Joe Biden le centriste le plus à gauche

Le candidat qui revendique une étiquette de « modéré » doit pourtant accompagner la poussée à gauche de l’électorat démocrate. (Article publié dans l’Humanité dimanche du 29 octobre.)

À la fin du premier, et finalement, ultime débat présidentiel, la prestation de Joe Biden nous a fait revenir en mémoire une scène mythique du film « Aprile », de Nanni Moretti. Regardant un débat opposant, en Italie, Silvio Berlusconi à Massimo D’Alema, le réalisateur, jouant son propre rôle, n’en pouvant plus, lance au leader de l’opposition : « Mais dis quelque chose. Dis une chose de gauche. »

Et, en effet, au long des 90 minutes de pugilat face à un Donald Trump désordonné, le candidat démocrate n’avait pas dit grand-chose de gauche. Il s’était même démarqué de la gauche qu’incarne la figure de Bernie Sanders en s’opposant une nouvelle fois à la proposition de système de santé public unique (Medicare for All) et affirmant, presque martial : « Le Parti démocrate, c’est moi. » Sous-entendu : personne d’autre et certainement pas Bernie Sanders.

Tout à sa stratégie de l’antitrumpisme comme point unique de rassemblement, Biden ne semblait pas vraiment forcer sa nature de « centriste. » Pour autant, Bernie Sanders affirme que le programme du candidat est le plus progressiste depuis les années 1960. En matière de santé, sujet numéro 1 aux yeux des électeurs, Joe Biden reprend la proposition de Barack Obama de 2008 de « l’option publique ». À savoir : permettre aux Américains de choisir entre une assurance publique – en l’occurrence, le programme créé en 1965, Medicare, qui couvre les plus de 65 ans – et une assurance privée. Le premier président noir de l’histoire du pays avait abandonné cette mesure au cours de la procédure parlementaire au profit d’une cote mal taillée en forme de double obligation, épine dorsale de l’Obamacare : aux Américains de contracter une assurance privée, aux compagnies d’accepter tous les contractants même en cas d’antécédents médicaux (conditions préexistantes).

Joe Biden se prononce également pour le Smic à 15 dollars, cette revendication née dans les fast-foods de New York à l’hiver 2012 et devenue une réalité dans un tiers du pays, en Californie et à New York notamment. Cette mesure pourrait constituer le premier « test » d’une présidence Biden, puisque la Chambre des représentants, à majorité démocrate, l’a déjà votée en juillet 2019. Il faut désormais une majorité (républicaine, pour l’instant) au Sénat pour en faire la loi du pays.

Sans reprendre ni la formule du « New Deal écologique » ni l’ensemble des propositions formulées notamment par Alexandria Ocasio-Cortez et le mouvement Sunrise, Joe Biden propose un ambitieux plan pour lutter contre le ­réchauffement climatique, n’évitant pourtant pas les contradictions entre des investissements publics massifs et l’illusion d’un « capitalisme vert ». Côté fiscalité, celui qui vota en tant que sénateur le plan massif de réduction d’impôts proposé par Ronald Reagan en 1986 propose d’augmenter le taux de l’impôt sur les sociétés (28 % contre 21 %, en deçà pourtant des 35 % en cours avant Trump) ainsi que ­celui sur les plus hauts revenus (à près de 40 %). Enfin, sur la question sensible de l’immigration, il rompt officiellement avec les années Obama et l’expulsion massive des sans-papiers.

John Mason, professeur de sciences ­politiques à l’université William-Paterson (New Jersey), propose une explication pour résoudre ce paradoxe apparent : « Il faut se méfier de cette image de Biden centriste. Certes, c’est un vieux pacha démocrate qui est élu depuis quarante-sept ans. Si Biden est centriste, cela veut dire qu’il suit le centre de gravité de son parti et celui-ci glisse à gauche. Et Biden suit. Même s’il tente de le cacher. » Le cache-t-il pour ne pas effrayer les républicains modérés ? Ou pour ne pas créer d’attentes politiques s’il était élu président ? Sans attendre, la gauche – des députés autour d’Alexandria Ocasio-Cortez et une vingtaine d’organisations, syndicales, environnementalistes ou « communautaires » – vient de lui envoyer une « feuille de route » via la Charte du peuple. Pour l’obliger à dire et surtout faire quelque chose de gauche.

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