Donald Trump, du Capitole…à la roche tarpéienne

Evénement sans précédent, l’intrusion de militants trumpistes dans l’enceinte du Congrès, signe la dérive d’un courant politique qui tend à faire sécession avec le reste de la société. (Article publié dans l’Humanité du 8 janvier 2021.)

Une tragédie et une farce. Mercredi, au Capitole, l’Histoire a joué simultanément sur ces deux registres. La prise du siège du Parlement de l’autoproclamée « plus grande démocratie du monde » s’est soldée par la mort d’une personne et par des dizaines de selfies de putschistes d’opérette, déchaînés puis presque goguenards, posant pour l’éternité. L’espace d’une journée particulière, cette troupe manifestement aussi haineuse qu’impréparée a réussi à stopper le processus démocratique, ne faisant finalement que retarder l’échéance. Le cours des choses a repris : la victoire de Joe Biden a été certifiée, hier, par le Congrès. Et Donald Trump a dû se résoudre à annoncer une « transition ordonnée. »

Une attaque inédite contre le pouvoir législatif

Les derniers non-invités à pénétrer dans le Capitole portaient un uniforme blanc et rouge. Ils étaient anglais. Nous étions en 1814, lors de la seconde guerre anglo-américaine. Le 6 janvier 2021, c’est un quarteron d’ultra-trumpistes qui a forcé les portes du Congrès. Tout a commencé quelques heures plus tôt par un meeting que Donald Trump organisait afin de protester, pour la énième fois, contre une élection « volée » et une « fraude massive », assertion jamais prouvée lors de la cinquantaine de recours en justice. Mais la foule présente le croit sur paroles. « Nous n’abandonnerons jamais. Nous ne concéderons jamais la défaite », a-t-il éructé, avant d’inviter sa troupe à se diriger vers le Capitole.

Consigne que la frange la plus exaltée a suivi à la lettre. Elle n’a eu qu’à affronter un dispositif de sécurité pour le moins sous-dimensionné. Quelques membres de la police du Capitole, dépendant du gouvernement fédéral, ont été débordés en deux temps, trois mouvements. Contrairement à n’importe quelle manifestation antiraciste, la garde nationale n’avait pas été mobilisée. Si certains apprentis-putschistes sont entrés par la grande porte, d’autres ont fracassé des fenêtres pour pénétrer dans le bâtiment. Aussitôt, les élus, au premier rang desquels le vice-président Mike Pence, ont été évacués. Quelques scènes immortalisées rentreront dans les manuels : Jake Angeli (son identité est désormais connue), avec bonnet en peau de bête et cornes, tout sourire au « perchoir », un de ses collègues posant ses bottes sur le bureau de la présidente démocrate de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi ; des agents en civil armes au poing, protégeant les portes de l’hémicycle barrées d’une armoire transformée en ultime rempart. La police a procédé à 52 arrestations (dont 4 pour port d’arme illégal), saisi six armes et retrouvé dans des immeubles voisins deux bombes artisanales.

Après une nuit de couvre feu et de condamnations unanimes, la certification a repris son cours, jeudi matin, confirmant la victoire de Joe Biden. « Ces tragédies nous rappellent que les mots comptent et que le pouvoir de vie et de mort se trouve dans la langue », a déclaré Barry Black, l’aumônier du Sénat au terme de la « cérémonie », une référence assez directe à Donald Trump. Ce dernier s’est fendu d’un communiqué dans lequel il ne reconnaît pas sa défaite mais annonce qu’il fera place nette en temps et en heure.

Un trumpisme à tendance insurrectionnelle

L’Histoire retiendra que celui qui voulait « rendre sa grandeur à l’Amérique » a été l’instigateur de la profanation de ce qu’une immense majorité d’Américains considère comme un sanctuaire. Organisée de longue date ou improvisée (l’enquête le dira peut-être), cette intrusion ne peut pas être considérée comme un « accident », pas plus que le trumpisme ne l’est. Ce dernier est à la fois la conséquence et l’accélérateur d’une dérive du parti républicain depuis près d’un demi-siècle. On peut dater de la présidence Nixon ce virage à droite d’un parti qui, sous Eisenhower, adhérait au consensus du New Deal de Roosevelt.

Après la signature de la loi sur les droits civiques, la « stratégie sudiste » assumait de séduire les électeurs démocrates racistes et ségrégationnistes du Sud, tout en commençant à remettre en cause les acquis du New Deal. La « révolution conservatrice » a marché sur ses deux « jambes » : néo-libéralisme et néo-ségrégationnisme. Ronald Reagan n’a pas échappé à cette nouvelle règle du G.O.P. (Grand Old Party, le surnom du parti républicain). Si les « reaganomics » constituent l’empreinte majeure de son bilan, celui-ci contient également le durcissement de la guerre à la drogue, faux-nez de politiques discriminatoires à l’encontre des Africains-Américains, qui connaîtront leur paroxysme avec la loi sur la criminalité de 1994 promue par Bill Clinton et… Joe Biden.

Donald Trump a actualisé cette doxa en stigmatisant l’immigration latino, phénomène majeur des années quatre-vingt et 90 et en prenant des accents « souverainistes » alors que les effets du libre-échange étaient jugés de plus en plus négativement par une frange importante de la population tandis que l’explosion des inégalités depuis les années soixante-dix commençaient à craqueler le corps social. La particularité de ce qu’il est convenu d’appeler le trumpisme est d’avoir forgé une alliance officielle entre l’establishment républicain bon teint et la galaxie de milices et mouvements nationalistes, nativistes ou suprémacistes. Un jour, il signait une loi de réductions massives d’impôts pour les plus riches. Le lendemain, il refusait de condamner les suprémacistes blancs victimes de violence à Charlottesville. Un jour, il démantelait des réglementations environnementales et sociales. Le lendemain, il demandait aux « Proud boys » de se tenir prêts. Les puissants républicains « country club » ont parfois toussé ou hoqueté, mais ils n’ont jamais jeté l’éponge. Après tout, Trump leur avait permis de gagner la présidentielle en 2016 et appliquait, certes avec frasques et désordres, la politique qu’ils souhaitaient. Mais comme le veut la formule « l’important, ce n’est pas la chute, c’est l’atterrissage. » Et pour nombre de républicains, l’atterrissage a eu lieu le 6 janvier 2021.

Le parti républicain au bord de l’exlosion

Avant même l’improbable intrusion, les signes de discorde au sein d’un parti républicain largement trumpifié depuis 2016 étaient apparus en direct, sur toutes les chaînes de télévision, alors que s’ouvrait au Congrès la réunion de certification. Enjeu : fallait-il suivre Donald Trump jusqu’au bout de sa stratégie, non seulement de refus des résultats de l’élection du 3 novembre, mais de mobiliser tous les moyens, y compris non légaux, pour les faire invalider ? A quelques minutes d’intervalle, deux figures de la droite, ont défendu deux points de vue diamétralement opposés. Principe de réalité oblige, Mitch Mc Connell, chef des républicains au Sénat, cheville ouvrière des « années Trump », refusait de suivre son ancien champion jusque dans le précipice. Ted Cruz, candidat évangélique à la primaire de 2016, alors adversaire résolu du milliardaire, enfourchait allégrement les thèmes de la « fraude massive » et de la démocratie bafouée. Quelques minutes, plus tard, les failles allaient s’élargir, alors que des supporters de Trump faisaient irruption dans le bâtiment du Congrès. Jamais autant d’officiels républicains (y compris le vice-président en exercice, Mike Pence), n’avaient condamné avec autant de force un acte de Donald Trump. Battu, il est vrai, par Joe Biden, il ne leur sert plus à grand-chose. Mais les élites républicaines devront continuer à « gérer » la base trumpiste Selon un sondage réalisé sur le pouce, 20 % des Américains approuvent l’assaut du Capitole. Soit approximativement un électeur républicain sur deux. En haut de la pyramide, la coupure en deux apparaît à l’identique : plus de la moitié des représentants républicains ont refusé de certifier les résultats de l’élection, une proportion jamais vue dans l’histoire du pays. L’avenir du parti de Lincoln s’écrira-t-il en rabibochages de raison, en déchirements de long terme voire en scission ? Une chose est certaine : si Donald Trump quittera le pouvoir le 20 janvier, il continuera, fort de ses 74 millions d’électeurs, de hanter la vie politique du pays, que ce soit à la tête d’un nouveau parti, aux commandes d’une chaîne de TV, ou en électron « providentiel ».

Un retour à la « normale » ?

En annonçant une « transition ordonnée », le président battu a, de fait, pris acte de la situation : le Congrès ayant certifié le vote du collège électoral, aucun recours politique ou légal ne demeure à sa disposition. Dernière option : celle du coup de force. Il ne faut jamais parier de rien, surtout avec Donald Trump, mais les réactions de la société américaine ont montré qu’elle disposait d’anticorps suffisamment puissants pour circonscrire toute fièvre insurrectionnelle. Les événements du 6 janvier ne constitueront-ils donc qu’une parenthèse, un cauchemar passager ? Il faut plutôt envisager ce qui s’est déroulé au plus haut sommet de l’État comme le symptôme global d’un pays qui, au-delà des chiffres plus ou moins ronflants de l’économie, se porte de moins en moins bien : « brutalisation » de la société (rupture du contrat social, envolée des fortunes des milliardaires et des inégalités, impact terrifiant de la pandémie du Covid sur les classes populaires, notamment africaines-américaines et latinas), polarisation idéologico-politique dans un pays à l’histoire continuellement violente, confiscation démocratique (purges électorales, rôle intact des lobbyistes et influence grandissante des forces de l’argent.) C’est cette maladie que devra soigner Joe Biden. Il disposera pour cela d’une majorité, certes faible, dans les deux chambres du Congrès. Mercredi soir, dans une adresse solennelle, il s’est montré à la hauteur de la fonction, acculant Donald Trump à appeler ses troupes égarées à rentrer chez elles. À partir du 20 janvier, il lui faudra plus que des mots.

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