Archives mensuelles : octobre 2024

Récit de la campagne la plus folle

Tentative d’assassinat de Donald Trump, retrait de Joe Biden, émergence de Kamala Harris : le scénario fou se poursuit dans les urnes mardi et sans doute dans les jours qui vont suivre. (Article publié dans l’Humanité magazine du 31 octobre 2024.)

Depuis une décennie, on s’est habitués à ce qu’une élection américaine se joue à une poignée de voix. L’édition 2024 nous apprend qu’elle peut aussi basculer pour quelques centimètres voire quelques centièmes. Ceux de la trajectoire d’une balle ou d’un mouvement de tête sans lesquels la tentative d’assassinat contre Donald Trump aurait réussi. Le 13 juillet à Butler, Pennsylvanie, la campagne présidentielle bascule dans la singularité la plus absolue. Elle ne ressemblait déjà à aucune autre avec ce « match retour » entre un sortant, impopulaire et vieillissant, et un ancien président, tout aussi impopulaire, un peu moins physiquement usé mais beaucoup plus inculpé. Voilà que la grande « tradition » américaine de l’assassinat politique vient lui donner des allures de monstre idiosyncratique.
Finalement, Donald Trump ne figurera pas dans les annales comme le 5e président assassiné mais « simplement » comme l’énième visé par une tentative (qui sera suivie d’une seconde sur un terrain de golf en Floride le 15 septembre). Les images sont aussitôt mondialement diffusées : la balle qui écorche l’oreille, projetant un filet de sang sur la joue du candidat, qui, en se relevant, lance à la foule « Fight, fight, fight ». À la convention républicaine qui s’ouvre le lundi 15 juillet, il est accueilli en « héros » voire en « miraculé ». Le bruit de fond médiatique annonce : « Il a gagné l’élection. »
Une immunité qui change tout
Ce même bruit, quelques mois plus tôt, distillait un autre air : « Il ne peut pas gagner. » Le milliardaire affichait alors deux condamnations à son actif : en février, une amende de près de 355 millions de dollars pour une série de fraudes financières au sein de son empire immobilier ; fin mai, un jury populaire le reconnaissait coupable de trente-quatre chefs d’accusation dans l’affaire des falsifications comptables en lien avec les paiements secrets de Stormy Daniels, une ancienne actrice porno dont il aurait acheté le silence après avoir eu une liaison avec elle.
Sur le menu judiciaire de Donald Trump figuraient encore les plats principaux : les tentatives de renverser les résultats de l’élection présidentielle avec l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021 et en Géorgie ainsi que le déménagement de documents classés défense dans sa résidence de Mar-a-Lago. On débattait plutôt pour savoir s’il se trouverait derrière les barreaux au moment du vote, le 5 novembre. Et puis une décision de la Cour suprême du 1er juillet conférant à Donald Trump une immunité sur tous les actes officiels pris pendant son mandat balaie toutes les épées de Damoclès qui tournoyaient au-dessus de sa tête. Le 27 juin, Joe Biden lui offrait même sur un plateau une pole position inespérée, avec une catastrophique, presque pathétique, prestation lors de leur premier – et finalement, unique – débat de l’année.
Pour nombre d’observateurs, aucun doute : le vent de la balle qui avait sifflé à l’oreille du 45e président allait se transformer en ouragan qui allait emporter le 46e. Il aura fallu une semaine et une pression croissante – d’abord, des stratèges, ensuite des élus, puis, en coulisses, de quelques poids lourds parmi lesquels Nancy Pelosi, l’ancienne présidente de la Chambre – pour que Joe Biden se rende à l’évidence. Le 21 juillet, il publie un communiqué : « Cela a été le plus grand honneur de ma vie de servir en tant que votre président. Et bien que j’aie eu l’intention de me représenter, je pense qu’il est dans l’intérêt de mon parti et du pays que je me retire et que je me concentre uniquement sur l’exercice de mes fonctions de président jusqu’à la fin de mon mandat. »
Quelques heures après, il précise ce qu’il avait omis de dire dans un premier temps : son soutien allait à Kamala Harris. Dans un mouvement tellement organisé qu’il apparaît au moins avoir été anticipé par certains acteurs de la coalition démocrate, celle-ci s’est rassemblée autour de la vice-présidente en exercice à la vitesse de l’éclair. Désormais, c’est au tour des démocrates de voir s’aligner les planètes. Les enquêtes d’opinion montrent le retour au bercail d’une frange des électeurs perdus ces derniers mois par Joe Biden. Un enthousiasme certain regagne les meetings. Le choix du colistier – le gouverneur du Minnesota, Tim Walz – fait le bonheur de l’aile gauche et des syndicats.
Un programme peu ambitieux pour Kamala Harris
Tout semble revenu dans l’ordre au moment où s’ouvre la convention démocrate à Chicago que l’on annonçait chaotique ou soporifique. L’« ordre », selon les organisateurs, c’est de refuser de donner la parole à des délégués élus sur une plateforme contre le soutien inconditionnel de Joe Biden à la guerre contre Gaza tout en mettant en scène les ralliements de républicains « modérés ». Mais les sondages sont bons : « Kamala » a rattrapé et dépassé Trump. Mieux, même : lors du premier débat organisé le 10 septembre, elle dame le pion à celui qui est considéré comme une terreur dans le genre. Parfum de « Kamalamania ». Tout semble en pilotage automatique, atterrissage sans heurts prévu le 5 novembre.
Arrive octobre, le fameux mois où surgit traditionnellement une « surprise » qui rebat les cartes de la campagne. Les sondages sont toujours bons, donc pas besoin de les stimuler, avec un projet trop ambitieux. À partir de septembre, Kamala Harris baisse la barre du contenu programmatique en deçà même de la plateforme adopté par le Parti démocrate. À titre d’exemple : elle se prononce pour l’augmentation du salaire minimum mais refuse d’indiquer un montant, alors que la proposition officielle du parti, depuis de nombreuses années, est de le porter à 15 dollars de l’heure.
Puis, insensiblement, même si les caisses se remplissent (1 milliard de dollars levés depuis début août), la course s’avère plus serrée que prévu, surtout dans les « swing states » (États-pivots) qui feront pencher la balance du « collège électoral », ce mode de scrutin dont les Américains ne veulent plus mais que les Républicains protègent, tellement il leur est favorable. À deux reprises (W. Bush en 2000 et Trump en 2016) lors des six derniers scrutins, les candidats du GOP (Grand Old Party) sont entrés à la Maison-Blanche sans avoir emporté le « vote populaire. »
La machine démocrate déclenche alors, sans le revendiquer ni le proclamer, une sorte de plan d’urgence. Kamala Harris, à qui l’on reproche de ne pas répondre aux questions des journalistes, multiplie les interviews, mais ses réponses sont attendues. Elle ne se distancie pas de Joe Biden, parle de « small business » encore et toujours, répète qu’elle n’est pas Donald Trump. La corde du référendum anti-Trump, fort solide en 2020, semble élimée en 2024. Alors, on demande à Bernie Sanders d’aller écumer les parties rurales des États du Midwest, où il est particulièrement populaire, et à Barack Obama de contrer les tentatives trumpiennes de séduction des hommes noirs.
Un vote ultra-polarisé
Car Trump fait du Trump au carré. Sa campagne tire ostensiblement sur tous les fils réactionnaires : nativiste, raciste, masculiniste. Les migrants sont diabolisés, comme les femmes sans enfants et plus généralement les féministes, ainsi que les personnes transgenres et même tout simplement les opposants de gauche. Les courbes des sondages ne piquent pas du nez. Incompréhensible ? Selon une enquête d’opinion, 48 % des Américains estiment que le « pays change trop vite ». Donald Trump leur assure, en substance : « Je vais stopper cela. » Que dit Kamala Harris à l’autre moitié du pays ? À quelques jours du scrutin, la clarté du message n’apparaît pas de manière cristalline.
Mardi prochain, ce pays ultra-polarisé va régler ses divisions au fond des urnes. Il faudra plusieurs jours, peut-être quelques semaines et d’autres épisodes aussi imprévisibles qu’improbables, même, pour déterminer la position du curseur. En 2016, Donald Trump l’avait emporté grâce à 80 0000 voix malgré un déficit de 3 millions de voix nationalement, tandis que Joe Biden, en dépit d’une avance de 7 millions de voix, ne devait qu’à 43 000 voix son accession à la fonction suprême. À la fin d’une campagne de tous les rebondissements, l’ultime serait qu’elle ne se dénoue pas encore une fois via une poignée de voix.

Poster un commentaire

Classé dans Eclairages

Erié, un comté-pivot dans un Etat-pivot (4/4)Un « arc en ciel » dans la Rust Belt

Dans cette ville, qui s’est construite sur les vagues migratoires puis l’accueil des réfugiés de tous les continents dans les années 80, le « melting pot » y est un fait indiscuté. Même les républicains préfèrent ne pas relayer la rhétorique nativiste de Donald Trump. (Article publié dans l’Humanité du 31 octobre 2024.)

Erié (Etats-Unis),

Envoyé spécial.

Et tout a commencé par un meeting de… Donald Trump. « Ça a déclenché un truc en moi, comme si ça allumait un feu », se souvient Jasmine Flores. Quelques années plus tard, il est toujours question de Donald Trump et de « feu ». La jeune Latina n’est plus cette citoyenne anonyme manifestant aux portes d’un meeting du milliardaire à Érié, mais la présidente du conseil municipal de la ville et la coprésidente en Pennsylvanie de la Coalition des Latinos pour le ticket Harris-Walz.

Fulgurante ascension dont il faut retracer les étapes. La première se déroule dans le Lower East Side d’Érié, la partie la plus populaire, voire paupérisée, de la ville. Jasmine est l’aînée de 13 enfants. Son père mexicain, immigré dans les années 1980 avec un visa de travail, a intégré les codes du « travailler dur pour réussir » et croit dans le « rêve américain ».

Première Latina et plus jeune élue

Autre rapport au pays du côté de sa mère portoricaine, puisqu’elle est citoyenne américaine, donc une Latina sans statut d’immigrée. La jeune femme en prend… et en laisse. « Je crois que j’ai toujours été l’enfant rebelle, raconte-t-elle. Nos femmes ont tendance à se marier jeunes et à fonder une famille. Nous sommes des personnes apportant de l’attention, et c’est très bien, mais ce n’est pas ce que je voulais en grandissant. Je n’ai jamais eu l’occasion d’entendre le titre Calladita Te Miras Mas Bonita(«quand tu es plus silencieuse, tu es plus belle »). » Elle refuse « l’état d’esprit qui consiste à ne pas faire de vagues, à se taire, à être timide ».

Deuxième étape : après la révélation anti-Trump, elle s’engage dans la campagne de Bernie Sanders, défend notamment sa proposition d’un système de santé publique (Medicare for All). Mais c’est d’abord à Érié que la jeune aide-soignante, qui a obtenu son diplôme d’assistante médicale, entend faire changer les choses.

Elle se lance dans une campagne pour le conseil municipal. Sans beaucoup d’argent ni aucun soutien, mais avec une organisation de terrain naissante : Erie County United. Premier échec lors de la primaire démocrate en 2019. Elle persiste. Deux ans plus tard, elle décroche un siège, devenant, à 28 ans, la première Latina et la plus jeune élue de l’histoire de la ville.

En début d’année, elle est devenue, à 31 ans, la présidente du conseil municipal, fonction qu’elle « cumule » avec son emploi à plein temps. La politique n’est pas un métier. Ni une rente. Elle l’annonce : elle ne veut surtout pas être la dernière Latina à entrer au conseil municipal.

Une politique d’accueil des réfugiés dès les années 1980

En attendant, elle fait figure d’incarnation d’une ville « diverse », cas de figure rare pour une cité de cette taille dans le Midwest. Comme souvent dans les villes industrielles, l’histoire s’est écrite à Érié avec l’immigration européenne et la migration des noirs du Sud vers ces nouveaux bassins d’emploi.

La vraie particularité réside dans la présence d’habitants de tous les continents, héritage d’une politique d’accueil des réfugiés dès les années 1980. L’International Institute of Erie (IIE), fondé en 1919, a joué le rôle de chef d’orchestre dans la réinstallation de réfugiés de Bosnie, d’Érythrée, du Kosovo, d’Irak, de Syrie, du Bhoutan, du Soudan, du Myanmar ou encore du Népal ou du Liberia.

« Érié est une ville très catholique et c’est l’une des principales raisons de cet accueil », rappelle Jeff Bloodworth, professeur d’histoire à l’université de Gannon (Érié). Les chaînes de montage de l’usine de locomotives construite par General Electric en 1910 se sont nourries de la force de travail des immigrés italiens, polonais, irlandais et allemands, qui sont également devenus la force propulsive de la création de la section syndicale.

Dans leur immense majorité, les dirigeants syndicaux se rendaient à la messe le dimanche matin. Cette « culture » a donc perduré jusque dans la politique d’accueil des réfugiés il y a trente ans. « Les habitants d’Érié ont l’habitude d’aller à l’école et de travailler avec des Arabes, des Ukrainiens, des Népalais et des Bosniaques », souligne encore l’historien.

Discours nativiste de l’ancien président

Tom Eddy, le responsable des républicains locaux, se montre d’ailleurs d’une grande prudence. « Ces dernières décennies, la population a décliné. La ville a fait le choix d’investir dans l’accueil des immigrés, qui, une fois naturalisés, votent plutôt démocrate », constate-t-il.

Il se montre en revanche plus offensif lorsque l’on évoque le sujet de l’immigration à l’échelle nationale. « Les démocrates veulent repeupler les États où ils sont majoritaires mais qui perdent des habitants, donc des sièges. Vous n’avez pas besoin d’être citoyen pour être compté dans le recensement, donc… », assure-t-il, en écho à la thèse complotiste trumpiste.

Sa description est supposée parfaitement coller à la Pennsylvanie et à Érié – traditionnellement démocrate et en déclin démographique. Pour autant, le GOP (Grand Old Party) local se garde bien d’en faire un thème de campagne. « La rhétorique anti-immigrés de Trump peut être bien perçue dans les zones rurales de l’ouest de l’État de Pennsylvanie. Mais elle ne passe pas aussi bien à Érié », ajoute encoreJeff Bloodworth.

Même dans les « suburbs », les militants et candidats républicains ne se font pas le relais des propos incendiaires de Donald Trump sur le sujet. Les fameux électeurs diplômés – courtisés comme des faiseurs de roi (ou de reine) – sont imperméables au discours nativiste de l’ancien président, préférant les thèmes de l’économie ou des droits reproductifs.

Cela pourrait, a contrario, mobiliser les électeurs du « melting-pot » d’Érié en faveur des démocrates. En tout cas, les équipes de campagne de la candidate n’ont pas décidé d’agir sur ce levier, désertant la ville-centre pour les suburbs. Jasmine Flores préfère insister sur le fait que « Kamala Harris apporte une perspective unique et aborde des questions qui touchent de près de nombreuses communautés, y compris les communautés latinas et immigrées ». Cela suffira-t-il à maintenir le curseur du « baromètre » Érié du côté des démocrates ? Verdict le 5 novembre prochain.

Poster un commentaire

Classé dans Reportages

Erié, un comté-pivot dans un Etat-pivot (3/4)A l’usine Wabtec, l’introuvable campagne

Les salariés de ce site de production historique de locomotives sont profondément divisés entre les deux candidats. Même au sein du syndicat – local 506 d’UE –, on préfère ne pas s’appesantir sur le sujet afin de ne pas élargir les brèches. (Article publié dans l’Humanité du 30 octobre 2024.)

Érié, (États-Unis), envoyé spécial.

Ne l’appelez plus General Electric. C’est désormais Wabtec qui, depuis le rachat en 2019, préside aux destinées de l’usine de locomotives construite en 1910 par la multinationale fondée par Thomas Edison. Le changement de nom a consacré la mutation d’un univers.

Un millier de salariés franchissent les portes bien gardées du site de production, contre plus de 10 000 au firmament. L’usine ne fait plus figure de principal employeur de la ville, rôle désormais dévolu à un groupe d’assurance. Pour beaucoup, les ouvriers ont quitté la ville construite autour du site, Lawrence Park (4 000 habitants), et Érié, juste voisine, pour se prendre un pavillon en banlieue ou à la campagne, parfois à une heure de route. Une époque s’est évaporée, mais pas totalement.

Le trumpisme progresse dans l’usine

Le syndicat – le local 506 d’United Electrical, Radio and Machine Workers of America (UE) – qui représente les salariés depuis 1940 a gardé sa culture combative, permettant, malgré les vents contraires, de signer des conventions collectives encore avantageuses, avec des salaires au-dessus de la moyenne du secteur industriel du coin.

Ce n’est pas la « Rust belt », cette ceinture rouillée à force d’avoir été désindustrialisée, mais ce n’est plus la terre d’un « âge d’or », forcément mythifié. L’usine Wabtec constitue un microcosme d’un monde du travail en bascule entre deux époques et manifestement entre deux options politiques. Si les « suburbs » sont le terrain de conquête des démocrates sur les républicains, l’usine serait celui des trumpistes sur les démocrates.

Commençons par le siège du syndicat, situé sur Main Street, à deux pas de l’usine. Sur le trottoir d’en face, le pub Irish Cousins entretient l’imagerie d’une sociabilité ouvrière qui a pourtant quasiment disparu. On remarque une plaque commémorative dédiée à John Nelson (1917-1959) : « Délégué syndical en chef et président de l’United Electrical Workers Union local 506 de 1942 à 1959. Accusé d’être un communiste par le maccarthysme, il a été le premier responsable syndical viré par General Electric en 1953. Il est mort prématurément, à l’âge de 42 ans. » Pas de prise de soutien officiel du syndicat cette année

En attendant dans le hall d’accueil, on jette un œil à la dernière livraison du bulletin d’information. Le « mot du président » s’attaque au sujet brûlant du moment : l’élection présidentielle. Le texte est centré sur l’exercice du droit de vote comme « outil puissant qui définit le futur de nos communautés, nations et le monde ».

Les impacts possibles sont énumérés, de la préservation de la démocratie à l’expression de valeurs, en passant par la protection des droits et libertés ou encore la capacité d’influencer les lois. À chaque ligne, on se demande : cela se terminera-t-il par une consigne de vote ? Réponse, en page 2 : non.

Le président, le voici, Scott Slawson, avec son éternel polo noir à manches courtes frappé de l’écusson « UE, local 506 » qui colle à sa carrure d’ancien marine. Ce n’est pas un syndicaliste qui lambine face à la question politique : en 2016, il avait ouvert un meeting de Bernie Sanders, alors candidat à la primaire démocrate, auquel UE apportait alors son soutien officiel (endorsement).

Aucune décision de cette nature cette année, une déclaration du bureau exécutif du syndicat (30 000 membres) recommandant « aux travailleurs de voter stratégiquement contre Trump en votant pour le seul candidat viable qui se présente contre lui – qui est maintenant Kamala Harris ».

Des syndiqués divisés sur la présidentielle

« Certains membres du syndicat feront campagne, les uns pour Harris, les autres pour Trump, mais pas l’organisation », pose-t-il d’emblée, avant de passer en revue les candidats (« Sous la présidence de Trump, il y a eu beaucoup de mesures contre les syndicats », « Kamala Harris ne donne aucune indication sur son soutien au monde syndical »), sans jamais laisser entrevoir son penchant personnel.

« S’il ne dit rien, c’est que la base est plus divisée que jamais », rapporte un responsable du syndicat sous couvert d’anonymat. Confirmation auprès de John Thompson, responsable régional d’UE : « La principale bataille, c’est avec la direction de Wabtec que le syndicat doit la mener, pas avec une partie des syndiqués. On doit maintenir l’unité. » Sous-entendu : les divisions sont profondes. Y compris au sein du bureau.

Un de ses membres ne cache pas que « ses actions à la Bourse se portaient mieux sous Trump ». Une altercation physique a même eu lieu entre ouvriers pro-Trump et pro-Harris. « Certains de nos membres sont transgenres. On imagine l’impact sur eux qu’a le discours de Trump », souligne encore John Thompson, brisant aussi l’image d’une classe ouvrière monolithique, y compris dans ses choix de « genre ».

« Trump joue moins la carte antisyndicale que d’autres républicains »

« L’année dernière pendant la grève, on voyait pas mal de voitures avec des stickers Trump », se souvient Jim Martin, journaliste au Erie Times-News.

« À Wabtec, ils gagnent bien leur vie et ils ont un syndicat, poursuit le « Monsieur Économie » du journal local. Dans les petites usines, aux salaires plus bas et sans organisation syndicale, l’inflation fait plus de dégâts et il y a moins de digues face au populisme trumpiste. D’autant que Trump joue moins la carte antisyndicale que d’autres républicains. » « Ils sont plus attirés par Trump que par le Parti républicain », abonde le syndicaliste John Thompson.

« Je ne pense pas que le seul ressort soit l’immigration, relaie le journaliste Jim Martin. Il y a aussi le sentiment d’être délaissé. Des électeurs ne comprennent pas ce monde, avec les politiques de diversité ou en faveur des transgenres. » « Ce vote exprime du ressentiment et le sentiment d’être abandonné plutôt qu’une véritable animosité contre les migrants, estime également Chris Townsend, ancien directeur de l’action politique d’UE. Cela n’exprime pas vraiment leur rapport à la politique sur le fond. Une frange des syndiqués attirés par Bernie est partie vers Trump pour les mêmes ressorts. »

« Depuis que je vote, c’est toujours pour le moindre des deux maux »

Quant au syndicat comme digue au trumpisme, c’est encore vrai, selon différentes enquêtes d’opinion, mais les brèches sont apparentes. Cette année, le syndicat des teamsters (chauffeurs-livreurs) et celui des firefighters (pompiers) n’ont pas apporté leur « endorsement » à Kamala Harris.

« Il ne faut jamais oublier que c’est Wabtec qui choisit les syndiqués, pas nous », rappelle Chris Townsend. C’est le principe du syndicalisme américain : lorsqu’un syndicat a gagné son droit de représentation dans un lieu de travail, tous les salariés en sont obligatoirement membres. « On a très peu de temps pour parler politique. Les réunions sont centrées sur les questions syndicales », regrette-t-il.

Pour son ancien collègue et toujours ami John Thompson, « Trump prospère sur l’affaiblissement de la conscience de classe »… et sur les déceptions créées par les démocrates, sur lesquelles le responsable syndical est presque intarissable. « C’est un parti au service des grandes entreprises capitalistes, résume-t-il d’une formule. Depuis que je vote, soit au début des années 1980, c’est toujours pour le moindre des deux maux. Cette année, je ne peux pas voter pour quelqu’un qui est complice de génocide. »

Poster un commentaire

Classé dans Reportages

Erié, un comté-pivot dans un Etat-pivot (2/4)A Millcreek, la bataille des « surburbs »

Ancien fief républicain, cette banlieue résidentielle d’Erié penche de plus en plus vers les démocrates. Pour les deux partis, c’est ici que se jouera l’issue de l’élection présidentielle. (Article publié dans l’Humanité du 29 octobre 2024.)

Érié (États-Unis), envoyé spécial.

C’est donc dans ce décor de série TV américaine qu’est censé se dénouer le grand duel électoral : des zones pavillonnaires coincées entre des centres commerciaux, constituées de demeures plus ou moins cossues mais jamais lépreuses, affichant des pelouses unanimement manucurées. Comme si House of Cards s’invitait dans Desperate Housewives.

En plus des démêlés avec les équipes de « pros » venus de Washington, Sam Talarico et Tom Eddy se trouvent un autre point commun : c’est la « surburb », cette invention américaine, qui déterminera le nom du 47eprésident des États-Unis.

« La ville est encore très démocrate mais on a compris que le vivier de voix se situait dans les surburbs. Les diplômés votent de plus en plus démocrate et leur taux de participation est plus élevé. On sait que les cols-bleus penchent plus du côté des républicains », assume, totalement décomplexé, le leader des démocrates locaux. À distance, son alter ego républicain abonde : « La clé, ce sont les électeurs indécis des banlieues résidentielles. C’est indiscutable. »

54 000 habitants dans un « champ de bataille » électoral

Le long des rues presque toujours rectilignes, le « champ de bataille » supposé semble pourtant bien paisible au regard de la férocité d’une campagne présentée, une fois de plus, comme « la plus importante de l’histoire ». Pourtant, la multiplication des panneaux plantés dans les jardins –« Trump-Vance », « Harris-Walz », « Harris-Walz », « Trump-Vance »– comme autant de drapeaux revendiquant des territoires conquis dessine une « ligne de front ».

« Millcreek a voté pour Trump en 2016 et Biden en 2020, rappelle Robert Speel, professeur de sciences politiques à l’université Penn State Behrend (Érié). C’est vraiment la banlieue pivot d’un comté pivot dans un État pivot. »

Millcreek s’est développée à partir des années 1950 grâce à l’automobile. Elle a ensuite profité du « white flight » (l’exode des classes moyennes blanches des centres-villes à partir de la fin des années 1960) pour devenir la deuxième ville la plus peuplée du comté, avec 54 000habitants.

Du temps de Reagan, c’était une chasse gardée des républicains, dans laquelle les démocrates ont commencé à effectuer des incursions avec l’élection de Barack Obama. En 2007, le siège de représentant à la Chambre locale de Pennsylvanie a basculé du côté des démocrates, qui le détiennent toujours. Tous les deux ans, le Grand Old Party veut croire en une opportunité de reconquête… refroidie par le résultat des urnes. « Je pense qu’on a une bonne chance », estime, cette année encore, Tom Eddy.

Les républicains rêvent de reconquête

L’enjeu est moindre que celle de la présidence, mais, pour les républicains locaux, c’est aussi un moyen de dynamiser la campagne nationale ou, à l’inverse, de profiter de la dynamique de la présidentielle. En tout cas, Micah Goring y croit.

« Je n’ai pas les moyens de faire des sondages. Mon sondage, c’est le porte-à-porte et il dit que c’est assez bon, assure le candidat novice. Ou alors, c’est juste que je frappe à la bonne porte. » Le quinquagénaire affiche un parfait CV de conservateur –ancien militaire, patron d’une PME, chrétien évangélique pro-life– qui aurait jadis suffi, à lui seul, à le propulser à Harrisburg, la capitale administrative de la Pennsylvanie.

Mais les « surburbs » ont changé, comme l’explique Robert Speel : « Ces électeurs des banlieues ont tendance à avoir des intérêts partisans contradictoires. Étant donné que nombre d’entre eux disposent d’une certaine richesse, ils peuvent préférer les politiques économiques républicaines sur des questions telles que les impôts, mais, sur toutes les autres questions (avortement, rôle de la religion, armes à feu, politique étrangère, opposition à la discrimination), ils ont tendance à soutenir les politiques du Parti démocrate. »

Une nouvelle « guerre culturelle »

Le message anti-avortement, notamment, passe mal, ce que ne méconnaît pas Micah, qui tente d’éluder la question : « Les gens ne sont pas très à l’aise avec les sujets de société… » Pourtant, sur le tract qu’il tend aux électeurs, figure un « sujet de société » : les droits des personnes transgenres.

« Mon opposant a voté pour permettre à des garçons de participer à des compétitions sportives dans la catégorie des filles et donner un accès sans restriction aux vestiaires et douches des filles. » C’est la nouvelle « guerre culturelle » lancée par les républicains qui fonctionne auprès de la base « Maga » (Make America Great Again, le slogan de Donald Trump) mais peine à convaincre auprès des électeurs diplômés des banlieues, particulièrement les femmes.

En ce samedi après-midi, Micah en fait l’expérience. Il frappe à une porte mais, cette fois-ci, ce n’est pas la bonne. L’hôtesse des lieux, blonde, la soixantaine, écoute poliment le candidat se présenter et lui remettre un tract. Puis : « Vous êtes sérieux ? Les transgenres, c’est ça le problème de l’Amérique ? Vous avez attaqué les droits reproductifs des femmes, votre candidat comme son colistier parlent mal des femmes et vous voulez avoir mon vote en dénonçant les transgenres ? »

« Il faut prendre tout ce qu’il y a à prendre »

Le ton est à peine civil, une colère rentrée semble trouver son chemin à chaque mot. « Vous savez, je suis une républicaine enregistrée depuis que j’ai l’âge de voter, mais cette fois je ne voterai pas pour vous. Merci pour votre visite. » La porte se referme sur un Micah qui, dans un rire un peu nerveux, tente de reprendre contenance : « Ça arrive parfois ! »

« Les sondages montrent que près de 10 % des républicains vont voter pour Harris. C’est énorme pour les démocrates », met en relief Jeff Bloodworth, professeur d’histoire à l’université Gannon (Érié). Le parti de Kamala Harris a décidé de jouer à fond cette carte. La candidate a effectué une mini-tournée des banlieues du Midwest avec Liz Cheney.

L’ancienne députée républicaine battue par les trumpistes lors d’une primaire et fille de Dick Cheney, l’ancien vice-président de W. Bush, menant la campagne pour les démocrates, voilà qui a de quoi faire grincer les dents. « Il faut prendre tout ce qu’il y a à prendre », tente de convaincre Zion, un jeune « permanent » de l’équipe de campagne de Kamala Harris à Érié, avec une mine qui laisse douter de sa propre conviction.

Poster un commentaire

Classé dans Reportages

Erié, un comté-pivot dans un Etat-pivot (1/4)Un bout de Pennsylvanie en « centre du monde »

Donald Trump et, plus récemment, Kamala Harris sont venus dans ce petit comté d’à peine 300.000 habitants mais qui vote régulièrement pour le vainqueur, au point d’être considéré comme le « baromètre » du pays. (Article publié dans l’Humanité du 28 octobre 2024.)

Érié (États-Unis), envoyé spécial.

Tom Eddy et Sam Talarico ne sont pas forcément les meilleurs amis du monde, mais ils doivent affronter le même problème : des hordes d’inconnus venues de l’extérieur de la ville ont pris le contrôle de la situation. Le premier les désigne, avec un brin de dédain, comme les « trois gamins », le second l’appelle respectueusement par son prénom : « Jaime ». Les « chairmans » (présidents) des sections locales du Parti républicain et du Parti démocrate ne sont plus maîtres en leur demeure militante.

Un baromètre électoral

Cette prise de pouvoir par les hautes instances des deux machines électorales symbolise l’enjeu que représente la Pennsylvanie, le plus important des swing states (États pivots) avec ses 19 grands électeurs, et de chacune des pièces d’importance de ce domino, dont le comté d’Érié.

En 2016, Hillary Clinton, trop sûre d’une victoire tellement annoncée par les médias et les sondages, n’avait pas visité ce fief démocrate, une brique de ce que le politologue Ronald Brownstein avait appelé ce « mur bleu », ces États qui avaient voté sans discontinuité pour le parti de l’âne depuis 1988. L’ancienne First Lady avait perdu le comté, la Pennsylvanie ainsi que deux autres États du Midwest (Michigan et Wisconsin) et donc la présidence.

Érié est un « baromètre » que la presse américaine et internationale vient consulter tandis que les deux machines électorales tentent de faire bouger l’aiguille, ne serait-ce qu’insensiblement. Cela pourrait suffire dans une élection qui promet de se jouer encore dans un mouchoir de poche (80 000 ont suffi à Donald Trump pour remporter le collège électoral en 2016 et 43 000 à Joe Biden en 2020).

Au 1600 Peninsula Drive, c’est dans la pièce du fond du siège du Parti républicain que les « trois gamins » passent leurs journées, comme s’ils étaient consignés dans leur chambre. Ils ne veulent parler à aucun journaliste et ont vivement recommandé à Tom Eddy d’en faire autant.

L’ancien professeur d’éducation physique et « conservateur pur sucre » rejoue la scène. « Je leur ai dit : « Vous croyez que je serai capable de dire quelque chose de nuisible à Donald Trump » », rembobine-t-il en mimant un faciès fermé, mais pas loin d’être menaçant. Les « trois gamins » ont laissé tomber : Tom Eddy peut parler à la presse. Alors, il reprend avec l’Humanité le fil d’une conversation engagée en avril dernier.

L’échange est régulièrement entrecoupé de coups de fil – un journaliste d’Associated Press ou un électeur en recherche d’informations – et d’allées et venues – un candidat à une élection locale qui vient récupérer ses tracts ou un quidam en recherche d’un formulaire de vote par correspondance.

Tom s’excuse et remplit sa mission. Mais attendez ! Des formulaires de vote par correspondance ? Il y en a en effet des dizaines dans le hall. Trump en a pourtant fait l’instrument par lequel une fraude massive aurait permis le vol de l’élection en 2020.

L’impact du vote par correspondance

Tom Eddy ne tourne pas autour du pot : « Ils se sont rendu compte qu’ils ne pouvaient pas gagner sans ses votes par correspondance. Sans eux, des électeurs éloignés de la vie politique ne voteraient pas. » De plus, une frange de la population part passer l’hiver en Floride où le climat est plus doux – au moins quand il n’y a pas d’ouragan – surtout des retraités blancs, beaucoup plus enclins à voter républicain.

La généralisation du vote par correspondance permet de resserrer les mailles du filet abstentionniste. Selon les décomptes de Tom Eddy, les républicains sont en train de rattraper le retard. Autre signe : « Le différentiel entre électeurs démocrates et républicains enregistrés comme tels sur les listes électorales est passé de 20 000 en 2020 à 10 000 cette année. »

Au 1301 State Street, l’artère centrale d’Érié, on compte moins les bulletins et électeurs enregistrés que les militants. « Je crois bien que je n’ai jamais vu ça », pose Sam Talarico, aussi grand que chauve. Le téléphone de Marie, la manager du siège des démocrates, chauffe encore un peu mais beaucoup moins qu’il y a quelques semaines : « J’en ai entre 3 et 7. Mais ça a été la folie, ça n’arrêtait pas. De partout, ça appelait pour demander comment aider la campagne. » Le gros des troupes – notamment les militants du syndicat SEIU – vient de l’État voisin de New York, qui votera assurément démocrate.

« On fait ce que l’on fait pour une campagne basique et efficace : du porte-à-porte, des coups de fil », souligne Sam. Sur la 8e rue, l’équipe Harris-Walz a loué ses propres locaux face à un parking où trônait jadis un local syndical. Avec « Jaime » donc comme ingénieur en chef d’une mécanique de précision : tous les soirs, quand les uns prennent leur téléphone pour une opération « phonebank » depuis le siège, d’autres partent en équipe faire du porte-à-porte. Et, le week-end, c’est quasiment une organisation d’usine avec des équipes qui se relaient de 9 heures du matin à 6 heures du soir. En cette mi-octobre, il fallait en plus préparer un événement : la venue de Kamala Harris à Érié, quelques semaines après un meeting de Donald Trump.

Selon Jeff Bloodworth, professeur d’histoire à l’université Gannon (Érié), « dans la ville comme dans l’État, la campagne de Mme Harris a l’avantage sur le plan de l’organisation. Les démocrates vont encourager le vote anticipé par correspondance, puis solliciter les électeurs retardataires le jour de l’élection. Cela pourrait bien faire la différence dans un scrutin serré ».

Un sondage USA Today-Suffolk University réalisé auprès de 300 électeurs du comté, dans les jours qui ont suivi le premier et unique débat entre Harris et Trump le 10 septembre, place la candidate démocrate en tête (48 % contre 44 %). Elle y détient un avantage de 20 points parmi les électrices (55 % contre 35 %), notamment les plus diplômées, qui vivent dans les banlieues résidentielles, les fameuses « suburbs ». C’est bien là que les républicains de Tom Eddy et les démocrates de Sam Talarico se sont donné rendez-vous pour la bataille décisive.

Poster un commentaire

Classé dans Reportages

En Floride, 48 heures dans un ghetto trumpiste

En Floride, The Villages est une communauté interdite aux moins de 55 ans, parsemée de dizaines de golfs, et dont 97 % des 80 000 habitants sont blancs. Un vrai paradis électoral pour les républicains. Nous y avons passé un week-end. (Article publié dans l’Humanité magazine du 24 octobre 2024.)

The Villages (États-Unis), envoyé spécial.

Quel dilemme ! Corinna a longtemps hésité, son regard oscillant entre les trois affiches et reflétant son indécision autant qu’un appétit presque dévorant. Il y avait d’abord le biopic sur Ronald Reagan avec Dennis Quaid. « Quel président il a été quand même ! » commente la blonde quinquagénaire. Et puis : « Suis-je raciste ? » du commentateur très, très à droite Matt Walsh, qui promet de régler son compte au « politiquement correct ».

Là encore, elle explique son intérêt : « J’en ai marre que l’on nous traite de racistes. C’est Obama qui a commencé à jouer la carte raciale. Tout était toujours à propos de la “race”. Ce sont eux les vrais racistes. » Enfin, troisième élément de ce choix apparemment cornélien : « Vindicating Trump », réalisé par une autre figure de l’extrême droite, Dinesh D’Souza. « J’aime tout de Trump, sa personnalité, sa politique. Il a raison sur tout », lâche-t-elle.

Portée par son élan, elle prend un ticket – tarif senior – pour la séance de 11 h 30 ce samedi de début octobre. Une heure et trente-six minutes après, elle ressort de la salle 3 de l’Epic Theater aux anges, presque émue. « C’est exactement ça, tout y est : le vol de l’électionle complot judiciaire contre lui, les démocrates qui font venir des migrants illégaux pour les faire voter la prochaine fois. »

Son enthousiasme est manifestement partagé par deux autres spectateurs – la soixantaine bien tassée, la chevelure totalement argent – qui posent alternativement devant l’affiche où l’ancien président apparaît poing levé, l’oreille et la joue cinglées de sang. Nous avons souffert devant un film de propagande, sans aucun fait avéré. Eux y ont vu une ode à celui qui va sauver l’Amérique. À peine rentrée chez elle, dans sa coquette maison au bout d’une impasse d’un lotissement anonyme, la jeune retraitée étaye sa passion politique. Dans sa chambre est affichée la une d’un journal local du Delaware où elle habitait encore il y a peu : elle y apparaît dans une robe rouge d’apparat. « C’était pour le bal de l’investiture de Trump en janvier 2017. »

Avec une once d’impatience, elle déverrouille son téléphone et nous montre une première photo : « C’était à Mar-a-Lago (la propriété ultra-luxueuse dans laquelle réside Donald Trump – NDLR). J’étais sur scène avec Ron DeSantis (le gouverneur républicain de Floride) et Rick Scott (l’un des deux sénateurs républicains du même État). »

97 % des habitants sont blancs

Et maintenant, une photo apparemment « volée » plus que posée de Donald Trump : « Je n’ai jamais été aussi près de lui. » La photo est floue et le milliardaire n’y apparaît pas à son avantage. « Il a l’air gros là-dessus, mais il ne l’est pas. De toute façon, c’est lui et personne d’autre. Ici, tout le monde est d’accord avec ça. »

Là, on la croit volontiers. The Villages, à une heure de route au nord d’Orlando, en plein centre de la Floride, est connu pour être un fief trumpiste. Donald Trump est le seul président à avoir rendu visite à deux reprises à cette ville de 80 000 habitants, appelant ces derniers « mon peuple » et pour cause : deux tiers d’entre eux ont voté pour lui en 2016 et 2020.

Cette domination sans partage est d’une certaine façon inscrite dans le règlement de copropriété de cette ville-champignon : aucune personne de moins de 55 ans ne peut y devenir propriétaire et aucun enfant de moins de 19 ans n’a le droit d’y résider plus de trois semaines. Les petits-enfants sont tolérés, mais seulement de passage.

Aucune mention – qui serait illégale, au demeurant – à l’appartenance raciale, mais cela semble être implicite : selon les données officielles du recensement, 97 % des habitants sont blancs contre 63 % dans l’ensemble du pays et 52 % en Floride. 19 % de la population a fait une partie ou l’intégralité de sa carrière dans l’armée. Enfin, avec 53 000 dollars par an, le revenu par tête dépasse de 40 % celui de l’État. Blanche, vieillissante, à l’aise financièrement, propriétaire, patriote voire nationaliste : c’est l’Amérique rêvée de Donald Trump, l’Amérique qui rêve de Trump.

Un Disney World pour retraités

Le lieu n’a pas forcément été conçu à cette fin. Au début des années 1980, Gary Morse reprend l’affaire que son père, Harold Schwartz, avait montée en 1972 : des mobile homes sur des anciens pâturages et champs de pastèques. Il décide d’y construire des maisons, d’offrir des services pour les résidents, notamment un accès aux parcours de golfs, et de transformer le tout en communauté fermée pour retraités de plus de 55 ans qu’il baptise « The Villages ».

Formule gagnante : 8 000 habitants en 1990, 51 000 en 2010, 80 000 en 2020. Cette « surburb » de nouvelle génération pour retraités a attiré une immigration interne dont la géographie est dessinée par les lieux de culte : les églises luthériennes pour les habitants venus du Midwest, les épiscopaliennes pour le nord-est et les évangéliques pour ceux du Sud.

Au premier abord, The Villages ressemble à n’importe quelle banlieue américaine, avec ses longues routes tracées au cordeau, ses stations-service disposées à leurs intersections, ses centres commerciaux siamois, ses quartiers résidentiels « protégés » par caméras et barrières et ses « centres-villes » avec ses bâtiments « historiques » de pacotille.

Mais, outre la ségrégation par l’âge, c’est le niveau de services qui distinguent cette ville qui n’en est pas vraiment une1, avec près de 3 000 clubs. Dans ce « Disney World pour retraités », on peut jouer au softball ou au tennis de table, s’initier aux techniques de l’autodéfense ou au mah-jong et, le crépuscule venu, participer à des réunions des alcooliques ou des drogués anonymes ou simplement danser la salsa jusqu’au bout de la nuit.

Et surtout, surtout, jouer au golf. « Le golf est au pouvoir ce que l’huile est au moteur », fait dire dans « Orange Crush » le romancier Tim Dorsey à son personnage, un certain Helmut von Zeppelin, une sorte de Donald Trump avant l’heure. Il y a alors beaucoup de pouvoir dans The Villages : près d’une cinquantaine de parcours, dont une douzaine de stature internationale, arrosés comme il se doit. D’un tee à l’autre, comme de sa maison au centre commercial, on se déplace en voiturettes, renforçant l’impression d’une version gériatrique de la série « le Prisonnier ».

Pour 195 dollars par mois, un résident a accès à tous les parcours de golf comme à l’ensemble des activités. Rien ne semble cher dans The Villages. L’abonnement au journal local plafonne à 84 dollars par an. « The Villages Daily Sun », propriété de la famille Morse, revendique 55 700 abonnés, en hausse de 169 % depuis vingt ans, ainsi qu’une rédaction jeune et professionnelle… qui doit pourtant se loger plus loin car interdite de résidence sur son propre terrain d’expertise professionnelle. Il en va de même des milliers de salariés qui font tourner la boutique villageoise mais sont priés de sortir du territoire, une fois leur service terminé.

Le Parti républicain et le vote des retraités

Même la santé frôle la gratuité dans un pays où elle ressort plus du luxe que du droit. Pour cause : les habitants de plus de 65 ans – soit 86 % de la population – sont couverts par Medicare, un programme public d’assurance-maladie créé par l’administration démocrate de Lyndon Johnson. L’ironie veut sans doute que ceux des récipiendaires votant pour le Parti républicain crient au communisme lorsque Bernie Sanders propose d’étendre à l’ensemble de la population (Medicare for All) cette forme de « Sécurité sociale » dont ils jouissent.

Le boom de cette surburb communautariste et l’évolution sociologique du Parti républicain – reposant de plus en plus sur les générations les plus âgées – ont enfanté ce bastion « rouge » (de la couleur des républicains) inexpugnable. Il y a tellement de républicains enregistrés qu’une nouvelle section – « The Republican Club of The Villages », à ne pas confondre avec « The Villages Republican Club » – s’est formée en début d’année, afin d’organiser les électeurs du GOP (Grand Old Party) dans la partie sud en plein développement. Jim Daunis, son président, n’a pas donné suite à nos demandes d’entretien.

Il ne faut cependant pas surévaluer l’importance numérique des Villages. Remportée à deux reprises par Donald Trump (48,6 % en 2016 ; 51,1 % en 2020), la Floride ne semble plus être un « swing state » (État pivot qui font la décision au collège électoral) et de toute façon les quelques dizaines de milliers de voix d’avance engrangées ici par les républicains ne se sont jamais avérées décisives.

À travers The Villages, Donald Trump joue sur la fibre symbolique : il valorise l’apport de ces retraités blancs qui ont réussi à contrebalancer l’évolution démographique de la Floride, où les Latinos représentent désormais plus d’un quart de la population. Comme une allégorie qui vaudrait pour l’ensemble de la nation.

Une réalité parallèle

« The Villages » est ainsi devenu une sorte d’aimant où on décide d’emménager autant pour son profil politique que sa sociabilité supposée. C’est le cas justement de Corinna, qui a sagement attendu ses 55 ans et sa retraite de l’armée de l’air pour quitter le Delaware et acheter sa maison avec trois chambres, ce qui lui permet d’accueillir des hôtes, plus pour briser l’ennui de son célibat que pour arrondir les fins de mois.

Un documentaire sorti en 2020, « Some Kind of Heaven » (« Une sorte de paradis ») dresse un « portrait de quatre résidents des Villages, qui s’efforcent de trouver le bonheur et un sens aux derniers chapitres de leur vie », et « illustre le fossé entre la publicité des Villages et la réalité pratique de la vie dans ces lieux ».

À l’image de cet abysse entre le discours trumpiste sur le monde et la réalité de ce dernier qu’incarne le bingo permanent de Corinna : « Aucun candidat républicain n’a eu autant de voix que lui en 2016 (c’est vrai numériquement mais en part des suffrages exprimés : 46,93 % contre 47,15 % à Mitt Romney en 2012 ou 50,7 % à W. Bush en 2004 – NDLR) et je ne parle pas de 2020 avec ce vol (jamais prouvé devant aucun tribunal – NDLR). Les pays d’Amérique latine vident leurs prisons et leurs asiles pour nous envoyer leurs pires criminels. Des violeurs, des gangsters (sic). Et les démocrates les font venir pour les faire voter et nous voler notre pays (re-sic). Dans une génération au maximum, si on ne fait rien, l’Amérique ne sera plus telle que nos fondateurs l’ont voulue. » Et dont The Villages semble se vivre comme le dernier vestige.

  1. The Villages n’est pas constitué en municipalité. C’est donc le comté (trois en l’occurrence) qui fait figure de première échelle administrative. ↩︎

Poster un commentaire

Classé dans Non classé, Reportages

Kamala, Trump, Gaza: les vérités d’un syndicaliste

Carl Rosen, le président du syndicat indépendant United Electrical Radio and Machine Workers of America (UE) explore les enjeux de cette élection et affirme la nécessité de la constitution d’un troisième parti. (Article publié dans l’Humanité du 24 octobre 2024.)

Pittsburgh (Etats-Unis),
Envoyé spécial.

Créé dans les années 30, The United Electrical, Radio and Machine Workers of America (UE) a toujours assumé son indépendance, son orientation progressiste et son fonctionnement interne démocratique. Son président depuis 2019, Carl Rosen, continue de porter cette voix singulière dans le mouvement syndical américain.

Vous avez décidé de ne pas soutenir officiellement Kamala Harris. Pourquoi ?
Nous n’avons pas pour habitude de soutenir officiellement des candidats à la présidence. Nous avons fait une exception pour Bernie Sanders lorsqu’il s’est présenté aux primaires, en raison de sa position unique en tant qu’allié du mouvement ouvrier. Il n’est malheureusement qu’une exception au niveau national au sein du Parti démocrate. Nous considérons que cette formation est largement dominée par les grandes entreprises et les intérêts financiers.
Il est fréquent, lors des élections présidentielles, de n’avoir que deux choix. Comme cette année. Nous aidons alors à déterminer le terrain sur lequel nous allons nous organiser et nous battre au cours des quatre prochaines années. Et l’un des candidats crée de meilleures ouvertures pour cela que l’autre. C’est pourquoi nous recommandons de voter pour eux, comme Kamala Harris. Mais leur apporter un soutien officiel signifierait que nous croyons en ce qu’ils représentent.

Ces dernières années, Trump a, semble-t-il, obtenu des gains parmi les classes populaires. Comment l’expliquez-vous ? Et de quelle manière le mouvement ouvrier peut-il riposter ?
L’explication réside dans l’incapacité du capitalisme à répondre aux besoins de la classe ouvrière. Depuis les années 1970, le niveau de vie des travailleurs n’a pas suivi la croissance de la productivité. Cela signifie qu’une part de plus en plus importante de la richesse et des revenus de ce pays va dans les poches des plus riches et laisse tous les autres sur le carreau. Cela entraîne également une dégradation du secteur public et des services qui y sont fournis. D’un point de vue matériel, les gens ont donc l’impression d’être laissés-pour-compte.
Les démocrates ne sont pas disposés à contrecarrer cela puisqu’ils sont alliés aux grandes entreprises. Vous ajoutez le fait que les ultra-riches sont prêts à soutenir, quelqu’un comme Trump et à utiliser toutes les formes de communication qu’ils peuvent (de Fox News à X) pour diffuser de fausses idées qui donnent, pour une partie de la population, un sens, à ce qui se déroule dans le pays.
La stratégie de notre syndicat, c’est essayer d’être sincère avec nos membres, et non pas d’essayer de les convaincre que Kamala Harris est la meilleure chose qui soit.

Votre syndicat a pris des positions fortes concernant la guerre à Gaza. En quoi estimez-vous qu’il s’agit d’un sujet d’importance pour le mouvement ouvrier ?
La guerre est toujours un sujet d’importance pour le mouvement ouvrier. Ce sont les travailleurs qui font la guerre et cette fois-ci, ce ne sont pas les travailleurs américains, mais ceux d’autres pays qui sont sous le feu des armes. Au final, la richesse de notre pays est déversée dans les égouts pour larguer ces bombes massives sur les populations au Moyen-Orient. Comme l’a dit un ancien président des États-Unis (Dwight Eisenhower, ndlr), chaque dollar dépensé pour les armes et les bombes est un vol à la classe ouvrière car c’est un prélèvement d’argent qui pourrait être utilisé pour répondre aux besoins sociaux. La guerre est encore plus un sujet d’importance lorsqu’elle consiste à opprimer brutalement un groupe de personnes pour le bénéfice supposé d’un autre groupe de personnes. Au passage, je ne pense pas que les actions du gouvernement israélien soient à son avantage. Au contraire, Israël a détruit sa position dans le monde.

Vous appelez à la création d’un troisième parti, un Labor Party. Ce n’est pas la première fois qu’un tel appel est lancé mais pourquoi maintenant ?
Premièrement, il est toujours temps de construire un Labor party dans ce pays. Mais ce qui s’est passé ces dernières années a vraiment mis en lumière ce qui arrive lorsque nous ne disposons pas de ce genre d’organisation. Le Parti démocrate s’enfonce de plus en plus dans la défense des grandes entreprises et ne prête pas suffisamment attention aux besoins de la grande majorité du peuple américain, qu’il soit urbain ou rural. Il permet au Parti républicain de sombrer dans le fascisme, ou du moins le néo-fascisme, et d’emporter tout notre champ politique loin vers la droite.
Nous n’en avons pas encore parlé, mais cette évolution peut être attribuée à la désindustrialisation des États-Unis, qui a été un facteur déterminant. Cela a été mis en œuvre délibérément par l’élite capitaliste américaine, les démocrates et les républicains avec la concordance des accords commerciaux, de la politique étrangère et militaire conçus pour rendre les régions moins développées du monde sûres pour les États-Unis, afin que les entreprises américaines puissent y transférer leurs emplois.
Les régions où Trump fait des scores importants sont des endroits où il y avait autrefois des emplois décents dans les usines, dont beaucoup étaient syndiqués. Les usines ont fermé et quitté le pays. Le monde du travail, la seule institution semi-progressiste du pays, où les gens pouvaient se sentir à l’aise, se retrouver entre personnes de couleurs différentes ou être exposées à de meilleures idées, s’est retrouvé au bord du gouffre. Ce qui reste, c’est un bourbier à remplir pour les démagogues de droite.

Poster un commentaire

Classé dans Interviews