La victoire ou le chaos : l’unique scénario de Trump

Le milliardaire xénophobe a préparé les esprits de son camp à contester, comme en 2020, les résultats de l’élection présidentielle si ceux-ci ne lui étaient pas favorables. Une stratégie qui pourrait mettre le feu aux poudres. (Article publié dans l’Humanité du 5 novembre 2024.)

La nuit vient de tomber sur la côte est des États-Unis. Les bureaux de vote ont fermé en Pennsylvanie, le plus prisé des swing states (États pivots) avec ses 19 grands électeurs. Les premières totalisations donnent Donald Trump largement en tête. Rien de plus normal : l’État compte d’abord les bulletins déposés le jour même en personne, pratique privilégiée par les républicains.
Seront ensuite ajoutés les bulletins envoyés par correspondance, une méthode traditionnellement plus prisée des démocrates. Mais Donald Trump proclame déjà sa victoire, tentant de mettre le pays face à une alternative : ou il a gagné l’élection ou elle lui a été volée.
Un goût de déjà-vu ? C’est exactement ainsi que s’était déroulée la soirée du 3 novembre 2020, prologue d’un cycle qui avait abouti à l’assaut du Capitole, le 6 janvier 2021. Et c’est très probablement ainsi que va se dérouler cette soirée du mardi 5 novembre 2024. Stephen Bannon, l’ancien conseiller spécial de Donald Trump, à peine sorti de prison pour entrave aux prérogatives d’enquête du Congrès sur le 6 janvier 2021, a déjà fait sa recommandation : si, quelques heures après la fermeture des bureaux, le niveau de vote républicain est le même qu’en 2020, l’ancien président doit déclarer sa victoire. Avec un cynisme consommé, cet idéologue d’extrême droite a ajouté : « Cela ne voudra pas dire qu’il est le vainqueur, il va juste dire qu’il est le vainqueur. »
Une contestation qui débutera sur X
La rhétorique de Donald Trump n’a pas changé, mais la machine qu’il mettra au service de cette fausse alternative a été perfectionnée. La fallacieuse proclamation sera d’abord relayée sur le plus vaste réseau social au monde par l’homme qui y compte le plus d’abonnés : Elon Musk. Le milliardaire n’a pas investi autant de son argent (plus de 100 millions de dollars) et de son prestige (il annonce une « victoire écrasante » depuis des semaines) pour reconnaître une défaite, au cas où celle-ci se trouverait au rendez-vous. C’est sans nul doute sur X que Donald Trump revendiquera sa victoire et que Musk doublera la mise. Des « posts » qui pourraient mettre le feu aux poudres.
Dans les swing states, les autorités ont déployé des mesures de sécurité inédites afin de protéger les commissions électorales locales. Les centres de dépouillement seront isolés du monde extérieur et protégés par des forces de police. Dans le comté de Maricopa, qui englobe Phoenix, en Arizona, des snipers seront disposés sur les toits des bâtiments. Le ministre de la Justice a envoyé des observateurs électoraux dans 86 districts de 27 États, soit, selon le Washington Post, « le plus grand nombre depuis deux décennies, dans un contexte de crainte croissante de pressions partisanes abusives et de suppression d’électeurs des listes électorales ».
Donald Trump compte évidemment sur la frange la plus fanatisée de sa base Maga (Make America Great Again) pour aller réclamer physiquement l’objet supposément volé. N’a-t-il pas déclaré que le 6 janvier 2021 avait été un « jour d’amour » ? Le mensonge du vol de l’élection de 2020 s’est métabolisé dans le corps social républicain, comme le constatait récemment, auprès du New York Times, Joanna Lydgate, directrice générale du States United Democracy Center, un groupe à but non lucratif qui travaille avec les autorités des États pour renforcer la confiance dans leurs élections. « Cela fait quatre ans que l’on répand des mensonges sur les élections, que l’on recrute des volontaires pour contester le système et que l’on intente des actions en justice. Ce que nous voyons aujourd’hui, c’est la concrétisation de tout cela », décrivait-elle.
Des failles dans la stratégie républicaine
La bataille se jouera également devant les tribunaux. Tirant les leçons de la débâcle de 2020 (60 plaintes déposées, aucune acceptée), l’équipe de campagne de Donald Trump a formé des équipes de volontaires, tandis que des centaines d’avocats sont d’ores et déjà prêts à lancer l’assaut dans les prétoires. Selon le Wall Street Journal, une cinquantaine d’organisations ont levé près de 140 millions de dollars (129 millions d’euros) pour nourrir cette guérilla judiciaire.
En dernier recours, ils comptent sur la Cour suprême, où siège une majorité conservatrice : six juges sur neuf, dont trois nommés par l’ancien président. En 2000, c’est cette même instance judiciaire qui, en ordonnant l’arrêt du recomptage des voix en Floride, avait de fait ouvert la voie de la Maison-Blanche à George W. Bush malgré le très faible écart (537 voix) avec son adversaire démocrate, le vice-président sortant Al Gore.
Si tout a été préparé comme jamais dans une élection américaine pour en contester le résultat, ce projet contient quelques failles. D’abord, Donald Trump n’est plus à la Maison-Blanche et ne peut pas actionner certains leviers comme la mobilisation de la garde nationale (force militaire de réserve). Joe Biden le peut, en revanche. Ensuite, les autorités fédérales et locales ne seront pas prises au dépourvu. Il n’est pas impossible également que des rouages de la galaxie Trump rechignent à dépasser les lignes officielles : on pense ici à Fox News qui a dû débourser 787 millions de dollars pour ses fausses allégations sur les machines à voter Dominion. Enfin et surtout : le vote des citoyens eux-mêmes.
Pennsylvanie, Michigan, Wisconsin : un vote clé
L’acte 2 du plan de Trump dépendra en effet de la réalité qui émergera petit à petit des urnes. Si la situation de quasi-égalité dans les sept swing states indiquée par les derniers sondages doit se confirmer, cela jouera à plein dans la main du milliardaire xénophobe dont le présupposé est sa victoire et son arme, le poison du doute. Les règles différentes d’un État à l’autre renforçant la confusion, on n’y verra pas forcément plus clair à l’aube de mercredi qu’au crépuscule de mardi.
Pour autant, les flux qui se dessineront, au-delà des stratégies de revendication, donneront corps à une tendance. Le scénario de 2020 peut se rejouer jusqu’au bout, avec un Donald Trump perdant finalement la Maison-Blanche pour quelques dizaines de milliers de voix (43 000, exactement).
Il est peu probable que Kamala Harris retrouve la marge nationale de 7 millions de voix de Joe Biden mais une victoire au collège électoral dans un mouchoir de poche est de l’ordre du possible. La vice-présidente en exercice a besoin de consolider les trois États du Midwest (Pennsylvanie, Michigan et Wisconsin) pour sécuriser sa victoire. En 2020, Joe Biden y devançait Donald Trump de 260 000 voix, tandis qu’en 2016, ce dernier avait 80 000 voix d’avance sur Hillary Clinton.
Un pays au bord du précipice
Ce dernier scénario est donc lui aussi possible. Le « mur bleu » – ces États qui ont voté démocrate sans discontinuer de 1988 à 2016 – reconstitué en 2020 s’effrite à nouveau, faisant s’écrouler les espoirs de Kamala Harris, que ne consolera pas une possible victoire au « vote populaire. » Si les sondages ont sous-estimé le niveau de vote pour Donald Trump comme ils l’avaient fait en 2016 et 2020, c’est même l’hypothèse la plus probable : un nouveau mandat pour le candidat républicain lui donnerait les mains quasiment libres pour mettre en œuvre un projet d’une tout autre nature.
Mais… s’il est un invariant des campagnes électorales américaines, c’est bien la propension des instituts de sondage à se tromper. Qui se souvient des premiers jours de novembre 2012 ? Mitt Romney était annoncé sur les talons du président sortant, Barack Obama. Dans les cercles républicains, on commençait même à constituer les équipes de la future administration. Verdict le 6 novembre : 5 millions de voix et 4 % d’avance pour le premier président noir de l’histoire du pays.
Lors des élections de mi-mandat en 2022, la « vague rouge » annoncée en sanction des deux premières années de mandat de Joe Biden s’est terminée en victoire en demi-teinte pour les républicains, qui ont repris la Chambre des représentants pour une poignée de sièges mais échoué à faire basculer le Sénat.
Mais, même si les suffrages des Américains invalident les craintes suscitées par les derniers sondages en donnant une majorité à Kamala Harris, Donald Trump a décidé de mettre le pays au bord du précipice en n’envisageant qu’une seule alternative : la victoire ou le chaos.

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Chris Townsend, l’homme qui défie Starbucks

Ce vieux routier du syndicalisme américain est à l’origine du « Projet Germinal » : formation et infiltration de jeunes militants dans des cafés de la multinationale et, à la fin, création historique d’un syndicat. (Article publié dans l’Humanité du 5 novembre 2024.)

Alexandria (Virginie), envoyé spécial.
Chemise à carreaux, bretelles, décorations d’Halloween, trois voitures alignées devant le garage, deux chats qui traînent. L’homme qui nous accueille sur le pas de sa maison ressemble à un aimable sexagénaire profitant de sa retraite. Dans ce quartier plutôt recherché d’Alexandria, banlieue cotée voisine de la capitale Washington, et habité principalement par des militaires à la retraite ou des hauts fonctionnaires de l’appareil d’État américain, Chris Townsend n’est pourtant pas un voisin comme les autres.
En attestent une étoile rouge épinglée au revers de sa veste en cuir et une bague avec le marteau et la faucille, signes extérieurs et subtils de son communisme, tendance marxiste-léniniste. Il est avant tout un éternel syndicaliste – un engagement presque passionnel que deux infarctus et une vision nulle de l’œil droit n’ont pas entamé. Mieux : il est récemment devenu l’un de ceux qui ont fait trembler Starbucks, l’empire des cafés.
Projet Germinal
Repartons des deux problèmes cardiaques. Coup sur coup : juillet et septembre 2017. À 56 ans seulement. « Je n’en pouvais plus et je n’allais pas faire de vieux os si ça continuait. » Officiellement retraité du syndicat indépendant, United Electrical, Radio and Machine Workers of America (UE), où il avait occupé pendant dix ans le très stratégique poste de directeur politique à Washington, Chris avait repiqué à l’action en s’investissant dans l’Amalgamated Transit Union (ATU), un syndicat représentant les salariés des transports publics où il avait commencé sa « carrière » d’organisateur en 1979 à Tampa (Floride). Jusqu’à l’épuisement. Presque le trépas.
Il décide alors de partager la charge de travail et de convainc Larry Hanley, le président de l’ATU, d’embaucher Richard Bensinger, autre vieux routier de l’organizing1. En quelques mois et avec deux-trois idées un peu folles qu’il autovalide, le duo lance le « projet Germinal ». Soit, créer une école de formation (Inside Organizer School, IOS), y faire venir des jeunes qui veulent en découdre avec le capitalisme et les aider à s’infiltrer chez Starbucks, multinationale dont la direction refuse toute présence syndicale.
Chris y laissera quelques billets de sa poche mais y gagnera un peu de jouvence. Et en plus, ça marche : une douzaine d’infiltrés (aux États-Unis, on les appelle les « salt ») dans plusieurs magasins Starbucks à Buffalo dans le nord de l’État de New York parviennent à créer, via un vote majoritaire des salariés, une section syndicale. Puis deux, trois. Et aujourd’hui, plus de 400 dans l’ensemble du pays. L’IOS poursuit ses sessions, et Chris continue d’y apporter sa bible – disons son livre de chevet – American Trade Unionism, écrit par William Z. Foster, syndicaliste et communiste2 comme lui.
Un grand bavard
Syndicaliste, Chris l’est devenu presque par hasard. Après le lycée, il trace sa route en Floride, où l’économie de services se développe et où l’accueille un oncle surnommé Tequila. Un ami de ce dernier – un détective – lui trouve un job au service de nettoyage de la ville de Tampa. Premier contact avec un syndicat.
Rien ne prédestinait vraiment ce fils d’une famille de républicains à l’ancienne à devenir membre, à 18 ans, du Parti communiste. « Quand j’étais au lycée, j’ai commencé à lire des trucs de gauche, à la bibliothèque municipale : Marx, Lénine et Michael Harrington. Foster aussi. Je deviens clairement engagé à gauche, mais aucun groupe de gauche ne veut de moi. Le PC, oui. » En 1991, c’est Chris qui ne veut plus du PC, même si son engagement communiste demeure.
Avec cette double casquette, rarissime au pays du capitalisme, il n’attend rien de l’élection présidentielle du 5 novembre, voyant les deux partis comme les deux bras armés de l’Amérique « corporate » (du capital), contre laquelle il ferraillera jusqu’à son dernier souffle et… sa dernière parole.
Chris est un grand bavard devant l’Éternel. Tous ceux qui l’ont croisé disposent d’une anecdote à ce sujet. Celle de Scott Slawson, président du local syndical d’UE de l’usine de locomotives Wabtec à Érié (Pennsylvanie), est l’une des plus savoureuses : « Je le rencontre pour la première fois. Il parle et parle encore. Au bout de 45 minutes, je lui dis : ”Chris, désolé, je dois aller aux toilettes.“ Il me répond : ”OK, pas de problème.” Il me suit et continue à me parler. » S’arrêter, ce serait mourir un peu.

  1. Le mot renvoie principalement à des campagnes de recrutement de nouveaux syndiqués grâce à des actions de terrain impliquant des salariés eux-mêmes plutôt que des permanents syndicaux. ↩︎
  2. Secrétaire général du PCUSA de 1929 à 1939 et candidat à l’élection présidentielle en 1924, 1928 et 1932. ↩︎

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Jill Stein, une épine verte dans le pied de Kamala Harris ?

La candidate écologiste, accusée par les démocrates de faire le jeu de Donald Trump dans les « swing states », a maintenu sa candidature contre vents et marées. (Article publié dans l’Humanité du 4 novembre 2024.)

Elle s’est même fâchée avec ses fils, qui, cette année, ne la suivent pas et l’ont fait savoir publiquement. Mais à 74 ans, Jill Stein poursuit son chemin et représente le Green Party dans l’immense majorité des États, y compris dans tous les « swing states » (sauf le Nevada) où se jouera l’élection présidentielle.
Et c’est à cause du précédent de 2016 que se déchirent sa famille, une partie du cercle de ses amis ainsi qu’une frange de la gauche américaine. Sur les grands panneaux installés au bord des routes, les démocrates se sont payé des publicités la visant directement : « Jill Stein a aidé Trump une fois. Ne la laissez pas recommencer. »
Accusée d’avoir aidé Trump en 2016
Il y a huit ans, lors de la stupéfiante victoire du milliardaire, les candidats représentant les troisièmes partis avaient cumulé 5 % des voix, le plus important total depuis les années 1990. Surtout, dans les trois États du Midwest qui basculaient du côté de Donald Trump et coûtaient la présidence à l’archi-favorite Hillary Clinton, Jill Stein recueillait plus de voix que le différentiel entre les deux candidats des grands partis.
L’establishment démocrate a tôt fait de rendre la candidature écologiste responsable du désastre électoral, comme il l’avait fait en 2000 avec Ralph Nader, lui aussi porte-drapeau des écologistes, après la victoire à 527 voix en Floride de George W. Bush sur Al Gore. « Rien ne prouve que mes électeurs auraient voté Clinton », rétorque en substance la candidate. Pas faux. Rien ne prouve l’inverse non plus.
Les démocrates menacés ?
Son maintien dans la course a déclenché les foudres de l’équipe de campagne de Kamala Harris. Des segments clés de l’électorat traditionnel démocrate pourraient être attirés par l’offre politique de la candidate écologiste : des électeurs pro-Sanders qui se sentent méprisés par l’establishment démocrate ; des étudiants et des électeurs arabes et/ou musulmans, notamment dans le Michigan, furieux du soutien inconditionnel de l’administration Biden au gouvernement israélien… Donald Trump met de l’huile sur le feu à gauche. « Je l’aime beaucoup. Vous savez pourquoi ? Ce qu’elle prend vient à 100 % de chez eux », déclare-t-il lors d’un meeting, en juin.
Certains démocrates l’accusent même d’être au service des républicains et ressortent l’épisode du dîner organisé par Vladimir Poutine auquel elle a assisté, en 2015, aux côtés de Michael Flynn, qui deviendra le conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump. Cette médecin de formation née dans une famille juive agnostique, joueuse de folk à ses heures, rend sa part de venin et compare les électeurs démocrates à une épouse coincée dans une relation toxique « trouvant constamment des excuses pour son partenaire abusif ».
n peu moins culpabilisante, elle déclare au New York Times : « Oubliez le moindre des deux maux. Battez-vous pour le plus grand bien. » Dans son programme : salaire minimum à 25 dollars de l’heure, abolition des dettes étudiantes et médicales… Et, dans une provocation à l’égard du Parti démocrate, qu’elle a quitté il y a deux décennies pour rejoindre le Green Party, elle assure ne pas « exclure » de rentrer à la Maison-Blanche en janvier prochain.

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Trois idées fausses sur les élections américaines

Avec les sondages qui donnent désormais Kamala Harris et Donald Trump au coude-à-coude, l’élection présidentielle du 5 novembre va se jouer à quelques voix près, notamment dans les États-clés. Mais va-t-elle pour autant se jouer au centre, comme le rabâche le fameux mantra ? Notre décryptage de trois clichés qui peuvent fausser notre vision du scrutin. (Article publié dans l’Humanité magazine du 31 octobre 2024).

Donald Trump a conquis les classes populaires
C’est sans doute l’assertion la plus acceptée et… la plus éculée. Il faut démonter l’intox couche par couche. D’abord, la première : elle tient à l’appartenance raciale, dont on sait l’importance qu’elle revêt dans un pays qui a créé une république tout en maintenant l’esclavage. Les classes populaires des « minorités » sont toujours – lorsqu’elles votent – fidèles au Parti démocrate. Il s’agit donc davantage des classes populaires blanches. Ce mouvement n’est pas forcément récent. C’est la deuxième couche : historique. Dès le début des années 1970, le Parti républicain tente de séduire la « classe ouvrière », notamment d’origine italienne et irlandaise. Les élections de 1980 et 1984 voient apparaître une nouvelle catégorie électorale : les démocrates reaganiens, soit des électeurs traditionnels du parti de l’âne séduits par la rhétorique (anticommunisme, anti-État providence) de Ronald Reagan. Enfin, dernier élément : géographique. Ce ralliement d’une partie des classes populaires aux républicains a varié dans son intensité selon les zones. Il a été massif au Sud, mais beaucoup plus modéré dans le Midwest, où survit une tradition syndicale.
Il ne faut cependant pas nier que Donald Trump a clairement convaincu des centaines de milliers d’électeurs plutôt éloignés du processus électoral dont le point commun est de ne pas avoir fait d’études supérieures. Ce sont les fameux « Blancs sans diplômes ». Là encore, il faut se méfier de la catégorie prise sans recul. La notion de l’âge est ici essentielle : ils ont ultra-majoritairement plus de 55 ans et sont donc entrés sur le marché du travail à une époque où une infime minorité d’Américains allaient à l’université. Ne disposer d’aucun diplôme ne vous fait pas appartenir automatiquement aux catégories populaires. Cela dépend du niveau de revenus. De nombreuses études ont dessiné le profil de l’électeur trumpiste type : pas de diplôme, revenus moyens supérieurs, pas de difficultés financières personnelles mais sentiment de déclassement du pays.

Le trumpisme est une rupture dans l’histoire du Parti républicain
Donald Trump n’est, d’évidence, pas un candidat républicain comme le furent Reagan ou Bush père et fils. Pour autant, il ne constitue pas un « corps étranger » à ce qu’est le GOP (Grand Old party, son surnom). Il s’inscrit dans la tradition de l’exploitation du ressentiment racial que le parti a inaugurée à la fin des années 1960, en décidant d’exploiter les peurs des Blancs face aux droits civiques et électoraux gagnés par les Africains-Américains. Cette « stratégie sudiste » a parfaitement fonctionné dans l’ancien Sud esclavagiste et ségrégationniste où, en deux générations, les électeurs blancs démocrates mais conservateurs et racistes sont passés avec armes et Bible dans le camp du parti créé par Abraham Lincoln.
Donald Trump incarne une nouvelle phase de cette stratégie en faisant de l’immigrant latino la figure centrale de ce ressentiment racial. Le nativisme a une histoire longue aux États-Unis, remontant au milieu du XIXe siècle, avec la réaction violente des « Anglos » face à l’arrivée massive d’Irlandais (voir le film de Martin Scorsese « Gangs of New York »). Chaque pic d’immigration a produit sa réaction nativiste. Les États-Unis se trouvent actuellement dans l’un de ces pics : 14 % de la population est étrangère, le même niveau que dans les années 1910-20. Sans parler des citoyens américains dont les parents ou grands-parents sont des immigrés, majoritairement latinos mais également asiatiques ou qui ont été naturalisés (10 % de l’électorat). Là encore, Donald Trump entend profiter des peurs suscitées par un mouvement pourtant irréversible.

L’élection se gagnera au centre
Autre mantra qui fut en son temps fondé, lorsqu’un certain consensus régnait entre les deux électorats. Mais, dans un pays où la polarisation est l’élément central de la vie politique et même de la société, le « centre » ressemble à un nouveau marais où se noient les illusions présidentielles. Demandez à Hillary Clinton, qui a mené une campagne au centre, sans contenu programmatique fort, cherchant à séduire les électeurs républicains « modérés » plutôt que de « sécuriser » les bastions de la Rust Belt. On retrouve certains de ces ingrédients dans la campagne de Kamala Harris, qui s’affiche avec des figures républicaines anti-Trump, comme Liz Cheney, et présente un programme économique avalisé par… Goldman Sachs. Mais elle prend soin de mener campagne aux bons endroits, donc en Pennsylvanie, au Michigan et au Wisconsin, qui lui ouvriront les portes de la Maison-Blanche si elle les remporte tous les trois.
Dans ce contexte de polarisation, la mobilisation de ses électeurs traditionnels constitue la martingale. Donald Trump fait cela très bien avec le plafond lié à l’étiage républicain depuis 2008, soit autour de 46-47 %. Les démocrates le réalisent de manière plus aléatoire, oscillant entre 48 % des suffrages exprimés (Hillary Clinton) et 51 % (Obama en 2012 et Biden en 2020).
Interrogé par le “New York Times” sur les électeurs qui restent à persuader, Patrick Murray, directeur de l’institut de sondage de l’université de Monmouth, répond par une boutade : « Vous voulez que je les nomme individuellement ? Parce que je pourrais probablement le faire à ce stade. » Il n’en demeura pas moins que les « swing voters » existent et que, dans le cadre du mode de scrutin particulier du collège électoral et d’une élection serrée, ils pourraient aussi faire la décision.
Les « indépendants » constituent un autre leurre. Vous en entendrez souvent parler dans ces derniers jours de campagne. Or, un indépendant n’est pas un centriste. Bernie Sanders se définit comme indépendant ainsi qu’une immense majorité des électeurs qui l’ont suivi durant les primaires de 2016 et 2020. Ils n’en ont pas moins des valeurs progressistes. « Indépendant » est une catégorie que revendiquent, comme une forme de distance avec le bipartisme, les nouvelles générations, qui se trouvent malgré tout plus enclines à voter démocrate.

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    Collège électoral, swing states: mode d’emploi

    Le mode de scrutin – conçu par les Pères fondateurs comme un filtre antidémocratique – transforme une poignée d’Etats et donc une infime minorité d’électeurs en décisionnaires finaux. (Article publié dans l’Humanité du 4 novembre 2024.)

    Il est temps de ressortir ses calculettes, les cartes électorales interactives, son manuel de droit constitutionnel et éventuellement son thermos de café : c’est l’heure de l’élection présidentielle américaine avec ses singularités à la limite du compréhensible, ses détails dans lesquels se nichent les diables et un suspense qui, potentiellement, s’éternise.
    Pourquoi le système du collège électoral ?
    Les citoyens des États-Unis n’élisent pas directement leur président. Ils le souhaiteraient à une très large majorité, mais les républicains ne veulent pas déroger à une tradition qui leur profite : elle leur a permis de remporter en 2000 et 2016 la Maison-Blanche sans être majoritaires en voix.
    Le collège électoral est l’un des « filtres » mis en place par les Pères fondateurs pour contrôler la souveraineté populaire, dont ils se méfiaient (presque) comme de la peste. Thomas Jefferson ne déclarait-il pas : « Une démocratie n’est rien de plus que la loi de la foule, suivant laquelle 51 % des gens peuvent confisquer les droits des 49 autres. »
    Le principe du « winner takes all » ajoute à l’injustice : le vainqueur dans chaque État – même avec une voix d’avance – remporte l’ensemble des grands électeurs mis en jeu. Le Nebraska et le Maine font exception : certains de leurs grands électeurs sont alloués par le vote dans chacune de leurs circonscriptions électorales.
    Ce système conduit à faire d’une poignée d’États les « faiseurs » de président(e) : ce sont les fameux « swing states » (États pivots). Cette année, ils sont au nombre de sept, accueillant 18 % des électeurs inscrits, laissant 82 % des 244 millions d’électeurs voter sans aucun impact sur le résultat final.
    Swing states : les sept juges de paix
    On peut les classer en trois catégories. La plus importante est constituée des trois États de la Rust Belt (« ceinture de la rouille ») : la Pennsylvanie (19 grands électeurs), le Michigan (15) et le Wisconsin (10). Ils faisaient partie de ce que le politiste Ronald Brownstein avait appelé le « mur bleu », ces États ayant voté sans discontinuer pour un candidat démocrate depuis 1988.
    En 2016, ils ont basculé pour 80 000 voix chez Donald Trump, ensevelissant Hillary Clinton sous les décombres de ce pan écroulé. En 2020, Joe Biden les a repris, avec un solde favorable total de 260 000 voix. Si Kamala Harris les remporte, elle atteindra le chiffre magique de 270, la majorité au collège électoral. C’est d’ailleurs dans la région des Grands Lacs que sa campagne a dépensé le plus d’argent et de temps.
    Les profils de ces trois États se ressemblent : la proportion de Blancs, de sans-diplômes et de personnes de plus de 55 ans y est plus élevée que dans l’ensemble du pays et ils ont été frappés de plein fouet par la désindustrialisation. En 2016, le discours de Donald Trump rendant responsables de cette situation les accords de libre-échange a trouvé un écho dans une frange du salariat blanc. Kamala Harris a fait le pari de miser sur un « segment » ascendant : les diplômés du supérieur, notamment les femmes, qui habitent la plupart du temps les banlieues.
    Deuxième catégorie : le « nouveau » Sud, avec les États de Géorgie et de Caroline du Nord (16 grands électeurs chacun). Ils ont connu, ces dernières décennies, un décollage économique avec comme corollaire un boom démographique qui a eu à son tour un impact électoral.
    Les Africains-Américains et les Latinos – qui votent traditionnellement démocrate – sont surreprésentés parmi les nouveaux arrivants. En Géorgie, un habitant sur trois est noir et un sur dix, latino. En Caroline du Nord, les proportions sont un peu moindres : 20 % d’Africains-Américains, 10 % de Latinos.
    La « bascule » de la Géorgie en 2020 chez les démocrates pour une poignée de voix (11 000) doit à ces modifications démographiques et surtout au travail de mobilisation effectué par Stacey Abrams, candidate démocrate pour le poste de gouverneure.
    Enfin, à l’Ouest, en Arizona et dans le Nevada, il est aussi question de migrations et de leur effet politique. Elles sont internes et internationales. L’Arizona (11 grands électeurs), ancien bastion républicain, est devenu « pivot ». Aujourd’hui, 30 % des habitants sont latinos, ultra-majoritairement originaires du Mexique.
    Là aussi, un travail de politisation a permis d’augmenter la participation électorale de ces nouveaux Américains et de faire pencher l’État en faveur de Joe Biden, à 11 000 voix près. Mais les flux de retraités républicains venant d’autres États (Californie, Midwest) se sont intensifiés ces dernières années.
    Même phénomène dans le Nevada (6 grands électeurs) voisin avec l’arrivée de Blancs conservateurs qui rend l’État de plus en plus « swing » alors qu’il était solidement arrimé au Parti démocrate. Les « minorités » sont ici une majorité : 30 % de Latinos, 10 % d’Asiatiques-Américains (notamment les salariées philippines des hôtels et casinos de Las Vegas), 10 % d’Africains-Américains. Dans les deux États, la crise du logement et l’inflation se combinent pour éroder une base démocrate qui s’annonçait pourtant durablement majoritaire.
    Et après le vote…
    À chaque État, ses règles. Les résultats devraient être connus rapidement dans le Michigan mais toute l’attention sera focalisée sur la Pennsylvanie, le plus important des swing states. On y comptera d’abord les bulletins déposés le jour même, pratique privilégiée par les républicains, et ensuite les votes par correspondance, que prisent les électeurs démocrates. Mardi soir, les totalisations vont donc afficher une avance de Donald Trump, avant que le niveau de Kamala Harris ne remonte. Jusqu’où ?
    Le nombre de grands électeurs étant pair (538), une égalité est possible. La décision échoirait alors à la Chambre des représentants. Ce ne sera pas la majorité des députés qui prévaudra mais la majorité des États. Comme pour le collège électoral, un parti minoritaire en sièges peut devenir majoritaire, ultime aspect d’une élection démocratique qui ne respecte pas quelques principes fondamentaux de la démocratie : le suffrage universel et l’égale représentativité.

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    Récit de la campagne la plus folle

    Tentative d’assassinat de Donald Trump, retrait de Joe Biden, émergence de Kamala Harris : le scénario fou se poursuit dans les urnes mardi et sans doute dans les jours qui vont suivre. (Article publié dans l’Humanité magazine du 31 octobre 2024.)

    Depuis une décennie, on s’est habitués à ce qu’une élection américaine se joue à une poignée de voix. L’édition 2024 nous apprend qu’elle peut aussi basculer pour quelques centimètres voire quelques centièmes. Ceux de la trajectoire d’une balle ou d’un mouvement de tête sans lesquels la tentative d’assassinat contre Donald Trump aurait réussi. Le 13 juillet à Butler, Pennsylvanie, la campagne présidentielle bascule dans la singularité la plus absolue. Elle ne ressemblait déjà à aucune autre avec ce « match retour » entre un sortant, impopulaire et vieillissant, et un ancien président, tout aussi impopulaire, un peu moins physiquement usé mais beaucoup plus inculpé. Voilà que la grande « tradition » américaine de l’assassinat politique vient lui donner des allures de monstre idiosyncratique.
    Finalement, Donald Trump ne figurera pas dans les annales comme le 5e président assassiné mais « simplement » comme l’énième visé par une tentative (qui sera suivie d’une seconde sur un terrain de golf en Floride le 15 septembre). Les images sont aussitôt mondialement diffusées : la balle qui écorche l’oreille, projetant un filet de sang sur la joue du candidat, qui, en se relevant, lance à la foule « Fight, fight, fight ». À la convention républicaine qui s’ouvre le lundi 15 juillet, il est accueilli en « héros » voire en « miraculé ». Le bruit de fond médiatique annonce : « Il a gagné l’élection. »
    Une immunité qui change tout
    Ce même bruit, quelques mois plus tôt, distillait un autre air : « Il ne peut pas gagner. » Le milliardaire affichait alors deux condamnations à son actif : en février, une amende de près de 355 millions de dollars pour une série de fraudes financières au sein de son empire immobilier ; fin mai, un jury populaire le reconnaissait coupable de trente-quatre chefs d’accusation dans l’affaire des falsifications comptables en lien avec les paiements secrets de Stormy Daniels, une ancienne actrice porno dont il aurait acheté le silence après avoir eu une liaison avec elle.
    Sur le menu judiciaire de Donald Trump figuraient encore les plats principaux : les tentatives de renverser les résultats de l’élection présidentielle avec l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021 et en Géorgie ainsi que le déménagement de documents classés défense dans sa résidence de Mar-a-Lago. On débattait plutôt pour savoir s’il se trouverait derrière les barreaux au moment du vote, le 5 novembre. Et puis une décision de la Cour suprême du 1er juillet conférant à Donald Trump une immunité sur tous les actes officiels pris pendant son mandat balaie toutes les épées de Damoclès qui tournoyaient au-dessus de sa tête. Le 27 juin, Joe Biden lui offrait même sur un plateau une pole position inespérée, avec une catastrophique, presque pathétique, prestation lors de leur premier – et finalement, unique – débat de l’année.
    Pour nombre d’observateurs, aucun doute : le vent de la balle qui avait sifflé à l’oreille du 45e président allait se transformer en ouragan qui allait emporter le 46e. Il aura fallu une semaine et une pression croissante – d’abord, des stratèges, ensuite des élus, puis, en coulisses, de quelques poids lourds parmi lesquels Nancy Pelosi, l’ancienne présidente de la Chambre – pour que Joe Biden se rende à l’évidence. Le 21 juillet, il publie un communiqué : « Cela a été le plus grand honneur de ma vie de servir en tant que votre président. Et bien que j’aie eu l’intention de me représenter, je pense qu’il est dans l’intérêt de mon parti et du pays que je me retire et que je me concentre uniquement sur l’exercice de mes fonctions de président jusqu’à la fin de mon mandat. »
    Quelques heures après, il précise ce qu’il avait omis de dire dans un premier temps : son soutien allait à Kamala Harris. Dans un mouvement tellement organisé qu’il apparaît au moins avoir été anticipé par certains acteurs de la coalition démocrate, celle-ci s’est rassemblée autour de la vice-présidente en exercice à la vitesse de l’éclair. Désormais, c’est au tour des démocrates de voir s’aligner les planètes. Les enquêtes d’opinion montrent le retour au bercail d’une frange des électeurs perdus ces derniers mois par Joe Biden. Un enthousiasme certain regagne les meetings. Le choix du colistier – le gouverneur du Minnesota, Tim Walz – fait le bonheur de l’aile gauche et des syndicats.
    Un programme peu ambitieux pour Kamala Harris
    Tout semble revenu dans l’ordre au moment où s’ouvre la convention démocrate à Chicago que l’on annonçait chaotique ou soporifique. L’« ordre », selon les organisateurs, c’est de refuser de donner la parole à des délégués élus sur une plateforme contre le soutien inconditionnel de Joe Biden à la guerre contre Gaza tout en mettant en scène les ralliements de républicains « modérés ». Mais les sondages sont bons : « Kamala » a rattrapé et dépassé Trump. Mieux, même : lors du premier débat organisé le 10 septembre, elle dame le pion à celui qui est considéré comme une terreur dans le genre. Parfum de « Kamalamania ». Tout semble en pilotage automatique, atterrissage sans heurts prévu le 5 novembre.
    Arrive octobre, le fameux mois où surgit traditionnellement une « surprise » qui rebat les cartes de la campagne. Les sondages sont toujours bons, donc pas besoin de les stimuler, avec un projet trop ambitieux. À partir de septembre, Kamala Harris baisse la barre du contenu programmatique en deçà même de la plateforme adopté par le Parti démocrate. À titre d’exemple : elle se prononce pour l’augmentation du salaire minimum mais refuse d’indiquer un montant, alors que la proposition officielle du parti, depuis de nombreuses années, est de le porter à 15 dollars de l’heure.
    Puis, insensiblement, même si les caisses se remplissent (1 milliard de dollars levés depuis début août), la course s’avère plus serrée que prévu, surtout dans les « swing states » (États-pivots) qui feront pencher la balance du « collège électoral », ce mode de scrutin dont les Américains ne veulent plus mais que les Républicains protègent, tellement il leur est favorable. À deux reprises (W. Bush en 2000 et Trump en 2016) lors des six derniers scrutins, les candidats du GOP (Grand Old Party) sont entrés à la Maison-Blanche sans avoir emporté le « vote populaire. »
    La machine démocrate déclenche alors, sans le revendiquer ni le proclamer, une sorte de plan d’urgence. Kamala Harris, à qui l’on reproche de ne pas répondre aux questions des journalistes, multiplie les interviews, mais ses réponses sont attendues. Elle ne se distancie pas de Joe Biden, parle de « small business » encore et toujours, répète qu’elle n’est pas Donald Trump. La corde du référendum anti-Trump, fort solide en 2020, semble élimée en 2024. Alors, on demande à Bernie Sanders d’aller écumer les parties rurales des États du Midwest, où il est particulièrement populaire, et à Barack Obama de contrer les tentatives trumpiennes de séduction des hommes noirs.
    Un vote ultra-polarisé
    Car Trump fait du Trump au carré. Sa campagne tire ostensiblement sur tous les fils réactionnaires : nativiste, raciste, masculiniste. Les migrants sont diabolisés, comme les femmes sans enfants et plus généralement les féministes, ainsi que les personnes transgenres et même tout simplement les opposants de gauche. Les courbes des sondages ne piquent pas du nez. Incompréhensible ? Selon une enquête d’opinion, 48 % des Américains estiment que le « pays change trop vite ». Donald Trump leur assure, en substance : « Je vais stopper cela. » Que dit Kamala Harris à l’autre moitié du pays ? À quelques jours du scrutin, la clarté du message n’apparaît pas de manière cristalline.
    Mardi prochain, ce pays ultra-polarisé va régler ses divisions au fond des urnes. Il faudra plusieurs jours, peut-être quelques semaines et d’autres épisodes aussi imprévisibles qu’improbables, même, pour déterminer la position du curseur. En 2016, Donald Trump l’avait emporté grâce à 80 0000 voix malgré un déficit de 3 millions de voix nationalement, tandis que Joe Biden, en dépit d’une avance de 7 millions de voix, ne devait qu’à 43 000 voix son accession à la fonction suprême. À la fin d’une campagne de tous les rebondissements, l’ultime serait qu’elle ne se dénoue pas encore une fois via une poignée de voix.

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    Erié, un comté-pivot dans un Etat-pivot (4/4)Un « arc en ciel » dans la Rust Belt

    Dans cette ville, qui s’est construite sur les vagues migratoires puis l’accueil des réfugiés de tous les continents dans les années 80, le « melting pot » y est un fait indiscuté. Même les républicains préfèrent ne pas relayer la rhétorique nativiste de Donald Trump. (Article publié dans l’Humanité du 31 octobre 2024.)

    Erié (Etats-Unis),

    Envoyé spécial.

    Et tout a commencé par un meeting de… Donald Trump. « Ça a déclenché un truc en moi, comme si ça allumait un feu », se souvient Jasmine Flores. Quelques années plus tard, il est toujours question de Donald Trump et de « feu ». La jeune Latina n’est plus cette citoyenne anonyme manifestant aux portes d’un meeting du milliardaire à Érié, mais la présidente du conseil municipal de la ville et la coprésidente en Pennsylvanie de la Coalition des Latinos pour le ticket Harris-Walz.

    Fulgurante ascension dont il faut retracer les étapes. La première se déroule dans le Lower East Side d’Érié, la partie la plus populaire, voire paupérisée, de la ville. Jasmine est l’aînée de 13 enfants. Son père mexicain, immigré dans les années 1980 avec un visa de travail, a intégré les codes du « travailler dur pour réussir » et croit dans le « rêve américain ».

    Première Latina et plus jeune élue

    Autre rapport au pays du côté de sa mère portoricaine, puisqu’elle est citoyenne américaine, donc une Latina sans statut d’immigrée. La jeune femme en prend… et en laisse. « Je crois que j’ai toujours été l’enfant rebelle, raconte-t-elle. Nos femmes ont tendance à se marier jeunes et à fonder une famille. Nous sommes des personnes apportant de l’attention, et c’est très bien, mais ce n’est pas ce que je voulais en grandissant. Je n’ai jamais eu l’occasion d’entendre le titre Calladita Te Miras Mas Bonita(«quand tu es plus silencieuse, tu es plus belle »). » Elle refuse « l’état d’esprit qui consiste à ne pas faire de vagues, à se taire, à être timide ».

    Deuxième étape : après la révélation anti-Trump, elle s’engage dans la campagne de Bernie Sanders, défend notamment sa proposition d’un système de santé publique (Medicare for All). Mais c’est d’abord à Érié que la jeune aide-soignante, qui a obtenu son diplôme d’assistante médicale, entend faire changer les choses.

    Elle se lance dans une campagne pour le conseil municipal. Sans beaucoup d’argent ni aucun soutien, mais avec une organisation de terrain naissante : Erie County United. Premier échec lors de la primaire démocrate en 2019. Elle persiste. Deux ans plus tard, elle décroche un siège, devenant, à 28 ans, la première Latina et la plus jeune élue de l’histoire de la ville.

    En début d’année, elle est devenue, à 31 ans, la présidente du conseil municipal, fonction qu’elle « cumule » avec son emploi à plein temps. La politique n’est pas un métier. Ni une rente. Elle l’annonce : elle ne veut surtout pas être la dernière Latina à entrer au conseil municipal.

    Une politique d’accueil des réfugiés dès les années 1980

    En attendant, elle fait figure d’incarnation d’une ville « diverse », cas de figure rare pour une cité de cette taille dans le Midwest. Comme souvent dans les villes industrielles, l’histoire s’est écrite à Érié avec l’immigration européenne et la migration des noirs du Sud vers ces nouveaux bassins d’emploi.

    La vraie particularité réside dans la présence d’habitants de tous les continents, héritage d’une politique d’accueil des réfugiés dès les années 1980. L’International Institute of Erie (IIE), fondé en 1919, a joué le rôle de chef d’orchestre dans la réinstallation de réfugiés de Bosnie, d’Érythrée, du Kosovo, d’Irak, de Syrie, du Bhoutan, du Soudan, du Myanmar ou encore du Népal ou du Liberia.

    « Érié est une ville très catholique et c’est l’une des principales raisons de cet accueil », rappelle Jeff Bloodworth, professeur d’histoire à l’université de Gannon (Érié). Les chaînes de montage de l’usine de locomotives construite par General Electric en 1910 se sont nourries de la force de travail des immigrés italiens, polonais, irlandais et allemands, qui sont également devenus la force propulsive de la création de la section syndicale.

    Dans leur immense majorité, les dirigeants syndicaux se rendaient à la messe le dimanche matin. Cette « culture » a donc perduré jusque dans la politique d’accueil des réfugiés il y a trente ans. « Les habitants d’Érié ont l’habitude d’aller à l’école et de travailler avec des Arabes, des Ukrainiens, des Népalais et des Bosniaques », souligne encore l’historien.

    Discours nativiste de l’ancien président

    Tom Eddy, le responsable des républicains locaux, se montre d’ailleurs d’une grande prudence. « Ces dernières décennies, la population a décliné. La ville a fait le choix d’investir dans l’accueil des immigrés, qui, une fois naturalisés, votent plutôt démocrate », constate-t-il.

    Il se montre en revanche plus offensif lorsque l’on évoque le sujet de l’immigration à l’échelle nationale. « Les démocrates veulent repeupler les États où ils sont majoritaires mais qui perdent des habitants, donc des sièges. Vous n’avez pas besoin d’être citoyen pour être compté dans le recensement, donc… », assure-t-il, en écho à la thèse complotiste trumpiste.

    Sa description est supposée parfaitement coller à la Pennsylvanie et à Érié – traditionnellement démocrate et en déclin démographique. Pour autant, le GOP (Grand Old Party) local se garde bien d’en faire un thème de campagne. « La rhétorique anti-immigrés de Trump peut être bien perçue dans les zones rurales de l’ouest de l’État de Pennsylvanie. Mais elle ne passe pas aussi bien à Érié », ajoute encoreJeff Bloodworth.

    Même dans les « suburbs », les militants et candidats républicains ne se font pas le relais des propos incendiaires de Donald Trump sur le sujet. Les fameux électeurs diplômés – courtisés comme des faiseurs de roi (ou de reine) – sont imperméables au discours nativiste de l’ancien président, préférant les thèmes de l’économie ou des droits reproductifs.

    Cela pourrait, a contrario, mobiliser les électeurs du « melting-pot » d’Érié en faveur des démocrates. En tout cas, les équipes de campagne de la candidate n’ont pas décidé d’agir sur ce levier, désertant la ville-centre pour les suburbs. Jasmine Flores préfère insister sur le fait que « Kamala Harris apporte une perspective unique et aborde des questions qui touchent de près de nombreuses communautés, y compris les communautés latinas et immigrées ». Cela suffira-t-il à maintenir le curseur du « baromètre » Érié du côté des démocrates ? Verdict le 5 novembre prochain.

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    Erié, un comté-pivot dans un Etat-pivot (3/4)A l’usine Wabtec, l’introuvable campagne

    Les salariés de ce site de production historique de locomotives sont profondément divisés entre les deux candidats. Même au sein du syndicat – local 506 d’UE –, on préfère ne pas s’appesantir sur le sujet afin de ne pas élargir les brèches. (Article publié dans l’Humanité du 30 octobre 2024.)

    Érié, (États-Unis), envoyé spécial.

    Ne l’appelez plus General Electric. C’est désormais Wabtec qui, depuis le rachat en 2019, préside aux destinées de l’usine de locomotives construite en 1910 par la multinationale fondée par Thomas Edison. Le changement de nom a consacré la mutation d’un univers.

    Un millier de salariés franchissent les portes bien gardées du site de production, contre plus de 10 000 au firmament. L’usine ne fait plus figure de principal employeur de la ville, rôle désormais dévolu à un groupe d’assurance. Pour beaucoup, les ouvriers ont quitté la ville construite autour du site, Lawrence Park (4 000 habitants), et Érié, juste voisine, pour se prendre un pavillon en banlieue ou à la campagne, parfois à une heure de route. Une époque s’est évaporée, mais pas totalement.

    Le trumpisme progresse dans l’usine

    Le syndicat – le local 506 d’United Electrical, Radio and Machine Workers of America (UE) – qui représente les salariés depuis 1940 a gardé sa culture combative, permettant, malgré les vents contraires, de signer des conventions collectives encore avantageuses, avec des salaires au-dessus de la moyenne du secteur industriel du coin.

    Ce n’est pas la « Rust belt », cette ceinture rouillée à force d’avoir été désindustrialisée, mais ce n’est plus la terre d’un « âge d’or », forcément mythifié. L’usine Wabtec constitue un microcosme d’un monde du travail en bascule entre deux époques et manifestement entre deux options politiques. Si les « suburbs » sont le terrain de conquête des démocrates sur les républicains, l’usine serait celui des trumpistes sur les démocrates.

    Commençons par le siège du syndicat, situé sur Main Street, à deux pas de l’usine. Sur le trottoir d’en face, le pub Irish Cousins entretient l’imagerie d’une sociabilité ouvrière qui a pourtant quasiment disparu. On remarque une plaque commémorative dédiée à John Nelson (1917-1959) : « Délégué syndical en chef et président de l’United Electrical Workers Union local 506 de 1942 à 1959. Accusé d’être un communiste par le maccarthysme, il a été le premier responsable syndical viré par General Electric en 1953. Il est mort prématurément, à l’âge de 42 ans. » Pas de prise de soutien officiel du syndicat cette année

    En attendant dans le hall d’accueil, on jette un œil à la dernière livraison du bulletin d’information. Le « mot du président » s’attaque au sujet brûlant du moment : l’élection présidentielle. Le texte est centré sur l’exercice du droit de vote comme « outil puissant qui définit le futur de nos communautés, nations et le monde ».

    Les impacts possibles sont énumérés, de la préservation de la démocratie à l’expression de valeurs, en passant par la protection des droits et libertés ou encore la capacité d’influencer les lois. À chaque ligne, on se demande : cela se terminera-t-il par une consigne de vote ? Réponse, en page 2 : non.

    Le président, le voici, Scott Slawson, avec son éternel polo noir à manches courtes frappé de l’écusson « UE, local 506 » qui colle à sa carrure d’ancien marine. Ce n’est pas un syndicaliste qui lambine face à la question politique : en 2016, il avait ouvert un meeting de Bernie Sanders, alors candidat à la primaire démocrate, auquel UE apportait alors son soutien officiel (endorsement).

    Aucune décision de cette nature cette année, une déclaration du bureau exécutif du syndicat (30 000 membres) recommandant « aux travailleurs de voter stratégiquement contre Trump en votant pour le seul candidat viable qui se présente contre lui – qui est maintenant Kamala Harris ».

    Des syndiqués divisés sur la présidentielle

    « Certains membres du syndicat feront campagne, les uns pour Harris, les autres pour Trump, mais pas l’organisation », pose-t-il d’emblée, avant de passer en revue les candidats (« Sous la présidence de Trump, il y a eu beaucoup de mesures contre les syndicats », « Kamala Harris ne donne aucune indication sur son soutien au monde syndical »), sans jamais laisser entrevoir son penchant personnel.

    « S’il ne dit rien, c’est que la base est plus divisée que jamais », rapporte un responsable du syndicat sous couvert d’anonymat. Confirmation auprès de John Thompson, responsable régional d’UE : « La principale bataille, c’est avec la direction de Wabtec que le syndicat doit la mener, pas avec une partie des syndiqués. On doit maintenir l’unité. » Sous-entendu : les divisions sont profondes. Y compris au sein du bureau.

    Un de ses membres ne cache pas que « ses actions à la Bourse se portaient mieux sous Trump ». Une altercation physique a même eu lieu entre ouvriers pro-Trump et pro-Harris. « Certains de nos membres sont transgenres. On imagine l’impact sur eux qu’a le discours de Trump », souligne encore John Thompson, brisant aussi l’image d’une classe ouvrière monolithique, y compris dans ses choix de « genre ».

    « Trump joue moins la carte antisyndicale que d’autres républicains »

    « L’année dernière pendant la grève, on voyait pas mal de voitures avec des stickers Trump », se souvient Jim Martin, journaliste au Erie Times-News.

    « À Wabtec, ils gagnent bien leur vie et ils ont un syndicat, poursuit le « Monsieur Économie » du journal local. Dans les petites usines, aux salaires plus bas et sans organisation syndicale, l’inflation fait plus de dégâts et il y a moins de digues face au populisme trumpiste. D’autant que Trump joue moins la carte antisyndicale que d’autres républicains. » « Ils sont plus attirés par Trump que par le Parti républicain », abonde le syndicaliste John Thompson.

    « Je ne pense pas que le seul ressort soit l’immigration, relaie le journaliste Jim Martin. Il y a aussi le sentiment d’être délaissé. Des électeurs ne comprennent pas ce monde, avec les politiques de diversité ou en faveur des transgenres. » « Ce vote exprime du ressentiment et le sentiment d’être abandonné plutôt qu’une véritable animosité contre les migrants, estime également Chris Townsend, ancien directeur de l’action politique d’UE. Cela n’exprime pas vraiment leur rapport à la politique sur le fond. Une frange des syndiqués attirés par Bernie est partie vers Trump pour les mêmes ressorts. »

    « Depuis que je vote, c’est toujours pour le moindre des deux maux »

    Quant au syndicat comme digue au trumpisme, c’est encore vrai, selon différentes enquêtes d’opinion, mais les brèches sont apparentes. Cette année, le syndicat des teamsters (chauffeurs-livreurs) et celui des firefighters (pompiers) n’ont pas apporté leur « endorsement » à Kamala Harris.

    « Il ne faut jamais oublier que c’est Wabtec qui choisit les syndiqués, pas nous », rappelle Chris Townsend. C’est le principe du syndicalisme américain : lorsqu’un syndicat a gagné son droit de représentation dans un lieu de travail, tous les salariés en sont obligatoirement membres. « On a très peu de temps pour parler politique. Les réunions sont centrées sur les questions syndicales », regrette-t-il.

    Pour son ancien collègue et toujours ami John Thompson, « Trump prospère sur l’affaiblissement de la conscience de classe »… et sur les déceptions créées par les démocrates, sur lesquelles le responsable syndical est presque intarissable. « C’est un parti au service des grandes entreprises capitalistes, résume-t-il d’une formule. Depuis que je vote, soit au début des années 1980, c’est toujours pour le moindre des deux maux. Cette année, je ne peux pas voter pour quelqu’un qui est complice de génocide. »

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    Erié, un comté-pivot dans un Etat-pivot (2/4)A Millcreek, la bataille des « surburbs »

    Ancien fief républicain, cette banlieue résidentielle d’Erié penche de plus en plus vers les démocrates. Pour les deux partis, c’est ici que se jouera l’issue de l’élection présidentielle. (Article publié dans l’Humanité du 29 octobre 2024.)

    Érié (États-Unis), envoyé spécial.

    C’est donc dans ce décor de série TV américaine qu’est censé se dénouer le grand duel électoral : des zones pavillonnaires coincées entre des centres commerciaux, constituées de demeures plus ou moins cossues mais jamais lépreuses, affichant des pelouses unanimement manucurées. Comme si House of Cards s’invitait dans Desperate Housewives.

    En plus des démêlés avec les équipes de « pros » venus de Washington, Sam Talarico et Tom Eddy se trouvent un autre point commun : c’est la « surburb », cette invention américaine, qui déterminera le nom du 47eprésident des États-Unis.

    « La ville est encore très démocrate mais on a compris que le vivier de voix se situait dans les surburbs. Les diplômés votent de plus en plus démocrate et leur taux de participation est plus élevé. On sait que les cols-bleus penchent plus du côté des républicains », assume, totalement décomplexé, le leader des démocrates locaux. À distance, son alter ego républicain abonde : « La clé, ce sont les électeurs indécis des banlieues résidentielles. C’est indiscutable. »

    54 000 habitants dans un « champ de bataille » électoral

    Le long des rues presque toujours rectilignes, le « champ de bataille » supposé semble pourtant bien paisible au regard de la férocité d’une campagne présentée, une fois de plus, comme « la plus importante de l’histoire ». Pourtant, la multiplication des panneaux plantés dans les jardins –« Trump-Vance », « Harris-Walz », « Harris-Walz », « Trump-Vance »– comme autant de drapeaux revendiquant des territoires conquis dessine une « ligne de front ».

    « Millcreek a voté pour Trump en 2016 et Biden en 2020, rappelle Robert Speel, professeur de sciences politiques à l’université Penn State Behrend (Érié). C’est vraiment la banlieue pivot d’un comté pivot dans un État pivot. »

    Millcreek s’est développée à partir des années 1950 grâce à l’automobile. Elle a ensuite profité du « white flight » (l’exode des classes moyennes blanches des centres-villes à partir de la fin des années 1960) pour devenir la deuxième ville la plus peuplée du comté, avec 54 000habitants.

    Du temps de Reagan, c’était une chasse gardée des républicains, dans laquelle les démocrates ont commencé à effectuer des incursions avec l’élection de Barack Obama. En 2007, le siège de représentant à la Chambre locale de Pennsylvanie a basculé du côté des démocrates, qui le détiennent toujours. Tous les deux ans, le Grand Old Party veut croire en une opportunité de reconquête… refroidie par le résultat des urnes. « Je pense qu’on a une bonne chance », estime, cette année encore, Tom Eddy.

    Les républicains rêvent de reconquête

    L’enjeu est moindre que celle de la présidence, mais, pour les républicains locaux, c’est aussi un moyen de dynamiser la campagne nationale ou, à l’inverse, de profiter de la dynamique de la présidentielle. En tout cas, Micah Goring y croit.

    « Je n’ai pas les moyens de faire des sondages. Mon sondage, c’est le porte-à-porte et il dit que c’est assez bon, assure le candidat novice. Ou alors, c’est juste que je frappe à la bonne porte. » Le quinquagénaire affiche un parfait CV de conservateur –ancien militaire, patron d’une PME, chrétien évangélique pro-life– qui aurait jadis suffi, à lui seul, à le propulser à Harrisburg, la capitale administrative de la Pennsylvanie.

    Mais les « surburbs » ont changé, comme l’explique Robert Speel : « Ces électeurs des banlieues ont tendance à avoir des intérêts partisans contradictoires. Étant donné que nombre d’entre eux disposent d’une certaine richesse, ils peuvent préférer les politiques économiques républicaines sur des questions telles que les impôts, mais, sur toutes les autres questions (avortement, rôle de la religion, armes à feu, politique étrangère, opposition à la discrimination), ils ont tendance à soutenir les politiques du Parti démocrate. »

    Une nouvelle « guerre culturelle »

    Le message anti-avortement, notamment, passe mal, ce que ne méconnaît pas Micah, qui tente d’éluder la question : « Les gens ne sont pas très à l’aise avec les sujets de société… » Pourtant, sur le tract qu’il tend aux électeurs, figure un « sujet de société » : les droits des personnes transgenres.

    « Mon opposant a voté pour permettre à des garçons de participer à des compétitions sportives dans la catégorie des filles et donner un accès sans restriction aux vestiaires et douches des filles. » C’est la nouvelle « guerre culturelle » lancée par les républicains qui fonctionne auprès de la base « Maga » (Make America Great Again, le slogan de Donald Trump) mais peine à convaincre auprès des électeurs diplômés des banlieues, particulièrement les femmes.

    En ce samedi après-midi, Micah en fait l’expérience. Il frappe à une porte mais, cette fois-ci, ce n’est pas la bonne. L’hôtesse des lieux, blonde, la soixantaine, écoute poliment le candidat se présenter et lui remettre un tract. Puis : « Vous êtes sérieux ? Les transgenres, c’est ça le problème de l’Amérique ? Vous avez attaqué les droits reproductifs des femmes, votre candidat comme son colistier parlent mal des femmes et vous voulez avoir mon vote en dénonçant les transgenres ? »

    « Il faut prendre tout ce qu’il y a à prendre »

    Le ton est à peine civil, une colère rentrée semble trouver son chemin à chaque mot. « Vous savez, je suis une républicaine enregistrée depuis que j’ai l’âge de voter, mais cette fois je ne voterai pas pour vous. Merci pour votre visite. » La porte se referme sur un Micah qui, dans un rire un peu nerveux, tente de reprendre contenance : « Ça arrive parfois ! »

    « Les sondages montrent que près de 10 % des républicains vont voter pour Harris. C’est énorme pour les démocrates », met en relief Jeff Bloodworth, professeur d’histoire à l’université Gannon (Érié). Le parti de Kamala Harris a décidé de jouer à fond cette carte. La candidate a effectué une mini-tournée des banlieues du Midwest avec Liz Cheney.

    L’ancienne députée républicaine battue par les trumpistes lors d’une primaire et fille de Dick Cheney, l’ancien vice-président de W. Bush, menant la campagne pour les démocrates, voilà qui a de quoi faire grincer les dents. « Il faut prendre tout ce qu’il y a à prendre », tente de convaincre Zion, un jeune « permanent » de l’équipe de campagne de Kamala Harris à Érié, avec une mine qui laisse douter de sa propre conviction.

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    Erié, un comté-pivot dans un Etat-pivot (1/4)Un bout de Pennsylvanie en « centre du monde »

    Donald Trump et, plus récemment, Kamala Harris sont venus dans ce petit comté d’à peine 300.000 habitants mais qui vote régulièrement pour le vainqueur, au point d’être considéré comme le « baromètre » du pays. (Article publié dans l’Humanité du 28 octobre 2024.)

    Érié (États-Unis), envoyé spécial.

    Tom Eddy et Sam Talarico ne sont pas forcément les meilleurs amis du monde, mais ils doivent affronter le même problème : des hordes d’inconnus venues de l’extérieur de la ville ont pris le contrôle de la situation. Le premier les désigne, avec un brin de dédain, comme les « trois gamins », le second l’appelle respectueusement par son prénom : « Jaime ». Les « chairmans » (présidents) des sections locales du Parti républicain et du Parti démocrate ne sont plus maîtres en leur demeure militante.

    Un baromètre électoral

    Cette prise de pouvoir par les hautes instances des deux machines électorales symbolise l’enjeu que représente la Pennsylvanie, le plus important des swing states (États pivots) avec ses 19 grands électeurs, et de chacune des pièces d’importance de ce domino, dont le comté d’Érié.

    En 2016, Hillary Clinton, trop sûre d’une victoire tellement annoncée par les médias et les sondages, n’avait pas visité ce fief démocrate, une brique de ce que le politologue Ronald Brownstein avait appelé ce « mur bleu », ces États qui avaient voté sans discontinuité pour le parti de l’âne depuis 1988. L’ancienne First Lady avait perdu le comté, la Pennsylvanie ainsi que deux autres États du Midwest (Michigan et Wisconsin) et donc la présidence.

    Érié est un « baromètre » que la presse américaine et internationale vient consulter tandis que les deux machines électorales tentent de faire bouger l’aiguille, ne serait-ce qu’insensiblement. Cela pourrait suffire dans une élection qui promet de se jouer encore dans un mouchoir de poche (80 000 ont suffi à Donald Trump pour remporter le collège électoral en 2016 et 43 000 à Joe Biden en 2020).

    Au 1600 Peninsula Drive, c’est dans la pièce du fond du siège du Parti républicain que les « trois gamins » passent leurs journées, comme s’ils étaient consignés dans leur chambre. Ils ne veulent parler à aucun journaliste et ont vivement recommandé à Tom Eddy d’en faire autant.

    L’ancien professeur d’éducation physique et « conservateur pur sucre » rejoue la scène. « Je leur ai dit : « Vous croyez que je serai capable de dire quelque chose de nuisible à Donald Trump » », rembobine-t-il en mimant un faciès fermé, mais pas loin d’être menaçant. Les « trois gamins » ont laissé tomber : Tom Eddy peut parler à la presse. Alors, il reprend avec l’Humanité le fil d’une conversation engagée en avril dernier.

    L’échange est régulièrement entrecoupé de coups de fil – un journaliste d’Associated Press ou un électeur en recherche d’informations – et d’allées et venues – un candidat à une élection locale qui vient récupérer ses tracts ou un quidam en recherche d’un formulaire de vote par correspondance.

    Tom s’excuse et remplit sa mission. Mais attendez ! Des formulaires de vote par correspondance ? Il y en a en effet des dizaines dans le hall. Trump en a pourtant fait l’instrument par lequel une fraude massive aurait permis le vol de l’élection en 2020.

    L’impact du vote par correspondance

    Tom Eddy ne tourne pas autour du pot : « Ils se sont rendu compte qu’ils ne pouvaient pas gagner sans ses votes par correspondance. Sans eux, des électeurs éloignés de la vie politique ne voteraient pas. » De plus, une frange de la population part passer l’hiver en Floride où le climat est plus doux – au moins quand il n’y a pas d’ouragan – surtout des retraités blancs, beaucoup plus enclins à voter républicain.

    La généralisation du vote par correspondance permet de resserrer les mailles du filet abstentionniste. Selon les décomptes de Tom Eddy, les républicains sont en train de rattraper le retard. Autre signe : « Le différentiel entre électeurs démocrates et républicains enregistrés comme tels sur les listes électorales est passé de 20 000 en 2020 à 10 000 cette année. »

    Au 1301 State Street, l’artère centrale d’Érié, on compte moins les bulletins et électeurs enregistrés que les militants. « Je crois bien que je n’ai jamais vu ça », pose Sam Talarico, aussi grand que chauve. Le téléphone de Marie, la manager du siège des démocrates, chauffe encore un peu mais beaucoup moins qu’il y a quelques semaines : « J’en ai entre 3 et 7. Mais ça a été la folie, ça n’arrêtait pas. De partout, ça appelait pour demander comment aider la campagne. » Le gros des troupes – notamment les militants du syndicat SEIU – vient de l’État voisin de New York, qui votera assurément démocrate.

    « On fait ce que l’on fait pour une campagne basique et efficace : du porte-à-porte, des coups de fil », souligne Sam. Sur la 8e rue, l’équipe Harris-Walz a loué ses propres locaux face à un parking où trônait jadis un local syndical. Avec « Jaime » donc comme ingénieur en chef d’une mécanique de précision : tous les soirs, quand les uns prennent leur téléphone pour une opération « phonebank » depuis le siège, d’autres partent en équipe faire du porte-à-porte. Et, le week-end, c’est quasiment une organisation d’usine avec des équipes qui se relaient de 9 heures du matin à 6 heures du soir. En cette mi-octobre, il fallait en plus préparer un événement : la venue de Kamala Harris à Érié, quelques semaines après un meeting de Donald Trump.

    Selon Jeff Bloodworth, professeur d’histoire à l’université Gannon (Érié), « dans la ville comme dans l’État, la campagne de Mme Harris a l’avantage sur le plan de l’organisation. Les démocrates vont encourager le vote anticipé par correspondance, puis solliciter les électeurs retardataires le jour de l’élection. Cela pourrait bien faire la différence dans un scrutin serré ».

    Un sondage USA Today-Suffolk University réalisé auprès de 300 électeurs du comté, dans les jours qui ont suivi le premier et unique débat entre Harris et Trump le 10 septembre, place la candidate démocrate en tête (48 % contre 44 %). Elle y détient un avantage de 20 points parmi les électrices (55 % contre 35 %), notamment les plus diplômées, qui vivent dans les banlieues résidentielles, les fameuses « suburbs ». C’est bien là que les républicains de Tom Eddy et les démocrates de Sam Talarico se sont donné rendez-vous pour la bataille décisive.

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