Portrait: Bernie Sanders, l’homme qui croit en la révolution politique

(Article publié dans l’Humanité du 1er mars 2016)

On ne connaît pas encore la fin de l’histoire d’un sénateur de 74 ans qui se proclame « socialiste », prône une « révolution politique » et rencontre l’adhésion de la jeune génération. Mais voici déjà les débuts…

« Vous allez voir comment il fait. Quels que soient l’endroit et le public, il ne déroge pas à sa règle : il pose tout sur la table et il en discute». Bernie Sanders vient d’arriver dans la cafétéria du lycée d’Hinesburg. Petit matin brumeux d’octobre 2012. Il pose son manteau et va serrer une à une les mains de la petite centaine de personnes présentes. Il échange quelques mots avec certains. Engage quelques conversations. Ici, on lui donne du « Bernie » pas du « Senator Sanders ». Le contact est direct, simple.

« Vous allez voir comment il fait. » L’homme qui parle à l’oreille de l’envoyé spécial de l’Humanité est le « chief of staff » (directeur de cabinet). Son CV dit beaucoup de Sanders. Il faut donc s’y arrêter. Huck Gutman n’est pas un jeune collaborateur sorti d’une école de droit ou de sciences-politiques. Huck Gutman est un professeur d’université – spécialité : poésie –, ami de la première heure du néo-vermontais Sanders (on y reviendra), qui s’est transformé en « dircab » dans les couloirs anonymes du building Dirksen du Sénat. Quelques semaines après notre rencontre, Huck (un surnom en référence à Huckleberry Finn, son prénom de naissance étant Stanley) est retourné à ses études, non par désaccord mais par principe: la politique est un engagement pas un métier.

« Vous allez voir comment il fait.» Nous y voilà donc. D’abord, un peu grincheux : « Qu’on commence par baisser le chauffage, on pourra ensuite parler d’économies d’énergie. » Puis, il attaque : « J’en suis à ma 32e rencontre lors de cette campagne. On me dit que je n’en ai pas besoin (de fait, Sanders a été réélu quelques jours plus tard avec 71% des suffrages, NDLR). Mais je suis un conservateur : je crois en la bonne vieille démocratie. Je vais vous donner ma perception des Etats-Unis car il faut que l’on se mette d’abord d’accord sur le diagnostic. » Explosion des inégalités, corruption du processus démocratique par l’argent, emprise grandissante de l’oligarchie : « tout est sur la table », comme l’avait annoncé Gutman. Le dialogue s’ensuit. C’est ainsi qu’un petit matin brumeux d’octobre, dans une cafeteria de lycée dans l’Etat le plus rural du pays, on a parlé des conditions pour dominer Wall Street, du bilan d’Obama mais aussi du printemps arabes, de la politique de Netanyahu, des accords de libre-échange. Après une heure trente d’échanges, « Bernie » a dit : « Je dois vous laisser. J’ai mon trente-troisième rendez-vous de campagne qui m’attend.» Avant d’emboiter le pas, Huck Gutman nous salue d’un regard signifiant: « Bon, vous avez vu ! »

Ce jour-là, même son ami de quarante ans n’aurait pas parié un dollar  sur une candidature de « Bernie » à la présidentielle, encore moins sur sa percée fracassante. Du coup, le Professeur Gutman a dû sortir des vers de Yehuda Amichai, l’un de ses poètes préférés, pour mettre à jour un livre écrit avec Sanders en 1997: « Un outsider à la Maison Blanche » (non traduit en français). Qui expose à la fois le parcours et la conception politique de l’homme public dont la côte de popularité est désormais la plus élevée du pays.

Côté biographie, voici : Bernard Sanders est né en 1941 dans le quartier new-yorkais de Brooklyn, fils d’Eliasz Gutman, juif polonais arrivé aux Etats-Unis, à l’âge de 17 ans, en 1921 et de Dorothy Sanders (née Glassberg). Lors de sa naturalisation, le père prit le nom de famille de son épouse… C’est à l’Université de Chicago que Bernard devient socialiste, s’engage dans le mouvement pour les droits civiques (il est de la marche sur Washington en août 1963 ponctuée par le discours de Martin Luther King, « I have a dream »), puis dans le mouvement pacifiste. « Mauvais étudiant », de son aveu même, mais dévoreur de livres (Jefferson, Lincoln, Debs, Marx, Lénine, Trosky, Freud…), il décroche malgré tout une maîtrise de sciences-politiques. On voit pourtant plus sa longue et fine silhouette dans la chaleur de toutes les réunions du monde que dans les ambiances feutrées des bibliothèques.

C’est ainsi qu’un jour de 1964, répondant à l’invitation d’un ami, il participe à un meeting à Plainfield et découvre…le Vermont, petit Etat rural, bastion républicain à l’époque. Il s’y installe définitivement en 1968. Trois ans plus tard, le voilà candidat du Liberty Union Party pour les sénatoriales. Il prend une trempe. Un an plus tard, sous les mêmes couleurs, il se présente au poste de gouverneur. Nouveau revers. Et ainsi de suite durant la décennie 70, à la fin de laquelle il quitte le mouvement et se lance dans la production de documentaires. Le premier porte sur Eugene Debs, syndicaliste, fondateur de l’IWW (Industrial workers of the world), candidat socialiste aux élections présidentielles en 1900 (0,63%), 1904 (2,98%), 1908 (2,83%), 1912 (5,99%) et 1920 (3,41%). Dans le bureau du sénateur Sanders, trône toujours un portrait d’Eugene Debs.

En 1980, un ami lui inocule de nouveau le virus de l’action politique. Richard Sugarman, professeur de religion, convainc « Bernie » qu’il peut devenir maire de Burlington, la principale ville de l’Etat et pôle universitaire, aux mains d’un parti démocrate hégémonique. Il joue ses seules cartes en main : campagne de terrain orientée sur les problèmes de fond, action militante, participation électorale de ceux qui se trouvaient aux marges du processus. Il l’emporte de dix voix. Le Sanders « moderne » est né : élévation des consciences par la clarté idéologique, mobilisation populaire et… intangibilité politique. Sanders veut parler « urbi et orbi », à la ville et au monde. Maire d’une ville de 40000 habitants, il revendique d’avoir une « politique étrangère. » Prend la défense du gouvernement sandiniste au Nicaragua, se rend sur place, développe des jumelages avec des villes étrangères et se retrouve ainsi en lune de miel, en 1988, à Yaroslav, URSS. La même année, il soutient Jesse Jackson dans sa candidature à la présidentielle.

En 1989, après deux mandats, il quitte l’hôtel de Ville. Mais le Capitole se profile à l’horizon. Il ne le sait pas encore car il ne l’a pas prévu. Au lieu de cela, il donne des cours à Harvard. Ce sont ses amis, encore eux, qui lui tirent la manche pour l’élection législative de 1990. En triangulaire, il défriche son chemin vers la Chambre des représentants avec 56% des voix, où sa première initiative est de créer un « caucus » (comité regroupant des élus) progressiste qui est, aujourd’hui, le plus important parmi les élus démocrates, signe d’une évolution vers la gauche des représentants et surtout de leurs électeurs. Pendant seize ans, il sera réélu sans coup férir tous les deux ans (durée d’un mandat de député aux Etats-Unis).

En 2006, ce sont les portes du Sénat qui s’ouvrent devant une silhouette un peu plus voutée et une chevelure désormais plus blanche que grise. Mais l’énergie est intacte : le 10 décembre 2010, il s’oppose à la reconduction des réductions massives d’impôts décidée sous W. Bush et prononce un discours de 8h35 minutes et 14 secondes. Lorsque l’opportunité lui est donnée de présider une commission, il choisit, lui, l’ancien objecteur de conscience opposée à la guerre du Vietnam, celle des anciens combattants, car il ne confond pas ceux qui déclarent les guerres et ceux qui sont envoyés les faire puis se retrouvent abandonnés à leur sort.

C’est face à ce même Capitole qu’il annonce, en avril 2015, dans un texte assez mal ficelé qui déborde de peu d’ambition, sa candidature à l’élection présidentielle. On connaît la suite – mais pas encore la fin – avec, dans le New Hamsphire le 9 février, la première victoire d’un candidat qui se proclame socialiste dans une primaire. Au fait, est-il un socialiste ou plutôt un « new dealer » (partisan du New Deal de Roosevelt), comme l’estime Noam Chomsky qui ne lui en apporte pas moins son soutien ? Il est de « gauche », tranche Eli Zaretsky, professeur d’Histoire à  la New School de New York et auteur de « Left, essai sur l’autre gauche aux Etats-Unis » (éditions du Seuil). « De gauche en ce sens qu’il pose les choses en termes de droits : le droit à la santé avec un vrai système de protection universelle, le droit à l’éducation avec la gratuité des études supérieures, le droit à un salaire décent avec le SMIC à 15 dollars. »

Ce qui différencie Sanders de tous les autres candidats ne réside peut-être pas tant dans son programme, en effet plus progressiste que tous les autres, que  dans la façon dont il compte le faire appliquer : par une « révolution politique. » « Pour moi, la politique ce n’est pas juste arriver avec des idées et un programme législatif à Washington –ce qui est nécessaire – mais c’est trouver les moyens d’impliquer les gens dans le processus politique, à les rendre puissants. Ce n’est pas facile, mais, en fait, c’est ce qui doit être fait», écrit Bernie Sanders son livre-mémoire. John Nichols, journaliste au magazine progressiste The Nation, qui en écrit la postface, nous le confirme : « Sanders croit vraiment en la révolution politique. Il veut vraiment mettre en marche une armée d’électeurs qui vont pousser le Congrès à changer. » Ce vieux routier du journalisme politique, auteur d’un livre sur l’histoire du socialisme aux Etats-Unis, qui s’entretient régulièrement avec Sanders était loin de penser, il y a quelques mois seulement, que le mouvement déclenché par le sénateur de 74 ans pourrait atteindre une telle intensité. « Quoi qu’il arrive désormais, Sanders a catalysé les évolutions progressistes de l’opinion publique, notamment de la jeune génération. Si ce n’est pas lui, ce sera quelqu’un d’autre, un latino, une femme, qui sait. Mais Sanders aura semé les graines de ce changement. »

 

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