Kim Cordova, première gréviste de l’ère Trump

La présidente du syndicat UFCW dans le Colorado a engagé un bras de fer avec Kroger, la plus grande chaîne de magasins des États-Unis. Une bataille pour de meilleures conditions de travail qu’elle envisage comme un épisode du combat contre l’oligarchie. (Article publié dans l’Humanité du 4 avril 2025.)

Denver, Colorado (États-Unis), envoyé spécial.

Vingt-trois mille « pionniers » et elle à leur tête. Trump II en était à ses premiers jours, dans une ambiance de sidération, et de « résistance » portée disparue. Les radars médiatiques manquaient les 77 petits clignotants sur la carte du Colorado, comme le nombre de supermarchés King Soopers entrés en débrayage début février. « Je pense que l’on peut dire que nous avons déclenché la première grève de l’administration Trump », assume Kim Cordova, la « meneuse », présidente du local 7, c’est-à-dire une section, du syndicat UFCW (commerce et alimentation).

Pour l’instant, Kroger, la plus grande chaîne de magasins du pays et propriétaire de King Soopers, demeure inflexible. « Ils profitent clairement du retour de Trump », souligne la syndicaliste. Le premier coup de semonce a pourtant été massif : 96 % des 23 000 membres du local 7 ont voté, dès l’expiration fin janvier du « contrat » – l’équivalent d’une convention collective –, le principe d’une grève.

La force d’un « syndicat de syndiqués »

Dans les couloirs et les salles de réunion du siège, les photos des adhérents symbolisent cet aspect auquel la présidente tient tant. « Vous ne verrez que cela ici, car c’est ainsi que fonctionne notre syndicat », explique Kim Cordova, en rechaussant ses lunettes pour fixer un de ces clichés. En 2009, elle est devenue présidente, à la tête d’une liste de « réforme » face à la direction sortante jugée trop bureaucratique.

Elle n’était jusque-là qu’une adhérente parmi les autres, entrée en syndicalisme par une sorte de concours de circonstances. En 1985, encore lycéenne, elle effectuait un job d’été dans un magasin. « La direction m’a retiré du planning, alors que j’étais la victime », se remémore-t-elle. Ni une ni deux, elle contacte le syndicat, dont elle deviendra trente-quatre ans plus tard la première femme élue à la présidence.

« On se bat contre l’avidité et l’oligarchie », relance la responsable syndicale. Lors du meeting de Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez organisé à Denver le 21 mars, elle est venue porter ce message à la tribune. Avec une phrase qui a cinglé : « Vous imaginez : vous travaillez dans une épicerie et vous ne mangez pas à votre faim. » Dans une salle de réunion du siège de la section, à Wheat Ridge, près de Denver, elle détaille, avec un débit calme mais tranchant : « 70 % des salariés vivent dans l’insécurité alimentaire. Vous vous rendez compte ? 14 % des salariés sont également mal logés. »

Le syndicat revendique une augmentation de 4,5 dollars de l’heure sur une durée de quatre années, ce qui n’a rien de démentiel au regard du niveau de l’inflation. Kroger est d’accord mais seulement pour les postes d’encadrement. Pour les salariés, ce sera 50 cents. « Et pourtant, ils nous disent : « On a plus d’argent que Dieu » », souffle Kim Cordova. Kroger a récemment versé 7,5 milliards de dollars de dividendes à ses actionnaires.

Poussant le cynisme jusqu’au bout, la compagnie, qui pèse 150 milliards de dollars de chiffre d’affaires, propose de financer ces hausses de salaire en puisant dans les fonds de prestations de santé des retraités. Et grignote chaque dollar où elle le peut, n’accordant jamais plus que le salaire minimum, qui varie d’une ville du Colorado à l’autre.

Les négociations au point mort

« Dans deux magasins à deux rues d’écart mais situées dans deux villes différentes, il peut y avoir jusqu’à 4 dollars de l’heure de différence, relève Kim Cordova. D’où notre revendication de salaire égal dans tout l’État. » Tous les syndiqués sont en revanche égaux devant le mécontentement des consommateurs. « On est en sous-emploi permanent, dénonce-t-elle. Il n’y a même pas assez de personnel pour changer les prix en rayons. Lorsqu’ils s’affichent à un niveau différent en caisse, qui prend la colère du consommateur ? Les salariés, qui sont régulièrement insultés voire agressés. »

Les négociations demeurent au point mort. Kroger se montre d’autant plus sûr de son fait que le pouvoir fédéral n’exercera aucune pression sur le mastodonte du secteur, Donald Trump s’étant chargé de virer les membres progressistes de l’agence chargée de gérer les relations sociales (le NLRB).

Le syndicat envisage donc un nouveau débrayage, mais pas avant Memorial Day, fin mai : la législation impose en effet un délai de cent jours entre deux mouvements de grève. Kim Cordova demeure optimiste, convoquant la « mémoire » de la grève de 2022 : « La convention collective que nous avions obtenue était bonne, mais l’inflation nous a malheureusement rattrapés. » Les 23 000 « pionniers » et elle à leur tête espèrent rattraper une deuxième fois le géant Kroger.

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« Combattre l’oligarchie » : quand Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez organisent la résistance à Trump

Devant l’apathie du Parti démocrate face à la seconde présidence Trump, Bernie Sanders a lancé une série de meetings à travers tout le pays. Le mot d’ordre : « Combattre l’oligarchie ». La tournée se poursuit avec en point d’orgue un meeting à Denver, Colorado, qui a attiré une affluence record : 34 000 personnes. (Article publié dans l’Humanité du 24 mars 2025.)

Denver (Colorado, États-Unis), envoyé spécial.

En l’espace d’un après-midi, Dan a rajeuni de dix ans. Le 20 juin 2015, ce consultant dans le domaine de l’environnement avait participé, avec 10 000 autres personnes, au meeting de Bernie Sanders à Denver, considéré comme charnière dans la campagne du sénateur du Vermont. Il en avait d’ailleurs gardé une pancarte avec l’un des slogans de l’époque, « Feel the Bern », qu’il a ressortie d’un placard pour se rendre, vendredi 21 mars 2025, à un nouveau rassemblement organisé par « Bernie ».

Dan n’avait pas lu les consignes en bas de l’invitation : pas de sacs, pas de pancartes, pas d’arme à feu. Il a donc troqué sa pancarte presque vintage pour un pin’s autorisé, lui, et au mot d’ordre un peu plus actualisé en forme de détournement du slogan trumpiste : « Make America Bern Again ». Cette fois-ci, dans le Civic Center Park, en plein centre de Denver, face au Capitole du Colorado, il se trouvait au milieu de… 34 000 personnes.

 C’est le plus important rassemblement auquel j’ai jamais assisté »

L’affluence a tellement surpris Steve, venu seul, qu’il a renoncé à s’engager dans la très longue file d’attente. « C’est juste que je ne suis pas habitué ou c’est vraiment énorme ? » demande-t-il, incrédule. C’était jour de premier meeting pour cet ingénieur trentenaire. Sur les listes électorales, il est enregistré comme « indépendant », comme Bernie Sanders.

Il affiche d’ailleurs une fidélité à toute épreuve pour le sénateur octogénaire : « J’ai voté pour lui lors des deux primaires (2016 et 2020 – NDLR). C’est le seul pour qui j’ai voté. Je ne vote pas pour les démocrates, je ne les aime pas. Ils sont responsables de là où nous en sommes. Et maintenant il faut encore compter sur Bernie pour s’en sortir. Le moment est tellement grave que je me suis dit qu’il fallait peut-être que je me bouge. »

Avec des centaines d’autres personnes, Steve a pris place sur les marches du palais de justice qui borne la partie ouest du parc. Une heure après son installation, il a entendu Bernie Sanders dire : « C’est le plus important rassemblement auquel j’ai jamais assisté. » Steve a eu sa confirmation : « Donc, c’est énorme. »

Le même constat s’est rapidement imposé à Liz et John, professeurs syndiqués et retraités, habitués de longue date de ce type d’événement. Ils sont restés, à l’instar de milliers de participants, derrière les grillages placés en lisière du parc. Deux volontaires leur ont fait passer des chaises afin de soulager leurs jambes de septuagénaires.

La vue étant dégagée et le son portant loin, ils étaient comme aux premières loges et auraient pu ne pas y être. « On a vraiment envisagé de quitter ce pays, explique Liz. L’idée de croiser tous les jours des gens qui avaient voté pour ce type (Trump) était insupportable. » « Et puis, la force des choses nous a maintenus ici, poursuit John : la famille, le fait de devoir s’habituer à un autre pays, peut-être aussi le sentiment de déserter. »« Finalement, on se dit qu’on a bien fait de rester », reprend Liz en embrassant d’un regard panoramique la foule qui a inondé le parc. A-t-elle remarqué ce groupe placé juste dans son axe de vue particulièrement enjoué et démonstratif ? Ce sont les jeunes militants de Climatique, la section de Sunrise, la grande organisation qui prône la révolution climatique via un New Deal vert, sur le campus de la très réputée université de Boulder.

« Nous n’allons pas simplement voir Bernie comme un sauveur ; nous allons analyser comment les responsables politiques peuvent être utilisés comme un outil pour créer le changement que nous voulons voir, et discuter de l’importance d’organiser la mobilisation à la base, en dehors et à côté de l’organisation politique », indique la jeune femme qui semble être l’une des responsables, mais qui décline l’invitation à se présenter, la défiance des médias devenant commune parmi la nouvelle génération de militants.

Bernie et AOC, un tandem complémentaire

À l’image de la diversité et de la densité de la foule de Denver, la tournée entamée par Bernie Sanders il y a quelques semaines a pris vendredi une tout autre dimension. L’idée de départ n’était pas de créer un mouvement mais de remplir le vide créé par l’apathie de la direction du Parti démocrate face à l’assaut généralisé de l’administration Trump, qui reprend la stratégie militaire du « choc et de l’effroi » et plonge une partie de la population dans la sidération.

La « résistance » qui avait marqué le début du premier mandat du milliardaire est aux abonnés absents depuis le 20 janvier. Élu sénateur pour la quatrième (et a priori dernière) fois, Bernie Sanders lançait, début mars, une série de réunions publiques dans quelques circonscriptions du Midwest choisies avec précision : elles avaient élu d’extrême justesse un républicain. Objectif : faire pression sur ces élus conservateurs afin qu’ils refusent de voter les lois antisociales à venir. Nom de code : « Combattre l’oligarchie ».

Résultat : au-delà des espérances de l’équipe Sanders. 4 000 personnes à Kenosha, 2 600 à Altoona, ville de 10 000 habitants, puis 9 000 dans une banlieue de Detroit. Devant ces premiers succès, décision est prise de poursuivre, direction l’ouest du pays : Nevada, Arizona et Colorado. Cette fois-ci, « Bernie » n’est pas seul. Alexandria Ocasio-Cortez (AOC) le rejoint.Les deux figures majeures de la gauche américaine constituent un tandem complémentaire. Lui, à 83 ans, formé politiquement dans les années 1960, structure ses discours à la façon d’un cours pédagogique et tient férocement à son statut d’indépendant qui n’a jamais été membre du Parti démocrate.

Elle, née en 1989, instille toujours du personnel, si ce n’est de l’intime, dans son propos politique, et a fait le choix de changer la coalition démocrate de l’intérieur. Au New York Times qui lui demandait cette semaine si cela constituait un passage de relais, Bernie Sanders, fidèle à lui-même, a rétorqué : « C’est typiquement une question du microcosme. Vous n’avez pas de meilleures questions ? »

Le but, rappelle le sénateur socialiste, est contenu dans le titre : « Combattre l’oligarchie ». Arrivé sur scène, à la nuit presque tombante, vendredi à Denver, Bernie Sanders s’en amusait presque : « Il y a dix ans quand j’utilisais le mot ”oligarchie”, personne ne savait vraiment de quoi je parlais. Maintenant, ils savent. » Et de rappeler la présence lors de l’investiture de Trump « des trois personnes les plus riches du pays (Elon Musk, Jeff Bezos et Mark Zuckerberg – NDLR) » et « un nombre record de millionnaires dans l’administration Trump ».

« Vous envoyez un message au monde entier qui voulait savoir si le peuple d’Amérique allait se lever contre l’oligarchie de Trump, a-t-il poursuivi. Le message est que des millions d’Américains se sont battus et sont morts pour bâtir cette société démocratique et que nous n’allons pas laisser l’Amérique devenir une oligarchie. »Au fil de la montée en puissance de cette tournée de meetings, un autre message apparaît. Celui-ci est destiné à l’establishment et aux élus démocrates, dont l’attitude attentiste exaspère la base électorale. Dans des réunions publiques organisées par des députés du parti de l’âne, la colère s’exprime ouvertement tandis qu’un sondage indique que moins de la moitié des électeurs démocrates sont satisfaits de l’attitude des groupes au Congrès.

Un thème qu’a abordé AOC vendredi à Denver : « On a besoin que le Parti démocrate se batte plus durement et nous avons donc besoin d’élus qui se battent. » Une allusion à peine voilée aux prochaines élections de mi-mandat, en novembre 2026, et aux primaires internes que devront affronter nombre de démocrates centristes. La presse mainstream voit les ferments de l’équivalent à gauche du Tea Party, cette vague qui, en 2010, après l’élection de Barack Obama, avait submergé l’establishment « modéré » du Parti républicain.

Sans assumer cette rébellion interne, la députée de New York fixe un cap qui nécessite une forme de pouvoir : « Notre but n’est pas de nous retrouver pour se dire de belles choses mais de prendre l’engagement de bâtir le pays que nous méritons tous. » Alors qu’elle prenait avec Bernie Sanders la direction de l’Arizona, dernière étape du « tour », les jeunes militants de Climatique se rendaient, eux, en covoiturage, dans un restaurant indien, à mi-chemin entre Denver et Boulder, afin de débriefer ce meeting et d’envisager la suite. Eux en sont convaincus : « Un mouvement est en train de naître. »

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J.D. Vance, le trumpisme après Trump

A 40 ans, le vice-président incarne une nouvelle génération de républicains clairement orientés à l’extrême-droite. (Article publié dans l’Humanité magazine du 20 mars 2025.)

Le monde entier connaissait le numéro un. Pas encore le numéro deux. Il n’a fallu que quelques minutes à J. D. Vance pour rattraper en partie ce retard de popularité. Quelques minutes désormais gravées dans les archives et qui seront sans doute enseignées dans les livres d’histoire sous le nom de « L’humiliation de Volodymyr Zelensky dans le bureau Ovale ». « Le style, c’est l’homme », disait Georges Louis Leclerc de Buffon (1707-1788). Celui de J. D. Vance est moins verbal que physique, brutal, presque animal. Le regard bleu glacial, semblant toujours ourlé d’un trait de mascara, le « langage du corps » suintant le mépris pour l’invité du jour.

Quand Kamala Harris avait mis quatre ans à ne finalement jamais trouver sa place auprès de Joe Biden, James David Vance a tout de suite cerné son rôle : « Un chien d’attaque et un défenseur féroce du président américain », selon le « Wall Street Journal ». « Il est quasiment plus trumpiste que Trump », abonde Sébastien Roux, sociologue, directeur de recherche au CNRS. Dans un espace plus feutré, celui de la conférence de Munich sur la sécurité, il avait déjà marqué son territoire idéologique, en délivrant un réquisitoire aussi violent qu’inattendu, accusant pêle-mêle les dirigeants européens de fouler aux pieds la « liberté d’expression » en censurant des propos haineux, d’avoir favorisé « les migrations de masse » et de maintenir un « cordon sanitaire » autour de l’extrême droite.

« Le style, c’est l’homme. » Et celui de ce jeune « VP » (« Vice President ») de 40 ans, « c’est celui du converti zélé », rappelle Marie-Cécile Naves, directrice de recherche à l’Iris (Institut des relations internationales et stratégiques). Un double converti, même. L’ancien protestant évangélique, après un passage furtif par l’athéisme, est devenu un catholique « intégral ». Surtout, l’antitrumpiste des premières heures s’est mué en fervente « première gâchette » de ce même trumpisme.

Sous le patronage de Peter Thiel

Les deux transformations se produisent presque simultanément, entre 2019 et 2021. Si la première conversion s’est effectuée sous le patronage lointain de saint Augustin et de sa « Cité de Dieu », l’épiphanie politique se produit par la grâce de Peter Thiel, que J. D. Vance entend pour la première fois en 2011 alors qu’il est étudiant à Yale. Fondateur de PayPal, puis de Palantir, société spécialisée dans les big data, il a misé sur Donald Trump dès 2016.

Au sein de la Silicon Valley, il est alors encore ultra-minoritaire, mais il constitue, comme le note la revue « Grand Continent », un pilier important de l’effort de radicalisation du Parti républicain – que l’on qualifie parfois de « nouvelle droite » – vers des positions toujours plus conservatrices. « Peter Thiel est l’un des premiers de la big tech à avoir eu un agenda politique ultra-conservateur à tendance libertarienne », rappelle Sébastien Roux. Le parrain de la « PayPal mafia » mise d’abord professionnellement sur Vance, à qui il confie la direction (2016-2017) de l’une de ses sociétés, Mithril Capital, avant de participer au financement de la société Narya Capital, que Vance fonde en 2019.J. D. Vance fait alors partie de cette frange de conservateurs rétive à la personnalité comme à la rhétorique de Donald Trump. En 2016, alors que le magnat de l’immobilier est en train de réussir son OPA sur le Parti républicain, il écrit à l’un de ses associés dans un post Facebook : « Je n’arrête pas de me demander si Trump est un trou du cul cynique comme Nixon qui ne serait pas si mauvais (et pourrait même s’avérer utile) ou s’il est le Hitler de l’Amérique. »

C’est également le souvenir d’un conservateur bon teint mais sans excès que garde un de ses collègues de promo à Yale, aujourd’hui avocat sur la côte Est, qui a accepté de témoigner pour « l’Humanité magazine » sous couvert d’anonymat :
« D’un point de vue idéologique, il est aujourd’hui une personne complètement différente. Nous étions ensemble à la faculté de droit pendant les élections de 2012 (seconde victoire de Barack Obama – NDLR), et il n’avait aucune tolérance pour les personnes d’extrême droite qui dénigraient les autres ou qui débordaient d’opinions nationalistes blanches. Il était conservateur sur des questions telles que l’avortement et la politique fiscale, mais exprimait également son soutien aux immigrants, s’est lié d’amitié avec des camarades de classe LGBTQ + et a appris à connaître des gens de tout l’éventail politique. Il est très décevant de voir le tournant qu’il a pris lorsqu’il a décidé de se présenter aux élections. »

Un petit gars du pays

C’est en effet lorsqu’il quitte la Silicon Valley pour décrocher un siège de sénateur dans son Ohio natal qu’il se rend aussi auprès de Trump, qui lui accorde sa bénédiction, par l’entremise encore une fois de Peter Thiel. Il rentre dans une arène inconnue mais bardé d’un incontestable pedigree local, raconté dans un livre sorti en 2016 : « Hillbilly Elegy » (« Une ode américaine »). Dans ce titre évocateur, il y a comme un retournement, puisqu’un « hillbilly » est un terme désignant les habitants des Appalaches, équivalent d’un « péquenaud » ou d’un « cul-terreux ». J. D. Vance y raconte son enfance dans cette partie montagneuse du Midwest, à la culture locale si forte. Son père l’a abandonné. Sa mère s’abandonne, elle, aux drogues et aux hommes de passage. Il trouve du réconfort auprès d’une grand-mère rêche et raide mais aimante et d’un grand-père alcoolique.

Après une scolarité moyenne, le bac en poche, il s’engage dans les marines et y passe quatre années de service, dont un déploiement de six mois en Irak dans un rôle de non-combattant. Il y écrit des articles et des photos pour le service communication. Il n’arbore pas un pin’s de la paix accroché à son casque comme le Guignol de « Full Metal Jacket », de Stanley Kubrick, mais en revient néanmoins un brin désenchanté et prenant ses distances avec le néoconservatisme alors en vogue dans le Grand Old Party de George W. Bush et Dick Cheney. En 2007, grâce à une bourse GI Bill, il entame des études supérieures : d’abord, la peu réputée université d’État de l’Ohio puis la très prestigieuse faculté de droit de Yale.

C’est donc un petit gars du pays qui, diplômé et enrichi, revient, en 2021, se faire élire sénateur. Il joue sur le storytelling du fils d’une famille blanche paupérisée et dysfonctionnelle ayant tracé son chemin vers l’excellence. Sans syndrome de transfuge de classe, rassurez-vous. Depuis Horatio Alger, l’Amérique qui croit en la fable de la méritocratie adore ce genre d’histoire. Donald Trump aussi, sans doute, qui, à la surprise générale, le choisit, à l’été 2024, comme son colistier.

Tout, dans leur personnalité, semble les opposer : ils ont trente-huit ans d’écart, soit presque deux générations. L’un, héritier et fils de millionnaire de New York, s’est fait réformer sous un faux prétexte pour éviter d’être envoyé au Vietnam ; l’autre, enfant de la plèbe du Midwest, est doublement décoré par le corps des marines. L’aîné est réputé pour ne jamais lire les mémos que lui envoient ses conseillers ; le cadet expose en 2020 dans un très long article, « Comment j’ai rejoint la résistance », pour le magazine catholique « The Lamp » les raisons de sa conversion religieuse.

La harangue tendance fachosphère

Jeune sénateur (élu en 2022) propulsé sur le ticket présidentiel, le petit conservateur au visage poupin a bien changé. Ce n’est pas seulement la barbe qui lui mange les joues, mais le fanatisme semble consumer son esprit et son verbe. Il pourfend « l’idéologie woke », qui pollue le « temple » qu’est le corps humain ainsi que les universités. Férocement antiantiavortement, il suggère que les parents puissent voter au nom de leurs enfants, afin de récompenser ceux qui « investissent » dans l’avenir du pays. Pendant la campagne, il stigmatise les « femmes à chats sans enfants », visant sans la nommer Kamala Harris.Le ton country club du parti d’Eisenhower a cédé la place à la harangue tendance fachosphère, en osmose avec ce nouvel âge de la radicalisation du Parti républicain qu’en Europe nous nommerions « extrême droitisation ». « J. D. Vance est un théoricien plus qu’un intellectuel, décrypte Sébastien Roux. Son idée centrale est de refonder le conservatisme américain dans un sens plus réactionnaire. » « Il a le temps avec lui », ajoute le chercheur.

La Constitution est une précieuse alliée : elle interdit un troisième mandat (exit Donald Trump) et à une personne née à l’étranger de devenir président (bye bye Elon Musk). « Mais il ne dispose pas encore de base politique qui lui soit propre », tempère Sébastien Roux. Son style « inquiète aujourd’hui une partie de l’écosystème républicain par son fanatisme », ajoute Marie-Cécile Naves. Certains sénateurs républicains, encore un peu vieille école, n’ont pas apprécié de se faire tirer les oreilles pour valider les invraisemblables candidatures de Tulsi Gabbard (à la tête du renseignement national), de Kash Patel (du FBI) ou encore de Pete Hegseth (du Pentagone).

Après l’aval sénatorial, J. D. Vance tisse sa toile d’obligés. Peter Thiel et ses délires transhumanistes, toujours en coulisses, le « Vice » est également un proche de Kevin Roberts, directeur de la Heritage Foundation et de son projet 2025, dont les relations avec l’Opus Dei sont de notoriété publique. Protégé d’une éventuelle disgrâce par sa fonction institutionnelle, moins clivant dans la société que Musk, il ne manque pas d’atouts en main « pour préparer le trumpisme après Trump », selon la formule de Sébastien Roux, et passer du canapé du bureau Ovale à la chaise présidentielle.

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Trump tente de plonger l’Ukraine et le monde dans un nouvel ordre

En mettant en scène le lâchage de l’Ukraine, le président américain acte sa volonté de plonger le monde dans un nouvel ordre où la prédation prime sur le droit. (Article publié dans l’Humanité du 3 mars 2025.)

Les images ont filé tout droit dans les archives, devenant historiques à l’instant même où elles étaient diffusées. En mondovision, le chef d’un État souverain – Volodymyr Zelensky – a été humilié par le président et le vice-président de la principale puissance mondiale – Donald Trump et J. D. Vance. Cela ressemblait presque à une scène de cour d’école où un gamin auquel on a volé une partie de ses billes se fait admonester par le surveillant général et son adjoint : « Il va falloir dépasser cela. »

Même les scénaristes à l’imagination foisonnante de la série West Wing n’avaient osé l’imaginer. Un sacré « moment de télévision », a lâché Donald Trump, toujours prompt à assurer le service après-vente de ses propres prestations. « Depuis que la diplomatie existe, il n’y a pas eu de scène aussi grotesque et irrespectueuse que celle qui s’est déroulée dans le bureau Ovale », a réagi le président brésilien Lula, dont les relations avec son homologue ukrainien sont pourtant orageuses. La portée de l’affaire dépasse évidemment celle d’une algarade, fut-elle la plus médiatisée de ces dernières années. Elle constitue sans doute le marqueur d’une nouvelle ère des relations internationales.

Le président ukrainien a payé cash sa « naïveté »

Volodymyr Zelensky avait, semble-t-il, encore quelques illusions sur la position de l’administration Trump. Au point de venir à Washington quémander un soutien et provoquer une rencontre dans le bureau Ovale devant les caméras afin de mettre en scène ce qu’il pensait pouvoir obtenir.

Le président ukrainien a payé cash sa « naïveté ». Manifestement pas préparé à ce « traquenard », il a balbutié quelques phrases de peu de portée, se perdant dans un combat déséquilibré avec ses hôtes et échouant à rappeler quelques évidences, à commencer par celle du droit international bafoué.

Ce que disent ces longues minutes est assez simple : depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump ne bluffait pas. On a assisté en direct, comme l’a souligné sur X Corentin Sellin, spécialiste des États-Unis, « à la matérialisation d’un changement d’alliance, au moins sur l’Ukraine. Les États-Unis de D. Trump (et J. D. Vance) sont alignés sur les positions de Poutine ».

D’une pierre – un cessez-le-feu ou un accord global –, le président nationaliste veut faire plusieurs coups. En reprochant à Volodymyr Zelensky de jouer « avec la troisième guerre mondiale » et « avec la vie de millions de personnes », il espère apparaître comme le « pacificateur » qu’il a promis d’être lors de son discours d’investiture. Ce vernis pacifiste masque (mal) un premier objectif : profiter de l’extrême position de faiblesse de l’Ukraine pour se livrer à une extorsion à grande échelle – rarement vu, si ce n’est jamais, dans l’histoire des relations internationales.

En contrepartie du maintien de l’aide économique et militaire états-unienne, sans laquelle l’Ukraine s’effondrerait certainement en quelques semaines, Donald Trump exige la possession de terres rares sur le sol ukrainien. Un accord « préliminaire » entre les deux pays a été élaboré mais finalement pas signé, en raison de l’altercation du bureau Ovale. Il prévoit la création d’un « fonds d’investissement » pour la reconstruction de l’Ukraine, auquel chacun des deux pays abonderait à hauteur de 50 %.

Celui-ci fonctionnerait en fait comme une pompe aspirante des recettes des ressources minérales ukrainiennes vers Washington. Si Volodymyr Zelensky déclarait mercredi dernier à la BBC qu’il était « trop tôt pour parler d’argent », Donald Trump, lui, ne fait que cela. Il a placé la barre à 300 milliards de dollars afin que les États-Unis puissent « récupérer » l’argent versé à l’Ukraine depuis l’agression russe, en février 2022.

De Gaza à Kiev, la violation du droit international est valorisée

Comme à son habitude, le président américain ment éhontément pour arriver à ses fins et évoque les 350 milliards de dollars versés par les États-Unis à l’Ukraine en trois ans – un montant fantaisiste que Volodymyr Zelensky a manqué encore une fois de réfuter vendredi.

En fait, le Congrès des États-Unis a validé cinq paquets d’aides financières et militaires pour un total de 175 milliards de dollars, dont une partie seulement (106 milliards) a été allouée directement au gouvernement ukrainien, le reste ayant financé des… entreprises d’armement américaines qui fournissent l’Ukraine.

Au-delà de ce racket, quelle est la visée stratégique de Donald Trump ? En s’alignant sur Vladimir Poutine, tente-t-il d’affaiblir le lien entre la Russie et la Chine, ce dernier pays étant considéré comme le principal défi auquel doit faire face la puissance américaine en ce XXIe siècle ? « Cela reflète une incompréhension flagrante de la relation entre Xi et Poutine et la dépendance actuelle de la Russie à l’égard de la Chine. Poutine ne va pas rompre avec Xi pour parier sur un Trump qui ne sera plus au pouvoir dans quelques années et sur une politique américaine imprévisible. Donc, même s’il y a un plan géopolitique derrière, il est complètement erroné », décrypte, pour le Figaro, Steven Pifer, ancien ambassadeur américain en Ukraine, et analyste pour la Brookings Institution.

Autre hypothèse : le milliardaire au nationalisme exacerbé construit pas à pas une sorte d’ « internationale réactionnaire ». La formule peut paraître éculée ou paresseuse mais elle permet de mettre en lumière un processus réellement en cours. En proposant de vider Gaza de ses habitants pour en faire une « Riviera du Moyen-Orient », Donald Trump lâche la bride sur le cou de la coalition d’extrême droite au pouvoir à Tel-Aviv qui n’en espérait pas tant et comble le « bloc évangélique » américain, matrice de la coalition républicaine.À Munich, J. D. Vance est venu tancer les Européens pour leurs politiques de « modération » des propos haineux, racistes et antiféministes tout en conseillant aux Allemands de mettre fin au « cordon sanitaire » contre l’extrême droite, deux « mantras » de la fachosphère US, avec Elon Musk en porte-parole.

Et, désormais, le pouvoir poutinien se verrait récompenser de son agression militaire qui a provoqué la mort de centaines de milliers de personnes. Ici encore, l’écho intérieur américain est audible, la Russie devenant synonyme pour la base « Maga » (Make America Great Again) de rempart anti-woke et de fortin des valeurs chrétiennes.

De Gaza à Kiev, la violation du droit international est non seulement acceptée mais valorisée tandis que les principaux amis des États-Unis se retrouvent en tête de la liste des personnes recherchées par la CPI et que les « alliés » traditionnels, notamment européens, sont invités à se débrouiller seuls.

À Washington, les maîtres mots sont « force » et « unilatéralisme »

Un nouveau paradigme des relations internationales émerge, comme l’a constaté sur CNN, Rahm Emanuel : « C’est désormais la prédation contre les principes. » L’ancien chef de cabinet de Barack Obama et ancien ambassadeur au Japon veut certes croire que l’Amérique se trouvait toujours du côté des « principes » (ce que les faits historiques contestent, du Chili de Pinochet à la guerre en Irak lancée par George W. Bush).

Mais l’Amérique assume désormais de diriger le camp de la prédation, ce qui induit de remettre en question l’architecture de sécurité que l’Amérique de Franklin Delano Roosevelt avait conçue. Dans un monde « multipolaire », le multilatéralisme est vu comme une entrave au libre exercice de la puissance américaine. À Washington, les maîtres mots sont « force » et « unilatéralisme ».

Ce virage sur l’aile ne va pourtant pas sans turbulences. Si le nouveau pouvoir américain veut se délier des engagements collectifs, il devra néanmoins préserver son système d’alliances qui lui donne un avantage concurrentiel majeur par rapport à Pékin. Les Européens, abandonnés en rase campagne, décideront-ils enfin de bâtir une autonomie stratégique ?

Enfin, la réaffirmation brutale de l’hégémonie des États-Unis via la méthode Trump peut conduire à son isolement croissant sur la scène internationale. Le soutien inconditionnel de Joe Biden à Benyamin Netanyahou et sa guerre totale menée à Gaza avait déjà contribué à saper l’autorité (ou ce qu’il en restait) du « phare de la démocratie » sur la scène internationale. Un pays qui menace ses partenaires (Mexique, Canada), délaisse ses alliés (Europe) et lâche un pays agressé (Ukraine) ne peut plus se parer de faux-semblants moraux. Il est nu. Roi, mais nu.

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J.D. Vance annonce le retour du « shérif » américain

Le vice-président états-unien a transformé son discours, prononcé vendredi lors de la conférence de Munich sur la sécurité, en réquisitoire contre l’Europe et en véritable manifeste de l’internationale réactionnaire. (Article publié dans l’Humanité du 17 février 2025.)

Plus qu’une leçon, un véritable manifeste. Une déclaration de guerre idéologique, même. J. D. Vance a profité de la conférence de Munich sur la sécurité pour défier l’Europe et la prévenir de jours de conflits. Quelques heures après le coup de fil de Donald Trump à Vladimir Poutine et l’évocation de conditions favorables à Moscou, le vice-président américain était attendu sur l’Ukraine. Il a à peine mentionné le sujet, ravalé au rang de question secondaire.

En revanche, il a transformé son intervention en réquisitoire contre ce qu’est devenue, à ses yeux d’idéologue d’extrême droite, l’Europe : « La menace qui m’inquiète le plus en Europe n’est ni la Russie, ni la Chine, ni celle d’aucun autre acteur extérieur. Ce qui m’inquiète, c’est la menace venant de l’intérieur. C’est le recul de l’Europe par rapport à certaines de ses valeurs les plus fondamentales, les valeurs qu’elle partage avec les États-Unis d’Amérique. »

Le « free speech » comme prétexte

« La liberté d’expression, je le crains, est en recul », a-t-il accusé, devant un auditoire médusé qui n’a manifestement pas encore pris la mesure de la portée du nouvel âge des relations diplomatiques qu’entend ouvrir le trumpisme décomplexé.

Ce que le bras droit de Donald Trump catégorise comme des attaques contre le « free speech » relève, en fait, de lois de pays européens qui considèrent certaines actions non comme l’expression d’opinions mais comme des délits. La liste dressée par l’ancien sénateur de l’Ohio et très proche de Peter Thiel, le techno-libertarien membre de la « PayPal Mafia », est éloquente.Il a cité le cas d’un militant chrétien « condamné par le gouvernement » suédois (en fait, la justice) pour avoir participé à des autodafés du Coran. Puis celui d’Adam Smith Conner, activiste chrétien anti-avortement anglais, ayant contrevenu à une loi dite des « zones tampons » (« Buffer Zones Law »), qui interdit à quiconque d’influencer la décision d’une personne dans un rayon de 200 mètres autour d’un établissement pratiquant l’avortement.

Enfin, il a évoqué l’Allemagne, « où la police a procédé à des descentes chez des citoyens soupçonnés d’avoir posté des commentaires antiféministes en ligne ». Dans le monde de J. D. Vance, chacun a le droit d’émettre des opinions racistes et misogynes.

Une nouvelle ingérence trumpiste dans les élections législatives allemandes

Le vice-président des États-Unis a également expliqué aux dirigeants européens comment ils devaient agir avec leurs propres extrêmes droites. À commencer par le pays hôte de la conférence, l’Allemagne. « Ce à quoi la démocratie allemande (…) ne peut survivre, c’est de dire à des millions d’électeurs que leurs pensées et leurs préoccupations (…) ne méritent même pas d’être prises en considération », a martelé J. D. Vance, qui a joint les actes aux paroles, en rencontrant, en marge de la conférence, la candidate de l’AfD, Alice Weidel, avec laquelle Elon Musk avait déjà échangé lors d’une émission sur X, la présentant comme la seule « solution » d’avenir pour la première puissance européenne.

Une ingérence manifeste qui a conduit à un fait rarissime : l’expression publique du chancelier allemand contre le représentant d’une administration américaine. « De l’expérience du national-socialisme, les partis démocratiques en Allemagne ont tiré un consensus général : c’est le mur pare-feu (l’équivalent d’un cordon sanitaire – NDLR) contre les partis d’extrême droite », a rappelé Olaf Scholz sur X.La deuxième grande menace définie par le colistier de Donald Trump ? Sans surprise : « Les migrations de masse ». Là encore, il a fustigé les « décisions conscientes prises par des responsables politiques à travers le continent et le monde, durant toute une décennie ». Et d’ajouter, dans une exploitation traditionnelle de l’extrême droite : « Nous avons vu les horreurs engendrées par ces décisions hier même dans cette ville. »

Référence à l’attentat à la voiture bélier menée à Munich par un réfugié afghan de 24 ans. Les élites politiques sont tenues pour responsables de cette situation puisque « aucun électeur sur ce continent ne s’est rendu aux urnes pour ouvrir les vannes à des millions d’immigrés sans contrôle ».

Le message ne pouvait être plus clair : « Il y a un nouveau shérif à Washington » et il ne ressemble pas tout à fait à ses prédécesseurs. Le Parti républicain est désormais plus libertarien que libéral (au sens européen du terme). Le multilatéralisme n’en a plus pour longtemps, déjà fissuré par les coups de boutoir de Washington, qui fait cavalier seul.

À titre d’exemple, les pays européens ne sont pas conviés à la table des « négociations » pour mettre fin à la guerre en Ukraine. Ils sont juste invités à assurer le « service après-vente », en acceptant l’Ukraine au sein de l’Union européenne et en gonflant les dépenses d’armement afin de subvenir à leur propre défense.

La règle de non-ingérence n’a plus cours et la notion d’« alliés » semble démonétisée, au profit d’un nouveau paradigme qui émerge avec la primauté accordée par les États-Unis à l’internationale réactionnaire, y compris au cœur du Vieux Continent. L’offensive se fait à découvert, ce qui lui donne l’apparence d’un rouleau compresseur, mais l’expose également plus facilement à une contre-offensive.

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De Gaza à Kiev, la même méthode Trump

Unilatéralisme, soutien sans faille aux dirigeants réactionnaires, primauté de la force sur le droit : les décisions du président américain dessinent une stratégie globale cohérente pour imposer un nouvel ordre mondial autoritaire. (Article publié dans l’Humanité du 14 février 2024.)

À chaque semaine, son « plan ». Après l’avenir de Gaza, envisagé dans un délirant déplacement de masse de population pour faire place à une « Riviera du Moyen-Orient », Donald Trump a donc abattu ses cartes dans le dossier ukrainien, semblant donner quitus à Vladimir Poutine.

La fin de la guerre commencée en février 2022 n’aura pas pris 24 heures, comme il l’avait promis durant sa campagne électorale. Mais ironiser sur ce fait empêcherait de voir l’essentiel. Au-delà du comportement parfois erratique du personnage et de ses méthodes aussi peu conventionnelles qu’insaisissables, c’est une cohérence diplomatique qui commence à se dessiner. Trois traits peuvent être distingués.

L’unilatéralisme de Washington

Le premier tient au rejet du multilatéralisme et l’imposition d’une gestion unilatéraliste par Washington. En somme, le président de la principale puissance mondiale décide seul et discute, dans un déséquilibre de forces évident, avec chacun des interlocuteurs concernés et soigneusement isolés.

Donald Trump prétend ainsi régler la guerre en Ukraine sans associer les pays européens et/ou l’Union européenne. Même l’Otan est ravalée au rang de simple exécutante : les pays membres (au nombre de 32) devront envoyer des soldats sur place dans le cadre d’une « mission hors Otan », selon la savoureuse formule de Pete Hegseth, le secrétaire américain à la Défense.

On ne parle même plus de l’ONU, pourtant clé de voûte de l’architecture des relations internationales dessinée après la Seconde Guerre mondiale, condamnée à l’inaction par les divisions de la « communauté internationale » et méprisée par les adeptes de l’America First.

Une forme de racket diplomatique

Même l’Ukraine n’a pas voix au chapitre dans une « négociation » qui l’intéresse pourtant au plus haut point, puisqu’elle concerne son intégrité territoriale. En position de faiblesse, le pays dirigé par Volodymyr Zelensky paiera peut-être deux fois l’addition de l’agression russe : avec des territoires perdus au bénéfice de Moscou et avec des terres rares et riches en minerais concédées aux États-Unis en contrepartie du maintien d’une aide économique et militaire. Une forme de racket diplomatique que le « pacificateur » Trump ne prend même pas soin de déguiser.

Donald Trump décide seul… et les autres exécutent : c’est la deuxième caractéristique. Les États-Unis indiquent le cap, mais ne veulent ni cambouis ni sang sur les mains. Les autres pays sont donc « invités » à en assumer les conséquences. Au Moyen-Orient, l’Égypte et la Jordanie, deux alliés des États-Unis, sont priés d’accueillir 2 millions de Gazaouis, faute de quoi Donald Trump les frapperait au portefeuille.Si aucun GI ne sera envoyé sur les rives de la Méditerranée, il faudra bien une force capable de s’assurer de la désertification du lieu. L’armée israélienne apparaît ici comme le sous-traitant « naturel » de cet exil forcé de plus de 2 millions de personnes. Aux confins orientaux de l’Europe, c’est l’UE qui, sans avoir voix au chapitre, apprend un beau matin que l’adhésion de l’Ukraine fait partie du « deal ».

Poursuivons. Donald Trump décide seul, les autres exécutent… mais toujours au bénéfice des forces réactionnaires. Benyamin Netanyahou et Vladimir Poutine, tous deux visés par un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale, font figure de grands vainqueurs du retour du milliardaire dans le bureau Ovale. Jouant des muscles de la puissance américaine, Donald Trump tente d’offrir sur un plateau Gaza (et bientôt la Cisjordanie ?) à Benyamin Netanyahou et la Crimée et le Donbass à Vladimir Poutine.

Le droit international piétiné

S’appuyant sur une rhétorique « pacifique », qui rencontre un écho majoritaire dans son propre pays « vacciné » des aventures guerrières de l’ère Bush, il donne l’illusion de sortir des guerres, mais en préparant un monde plus injuste.

D’un côté, il assume de se livrer à un crime contre l’humanité que constitue un déplacement forcé de population. De l’autre, il propose d’acter, donc de valoriser, la politique de la force et du fait accompli. Dans les deux cas, le droit international est piétiné, les « règles » communes, souvent mises à mal dans le passé, carrément dépecées.

À défaut de s’envisager de nouveau comme le gendarme du monde, notion qui implique une mobilisation militaire directe, le président nationaliste veut clairement « gendarmer » le monde, s’appuyant sur la menace de ses bras armés (la prédominance économique avec un quart du PIB mondial et la plus imposante armée du monde), afin d’imposer ses diktats et, in fine, une sorte de nouvel ordre mondial où la force primera sur le droit et où l’internationale réactionnaire dictera le tempo.

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Bluff ou nouvel âge impérialiste : Trump en eaux très troubles

Après le Groenland et le canal de Panama, le président nationaliste veut faire de Gaza une propriété américaine, sans que l’on sache encore s’il y voit des leviers de négociations ou de réels projets. (Article publié dans l’Humanité du 6 février 2025.)

La stupéfiante proposition de Donald Trump concernant Gaza règle au moins une question : il n’est pas un isolationniste, adepte d’un repli de l’Amérique sur son Aventin, assistant en simple spectateur à la marche du monde. Mais elle ne résout pas un autre sujet : quelle est la cohérence de la stratégie géopolitique du président nationaliste, résumée dans la formule « America First » ? À ce stade, on se perd en conjectures et… en hypothèses.

La première qui vient à l’esprit est celle du bluff, tant l’hôte de la Maison-Blanche aime faire croire qu’il est un joueur de poker, un négociateur hors pair, le maître du deal. Mais à quelles fins ? Permettre à Benyamin Netanyahou, qui n’a jamais pris position officiellement pour l’expulsion totale des Gazaouis, d’apparaître comme un « modéré » ? En rabattre ensuite afin de donner l’illusion aux pays arabes de faire une concession, dans une négociation en trompe-l’œil, et convaincre ainsi l’Arabie saoudite de rejoindre les accords d’Abraham ?

Imaginons même qu’il s’agisse de cela. En l’espèce, le coût du bluff paraît astronomique. Car celui qui s’est présenté dans son discours d’investiture comme un « pacificateur » et un « unificateur » propose ni plus ni moins que de se rendre coupable d’un crime contre l’humanité, ce que constitue le déplacement forcé de 2,1 millions de Gazaouis. La seule évocation de cette possibilité entame un peu plus le crédit des États-Unis sur la scène internationale, éloignant encore le Sud global et laissant les alliés traditionnels, de l’Égypte aux pays européens, dans un état d’interdiction.

Si la folle proposition devait suivre son chemin, elle ferait de nouveau de Washington un acteur direct au Moyen-Orient, une force d’occupation même dans un pays arabe, reprenant le fil du gouvernorat américain sur l’Irak pendant la présidence de W. Bush.

Or, les élites américaines ont tiré les leçons de cette politique inspirée par les néoconservateurs : elle a affaibli la position de l’Amérique là où elle prétendait la renforcer, après les attentats du 11 Septembre, et elle a dévié le pays de son objectif principal, à savoir la lutte pour le leadership mondial avec la Chine. À rebours du consensus de l’ensemble de l’appareil d’État diplomatique et sécuritaire, Donald Trump s’apprête-t-il à consommer une rupture avec le « pivot asiatique » décidée par Barack Obama en 2011 ?

« Les crises du Moyen-Orient viennent perturber cette orientation stratégique »rappelait l’universitaire Philip Golub dans nos colonnes. La mise en œuvre du « plan » de Donald Trump reviendrait, de fait, à revenir en arrière, en consacrant du capital politique et des moyens économiques et militaires sur la rive orientale de la Méditerranée, autant de puissance qui ne pourra être investie en mer de Chine, épicentre de cette rivalité stratégique.

Après avoir surfé sur le sentiment antiguerre largement partagé dans l’électorat américain, Donald Trump serait-il devenu un « néoconservateur » ? Pire, peut-être : le promoteur d’un nouvel âge de l’impérialisme américain qui tenterait de maintenir sa domination par une extension territoriale, comme ce fut le cas à la fin du XIXe siècle sous la présidence de William McKinley, abondamment cité par Donald Trump depuis son retour à la Maison-Blanche.

Les États-Unis, alors en passe de devenir la principale puissance capitaliste, s’emparaient, en quelques années, de Porto Rico, de Guam et d’Hawaï (toujours « possessions » américaines) ainsi que des Philippines, de Cuba et du canal de Panama.

C’est la piste suivie par l’universitaire français Corentin Sellin sur X : « Cette nouvelle sortie du président – cette fois sur Gaza – renvoie vraiment à un impérialisme étatsunien alliant, comme à la fin du XIXe, intérêts d’un capitalisme dérégulé et toute-puissance militaire d’un État pour s’approprier les territoires de ceux trop faibles pour les défendre. » Les revendications sur le Groenland et désormais l’enclave palestinienne, ainsi que les menaces sur le canal de Panama, constitueraient ainsi les pièces d’un puzzle finalement cohérent.

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Droits de douane, gel de l’aide internationale : comment Donald Trump fait la guerre au monde entier

En instituant des droits de douane pour le Canada, le Mexique et la Chine et en gelant l’aide internationale pour des dizaines de pays, le président nationaliste place la communauté internationale en état de tension. (Article publié dans l’Humanité du 3 février 2025.)

Lors de son discours d’investiture, Donald Trump avait promis qu’il serait un « faiseur de paix et un unificateur ». Deux semaines à peine après, ses paroles se sont dissoutes dans une guerre commercialo-financière qui est en passe de semer le chaos et la division, non seulement sur le continent américain mais dans le monde entier. Dans son offensive, le président nationaliste manie deux armes massives : les droits de douane et l’aide internationale.

Ce sont les premiers qu’il a dégainés samedi 1er février, comme il l’avait annoncé. Les produits venant du Canada et du Mexique – les deux partenaires de l’accord de libre-échange qui a succédé à l’Alena en 2020 – sont taxés à hauteur de 25 % tandis que 10 % supplémentaires sont imposés à ceux déjà existants sur les produits chinois. Les trois pays, à eux seuls, représentent 40 % des importations du pays.

Donald Trump a donc décidé de renchérir le coût de près de la moitié des produits importés. L’impact inflationniste ne fait aucun doute, dans un pays où l’inflation subie depuis la pandémie de Covid fait partie des principales préoccupations des habitants. Plusieurs études ont montré que les droits de douane décidés par ce même Donald Trump lors de son premier mandat avaient été répercutés sur les consommateurs américains.

L’objectif demeure peu clair. D’un côté, il affirme avoir mobilisé les fameux « tariffs » – ce mot qu’il tient pour le plus beau de la langue anglaise – afin de contraindre les pays concernés à agir pour diminuer le trafic de fentanyl et les arrivées de migrants illégaux sur le sol américain. Argument peu convaincant : comme l’a rappelé Justin Trudeau, premier ministre démissionnaire du Canada, son pays ne compte que pour 1 % de chacun de ces problèmes.

De l’autre, le président américain ne cesse de répéter que les pays étrangers ont prospéré sur le dos des États-Unis, laissant présager que ce début de guerre commerciale ne constitue qu’un levier pour renégocier des accords. Donald Trump avait déjà agi ainsi lors de sa première arrivée à la Maison-Blanche avec la conclusion de l’Aceum (accord Canada-États-Unis-Mexique) en remplacement de l’Alena, l’accord de libre-échange avec le Mexique et le Canada, conclu sous la présidence de Bill Clinton.

Aussitôt déclenchée, la canonnade trumpienne a provoqué des tirs de barrage des pays visés. Le Canada va appliquer la même charge – 25 % – sur 155 milliards de dollars canadiens (102 milliards d’euros) de biens états-uniens. Première salve dès ce mardi 3 février : les prix du bourbon, des appareils ménagers comme des fruits en provenance du puissant voisin augmenteront. « Si le président Trump veut inaugurer un nouvel âge d’or pour les États-Unis, la meilleure voie est de s’associer avec le Canada, et non de nous punir », a lancé Justin Trudeau lors d’une conférence de presse au ton grave, presque dramatique, convoquant l’histoire commune des deux pays.

Même réaction du côté de la présidente mexicaine, Claudia Sheinbaum, qui a immédiatement annoncé « des mesures tarifaires et non tarifaires en défense des intérêts du Mexique », sans les détailler. L’économie mexicaine, dont 83 % des exportations partent chez le voisin américain (automobiles, ordinateurs, produits agricoles) et qui affiche un fort excédent commercial, est sans doute la plus encline à subir les conséquences de cette guerre qui commence. Raison pour laquelle la cheffe de l’État a laissé une porte entrouverte en proposant à son homologue états-unien « un groupe de travail avec nos meilleures équipes de sécurité et de santé publique » sur les questions de trafic de drogue et des migrations.

« Je vais discuter avec le premier ministre Trudeau demain matin, je vais également parler avec le Mexique demain matin, je ne m’attends à rien de grave. Nous avons mis des droits de douane car ils nous doivent beaucoup d’argent, je suis certain qu’ils paieront », a déclaré Donald Trump, dimanche, à la presse avant de quitter sa résidence de Mar-a-Lago, en Floride.

La troisième cible – la Chine – prendra des mesures « correspondantes pour protéger résolument » ses « droits et intérêts », a annoncé, dans un communiqué, le ministère chinois du Commerce. « Les guerres commerciales n’ont pas de vainqueur », a rappelé, de son côté, le ministère chinois des Affaires étrangères. C’est cette crainte que partage le Japon, pourtant un allié indéfectible des États-Unis. Le ministre des Finances japonais, Kastunobu Kato, s’est dit « profondément préoccupé par la façon dont ces droits de douane pourraient affecter l’économie mondiale ».

« Ce sera le nouvel âge d’or pour les États-Unis ! Est-ce que cela va faire souffrir ? Oui, peut-être. Et peut-être pas. Mais nous allons rendre sa grandeur à l’Amérique et cela vaudra le prix qu’il faudra payer », a de son côté écrit – en lettres capitales – Donald Trump sur son réseau Truth Social dimanche tout en continuant à multiplier les menaces. « Il n’a pas été donné à la Chine, il a été donné bêtement au Panama. Mais ils ont violé l’accord et nous allons le reprendre, ou quelque chose de très fort va se produire », a-t-il lâché le même jour à propos du canal de Panama où son secrétaire d’État Marco Rubio était en déplacement.C’est plus que la crainte qui domine dans de nombreux autres pays du monde. L’heure est à la stupéfaction alors que Donald Trump a fourbi sa deuxième arme : le gel de l’aide internationale. D’une simple signature, le locataire de la Maison-Blanche a suspendu tous les programmes d’aide étrangère des États-Unis pour une durée de quatre-vingt-dix jours. Seules l’aide alimentaire d’urgence et l’assistance militaire pour Israël et l’Égypte font exception. Le président républicain a affirmé dimanche que l’Agence américaine pour le développement (USAID), déjà l’objet de virulentes attaques d’Elon Musk, était « dirigée par des fous extrémistes » qu’il fallait « virer de là ».

Pendant trois mois, son administration va réexaminer l’ensemble du système d’aide internationale et sans doute le passer au tamis de la conditionnalité, calée sur l’agenda ultraréactionnaire trumpiste. Les conséquences sont déjà perceptibles, notamment sur le continent africain, où Pékin, vu comme un concurrent stratégique par Washington, pourrait, de manière paradoxale, profiter de ce désengagement, même s’il s’avère momentané. En Afrique de l’Est, certaines écoles financées par les États-Unis ont demandé aux enfants d’arrêter de venir.

En Ouganda, « l’absence de médicaments pendant plusieurs jours pour les patients atteints du VIH/sida peut entraîner la mort », explique à l’AFP Peter Waiswa, un membre du réseau d’aide humanitaire Compassion Connectors dans ce pays. Au Soudan du Sud, déjà touché par une épidémie de choléra, 3 000 personnes comptent sur l’aide américaine après avoir perdu leur maison dans des inondations. « Si la décision (…) n’est pas rapidement reconsidérée, il est fort possible que les gens commencent à mourir de faim et de maladies », redoute, auprès de l’AFP, James Akoon Akot, enseignant dans un orphelinat du pays.

Dans son discours inaugural de second mandat, le 20 janvier, Donald Trump avait promis de ne pas lancer de nouvelles guerres. Pas d’éviter de provoquer des morts dans des situations et événements qui, sans mobiliser l’armée, n’en auront pas moins des conséquences funestes.

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La guerre « totale » contre le droit à l’avortement, en mode camouflage

Si Donald Trump n’a signé aucun décret sur le sujet, les républicains et le camp « pro life » préparent les prochaines étapes d’une interdiction totale. (Article publié dans l’Humanité du 31 janvier 2025.)

Décret après décret, Donald Trump abat toutes ses cartes avec l’aplomb d’un joueur de poker sûr de sa main. Il y a un sujet sur lequel, pourtant, il fait preuve d’une surprenante prudence : l’avortement. Aucune déclaration, aucun document paraphé : c’est, apparemment, le calme plat sur ce front où les groupes dits « pro-life » (« pro-vie ») et le Parti républicain ont remporté une victoire, en 2022, avec la décision de la Cour suprême de revenir sur l’arrêt Roe v. Wade de 1973 qui accordait une protection constitutionnelle au droit à l’avortement. L’audition par le Sénat de Robert Kennedy Jr (RFK), pressenti par Donald Trump pour être le prochain secrétaire à la Santé, a pourtant dévoilé la stratégie « à bas bruit » de la nouvelle administration, à commencer par la pilule abortive.
Dans son projet 2025, véritable feuille de route pour l’administration Trump, la Heritage Foundation – think tank ultraconservateur – fait une priorité de l’annulation de l’approbation par la Food and Drug Administration (l’agence fédérale chargée de réguler notamment le marché des médicaments) de la mifépristone, prise dans la moitié des IVG médicamenteuses aux États-Unis. Or, Donald Trump a donné pour mission à Robert Kennedy Jr de se pencher sur les « questions de sécurité » liées à celle-ci.
« Le président Trump m’a demandé d’étudier la sécurité de la mifépristone. Il n’a pas encore pris position sur la manière de la réglementer. Dès qu’il le fera, je mettrai en œuvre ces politiques », a-t-il indiqué aux élus qui doivent valider sa candidature. La ficelle est grosse. « Alors que toutes les études crédibles montrent que le médicament est sûr et efficace », comme le rappelle la journaliste Jessica Valenti sur son blog, les groupes anti-avortement vont ressortir « des “recherches” trompeuses et fausses qui affirment que le médicament met en danger la santé et la vie des femmes ».
Trump pourra alors s’appuyer sur le principe « dans le doute, on s’abstient » pour tenter d’interdire la mifépristone. Saisie du sujet en avril 2023 après la décision d’un juge du Texas ordonnant le retrait de la pilule du marché fédéral du médicament, la Cour suprême avait décidé d’en maintenir l’accès.
Plus grave encore : RFK Jr a informé le Congrès que Donald Trump lui avait dit son intention « de mettre fin aux avortements tardifs ». Une formule suffisamment floue pour que s’y cache un loup, selon Jessica Valenti. « Pour moi, il s’agit d’une indication claire que Trump est ouvert à une interdiction nationale de l’avortement si elle est présentée comme restreignant les avortements “tardifs” », commente la journaliste.
Durant toute la campagne, Donald Trump avait adopté un profit bas sur ce sujet très sensible de la politique américaine. Pour une bonne raison : une majorité d’Américaines se déclare favorable au droit à l’avortement. Le 5 novembre, le camp « pro-choice » (« pro-choix ») a remporté sept des dix référendums d’initiative populaire, y compris dans certains bastions conservateurs. La stratégie des républicains de renvoyer aux États fédérés la question de l’exercice de ce droit se trouve ainsi (relativement) mise en échec. D’où le retour de l’idée d’une loi fédérale, à laquelle Trump avait promis de ne pas avoir recours.

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DeepSeek, un « moment Spoutnik » pour Washington ?

La percée de la startup spécialisée dans l’intelligence artificielle signe l’échec d’une stratégie américaine visant à priver la Chine des meilleurs processeurs. (Article publié dans l’Humanité du 30 janvier 2025.)

L’incrédulité puis l’incompréhension, et enfin la quasi-panique. Les élites – technologiques et politiques – des États-Unis sont passées par ces trois phases après le succès fulgurant de DeepSeek. Cette start-up chinoise a développé un modèle d’IA aux performances égales à celles des leaders OpenAI ou Google mais à un coût de développement largement inférieur. Pour résumer, Liang Wenfeng a damé le pion à des mastodontes américains du secteur et leurs armées d’ingénieurs.
Le jeune geek concurrence même la Silicon Valley sur le terrain du narratif cher aux « pionniers » de la Big Tech. En 2008, diplôme d’informatique en poche, il a préféré emménager dans un petit appartement de Chengdu (sorte de pendant du garage californien dans lequel semble commencer toute histoire technologique qui se respecte) afin de creuser son propre sillon dans l’IA plutôt que de prendre un joli salaire dans l’un des grands groupes chinois qui pullulent à Shanghai ou Shenzhen. Dix-sept ans plus tard, le voilà « roi » momentané du secteur le plus porteur de la tech.
Premier impact du succès de DeepSeek, lancée le 10 janvier : la chute libre des actions de Nvidia. L’entreprise californienne, dont les processeurs sont les plus utilisés pour entraîner les modèles d’IA, a perdu 590 milliards de dollars de capitalisation boursière, rien que ça. Les spécialistes du secteur discutent encore des raisons et de la portée de cette avancée technologique mais, dans les lieux de pouvoir, on a instantanément saisi ce qu’elle signifiait : l’échec d’un type de politique d’endiguement de la Chine.
Depuis plusieurs années, Washington tente de limiter l’accès de Pékin aux microprocesseurs les plus pointus. La firme taïwanaise TSMC, leader mondial des puces électroniques de haut niveau, a interdiction de les exporter vers la Chine. Quant à Nvidia, les processeurs qu’elle vend à la Chine sont limités à la moitié de leur potentiel de puissance et de calcul.
Malgré cet embargo « soft », la Chine vient, via sa petite start-up, de marquer un point dans la grande bataille technologique et économique qui l’oppose aux États-Unis. « Les contrôles ont forcé les chercheurs chinois à faire preuve de créativité en utilisant un large éventail d’outils disponibles gratuitement sur Internet », explique le New York Times. Certains observateurs parlent même de « moment Spoutnik ».
La première mise en orbite d’un engin, réalisée par les Soviétiques en 1957, avait sidéré la puissance américaine, qui pensait encore disposer d’un avantage concurrentiel dans la conquête spatiale. Un « Pearl Harbor technologique », estimait alors le New York Times. On connaît la suite : le plan annoncé par John Fitzgerald Kennedy en 1961 qui aboutira aux premiers pas de l’homme – américain, en l’occurrence – sur la Lune.
Autre temps, autre rivalité stratégique. Donald Trump s’est pour l’instant contenté de voir dans la réussite de DeepSeek un « avertissement » pour les États-Unis. Une réaction assez « neutre » au regard des enjeux colossaux qui peut laisser penser que les élites américaines, prises au dépourvu, ne disposent pas encore de la « martingale » pour contrer cette percée du rival désigné.

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