Au bout du suspense, avec Biden dans le rôle principal

Les bulletins étaient toujours dépouillés hier dans six États clés alors que le candidat démocrate devançait toujours le président sortant. Recomptes et recours judiciaires sont à prévoir. (Article publié dans l’Humanité du 5 novembre 2020.)

On a désormais totalement intégré le fait : aux États-Unis, la réalité dépasse la fiction. Surtout en matière politique et électorale. Chaque jour qui passe depuis le 3 novembre confirme et amplifie cette règle. Hier, la balance penchait en faveur de Joe Biden mais le poids de quelques États pouvait encore inverser la tendance. Donald Trump a crié victoire très tôt, trop tôt, et quelque soit l’issue du dépouillement n’en démordra pas. Jusqu’où ? En tout cas, l’incroyable scénario risque encore de se dramatiser ce week-end avec une possible situation digne d’une république bananière : deux candidats se déclarant vainqueur.

Joe Biden en route vers le cap des 270 grands électeurs

Alors que Donald Trump se déchaînait sur Twitter, Joe Biden a fait, mercredi soir, vingt-quatre heures après la fermeture des derniers bureaux, une apparition très présidentielle. « Je ne suis pas venu vous dire que j’ai gagné », a-t-il aussitôt dit. « Mais je suis venu vous dire que lorsque le dépouillement sera terminé, nous pensons que nous allons gagner. » « Toutes les voix doivent être comptées », a encore ajouté le candidat démocrate. Et c’est précisément ce processus qui se poursuivait hier, de façon plus ou moins laborieuse, selon les endroits. Alors que Joe Biden, grâce à une victoire confirmée dans le Michigan (avec 150 000 voix d’avance), dispose de 253 grands électeurs, tout proche du chiffre « magique » des 270, contre 214 à son concurrent républicain, l’issue était encore incertaine dans six États. Pourtant, heure après heure, le paysage s’éclaircit pour le camp démocrate. Joe Biden est toujours en tête dans l’Arizona (onze grands électeurs) et le Nevada (6), deux gains qui seraient suffisants. Il accusait, en revanche un retard en Géorgie (16) et en Pennsylvanie (20). Mais, dans ces deux États, les bulletins restant à dépouiller sont des votes par correspondance en provenance des grandes villes massivement démocrates. Y aura-t-il assez de réserves afin de venir coiffer sur le fil Donald Trump ? La crainte de ce dernier est palpable. En Géorgie, les républicains ont lancé des recours dans une douzaine de comtés. Une victoire dans l’un de ses deux États lui donnerait une marge plus confortable et le mettrait sans doute à l’abri de manœuvres judiciaires, y compris jusqu’à la cour suprême, du camp républicain. En 2000, la plus haute instance judiciaire du pays avait ordonné l’arrêt du comptage des voix en Floride alors que les cartons en provenance du comté de Broward, massivement africain-américain et démocrate, attendaient leur tour, donnant de fait la victoire à George W. Bush face à Al Gore. Pour 537 voix. Il sera beaucoup plus difficile pour le G.O.P. (Grand Old Party, son surnom) de faire avaliser ce même type de hold up par la Cour Suprême dans plusieurs États, d’autant si la marge se compte en milliers de bulletins. Les appels de Donald Trump à recompter les voix dans l’État du Wisconsin (20 500 voix d’avance pour Biden) ont même été jugés sans fondement par l’ancien gouverneur, lui-même républicain évangélique et ultra-conservateur. Il a rappelé qu’en 2011 et 2016, les recomptes n’avaient fait varier que de quelques centaines de voix les totalisations.

Insinuations, rumeurs, accusations non fondées, guérilla judiciaire : tout le manuel trumpiste 

Le 22 novembre 2000, des républicains bon teint en costume débarquaient dans le bureau centralisateur du comté de Miami-Dade, tentant de mettre fin au recompte. L’épisode est connu sous le nom d’« émeute Brooks Brothers » du nom de la plus ancienne marque de vêtement bon chic bon genre du pays. Mercredi, à Phoenix, près de 150 supporters de Donald Trump ont manifesté face au bureau électoral du comté de Maricopa, le plus peuplé du pays. Ils étaient pour la plupart mal habillés et pour beaucoup coiffés de la casquette rouge MAGA (Make America Great Again), mais c’est un détail. Certains étaient armés, dont quelques-uns de fusils semi-automatiques AR-15. « La seule façon dont Biden peut gagner l’Arizona c’est la fraude. Je n’accepterai pas une victoire de Biden. Je ne veux pas vivre sous un joug communiste », a pesté Jim Williams, 67 ans, rapporte l’AFP. Leur « commandant » se trouve à la Maison Blanche et leur donne en quelque sorte des ordres via Twitter. « STOP THE COUNT » (ARRÊTEZ LE COMPTAGE), a-t-il intimé hier après-midi. « Nous agissons en justice pour suspendre le dépouillement (en Pennsylvanie, N.D.L.R.) en attendant plus de transparence », a déclaré Bill Stepien, le directeur de campagne de Donald Trump. Il n’y a, en l’occurrence, aucune opacité : des bulletins dûment envoyés par la poste, enregistrés à leur réception, sont dépouillés et comptés par des agents assermentés sous l’autorité du bureau électoral de l’État, organisme public. À ces tentatives de placer la justice au centre du jeu, s’ajoutent un déferlement de fausses informations. Donald Trump a sonné la charge, affirmant que des « bulletins surprises » avaient afflué de partout, par centaines de milliers, dans les États où il était jusqu’alors en tête. Un personnage apparaît central dans cette offensive : Rudy Giuliani, ancien maire de New York au moment des attaques terroristes du 11 septembre 2001 et avocat de son état. On le retrouvait déjà au cours de l’affaire ukrainienne, qui a valu une procédure d’impeachment à son patron, tentant de révéler en vain les affaires troubles supposées de Hunter Biden, le fils du candidat démocrate. Il a demandé, mercredi, à la Cour Suprême de Pennsylvanie qu’elle déclare invalide 125 000 bulletins envoyés par correspondance, au prétexte que les observateurs républicains n’étaient pas équipés de jumelles lors du transfert des urnes pourtant scellées dans les bureaux de dépouillement. Il a, le même jour, accusé la commission électorale d’être « corrompue » et « partisane ». Insinuations, rumeurs, accusations non fondées, guérilla judiciaire : tout le manuel trumpiste respecté. Dans quel but, précisément ?

Les tribunaux ou la Chambre des représentants comme derniers recours

Donald Trump sait qu’il est de tradition aux États-Unis que le comptage des voix s’étale sur plusieurs jours après le jour du vote. Il n’est pas non plus sans ignorer qu’en démocratie, même imparfaite, chaque voix compte et donc que chaque bulletin doit être compté. Sa rhétorique incendiaire et le climat délétère qu’il favorise ont donc un autre objectif : justifier sa défaite ou créer une situation où il lui sera possible de « voler » la victoire qu’il prétend pourtant avoir remportée. Le scénario qu’il choisira pour y arriver dépendra de l’ampleur de sa défaite au collège électoral. Si un seul État peut y faire basculer la majorité, alors la Cour Suprême peut entrer en piste et rejouer la partie de 2000, avec la Pennsylvanie ou la Géorgie, par exemple, en lieu et place de la Floride. Si la différence numérique implique au moins deux États, il sera alors sans doute question de la mise en œuvre d’un autre plan qu’a envisagé l’universitaire Lawrence Douglas, dans son livre « Will he go ? » Les républicains peuvent « geler » le résultat de ces deux États soit par décision judiciaire, soit car il y a deux « certifications » concurrentes (par un gouverneur démocrate et une assemblée locale républicaine). Aucune majorité ne se dégagerait lors de la réunion du collège électoral le 14 décembre. C’est alors la Chambre des représentants qui élirait le président. Mais, au terme de la Constitution, le vote ne s’y déroule pas par élu (les démocrates sont majoritaires) mais par délégation d’État : les républicains sont majoritaires dans 26 États, les démocrates 23. Donald Trump rempilerait. Très hypothétique mais pas totalement fictionnel.

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