A New Haven, la ville où des syndicalistes ont pris le pouvoir

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Il y a une pancarte plantée dans le jardinet face au 175 Newhall street qui l’indique: « Delphine Clyburn, alderwoman, ward 20 ». De toute façon, si le citoyen ne vient pas à Delphine, elle ira immanquablement à lui. Quatre matins par semaine, la conseillère municipale (alderwoman) arpente son quartier de Newhallville (le district numéro 20) qu’elle représente depuis moins d’un an. En ce matin de début octobre, c’est un tract en main qu’elle attaque sa tournée. Il invite à une réunion quelques jours plus tard. Delphine en explique, encore et encore l’objet : « L’ancienne école Martin Luther King a été rachetée pour être transformée en « charter school » (école privée financée par des fonds publics, NDLR). Nous devons nous mobiliser pour que ce projet bénéficie à notre communauté. » Entre deux discussions, elle lâche : « C’est fini l’ancien temps où on réglait sans l’avis des résidents. » Pour être précis, ce temps-là a pris fin à l’automne 2011 à l’occasion d’une retentissante campagne municipale. Tout est parti de la volonté de l’inamovible maire démocrate, John DeStefano, d’externaliser les missions de gardiennage des écoles jusque-là dévolues aux services municipaux. Les syndicats ont protesté, en vain. Puisque le pouvoir local ne les écoutait pas, ils ont alors décidé… de prendre le pouvoir.

Il faut ici dresser un rapide portrait de New Haven, fondée en 1638 par les puritains, deuxième ville du Connecticut avec ses 130.000 habitants, qui accueille l’Université de Yale, l’une des plus prestigieuses du pays, mais également l’une des plus rétives historiquement à la syndicalisation. Pourtant, depuis une décennie, Yale a dû reculer : UNITE HERE (syndicat qui n’appartient pas à la grande centrale AFL-CIO) a réussi à syndicaliser les « pink collar » (« cols roses »), la main d’œuvre féminine de l’Université, premier employeur de la ville. Cette section syndicale (le Local 34) compte désormais 3500 membres tandis que le Local 35 syndique 1000 «blue collar » (« cols bleus », les ouvriers).

Ce sont ces deux sections syndicales que l’on retrouve à la manœuvre de la constitution d’une coalition progressiste. La « machine » démocrate de New Haven, au pouvoir depuis 1951, ne voit rien venir : elle considère New Haven  (37% des habitants sont Africains-Américains) comme une ville acquise pour toujours. Elle est pourtant balayée lors des primaires.

Le 1er janvier 2012, dix-huit des trente conseillers municipaux qui prêtent serment sont membres de la coalition syndicale. Il faut maintenant gouverner. Delphine ne nie pas l’état d’impréparation des troupes au moment de la prise de pouvoir. « Ce que nous avons alors fait est simple : nous avons demandé leur avis à nos administrés. La question de la criminalité et de la drogue est souvent revenue. Notre choix a été de s’attaquer aux racines du mal : l’emploi ».

Ancienne ville industrielle, New Haven a muté vers une cité « eds and meds » (éducation et médical). Avec son université et son hôpital, Yale propose un tiers des emplois de la ville. Mais la ville est comme coupée en deux : il y a la « ville Yale », ses étudiants, ses professeurs et médecins. Et il y a la ville au nord de « Division Street » (quel nom prédestiné) : majoritairement africaine-américaine, gangrénée par le chômage massif, la paupérisation, le crime et la drogue.

Entre les deux, la coalition syndicale au pouvoir veut établir un « pipeline d’emplois». C’est exactement le nom du programme adopté, en début d’année, par le conseil municipal qui le considère comme la grande mission de son mandat. « L’idée est la suivante, explique Delphine Clyburn. Les entreprises locales nous communiquent leurs besoins précis en matière d’emplois. Nous mettons en place des formations pour le profil déterminé et les entreprises s’engagent à embaucher un habitant de New Haven. Ce projet n’est encore qu’un bébé. Il est né mais il a besoin de grandir ». Déjà, le « géant » Yale s’est engagé à participer au « pipeline d’emplois ». Et de la plus officielle des manières, encore : lors du nouveau contrat signé avec les syndicats, en juin dernier. Conclu sans ambages, six mois avant expiration de l’ancien contrat (fait rarissime), le texte signé par les syndicats et la direction de l’Université comporte d’autres clauses très positives : 15% d’augmentation sur quatre ans, engagement de non-réduction d’effectifs pour les ouvriers, prime de 500 dollars pour les « pink collars », le tout contre une augmentation des cotisations sociales pour les salariés. « L’un des meilleurs contrats du pays », selon une responsable du Local 34. Il ne faut pas chatouiller trop longtemps Bob Proto, le charpenté président du Local 35 sur les raisons de ce quasi-miracle : « Yale s’est rangé parce que nous avons le pouvoir politique. »

Yale, florissante « entreprise » fourmille de projets d’extension, notamment deux nouvelles antennes universitaires, sur lesquels le « board » doit donner son avis… La direction de l’Université n’a donc pas voulu se fâcher avec les syndicalistes. Pour Delphine Clyburn, salariée dans une structure qui accueille des enfants handicapés, syndicaliste depuis 1987, cela ne change rien : « Je ne suis pas une politicienne mais un serviteur public. C’est l’intérêt des gens du quartier que je représente qui compte.» Elle maintiendra donc ses exigences sur la nouvelle « charter school », construite pour accueillir les enfants des profs et autres médecins de Yale. « Les résidents aussi ont droit à une bonne éducation. Ca se fera avec eux ou ça ne se fera pas. »

Malgré sa victoire électorale, la coalition syndicale veut préserver comme la prunelle de ses yeux la « campagne de terrain ». « La clé pour réaliser le changement, c’est de maintenir la mobilisation populaire qui a permis l’élection, analyse Gwen Mills, « organizer » (organisatrice) et cheville-ouvrière de la campagne de 2011. Regardez Barack Obama : tant de mobilisations de terrain pour le porter à la Maison Blanche auxquelles il a mis fin sitôt entré en fonction… »

Article publié dans l’Humanité du 15 octobre

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