« Dans le Midwest, Joe Biden se trompe de cible »

Selon Malaika Jabali, avocate spécialisée dans les politiques publiques et chroniqueuse pour le quotidien « The Guardian», le candidat démocrate doit s’adresser à l’ensemble de la classe ouvrière pas seulement aux ouvriers qui ont voté Trump en 2016. (Article publié dans l’Humanité du 30 septembre 2020.)

Alors que le candidat démocrate a affronté dans la nuit Donald Trump lors du premier débat, les doutes sur le bien-fondé de sa stratégie s’expriment de plus en plus. L’improbable scénario de 2016 est-il de nouveau envisageable ?

L’un des axes de campagne de Joe Biden est de « reprendre » à Trump des électeurs de la classe ouvrière blanche. Vous estimez qu’il s’agit d’une mauvaise cible. Pourquoi ?

Malaika Jabali. Après avoir fait les calculs dans le Michigan et le Wisconsin basés sur les données du recensement, j’ai constaté que la plus grande différence pour les démocrates en 2016 provient des abstentionnistes blancs et noirs, pas des électeurs qui avaient voté Obama puis Trump. C’est très net dans le Wisconsin. Le taux de participation des Blancs a chuté d’un seul point, soit 100.000 électeurs. Trump n’a engrangé que 700 voix de plus que Mitt Romney en 2012. Donc, ce n’est pas comme si Trump avait attiré à lui un nombre significatif d’électeurs. Ces 100.000 électeurs blancs – ainsi que les 88.000 électeurs noirs qui ont voté en 2012 mais pas en 2016 (le taux de participation des Noirs est passé de 79% en 2012 à 47%) – ont bien dû passer quelque part, mais ils ne sont pas allés chez Trump. Ils se sont abstenus en fait. Joe Biden a besoin de séduire les électeurs de la classe ouvrière, quelle que soit leur origine. Ils doivent être « gagnés » pas « regagnés » sur Trump. Malgré cela, l’équipe de campagne de Biden tente de lancer un appel à une infime partie de l’électorat, qui n’a jamais voté démocrate et ne le fera peut-être jamais.

La classe ouvrière noire constituerait donc la bonne cible ?

Malaika Jabali. L’ensemble de la classe ouvrière, sans distinction raciale, qui fait partie de la base démocrate – pas les électeurs conservateurs de Trump – est la bonne cible.

Comment, en termes programmatiques, incarner cet appel à la classe ouvrière dans son ensemble ?

Malaika Jabali. Il y a d’abord les impacts du coronavirus. Dans le Wisconsin, le coronavirus tue huit fois plus les Noirs. Dans quelques Etats du Midwest, les Noirs forment 15% de la population mais 30 à 40% des décès du coronavirus. Noirs et Latinos ont moins de couverture maladie que les blancs et reçoivent des soins de moindre qualité. Le Medicare for All (système public unique proposé par Bernie Sanders, NDLR) s’adresse à tous, quelle que soit l’origine. Cela permettrait d’éliminer les disparités raciales dans la couverture santé et améliorerait la qualité des soins. Biden dit qu’il opposerait son veto si le Congrès le votait…

L’impact du coronavirus c’est également un chômage qui a bondi mais frappe plus fortement les noirs et latinos. A New York, par exemple, noirs, latinos et asiatiques représentent les trois quarts du salariat. Un robuste plan de relance et un programme fédéral de garantie d’emplois seraient susceptibles d’atténuer la crise économique. D’autres mesures comme les « baby bonds » (le sénateur démocrate Cory Booker propose de verser 1000 dollars à chaque nouveau-né) ou l’annulation de la dette étudiante aideraient tout le monde mais de manière plus importante noirs et latinos qui souffrent le plus de la pauvreté et des inégalités sociales.

On peut aussi évoquer la question du définancement de la police. Beaucoup de budgets locaux ou des Etats pour la police ont explosé alors que ces fonds pourraient être redirigés vers des modèles de sécurité publique qui fonctionnent ou vers d’autres services sociaux. Les pratiques policières impactent de manière disproportionnée les noirs et latinos mais réduire ces budgets profiteraient à tout le monde.

Alors que Joe Biden ait formulé des promesses à propos des programmes de créations d’emplois ou d’annulation de la dette étudiante pour certaines familles, son équipe de campagne a dit aux journalistes que ces propositions ne pourront pas être financées s’il était élu. Non seulement il refuse de baisser les budgets de la police mais il veut même les augmenter. Ni son programme, ni sa stratégie ne sont centrés sur les électeurs ouvriers de couleur qui souffrent significativement plus tandis qu’il a déjà démontré son absence de volonté pour promouvoir des politiques publiques qui aideraient les ouvriers blancs.

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