Le trumpisme à l’épreuve d’une certaine idée de l’Amérique

Donald Trump va-t-il une nouvelle fois déjouer les pronostics, contrecarrer le verdict du suffrage universel ou pire, va-t-il refuser une défaite, lui qui promet le chaos ? élu, Joe Biden ouvrirait-t-il un cycle progressiste ? Alors que de 30 millions d’Américains ont déjà déposé leur bulletin de vote –  un niveau record observé pour la présidentielle –, les élections décisives du 3 novembre s’annoncent incertaines et à hauts risques. (Article publié dans l’Humanité dimanche du 29 octobre 2020.)

Certitude : les démocrates vont remporter, mardi 3 novembre, le vote populaire pour la septième fois en huit élections, soit depuis la fin de la guerre froide. Question : le système du collège électoral va-t-il permettre aux républicains de décrocher la présidence, tout en étant minoritaires en voix pour la troisième fois en six élections depuis 2000 ?

Certitude : à quelques jours du e-Day, le jour J électoral, Donald Trump ne peut plus combler l’écart, à peine le réduire afin de le rendre moins humiliant. Jamais un président sortant n’avait abordé la dernière ligne droite de sa campagne dans un tel état de fragilité. Question : le niveau de mobilisation démocrate sera-t-il suffisant, non seulement nationalement, mais dans les fameux Swing States, une petite dizaine d’États sur les cinquante que compte la Fédération ?

Le spectre de 2016 est tellement présent qu’aucun commentateur ou observateur ne se hasarderait à assurer que la répétition de l’improbable scénario relève de l’impossible. Rappel : il y a quatre ans, Donald Trump avait accusé un retard de 3 millions de voix, mais une avance de 80 000 électeurs, équivalente à celle du nombre de places d’un stade de football américain, dans trois États du Midwest (Pennsylvanie, Michigan et Wisconsin) lui avait permis de se frayer un invraisemblable chemin vers la Maison-Blanche.

Pour prétendre décrocher un second mandat, il ne lui faudra pas simplement reproduire à l’identique l’exploit de 2016. Il lui faudra le dépasser. Ronald Brownstein, journaliste pour le magazine « The ­Atlantic », le ­répète sans cesse : « Donald Trump repose sur un segment déclinant de l’électorat. Il doit donc en tirer une part grandissante à chaque fois. » Ce segment ? Les Blancs non-diplômés. Ainsi définie, la catégorie invite aux pires interprétations. Il y manque une donnée essentielle : l’âge. La base trumpiste est vieillissante : en 2016, le milliardaire était majoritaire chez les plus de 50 ans dans un pays dont l’âge moyen se situait à 38 ans. Non-diplômés ne ­signifie pas « pauvres » ou « chômeurs » ou « déclassés ». « Le diplôme n’est pas un bon indicateur car il ne dit rien du statut social. On peut être non-diplômé et bien gagner sa vie. Ce qui est souvent le cas des électeurs de Trump », éclaire John Mason, professeur de sciences politiques à l’université William-Paterson (New Jersey). Faible ­diplôme, hauts revenus : voilà le profil type du trumpiste pur et dur. Soit un électeur qui a fait sa carrière professionnelle sans bagages particuliers, qui a plutôt réussi, au point de disposer de rémunérations confortables. Son insécurité est plus culturelle qu’économique.

C’est une Amérique en déclin, mais civiquement active, qui s’est trouvé, en ce milliardaire nationaliste et xénophobe, le dernier moyen d’occuper la Maison-Blanche dans un pays en pleine évolution démographique, culturelle et idéologique. Le Parti républicain a rallié le mouvement pour deux raisons : il s’est avéré gagnant et, malgré quelques entorses aux conventions conservatrices (en refusant à plusieurs reprises de condamner les suprémacistes blancs, il a appliqué la doxa du parti de Nixon (plan massif de baisses des impôts voté en 2017.) Mais le Grand Old Party, son surnom, veut éviter de sombrer avec sa créature, son « Frankenstein », comme le souligne l’historien Romain Huret . Quelques sénateurs dont le siège est en jeu ont pris leurs distances afin de sauver la majorité républicaine au Sénat qui pourrait servir de « verrou » et empêcher une présidence Biden d’appliquer son programme.

Le cauchemar du sénateur Mitch McConnell et des milieux d’affaires, c’est justement une « vague bleue » déferlant de la Maison-Blanche à Capitol Hill, le siège du Congrès. L’ampleur inédite du vote anticipé – une centaine de millions d’Américains auront voté avant même le jour J, soit les deux tiers du niveau de l’électorat de 2016 – présage une participation historique, le pire ennemi des républicains, qui n’ont eu de cesse, depuis dix ans, de limiter l’exercice du droit de vote par la multiplication d’obstacles, les purges électorales et, cette année, le refus de développer le vote par correspondance. L’analyse du vote anticipé met en lumière une participation beaucoup plus importante de l’électorat démocrate, dont les jeunes, les minorités africaines-américaines et Latinos constituent le socle.

La volonté de virer Donald Trump semble l’emporter sur toute autre considération, même programmatique. C’est toute la stratégie de Joe Biden : se présenter comme l’outil de la défaite de Trump, utilisable par une jeune Africaine-Américaine socialiste de Détroit comme par un cadre supérieur blanc républicain des banlieues de Dallas. Sans jamais parler – ou si peu – du fond des propositions. Bernie Sanders s’en est alerté à plusieurs reprises. D’autant que Joe Biden dispose « du pain et du couteau », comme le veut la formule, avec un programme que le même Sanders qualifie « de plus progressiste depuis les années 1960 ». L’appliquera-t-il une fois élu ? C’est pour éviter une répétition de la « jurisprudence Obama », c’est-à-dire beaucoup d’espoir, peu de ­réalisations, que la gauche a d’ores et déjà mis la barre très haut avec une charte du peuple, dont le journaliste Harrison Stetler décrypte les enjeux.

De toutes les élections nationales, le scrutin présidentiel américain est celui qui suscite, à travers le monde, le plus d’attention. Une défaite du trumpisme sortirait les États-Unis, dont la réalité de la société est la marche vers la diversification, des griffes d’une pulsion identitaire qui travaille d’autres nations. Une victoire de Joe Biden, flanqué d’une jeune garde plus à gauche, mettrait sans doute fin au cycle néolibéral dans le pays même qui en fut le berceau. Bref, le nom du président servira peut-être d’oracle : un autre cap que le repli libéralo-nationaliste est-il envisageable ? Ou pas ?

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Classé dans Actualités, Eclairages

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