hillary Clinton avait perdu face à Trump en 2016. Selon les termes d’un communiqué de la Maison Blanche, Joe Biden « se joindra à un piquet de grève », un fait sans précédent.

SONDAGE

Une majorité d’Américains avec les grévistes de l’automobile et d’Hollywood

Aux Etats-Unis, les grèves sont de nouveau populaires. C’est la conclusion qu’il faut tirer d’un sondage réalisé par Ipsos pour Reuters. 58% des Américains soutiennent la grève dans l’automobile (contre 32% qui s’y opposent) et 60%, celle des scénaristes d’Hollywood (contre 27%). L’appui au mouvement historique lancé par le syndicat UAW est plus fort chez les démocrates (72%) mais 48% des Républicains (contre 47) s’y retrouvent. La grève est la plus populaire parmi 18-34 ans, les africains-américains et ceux qui gagnent moins que le revenu médian.

Le sondage révèle également un large soutien au mouvement syndical en général, même si le taux de syndicalisation a atteint un niveau historiquement bas aux États-Unis (10,1%) : pour 61 % des personnes interrogées, les syndicats ont amélioré la qualité de vie de tous les Américains. Les deux tiers estiment que les salaires des PDG et des travailleurs devraient augmenter de manière égale, l’un des principaux arguments avancés par l’UAW qui demande une augmentation de 40%.

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Accord ou grève : Motor City retient son souffle

La convention collective du secteur de l’automobile expire ce jeudi à 23h59. Faute d’accord, le syndicat UAW devrait lancer un mouvement de grande ampleur afin de faire aboutir ses revendications (46% d’augmentations des salaires, semaine de 32 heures payées 40). (Article publié dans l’Humanité du 14 septembre 2023.)

Tic tac, tic tac… Un accord de dernière minute ou la grève. Au fur et à mesure que le compte à rebours s’écoulait, la seconde option semblait la plus probable alors que le contrat – l’équivalent d’une convention collective – expire ce jeudi 14 septembre à 23h59. Si le syndicat UAW (United Auto Workers, 400.000 membres au total) et les «  Big Three » (Ford, General Motors et Stellantis) n’ont pas trouvé un terrain d’entente, le secteur automobile connaîtra son premier mouvement de débrayage depuis 2019 (General Motors) et potentiellement la plus grande grève de son histoire, si la direction syndicale décide de lancer l’offensive simultanément contre les trois constructeurs. En tout cas, elle a reçu un puissant mandat de 97% des 150.000 syndiqués du secteur qui ont donné leur aval à ce principe.

« A profits records, contrat record »

La formule de Shawn Fain, le président de l’UAW, fait mouche. La renégociation du contrat se déroule alors que les Big Three ont engrangé 21 milliards de dollars de profits lors du premier semestre (pour un total de 250 milliards durant la décennie écoulée). Le syndicat a donc mis la barre très haut : 46% d’augmentation des salaires sur les quatre années de ce nouveau contrat. « On m’a dit que nos attentes étaient trop importantes. Vous avez sacrément raison, parce que justement nos adhérents ont des attentes très importantes. Nos adhérents en ont clairement ras le bol de vivre mois après mois tandis que l’élite capitaliste et la classe des milliardaires continuent de s’enrichir comme des bandits », a lancé fin août le dirigeant syndical lors d’un meeting à Warren, dans la banlieue de Detroit (Michigan), le berceau de l’automobile US, surnommée « Motor City ».

Ford n’a pour l’instant proposé qu’une augmentation de 9%, General Motors de 10%, Stellantis (fusion de Peugeot, Fiat et Chrysler), dirigé par Carlos Tavares, poussant jusqu’à 14,5%. « Cela ne compense pas l’inflation. Cela ne compense pas les décennies de chute des salaires. Et cela ne reflète pas les bénéfices très importants que nous avons générés pour cette entreprise », a rétorqué Shawn Fain.

Pour l’UAW, la négociation ne se limite pas au montant de la fiche de salaire. Le syndicat revendique également le passage à la semaine de 32 heures (payées 40), l’extension  de la protection sociale et des pensions de retraites, le retour de l’indexation des salaires sur l’inflation (en vigueur de 1948 à 2009) ainsi que la fin du système à deux vitesses, accepté par la direction syndicale en 2008 après la Grande récession : les salariés embauchés après cet accord ne disposeront ni de pensions de retraites ni de protection sociale lorsqu’ils arrêteront de travailler.

UAW : nouvelle direction, nouvelle stratégie

« L’UAW développe un syndicalisme de classe. » Lors d’une récente émission de The Lever, Luis Feliz Leon, journaliste du site spécialisé Labornotes, a souligné, d’une seule phrase, la rupture qu’incarne cette nouvelle stratégie rendue possible par l’effondrement, au début des années 2020, de la tendance « cogestionnaire » dans des affaires de corruption et de détournement de fonds qui ont envoyé en prison  treize dirigeants, dont deux anciens présidents. L’organisation qui fonctionnait « comme un parti unique », selon les termes d’un rapport d’une commission d’enquête interne, est alors obligée de s’ouvrir à la démocratie : les adhérents éliront désormais directement leurs dirigeants.

En mars 2022, le président sortant Ray Curry est battu par un inattendu challenger :  Shawn Fain, qui a commencé sa carrière comme électricien dans une usine Chrysler de Kohomo dans l’Indiana. La renégociation du contrat avec les Big Three représente ses premiers travaux pratiques. Et il chamboule tout. Il annonce clairement les revendications qui seront portées là où, auparavant, les équipes de négociateurs du syndicat rencontraient celles du patronat sans plateforme ni mandat des syndiqués. Ensuite, il fait voter le principe d’une grève et rythme les négociations par des meetings dans différents Etats, transformant les 150.000 syndiqués dans l’automobile en force à part entière dans le bras de fer. Enfin, le syndicat refuse de cibler un des constructeurs – celui jugé comme étant le maillon faible sur le moment – mais s’adresse aux trois, obligeant chacun d’entre eux à se positionner et donc à faire potentiellement face à un mouvement de grève.

Au milieu de l’été, alors que la pression montait du côté de Detroit, Shawn Fain peut constater, que cette méthode plus « agressive » fonctionne. Fin juillet, à quelques jours de la date-butoir avant le déclenchement d’une grève, la direction du syndicat des Teamsters (livreurs et chauffeurs), elle aussi élue face à une ancienne équipe « cogestionnaire », engrange une retentissante victoire : UPS, la plus grande entreprise postale privée consent à signer un contrat « historique » (salaire minimum horaire à 21 dollars contre 13 actuellement, augmentation générale de 7,50 dollars par heure pour tous les salariés, création de 7500 emplois à temps plein).

La nouvelle donne : la transition vers l’électrique

C’est le nouveau paramètre : la montée en puissance des voitures électriques et les problématiques qui en découlent. La loi IRA (Inflation Reduction Act) votée par la majorité démocrate au Congrès prévoit d’importantes aides pour les particuliers qui souhaitent abandonner le thermique. Le « marché » a donc le vent en poupe. Premier enjeu pour l’UAW, souligné par Ian Greer, professeur à l’Université Cornell : « Que les employeurs investissent dans la production de véhicules électriques dans les usines américaines existantes plutôt que dans la délocalisation et la production dans un autre pays. La grève est l’un des moyens de pression. » Le syndicat préférerait même maintenir ses emplois dans les Etats du Midwest. « Le centre de gravité de l’industrie automobile américaine s’est déplacée vers les États du sud des États-Unis où les lois et les gouvernements sont hostiles aux syndicats, décrypte l’universitaire pour l’Humanité. Avant 1990, la production automobile avait lieu principalement autour des Grands Lacs. Il est plus difficile de créer des syndicats sur les lieux de travail dans le Sud, et les allocations de chômage sont moins élevées et plus difficiles d’accès. C’est dans ces États que la plupart des investissements liés aux véhicules électriques sont susceptibles d’être réalisés. »

Second enjeu : l’application aux usines « EV » (Electrical Vehicles) de la même convention collective que les usines produisant des véhicules à moteurs thermiques. L’UAW le revendique sans en faire un point des négociations. General Motors a décidé de créer une joint-venture avec un autre partenaire pour son usine produisant des véhicules électriques. Or, comme le rappelle Luis Feliz de Leon, « les coentreprises sont des entreprises distinctes et elles ne sont donc pas concernées par les négociations des trois grands. »

Secteur privé mais affaire politique

Joe Biden qui aime à être présenté comme le « président le plus pro-syndicat » a appelé les parties à éviter une grève et à trouver un accord, sans se prononcer sur le fond. Ce numéro d’équilibriste n’a pas échappé à Shawn Fain. Interrogé par la chaîne CNBC, il a donné l’impression de s’adresser directement au locataire de la Maison Blanche : « Il est temps pour les responsables politiques de ce pays de choisir leur camp. Ou vous défendez la classe des milliardaires ou vous défendez la classe ouvrière. La classe ouvrière vote et il ne faut pas prendre notre soutien comme acquis… » Bernie Sanders, lui, n’a pas besoin de rappel à l’ordre : il a clairement apporté son soutien aux revendications de l’UAW. Tout comme 75% des Américains, selon un récent sondage réalisé par Gallup.

Dans un pays où la conflictualité sociale renaît de ses cendres (Amazon, Starbucks), malgré le taux de syndicalisation le plus faible (10,1%) depuis la fin de la seconde guerre mondiale, ce 14 septembre sera de toute façon à marquer d’une pierre blanche : accord « historique » pour les salariés ou grève géante. Tic tac, tic tac…

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Les planètes s’alignent pour Joe Biden

Les déboires de Donald Trump et les revers des républicains alliés aux effets économiques de la grande loi sociale et climatique placent le président en exercice en bonne position pour sa réélection en 2024. (Article publié dans l’Humanité du 10 août 2023.)

Les malheurs de Donald Trump font le bonheur de Joe Biden. L’hôte de la Maison Blanche observe les nuages qui s’accumulent dans le ciel des républicains, dégageant ainsi son propre horizon en vue d’une réélection, le 5 novembre 2024. Alors qu’il se trouvait en visite dans le sud-ouest du pays afin de faire le service après-vente de la grande loi sociale et climatique votée en août 2022, il a pu feuilleter avec délectation les dépêches d’agence. Ces dernières relatent notamment que le GOP (Grand Old Party, le surnom du parti républicain) s’est encore pris les pieds dans le tapis électoral. Dans l’Ohio, où Donald Trump l’a pourtant emporté en 2016 et 2020, une proposition des républicains soumise à référendum a mordu la poussière. Il s’agissait de relever le seuil d’adoption d’un amendement constitutionnel de la majorité simple à 50% à une majorité qualifiée à 60%. 57% des électeurs du septième Etat le plus peuplé du pays (11,5 millions d’habitants) ont rejeté cette « réforme » dont le but était évident : rendre plus difficile l’adoption d’un amendement qui inscrirait le droit à l’avortement dans la Constitution de l’Etat, objet d’un référendum en novembre prochain et dont l’issue semble favorable au camp « pro-choice ». Depuis que la cour suprême a, en juin 2021, supprimé la protection constitutionnelle à ce droit, ce dernier mène la bataille, Etat par Etat. En août 2021, le Kansas, un Etat conservateur, répondait « oui », premier revers pour les républicains. En novembre dernier, les électeurs de la Californie, du Michigan et du Vermont ont également érigé cette muraille.

«Aujourd’hui, les électeurs de l’Ohio ont rejeté une tentative des législateurs républicains et des intérêts particuliers», s’est félicité Joe Biden dans un communiqué. Il s’est, en revanche, gardé de tout commentaire à la lecture de l’édition du New York Times et d’un long papier sur un mémo secret enfin rendu public : le document posait les fondations, bien avant le 6 janvier 2021, de la stratégie de Donald Trump de contester la certification des résultats et de tenter de les inverser. Cela complique encore plus la situation de l’ancien président dans le troisième dossier qui lui vaut une mise en examen. Une série en cours pour le milliardaire : selon les informations du quotidien new-yorkais, une quatrième risque de s’y ajouter dès la semaine prochaine. Il s’agit cette fois des intimidations et pressions auxquelles s’est livré Donald Trump en Géorgie, peu après l’élection afin de renverser le résultat qui lui était défavorable, Joe Biden l’ayant remporté avec un peu moins de 12.000 voix d’avance.

L’étau se resserre donc chaque jour sur le grand favori des primaires républicaines qui n’a désormais plus qu’un objectif : repousser le plus possible la tenue des procès afin d’éviter une condamnation avant l’élection présidentielle. Dans l’éventualité où il serait condamné à une peine de prison, Donald Trump pourrait quand même être candidat. Un « scénario » auquel ne veulent pas rêver les stratèges démocrates tellement il semble trop beau pour un président peinant autant à masquer son âge (80 ans) qu’à valoriser son bilan. Pour remédier à cette faiblesse, Joe Biden est parti cette semaine en tournée de promotion, en forme de pré-campagne électorale, de sa grande loi climatique et sociale (Inflation Reduction Act, IRA), un an après son adoption. Même si les 370 milliards de dollars qui seront engagés sur dix ans se trouvent bien en deçà des promesses de campagne du candidat Biden, ils n’en constituent pas moins le plus important investissement du pays en matière de transition énergétique. Les créations d’usines se multiplient sur le sol américain, notamment dans la fabrication de batteries pour voitures électriques ou les panneaux solaires. Joe Biden veut donc capitaliser politiquement sur cette loi qui dénote dans un bilan plutôt atone et ainsi donner des gages verts à la partie la plus jeune de son électorat, la plus sensible à la lutte contre le changement climatique. C’est avec la même boussole électorale qu’il a annoncé, en Arizona, la création d’une zone protégée autour du Grand Canyon, destinée à freiner l’extraction d’uranium. Le territoire portera le nom de Baaj Nwaavjo I’tah Kukveni. Baaj Nwaajo, dans la langue des indiens Havasupai, signifie « la terre des tribus », tandis que I’tah Kukveni, en langage hopi, veut dire: « Dans les pas de nos ancêtres ». De manière pas tout à fait accessoire, le vote des amérindiens est crucial dans cet Etat que Joe Biden a remporté avec 10500 voix d’avance…

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Non-coupable et coupable, la double stratégie de Trump

Si l’ancien président a nié en bloc jeudi face au juge les accusations d’entraves au processus électoral, son avocat a reconnu que le président alors encore en exercice avait bien demandé à Mike Pence de suspendre la procédure électorale pendant dix jours. Pas forcément une gaffe. (Article publié dans l’Humanité du 4 août 2023.)

Non-coupable l’après-midi mais coupable le soir. Convoqué le jeudi 3 août devant un tribunal fédéral à Washington, l’ancien président a nié en bloc les charges portées contre lui (avoir orchestré un complot contre les institutions après sa défaite lors de la présidentielle en 2020). Quelques heures, plus tard sur Fox News et Newsmax, deux chaînes conservatrices, son avocat John Lauro affirmait que son client avait demandé au vice-président, Mike Pence, de suspendre la procédure électorale pendant dix jours, ce qui revient très précisément à confirmer la pertinence de l’accusation… Amateurisme ? Ballon d’essai ?

Ces derniers jours, la ligne de défense du milliardaire a semblé chercher son « angle d’attaque ». A d’abord été évoqué le fameux 1er amendement à la Constitution des Etats-Unis qui garantit la liberté d’expression et protégerait donc Trump… de ses propres mensonges et des pressions exercées contre des fonctionnaires électoraux. Puis est venu l’argument de la « bonne foi », en quelque sorte : Donald Trump croyait vraiment qu’il avait gagné l’élection. Seul hic : dans le volumineux dossier du procureur  Jack Smith, figure une note où Trump reconnaît sa défaite. Sans parler des témoins – parmi lesquels l’ancien ministre de la Justice, William Barr – qui déclarent que le président alors sortant avit bien été sorti. La dernière tentative de l’avocat ressemble à une dernière carte abattue. Sur Twitter, le journaliste William Reymond décrypte : « L’idée est de dire que Trump a simplement interprété la loi électorale. Et que ce n’est pas de sa faute si les textes de loi ne sont pas suffisamment claires ? La défense est risquée car, au-delà de son côté alambiqué, il faudra justifier pourquoi Trump a fait cette interprétation alors que dans les semaines précédentes, 63 différentes décisions de justice ont affirmé qu’il n’y avait pas de fraude électorale. Donc AUCUNE nécessité à suspendre le processus électoral. En jouant cette carte – la seule à sa disposition ? – Trump espère que la décision finale soit prise par la Cour Suprême à majorité conservatrice. Là où il a nommé 3 juges. En réalité, la jurisprudence sur la loi électorale est relativement claire et je ne vois pas la Cour Suprême accéder à la demande de Trump. »

Quant à la stratégie politique, elle n’a pas changé. A peine sorti du tribunal pour aller à l’aéroport Ronald Reagan prendre un avion qui le ramenait en Floride, le favori de la primaire républicaine a crié à la « la persécution d’un opposant politique ». Cette victimisation fonctionne auprès de la base « MAGA (Make America Great Again, le slogan de Trump en 2016) galvanisée et fanatisée : lundi, un sondage réalisé par le New York Times indiquait que Trump recueillerait 54% des suffrages des électeurs républicains qui se mobiliseront pour la primaire, offrant à l’ancien locataire de la Maison Blanche la perspective d’une nomination aisée et celle d’une campagne rythmée par les procès.

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Donald Trump écrase la concurrence 

Ni les insultes lancées à ses opposants ni les affaires judiciaires ne semblent pouvoir empêcher l’ancien président de voler vers l’investiture républicaine. Un sondage du New York Times lui accorde 54 % des suffrages. Une bonne nouvelle pour Joe Biden, qui pourra se targuer d’être le barrage au danger Trump. (Article publié dans l’Humanité du 2 août 2023.)

Ron DeSantis est donc un « fils de pute » et Joe Biden également. Mais l’auteur de ces insultes, Donald Trump, fait toujours la course en tête. Deux mises en examen (affaire Stormy Daniels et détention de documents classés secret-défense) et bientôt trois (tentative de fraude en Géorgie pendant l’élection présidentielle en 2020). Mais Donald Trump caracole au sommet des sondages. Rien ne semble pouvoir arrêter l’ancien président dans la course à l’investiture du parti républicain. Ni les dérapages, ni les affaires judiciaires n’impactent une courbe de sondages qui affichent une santé insolente. Selon une enquête publiée lundi par le New York Times, il est crédite dé 57% des voix contre 17% à son principal challenger, Ron DeSantis, tous les autres candidats (y compris l’ancien vice-président Mike Pence) plafonnant à 3%. C’est le plus large écart enregistré entre le favori et ses concurrents, signe que le GOP (Grand Old Party, le surnom du parti républicain) est très largement trumpisé. Mais pas totalement.

Le quotidien new-yorkais découpe la famille des électeurs potentiels aux primaires républicaines, dont le premier vote aura lieu en février 2024, en trois sous-groupes. Les MAGA (Make America Great Again, le slogan de Donald Trump en 2016 après avoir été celui de Ronald Reagan en 1980) représentent 37%. C’est la base trumpiste, la forteresse, qu’aucun candidat ne pourra attaquer. Elle est vieillissante, blanche, peu diplômée mais avec des revenus moyens ou moyens-supérieurs, convaincus que le pays est en train de perdre son âme et que Trump va corriger tout cela. D’une certaine façon, 37% représente donc le plancher de Donald Trump. « La base MAGA ne le soutient pas en dépit de ses défauts. Elle le soutient car elle ne semble pas penser qu’il a des défauts », note le New York Times. Ainsi la même insulte (« fils de pute ») lancée la semaine dernière au président démocrate en exercice et au gouverneur de Floride reflèterait sa propension à dire ce qu’il pense. Et les mises en examen qui se cumulent constitueraient plutôt la preuve d’un harcèlement judiciaire des démocrates et donc du fait que leur champion se trouve dans le vrai. Le deuxième segment de l’électorat républicain, également 37%, est composé d’électeurs qu’il faut encore persuader. Ils sont conservateurs, n’apprécient pas particulièrement Donald Trump mais ne refusent pas le principe d’un vote en sa faveur. En l’état actuel du rapport des forces, la moitié se prononce d’ailleurs pour lui. Contrairement à l’ultime frange (environ 25%), moins âgée, plus éduquée, plus « modérée » politiquement, qui représentent le bloc « Never Trump » (« Jamais Trump »), et qui sera donc acquise à l’opposant au milliardaire.

La force de Trump réside aussi dans la faiblesse de l’alternative. Le gouverneur de Floride, Ron DeSantis, a tenté de jouer la carte du « trumpisme sans Trump. » Il a même repoussé les frontières du « trumpisme », en développant une véritable croisade anti-woke (thème que Trump aborde certes mais sans en faire une obsession), au point de vouloir apprendre aux jeunes écoliers de son Etat que l’esclavagisme a eu ses « bienfaits ». Cette stratégie l’a finalement renvoyé à deux impasses : pour les plus modérés qui demeurent encore au sein du parti républicain, il est trop trumpiste ; et pour la base MAGA, il n’est pas… Donald Trump. L’argument massue du gouverneur de Floride – « Je suis plus à même de remporter l’élection présidentielle que Trump, battu en 2020 » – se révèle poids plume. Et quand bien même un duel se profilerait, Trump maintiendrait une avance plus que confortable: 62% à 31%… Les flux d’argent indiquent assez clairement que le pari DeSantis est perdu : de très nombreux puissants donateurs conservateurs ont retiré leurs billes financières de sa campagne. Certains, préférant l’original à la copie, se sont tournés vers Trump, d’autres étant toujours à la recherche d’un plan B, un candidat sachant marquer sa différence de personnalité avec Trump mais le plus proche possible du centre de gravité du GOP qui a considérablement glissé vers la droite. Une sorte de trèfle à quatre feuilles. Les probabilités que Donald Trump soit le candidat républicain à l’élection présidentielle du 5 novembre 2024 sont au plus haut. Sans doute une bonne nouvelle pour Joe Biden. Une enquête publiée hier par le même New York Times montre que la proportion d’électeurs démocrates souhaitait que l’hôte de la Maison Blanche se représente est passé de 26% en juillet 2022 à 45%. Comme si les mécanismes de 2020 se remettaient en place : face au danger Trump, Biden devient l’agent du barrage y compris pour des électeurs de gauche insatisfaits de son bilan.

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Chez UPS, les Teamsters revendiquent un accord historique

Quelques jours avant le déclenchement d’une grève, la direction de la grande entreprise postale privée a cédé aux demandes du syndicat, avec des hausses de salaires substantielles et l’embauche de 7500 personnes. (Article publié dans l’Humanité du 27 juillet 2023.)

« Historique ». Le syndicat Teamsters a revendiqué mardi soir avoir conclu le « meilleur projet d’accord » avec la direction d’UPS, la grande entreprise postale privée. Cette annonce intervient quelques jours avant la date-butoir du 31 juillet, qu’avait fixé l’organisation syndicale avant de déclencher un mouvement de grève pour lequel la quasi-totalité des 340.000 syndiqués s’étaient prononcé. Dans un communiqué rendu public sur son site, les Teamsters (1,3 millions de membres) égrènent les principales revendications satisfaites : augmentation du salaire horaire de 2,75 dollars en 2023 et de 7,50 au terme des cinq années du nouveau contrat, qui fera des chauffeurs à temps plein « les mieux payés du pays » ; salaire minimum horaire de 21 dollars (13 actuellement) pour les salariés à temps partiel et augmentation totale de 48% d’ici 2028 ; amélioration des conditions de sécurité et sanitaires dans  les camions ; le jour dédié à Martin Luther King (le 15 janvier) sera férié (une majorité des salariés d’UPS sont africains-américains) et enfin création de 7500 emplois à temps plein tandis que la direction d’UPS s’engage à ce que les 22500 postes ouverts soient pourvus. Les contrats – généralement d’une durée de 5 ans – fonctionnent comme des conventions collectives. Elles font donc l’objet de renégociations régulières et sont soumises au vote des syndiqués, ce qui sera le cas chez les Teamsters, entre le 3 et 22 août.

En 2018, la base avait rejeté à 55% le projet de contrat qui instituait notamment un statut moins favorable pour les nouveaux embauchés, mais le président du syndicat, James Hoffa (fils du légendaire Jimmy Hoffa, syndicaliste proche de la mafia et disparu en 1975) avait quand même apposé sa signature en bas du document, déclenchant la colère des membres. En 2021, une majorité d’entre eux élisait une nouvelle direction qui s’engageait à revenir sur les concessions effectuées. Mission partiellement accomplie. « L’accord met plus d’argent dans les poches de nos membres et établit une gamme complète de nouvelles protections », s’est félicité Fred Zuckerman, le secrétaire général des Teamsters. Fait exceptionnel, le président des Etats-Unis, Joe Biden, a commenté une « annonce (qui) nous rapproche d’un meilleur accord pour les travailleurs. » Pour Bernie Sanders, il s’agit « d’une victoire majeure pour la classe ouvrière américaine. » La négociation productive chez UPS intervient  alors que la grève à Hollywood se poursuit (lire page 2), avec des scénaristes et acteurs, portant certes des revendications différentes mais toujours au coude à coude. Elle précède l’autre moment attendu de l’année syndicale : la renégociation du contrat parmi les trois grands de l’automobile (Ford, General Motors et Stellantis). Le principal syndicat, UAW, dispose d’un nouveau président depuis le début de l’année : Shawn Fain, élu sur une ligne plus combative que le sortant Ray Curry. Dans ce secteur aussi, l’organisation syndicale avait accepté, après le krach de 2008, le principe du « double statut » sur lequel veut revenir l’actuelle direction, soutenue par la base militante.

 

 

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La Cour Suprême, à (ultra) droite toute

La plus haute instance judiciaire du pays a mis fin aux politiques d’affirmative action dans les universités, invalidé le plan de Joe Biden d’annulation de la dette étudiante et autorisé dans la sphère commerciale les discriminations basées sur l’orientation sexuelle. (Article publié dans l’Humanité du 3 juillet 2023.)

Après avoir aboli jeudi 29 juin les politiques d’affirmative action dans les universités, lancées par John Fitzgerald Kennedy en 1961 en plein mouvement des droits civiques, arguant que les « discriminations » basées sur l’origine n’y avaient pas leur place, la cour suprême a estimé vendredi 30 juin que les discriminations basées sur l’orientation sexuelle étaient tout à fait légales dans la sphère commerciale. Dans un tir groupé qui réjouit les conservateurs, la plus haute instance judiciaire du pays a également invalidé l’annulation d’une partie de la monstrueuse dette étudiante, une mesure-phare de Joe Biden.

Fait rarissime, ce dernier a commenté, lors d’une allocution télévisée, ces deux décisions qui confirment le grand virage à droite de l’institution. « Je sais qu’il y a des millions d’Américains qui se sentent déçus, découragés, et même un peu en colère, à cause de l’arrêt pris par la Cour aujourd’hui sur la dette étudiante, et je dois admettre que moi aussi », a-t-il déclaré avant de se dire « très inquiet » du risque accru de discrimination contre les LGBTQ+. « Aux Etats-Unis, personne ne devrait être discriminé en raison de qui il est ou de qui il aime », a-t-il affirmé dans un communiqué.

La Cour suprême a donc encore frappé. Elle a d’abord donné raison à une créatrice de site web qui refuse d’en produire pour les mariages gays. L’Etat du Colorado dans lequel elle vit interdisant depuis 2008 aux commerçants de pratiquer des discriminations liées à l’orientation sexuelle sous peine d’amende pouvant aller jusqu’à 500 dollars, elle a donc fait remonter son cas jusqu’à la cour suprême. Les six juges conservateurs estiment que le premier amendement qui garantit la liberté d’expression « conçoit les Etats-Unis comme une endroit riche et complexe, où les gens sont libres de penser et d’exprimer ce qu’ils veulent, pas ce que le gouvernement leur demande ». « Le Colorado essaie de renier cette promesse », ajoute écrit le magistrat Neil Gorsuch en leur nom. Bref, vous avez le droit d’être anti-gay et de refuser de les servir, c’est votre liberté d’expression. La juge Sonia Sotomayor a dans un avis divergent a stigmatisé cette décision : « Aujourd’hui la Cour a, pour la première fois de son histoire, donné un droit constitutionnel à un commerce ouvert au public de refuser de servir » des clients protégés par des lois anti-discriminations.

La Cour a donc ensuite mis fin à l’une des principales mesures sociales de l’administration Biden : l’effacement totale de la dette étudiante pour 20 millions d’emprunteurs et partielle pour 23 autres millions, pour un coût total de 430 milliards de dollars. « La question ici n’est pas: « est-ce que quelque chose doit être fait ? », mais « qui a l’autorité pour le faire ? », s’est justifié le président de la Cour, John Roberts. Or, ajoute-t-il, « parmi les plus grands pouvoirs du Congrès, il y a le contrôle du portefeuille ». Pour les trois juges progressistes, la Cour « outrepasse son rôle limité dans la conduite de la Nations, en « se substituant au Congrès et à l’Exécutif pour prendre une décision de politique intérieure ». Joe Biden a annoncé dès vendredi « un nouveau plan » pour alléger la dette étudiante « aussi rapidement que possible ».

Après cette nouvelle batterie de décisions réactionnaires, le débat sur le rôle et surtout la composition de la Cour Suprême, qui n’a jamais été aussi peu populaire, sera, à n’en pas douter, relancé. Certains démocrates militent pour une réforme avec notamment l’augmentation du nombre de juges, ce qui permettrait à un président démocrate de nommer de nouveaux juges progressistes. Bernie Sanders, pour sa part, y est opposé, arguant que l’arme peut se révéler à double tranchant et profiter potentiellement aux républicains. Dans les années 30, Franklin Delano Roosevelt avait déjà brandi cette « menace » face à une Cour qui invalidait nombre de mesures du New Deal. Cela avait suffi pour qu’elle mette fin à cette obstruction systématique.

En attendant, la formule d’Alexis de Tocqueville n’a jamais paru aussi juste lorsqu’il évoquait dans « De la démocratie en Amérique » ses « attributions sont presque entièrement politiques quoique sa constitution soit entièrement judiciaire». Dans un pays de « common law », la jurisprudence fait la loi. C’est le cas depuis deux siècles. S’y ajoute désormais une forme de « déni démocratique » : cinq des neuf juges composant l’actuelle cour ont été nommés par des présidents minoritaires en voix.

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