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L’Amérique martyrisée et pas encore libérée de Trump

Si le président nationaliste bat des records d’impopularité, il n’en déroule pas moins son projet de « révolution réactionnaire ». (Article publié dans l’Humanité du 20 janvier 2026.)

Donald Trump est le plus impopulaire des présidents après un an de mandat. En douze mois, il est néanmoins l’un des hôtes de la Maison-Blanche qui a le plus avancé dans la mise en œuvre de son projet et il dispose de tous les leviers pour poursuivre sa « révolution réactionnaire ».

« Il y a deux choses à propos de l’année écoulée qui peuvent être vraies en même temps, résume Simon Rosenberg, un stratège démocrate. La première est que Trump a causé plus de dégâts au pays que je ne l’aurais imaginé. La seconde est qu’il a été rejeté par le peuple américain d’une manière tout aussi inattendue»

Ce paradoxe dessine un pays réfractaire mais martyrisé, dont les anticorps n’ont pas totalement disparu, comme le prouvent les mobilisations citoyennes contre les descentes de la police de l’immigration (lire page 4), et qui échoue pour l’instant à enrayer la machine infernale.

En revenant à la Maison-Blanche le 20 janvier 2025, le milliardaire disposait d’un plan de bataille élaboré et précis : le « Projet 2025 » de la Fondation Heritage. Pendant la campagne, le candidat républicain avait tenté de s’en démarquer, le contenu du document apparaissant comme trop « extrême » pour s’attirer les faveurs d’une majorité de l’électorat. À peine entré en fonctions, il a déployé les cartes des offensives sur le bureau Ovale et sonné la charge.

« Sur le plan intérieur, l’agenda se déroule à peu près comme prévu, à savoir la dérégulation de l’économie et la baisse des impôts des plus aisés (ce qui satisfait l’électorat républicain traditionnel), mais aussi la remise en cause de l’État de droit (droit à la santé, droit du sol, droit à l’éducation, égalité raciale, égalité de genre, etc.) », détaille pour l’Humanité Marie-Cécile Naves, directrice de recherches à l’Iris.

Donald Trump a tenu presque toutes ses promesses de campagne, sauf la principale – redonner du pouvoir d’achat aux Américains. Il a lancé « la plus grande opération d’expulsions de l’histoire »transformant l’ICE, la police de l’immigration, en garde prétorienne de la suprématie blanche, au point que Joe Rogan, le podcasteur le plus populaire du pays et soutien de Trump en 2024, la compare à la Gestapo. En douze mois, le pays a perdu 1 million d’immigrés, expulsés ou partis d’eux-mêmes par l’effet de terreur. Trump a satisfait ses plus fidèles soutiens de campagne, présents au premier rang lors de la cérémonie d’investiture – les oligarques – en faisant voter une réduction massive d’impôts en leur faveur. Sa « grande et belle loi », votée en juillet 2025, accorde aux classes supérieures 4 450 milliards de dollars d’allégements fiscaux sur dix ans. « Trump ne prétend même plus être le champion des travailleurs, relève au passage Simon Rosenberg. Il est passé du statut de protecteur de la tribu blanche à celui de protecteur d’une centaine d’oligarques américains, et c’est l’une des raisons pour lesquelles sa politique ne fonctionne pas. »

Il a un peu plus dépecé l’État fédéral, confiant cette mission au milliardaire des milliardaires, Elon Musk, dont la mission fut plus courte que prévu mais aussi efficace que voulu. Selon le Washington Post, 300 000 employés fédéraux ont été virés sur un total de 2,4 millions et nombre de services et missions – de l’aide internationale à la lutte contre les discriminations – purement et simplement supprimés.

Il a lancé une immense « chasse aux sorcières » au service de sa contre-révolution culturelle, tentant de mettre au pas les universités, les médias et les intellectuels, à coups combinés de suppressions de subventions fédérales, de politiques de rachat par des proches (à l’instar de CBS par Larry Ellison, cinquième fortune mondiale) et de stigmatisation-intimidation.

Et il l’a fait sans opposition institutionnelle. « Donald Trump n’a jamais été aussi puissant, estime le chercheur Romuald ScioraAucun président n’a disposé d’autant de pouvoir et d’influence dans l’histoire récente des États-Unis. » Le Congrès, à majorité républicaine, a renoncé à son rôle législatif, laissant le président étendre son champ d’intervention presque à l’envi : en un an, 229 décrets présidentiels ont été signés, soit plus que durant le premier mandat. Le ministère de la Justice, indépendant du pouvoir exécutif, a été transformé en bras armé, lançant des procédures contre les « ennemis » désignés par la Maison-Blanche.

Des juges ont bien tenté de faire prévaloir le droit et les termes de la Constitution, mais ils ont été, dans l’immense majorité des cas, contredits par la Cour suprême, la plus haute instance judiciaire du pays composée de six juges conservateurs sur neuf, qui agit comme l’ultime vigie de la « révolution » trumpiste.

Tout ceci était plus ou moins annoncé. Pas la nouvelle ère des relations internationales dans laquelle l’ancien champion de l’« America first » a projeté le monde. « L’administration Trump était celle du Make america great again (Maga), qui prenait la forme du rêve d’un retour aux années 1950, un moment où la prospérité états-unienne éclatait aux yeux du monde, et où la domination économique du pays était incontestée. Les références historiques étaient alors absentes du discours du président. Trump II, au contraire, produit un discours saturé de références historiques : la destinée manifeste, la frontière, ou encore les hommages répétés à William McKinley, le président des tarifs douaniers. Ces références au XIXe siècle montrent que, désormais, ce n’est pas la restauration de l’american dream d’après 1945 que vise l’administration, mais le retour à une Amérique originelle, celle de l’expansion perpétuelle », étaie l’historien Ludovic Tournès dans une tribune publiée par Le Monde.

Donald Trump n’a jamais été un isolationniste. L’année 2025 a confirmé qu’il était un interventionniste, de la participation aux côtés d’Israël à la « guerre des douze jours » contre l’Iran au plan néocolonial pour Gaza, en passant par des bombardements en Syrie. Avec l’enlèvement du chef d’État d’un pays souverain – Nicolas Maduro – et les velléités de prédation du Groenland, il est officiellement passé au stade de l’impérialisme. Nul ne peut prédire l’issue du bras de fer engagé sur le territoire autonome du Danemark, mais le sujet fait figure de test ultime : il met aux prises les États-Unis avec leurs alliés européens historiques qu’il menace désormais de droits de douane supplémentaires et engage de fait l’avenir de l’Otan.

« Sur le plan géopolitique, c’est plus compliqué. La Chine résiste aux coups de menton sur les droits de douane et fait tout pour apparaître aux yeux du « Sud global » comme le pôle de stabilité mondial ; la Russie n’a pas l’intention de mettre un terme à la guerre contre l’Ukraine ; le Moyen-Orient est une zone complexe », met en perspective Marie-Cécile Naves. « Trump fait tomber le monde amoureux de la Chine », va même jusqu’à considérer le Financial Times, le journal de référence des milieux financiers. Le premier ministre canadien, Mark Carney, a d’ailleurs récemment rencontré Xi Jinping pour célébrer un « nouveau partenariat stratégique ».

Si le nouvel impérialisme trumpien risque d’affaiblir durablement le statut des États-Unis sur la scène internationale, il place l’hôte de la Maison Blanche en porte-à-faux avec sa base Maga. Elle ne fait pas encore défaut à son « héros », mais elle est désormais la seule à le soutenir.

On revient ici à l’impopularité record de Donald Trump. Selon le dernier sondage réalisé par CNN, 39 % des personnes interrogées approuvent son action, le plus faible étiage pour un président à ce stade de son mandat. Sur tous les sujets, son déficit de soutien devient stratosphérique : – 16 % sur l’immigration, – 21 % sur l’économie, – 25 % sur les droits de douane. 58 % des États-Uniens estiment même que cette première année est un « échec ».

Cet échec a-t-il un avenir ? Électoralement, c’est peu probable. Les élections de mi-mandat, en novembre prochain, s’annoncent dans la lignée de tous les scrutins organisés depuis un an avec un puissant vote sanction. Le charcutage électoral d’urgence de quelques États républicains en 2025 révélait déjà un état de panique.

La petite phrase de Donald Trump – « On ne devrait même pas avoir d’élection » – le confirme. Politiquement, pourtant, il a prouvé depuis un an qu’il n’avait besoin ni d’un soutien majoritaire de la population, ni du Congrès pour faire avancer son rouleur compresseur.

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« Une grande partie du monde ne prend plus Trump au sérieux »

Pour Marie-Cécile Naves, directrice de recherches à l’IRIS, la politique étrangère du président états-unien se heurte à la complexité du monde et à la perplexité des alliés. (Article publié dans l’Humanité du 20 janvier 2026).

Y a-t-il une logique à extraire de la première année du mandat Trump ?

Depuis un an, il ne se passe pas une journée sans que le président des États-Unis ne tente de saturer l’espace médiatique. Si les premiers mois de Trump 2 ont été, pour les observatrices et les observateurs, une phase d’ajustement à ce flot continu de petites phrases et de décisions (notamment par décret), nous avons désormais assez de recul pour les hiérarchiser et les analyser. Et ce, alors que, globalement, la fascination médiatique exercée par Trump et la sous-estimation du projet qu’il déploie demeurent, ce qui se traduit par la reprise fréquente de la propagande trumpiste, sans recul (comme « Trump, faiseur de paix », « Trump faiseur de deals », etc.). Mais sur le fond, personne ne devrait être surpris par ce qu’il se passe.

Que se passe-t-il justement ?

Sur le plan intérieur, l’agenda se déroule à peu près comme prévu, à savoir la dérégulation de l’économie et la baisse des impôts des plus aisés (ce qui satisfait l’électorat républicain traditionnel), mais aussi la remise en cause de l’État de droit (droit à la santé, droit du sol, droit à l’éducation, égalité raciale, égalité de genre, etc.). C’est ce que contient le « Projet 2025 », qui promet la régénérescence de la société américaine, débarrassée de ses indésirables (gauchistes, immigrés, intellectuels, etc.). Il s’agit de « traumatiser les fonctionnaires » et de décourager les forces d’opposition, en qualifiant les adversaires de « terroristes » et d’« ennemis de l’intérieur ». L’électorat MAGA (« Make America Great Again ») adhère à cela, mais l’affaire Epstein et la persistance d’un coût de la vie élevée fragilisent l’adhésion à Trump sur le moyen terme.

Et en matière de politique étrangère ?

Sur le plan géopolitique, c’est plus compliqué. Les ambitions impérialistes, dont le ressort est autant la mise en place d’un espace vital que la volonté d’exploiter des terres et des ressources, ne signifient pas que la stratégie est claire et surtout de long terme. Il faut en effet rappeler, d’une part, la promesse isolationniste faite à l’électorat MAGA (promesse rompue à plusieurs reprises, notamment depuis le bombardement de l’Iran en juin 2025) et, de l’autre, une vision du monde qu’on peut qualifier de simpliste : pour Trump, les États-Unis taperaient du poing sur la table et on leur obéirait.

Mais cela ne fonctionne pas ainsi. La Chine résiste aux coups de menton sur les droits de douane et fait tout pour apparaître aux yeux du « sud global » comme le pôle de stabilité mondial ; la Russie n’a pas l’intention de mettre un terme à la guerre contre l’Ukraine ; le Moyen-Orient est une zone complexe. Les conflits gelés se multiplient, l’incertitude que Trump a créée en matière économique et commerciale est immense (droits de douane erratiques, taxe prohibitive sur les visas H-1B pour les travailleurs étrangers qualifiés, revirements incessants), la fin de USAID (agence fédérale chargée de l’aide internationale) crée des béances dans le maillage du renseignement occidental, tue le « soft power » américain et condamne des dizaines de milliers de gens à la mort. Une grande partie du monde ne prend plus Trump au sérieux.

On a le sentiment d’une accélération récente.

Ce qui se passe depuis les opérations militaires au Venezuela, puis la réaction de la Maison-Blanche (en particulier du vice-président J.D. Vance) à la mort de Renee Nicole Good à Minneapolis, tuée par un agent de l’ICE (la police de l’immigration), sans parler des velléités d’envahir le Groenland et donc de déclarer la guerre à l’OTAN, tout cela donne l’impression d’une fuite en avant dans le fantasme de toute-puissance.

Quelles sont les oppositions oui résistances ?

Les immenses manifestations « No Kings Day » de l’automne et les résultats des élections du 4 novembre dernier montrent que la population américaine, majoritairement, ne cède pas au trumpisme. Pour l’heure, le parti démocrate n’est pas vraiment audible (il multiplie les livres sur la défaite de 2024 et ne s’oppose pas à Trump frontalement, il n’a pas de projet politique, pas d’agenda), mais les choses bougent beaucoup à gauche de l’échiquier politique, donc en dehors ou aux marges du parti.

Zohran Mamdani ouvre indéniablement un nouveau cycle. New York est un laboratoire, pas une ville à part. Le parti démocrate sera-t-il capable de s’en saisir ? Les élections de mi-mandat seront un grand test pour le trumpisme, à condition qu’elles se tiennent dans des conditions normales, voire qu’elles aient lieu tout court.

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Entre Monroe et Bush, la doctrine Trump à l’épreuve à Caracas

Le nouvel impérialisme du président étatsunien s’inscrit dans le fil d’une logique de domination de l’Amérique Latine et tente de tirer les leçons de la guerre en Irak. L’issue de l’intervention au Vénézuéla déterminera la suite de cette tentative de mise au pas. (Article publié dans l’Humanité du 9 janvier 2026.)

Des hélicoptères au-dessus de Caracas, Nicolás Maduro enlevé et déféré devant la justice des États-Unis, Donald Trump assurant que son pays allait diriger le Venezuela. La diffusion en boucle de ces images a nourri un sophisme géopolitique : l’Amérique a remporté une guerre ultra-éclair contre son ennemi numéro un sur le continent. C’était l’heure du « triomphe romain » en mondovision.

Dans un article pour la revue Foreign Affairs, Juan S. Gonzalez, directeur des affaires pour l’Amérique latine au Conseil national de sécurité de 2021 à 2024, met en garde contre cette lecture des événements : « Les images de Maduro sous la garde des États-Unis donnent une impression de finalité. (…) Pourtant, ce n’est pas le début de la fin du long conflit qui oppose Washington au Venezuela. Cela marque la fin du début et le début d’une phase bien plus difficile et périlleuse. »

Un triomphe romain sans victoire dans la guerre des Gaules n’est plus qu’un « spectacle impérial », comme le nomme l’universitaire Miguel Tinker Salas dans un entretien accordé à l’Humanité. Nicolás Maduro ne semblait pas être la clé de voûte du système puisque ce dernier ne s’est pas écroulé. Si, une semaine après l’opération « Absolute Resolve », on en mesure encore mal les conséquences et limites, les intentions, elles, ont été clairement énoncées.

Cette intervention constitue l’acte 1 de la nouvelle stratégie de sécurité nationale, rendue publique début décembre et la première mise en œuvre du « corollaire Trump » à la doctrine Monroe. Il faut d’abord dépolluer cette dernière de toutes les incompréhensions qu’elle charrie.

« Elle n’est pas au départ la base de l’impérialisme des États-Uniscomme le rappelle Olivier Compagnon, professeur d’histoire (lire notre édition du 7 janvier). Dans le texte d’origine, Washington parle pour l’ensemble du continent américain et de ce que le pouvoir en place définit comme l’hémisphère occidental. Mais il n’y a pas encore une vocation impériale à destination de l’Amérique latine. C’est un texte qui s’adresse aux États européens en pleine phase de restauration monarchique et qui les avertit contre toute volonté de reconquête du continent américain : les Britanniques au nord ou les Espagnols et les Portugais au sud. » Les mouvements indépendantistes latino-américains se retrouvent d’ailleurs dans cette « doctrine Monroe ».

L’adversaire jamais nommé : la Chine

« Le véritable basculement impérial des États-Unis est formulé dans le corollaire à la doctrine Monroe émis par Theodore Roosevelt en 1904 », ajoute l’universitaire. Il correspond à la première période impérialiste de l’histoire états-unienne, avec la mise sous tutelle de Cuba, à l’issue de la guerre hispano-américaine : occupations militaires jusqu’aux années 1930 puis, après la Seconde Guerre mondiale, opérations militaires et déstabilisations politiques orchestrées par la CIA.

Cette « doctrine » a désormais un corollaire contemporain, énoncé dans le fameux document de stratégie nationale : « Nous voulons nous assurer que l’hémisphère occidental (l’Amérique latine, NDLR) reste suffisamment stable et bien gouverné pour prévenir et décourager les migrations massives vers les États-Unis ; nous voulons un hémisphère dont les gouvernements coopèrent avec nous contre les narcoterroristes, les cartels et autres organisations criminelles transnationales ; nous voulons un hémisphère qui reste à l’abri des incursions étrangères hostiles ou de la propriété d’actifs clés, et qui soutienne les chaînes d’approvisionnement critiques ; et nous voulons garantir notre accès continu à des emplacements stratégiques clés. »

L’adversaire, jamais nommé : la Chine. Les nouveaux champs : l’économie, les trafics de drogue et les migrations. Le Venezuela coche presque toutes ces cases. Le pays vend son pétrole à la Chine, en yuans de surplus, ébréchant l’hégémonie du dollar. Des centaines de milliers de ressortissants vénézuéliens ont fui vers les États-Unis pour des raisons politiques et économiques et Donald Trump aimerait pouvoir les renvoyer. Il ne manquait que la « drogue », dont un dossier fabriqué de toutes pièces se charge. Affaibli économiquement par les erreurs de gestion et les sanctions économiques, déconsidéré par sa dérive autoritaire, le régime de Nicolás Maduro était le premier domino rêvé car le plus faible.

La visée impérialiste séculaire s’est pourtant appuyée sur une opération militaire éclair, une méthode peu utilisée depuis que les États-Unis se pensent comme une puissance hégémonique. Comme si un second corollaire s’était invité : celui à la doctrine néo-conservatrice de W. Bush.

Michael Paarlberg, professeur de sciences politiques à l’université de Virginie, évoque, dans une tribune publiée dans le magazine britannique de gauche New Statesman, « les leçons tirées des guerres interminables (qui) influencent au moins en partie le style d’intervention préféré de Trump : frappes aériennes sans invasion terrestre ultérieure, assassinats de cibles souvent non militaires, politique qui évite la reconstruction nationale et l’aide humanitaire au profit d’une extraction pure et simple des ressources. La nature ponctuelle du raid au Venezuela visait à rassurer les électeurs lassés par la guerre en leur montrant qu’il ne s’agissait pas du début d’une occupation ».

« Cuba semble être prête à tomber »

Mais cela suffit-il à atteindre l’objectif de guerre ? D’ailleurs, quel est-il ? Entre Donald Trump et Marco Rubio, le secrétaire d’État, la diplomatie états-unienne semble produire autant de larsen que de stéréo. Donald Trump évoque le pétrole à 25 reprises lors de sa conférence de presse à Mar-a-Lago mais aussi la possibilité d’envoyer des troupes au sol, jadis un « tabou » dans le monde Maga (« Make America Great Again »). Le diplomate en chef passe le week-end à désamorcer le propos du commandant en chef.

Par ailleurs, il estime que le « régime en place » n’est pas « légitime » mais écarte l’idée de le renverser. Il entend seulement le contraindre. Au passage, l’opposition et Maria Corina Machado, lauréate du prix Nobel de la paix, ont appris en direct qu’il n’était pas question de les installer au palais de Miraflores. Marco Rubio, proconsul à distance du Venezuela, a finalement présenté aux membres du Congrès un plan en trois phases (lire aussi page 12) dont le premier « test » réside dans la livraison de pétrole : Donald Trump exige « entre 30 et 50 millions de barils de pétrole sous sanction et de haute qualité ».

Le président nationaliste et impérialiste attend un effet d’entraînement d’une mise au pas du « régime » chaviste à défaut de son renversement. Avertis des conséquences d’un désalignement d’avec Washington, les autres pays rentreraient dans le rang et appliqueraient les politiques dictées depuis le bureau Ovale. « Mais je ne pense pas que ce qui s’est passé au Venezuela soit reproductible, estime Miguel Tinker Salas. On n’imagine pas une seule seconde que Washington envoie un commando à Mexico, enlever Claudia Sheinbaum, la présidente ultrapopulaire d’un pays de 130 millions d’habitants. »

Quant à Cuba, l’enjeu n’est pas d’influencer ses politiques mais de renverser le gouvernement. « Cuba semble être prête à tomber », assurait Donald Trump, vingt-quatre heures après l’opération à Caracas. On reviendrait donc au « principe » du changement de régime. Une exception à la nouvelle règle justifiée par Marco Rubio, fils d’immigrés économiques cubains arrivés aux États-Unis en 1956.

« Tout le monde dit des choses différentes et contradictoires »

Mais, avant de passer aux dominos suivants, encore faut-il que le Venezuela puisse faire jurisprudence. Malgré la hantise de reproduire le cauchemar de Bagdad, la situation « ressemble à l’Irak, estimait Curt Mills, directeur exécutif de The American Conservative, un magazine conservateur lors d’un webinaire organisé par le Quincy Institute. Dans l’administration Trump, tout le monde dit des choses différentes et contradictoires. En plus, ils ont créé un successeur plus légitime que Maduro ».

« On n’aura pas la démocratie et sans doute pas le pétrole », prédit-il avant de rappeler que « l’Irak est plus proche de la Chine que des États-Unis »« Les États-Unis ont toujours été bons pour frapper des régimes, conclut John Mearsheimer, professeur de relations internationales à l’université de Chicago. Le problème est ce qui se passe les jours d’après. » Des jours qui pourraient durer des mois, voire des années, processus dont l’issue, quelle qu’elle soit, bouleversera les relations internationales.

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Les 7 travaux de démolition de Donald Trump

Mieux préparé qu’en 2016, le milliardaire tente depuis un an de mettre en œuvre un projet visant à reconfigurer tous les aspects de la vie politique, sociale, institutionnelle et diplomatique des Etats-Unis. (Article publié dans l’Humanité Magazine du 8 janvier 2026.)

Le premier mandat a été chaotique et disruptif, le second sera chaotique et révolutionnaire. Lorsqu’il prête serment le 20 janvier 2025, Donald Trump dispose d’un plan de bataille – le projet 2025, de la fondation Heritage – qui lui permet de lancer des offensives sur tous les fronts. Un an après, malgré un mécontentement au plus haut, l’entreprise se poursuit.

Promouvoir l’oligarchie

Puisqu’il faut commencer par le commencement, partons de la cérémonie d’investiture. Au premier rang figure le top du top des fortunes mondiales : Elon Musk, Mark Zuckerberg, Jeff Bezos. Pas loin, on peut également voir, fondus dans la foule VIP, Larry Ellison et Bernard Arnault, le « Frenchie » de la bande. Jamais les richissimes n’ont à ce point affiché leur proximité avec un président.

Jamais, également, ils n’ont autant financé la politique. Une enquête du « Washington Post » montre que les 100 États-Uniens les plus riches ont participé en 2024 aux campagnes électorales à hauteur de 7,5 %, contre 1 % en 2000. Lors de la dernière présidentielle, ils ont donné cinq fois plus d’argent aux républicains qu’aux démocrates, signe d’un basculement de la Silicon Valley en faveur de la droite.

La moitié de la campagne de Donald Trump (de 1,1 à 1,3 milliard de dollars) a été financée par trois multimilliardaires, dont Elon Musk (277 millions à lui seul). Tous ont été payés en retour avec « la grande et belle loi » (One Big Beautiful Bill), votée en juillet 2025 : via la fiscalité sur les revenus comme sur le capital, les classes supérieures bénéficient d’allègements fiscaux d’une valeur d’environ 4 450 milliards de dollars sur dix ans.

L’instauration d’un régime oligarchique n’est pas qu’une question d’argent. Elle est d’abord affaire de pouvoir, comme l’incarne Larry Ellison, le PDG d’Oracle, qui, depuis le retour de son ami Donald Trump, s’est vu confier l’algorithme de TikTok, a racheté Paramount et la chaîne CBS pour y placer comme tête de l’information Bari Weiss, farouche soutien de Benyamin Netanyahou, et tente de mettre au pas CNN via l’OPA sur Warner. Le tout avec l’adoubement, voire l’appui effectif de Donald Trump. CQFD.

Finir de dépecer l’État providence

On l’oublie trop souvent : les États-Unis ont été les pionniers de l’État providence avec la mise en œuvre, dès le milieu des années 1930, du New Deal de Franklin Delano Roosevelt (FDR). La version américaine a toujours été incomplète puisque, contrairement à ce qu’il s’est produit en Europe, aucun système universel public de santé n’a vu le jour.

Sous la présidence de Lyndon Johnson, deux programmes publics ont néanmoins été créés pour assurer les plus de 65 ans (Medicare) et les enfants pauvres (Medicaid). Malgré les assauts de l’ère néolibérale, de Ronald Reagan à Bill Clinton, ces derniers ont survécu ainsi que la Social Security (système de retraite), un filet social minimal (bons alimentaires) et un État fédéral, ni mammouth ni squelettique.

C’est à ce dernier que Trump II s’est d’abord attaqué en confiant une mission à Elon Musk, celui dont toute la carrière professionnelle a profité des subventions publiques. Dès janvier, une brutale offensive est lancée contre l’État fédéral. Le plus long « shutdown » (fermeture des services de l’État) de l’histoire, du 1er octobre au 13 novembre, permet à l’administration Trump de remettre un coup de marteau sur le clou. En moins d’un an, selon le « Washington Post », 300 000 employés fédéraux ont été virés sur un total de 2,4 millions tandis que nombre de services et missions – de l’aide internationale à la lutte contre les discriminations – se sont trouvés décapités.

Il s’agit moins d’un dépeçage que d’un redéploiement. À titre d’exemple, si le ministère de l’Éducation a été purement et simplement supprimé, les financements demeurent et ils seront redéployés vers les écoles privées. De même, SpaceX, qui a décollé grâce à la commande publique, disposera toujours de fonds du contribuable mais pas l’industrie des voitures électriques : Elon Musk veut préserver sa position dominante sur ce marché en privant ses concurrents des mêmes aides dont Tesla a bénéficié.

Restaurer l’Amérique blanche

« La plus grande opération d’expulsions de l’histoire » promise par le président nationaliste s’est avérée la plus violente. La police de l’immigration (ICE) se comporte « comme une force de police voyou qui n’a aucun compte à rendre ni ne doit faire preuve de transparence », selon William G. Lopez, professeur à l’École de santé publique de l’université du Michigan, cité dans un article du site Truthout.

Les agents déboulent dans des voitures banalisées, portent des masques, ne se prévalent pas de leur qualité ni d’un mandat. L’ICE a beau sortir ses grands filets, elle n’y prend pas grand monde : 22 000 arrestations mensuelles contre 9 000 sous la présidence Biden, selon les données du « New York Times ».

Son but est ailleurs : le climat de terreur sert à la fois à convaincre les sans-papiers de partir d’eux-mêmes et aux candidats à l’immigration de ne pas tenter leur chance. Selon le ministère de la Sécurité nationale, 1,9 million d’entre eux a quitté le pays. Chiffre invérifiable et sans aucun doute gonflé. Mais les arrestations à la frontière ont, elles, chuté : 8 200 arrestations mensuelles contre 21 800 il y a un an.

Cette chasse aux migrants s’intègre dans un projet plus large : refaire de l’Amérique une nation blanche à l’heure où la diversité démographique s’impose depuis des décennies. Donald Trump refuse que le pays accueille des immigrés venant de « pays de merde » et impose interdictions ou restrictions d’entrée sur le territoire pour les personnes venant de 39 pays (dont les deux tiers sont situés en Afrique).

Plus idéologue que son nouveau mentor, J. D. Vance, le vice-président, défend l’idée d’une « nation blanche et chrétienne », au détriment, presque pour l’anecdote, de sa propre femme, Usha, d’origine indienne et de religion hindoue. Le fascisme ne semble pas avoir de famille.

Maintenir l’hégémonie des États-Unis

Donald Trump voit le pays qu’il préside comme une puissance en déclin. Il a, à la fois, tort et raison. Tort car, économiquement, les États-Unis représentent toujours un quart du PIB mondial, comme en 1980. Raison car, sur le plan diplomatique, la complexification du monde – certains diraient sa multipolarisation – ne permet plus aux États-Unis de dicter sans opposition ni contradiction son ordre du jour.

À ce diagnostic en partie faussé l’administration Trump a apporté deux types de réponse. Sur le plan économique, les droits de douane imposés unilatéralement sont censés ramener sur le sol américain des richesses qui n’ont, en réalité, jamais été aspirées ailleurs. L’objectif n’est pas de mettre fin au libre-échange, mais d’en établir une forme unilatéraliste, avec des barrières tarifaires pour les produits du monde importés aux États-Unis mais aucune pour les biens et services « made in USA ».

Sur le plan diplomatique, c’est également l’unilatéralisme qui prédomine. Les États-Unis de Donald Trump sont désormais les premiers démolisseurs d’un système multilatéraliste mis en place à la fin de la Seconde Guerre mondiale par… les États-Unis de Franklin Delano Roosevelt. Lors de son audition de confirmation devant le Sénat, Marco Rubio le justifiait ainsi : « L’ordre mondial d’après guerre n’est pas seulement obsolète, il est désormais une arme utilisée contre nous. » La coopération et la décision partagée (au sein de l’ONU comme de l’Otan) sont considérées comme des sabots de Denver (des bloque-roue).

L’isolement croissant de Washington sur la scène internationale s’accompagne néanmoins de points marqués et de faits accomplis à commencer par le bombardement du Venezuela et le kidnapping de son président Nicolás Maduro : la plupart des pays, au premier rang desquels l’UE, ont aussi cédé sur les droits de douane ; l’Europe court après son influence perdue dans le dossier ukrainien, mais accepte d’augmenter ses budgets de défense ; Washington a financé et soutenu la guerre génocidaire de Benyamin Netanyahou même si celui-ci a dû accepter un plan de cessez-le-feu afin de préserver les intérêts états-uniens auprès des pays arabes.

Pour autant, la Chine n’a pas reculé d’un pouce et affirme sa position dominante dans plusieurs domaines, comme les énergies renouvelables.

Nier le changement climatique

Donald Trump voit des « canulars » partout, mais son préféré demeure celui qui est le plus scientifiquement prouvé : l’anthropocène, soit cette nouvelle ère où les hommes et leurs activités sont devenus la principale force de changement sur Terre. Le canular en chef aurait été élaboré afin d’entraver la marche triomphale de la grande Amérique vers la prospérité. En conséquence de quoi, il faut faire exactement l’inverse de ce que tout le monde préconise.

Voilà le raisonnement par lequel l’absurde a signé son retour aux États-Unis début 2025 : retrait pour la deuxième fois des accords de Paris ; signature d’un décret pour « libérer l’énergie américaine », redonnant la priorité aux énergies fossiles et mettant fin à l’objectif d’atteindre 50 % de voitures électriques d’ici à 2030 ; suspension de plusieurs milliards de dollars de subventions et de crédits d’impôt votés lors de la présidence Biden. Dernier fait en date : le retrait des États-Unis de 66 organisations internationales, dont le Giec et la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques.

Redevenus un exportateur net d’énergie, grâce au boom du gaz de schiste, les États-Unis veulent pousser plus loin cet « avantage ». La nouvelle stratégie de sécurité nationale institue comme « priorité absolue » le fait de « rétablir la domination énergétique américaine (dans les domaines du pétrole, du gaz, du charbon et du nucléaire) et relocaliser les composants énergétiques clés nécessaires ». Les actes n’ont pas tardé à se joindre à la parole puisque l’objectif de l’opération « Absolute Resolve », outre la démonstration de force, est de faire main basse sur le pétrole vénézuélien. Tout comme les ressources du Groenland ne sont pas étrangères aux velléités d’annexion.

Le document cite également les ressources naturelles en Afrique. Lors d’un premier « accord », la Maison-Blanche a déjà extorqué à l’Ukraine une copropriété sur ses terres rares, secteur dans lequel Pékin bénéficie de plusieurs longueurs d’avance. Pour le presque octogénaire Donald Trump, la course effrénée à l’énergie vaut tous les dénis et négationnismes. Les États-uniens, en revanche, sont conscients du danger : selon une enquête du Pew Research Center, 51 % d’entre eux estiment que le changement climatique représente une « menace majeure » pour leur pays.

Lancer une chasse aux sorcières

Toute opposition est une trahison qui doit être punie. Le principe de Trump II est assez simple et emprunte à la grammaire des régimes autoritaires. Les États-Unis sont-ils en passe de devenir pour autant un régime autoritaire ? Ce serait aller vite en besogne.

Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a commencé sur des airs de vendetta personnelle avec des poursuites lancées (et au final avortées) contre James Comey, l’ancien directeur du FBI, et Letitia James, procureure générale de l’État de New York. Il faut punir les « ennemis de l’intérieur », dont les rangs grossissent subitement après l’assassinat, en septembre 2025, de l’influenceur d’extrême droite Charlie Kirk. N’importe quelle organisation de gauche est accusée de complicité.

« Il s’agit de la plus grande atteinte à la liberté d’expression depuis l’ère McCarthy, mais elle bénéficie d’un consensus populaire nettement moins important que lors de la deuxième vague de chasse aux communistes, dénonçait, sur X, Jeet Heer, journaliste au magazine progressiste The NationElle est menée au nom d’une faction minoritaire dirigée par le président le plus impopulaire de l’histoire moderne. »

L’université constitue l’autre cible des stratèges républicains. Accusées d’être des incubateurs « wokistes », les facultés subissent des chantages aux subventions. Les médias constituent le dernier terrain de cette guerre d’hégémonie culturelle aux relents de croisade, avec l’OPA géante de Larry Ellison. Mais la machine rencontre parfois son grain de sable. Ainsi, sous la pression des téléspectateurs et des cours en Bourse, Disney a dû annoncer le retour de l’émission de « late show » de Jimmy Kimmel, suspendue en septembre après une blague sur Charlie Kirk mal perçue par la Maison-Blanche.

Étendre à l’infini le champ présidentiel

Président d’une république… monarchique. Dans un pays qui a fondé son système politique républicain sur la rupture avec la Couronne britannique, Donald Trump ne peut explicitement réclamer les pouvoirs d’un roi. Il agit néanmoins comme tel. En onze mois, il a signé 221 décrets présidentiels, soit autant que lors de l’ensemble de son premier mandat. Le Congrès n’existe plus ou à peine. Mais la mise au pas des institutions ne s’arrête pas là, avec l’appui de la Cour suprême.

« Dans une série de décisions (…) de la Cour, Roberts (le président de la Cour suprême – NDLR) et ses alliés ont soutenu les affirmations répétées de Trump selon lesquelles il disposerait d’une autorité pratiquement incontestée sur l’ensemble du pouvoir exécutif », souligne Jamelle Bouie, chroniqueur au New York Times. La plus haute instance judiciaire du pays permet ainsi à la très ancienne théorie de l’exécutif unitaire d’avancer. Elle stipule que toute l’administration, y compris les agences indépendantes, doit se soumettre au pouvoir présidentiel.

Un Trump Imperator mais décrédibilisé voire démonétisé. Les enquêtes d’opinion se suivent et se ressemblent : l’hôte de la Maison-Blanche se trouve au plus bas, ses politiques sont impopulaires. Les élections disent la même chose du rejet des républicains au pouvoir : les défaites s’accumulent et laissent augurer d’une victoire démocrate lors des élections de mi-mandat, en novembre 2026. Donald Trump serait alors un président boiteux, selon l’expression consacrée outre-Atlantique, ce qu’anticipent certains de ses soutiens, à commencer par le vice-président J. D. Vance. Un an de Trump II et ils préparent déjà le trumpisme après et sans Trump.

Promouvoir l’oligarchie

Puisqu’il faut commencer par le commencement, partons de la cérémonie d’investiture. Au premier rang, figure le top du top des fortunes mondiales : Elon Musk, Mark Zuckerberg, Jeff Bezos. Pas loin, fondu dans la foule VIP, on peut également voir Larry Ellison et Bernard Arnault, le « frenchie » de la bande. Jamais les richissimes n’ont à ce point affiché leur proximité avec un président.

Jamais, également, ils n’ont autant financé la politique. Une enquête du Washington Post montre que les 100 étatsuniens les plus riches ont participé en 2024 aux campagnes électorales à hauteur de 7,5% contre 1% en 2000. Lors de la dernière présidentielle, ils ont donné cinq fois plus d’argent aux républicains qu’aux démocrates, signe d’un basculement de la Silicon Valley en faveur de la droite.

La moitié de la campagne de Donald Trump (1,1 à 1,3 milliards de dollars) a été financée par trois multimilliardaires : Elon Musk (277 millions à lui seul), Timothy Mellon et Miriam Adelson. Tous ont été payés en retour avec la « grande et belle loi » (Big beautiful bill), votée en juillet 2025 : via la fiscalité sur les revenus comme sur le capital, les classes supérieures bénéficient d’allègements fiscaux d’une valeur d’environ 4 450 milliards de dollars sur 10 ans.
L’instauration d’un régime oligarchique n’est pas que question d’argent. Elle est d’abord affaire de pouvoir, comme l’incarne Larry Ellison, le PDG d’Oracle qui depuis le retour de son ami Donald Trump s’est vu confier l’algorithme de Tik Tok, a racheté Paramount et la chaîne CBS pour y placer à la tête de l’information Bari Weiss, une farouche soutien de Benyamin Netanyahou, et tente de mettre au pas CNN via l’OPA sur Warner. https://www.humanite.fr/monde/donald-trump/tiktok-cbs-cnn-le-milliardaire-larry-ellison-nouveau-citizen-kane-dextreme-droite Le tout avec l’adoubement voire le soutien effectif de Donald Trump. CQFD.

Finir de dépecer l’Etat-Providence

On l’oublie sans doute trop souvent : les Etats-Unis ont été les pionniers de l’Etat-Providence avec la mise en œuvre, dès le milieu des années 30, du New Deal de Franklin Delano Roosevelt (FDR). La forme américaine a toujours été incomplète puisque contrairement à l’Europe aucun système universel public de santé n’a vu le jour. Sous la présidence de Lyndon Johnson, deux programmes publics ont néanmoins été créés pour assurer les plus de 65 ans (Medicare) et les enfants pauvres (Medicaid). Malgré les assauts de l’ère néo-libérale, de Ronald Reagan à Bill Clinton, ces derniers ont survécu ainsi que la Social Security (système de retraite), un filet social minimal (bons alimentaires) et un Etat fédéral, ni mammouth, ni squelettique.

C’est à ce dernier que Trump II s’est d’abord attaqué en confiant une mission à Elon Musk, celui dont toute la carrière professionnelle a profité des subventions publiques. Dès janvier, une brutale offensive est lancée contre l’Etat fédéral. Le plus long « shutdown » (fermeture des services de l’Etat) de l’Histoire, du 1er octobre au 13 novembre, permet à l’administration Trump de remettre un coup de marteau sur le clou. En moins d’un an, selon le Washington Post, 300.000 employés fédéraux ont été virés sur un total de 2,4 millions tandis que nombre de services et missions – de l’aide internationale à la lutte contre les discriminations – se sont trouvés décapités.

Il s’agit moins d’un dépeçage que d’un redéploiement. À titre d’exemple, si le ministère de l’Education a été purement et simplement supprimé, les financements demeurent et ils seront redéployés vers les écoles privées. De même SpaceX, qui a décollé grâce à la commande publique, disposera toujours de fonds du contribuable mais pas l’industrie des voitures électriques : Elon Musk veut préserver sa position dominante sur ce marché en privant ses concurrents des mêmes aides dont Tesla a bénéficié.

Restaurer l’Amérique blanche

« La plus grande opération d’expulsions de l’histoire » promise par le président nationaliste s’est avérée être sans aucun doute la plus violente. La police de l’immigration (ICE), se comporte « comme une force de police voyou, sans aucune responsabilité ni transparence », selon William G. Lopez, professeur à l’École de santé publique de l’Université du Michigan, cité dans un article du site Truthout. Les agents déboulent dans des voitures banalisées, portent des masques, n’excipent pas de leur qualité ni d’un mandat. L’ICE a beau sortir ses grands filets, elle n’y prend pas grand monde : 22000 arrestations mensuelles contre 9000 sous la présidence Biden, selon les données du New York Times.

Son but est ailleurs : le climat de terreur sert à la fois à convaincre les sans-papiers de partir d’eux-mêmes et aux candidats à l’immigration de ne pas tenter leur chance. Selon le ministère de la sécurité nationale, 1,9 million d’entre eux ont quitté le pays. Chiffre invérifiable et sans aucun doute gonflé. Mais les arrestations à la frontière ont, elles, chuté : 8200 arrestations mensuelles contre 21800 il y a un an.

Cette chasse aux migrants ne constitue qu’un moyen d’un projet plus large : refaire de l’Amérique une nation blanche à l’heure où la diversité démographique s’impose depuis des décennies. Donald Trump refuse que le pays accueille des immigrés venant de « pays de merde » et impose interdictions ou restrictions d’entrée sur le territoire pour les personnes venant de 39 pays (dont les deux-tiers sont situés en Afrique). Plus idéologue que son nouveau mentor, J.D. Vance, le vice-président, défend l’idée d’une « nation blanche et chrétienne », au détriment, presque pour l’anecdote, de sa propre femme, Usha, d’origine indienne et de religion hindou. Le fascisme ne semble pas avoir de famille.

Maintenir l’hégémonie des Etats-Unis

Donald Trump voit le pays qu’il préside comme une puissance en déclin. Il a, à la fois, tort et raison. Tort car, économiquement, les Etats-Unis représentent toujours un quart du PIB mondial comme en 1980. Raison, car diplomatiquement, la complexification du monde – certains diraient sa multipolarisation – ne permet plus aux Etats-Unis de dicter sans opposition ni contradiction son ordre du jour. 

A ce diagnostic en partie faussé, l’administration Trump a apporté deux types de réponses. Sur le plan économique, les droits de douanes imposés unilatéralement sont censés ramener sur le sol américain des richesses qui n’ont, en réalité, jamais été aspirées ailleurs. L’objectif n’est pas de mettre fin au libre-échange mais d’en établir une forme unilatéraliste, avec des barrières tarifaires pour les produits du monde importés aux États-Unis mais aucune pour les biens et services « made in USA ».

Diplomatiquement, c’est également l’unilatéralisme qui prédomine. Les Etats-Unis de Donald Trump sont désormais les premiers démolisseurs d’un système multilatéraliste mis en place à la fin de la seconde guerre mondiale par…les Etats-Unis de Franklin Delano Roosevelt. Lors de son audition de confirmation devant le Sénat, Marco Rubio le justifiait ainsi : « L’ordre mondial d’après-guerre n’est pas seulement obsolète, il est désormais une arme utilisée contre nous. » La coopération et la décision partagée (au sein de l’ONU comme de l’OTAN) sont considérées comme des sabots de Denver.

L’isolement croissant de Washington sur la scène internationale s’accompagne néanmoins de points marqués et de faits accomplis: la plupart des pays, au premier rang desquels l’UE, ont cédé sur les droits de douane ; l’Europe court après son influence perdue dans le dossier ukrainien mais accepte d’augmenter ses budgets de défense; Washington a financé et soutenu la guerre génocidaire de Benyamin Netanyahou même si celui-ci a dû accepter un plan de cessez-le-feu afin de préserver les intérêts US auprès des pays arabes. Pour autant, la Chine n’a pas reculé d’un pouce et affirme sa position dominante dans plusieurs domaines, comme les énergies renouvelables.

Nier le changement climatique

Donald Trump voit des « canulars » partout mais son préféré demeure celui qui est le plus scientifiquement prouvé : l’Anthropocène, soit cette nouvelle ère où les hommes et leurs activités sont devenus la principale force de changement sur Terre. Le canular-en-chef aurait été élaboré afin d’entraver la marche triomphale de grande Amérique vers la prospérité. En conséquence de quoi, il faut faire exactement l’inverse de ce que tout le monde préconise. Voilà le raisonnement par lequel l’absurde a signé son retour aux Etats-Unis, début 2025 : retrait pour la deuxième fois des accords de Paris ; signature d’un décret pour « libérer l’énergie américaine », redonnant la priorité aux énergies fossiles et mettant fin à l’objectif d’atteindre 50 % de voitures électriques d’ici 2030 ; suspension de plusieurs milliards de dollars de subventions et crédits d’impôts votés lors de la présidence Biden.

Redevenus un exportateur net d’énergie, grâce notamment au boom du gaz de schiste, les Etats-Unis veulent pousser plus loin cet « avantage ». La nouvelle stratégie de sécurité nationale, publiée début décembre, institue comme « priorité absolue » le fait de « rétablir la domination énergétique américaine (dans les domaines du pétrole, du  gaz, du charbon et du nucléaire) et relocaliser les composants énergétiques clés nécessaires ». Le document cite notamment les ressources naturelles en Afrique. Lors d’un premier « accord », la Maison-Blanche a déjà extorqué à l’Ukraine une co-propriété sur ses terres rares, secteur dans lequel Pékin bénéficie de plusieurs longueurs d’avance. Pour le presque octogénaire Donald Trump, la course effrénée à l’énergie vaut tous les dénis et négationnismes. Edifiés par les feux, cyclones, sécheresses et inondations dont la fréquence et l’intensité augmentent régulièrement, les Etatsuniens sont eux, conscients du danger : selon une enquête du Pew Research Center, 51% d’entre eux estiment que le changement climatique représente une « menace majeure » pour leur pays.

Lancer une chasse aux sorcières
Toute opposition est une trahison qui doit être punie. Le principe de Trump II est assez simple et emprunte à la grammaire des régimes autoritaires. Les Etats-Unis sont-ils en passe de devenir pour autant un régime autoritaire ? Ce serait aller vite en besogne.

Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a commencé sur des airs de vendetta personnelle avec des poursuites lancées (et au final avortées) contre James Comey, l’ancien directeur du FBI, et Letitia James, procureure générale de l’Etat de New York. Il faut punir les « ennemis de l’intérieur », dont les rangs grossissent subitement après l’assassinat, en septembre 2025, de l’influenceur d’extrême-droite, Charlie Kirk. N’importe quelle organisation de gauche est accusée de complicité. « Il s’agit de la plus grande atteinte à la liberté d’expression depuis l’ère McCarthy, mais elle bénéficie d’un consensus populaire nettement moins important que lors de la deuxième vague de chasse aux communistes, dénonçait, sur X, Jeet Heer, journaliste au magazine progressiste The NationElle est menée au nom d’une faction minoritaire dirigée par le président le plus impopulaire de l’histoire moderne. »

L’Université constitue l’autre cible des stratèges républicains. Accusées d’êtres des incubateurs « wokistes », les facultés subissent des chantages aux subventions. Les médias constituent le dernier terrain de cette guerre d’hégémonie culturelle aux relents de croisade, avec l’OPA géante de Larry Ellison. Mais la machine rencontre parfois son grain de sable. Ainsi, lorsque Disney, sous la pression des téléspectateurs et des cours en Bourse, a dû annoncer le retour de l’émission de « late show » de Jimmy Kimmel, coupable d’une blague mal perçue par la Maison-Blanche.

Etendre à l’infini le champ présidentiel

Président d’une république… monarchique. Dans un pays qui a fondé son système politique républicain en rupture avec la Couronne britannique, Donald Trump ne peut explicitement réclamer les pouvoirs d’un roi. Il agit néanmoins comme tel. En onze mois, il a signé 221 décrets présidentiels, soit autant que lors de l’ensemble de son premier mandat. Le Congrès n’existe plus ou à peine. Mais la mise en règle coupée des institutions ne s’arrête pas là, avec l’appui de la cour suprême. « Dans une série de décisions (…) de la Cour, Roberts (le président de la cour suprême, ndlr) et ses alliés ont soutenu les affirmations répétées de Trump selon lesquelles il disposerait d’une autorité pratiquement incontestée sur l’ensemble du pouvoir exécutif », souligne Jamelle Bouie, chroniqueur au New York Times. La plus haute instance judiciaire du pays permet ainsi à la très ancienne théorie de l’exécutif unitaire d’avancer. Elle stipule que toute l’administration, y compris les agences indépendantes, doit entretenir se soumettre au pouvoir présidentiel.

Un Trump Imperator mais décrédibilisé voire démonétisé. Les enquêtes d’opinion se suivent et se ressemblent : l’hôte de la Maison-Blanche se trouve  au plus bas, ses politiques sont impopulaires. Les élections disent la même chose du rejet des républicains au pouvoir : les défaites s’accumulent et laissent augurer d’une victoire démocrate lors des élections de mi-mandat, en novembre 2026. Donald Trump serait alors un président boiteux, selon l’expression consacrée outre-Atlantique, ce qu’anticipent certains de ses soutiens, à commencer par le vice-président J.D. Vance. Un an de Trump II et ils préparent déjà le trumpisme après et sans Trump.

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Donald Trump achève sa mue néoconservatrice

Le candidat de 2015 opposé, par opportunisme politique, aux guerres de Bush est devenu le président de 2026, ouvertement adepte du changement de régime de le prédation du pétrole par la force. (Article publié dans l’Humanité du 5 janvier 2026.)

Après avoir émergé sur la scène politique nationale en opposition aux guerres de Bush, solide ciment de sa base Maga (« Make America Great Again »), Donald Trump a définitivement rejoint le rang. Celui des présidents des États-Unis qui se lancent dans la déstabilisation, voire le renversement de régime et la prédation de matières premières, en l’occurrence le pétrole.

Déjà loin de l’illusion d’un isolationnisme, le champion de l’« America First » avait certes mené des frappes « ciblées », de l’assassinat en 2020 de Qassem Soleimani, le commandant de la force al-Qods du corps des gardiens de la révolution islamique d’Iran, à des bombardements, plus récemment, de camps de Daech en Syrie.

La participation de Washington à la « guerre des douze jours » menée en juin 2025 par Israël contre l’Iran avait fait monter d’un cran supplémentaire cette « diplomatie » par la force, secouant au passage sa propre base électorale. Mais le kidnapping du chef d’un État souverain est d’une tout autre nature, tout comme ses objectifs assumés. Elle signe la conversion néo-conservatrice de Donald Trump, qui va jusqu’à inquiéter Steve Bannon, son ancien conseiller spécial : « Risquons-nous de revivre l’Irak sous Bush ? »

Marco Rubio, proconsul à Caracas ?

Totalement décomplexé, Donald Trump a en effet assumé deux choix : le renversement du « régime » à Caracas et l’accaparement du pétrole du pays, le plus important détenteur de réserves d’or noir au monde. Lors d’une conférence de presse à Mar-a-Lago, organisée quelques heures après l’intervention militaire, il a déclaré qu’un « groupe » allait prendre le contrôle du Venezuela, sans fournir plus de détails.

Seule certitude : il n’estime pas Maria Corina Machado, leader de l’extrême droite et lauréate du dernier prix Nobel de la paix, apte à exercer le pouvoir. Marco Rubio, le secrétaire d’État, va-t-il devenir une sorte de proconsul américain à Caracas comme Paul Bremer à Bagdad pendant l’occupation états-unienne ?

Mais, comme le notait le New York Times, dans sa couverture en direct, « Trump montre à quel point cet effort vise à garantir l’accès au pétrole. Interrogé sur le calendrier de l’engagement américain dans le pays, il a immédiatement évoqué la reconstruction des infrastructures pétrolières ». La préoccupation pétrolifère a fait une apparition tardive dans la rhétorique de la Maison-Blanche.

Depuis plusieurs mois, il était principalement question de « narcotrafic » dont se serait rendu coupable Nicolas Maduro, visé depuis 2020 par une procédure judiciaire aux États-Unis. D’où les attaques contre des bateaux qui ont provoqué la mort de 105 personnes.

Un faux nez auquel tente toujours de faire croire Marco Rubio, selon lequel il s’agit « principalement d’une opération de police ». La lutte contre le trafic de drogue passe sans doute mieux auprès de la base Maga, même si l’argument s’avère fallacieux (lire entretien ci-contre).

Un « corollaire Trump » à la doctrine Monroe

Le pivot rhétorique de Donald Trump n’est intervenu que ces dernières semaines, lorsque l’hôte de la Maison-Blanche a évoqué le pétrole « volé » aux États-Unis. Une référence à la nationalisation des champs pétrolifères vénézuéliens. Mais l’Arabie saoudite et la Russie ont fait de même. Donc pourquoi le Venezuela ?

C’est ici qu’interviennent le principe de proximité et surtout celui de la doctrine Monroe. Édictée en 1823 par le président du même nom, elle stipule que les affaires des Amériques ne regardent que les Américains, principalement les États-uniens. Son « corollaire (Theodore) Roosevelt » (président de 1901 à 1909) la transforme en instrument de l’impérialisme naissant.

Dans le document de nouvelle stratégie de sécurité nationale, rendu public début décembre, il est fait mention d’un « corollaire Trump », qui l’adapte aux réalités contemporaines. La puissance étrangère à chasser du continent n’est plus la Grande-Bretagne du XIXe siècle ou l’Espagne du début du XXe siècle, mais la Chine, devenue un partenaire majeur des pays d’Amérique latine, faisant reculer l’influence économique de Washington. Pékin est d’ailleurs un acteur majeur du secteur pétrolier au Venezuela…

L’opération de ce week-end, minutieusement préparée depuis de longs mois, constitue la première mise en œuvre de cette stratégie, qui vise à endiguer la montée en puissance chinoise et à mettre au pas des pays trop autonomes par rapport à Washington, qui entend dicter les termes de leur diplomatie mais aussi ceux de leurs politiques en matière de migration et antidrogue. Les menaces ouvertes proférées contre Cuba, mais aussi le Mexique et la Colombie en sont l’illustration. Le Venezuela représente à la fois un avertissement et potentiellement un premier domino.

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A New York, Zohran Mamdani ouvre une nouvelle ère

En présence de Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez, le premier maire socialiste et musulman de la la ville a prêté serment. Il doit désormais s’atteler à la mise en œuvre de son programme de campagne. (Article publié dans l’Humanité du 2 janvier 2026).

À campagne et victoire extraordinaires, cérémonie d’investiture hors des sentiers battus. Élu maire de New York le 4 novembre 2025 avec plus de 50 % des suffrages, le socialiste Zohran Mamdani a choisi de procéder en deux temps pour son entrée en fonction, multipliant les symboles qui sont autant de signaux politiques.

L’acte 1, en petit comité, s’est déroulé mercredi 31 décembre à minuit, alors qu’une foule se massait à Times Square pour le traditionnel décompte de fin d’année. Le nouveau maire de 34 ans se trouvait à quelques kilomètres plus au sud, dans l’île de Manhattan.

Plus précisément, dans une historique station de métro désaffectée desservant autrefois l’hôtel de ville. Le choix du lieu, chef-d’œuvre architectural datant de la création du métro en 1904, ne doit évidemment rien au hasard : Zohran Mamdani y voit le symbole d’« une ville qui osait être à la fois belle » et « capable de transformer la vie des classes laborieuses ».

Le nom de celle qui a dirigé la prestation n’est pas moins anodin : Letitia James. La procureure générale de l’État de New York avait obtenu la condamnation de Donald Trump en 2024 dans une vaste affaire de fraudes puis subi des tentatives (infructueuses) de vendetta politique de la part de l’hôte de la Maison-Blanche. Premier maire musulman de la ville, Zohran Mamdani a prêté serment sur un exemplaire du Coran ayant appartenu à un écrivain et historien pionnier de l’histoire des Africains-Américains, Arturo Schomburg, figure du quartier de Harlem.

Un hommage à Bernie Sanders

L’acte 2, lui, s’est tenu jeudi 1er janvier en début de soirée (heure française), à l’Hôtel de Ville de manière beaucoup plus officielle mais tout aussi symbolique. C’est Alexandria Ocasio-Cortez, qui a été chargée du discours de présentation. La députée de New York depuis 2018, elle aussi membre du DSA (Democratic socialists of America, la plus grande organisation se réclamant du socialisme démocratique aux États-Unis), avait apporté son soutien à Zohran Mamdani dès le début de sa campagne alors qu’il plafonnait à… 1 % des intentions de vote. “Si nous pouvons le faire ici, nous pouvons le faire partout“, a-t-elle lancé à une foule enthousiaste, malgré une météo glaciale.

Après que l’artiste Lucy Dacus eut entonné “Bread and Roses”, l’hymne du mouvement syndical états-unien, la prestation de serment a été menée par une autre figure de la gauche états-unienne : Bernie Sanders, sénateur du Vermont mais natif de Brooklyn, New York. Lors de l’un des derniers meetings de sa campagne, Zohran Mamdani avait rendu un hommage appuyé à Bernie Sanders : « Je parle le langage du socialisme démocratique car Bernie Sanders l’a parlé en premier. »

La scénographie autour du trio majeur de la gauche américaine délivre un double message : il s’agit de changer New York mais aussi la politique américaine ; aucune « normalisation », selon les termes de l’establishment démocrate, n’aura lieu. Zohran Mamdani souhaite notamment transformer l’enthousiasme militant de sa campagne en force de changement pratique.

Avant même l’élection, Bernie Sanders, qui a été maire de Burlington (Vermont) de 1981 à 1989, avait conseillé à la base militante de ne pas se démobiliser : « Quand Zohran sera élu maire, votre boulot ne sera pas terminé. Il aura besoin de vous tous les jours. » Il l’a répété hier dans son bref discours, appuyant: “S’il vous plaît, restez impliqués.” Comme un avant-goût de cette nouvelle ère annoncée, des dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées hier juste après la prestation de serment du nouvel édile, pour une grande « fête de quartier », avec retransmissions sur écrans géants, musiques et performances le long de Broadway.

Peu avant, “Mayor Mamdani” avait livré son premier discours de haut plus magistrat de la plus grande métropole des Etats-Unis. S’adressant d’abord à ceux qui n’ont pas voté pour lui: « Seule l’action peut changer les mentalités, mais je vous promets ceci : si vous êtes New-Yorkais, je suis votre maire. » Il a ensuite promis, en forme de manifeste: “J’ai été élu en tant que socialiste démocrate, je gouvernerai en tant que socialiste démocrate.

Garantir “à chaque New-Yorkais tout ce dont il a besoin pour mener une vie digne”

« Le plus dur commence ce 1er janvier 2026 », nous confiait récemment une des chevilles ouvrières du DSA à New York. Zohran Mamdani a renversé l’establishment démocrate en mobilisant des primo-électeurs, jeunes ou abstentionnistes, bravé l’oligarchie new-yorkaise et défié Donald Trump sur la base d’un projet de changement radical.

Pour rendre la ville « plus abordable » – thème central de sa campagne – il a mis en avant trois mesures principales, mais pas exclusives : le gel des loyers dans le secteur encadré (un quart des familles new-yorkaises sont concernées) et la construction de 200 000 logements, la gratuité des bus et la généralisation d’un système de garde d’enfants. Le tout financé par l’augmentation de la fiscalité des plus riches.

« Être un socialiste démocratique à la tête de notre ville, explique-t-il dans un entretien exclusif accordé au magazine progressiste The Nationc’est avoir l’opportunité de diriger avec une vision qui garantit à chaque New-Yorkais tout ce dont il a besoin pour mener une vie digne, et de traduire cette conviction dans la réalité matérielle quotidienne de ceux qui considèrent cette ville comme leur foyer. »

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Citizen Ellison ou la main basse des trumpistes sur les médias

Le PDG d’Oracle s’est lancé dans une politique de rachats tous azimuts, de Tik Tok à CBS, avec CNN dans le viseur. Le camp trumpiste veut gagner la bataille culturelle via la concentration capitaliste. (Article publié dans l’Humanité du 23 décembre 2025.)

Sur les photos encore toutes fraîches, mais qui ont déjà trouvé leur place dans les livres d’histoire, il est celui que l’on voit le moins. Au premier rang de la cérémonie d’investiture de Donald Trump, le 20 janvier dernier, trônaient Elon Musk, l’homme le plus riche du monde sur le point d’activer la tronçonneuse anti-État au sein du Doge (département pour l’Efficacité gouvernementale), Mark Zuckerberg, le PDG de Facebook, WhatsApp et Instagram, dont le virage pro-Trump est le plus saisissant de tous, ou encore Jeff Bezos, qui figure en bonne place sur la liste des multimilliardaires, fondateur d’Amazon et propriétaire du Washington Post.

Sur une photo, derrière Bill et Hillary Clinton traînait Bernard Arnault, la « french touch » de ce grand raout des oligarques célébrant la prestation de serment de l’un des leurs.

Le grand public n’aurait pas forcément reconnu la trombine botoxée de l’homme qui complète le top 5 des fortunes mondiales, Larry Ellison. À 81 ans, il avait toujours évité flashs et caméras. Il ne peut désormais plus passer outre. Pris d’une frénésie d’achats depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, l’octogénaire est sur le point d’acquérir, selon le New York Times, un « portefeuille et un pouvoir (qui) pourraient dépasser ceux de prédécesseurs légendaires tels que Hearst (magnat des médias pendant la première moitié du XXe siècle, NDLR) et Pulitzer (fondateur du premier empire de presse au XIXe siècle, NDLR) ».

En onze mois, le fondateur d’Oracle a racheté Paramount, qui détient notamment la chaîne CBS, est entré dans le capital de TikTok et a lancé une OPA hostile sur Warner, propriétaire de CNN, également dans le viseur de Netflix. S’il venait à l’emporter, Larry Ellison deviendrait le magnat de presse le plus puissant du monde, peut-être de l’histoire, un nouveau Citizen Kane, ce personnage inspiré de Randolph Hearst et dépeint par Orson Welles dans son chef-d’œuvre. En tout cas, il est clairement l’homme par lequel Donald Trump entend faire main basse sur les médias états-uniens.

La vocation – si vocation il y a – lui est venue tardivement. L’ancien programmateur est un spécialiste des données, pas des médias. Il a commencé sa carrière à la fin des années 1970, l’heure du Far West technologique et de la formation des futurs empires du secteur, en travaillant sur le projet de constitution d’une base de données pour le compte de la CIA. Le projet est baptisé Oracle.

C’est ce même nom qu’il choisit, peu après, pour la start-up qu’il crée avec deux collègues, meilleurs programmateurs que lui. La CIA apprécie moyennement l’appropriation, mais travaille néanmoins avec le trio. Une rampe de lancement pour celui qui n’a jamais terminé ses études supérieures de sciences et mathématiques à l’université de Chicago.

Le décollage économique s’opère durant ces années 1980 où le reaganisme a lâché la bride aux acteurs du capital. Première étape : l’entrée en Bourse d’Oracle en 1986. Deuxième étape : la constitution, à coups d’acquisition des concurrents, d’un quasi-monopole dans le secteur des bases de données et logiciels d’entreprise. Une position dominante que personne ne lui conteste durant des décennies, l’installant parmi les plus grandes fortunes du monde.

Jusqu’en janvier 2025. Pas le 20, donc, jour d’investiture où il semble jouer à cache-cache avec les photographes. Mais le 21 : à la Maison-Blanche, il se tient aux côtés de Donald Trump dont il loue à coups de superlatif le génie et annonce un projet d’investissement massif dans les infrastructures d’intelligence artificielle, nommé Project Stargate.

Rien de vraiment surprenant dans cette annonce, la course à l’Intelligence artificielle rassemblant sur la ligne de départ le gratin du capitalisme états-unien. Le transhumaniste Larry Ellison y voit le moyen d’assouvir son rêve d’une société où la surveillance serait généralisée.

Mais c’est dans un autre domaine que ce collectionneur d’avions de chasse, de voitures de sport et de villas va s’illustrer. Tout commence avec le feuilleton TikTok. Sous la présidence Biden, le Congrès a ordonné à la société chinoise ByteDance de se séparer de sa plateforme. Officiellement pour des raisons de sécurité nationale.

Revenu au pouvoir, Donald Trump en profite pour placer ses amis : Rupert Murdoch, le magnat australien qui détient Fox News et le Wall Street Journal, ainsi que Larry Ellison. On sait à quel point TikTok se trouve dans le viseur du gouvernement israélien et de ses soutiens, des chrétiens évangéliques blancs à Hillary Clinton. Leur thèse : la Gen Z (génération née entre 1997 et 2012), fer de lance de l’opposition à la guerre à Gaza, a vu son esprit trop jeune pollué par les vidéos en boucle.

L’immense majorité des universitaires, à l’instar de Rashid Khalidi, ancien professeur à l’université Columbia et titulaire de la chaire Edward Saïd, racontent une autre histoire : celle de la prise de conscience des jeunes étudiants qui échappent au discours dominant pro-Israël des médias « mainstream » en s’informant différemment. La nature du deal, opaque comme un financement de campagne électorale outre-Atlantique, n’a pas été dévoilée, mais on sait déjà qui a obtenu le contrôle de l’algorithme de l’application : Oracle.

Ce n’est que le début pour Larry Ellison. En août 2025, Paramount fusionne avec Skydance Media, donnant corps à une nouvelle entité baptisée Paramount Skydance Corporation. Le PDG de Skydance devient celui de la nouvelle entité. Son nom : David Ellison, né en 1983, fils de Larry.

Tombent ainsi dans l’escarcelle de la famille : MTV, Nickelodeon, Showtime et surtout CBS, l’une des trois chaînes historiques de la télévision américaine. Cette dernière est réputée pour sa pratique du journalisme depuis l’époque de Walter Cronkite, légende des journaux TV, et pour son magazine de référence, 60 minutes.

Les nouveaux tauliers nomment presque immédiatement une nouvelle directrice de l’information, en la personne de Bari Weiss, assez peu connue du grand public mais très populaire dans les cercles de la droite trumpiste. Lors de sa démission du New York Times en juillet 2020, elle avait dénoncé le « wokisme » et la pression militante censés régner au sein de la rédaction.

Quelques mois plus tard, elle avait fondé The Free Press, qui, après le 7 octobre 2023, se consacrera quasi exclusivement à prendre la défense de la politique génocidaire du gouvernement Netanyahou à Gaza, en tentant d’assimiler toute critique à de l’antisémitisme. En octobre 2025, non seulement Paramount Skydance acquiert le titre qu’elle a fondé pour 150 millions de dollars (pour seulement 170 000 abonnés payants revendiqués), mais la propulse également à la tête de la rédaction de CBS, média dans lequel elle ne dispose d’aucune expérience.

John Dickerson, le présentateur du journal de CBS depuis 2018, annonce quelques semaines plus tard son départ, effectif depuis le 18 décembre. La nomination de Bari Weiss, l’une des plus zélées défenseures de Netanyahou, n’étonne personne. Larry Ellison est, lui aussi, un soutien inconditionnel d’Israël, raison pour laquelle il s’est progressivement aligné sur le Parti républicain, après avoir été un soutien de Bill Clinton et un donateur au Parti démocrate. Il jugeait en effet Barack Obama hostile à Israël…

Mais la main basse sur l’information états-unienne ne serait pas complète sans CNN. Dans un retournement presque vertigineux, la chaîne pionnière de l’info en continu, jadis porte-voix de toutes les opérations militaires états-uniennes, est devenue une sorte de sanctuaire du journalisme et une véritable hantise pour Donald Trump. Larry Ellison, via son fils David, va se saisir d’une opportunité : celle de la proposition de rachat du groupe Warner par Netflix.

Pour le géant du streaming, CNN ne fait pas partie de l’offre. Dans la contre-offre de Paramount Skydance, elle l’est. Un tour de passe-passe chiffré à 108 milliards de dollars pour l’ensemble contre un montant de 82,7 milliards de dollars pour l’offre de Netflix. Le conseil d’administration de Warner a repoussé, le 17 décembre, l’assaut de la famille Ellison, mais les actionnaires pourraient lui ouvrir les portes.

Le montage financier de cette contre-offre vaut, à lui seul, le détour politique comme géopolitique. La famille Ellison ne mettrait que 11,8 milliards sur la table, soit deux fois moins que des fonds souverains d’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis et du Qatar (24 milliards) et une somme inconnue jusqu’ici d’Affinity Partners, une société de capital-investissement détenue par… Jared Kushner.

Le tout sera complété par un prêt de 54 milliards de dollars consentis par trois établissements bancaires (Bank of America, Citi et Apollo). Décryptage : Donald Trump a mis tout son poids diplomatique (les pays du Golfe), personnel (son gendre) et politique (les banques) pour gonfler cette offre et permettre aux Ellison d’être « mieux-disants » que Netflix avec seulement 10 % de la somme totale apportée.

Selon le Wall Street Journal, la bible des milieux d’affaires, David et Larry Ellison ont mené « une campagne de plusieurs semaines pour convaincre Donald Trump » de soutenir leur offre. Ils ont manifestement réussi à éclairer le président milliardaire sur son intérêt en promettant de « refondre la programmation », un nom de code pour un alignement total des contenus sur les intérêts trumpistes.

Mais comme la ficelle est grosse, Donald Trump, pour une fois, se fait discret et presque ingénu : « Aucun d’eux n’est un de mes amis proches. Je veux faire ce qui est juste. » Un premier mensonge – Larry Ellison est évidemment un ami proche – adossé à un second : Donald Trump prétend n’avoir pas évoqué le dossier Warner avec Jared Kushner.

« Cette bataille pour Warner Bros n’a rien d’une guerre industrielle classique. C’est une prise d’otage politique orchestrée depuis la Maison-Blanche, avec l’argent saoudien et les réseaux trumpistes comme bras armés », décrypte Romuald Sciora, directeur de l’Observatoire politique et géostratégique des États-Unis de l’Iris (Institut de relations internationales et stratégiques).

Si le rachat par Netflix représente un « cauchemar antimonopole », selon la sénatrice démocrate Elizabeth Warren, une victoire de Paramount conduirait à un cauchemar démocratique. Elle consacrerait en effet la mainmise de Donald Trump sur le monde des contenus et introniserait Larry Ellison en « président délégué ».

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Trump, le discours économique du déni

Le président nationaliste s’est livré en direct à un exercice de déni sur la situation économique et sociale du pays. Le timing de son allocution sans annonces précises ne manque pas de surprendre. (Article publié dans l’Humanité du 19 décembre 2025.)

Donald Trump a utilisé, mercredi soir, un moyen relativement exceptionnel – une adresse à la nation – pour un banal plaidoyer pro domo. L’annonce d’un discours du président des États-Unis en direct avait nourri quelques hypothèses, parmi lesquelles l’annonce d’une intervention militaire contre le Venezuela, alors que l’administration Trump poursuit sa stratégie de la tension, en instaurant un blocus des navires pétroliers. Sur X, Tucker Carlson, l’ancien présentateur vedette de la chaîne ultra-conservatrice Fox News assurait que des membres du congrès avaient été mis dans la confidence la veille du lancement imminent d’une guerre et que Donald Trump en informerait le pays le soir même.

Donald Trump a finalement parlé de la préoccupation principale des Américains – leur pouvoir d’achat et l’inflation – pour dénier leur ressenti et nier les chiffres. Depuis plusieurs semaines, les républicains au pouvoir sont acculés : leurs promesses de faire reculer l’inflation et d’améliorer le pouvoir d’achat des Américains se sont dissoutes dans la réalité des chiffres. Le thème de l’ « affordability » (la capacité d’accéder à des biens et services) est devenu central.

Zohran Mamdani en a fait le moteur de sa campagne victorieuse lors de l’élection municipale à New York et les démocrates ont surfé sur la vague pour remporter les postes de gouverneur en Virginie et dans le New Jersey, début novembre. Les candidats du GOP (Grand Old Party, le surnom du parti républicain) ont perdu pied avec l’électorat latino, dont une frange avait été séduite en novembre 2024 par les promesses économiques du candidat Trump.

Redevenu président, ce dernier accuse un taux d’approbation parmi les plus bas pour un président à ce stade de son mandat. Selon une enquête d’opinion PBS News/NPR/Marist publiée mercredi, 61 % des Américains jugent que la conjoncture ne leur est pas favorable personnellement.

« Il y a onze mois, j’ai hérité d’un merdier et je suis en train de le réparer », a-t-il tenté de faire valoir, accusant encore une fois Joe Biden de lui avoir laissé une économie « en ruine » et assurant même que la réparation est presque terminée puisque « nous sommes le pays le plus en vogue au monde, et c’est ce qu’ont déclaré tous les dirigeants avec lesquels je me suis entretenu au cours des cinq derniers mois. » Hormis l’ancien président démocrate, Donald Trump a accusé une « invasion » d’immigrés d’être responsable d’avoir créé une crise du logement, « volé » des emplois et « submergé » les hôpitaux.

Au-delà de la traditionnelle rhétorique nationaliste et raciste, le milliardaire de 79 ans n’avait rien d’autre à opposer que de nouvelles promesses : baisse spectaculaire à venir du prix de l’électricité tout comme celui des taux d’emprunt et plus généralement « un boom économique comme le monde n’en a jamais connu ». Son discours de 18 minutes n’a contenu qu’une seule annonce concrète : l’envoi d’un chèque de 1 776 dollars (référence à la date de la déclaration d’indépendance) mais seulement aux militaires, soit 1,4 million de personnes.

Le président états-unien appelle cela « dividende de guerre ». Certains pourront y voir une prime de motivation avant une éventuelle opération militaire au Venezuela. D’autres, une gratification pour une institution instrumentalisée, via l’envoi de la garde nationale en Californie et dans la capitale fédérale, Washington D.C.

En tout cas, les dizaines de millions de salariés qui disent ne pas arriver à joindre les deux bouts devront se consoler avec le panorama d’une économie fictive qui de toute façon ne fonctionne pas pour eux. Quant au mystère du timing de cette allocution présidentielle, il sera peut-être résolu dans les jours qui viennent.

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Zohran Kwame Mamdani, du hip hop au City Hall

Ce fils d’immigrés indiens naturalisé à 27 ans est devenu le 111e maire de l’histoire de la ville. Un parcours météorique pour celui qui a appris le langage du socialisme démocratique pendant la campagne de Bernie Sanders en 2016. (Article publié dans l’Humanité du 6 novembre 2025.)

« Mr. Cardamom » va entrer à l’hôtel de ville de New York. Preuve que le hip-hop peut mener à tout, à condition d’en sortir. Sous ce nom de scène, il y a six ans à peine, Zohran Mamdani se produisait dans le métro new-yorkais ou comme MC (maître de cérémonie) après avoir écumé les scènes de Kampala (Ouganda), sa ville natale. Il en reste une chanson, Nani, et un clip qui rend hommage à sa grand-mère, jouée par l’actrice indienne Madhur Jaffrey.

On y voit l’auteur prendre une claque de la grand-mère pétroleuse puis se déhancher dans un food truck vêtu d’un seul tablier de cuisine. La carrière de l’artiste n’ira pas plus loin que le succès d’estime, mais l’homme politique gardera le cadre – la rue – et le cadrage – la caméra témoin.

Sa première vidéo de candidat à la mairie de New York est filmée à l’un des principaux carrefours du Bronx, le plus pauvre des cinq arrondissements de New York. Personne alors ne le connaît vraiment. Il veut poser aux passants des questions sur l’élection présidentielle qui vient de se dérouler et leur rapport à la politique. Des habitants lui avouent ne plus y croire ou avoir voté pour Donald Trump, qui a réalisé en novembre 2024 une percée dans des quartiers relégués de la plus grande ville du pays.

Zohran Mamdani écoute puis leur annonce qu’il est candidat à l’élection municipale et les informe de ses propositions principales. Tous les ingrédients sont là : le sillon universel de la gauche pour la justice sociale, le contact direct avec les électeurs et la créativité des formes. Il faudra plusieurs mois pour que le projet irrigue le corps social et que le candidat devienne presque une figure de la culture populaire avec « le charisme de Barack Obama et les idées de Bernie Sanders », selon la formule d’un cadre de DSA (Democratic Socialists of America).

La rencontre est politique entre l’électorat et le mouvement autour de l’organisation DSA qui nomme le problème – l’explosion des inégalités et la relégation croissante des classes populaires et moyennes – et propose des solutions pour « rendre la ville abordable ». Elle est aussi plus personnelle : la ville-monde, celle où 180 langues sont parlées (dont certaines disparues dans leur pays d’origine même), se reconnaît forcément dans l’homme-monde qu’est Zohran Kwame (en hommage au dirigeant ghanéen Kwame Nkrumah, figure centrale des indépendances et du panafricanisme) Mamdani. Il l’est par ses origines : né en Ouganda de parents indiens, passé par l’Afrique du Sud post-apartheid avec Nelson Mandela pour président, arrivé à l’âge de 7 ans à New York, naturalisé états-unien à 27.

Par l’ouverture culturelle offerte par ses parents : Mira Nair, cinéaste et réalisatrice du multirécompensé Salaam Bombay, et Mahmoud Mamdani, professeur d’anthropologie à l’université Columbia. Par son rapport à l’identité partagé par une majorité d’habitants de « Big Apple » : « Il ne fait aucun doute dans mon esprit que je suis indien. Et il ne fait aucun doute dans mon esprit que je suis new-yorkais », déclare-t-il, en 2020, au magazine marxiste Jacobin. Enfin, par sa formation au Bowdoin College, spécialisé dans les arts libéraux. C’est d’ailleurs sur le campus situé à 500 kilomètres au nord-est de New York qu’il se frotte pour la première fois au militantisme en participant à la fondation d’une section de Students for Justice in Palestine.

« Socialisme démocratique »

Son diplôme – licence en études africaines – ne lui sera d’aucune utilité autre que purement intellectuelle. Il devient conseiller en prévention des saisies immobilières et aide des propriétaires immigrés à faibles revenus du Queens à faire face à des avis d’expulsion. En 2015, il participe à la campagne présidentielle de Bernie Sanders à la primaire démocrate puis rejoint les rangs de DSA, en pleine expansion. « Je parle le langage du socialisme démocratique, car Bernie Sanders l’a parlé en premier », rappelait Zohran Mamdani lors d’un meeting commun, le 26 octobre, avec le sénateur du Vermont et Alexandria Ocasio-Cortez.

Fin 2019, même si cette dernière a déjà secoué l’establishment en devenant députée, l’idée du « socialisme démocratique » est encore ultra-minoritaire. Elle gagne du terrain à partir de 2020 : des socialistes sont élus par vagues, au conseil municipal comme aux assemblées législatives de l’État, parmi lesquels Zohran Mamdani représente le district d’Astoria, dans le Queens.

Fin 2024, il annonce à ses pairs son intention de briguer la magistrature la plus symbolique du pays après la présidence. Certains partagent leurs craintes qu’une campagne qui ne prenne pas puisse agir comme un boomerang pour le mouvement socialiste à New York. La majorité appuie la démarche. Aucun sans doute n’envisageait que Zohran Mamdani deviendrait un an plus tard le 111e maire de New York.

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Zohran Mamdani ou la promesse d’une « aube nouvelle »

Le candidat socialiste a remporté la majorité absolue des suffrages lors d’une élection municipale au plus fort taux de participation depuis 1969. (Article publié dans l’Humanité le 6 novembre 2025.)

Et le nouveau maire de New York cita Eugene Debs, sous les acclamations de la foule. Il n’aura fallu que quelques secondes pour confirmer que New York était entrée dans une nouvelle ère politique. Face à une assemblée de militants extatiques, Zohran Mamdani a donc commencé mardi 4 novembre son discours de victoire en évoquant ce propos du père du socialisme états-unien, candidat à cinq reprises à l’élection présidentielle au début du XXe siècle : « Je vois poindre l’aube d’un jour meilleur pour l’humanité. »

Cette élection municipale dans la plus grande ville (8,5 millions) des États-Unis représente en effet une promesse pour ceux qui croient encore en la possibilité d’un changement, à l’heure où Donald Trump et les républicains disposent de tous les leviers du pouvoir. Rien n’est anodin dans le verdict des urnes.

Socialiste revendiqué

À 34 ans, Zohran Mamdani est le plus jeune maire de la ville depuis 1913 et un certain John Purroy Mitchel, de trois mois son cadet lorsqu’il a pris ses fonctions. Vingt-quatre ans après les attentats terroristes du 11 septembre 2001, New York a désormais un maire musulman qui, durant sa campagne, a dû affronter des tombereaux d’injures islamophobes. La deuxième magistrature la plus importante du pays après la présidence sera occupée pour la première fois par un socialiste revendiqué, membre du DSA (Democratic socialists of America), reprenant le fil d’une histoire ancienne du socialisme new-yorkais, des années vingt et trente. Enfin, il est également le premier édile originaire d’Asie. « Je suis musulman. Je suis socialiste démocrate. Et pire encore, je refuse de m’excuser pour tout cela », a-t-il d’ailleurs lancé lors de son discours.

Que le nouveau maire de New York soit un jeune socialiste musulman, fils d’immigrés indiens porte une charge symbolique peu commune. Mais il y a aussi de la « matière dure » dans ce succès improbable : celle d’un mouvement politique qu’il a incarné sans qu’il ne se résume pour autant à son charisme. Un candidat inconnu du grand public il y a un an, plafonnant à 1 % dans les sondages pendant de très longs mois a remporté 50,4 % des suffrages, dans une triangulaire face à l’ancien démocrate devenu indépendant, Andrew Cuomo, et au républicain Curtis Sliwa, avec le plus important taux de participation depuis 1969.

Sur le chemin qui mène au City Hall, Zohran Mamdani a déjoué les pronostics et renversé l’establishment grâce à une stratégie qui fait déjà figure de nouveau mètre étalon en la matière. Tout d’abord, un message, articulé entre un constat – New York n’est plus abordable pour l’immense majorité de ses habitants – et des propositions (gel des loyers du secteur encadré, gratuité des bus et généralisation de la garde d’enfants).

James Carville, l’ancien conseiller de Bill Clinton, pourtant très centriste, a récemment assuré que durant sa très longue carrière, il n’avait jamais vu un candidat incarner autant un message. La mobilisation par le contenu programmatique (salaire minimum à 15 dollars, système de santé public, gratuité des études supérieures dans le public) fut également la marque de fabrique de Bernie Sanders, lors de son irruption sur la scène politique nationale en 2016.

Ensuite, une transmission de ce même message par la multiplication des messagers. En complément de vidéos toujours inventives et ciselées, une force militante de plusieurs dizaines de milliers de personnes (90 000 selon l’équipe de campagne) a propagé le projet dans la ville. Les dizaines de millions de dollars versés par les milliardaires à Andrew Cuomo n’ont eu, au mieux, qu’un effet marginal sur la trajectoire de la campagne. « Le peuple organisé bat l’argent organisé »s’amusait presque Zohran Mamdani auprès de Bernie Sanders le soir de leur meeting commun à New York.

Des percées dans les quartiers les plus populaires du Bronx et du Queens

Cette campagne unique, gérée par les DSA et non par le Parti démocrate, a mobilisé un électorat lui aussi unique qui ne garde que quelques traits du traditionnel bloc démocrate. « Le grand changement de la coalition électorale de Mamdani, c’est d’avoir incorporé des électeurs qui ne votaient pas, des jeunes ou des citoyens de la deuxième génération qui n’étaient pas impliqués dans la vie politique », souligne Fanny Lauby, professeure associée de science politique à l’université de Montclair (New Jersey).

Ce facteur, déjà présent lors de la primaire démocrate en juin, s’est encore accentué lors de l’élection générale : Zohran Mamdani a réalisé des percées dans les quartiers les plus populaires du Bronx et du Queens, où il avait plafonné lors de la primaire. Dans de nombreux bureaux ayant basculé du côté de Donald Trump lors de l’élection présidentielle en 2024, le candidat socialiste arrive en tête, démontrant sa capacité à convaincre des électeurs déçus par les démocrates ou désorientés.

« Il s’agit sans aucun doute d’une victoire électorale qui appartient aux classes ouvrières et moyennes, insatisfaites d’un système politique qui dit aux personnes en difficulté d’attendre ou de supporter leur sort », revendique, dans le New York Times, Ana María Archila, codirectrice du Working Families Party, soutien de Zohran Mamdani. Au final, ce dernier devance Andrew Cuomo dans tous les arrondissements de la ville, sauf à Staten Island, bastion républicain, et dans tous les groupes, selon NBC : Blancs (44-41), Africains-Américains (52-37), Latinos (46-37) et Asiatiques (61-29).

« Ce n’est pas une nouvelle histoire mais c’est une ancienne histoire qui continue, avec d’autres sources d’immigration. Ce n’est plus l’Europe mais l’Amérique latine et l’Asie, notamment le sous-continent indien, relève pour l’Humanité Adam Shatz, rédacteur en chef pour les États-Unis de la London Review of BooksC’est un autre pays qui s’annonce. » Justement, si cette élection reflète les évolutions démographiques des États-Unis et de sa principale métropole, préfigure-t-elle pour autant une nouvelle donne politique nationale ?

Nouvelle ligne de fracture

Aucun doute pour Zohran Mamdani lui-même : cette élection montre « à une nation trahie par Donald Trump comment le vaincre »« C’est illustratif du pays, veut aussi croire Tristan Cabello, professeur d’histoire à l’université Johns Hopkins. Toutes les mesures proposées par Mamdani sont populaires dans l’ensemble du pays. » L’universitaire voit également dans ce scrutin la confirmation que « la guerre à Gaza a totalement changé les choses. C’est une nouvelle ligne de fracture. Tous ceux qui ont soutenu le génocide le paient aujourd’hui ». La victoire d’un candidat pro palestinien qui dénonce le génocide à Gaza dans une ville où résident un million de juifs reflète aussi le retournement de l’opinion publique sur le sujet.

« Cette élection change la donne pour le Parti démocrate et booste les chances des candidats les plus à gauche dans la perspective de la présidentielle », prolonge Fanny Lauby. Le chemin vers la Maison-Blanche en 2028 passe d’abord par le Capitole avec les élections de mi-mandat en novembre 2026. Quelle sera la stratégie de l’aile gauche, incarnée par Bernie Sanders, Alexandria Ocasio-Cortez et Zohran Mamdani, alors que le triomphe de ce dernier fait souffler le vent dans ses voiles ?

Une frange sans doute majoritaire de la base souhaite présenter des candidats face aux sortants centristes, notamment les leaders démocrates au Congrès, tous deux new-yorkais : le député Hakeem Jeffries a soutenu à la dernière minute et sans conviction Zohran Mamdani, tandis que le sénateur Chuck Schumer a refusé de le faire.

Le nouveau maire a-t-il les moyens d’ouvrir ouvertement les hostilités alors qu’il aura besoin de Kathy Hochul, la gouverneure de l’État, elle aussi centriste, pour mettre en œuvre une partie de son programme et faire face aux assauts de l’administration Trump qui veut voir en lui un « communiste cinglé » ? Dans le New York Times, Morris Katz, son stratège, décrit la campagne depuis la primaire comme « l’histoire d’une friction constante entre la volonté d’unir un parti et celle de ne pas perdre son côté populiste ». Cette tension se poursuivra dès l’entrée en fonction du nouveau maire qui devra gérer un budget de 116 milliards de dollars, une administration de 330 000 personnes tout en faisant prospérer « l’aube d’un jour meilleur », cette promesse séculaire revenue dans l’air du temps.

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