Vermont: voyage dans l’Etat phare du progressisme américain

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Il y a, là, des gars avec des chemises à gros carreaux, des jeunes de l’Université privée catholique Saint Michael’s, des tempes grises et des jeunes couples, des convaincus et des indécis, des démocrates, des progressistes, quelques républicains aussi, même un jeune type avec un tee-shirt blanc aux lettres rouges : « Cuba libre ». Ils ont pris place dans la cafétéria du lycée d’Hinesburg, à une vingtaine de kilomètres de Burlington, la plus grande ville du Vermont. Ce samedi matin d’octobre, Bernie Sanders tient réunion publique. L’homme est une figure de la vie politique locale et nationale. En 1981, quelques mois après l’entrée en fonction de Ronald Reagan, il a été élu maire de Burlington, en battant le sortant démocrate en place depuis six mandats. En 1990, il devint le premier candidat ouvertement socialiste à être élu à la chambre des représentants. Depuis 2006, il est sénateur des Etats-Unis. Il est désormais le parlementaire « indépendant » ayant servi le plus longtemps dans l’histoire du pays. Entretemps, il a crée le parti progressiste du Vermont, le seul « troisième parti » qui pèse réellement dans la vie politique d’un Etat. Le 6 décembre 2010, il a prononcé un discours de huit heures et demie qui a enflammé les progressistes américains sur la guerre de classe menée par les plus riches (http://www.youtube.com/watch?v=uj8_HLtY1Hk).

Voilà pour la « bio » du « sénateur Sanders », comme on l’appelle à Washington. Maintenant, voilà « Bernie », car dans le Vermont on ne le connaît pas sous d’autre nom. C’est lui qui s’avance.  71 ans depuis peu, une allure un peu dégingandée,  la chevelure blanche en bataille.  Il pose ses affaires, fait le tour des tables, serre des mains, claque des bises, prend le micro et c’est parti pour la 32e rencontre d’une campagne électorale dont l’issue est connue de tous : « Bernie » sera réélu triomphalement. Pourquoi, alors, enchaîner à un rythme infernal ces rendez-vous (trois dans la seule journée de ce samedi) ? « Parce que je crois en la démocratie directe. Parce que mon espoir est de faire du Vermont un modèle de campagne progressiste de terrain », a-t-il rappelé aux habitants de ce petit Etat (625.000 habitants) dans sa profession de foi. Au micro, il ajoute : « Parce que je veux que l’on se mette bien d’accord sur le diagnostic avant d’agir ». Sa «vision » s’articule autour de trois thèmes.  1. Les inégalités économiques. « 1% du pays s’accapare 42% de la richesse du pays ». 2. Le pouvoir économique. « La question n’est pas tant de savoir si le gouvernement régule Wall Street mais à quel point Wall Street régule le gouvernement ». 3. Le déferlement d’argent dans la politique, toutes les digues, pour les entreprises notamment, ayant été levées par une décision de la Cour Suprême. Conclusion : « Ces trois points convergent pour dessiner une forme d’oligarchie. Romney est le représentant de cette oligarchie. Pour les générations futures, il faut le battre et sévèrement ». Une vingtaine de minutes, montre en main. Limpide, clair, tranchant. La veille, Chris Pearson, le leader du Parti progressiste du Vermont à la chambre des représentants de l’Etat nous avait prévenus : « Vous verrez avec Bernie, c’est simple : il met ce qu’il pense sur la table, personne n’est trompé, et après on débat ». « Pas comme Obama », n’avait-il pu s’empêcher d’ajouter. « Bernie » repose le micro. Des dizaines de mains se lèvent ! Et c’est ainsi que par un samedi matin pluvieux, au cœur de la campagne vermontaise, véritable carte postale d’Amérique profonde, on a parlé de la « Social security » (système des retraites), de la nécessité de l’engagement citoyen, de l’OMC et du libre-échange et pour finir de la politique de Netanyahou et des printemps arabes. 11 heures : il est l’heure pour « Bernie » de se rendre à son 33e rendez-vous de campagne.

C’est grâce à cette « méthode de « démocratie directe » que « Bernie » impose un rapport de forces qui lui permet de peser dans la vie politique de l’Etat plus que le poids cumulé de sa propre personnalité et des huit élus du parti progressiste du Vermont aux deux chambres. Son ambition : faire du Vermont l’Etat le plus progressiste possible. Peine de mort abolie, mariage gay autorisé. Prochain défi sur la liste ? La création dans l’Etat d’un système d’assurance publique pour tous que Barack Obama n’a pas mis en œuvre à l’échelle du pays. Le gouverneur démocrate de l’Etat a promulgué la loi donnant naissance à « Green Mountain Care », la « Sécu » à la vermontaise. « Mais l’Obamacare ne nous permet pas de la mettre en œuvre avant 2017, regrette Chris Pearson, membre de la Commission de la Santé de la chambre d’Etat. On travaille à voir ce que l’on peut déjà mettre en œuvre d’ici là ».

Quel est donc le mystère qui a fait d’un petit Etat peu peuplé et rural, le phare du progressisme américain ? William Glover, professeur de sciences-politiques au Saint Michael’s College, lève un coin du voile. « La culture politique du Vermont a viré à gauche dans les années 60 avec l’arrivée de personnes cherchant un mode de vie alternatif. Mais avant cela, le Vermont avait déjà été le premier Etat à abolir l’esclavage et établir le suffrage universel à la fin du XVIIIe siècle. L’élection d’un maire ouvertement socialiste à Burlington a évidemment ouvert une brèche ».

Une brèche dans laquelle s’est engouffrée une génération de militants. Comme Chris Pearson, 39 ans. Ou encore Dave Zuckerman, 41 ans, qui personnifie l’incroyable alliage vermontais. Agriculteur, il a été président de la Commission Agriculture de la Chambre de 2005 à 2009. En 2010, il décide de ne pas se représenter pour lancer, sur de nouvelles terres,  une ferme 100% bio : la Ferme de la Pleine Lune. Réussite totale avec la création d’une AMAP qui regroupe 250 familles. Alors, Dave a repris son bâton de pèlerin et se présente au Sénat de l’Etat. « On va faire ce qu’on fait depuis le début : pousser, pousser, pousser ».

Article publié dans l’Humanité du 16 octobre

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