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A New York, Zohran Mamdani ouvre une nouvelle ère

En présence de Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez, le premier maire socialiste et musulman de la la ville a prêté serment. Il doit désormais s’atteler à la mise en œuvre de son programme de campagne. (Article publié dans l’Humanité du 2 janvier 2026).

À campagne et victoire extraordinaires, cérémonie d’investiture hors des sentiers battus. Élu maire de New York le 4 novembre 2025 avec plus de 50 % des suffrages, le socialiste Zohran Mamdani a choisi de procéder en deux temps pour son entrée en fonction, multipliant les symboles qui sont autant de signaux politiques.

L’acte 1, en petit comité, s’est déroulé mercredi 31 décembre à minuit, alors qu’une foule se massait à Times Square pour le traditionnel décompte de fin d’année. Le nouveau maire de 34 ans se trouvait à quelques kilomètres plus au sud, dans l’île de Manhattan.

Plus précisément, dans une historique station de métro désaffectée desservant autrefois l’hôtel de ville. Le choix du lieu, chef-d’œuvre architectural datant de la création du métro en 1904, ne doit évidemment rien au hasard : Zohran Mamdani y voit le symbole d’« une ville qui osait être à la fois belle » et « capable de transformer la vie des classes laborieuses ».

Le nom de celle qui a dirigé la prestation n’est pas moins anodin : Letitia James. La procureure générale de l’État de New York avait obtenu la condamnation de Donald Trump en 2024 dans une vaste affaire de fraudes puis subi des tentatives (infructueuses) de vendetta politique de la part de l’hôte de la Maison-Blanche. Premier maire musulman de la ville, Zohran Mamdani a prêté serment sur un exemplaire du Coran ayant appartenu à un écrivain et historien pionnier de l’histoire des Africains-Américains, Arturo Schomburg, figure du quartier de Harlem.

Un hommage à Bernie Sanders

L’acte 2, lui, s’est tenu jeudi 1er janvier en début de soirée (heure française), à l’Hôtel de Ville de manière beaucoup plus officielle mais tout aussi symbolique. C’est Alexandria Ocasio-Cortez, qui a été chargée du discours de présentation. La députée de New York depuis 2018, elle aussi membre du DSA (Democratic socialists of America, la plus grande organisation se réclamant du socialisme démocratique aux États-Unis), avait apporté son soutien à Zohran Mamdani dès le début de sa campagne alors qu’il plafonnait à… 1 % des intentions de vote. “Si nous pouvons le faire ici, nous pouvons le faire partout“, a-t-elle lancé à une foule enthousiaste, malgré une météo glaciale.

Après que l’artiste Lucy Dacus eut entonné “Bread and Roses”, l’hymne du mouvement syndical états-unien, la prestation de serment a été menée par une autre figure de la gauche états-unienne : Bernie Sanders, sénateur du Vermont mais natif de Brooklyn, New York. Lors de l’un des derniers meetings de sa campagne, Zohran Mamdani avait rendu un hommage appuyé à Bernie Sanders : « Je parle le langage du socialisme démocratique car Bernie Sanders l’a parlé en premier. »

La scénographie autour du trio majeur de la gauche américaine délivre un double message : il s’agit de changer New York mais aussi la politique américaine ; aucune « normalisation », selon les termes de l’establishment démocrate, n’aura lieu. Zohran Mamdani souhaite notamment transformer l’enthousiasme militant de sa campagne en force de changement pratique.

Avant même l’élection, Bernie Sanders, qui a été maire de Burlington (Vermont) de 1981 à 1989, avait conseillé à la base militante de ne pas se démobiliser : « Quand Zohran sera élu maire, votre boulot ne sera pas terminé. Il aura besoin de vous tous les jours. » Il l’a répété hier dans son bref discours, appuyant: “S’il vous plaît, restez impliqués.” Comme un avant-goût de cette nouvelle ère annoncée, des dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées hier juste après la prestation de serment du nouvel édile, pour une grande « fête de quartier », avec retransmissions sur écrans géants, musiques et performances le long de Broadway.

Peu avant, “Mayor Mamdani” avait livré son premier discours de haut plus magistrat de la plus grande métropole des Etats-Unis. S’adressant d’abord à ceux qui n’ont pas voté pour lui: « Seule l’action peut changer les mentalités, mais je vous promets ceci : si vous êtes New-Yorkais, je suis votre maire. » Il a ensuite promis, en forme de manifeste: “J’ai été élu en tant que socialiste démocrate, je gouvernerai en tant que socialiste démocrate.

Garantir “à chaque New-Yorkais tout ce dont il a besoin pour mener une vie digne”

« Le plus dur commence ce 1er janvier 2026 », nous confiait récemment une des chevilles ouvrières du DSA à New York. Zohran Mamdani a renversé l’establishment démocrate en mobilisant des primo-électeurs, jeunes ou abstentionnistes, bravé l’oligarchie new-yorkaise et défié Donald Trump sur la base d’un projet de changement radical.

Pour rendre la ville « plus abordable » – thème central de sa campagne – il a mis en avant trois mesures principales, mais pas exclusives : le gel des loyers dans le secteur encadré (un quart des familles new-yorkaises sont concernées) et la construction de 200 000 logements, la gratuité des bus et la généralisation d’un système de garde d’enfants. Le tout financé par l’augmentation de la fiscalité des plus riches.

« Être un socialiste démocratique à la tête de notre ville, explique-t-il dans un entretien exclusif accordé au magazine progressiste The Nationc’est avoir l’opportunité de diriger avec une vision qui garantit à chaque New-Yorkais tout ce dont il a besoin pour mener une vie digne, et de traduire cette conviction dans la réalité matérielle quotidienne de ceux qui considèrent cette ville comme leur foyer. »

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Citizen Ellison ou la main basse des trumpistes sur les médias

Le PDG d’Oracle s’est lancé dans une politique de rachats tous azimuts, de Tik Tok à CBS, avec CNN dans le viseur. Le camp trumpiste veut gagner la bataille culturelle via la concentration capitaliste. (Article publié dans l’Humanité du 23 décembre 2025.)

Sur les photos encore toutes fraîches, mais qui ont déjà trouvé leur place dans les livres d’histoire, il est celui que l’on voit le moins. Au premier rang de la cérémonie d’investiture de Donald Trump, le 20 janvier dernier, trônaient Elon Musk, l’homme le plus riche du monde sur le point d’activer la tronçonneuse anti-État au sein du Doge (département pour l’Efficacité gouvernementale), Mark Zuckerberg, le PDG de Facebook, WhatsApp et Instagram, dont le virage pro-Trump est le plus saisissant de tous, ou encore Jeff Bezos, qui figure en bonne place sur la liste des multimilliardaires, fondateur d’Amazon et propriétaire du Washington Post.

Sur une photo, derrière Bill et Hillary Clinton traînait Bernard Arnault, la « french touch » de ce grand raout des oligarques célébrant la prestation de serment de l’un des leurs.

Le grand public n’aurait pas forcément reconnu la trombine botoxée de l’homme qui complète le top 5 des fortunes mondiales, Larry Ellison. À 81 ans, il avait toujours évité flashs et caméras. Il ne peut désormais plus passer outre. Pris d’une frénésie d’achats depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, l’octogénaire est sur le point d’acquérir, selon le New York Times, un « portefeuille et un pouvoir (qui) pourraient dépasser ceux de prédécesseurs légendaires tels que Hearst (magnat des médias pendant la première moitié du XXe siècle, NDLR) et Pulitzer (fondateur du premier empire de presse au XIXe siècle, NDLR) ».

En onze mois, le fondateur d’Oracle a racheté Paramount, qui détient notamment la chaîne CBS, est entré dans le capital de TikTok et a lancé une OPA hostile sur Warner, propriétaire de CNN, également dans le viseur de Netflix. S’il venait à l’emporter, Larry Ellison deviendrait le magnat de presse le plus puissant du monde, peut-être de l’histoire, un nouveau Citizen Kane, ce personnage inspiré de Randolph Hearst et dépeint par Orson Welles dans son chef-d’œuvre. En tout cas, il est clairement l’homme par lequel Donald Trump entend faire main basse sur les médias états-uniens.

La vocation – si vocation il y a – lui est venue tardivement. L’ancien programmateur est un spécialiste des données, pas des médias. Il a commencé sa carrière à la fin des années 1970, l’heure du Far West technologique et de la formation des futurs empires du secteur, en travaillant sur le projet de constitution d’une base de données pour le compte de la CIA. Le projet est baptisé Oracle.

C’est ce même nom qu’il choisit, peu après, pour la start-up qu’il crée avec deux collègues, meilleurs programmateurs que lui. La CIA apprécie moyennement l’appropriation, mais travaille néanmoins avec le trio. Une rampe de lancement pour celui qui n’a jamais terminé ses études supérieures de sciences et mathématiques à l’université de Chicago.

Le décollage économique s’opère durant ces années 1980 où le reaganisme a lâché la bride aux acteurs du capital. Première étape : l’entrée en Bourse d’Oracle en 1986. Deuxième étape : la constitution, à coups d’acquisition des concurrents, d’un quasi-monopole dans le secteur des bases de données et logiciels d’entreprise. Une position dominante que personne ne lui conteste durant des décennies, l’installant parmi les plus grandes fortunes du monde.

Jusqu’en janvier 2025. Pas le 20, donc, jour d’investiture où il semble jouer à cache-cache avec les photographes. Mais le 21 : à la Maison-Blanche, il se tient aux côtés de Donald Trump dont il loue à coups de superlatif le génie et annonce un projet d’investissement massif dans les infrastructures d’intelligence artificielle, nommé Project Stargate.

Rien de vraiment surprenant dans cette annonce, la course à l’Intelligence artificielle rassemblant sur la ligne de départ le gratin du capitalisme états-unien. Le transhumaniste Larry Ellison y voit le moyen d’assouvir son rêve d’une société où la surveillance serait généralisée.

Mais c’est dans un autre domaine que ce collectionneur d’avions de chasse, de voitures de sport et de villas va s’illustrer. Tout commence avec le feuilleton TikTok. Sous la présidence Biden, le Congrès a ordonné à la société chinoise ByteDance de se séparer de sa plateforme. Officiellement pour des raisons de sécurité nationale.

Revenu au pouvoir, Donald Trump en profite pour placer ses amis : Rupert Murdoch, le magnat australien qui détient Fox News et le Wall Street Journal, ainsi que Larry Ellison. On sait à quel point TikTok se trouve dans le viseur du gouvernement israélien et de ses soutiens, des chrétiens évangéliques blancs à Hillary Clinton. Leur thèse : la Gen Z (génération née entre 1997 et 2012), fer de lance de l’opposition à la guerre à Gaza, a vu son esprit trop jeune pollué par les vidéos en boucle.

L’immense majorité des universitaires, à l’instar de Rashid Khalidi, ancien professeur à l’université Columbia et titulaire de la chaire Edward Saïd, racontent une autre histoire : celle de la prise de conscience des jeunes étudiants qui échappent au discours dominant pro-Israël des médias « mainstream » en s’informant différemment. La nature du deal, opaque comme un financement de campagne électorale outre-Atlantique, n’a pas été dévoilée, mais on sait déjà qui a obtenu le contrôle de l’algorithme de l’application : Oracle.

Ce n’est que le début pour Larry Ellison. En août 2025, Paramount fusionne avec Skydance Media, donnant corps à une nouvelle entité baptisée Paramount Skydance Corporation. Le PDG de Skydance devient celui de la nouvelle entité. Son nom : David Ellison, né en 1983, fils de Larry.

Tombent ainsi dans l’escarcelle de la famille : MTV, Nickelodeon, Showtime et surtout CBS, l’une des trois chaînes historiques de la télévision américaine. Cette dernière est réputée pour sa pratique du journalisme depuis l’époque de Walter Cronkite, légende des journaux TV, et pour son magazine de référence, 60 minutes.

Les nouveaux tauliers nomment presque immédiatement une nouvelle directrice de l’information, en la personne de Bari Weiss, assez peu connue du grand public mais très populaire dans les cercles de la droite trumpiste. Lors de sa démission du New York Times en juillet 2020, elle avait dénoncé le « wokisme » et la pression militante censés régner au sein de la rédaction.

Quelques mois plus tard, elle avait fondé The Free Press, qui, après le 7 octobre 2023, se consacrera quasi exclusivement à prendre la défense de la politique génocidaire du gouvernement Netanyahou à Gaza, en tentant d’assimiler toute critique à de l’antisémitisme. En octobre 2025, non seulement Paramount Skydance acquiert le titre qu’elle a fondé pour 150 millions de dollars (pour seulement 170 000 abonnés payants revendiqués), mais la propulse également à la tête de la rédaction de CBS, média dans lequel elle ne dispose d’aucune expérience.

John Dickerson, le présentateur du journal de CBS depuis 2018, annonce quelques semaines plus tard son départ, effectif depuis le 18 décembre. La nomination de Bari Weiss, l’une des plus zélées défenseures de Netanyahou, n’étonne personne. Larry Ellison est, lui aussi, un soutien inconditionnel d’Israël, raison pour laquelle il s’est progressivement aligné sur le Parti républicain, après avoir été un soutien de Bill Clinton et un donateur au Parti démocrate. Il jugeait en effet Barack Obama hostile à Israël…

Mais la main basse sur l’information états-unienne ne serait pas complète sans CNN. Dans un retournement presque vertigineux, la chaîne pionnière de l’info en continu, jadis porte-voix de toutes les opérations militaires états-uniennes, est devenue une sorte de sanctuaire du journalisme et une véritable hantise pour Donald Trump. Larry Ellison, via son fils David, va se saisir d’une opportunité : celle de la proposition de rachat du groupe Warner par Netflix.

Pour le géant du streaming, CNN ne fait pas partie de l’offre. Dans la contre-offre de Paramount Skydance, elle l’est. Un tour de passe-passe chiffré à 108 milliards de dollars pour l’ensemble contre un montant de 82,7 milliards de dollars pour l’offre de Netflix. Le conseil d’administration de Warner a repoussé, le 17 décembre, l’assaut de la famille Ellison, mais les actionnaires pourraient lui ouvrir les portes.

Le montage financier de cette contre-offre vaut, à lui seul, le détour politique comme géopolitique. La famille Ellison ne mettrait que 11,8 milliards sur la table, soit deux fois moins que des fonds souverains d’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis et du Qatar (24 milliards) et une somme inconnue jusqu’ici d’Affinity Partners, une société de capital-investissement détenue par… Jared Kushner.

Le tout sera complété par un prêt de 54 milliards de dollars consentis par trois établissements bancaires (Bank of America, Citi et Apollo). Décryptage : Donald Trump a mis tout son poids diplomatique (les pays du Golfe), personnel (son gendre) et politique (les banques) pour gonfler cette offre et permettre aux Ellison d’être « mieux-disants » que Netflix avec seulement 10 % de la somme totale apportée.

Selon le Wall Street Journal, la bible des milieux d’affaires, David et Larry Ellison ont mené « une campagne de plusieurs semaines pour convaincre Donald Trump » de soutenir leur offre. Ils ont manifestement réussi à éclairer le président milliardaire sur son intérêt en promettant de « refondre la programmation », un nom de code pour un alignement total des contenus sur les intérêts trumpistes.

Mais comme la ficelle est grosse, Donald Trump, pour une fois, se fait discret et presque ingénu : « Aucun d’eux n’est un de mes amis proches. Je veux faire ce qui est juste. » Un premier mensonge – Larry Ellison est évidemment un ami proche – adossé à un second : Donald Trump prétend n’avoir pas évoqué le dossier Warner avec Jared Kushner.

« Cette bataille pour Warner Bros n’a rien d’une guerre industrielle classique. C’est une prise d’otage politique orchestrée depuis la Maison-Blanche, avec l’argent saoudien et les réseaux trumpistes comme bras armés », décrypte Romuald Sciora, directeur de l’Observatoire politique et géostratégique des États-Unis de l’Iris (Institut de relations internationales et stratégiques).

Si le rachat par Netflix représente un « cauchemar antimonopole », selon la sénatrice démocrate Elizabeth Warren, une victoire de Paramount conduirait à un cauchemar démocratique. Elle consacrerait en effet la mainmise de Donald Trump sur le monde des contenus et introniserait Larry Ellison en « président délégué ».

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Trump, le discours économique du déni

Le président nationaliste s’est livré en direct à un exercice de déni sur la situation économique et sociale du pays. Le timing de son allocution sans annonces précises ne manque pas de surprendre. (Article publié dans l’Humanité du 19 décembre 2025.)

Donald Trump a utilisé, mercredi soir, un moyen relativement exceptionnel – une adresse à la nation – pour un banal plaidoyer pro domo. L’annonce d’un discours du président des États-Unis en direct avait nourri quelques hypothèses, parmi lesquelles l’annonce d’une intervention militaire contre le Venezuela, alors que l’administration Trump poursuit sa stratégie de la tension, en instaurant un blocus des navires pétroliers. Sur X, Tucker Carlson, l’ancien présentateur vedette de la chaîne ultra-conservatrice Fox News assurait que des membres du congrès avaient été mis dans la confidence la veille du lancement imminent d’une guerre et que Donald Trump en informerait le pays le soir même.

Donald Trump a finalement parlé de la préoccupation principale des Américains – leur pouvoir d’achat et l’inflation – pour dénier leur ressenti et nier les chiffres. Depuis plusieurs semaines, les républicains au pouvoir sont acculés : leurs promesses de faire reculer l’inflation et d’améliorer le pouvoir d’achat des Américains se sont dissoutes dans la réalité des chiffres. Le thème de l’ « affordability » (la capacité d’accéder à des biens et services) est devenu central.

Zohran Mamdani en a fait le moteur de sa campagne victorieuse lors de l’élection municipale à New York et les démocrates ont surfé sur la vague pour remporter les postes de gouverneur en Virginie et dans le New Jersey, début novembre. Les candidats du GOP (Grand Old Party, le surnom du parti républicain) ont perdu pied avec l’électorat latino, dont une frange avait été séduite en novembre 2024 par les promesses économiques du candidat Trump.

Redevenu président, ce dernier accuse un taux d’approbation parmi les plus bas pour un président à ce stade de son mandat. Selon une enquête d’opinion PBS News/NPR/Marist publiée mercredi, 61 % des Américains jugent que la conjoncture ne leur est pas favorable personnellement.

« Il y a onze mois, j’ai hérité d’un merdier et je suis en train de le réparer », a-t-il tenté de faire valoir, accusant encore une fois Joe Biden de lui avoir laissé une économie « en ruine » et assurant même que la réparation est presque terminée puisque « nous sommes le pays le plus en vogue au monde, et c’est ce qu’ont déclaré tous les dirigeants avec lesquels je me suis entretenu au cours des cinq derniers mois. » Hormis l’ancien président démocrate, Donald Trump a accusé une « invasion » d’immigrés d’être responsable d’avoir créé une crise du logement, « volé » des emplois et « submergé » les hôpitaux.

Au-delà de la traditionnelle rhétorique nationaliste et raciste, le milliardaire de 79 ans n’avait rien d’autre à opposer que de nouvelles promesses : baisse spectaculaire à venir du prix de l’électricité tout comme celui des taux d’emprunt et plus généralement « un boom économique comme le monde n’en a jamais connu ». Son discours de 18 minutes n’a contenu qu’une seule annonce concrète : l’envoi d’un chèque de 1 776 dollars (référence à la date de la déclaration d’indépendance) mais seulement aux militaires, soit 1,4 million de personnes.

Le président états-unien appelle cela « dividende de guerre ». Certains pourront y voir une prime de motivation avant une éventuelle opération militaire au Venezuela. D’autres, une gratification pour une institution instrumentalisée, via l’envoi de la garde nationale en Californie et dans la capitale fédérale, Washington D.C.

En tout cas, les dizaines de millions de salariés qui disent ne pas arriver à joindre les deux bouts devront se consoler avec le panorama d’une économie fictive qui de toute façon ne fonctionne pas pour eux. Quant au mystère du timing de cette allocution présidentielle, il sera peut-être résolu dans les jours qui viennent.

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Zohran Mamdani ou la promesse d’une « aube nouvelle »

Le candidat socialiste a remporté la majorité absolue des suffrages lors d’une élection municipale au plus fort taux de participation depuis 1969. (Article publié dans l’Humanité le 6 novembre 2025.)

Et le nouveau maire de New York cita Eugene Debs, sous les acclamations de la foule. Il n’aura fallu que quelques secondes pour confirmer que New York était entrée dans une nouvelle ère politique. Face à une assemblée de militants extatiques, Zohran Mamdani a donc commencé mardi 4 novembre son discours de victoire en évoquant ce propos du père du socialisme états-unien, candidat à cinq reprises à l’élection présidentielle au début du XXe siècle : « Je vois poindre l’aube d’un jour meilleur pour l’humanité. »

Cette élection municipale dans la plus grande ville (8,5 millions) des États-Unis représente en effet une promesse pour ceux qui croient encore en la possibilité d’un changement, à l’heure où Donald Trump et les républicains disposent de tous les leviers du pouvoir. Rien n’est anodin dans le verdict des urnes.

Socialiste revendiqué

À 34 ans, Zohran Mamdani est le plus jeune maire de la ville depuis 1913 et un certain John Purroy Mitchel, de trois mois son cadet lorsqu’il a pris ses fonctions. Vingt-quatre ans après les attentats terroristes du 11 septembre 2001, New York a désormais un maire musulman qui, durant sa campagne, a dû affronter des tombereaux d’injures islamophobes. La deuxième magistrature la plus importante du pays après la présidence sera occupée pour la première fois par un socialiste revendiqué, membre du DSA (Democratic socialists of America), reprenant le fil d’une histoire ancienne du socialisme new-yorkais, des années vingt et trente. Enfin, il est également le premier édile originaire d’Asie. « Je suis musulman. Je suis socialiste démocrate. Et pire encore, je refuse de m’excuser pour tout cela », a-t-il d’ailleurs lancé lors de son discours.

Que le nouveau maire de New York soit un jeune socialiste musulman, fils d’immigrés indiens porte une charge symbolique peu commune. Mais il y a aussi de la « matière dure » dans ce succès improbable : celle d’un mouvement politique qu’il a incarné sans qu’il ne se résume pour autant à son charisme. Un candidat inconnu du grand public il y a un an, plafonnant à 1 % dans les sondages pendant de très longs mois a remporté 50,4 % des suffrages, dans une triangulaire face à l’ancien démocrate devenu indépendant, Andrew Cuomo, et au républicain Curtis Sliwa, avec le plus important taux de participation depuis 1969.

Sur le chemin qui mène au City Hall, Zohran Mamdani a déjoué les pronostics et renversé l’establishment grâce à une stratégie qui fait déjà figure de nouveau mètre étalon en la matière. Tout d’abord, un message, articulé entre un constat – New York n’est plus abordable pour l’immense majorité de ses habitants – et des propositions (gel des loyers du secteur encadré, gratuité des bus et généralisation de la garde d’enfants).

James Carville, l’ancien conseiller de Bill Clinton, pourtant très centriste, a récemment assuré que durant sa très longue carrière, il n’avait jamais vu un candidat incarner autant un message. La mobilisation par le contenu programmatique (salaire minimum à 15 dollars, système de santé public, gratuité des études supérieures dans le public) fut également la marque de fabrique de Bernie Sanders, lors de son irruption sur la scène politique nationale en 2016.

Ensuite, une transmission de ce même message par la multiplication des messagers. En complément de vidéos toujours inventives et ciselées, une force militante de plusieurs dizaines de milliers de personnes (90 000 selon l’équipe de campagne) a propagé le projet dans la ville. Les dizaines de millions de dollars versés par les milliardaires à Andrew Cuomo n’ont eu, au mieux, qu’un effet marginal sur la trajectoire de la campagne. « Le peuple organisé bat l’argent organisé »s’amusait presque Zohran Mamdani auprès de Bernie Sanders le soir de leur meeting commun à New York.

Des percées dans les quartiers les plus populaires du Bronx et du Queens

Cette campagne unique, gérée par les DSA et non par le Parti démocrate, a mobilisé un électorat lui aussi unique qui ne garde que quelques traits du traditionnel bloc démocrate. « Le grand changement de la coalition électorale de Mamdani, c’est d’avoir incorporé des électeurs qui ne votaient pas, des jeunes ou des citoyens de la deuxième génération qui n’étaient pas impliqués dans la vie politique », souligne Fanny Lauby, professeure associée de science politique à l’université de Montclair (New Jersey).

Ce facteur, déjà présent lors de la primaire démocrate en juin, s’est encore accentué lors de l’élection générale : Zohran Mamdani a réalisé des percées dans les quartiers les plus populaires du Bronx et du Queens, où il avait plafonné lors de la primaire. Dans de nombreux bureaux ayant basculé du côté de Donald Trump lors de l’élection présidentielle en 2024, le candidat socialiste arrive en tête, démontrant sa capacité à convaincre des électeurs déçus par les démocrates ou désorientés.

« Il s’agit sans aucun doute d’une victoire électorale qui appartient aux classes ouvrières et moyennes, insatisfaites d’un système politique qui dit aux personnes en difficulté d’attendre ou de supporter leur sort », revendique, dans le New York Times, Ana María Archila, codirectrice du Working Families Party, soutien de Zohran Mamdani. Au final, ce dernier devance Andrew Cuomo dans tous les arrondissements de la ville, sauf à Staten Island, bastion républicain, et dans tous les groupes, selon NBC : Blancs (44-41), Africains-Américains (52-37), Latinos (46-37) et Asiatiques (61-29).

« Ce n’est pas une nouvelle histoire mais c’est une ancienne histoire qui continue, avec d’autres sources d’immigration. Ce n’est plus l’Europe mais l’Amérique latine et l’Asie, notamment le sous-continent indien, relève pour l’Humanité Adam Shatz, rédacteur en chef pour les États-Unis de la London Review of BooksC’est un autre pays qui s’annonce. » Justement, si cette élection reflète les évolutions démographiques des États-Unis et de sa principale métropole, préfigure-t-elle pour autant une nouvelle donne politique nationale ?

Nouvelle ligne de fracture

Aucun doute pour Zohran Mamdani lui-même : cette élection montre « à une nation trahie par Donald Trump comment le vaincre »« C’est illustratif du pays, veut aussi croire Tristan Cabello, professeur d’histoire à l’université Johns Hopkins. Toutes les mesures proposées par Mamdani sont populaires dans l’ensemble du pays. » L’universitaire voit également dans ce scrutin la confirmation que « la guerre à Gaza a totalement changé les choses. C’est une nouvelle ligne de fracture. Tous ceux qui ont soutenu le génocide le paient aujourd’hui ». La victoire d’un candidat pro palestinien qui dénonce le génocide à Gaza dans une ville où résident un million de juifs reflète aussi le retournement de l’opinion publique sur le sujet.

« Cette élection change la donne pour le Parti démocrate et booste les chances des candidats les plus à gauche dans la perspective de la présidentielle », prolonge Fanny Lauby. Le chemin vers la Maison-Blanche en 2028 passe d’abord par le Capitole avec les élections de mi-mandat en novembre 2026. Quelle sera la stratégie de l’aile gauche, incarnée par Bernie Sanders, Alexandria Ocasio-Cortez et Zohran Mamdani, alors que le triomphe de ce dernier fait souffler le vent dans ses voiles ?

Une frange sans doute majoritaire de la base souhaite présenter des candidats face aux sortants centristes, notamment les leaders démocrates au Congrès, tous deux new-yorkais : le député Hakeem Jeffries a soutenu à la dernière minute et sans conviction Zohran Mamdani, tandis que le sénateur Chuck Schumer a refusé de le faire.

Le nouveau maire a-t-il les moyens d’ouvrir ouvertement les hostilités alors qu’il aura besoin de Kathy Hochul, la gouverneure de l’État, elle aussi centriste, pour mettre en œuvre une partie de son programme et faire face aux assauts de l’administration Trump qui veut voir en lui un « communiste cinglé » ? Dans le New York Times, Morris Katz, son stratège, décrit la campagne depuis la primaire comme « l’histoire d’une friction constante entre la volonté d’unir un parti et celle de ne pas perdre son côté populiste ». Cette tension se poursuivra dès l’entrée en fonction du nouveau maire qui devra gérer un budget de 116 milliards de dollars, une administration de 330 000 personnes tout en faisant prospérer « l’aube d’un jour meilleur », cette promesse séculaire revenue dans l’air du temps.

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Donald Trump imperator : l’assaut contre l’Amérique

Disposant quasiment de pleins pouvoirs, le président profite de son second mandat pour tenter de remodeler en profondeur les institutions et la société. (Article publié dans l’Humanité du 30 septembre 2025.)

En 1935, Sinclair Lewis, premier États-unien récompensé du prix Nobel de littérature et socialiste engagé, formulait cette prédiction : « Quand le fascisme arrivera en Amérique, il sera enveloppé dans le drapeau et portera la croix. » Le débat pour déterminer si ce temps-là est arrivé n’est pas encore tranché, mais c’est bien sur le nationalisme et le christianisme politique que Donald Trump s’appuie pour mettre en œuvre le « Projet 2025 » de la Heritage Foundation, véritable feuille de route de son second mandat.

Durant la campagne électorale, il avait plaisanté – mais plaisante-t-on vraiment avec ce genre de sujet ? – en affirmant qu’il pourrait être un « dictateur d’un jour ». Quelques mois plus tard, il se comporte quotidiennement comme un satrape contre tout ce qui s’oppose à son projet Maga (« Make America Great Again »), dans une tentative de restauration d’une Amérique prétendument éternelle – le drapeau et la croix – chahutée par les mouvements d’émancipation de la société depuis les années 1960. Et c’est justement à la période qui précède que le président de la nostalgie nationaliste renvoie l’Amérique.

Un nouveau maccarthysme

« Nous sommes en 1952 dans une grande partie de l’Amérique en ce moment. » Ken Paulson, directeur du Free Speech Center de la Middle Tennessee State University, résume ainsi pour le site d’informations Truthout le sentiment partagé par des millions d’Américains.

Selon un scénario type de la « stratégie du choc » décrite par Naomi Klein, où un pouvoir se saisit d’un événement pour imposer un projet déjà prêt, l’administration Trump a instrumentalisé l’assassinat de l’influenceur d’extrême droite Charlie Kirk pour dresser, comme dans les années 1950, des listes d’« organisations de gauche » à relier, coûte que coûte, à la violence politique.

Cette nouvelle croisade prend aussi des airs de vendetta personnelle. James Comey, l’ancien directeur du FBI, a ainsi été inculpé quelques jours après un message comminatoire envoyé par Donald Trump à la ministre de la Justice, Pam Bondi, au mépris absolu de la séparation des pouvoirs, l’un des fondements institutionnels de la République américaine. D’autres « ennemis de l’intérieur » suivront.

« Il s’agit de la plus grande atteinte à la liberté d’expression depuis l’ère McCarthy, mais elle bénéficie d’un consensus populaire nettement moins important que lors de la deuxième vague de chasse aux communistes, met en perspective, sur X, Jeet Heer, journaliste au magazine progressiste The NationElle est menée au nom d’une faction minoritaire dirigée par le président le plus impopulaire de l’histoire moderne. »

Le contrôle des savoirs et de l’information

Les stratèges du Grand Old Party (surnom du Parti républicain) n’ont sans doute pas lu Gramsci, mais ils ont compris l’importance de la bataille pour l’hégémonie culturelle. Dès les années 1970, le mouvement conservateur a créé des « think tanks » afin de juguler la dynamique des mobilisations des années 1960 (droits civiques, féministes, anti-peine de mort, revendications amérindiennes).

Une seconde offensive a suivi les mouvements MeToo et Black Lives Matter, désignant un ennemi sous la forme du « wokisme ». Pour répondre à la censure progressiste présumée, les républicains ont mis en place une censure bien réelle qui commence par les rayons des bibliothèques scolaires. Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a accéléré le rythme et étendu le champ de l’assaut.

L’université, lieu de transmission du savoir, et les médias sont désormais dans le viseur. Point commun de ces « institutions » : elles sont des entreprises recherchant le profit. Donald Trump sait où frapper : à la caisse. Il menace de retirer les fonds fédéraux aux établissements universitaires qui ne se conformeraient pas à un certain nombre de règles très « trumpistes ».

Ce sont surtout des frappes chirurgicales qui sont les plus effectives. Un exemple parmi cent : à l’université de Boulder (Colorado), le Centre des études asiatiques a vu son financement de 540 000 dollars supprimé par le ministère de l’Éducation.

« Les inégalités raciales et les questions de genre font clairement partie des thématiques censurées, témoigne Mathieu Desan, professeur de sociologie dans cette université. Pour les chercheurs qui travaillent sur ces sujets, il y a de la pression, parfois imposée directement par les instances du gouvernement qui subventionnent la recherche, pour éviter certains mots et euphémiser les sujets de recherche. »

L’affaire semble encore plus simple pour les chaînes de télévision : elles sont toutes détenues par des conglomérats. En juillet, CBS, propriété de Paramount, a versé 16 millions de dollars à Donald Trump afin d’éviter un procès puis a mis fin à l’émission de Stephen Colbert, l’un des humoristes les plus talentueux du pays. En septembre, c’est Jimmy Kimmel, hôte d’un « late show » sur ABC, qui se voyait suspendre par Disney après une menace directe de Brendan Carr, de la FCC, le gendarme des télécoms et de l’audiovisuel.

Les alliés de Donald Trump contrôlent désormais X, Facebook, Instagram, WhatsApp et bientôt TikTok et détiennent Fox News, CBS, le Washington Post et le Wall Street Journal. Avec le ralliement de la Big Tech, l’écosystème trumpiste domine presque sans partage.

L’utilisation des moyens régaliens (justice, armée)

La mobilisation de la garde nationale était un fait rarissime. Elle est devenue une pratique ordinaire. Cette force militaire de réserve patrouille dans les rues de places fortes démocrates : la Californie, Washington D. C., Memphis et bientôt Portland (Oregon).

À chaque fois, le prétexte est le même : la force armée est envoyée pour juguler une vague de criminalité qui n’existe que dans les fantasmes des républicains. Cette démonstration de force plaît à la base Maga persuadée que le pays est à feu et à sang. N’a-t-elle qu’une vertu galvanisatrice de ces électeurs ? Gavin Newsom y voit plutôt un jalon : selon le gouverneur de Californie, Donald Trump n’acceptera jamais de quitter le pouvoir et prépare un coup de Jarnac en 2028.

La justice constitue l’autre arme du pouvoir trumpiste. Le ministère, supposément indépendant, n’est plus que le bras armé de la Maison-Blanche tandis que le dernier mot sur la constitutionnalité des lois et décrets revient à la Cour suprême avec ses six juges conservateurs sur neuf.

« Il faut y ajouter la clause constitutionnelle de la suprématie, qui garantit généralement la primauté de l’État fédéral en cas de conflit entre une loi fédérale et une loi d’un État fédéré. Elle limite donc l’action des États fédérés pour s’opposer au gouvernement fédéral », souligne, pour l’Humanité, Antoine Yoshinaka, professeur de science politique à l’université de Buffalo (État de New York).


Résistances et limites

D’une certaine façon, Donald Trump dispose des pleins pouvoirs. L’armée est, par définition, aux ordres du commandant en chef. La convocation ce mardi à Washington des 800 généraux et amiraux en présence du président laisse augurer d’une nouvelle étape dans l’instrumentalisation de l’institution militaire. Le Congrès, à majorité républicaine, ne joue pas son rôle de contrepoids.

Les démocrates hésitent encore sur la stratégie à adopter, leur establishment apparaissant jusqu’ici plus mobilisé à étouffer la dynamique de l’aile gauche qu’à s’opposer frontalement à Donald Trump.

Mais quelques brèches apparaissent comme autant de signaux positifs. Le projet d’envoyer la garde nationale à Chicago a été mis en pause suite à la réaction musclée des élus locaux. Le retour du show de Jimmy Kimmel comme le départ précipité d’Elon Musk de sa fonction ministérielle illustrent le pouvoir certes limité mais réel des citoyens-consommateurs.

« Une bataille a lieu dans le champ de l’opinion publique et c’est un moyen dont disposent les opposants pour tenter de convaincre la population du danger que peuvent représenter certaines politiques de l’administration Trump », estime Antoine Yoshinaka.

Les sondages sont au plus bas pour Donald Trump, surlignant une absence d’adhésion aux politiques mises en œuvre. Cet état minoritaire du trumpisme dans la société états-unienne ne doit cependant pas masquer le climat général que façonne sa rhétorique. La « guerre civile froide », que pointait le journaliste Carl Bernstein, devient chaque jour un peu plus chaude.

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Pourquoi Pete Hegseth convoque le gratin de l’armée US à Washington

Le secrétaire à la Défense à convoqué à Washington l’ensemble du commandement militaire, soit 800 généraux et amiraux. Une initiative sans précédent qui interroge sur les motivations réelles. (Article publié dans l’Humanité du 29 septembre 2025).

Le plus grand rassemblement de gradés de l’histoire militaire aura lieu mardi 30 septembre sur la base des marines à Quantico (Virginie), près de Washington D.C. Huit cents généraux et amiraux ont reçu la semaine dernière une convocation de la part Pete Hegseth.

Le secrétaire à la Défense que Trump veut désormais faire appeler secrétaire à la Guerre, dans un changement sémantique dont l’interprétation est limpide, n’a fourni aucune explication ni ordre du jour. Si les 44 généraux bardés de 4 étoiles – le plus haut rang dans l’armée américaine – se réunissent deux fois par an à Washington, jamais l’ensemble du sommet de la hiérarchie de la première puissance militaire du monde ne s’est retrouvé en un seul et même lieu.

Un rassemblement risqué 

Observateurs et militaires se perdent en conjectures sur les raisons de cette réunion aussi soudaine qu’unique. Si Pete Hegseth veut faire passer un message à la hiérarchie, il y a plus simple que ce grand raout qui semble présenter plus de risques que d’avantages.

Rassembler tout son commandement dans un même lieu et l’annoncer défie la plus élémentaire des logiques militaires. De plus, le « shutdown » (fermeture du gouvernement) annoncé pour le soir même du 30 septembre, faute de financement voté par le Congrès en cette fin d’année fiscale, pourrait amener les généraux stationnés à l’étranger à devoir rester à Washington, les coupant ainsi de leurs unités.

Dans un message remarqué, le général à la retraite Ben Hodges a tracé un parallèle avec la réunion surprise en 1935 au cours de laquelle les généraux allemands ont été « tenus de prêter serment » à Adolf Hitler. L’annonce, dimanche après-midi de la présence de Donald Trump à cette réunion, sans tout à fait donner crédit à cette dernière thèse laisse en tout cas supposer qu’il ne s’agira pas d’un message anodin.

Dans un long post sur Substack, l’historien Timothy Snyder, qui a quitté les États-Unis pour le Canada, résume les explications possibles : « 1. Il a quelque chose de futile à dire qu’il ne comprend pas les risques. 2. Il souhaite mettre en danger la vie des généraux et des amiraux. 3. Il va organiser une purge, impliquant peut-être un serment d’allégeance ou quelque chose de similaire qui nécessite une présence physique. 4. Il va dire aux commandants que désormais, leur mission sera d’opprimer les citoyens américains («défense du territoire national »). »

Il peut en exister une cinquième : le bras armé de Donald Trump va annoncer une opération militaire dans un pays étranger, auquel cas le Venezuela semble tout désigné.

Selon la chaîne NBC, un plan d’intervention à l’intérieur des frontières est en train d’être préparé, avec pour prétexte le ciblage de trafiquants de drogue, soit le même qui a été brandi pour justifier les attaques de bateaux au large des côtes du pays dirigé par Nicolás Maduro. Là encore, nul besoin d’exposer l’ensemble du commandement militaire pour lancer une telle opération.

Depuis qu’il a quitté son poste de commentateur sur la chaîne ultraconservatrice Fox News pour prendre les rênes du Pentagone, avec son budget de près de 800 milliards de dollars, Pete Hegseth, ancien militaire déployé en Irak et Afghanistan, s’est fixé pour mission de restaurer un « éthos du guerrier ». L’armée serait devenue trop « woke ».

Sans explication, il a ainsi limogé nombre de généraux, tous membres des minorités ou des femmes. Message : la guerre est une affaire d’hommes blancs.

Un possible projet de « défense nationale » face aux « terroristes intérieurs »

Selon le New York Times, cette réunion hors norme pourrait être l’occasion de dévoiler en avant-première un nouveau projet de stratégie de défense nationale pour le Pentagone. Un document, non rendu public, se trouve en cours d’élaboration et placerait la sécurité intérieure et la défense de l’hémisphère occidental au sommet des priorités.

Le premier point est, de fait, déjà mis en œuvre : des milliers de soldats ont été envoyés à la frontière avec le Mexique afin de juguler les flux migratoires, tandis que la garde nationale a été déployée en Californieà Washington D.C. et à Memphis, pour supposément lutter contre l’immigration illégale et la criminalité.

Samedi, c’est une autre ville démocrate qui a été prise pour cible par Donald Trump, qui a autorisé « l’usage de la force maximale si nécessaire ». Portland, dans l’Oregon, est connue pour sa culture contestataire. Les pratiques de l’ICE, la police de l’immigration, qui se comporte comme une garde prétorienne, y rencontrent hostilités et manifestations.

Le président nationaliste veut y voir la main « des antifa et d’autres terroristes intérieurs ». Il installe surtout, touche après touche, une utilisation de l’armée à des fins intérieures.

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J.D. Vance annonce un nouveau maccarthysme

L’administration Trump profite de l’assassinat de l’influenceur d’extrême-droite Charlie Kirk pour lancer une offensive sans précédent contre la gauche. (Article publié dans l’Humanité du 17 septembre 2025.)

J.D. Vance est décidément le théoricien de la bande. A Munich, il avait fait la leçon aux dirigeants européens, accusés de censure et de non-respect du « free speech » ( liberté de parole) et livré une déclaration de soutien de l’administration Trump à toutes les extrêmes-droites du Vieux Continent, de l’Afd allemande au britannique Tommy Robinson. Lundi, en direct de la Maison Blanche, il a annoncé le lancement d’une offensive sans précédent depuis le maccarthysme contre la gauche. Le vice-président se trouvait derrière le micro du show habituel de Charlie Kirk, afin d’animer une émission à la mémoire de son ami assassiné le 10 septembre dernier et pièce essentielle de la galaxie trumpiste. Quelques heures après l’annonce du décès de l’influenceur d’extrême-droite, le président nationaliste avait accusé la « gauche radicale ». Moins d’une semaine après, son bras droit met en musique cet assaut.

Il a accusé « un mouvement extrêmement destructeur d’extrémisme de gauche » d’avoir contribué à ce meurtre. Alors que l’enquête se poursuit et que le mobile demeure incertain, selon le gouverneur républicain de l’Utah, Spencer Cox, J.D. Vance a décrété que l’auteur du coup de feu fatal avait une « idéologie de gauche ». Cette affirmation sans fondement sert de prétexte au démantèlement des institutions de gauche. « Ce n’est pas un problème qui touche les deux camps », a tenté de justifier J.D. Vance, en référence à la tentative d’assassinat de Donald Trump en juillet 2024 ainsi qu’à la fusillade de 2017 contre le leader républicain de la Chambre des représentants, Steve Scalise. Il a cependant omis quelques épisodes: les attaques contre le mari de l’ancienne présidente de la Chambre des représentants Nancy Pelosi, l’incendie criminel contre la maison du gouverneur de Pennsylvanie Josh Shapiro ou le meurtre de la députée de l’État du Minnesota Melissa Hortman, sans parler des défilés racistes et antisémites de Charleston en 2017.

La répression devrait commencer par le « traitement fiscal généreux » dont bénéficient la Fondation Ford et les Open Society Foundations de George Soros, cible privilégiée de l’extrême-droite, des suprémacistes blancs états-uniens au premier ministre hongrois Viktor Orban. Elles sont accusées de financer The Nation qui a publié un « article répugnant » qui, selon J.D. Vance, a été utilisé pour justifier la mort de Kirk. Si la Fondation Ford a accordé une subvention de 100 000 dollars au magazine de gauche en 2019 pour un programme de stages, elle n’a plus versé un cent depuis, selon des informations disponibles en ligne rapportées par le Washington Post. Sur X, Bhaskar Sunkara, président de The Nation (fondé en 1865), a réagi : « Je ne sais pas d’où il tire ses informations, mais J.D. Vance ment au sujet du magazine The Nation. Nous acceptons volontiers les dons de toute personne qui respecte notre indépendance éditoriale, mais nous ne recevons pas un centime de Soros ou de l’Open Society Foundation. » George Soros constitue la cible privilégiée de l’extrême-droite qui, sur fond de tropes antisémites, en fait le grand argentier et l’organisateur-en-chef d’une gauche pêle-même « radicale », « woke » et pro-palestinienne.

La Maison Blanche a confirmé l’établissement d’une liste des « organisations de gauche » qu’elle tente de lier à la violence politique. L’une des armes utilisées pourrait être la remise en cause leur statut d’exonération fiscale mais pas seulement. Donald Trump envisage également d’utiliser la loi fédérale Racketeer Influenced and Corrupt Organizations Act, destinée à lutter contre le crime organisé. Elle viserait les manifestants qui s’opposent aux raids violents de la police de l’immigration comme aux femmes qui l’ont qualifié d’« Hitler de notre époque » dans un restaurant la semaine dernière. Enfin, le président en exercice a également déclaré qu’il était « à 100 % » favorable à la désignation du mouvement Antifa comme organisation terroriste. Une qualification déjà envisagée lors de son premier mandat mais qui se heurte à des obstacles  juridiques.
Ces nouvelles attaques complètent celles déjà lancées par l’administration Trump contre les Universités et par les majorités républicaines dans les Etats qu’elles dirigent, notamment en Floride et au Texas, qui interdisent nombre d’ouvrages dans les bibliothèques scolaires, d’un roman de Toni Morrison à des ouvrages sur le féminisme ou le racisme. Touche après touche, profitant des circonstances pour accélérer leur projet, l’administration Trump tente de mettre en place un Etat autoritaire. « On n’en est peut-être même plus au stade où il faut parler d’un Etat autoritaire, soulignait l’historienne Sylvie Laurent lors d’un débat à la Fête de l’Humanité. Mais à la mise en place d’un Etat fasciste. »

Christophe Deroubaix

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Zohran Mamdani, les adaptations d’un outsider devenu favori

A deux mois de l’élection municipale, le jeune élu socialiste de 33 ans prépare déjà son entrée en fonction, en faisant quelques concessions. Repli tactique ou début de renoncement ? (Article publié dans l’Humanité du 28 août 2025.)

Zohran Mamdani le savait : le chemin est moins parsemé de roses que d’embûches. Il ne se doutait pas qu’il aurait affaire à un tel niveau d’attaques. Alors qu’il se trouve à mi-chemin entre son éclatante victoire lors de la primaire démocrate et l’élection générale qui le conduira peut-être à l’hôtel de ville de New York, le jeune socialiste doit notamment affronter les virulentes charges de son ancien concurrent, Andrew Cuomo.

L’ancien secrétaire d’État a préféré se présenter comme indépendant plutôt que de prendre une retraite tout indiquée après une pareille défaite. Le candidat de l’establishment démocrate a ainsi accusé Zohran Mamdani d’être une « personne très riche » et d’occuper indûment un appartement à loyer contrôlé.

Lors d’une levée de fonds dans les Hamptons, très chic lieu de villégiature de la bourgeoisie new-yorkaise, l’ancien gouverneur de l’État a également assumé le fait de recevoir le soutien de Donald Trump. L’objectif est de barrer la route de la plus grande ville des États-Unis à un élu local, âgé de 33 ans et membre du DSA (Democratic Socialists of America), la principale organisation politique qui se réclame du socialisme démocratique. Andrew Cuomo n’est pas le seul agent de ce « tout sauf Mamdani ».

Cette première phase de la campagne ressemble même à une course-poursuite entre ceux qui prétendent au statut de meilleur rempart. Il faut y ajouter Eric Adams, le maire sortant, ancien démocrate qui se présente lui aussi en indépendant, et Curtis Silwa, figure du parti républicain local.

Paradoxalement, l’émiettement de l’opposition favorise la position de Zohran Mamdani. Selon les sondages, ce dernier échoue à franchir la barre des 50 %, mais il n’en distance pas moins ses adversaires. La dernière enquête Siena College le crédite de 46 % des suffrages contre 25 % pour Andrew Cuomo, 11 % pour Curtis Sliwa et 7 % pour Eric Adams.

Même avance en termes de collectes de dons, Zohran Mamdani ayant récolté un million de dollars entre le 12 juillet et le 18 août, contre 500 000 dollars pour Andrew Cuomo et 425 000 dollars pour Eric Adams. « Avec plus de 50 000 bénévoles, des milliers de petits donateurs et un enthousiasme sincère pour la vision de Zohran d’une ville de New York plus abordable, notre élan est en pleine expansion », s’est félicitée Dora Pekec, porte-parole de la campagne de Mamdani.

S’il fait fructifier son capital politique et organisationnel, le vainqueur surprise de la primaire démocrate a aussi tenté de déminer le terrain sur lequel il espère évoluer à partir du 4 novembre prochain. Trois épisodes ont été marquants de ce point de vue, soulevant autant de questions parmi une frange de ses soutiens.

Une fois élu, l’une de ses principales décisions portera sur le maintien ou pas à son poste de Jessica Tisch, commissaire du département de police (NYPD) et héritière d’une famille milliardaire, nommée par Eric Adams. Il n’a pas encore tranché, mais justement certains membres de sa coalition souhaiteraient qu’il annonce son remplacement.

Lors des primaires, il avait déjà renié son soutien au slogan « Defund the police » (définancer la police), né durant le mouvement de protestation suite à l’assassinat de George Floyd « Je ne vais pas définancer la police. Je vais travailler avec la police. »

À ce premier virage, a succédé un ajustement rhétorique qui n’est pas passé inaperçu. Après avoir subi le feu roulant des questions sur le slogan « Globalize the intifada », qu’il avait utilisé, il a finalement déconseillé son utilisation.

« En refusant de l’assumer, il entérine le cadrage de la droite, qui en a fait un épouvantail, décrypte l’universitaire Tristan Cabello, dans sa lettre The HypeCe choix ne remet pas en cause son engagement pour Gaza, mais il mine la confiance qu’une partie de la jeunesse militante avait placée en lui. Pour beaucoup de jeunes, notamment dans les collectifs étudiants et antiracistes, « Globalize the intifada » est devenu le cri de ralliement d’une génération. »

Autre point d’incompréhension pour certains : le jeune socialiste accusé d’être un « communiste » par Donald Trump a rencontré dès juillet les représentants du capital, de BlackRock à Goldman Sachs et de J. P. Morgan à Citibank. Rien de plus normal pour celui qui aspire à diriger la ville où ces groupes sont installés, mais cette rencontre a semé le trouble parmi sa base militante.

En l’état, Zohran Mamdani n’en a pas rabattu sur ses engagements de campagne, notamment sur l’augmentation des impôts pour les plus riches (la ville compte 384 000 millionnaires), qui permettra de financer la gratuité des transports ou le gel des loyers des logements sociaux.

Enfin, les relations de l’outsider avec le parti démocrate constituent la dernière source de questionnement. Le représentant du Queens à l’Assemblée de l’État cherche le soutien officiel d’élus très centristes, afin de légitimer sa candidature et ne laisser aucun espace à Andrew Cuomo.

Il est allé jusqu’à appeler Barack Obama, symbole de l’establishment et d’une présidence beaucoup moins transformatrice qu’espéré, au point de nourrir le soupçon de récupération. Normalisation ?

« J’y vois autre chose, au risque de paraître naïf, décrypte l’universitaire Tristan Cabello. L’establishment démocrate est en déroute, incapable de se relever du retour de Trump et du fiasco Harris. S’il tend la main à Mamdani, ce n’est pas forcément parce qu’il l’a ”domestiqué”, mais parce qu’il n’a plus personne d’autre. Mamdani, lui, en profite : il gagne en stature en acceptant le dialogue tout en affichant toujours son identité socialiste. Et il faut noter qu’une large partie du Parti démocrate continue de lui tourner le dos. »

À rebours du mantra « Vote blue no matter who » (voter bleu quelle que soit la personne), une partie de l’appareil démocrate rechigne en effet à se ranger derrière le vainqueur d’une primaire… démocrate. Hakeem Jeffries et Chuck Schumer, les leaders du parti au Congrès, ne lui ont toujours pas apporté leur soutien officiel. Au final, estime Tristan Cabello, « ces gestes ne sont pas forcément des trahisons. Ils sont le prix à payer pour transformer une victoire militante en conquête institutionnelle ».

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Droits de douane : le nouvel ordre de Trump

La guerre commerciale déclenchée par le président états-unien vise à redéfinir les règles collectives afin de restaurer une hégémonie contestée par l’émergence de nouvelles puissances, au premier rang desquelles la Chine. (Article publié dans l’Humanité dimanche du 21 août 2025.)

La guerre commerciale a commencé à l’heure. Jeudi 7 août 2025, à minuit et une minute, fuseau horaire de Washington D. C., Donald Trump a déclenché une salve d’augmentations de droits de douane comme le monde n’en avait pas vu depuis des décennies. L’offensive avait été annoncée le 2 avril dernier, à grand renfort de superlatifs et de tableaux, dans la roseraie de la Maison-Blanche. Le président de l’« America First » se donnait alors 90 jours pour conclure 90 accords. Il y en eut beaucoup moins. Les taux appliqués depuis trois semaines relèvent donc plus de la sanction que du « deal ». D’après l’université de Yale, le taux moyen des droits de douane imposés aux marchandises entrant sur le marché intérieur américain va se hisser à 20 %, selon les calculs de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et du Fonds monétaire international (FMI), soit le plus haut niveau depuis 1910.

Le libre-échange unilatéraliste de Donald Trump

De la même manière que le président états-unien rejette le système de relations internationales multilatéraliste mis en place en 1945, notamment sous la houlette de son propre pays, il entend redéfinir les règles du commerce mondial édictées au début des années 1990, après la fin de la guerre froide. Dans les deux cas, il s’agit de dégager les États-Unis des contraintes collectives afin de rétablir une hégémonie contestée. En une formule, on pourrait résumer ainsi l’objectif de Trump : établir un libre-échange unilatéraliste, avec des barrières tarifaires pour les produits du monde importés aux États-Unis mais aucune pour les biens et services « made in USA ».

Le fondement de ce virage à 180 degrés réside dans un argument frelaté : les États-Unis auraient été « volés » par d’autres pays, qu’il s’agisse des alliés européens ou des rivaux chinois. Il s’appuie sur le sentiment de déclassement économique d’une partie de la population américaine, notamment de la base Maga (« Make American Great Again »), qui résulte plus de l’explosion des inégalités que de la réduction de la richesse totale produite. En effet, l’Amérique représente toujours un quart du PIB mondial, comme en 1980. Le décollage du Sud global ne s’est donc pas fait au détriment de la principale puissance économique mondiale. Mais le « narratif » du vol des richesses par les pays tiers permet à la droite trumpisée d’offrir un récit alternatif aux faits eux-mêmes : le pays a retrouvé ses niveaux d’inégalité des années 1920, soit avant les politiques de redistribution sociale du « New Deal ».

C’est d’ailleurs ce poids économique intact qui permet à Donald Trump d’imposer à des pays rendus vulnérables, car isolés, les termes d’un « deal » totalement déséquilibré. En s’affranchissant des règles communes de l’OMC, l’administration Trump peut négocier en position de force. Certains pays ont rapidement hissé le drapeau blanc à leurs dépens (Grande-Bretagne, Japon, Corée du Sud, Vietnam, entre autres). D’autres ont fait de la résistance passive et se sont vu infliger des surtaxes allant de 10 à 50 %. L’Europe disposait, elle, du poids économique pour engager le bras de fer mais a préféré renoncer. La Chine a, en revanche, assumé la confrontation, en répondant du tac au tac aux premières surtaxes. Les deux principales puissances mondiales ont, depuis, conclu une trêve jusqu’en novembre.

Inflation et recettes fiscales : la double conséquence aux États-Unis

Les droits de douane sont des impôts : prélevés sur les marchandises entrant sur le marché intérieur du pays qui les décide et collectés par le gouvernement. Leur hausse générale aura donc une double conséquence pour les États-Unis.

Tout d’abord, le coût des produits importés sera surenchéri, sauf si les entités importatrices décident de rogner sur leurs marges, ce qui est peu probable. Aux niveaux décrétés par Donald Trump, les effets indolores semblent impossibles. Un secteur en particulier risque de subir une inédite fièvre inflationniste : celui des médicaments, premier poste importateur des États-Unis. Or, Donald Trump a particulièrement visé les deux premiers exportateurs dans ce domaine : l’Inde (punie politiquement d’un taux de 50 % pour son achat de pétrole russe) et la Suisse (39 %). Le prix de nombreux médicaments va donc s’envoler dans un pays qui consacre déjà 18 % de son PIB aux dépenses de santé, un record mondial. Impôt par définition non progressif (le montant est le même pour un ouvrier ou un trader de Wall Street), les droits de douane vont donc frapper principalement les classes populaires mais aussi les classes moyennes. L’inflation s’est déjà accélérée ces dernières semaines.

Ensuite, la manne de ce type spécifique d’impôts va renflouer les caisses de l’État fédéral. Selon les données du Trésor américain, les droits de douane ont généré 152 milliards de dollars jusqu’en juillet, soit environ le double des 78 milliards de dollars enregistrés au cours de la même période de l’exercice fiscal précédent. Le « pactole » pourrait se monter à 2 000 milliards de dollars de recettes supplémentaires au cours de la prochaine décennie.

Les républicains vont pouvoir se racheter du crédit politique après avoir voté une loi budgétaire (« Big Beautiful Bill »), qui fait payer les diminutions d’impôts pour les plus riches par les coupes dans les dépenses sociales, notamment de santé. Le sénateur républicain du Missouri, Josh Hawley, a suggéré d’envoyer un chèque de 600 dollars à chaque Américain aux revenus modestes ou moyens, les mêmes qui seront les premières victimes de la loi budgétaire et des droits de douane.

Europe, la reddition au nom de la paix

La saignée n’a pas disparu avec le Moyen Âge. Elle conserve ses adeptes sans pour autant améliorer l’état général du malade. C’est sans doute avec délice que le président états-unien, constatant que l’Union européenne était consentante, a prescrit la thérapie fatale. Dans le cadre de l’accord commercial conclu fin juillet, l’Union européenne s’était engagée à investir 600 milliards de dollars supplémentaires aux États-Unis sur trois ans et à acheter 750 milliards de dollars d’énergie américaine. Au final, elle écope d’une surtaxe de 15 % au lieu des 30 promis initialement. Grand seigneur, Donald Trump prévenait toutefois, dès le 5 août, sur CNBC : si l’Europe n’investissait pas à la hauteur de ses engagements, « alors ils paieront des droits de douane de 35 % ». Et ce, alors même que la deuxième phase des négociations entre « partenaires » était toujours en cours. Par anticipation, les Européens avaient pourtant annoncé le jour même suspendre leurs représailles et rayer d’un trait de plume la liste des produits états-uniens taxés à hauteur de 93 milliards d’euros.

Trump a donc sans conteste profité de la faiblesse et de l’absence de souveraineté des Européens qu’on ne peut – à ce stade – plus vraiment qualifier du terme d’alliés mais plutôt de vassaux. Les Vingt-Sept avaient pourtant des cartes en main. L’Union, additionnée au Royaume-Uni, à la Norvège, à la Suisse et à l’Islande, pèse 18 % du PIB mondial, selon le Fonds monétaire international. En l’espèce, elle avait des arguments à faire valoir même si sa part dans l’économie mondiale a presque été divisée par deux depuis 2004. Problème, l’Europe a consenti à sa propre vulnérabilité en faisant des États-Unis son principal partenaire commercial (20,6 %, selon Eurostat) au lieu de diversifier ses échanges. La Chine a compris depuis plus d’une décennie qu’elle avait intérêt à réorienter son modèle de développement de l’exportation vers le marché intérieur pour hisser le niveau de vie. Ce n’est pas encore le cas de l’Europe pour qui le libre-échange et la concurrence libre et non faussée continuent de servir de tables de la loi.

L’UE sera-t-elle en mesure de proposer un contre-modèle – en clair une vision politique – qui la remette dans l’action et lave l’humiliation ? Rien n’est moins sûr. En l’absence d’autonomie commerciale, numérique et militaire, l’Europe s’est présentée sans armes au combat. Pis, au-delà de la capitulation et de l’initiative individuelle d’Ursula von der Leyen, les Vingt-Sept ont défendu des intérêts divergents dans cette affaire. Une défaite qui relègue un peu plus l’UE aux marges de l’Histoire telle qu’elle s’écrit.

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La guerre des droits de douane est déclarée

Quatre-vingt-dix pays, dont ceux de l’Union européenne, sont visés par les surtaxes à l’exportation. Les négociations se poursuivent avec la Chine, poids lourd qui conteste l’hégémonie états-unienne. (Article publié dans l’Humanité du 8 août 2025.)

Ceux qui déclenchent des guerres communiquent rarement le jour et l’heure du début de leur forfait. Pas Donald Trump qui avait annoncé la couleur : jeudi 7 août 2025 à minuit et une minute, à Washington D. C., il a déclenché un conflit commercial d’une ampleur inédite.

Plus de 90 pays se voient infliger des taxes à l’exportation, renchérissant ainsi le coût des produits qu’ils envoient sur le marché intérieur américain.

En lançant son offensive, le 2 avril, dans la roseraie de la Maison-Blanche, Donald Trump promettait de conclure « 90 accords en 90 jours ». Il n’en a finalement décroché qu’une poignée. Ce sont donc des sanctions plus que des « deals » qui sont entrées en œuvre.

La différence n’est pourtant que sémantique, puisque les accords conclus se sont systématiquement faits au détriment des autres pays. Donald Trump joue du poids de l’économie américaine (25 % du PIB mondial) pour imposer ses conditions : zéro taxe sur les produits américains exportés, de 10 à 50 %, selon les pays, pour les biens importés par les États-Unis.

Cette salve de hausse va établir le taux moyen des droits de douane à 18 %, soit le plus haut niveau depuis 1934, selon l’université de Yale. Pour Donald Trump, l’outil des « tarifs » a plusieurs fonctions. Il permet de redéfinir les règles du commerce mondial afin de les plier aux seuls intérêts des États-Unis. Le président de l’« America First » fragilise les partenaires économiques en les isolant.

Que pèsent le Vietnam ou la Suisse face au mastodonte économique américain ? Nous assistons à la fin du cycle de « libéralisation » ouvert après la fin de la guerre froide, mais pas forcément à celui du libre-échange. Donald Trump n’est pas opposé au principe : il est juste un libre-échangiste unilatéraliste qui renforce les barrières douanières pour les produits non américains mais les élimine pour les biens et services « made in USA ».

Le droit de douane est également transformé en arme politique. Le taux – actuellement plafond – de 50 % est appliqué en représailles au Brésil et à l’Inde. Le premier est visé pour l’enquête de la justice sur l’ancien président d’extrême droite Jair Bolsonaro comme pour le positionnement diplomatique global de Lula.

La seconde, pourtant dirigée par Narendra Modi, un nationaliste qui partage la vision du monde de Donald Trump, est prise pour cible car elle achète du pétrole à la Russie.

Il constitue enfin un moyen de contraindre à la relocalisation de productions. Le pari : les entreprises non américaines auront intérêt à produire sur le sol des États-Unis afin d’échapper à cette surtaxe. Les décisions de quelques groupes (du constructeur automobile coréen Hyundai à la multinationale états-unienne Apple) laissent augurer quelques succès en la matière. Suffisamment pour inverser une tendance à la désindustrialisation amorcée dès les années 1960 ?

À plus court terme, les effets risquent d’être néfastes pour les salariés américains. Comme le souligne le New York Times : « En conséquence, les prix ont commencé à grimper. Le dernier indice mensuel de l’inflation a montré que les appareils électroménagers, les vêtements et l’ameublement ont renchéri en juin. L’économie a connu une croissance, mais à un rythme anémique, et certains analystes prévoient peu d’amélioration pour le reste de l’année. Le marché du travail a connu ses propres tensions, avec un ralentissement marqué des embauches en juillet. »

Dans ce bras de fer engagé à l’échelle de la planète, le locataire de la Maison-Blanche a trouvé en Xi Jinping un compétiteur robuste. Lorsque le premier a annoncé, lors du fameux « jour de la libération », le 2 avril, une surtaxe de 145 % sur les produits chinois, le second a riposté avec 125 %.

La tension est depuis redescendue et avec elle les taux : ils s’établissent désormais à 30 %. Une trêve a momentanément été conclue entre les deux principales puissances économiques mondiales.

Elle expire le 12 août et les deux pays semblent d’accord pour la prolonger. Donald Trump ne peut se comporter avec la Chine comme avec n’importe quel autre pays : elle est le premier exportateur vers les États-Unis (20 % du volume global, soit 486 milliards de dollars, contre 13 % pour l’Union européenne) et dispose d’une unité politique qui fait défaut au Vieux Continent.

Dès avril, le pouvoir chinois a montré à l’autoproclamé roi du deal qu’elle disposait de cartes maîtresses dans son jeu, en annonçant des restrictions d’exportations sur sept métaux essentiels aux secteurs automobile et électronique. Cette guerre commerciale ne sera vraiment mondiale que si les deux géants économiques de la planète se livrent une confrontation directe.

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