Donald et Joe, il était une fois deux Amériques

Itinéraires d’un vieux routier centriste de la politique et d’un milliardaire VRP de l’ethnonationalisme qui se croisent ce 3 novembre en incarnations de deux Amériques aux antipodes. (Article publié dans l’Humanité du 3 novembre 2020.)

Cette élection définitivement hors norme n’en est plus à un paradoxe près. Pourtant, celui qui a trait à la « nature » des candidats, n’est pas loin de remporter la palme. Jugez plutôt. L’Amérique, pays encore plutôt jeune (38 ans d’âge médian contre 41 en France et 46 en Allemagne) et de plus en plus métissé, a le choix aujourd’hui entre deux homme blancs septuagénaires. Mais passons sur l’âge et la couleur de peau des capitaines ! Pays ultra-divisé politiquement et idéologiquement, chacune de ses portions d’Amériques devra s’incarner dans un porte-drapeau finalement assez improbable. Une Amérique « éternelle », blanche, conservatrice et chrétienne confie son destin à un milliardaire qui a successivement été démocrate, indépendant puis républicain, tout en cultivant les frasques et les divorces plus que l’exégèse de la Bible. Une Amérique « nouvelle », multicolore, ouverte et audacieuse place ses espoirs de bouter l’infâme hors de la Maison-Blanche, préalable à une nouvelle ère progressiste, en un vieux renard de la politique constant dans ses positions les plus droitières comme dans son vote indéfectible pour des lois qu’il sera appelé à retoquer demain. Mystères de la transsubstantiation politique. Que l’adage d’Edgard Faure (« Ce n’est pas la girouette qui tourne, mais le vent ») aidera peut-être à désépaissir. En matière d’élections, la formation des vents, tempêtes voire tornades est sans doute le plus passionnant des sujets d’études. Mais, ici c’est le trajet des girouettes qui nous occupe.

Joseph Robinette Biden Jr. et Donald John Trump ne sont nés qu’à quelques années d’écart (1942 et 1946) et quelques kilomètres (moins de 200) l’un de l’autre, mais deux mondes totalement différents.

Le premier voit le jour dans une famille catholique irlandaise (avec une pointe de huguenots du côté de la grand-mère Robinette) à Scranton, Pennsylvanie. Le père, Joe Biden Sr, fils d’un ancien dirigeant d’American Oil Compagny, a dilapidé l’héritage à coups d’échecs entrepreneuriaux. Finis la belle vie, les matchs de polos, les virées de chasses dans les Adirondacks. La famille (Joe, l’aîné, a deux frères et une sœur) vit dans le sous-sol des grands-parents maternels Sans perspective dans un bassin où l’extraction du charbon commence son déclin, le déménagement s’impose. En 1952, direction le Delaware, où le paternel stabilise sa situation professionnelle en tant que vendeur de voiture. Joe peut aller à l’Université, en sortir avec un diplôme de droit. Il a rencontré sur les bancs de la fac, Neilia Hunter, avec laquelle il aura trois enfants. En 1969, il devient avocat et lorgne déjà vers la politique, en tant que…républicain.

Le second – quatrième d’une famille de cinq enfants – grandit dans une maison de style néo-Tudor dans un quartier chic du Queens (New York). La famille est riche. C’est son grand-père, originaire de Kallstadt (Rhénanie-Palatinat), Frederick Trump qui a fait fortune, à la fin du 19e siècle, pendant la ruée vers l’or en Alaska : il gère pensions, restaurants et bordels, ce dernier détail ayant disparu de la biographie familiale. Son fils, qu’il a prénommé Fred comme lui préfère la stabilité de la pierre : il décuplera la fortune initiale en construisant des dizaines de milliers d’appartements et maisons et, à vrai dire, tout ce que les aides publiques l’incitent à construire. En 1954, il est d’ailleurs l’objet d’une enquête officielle du Sénat pour abus de fonds publics. Vingt-sept ans plus tard, le Département de la Justice le confond pour violation de droits civils : Fred Trump ne veut pas de locataires noirs. Anecdote (ou pas) : à l’âge de 22 ans, il avait été arrêté lors d’une manif du Klu Klux Klan. Donald, le deuxième fils, n’est pas supposé perpétuer la dynastie. C’est à son frère aîné, Fred III que revient une charge… dont il ne veut pas. Son père, personnage dur et autoritaire, pour lequel ne compte qu’argent et réussite, le tout incarné en la Trump Organization, ne le lui pardonne pas. Alcoolique, Fred III meurt à l’âge de 42 ans. Donald, enfant difficile, adolescent placé en école militaire, s’est progressivement aligné sur la mission assignée : prendre la suite et faire encore mieux, encore plus « magnifique. » A peine sorti de la fac, il rentre dans l’entreprise familiale dont son père le bombarde immédiatement président. Un empire de plusieurs centaines de millions de dollars en héritage. Il a 25 ans. Son nom est connu, pas encore son prénom.

Joe Biden est, à la même époque, totalement inconnu. Son patronyme éclate lors des sénatoriales de novembre 1972, où il remporte, à 29 ans, une victoire à 100 contre 1 face au sénateur républicain (oui, Biden est devenu démocrate entre temps) J. Caleb Boggs. Ephémère euphorie politique foudroyée par le plus cruel des deuils : une semaine avant Noël, sa femme et sa fille de 18 mois, Naomi, succombent dans un accident de voiture. Sa sœur, Valerie, le convainc d’honorer son mandat. En janvier 1973, le « rookie » fait ses premiers pas dans une chambre haute où son ombre portée se fera de plus en plus grande, au fil des 35 ans de sa présence. Durant trois décennies et demi, « Senator Biden » se positionnera presque systématiquement à la droite d’un parti démocrate qui lui-même vire à droite afin de tenter de rattraper le parti républicain nixonisé. A peine introduit dans le puissant cénacle, il se lie d’amitié avec les sénateurs ségrégationnistes et ouvertement racistes John Stennis et James Eastland. Et fait cause commune contre le « busing », cette pratique visant à transporter dans des mêmes bus des élevés de quartiers différents afin d’assurer une certaine mixite dans les écoles. Ce qui lui vaudra un rappel douloureux de la part de Kamala Harris, pas encore sa colistière, lors de l’un des débats du parti démocrate en 2019.

A peine trentenaire, il n’est guère plus « éclairé » en matière d’avortement. En 1974, il déclare : « Je ne pense pas qu’une femme devrait être la seule à décider ce qui se passe dans son corps. » Un an auparavant, la cour suprême a pourtant statué (Roe v. Wade) : le droit à l’avortement est constitutionnel.  Il soutient ensuite l’ « amendement Hyde », voté en 1976, qui n’autorise l’utilisation de fonds fédéraux qu’en cas de viol, d’inceste ou de danger pour la vie de la mère. Il ne changera de position qu’en 2019 – décidément, une année d’épiphanie – alors qu’il se prépare à se lancer dans la course aux primaires démocrates. Pour purger son C.V. afin d’affronter un électorat beaucoup plus à gauche, il a également dû faire amende honorable sur la loi sur la criminalité de 1994 pour la rédaction de laquelle il avait sollicité le concours de Tom Scotto, le président de l’association nationale de la police. Signée par Bill Clinton, cette « crime bill » instituait des peines planchers et automatiques (perpétuité pour trois délits quel qu’en soit la nature). Selon la NAACP, la grande association des droits civiques, la population carcérale est passée, entre 1980 et 2015, de 500 000 à 2,2 millions, parmi lesquels 37% des personnes noires (alors qu’elles ne représentent que 13% de la population.) Un tel pedigree – même ripoliné à la repentance – se serait certainement avéré rédhibitoire pour la primaire 2020 si Joe Biden n’avait occupé la fonction de vice-président aux côtés de Barack Obama. C’est sans doute ce qui lui a sauvé la mise en février dernier, dans le cadre de la primaire démocrate, à l’occasion d’une écrasante victoire en Caroline du Sud grâce à un raz-de-marée parmi l’électorat africain-américain. Voilà comment le centriste le plus droitier du parti démocrate durant un quart de siècle est devenu le démocrate centriste le plus à gauche (au programme : salaire minimum à 15 dollars, investissements publics massifs, BidenCare, gratuité partielle des études supérieures, plan d’action contre le changement climatique) à se présenter depuis la « Grand Société » de Lyndon Johnson.

La fonction première de sa candidature n’en reste pas moins de faire barrage à un milliardaire, fils à papa, égotiste et certainement sociopathe, assurément nationaliste et xénophobe. D’après sa nièce, Mary Trump (1), Donald a appris, en étant le fils de son père, à s’adapter en milieu hostile et à décupler les attentes placées en lui. D’une certaine façon, c’est ce qu’il fera tout au long de sa vie. A commencer par porter à un niveau quasiment industriel une marotte de Papa Fred : profiter des fonds publics. Lorsqu’il se lance dans l’aventure à Manhattan, le jeune Donald profite d’une situation de crise de la ville de New York : comme dans les autres grandes villes, le chômage galope, les classes moyennes blanches fuient, la criminalité augmente. En rénovant des hôtels (Grand Hyatt) ou en construisant sa propre tour (Trump Tower), le jeune gouailleur convainc les élus qu’il rend service à la ville. Ils décident donc que la ville le lui rendra bien en exemptions fiscales. Comme l’a révélé le New York Times, c’est toujours l’argent du contribuable qui épongera ses dettes colossales laissées par l’aventure dans les casinos d’Atlantic City à la fin des années 80. Les banques qui ont suivi aveuglément Donald dans tous ses investissements n’ont d’autres choix que de le renflouer, sauf à couler avec lui. Egomaniaque comme peu, il veut son nom partout : les steaks Trump, un Trump Tour (qu’il envisageait comme un concurrent du Tour de France), l’Université Trump. Tout cela périclitera. Mais sa fortune restera intacte, par la grâce du gouvernement fédéral et de Wall Street. C’est la « marque » qui le protège : au milieu des années 2000, l’émission « The apprentice » lui apporte du cash (400 millions de revenus pour 14 saisons) et de l’exposition (le multirécidiviste de la banqueroute qu’il est autorisé à « virer » les mauvais candidats.)  « Je suis persuadé qu’il a compris quelque chose de la société américaine en animant cette émission de télé réalité », nous disait en 2016, en face d’un petit déjeuner à New York, Michael Zweig, auteur de « The Working Class Majority: America’s Best Kept Secret. » Le flair du marketeur ? A-t-il senti ce ressentiment racial qui mijote dans une frange de la population, dont la colère grandissante est proportionnellement inverse à son poids démographique déclinant ? Dès 2011, il adopte et propage la théorie des « birthers », selon laquelle l’acte de naissance de Barack Obama étant un faux, il n’aurait donc pu se présenter à l’élection présidentielle. Personne n’y prête vraiment attention. « C’est Donald. » Déjà, en 1989, il s’était payé une page dans le New York Times afin de réclamer la peine de mort pour cinq jeunes de Harlem (quatre africains-américains et un latino), accusés d’avoir violée une joggeuse (2). Les cinq jeunes seront innocentés. Donald Trump continue de les dire coupables.

L’épisode du « birther » ne sera pas un « one shot », un coup isolé. C’est un coup d’essai. L’ancien démocrate jet-seteur devient la coqueluche des milieux ultra-droitiers qui le poussent à renverser la table du G.O.P. (Grand Old Party, surnom du parti républicain) aux mains ce ces RINO (Republicans In Name Only). En juin 2015, dans le décor de mauvais goût doré du lobby de la Trump Tower, il dévide la bonne vieille pelote « nativiste. » Les Latinos sont des « violeurs », des « criminels », des « trafiquants de drogue. » Lui, président, un Mur sera construit. « C’est Donald » : le mépris initial de l’establishment républicain se mue en stupéfaction, puis en ralliement. Trump élu, les républicains « country club » rejoignent gaiement le trumpisme, son racisme, ses appels du pied au suprémacisme blanc, à condition qu’il s’accommode des classiques du conservatisme néo-libéral (truffer les tribunaux de juges de droite, alléger encore un peu plus les impôts) ce qui ne force pas la nature de l’impétrant. Romain Huret rappelle fort opportunément : « Il est une créature du conservatisme états-unien, qui a pris le contrôle du parti républicain dans les années 1970. Trump, c’est un peu comme Frankenstein, comme un mauvais fils dans lequel vous ne vous reconnaissez pas. Il surjoue les thématiques des conservateurs, leurs attitudes corporelles, leurs prises de parole. Il ressemble parfaitement à l’électorat conservateur moyen, qui voit dans Trump un ami, quelqu’un qui parle comme eux et les comprend. C’est sa meilleure arme. » A vrai dire, la seule qui lui reste, un rien émoussée dans un pays qui rejette ce projet trumpiste mais qui peut  encore couper là où ne l’attend pas : un jarret en Floride, désormais son Etat de résidence, un talon d’Achille en Pennsylvanie, l’Etat de naissance de Joe Biden. La dernière vague de sondage illustrait plutôt que l’arme fatale de 2016 s’était fait canif en 2020. La confirmation dans les urnes de cette ultime photographie créerait une situation pour laquelle rien, absolument rien, au cours de leur longue ne les avait vraiment préparés: Trump en loser, Biden en agent catalytique des espoirs progressistes.

1 « Trop et jamais assez. » Editions Albin Michel.

(2) « When they see us. » Série Netflix.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages, Portrait

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s