La Californie devient le paradis du SMIC

(Article publié dans l’Humanité du 30 mars)

Le plus grand Etat américain, huitième économie du monde, va instituer un salaire minimum à 15 dollars de l’heure.

 

Emue, Holly Dias a posé son épaule sur celle de Jerry Brown qui l’a enlacée. La salariée de Burger King et le gouverneur du plus puissant Etat américain, la Californie. De la matière pour une romance hollywoodienne, célèbre production locale. En fait, cette étreinte symbolise la saga sociale et politique la plus populaire du moment : le combat pour un SMIC à 15 dollars.

Lundi de Pâques, Jerry Brown, le gouverneur démocrate de Californie a annoncé qu’il allait présenter à la législature de l’Etat une mesure qui permettra de porter le salaire minimum à 15 dollars de l’heure (contre 10 actuellement), soit le double du minimum fédéral (7,25). Le SMIC sera augmenté progressivement jusqu’en 2022 où il atteindra la barre des 15 dollars. Les PME de moins de 25 salariés disposeront de deux années supplémentaires pour s’y conformer puis, à partir de 2024, le SMIC de l’Etat sera indexé sur l’inflation. La Californie, huitième économie de la planète, deviendra l’endroit au monde où le salaire minimum sera le plus élevé.

Un tiers du salariat californien, soit près de 6 millions de personnes, bénéficieront de cette avancée sociale. Parmi celles-ci : Holly Dias, donc. Présente lors de la conférence de presse organisée par Jerry Brown pour annoncer l’accord trouvé avec les syndicats, elle a déclaré : « Je voudrais remercier tous les travailleurs qui se sont battus pour eux-mêmes et leurs familles en revendiquant un SMIC à 15 dollars. » Tout est en effet parti d’eux, ces salariés de fast food, dans un modèle de « bottom up », comme on dit outre-Atlantique, c’est-à-dire d’une campagne de terrain qui part du bas (bottom) et agit sur le haut (up).

En novembre 2012, une centaine de salariés de ce secteur à New York déclenchent une grève et quantifient leur revendication : 15 dollars de l’heure. Barack Obama venait de remporter l’élection présidentielle mais les Républicains avaient réussi à maintenir leur majorité à la Chambre des représentants. Quelques semaines plus tard, le premier allait appeler les seconds à donner un coup de pouce à un salaire minimum fédéral famélique (7,25). Et, sans surprise, les apôtres du laissez-faire y répondraient par l’inaction.

Pour les travailleurs souvent pauvres, la réponse ne pouvait venir que du « bottom » : ville après ville, le « fight for 15 » ouvre des sections, reçoit l’appui des syndicats traditionnels, met la pression sur les élus. A Seattle, ils font une étonnante rencontre : Kshama Sawant, une candidate socialiste, d’obédience troskyste, au conseil municipal qui mène toute sa campagne sur ce thème. A la surprise générale, elle est élue, le 5 novembre 2013, face au démocrate sortant. Dans l’enceinte feutrée de l’assemblée municipale, elle fait entrer la voix de Julia, Terran, Sam, Hana ou Iesha qui ont mis la friteuse et le grill sur « off » pour réclamer un salaire décent. La campagne est orchestrée par le local 775 du syndicat SEIU (Service Employees International Union). A la baguette : David Rolf, qui, en 1998, avait organisé la syndicalisation de 74 000 personnes du secteur de la santé à Los Angeles, la plus massive campagne d’adhésion depuis la syndicalisation de l’usine Ford de Rivière-Rouge en 1938. La combinaison d’une campagne politique et d’un mouvement social énergique menée par des salariés sous-payés et non-syndiqués s’avère gagnante: quelques mois plus tard, le SMIC à 15 dollars est adopté par les élus. Il devient la loi pour tous les salariés de l’une des principales villes de la côte pacifique.
Pour le syndicaliste David Rolf, interrogé par l’Humanité en octobre 2014, « en relançant massivement la demande par l’instauration d’un Smic à 15 dollars, nous offrons une alternative au “trickle down”, la théorie de l’offre, qui veut que plus on met d’argent par le haut, plus cela ruisselle vers le bas. C’est une réponse concrète au creusement des inégalités. Réponse construite à partir des villes et des Etats face au blocage de la machine à Washington. »Toujours pour l’Humanité, Kshama Sawant en tirait ces leçons politiques : « C’est un point de départ. D’abord, c’est une ouverture pour une gauche réelle qui ne veut plus se laisser prendre au piège du moindre des deux maux, avec les démocrates. Ensuite, le débat sur les 15 dollars nous a permis de changer la nature du débat politique dans cette ville où les élus, tous démocrates, étaient sensibles aux arguments du monde des affaires. » C’est dans l’ensemble du pays, en fait, que la nature du débat a changé. De l’épicentre Seattle, le combat pour un salaire décent se propage. Fin 2014, c’est San Francisco qui l’adopte par référendum. Puis New York qui l’appliquera pour les salariés des fast foods. Puis Los Angeles. Et désormais, la Californie. Et demain ?

Depuis le début de la campagne des primaires, Bernie Sanders fait du SMIC à 15 dollars un axe de sa « révolution politique ». Hillary Clinton trouve le montant trop élevé, trop irréaliste et propose 12 dollars. Le New York Times l’avait pourtant appelée à rejoindre la position de Sanders jugée la plus à même, par le grand quotidien, de lutter contre les inégalités. Hier, via un tweet, la candidate démocrate a salué une «  grande victoire » et a « applaudi ». Bernie Sanders a aussitôt rétorqué : « Je propose un SMIC fédéral à 15 dollars. Pas Hillary Clinton. » Le 7 juin prochain, les deux prétendants à l’investiture démocrate s’affronteront… en Californie.

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