George Floyd: fin d’une histoire, suite d’un débat

(Article publié dans l’Humanité du 10 juin 2020.)

Dans la plus stricte intimité mais dans le plus national des hommages. Hier, c’est à la fois la douleur d’une famille et celle d’une certaine Amérique qui ont accompagné George Floyd dans sa « dernière demeure », selon l’expression consacrée, qu’il n’aurait jamais dû rejoindre dans la force de l’âge qui était la sienne. La famille de l’homme tué par un policier blanc, le 25 mai dernier, a préféré organiser les funérailles en deux temps. Lundi, ce sont des milliers de personnes qui ont pu rendre un dernier hommage à George Floyd, placé dans un cercueil ouvert à l’église Fountain of Praise. C’est dans ce même édifice religieux que son éloge funèbre sera prononcé par le révérend Al Sharpton, figure du mouvement des droits civiques, symbole de l’intime et de la politique qui ne peuvent, en ces circonstances, que se mêler.

Houston, c’est la ville dans laquelle a grandi ce natif de Fayetteville (Caroline du Nord). A Third Ward, le Harlem local situé au sud du centre-ville, quartier pauvre, loi d’airain socio-économique lorsque l’on est un jeune noir aux Etats-Unis. Et, comme nombre de ses « frères », il a trouvé un terrain d’expression dans le sport, le basket et le football américain en l’occurrence. Ses copains l’appelaient le « gentil géant ». Il mesurait 1,93m, un peu moins que Michael Jordan, l’idole de sa génération qui commençait à dicter sa loi avec les Chicago Bulls, alors que George Floyd entrait à l’université – premier de sa famille à franchir ce cap – grâce à une bourse sportive accordée par un établissement en Floride. Mais quand la gloire ne s’offre pas, plus dure est la chute.

Au stade des rêves, succède celui des petits délits et des passages en prison. L’une de ces arrestations concernait une vente de drogue pour 10 dollars. Verdict : dix mois de prison. Système judiciaire d’autant plus impitoyable que le pouvoir politique lui a lâché la bride sur le cou avec la « loi sur le crime » de 1994 (peines planchers, condamnation à perpétuité après trois délits, quelle qu’en soit la nature), promue et signée par Bill Clinton.

Dans les quartiers relégués de ces grandes métropoles américaines, il n’y a souvent qu’un seul havre de paix : l’église. Celle où il allait passer le plus clair de son temps après avoir purgé une ultime peine de prison était la bien nommée Resurrection, où l’on baptisait au milieu du terrain de basket-ball. Sur ce dernier, George Floyd pouvait aussi être le grand frère prenant en main les mômes du quartier. Il s’investira ensuite dans un programme d’aide aux personnes souhaitant décrocher de la drogue. Pour les couper d’un milieu qui fait souvent replonger, on les emmenait loin de ce quartier de Third Ward. Très loin ? Tout au nord : dans le Minnesota. C’est ainsi que George Floyd découvrit Minneapolis, avant de former le projet, en 2017, d’y déménager comme une bonne vieille histoire de rédemption dont on trouve tant d’exemples, de la littérature au cinéma. D’ailleurs, lorsqu’il était revenu à Houston, en 2018, pour les funérailles de sa mère, il avait partagé une forme d’enthousiasme avec ses proches : il se sentait comme chez lui dans la plus grande ville du Minnesota. Il y avait trouvé un emploi d’agent de sécurité, dans un centre pour SDF géré par l’Armée du Salut. Pour compléter ses revenus, il embauchait le soir comme « videur » dans un bar-discothèque. Tous ceux qui ont croisé son chemin décrivent, dans un long portrait que lui consacre le New York Times, un homme attentionné, cool et bienveillant. Ils ont tous été sidérés lorsqu’ils ont visionné la vidéo captant ses derniers moments de vie, puis ses derniers mots : « Mama ! Mama ! » C’est auprès de sa mère que George Floyd repose désormais.

Mais l’Amérique n’est pas quitte de « l’affaire Floyd. » L’immense mouvement qui s’est levé après son meurtre porte des demandes de changements structurels par rapport auxquels chaque responsable politique, de l’échelon local au niveau fédéral, doit se positionner. Après avoir longuement rencontré la famille de George Floyd, lundi, Joe Biden a jeté le trouble, pour le moins, en s’opposant au « defunding» (la réduction des moyens alloués aux forces de police), l’une des mesures-phrases des mouvements de protestation.

Sans surprise, Donald Trump a pris position pour la thèse de la brebis égarée et en conséquence pour le maintien du statu quo. Organisant une conférence de presse lundi, en présence de représentants des forces de police, le président nationaliste a déclaré : « Parfois, nous pouvons voir des choses horribles comme celles dont nous avons été témoins récemment. Mais je dirais que 99.9 – allez, disons 99% –  (des policiers) sont des personnes vraiment supers. » Comme il n’y a donc aucun problème systémique dans la police, le dossier semble clos pour l’hôte de la Maison Blanche qui a consacré son traditionnel débarbouillage matinal à attaquer ses opposants et se glorifier : « MAKE AMERICA GREAT AGAIN. » A quelques heures des funérailles de George Floyd.

 

 

 

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