Mobilisation électorale, la clé de la Maison-Blanche

Le taux de participation pourrait battre tous les records, alors que 100 millions d’électeurs ont déjà voté. Il devrait permettre à Joe Biden de remporter le « vote populaire », mais pas forcément les Swing States. (Article publié dans l’Humanité du 02 novembre 2020.)

Cent millions. C’est, à quelques unités près, le nombre d’électeurs qui auront voté avant le mardi 3 novembre. 100 millions, soit 72 % du niveau de 2016, malgré le contexte de pandémie de coronavirus. Record à battre : 63,8 % en 1960, pour le duel Kennedy-Nixon. Les Noirs n’avaient alors pas encore le droit de vote. En 2008, pour l’élection du premier président noir de l’histoire du pays, 61,6 % des électeurs éligibles s’étaient exprimés. Ces chiffres peuvent sembler faibles si on les compare au taux de participation lors des élections présidentielles en France (entre 77 % et 83 % pour les trois dernières éditions). Mais, contrairement à la France, il n’existe pas d’inscription automatique sur les listes électorales aux États-Unis. La première bataille civique revient donc à s’inscrire sur les listes, chose rendue ardue par nombre d’assemblées républicaines dans des États clés (Wisconsin, Géorgie, par exemple) et à laquelle renoncent des millions de citoyens, notamment les plus pauvres, parmi lesquels sont surreprésentées les « minorités ». Cette année, le potentiel est estimé à 240 millions d’électeurs. Les prévisions les plus optimistes tablaient sur un taux de participation record de 65 %, soit 156 millions d’électeurs. Ce qui, étant donné la masse des votes déjà enregistrés, semble encore atteignable, voire améliorable. La polarisation rime avec (re)politisation, tout au moins retour vers les urnes. Chaque camp a comme maître mot : « turnout », la participation. Sous-entendu celle des « siens ». Mais dans un pays au système si particulier, le suffrage universel ne sert pas de juge de paix. Sinon, on pourrait d’ores et déjà annoncer la victoire de Joe Biden. Une poignée d’États feront la décision. Chaque candidat doit, plus qu’ailleurs, mobiliser sa base. Voici quelques clés.

Les électeurs démocrates « naturels »

La force de la coalition démocrate constitue aussi parfois sa faiblesse : elle repose sur des « forces sociales ascendantes » (jeunes, « minorités », femmes diplômées) mais qui ne sont pas forcément les plus « civiques » ou les plus « captives ». Les jeunes votent moins que les aînés et les pauvres moins que les aisés : cela ne constitue certes pas un phénomène typiquement américain mais le Parti de l’âne y est beaucoup plus sensible que celui de l’éléphant. Quant aux diplômés, qui ont souvent moins de 40 ans, ils se définissent plutôt comme des indépendants même si, en dernier ressort, ils votent souvent démocrate, à condition que le candidat « gagne » leur vote. Quand toutes ces forces ne se mobilisent pas assez, la défaite se profile à l’horizon, comme en 2016, même si cette dernière doit plus au système du collège électoral qu’au suffrage universel. Néanmoins, la candidature d’Hillary Clinton n’a enthousiasmé ni les jeunes (46 % de participation pour les 18-29 ans contre 71 % chez les plus de 65 ans), ni les Africains-­Américains (59,5 % contre 67 % en 2012). Lorsqu’ils se déplacent, ils constituent une majorité irrésistible : en 2008, Barack Obama a été le mieux élu des présidents (32,5 % des inscrits) depuis les années 1970 ; en 2018, lors des élections de mi-mandat marquées par le plus fort taux d’abstention depuis les années 1920, les démocrates profitent d’une « vague bleue » (8,5 % et 10 millions de voix d’avance). 2020 ? Des premières données montrent une participation jamais enregistrée parmi les 18-29 ans dans plusieurs États clés (Floride, Caroline du Nord…). En revanche, les stratèges démocrates s’inquiètent d’une participation plutôt faiblarde, côté Latinos et Africains-Américains, tout en se rassurant : ils se présenteront le jour J en personne afin d’être certains que leur vote soit pris en compte.

Des trumpistes « timides » ou cachés ?

C’est la hantise des démocrates et l’espoir secret des trumpistes : les électeurs du président sortant ne dévoileraient pas leur vraie intention de vote lorsqu’ils sont interrogés par un institut de sondage. Là encore, le précédent de 2016 plane, même si ce sont plutôt les indécis qui ont fait, par leur choix de dernière minute, basculer l’élection dans le Midwest. Ce ne serait, pour autant, pas suffisant pour que Donald Trump réédite son exploit d’il y a quatre ans. L’arrivée de nouveaux électeurs rend celui-ci encore plus compliqué à réaliser. D’autant que les scrutins intermédiaires (élections de mi-mandat de 2018) et les enquêtes d’opinion les plus fouillées l’ont mis en lumière : galvanisée et chauffée à blanc, la base trumpiste ne s’est pas élargie pour autant. Tout au long de la campagne, Donald Trump n’a pas non plus visé à l’élargir auprès de républicains modérés. Il existe une dernière ressource : des abstentionnistes de longue date, forcément des Blancs de plus de 50 ans, non diplômés, aux idées teintées de nationalisme. Comment convaincre des Américains sortis du processus électoral depuis des lustres d’y revenir, si ce n’est en dramatisant l’enjeu : « Si je perds, c’en sera fini de votre pays. » Vu sous cet angle, la rhétorique de plus en plus incendiaire de Trump dans les derniers jours apparaît moins suicidaire. Désespérée, mais pas forcément suicidaire.

Indécis, abstentionnistes et nouveaux électeurs : une armée de réserve ?

C’est une rengaine qui revient à chaque cycle électoral : ils feront l’élection. Ils ? Les indécis, les indépendants. Si les deux catégories se chevauchent, elles ne se recoupent pas. D’après une enquête du Pew Research Center, 7 % seulement des Américains se considèrent comme des indépendants sans tropisme démocrate ou républicain. Leur poids n’est donc pas de nature à faire basculer le scrutin, sauf dans quelques Swing States. Les indécis ? Selon les dernières enquêtes d’opinion, ils ne seraient guère que 2 à 3 % du corps électoral. Dans un pays polarisé, donc aux frontières électorales peu poreuses, les indécis n’hésitent pas forcément entre Trump et Biden, mais entre les deux candidats principaux et l’abstention, voire le candidat d’un troisième parti (libertarien ou Vert). Une donnée semble peu ou pas prise en compte dans les commentaires et analyses : d’une élection à l’autre, la composition de l’électorat change. Depuis 2016, 12 millions d’Américains sont décédés. On peut supposer qu’ils étaient majoritairement plutôt âgés. Lorsque l’on se souvient que Donald Trump a réalisé ses meilleurs scores chez les plus de 50 ans, on peut en tirer la conclusion que le capital électoral des républicains a été plus entamé que celui des démocrates. Le cru 2020 compte 20 millions de nouveaux électeurs potentiels : 16 millions de jeunes Américains ayant franchi la barre de la majorité légale (18 ans) et 3,5 millions d’immigrés naturalisés. Ces deux électorats (jeunes et immigrés) ont une double particularité : abstention plus importante que la moyenne et vote massif pour les démocrates. Si l’on sort la règle à calcul avec les curseurs moyens (50 % d’abstention et 60 % des voix pour les démocrates), cela donne à Biden un avantage de 3 millions de voix supplémentaires. Mais l’on connaît la réalité proverbiale du système électoral américain : qui gagne le suffrage universel ne gagne pas forcément la Maison-Blanche. Selon les dernières études, Trump pourrait décrocher un second mandat malgré un déficit de 6 à 7 millions de voix.

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