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A New York, la vague Mamdani emporte l’establishment

Le candidat socialiste et musulman de 34 ans est largement favori de l’élection municipale qui se déroule ce mardi 4 novembre. En un an, il a constitué une coalition à l’image de la ville : jeune et diverse. (Article publié dans l’Humanité du 4 novembre 2025.)

Il est revenu sur le terrain de jeu de son enfance, mais cette fois-ci pas pour jouer avec les potes. À 14 ans, c’est presque à un rite de passage dans le monde adulte auquel va se livrer Daud Firaz : son premier porte-à-porte pour un candidat, en l’occurrence Zohran Mamdani. Il a entraîné avec lui sa mère, Afreen Chandary.

« Je vous assure que ce n’est pas l’inverse », assure celle qui avait déjà mené campagne pour l’élection du jeune socialiste au poste de représentant à l’Assemblée d’État. Le candidat à la mairie de New York n’était donc pas un parfait inconnu pour le jeune homme, qui voudrait devenir docteur, comme son grand-père, arrivé du Pakistan dans les années 1980.

Le premier débat opposant les prétendants à la magistrature suprême de la plus grande ville du pays (8,5 millions d’habitants) a servi de déclencheur. « J’ai vraiment été impressionné par sa prestation et cela m’a décidé », raconte Daud. « C’est important pour un jeune racisé de voir l’exemple de quelqu’un sans complexe qui affirme ce qu’il pense, ajoute Afreen. Mes parents étaient la première génération et il fallait faire les choses dans les règles, s’intégrer mais surtout ne pas faire de politique. Je suis la deuxième génération et ça a commencé à changer. »

« C’est le moment ou jamais »

Sur l’aire de jeux de Dutch Kills, dans le quartier d’Astoria, mère et fils ont rejoint d’autres bénévoles. C’est l’équipe de 15-18 heures qui se rassemble sous la houlette de Magdalena, Dustin et Mona, membres du DSA (Democratic socialists of America, l’organisation dont est membre Zohran Mamdani et qui gère sa campagne) en charge de l’organisation du « canvass » (porte-à-porte) alors que l’équipe de 12-15 heures termine.

Juste en face se trouve le Sami’s Kabab House, le restaurant préféré de Zohran Mamdani, où il a récemment tourné une vidéo avec Bernie Sanders. Pas le temps pour un uzbeki qabuli pulao, un plat traditionnel afghan. Ce sera juste quelques pommes, apportées par une dame qui ne parle que le mandarin.

Il y a également Lisa, « très impatiente et un peu nerveuse », qui franchit le pas pour la première fois. « Je suis très intéressée par la politique mais je ne me suis jamais engagée. Je suis en faveur des mesures proposées par Zohran mais je pensais que ce n’était pas possible de les faire gagner. Quand j’ai vu la dynamique, je me suis dit : “C’est le moment ou jamais” », explique-t-elle. Elle fera tandem avec Aïcha, habituée de l’exercice.

Magdalena leur indique le périmètre où elles iront toquer, maison après maison, avec un flyer à double face (en anglais d’un côté ; espagnol, arabe, ourdou, etc., de l’autre) avec les propositions centrales du candidat. Deux amis, originaires du sous-continent indien, se voient assigner une autre partie du quartier. Le duo formé de Saba, résidant à San Francisco mais en vacances dans la famille, et Clara, dont les parents sont originaires des Andes, complétera le maillage.

Avant le grand départ, Magdalena livre quelques recommandations : « Faire du porte-à-porte, ce n’est pas tant opposer des arguments sur toutes les propositions que d’écouter les attentes des électeurs. » Et Dustin de compléter : « C’est le premier jour du vote anticipé et le dernier pour s’inscrire sur les listes électorales, donc insistez là-dessus. » C’est d’ailleurs près d’un bureau de vote que Daud et Afreen sont affectés.

« À plus de 50 %, on a un mandat clair »

À la même heure, dans le seul quartier d’Astoria (150 000 habitants), deux autres équipes se sont élancées. Dans l’ensemble de New York, des milliers de militants se mettent également en mouvement. L’équipe de campagne de Zohran Mamdani en revendique 90 000, une « armée de volontaires », selon la formule consacrée aux États-Unis, dont le nombre et l’enthousiasme sont inégalés.

Sur le chemin vers le Museum of Moving Image où se trouve le bureau de vote, la mère de famille évoque le souvenir du 11 septembre 2001 : « J’étais lycéenne, je me souviens parfaitement du climat… et maintenant on va avoir un maire musulman. »

La certitude d’Afreen Chandary en ce samedi 25 octobre s’est depuis encore renforcée. La participation lors du vote anticipé bat tous les records, comme celle lors de la primaire démocrate avait établi un nouveau standard avec 1 million de votants.

Les sondages les plus récents accordent à Zohran Mamdani une avance située entre 7 et 25 points sur Andrew Cuomo, l’ancien gouverneur démocrate de l’État de New York, qui se présente en indépendant après sa cuisante défaite lors de la primaire, et Curtis Sliwa, le candidat républicain.

« La victoire est assurée. La question est de connaître l’ampleur du score », nous glissait un responsable de DSA, le soir du meeting de Zohran Mamdani en présence de Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez, qui a rassemblé 13 000 participants« À plus de 50 %, on a un mandat clair », ajoutait-il.

« Rendre la ville abordable »

Dans un entretien accordé à l’Humanité, l’universitaire Ted Hamm détaille les ingrédients de ce succès totalement imprévisible : il y a six mois, Zohran Mamdani affichait 1 % d’intentions de vote. Tout a commencé par un slogan simple mais qui s’est transformé en quasi-force matérielle : « Rendre la ville abordable ».

Dans la capitale économique du pays et l’une des villes les plus inégalitaires, les propositions phares du candidat socialiste (gel des loyers, gratuité des bus, création d’un service public de la petite enfance et alourdissement de l’impôt sur les plus riches) se sont propagées comme une traînée de poudre dans le corps électoral.

« C’est la partie “démocratie du socialisme démocratique. Quand vous gagnez les voix de la classe ouvrière et que celle-ci est majoritaire – aux États-Unis et encore plus à New York –, eh bien vous remportez l’élection », souligne Michael Zweig, professeur émérite d’économie, et auteur d’un livre sur la classe ouvrière.

Ce message a pu être popularisé grâce à ce que Doug Henwood, journaliste et hôte d’une émission de radio, appelle « une machine électorale extraordinaire »« Au cours des dernières années, le DSA a maîtrisé les détails techniques permettant de remporter des élections : frapper aux portes, envoyer des SMS, passer des appels téléphoniques, détaille-t-il. D’autres candidats tentent de faire de même avec des employés rémunérés, mais ils ne peuvent rivaliser ni avec le nombre ni avec l’enthousiasme des bénévoles de la DSA. »

Cette campagne de terrain a permis d’élargir l’électorat démocrate« Sa coalition est jeune, pluriethnique, multilingue, avec beaucoup de primo-votants, qu’ils soient abstentionnistes ou jeunes électeurs. On n’avait jamais vu ça avant », décrit Tristan Cabello, professeur d’histoire à l’université Johns Hopkins et résident de Harlem.

Lors de la primaire, pour la première fois dans l’histoire politique de la ville, les moins de 40 ans représentaient la fraction la plus importante de l’électorat. Les premières données du vote anticipé montrent également une surmobilisation des nouvelles générations.

Un mouvement jeune imperméable aux arguments du passé

Autant d’évolutions qu’Andrew Cuomo, 67 ans, et une partie de l’establishment démocrate, qui l’a d’abord soutenu, n’ont rien vu venir. L’ancien gouverneur contraint à la démission en 2021 suite à des accusations de harcèlement sexuel par treize femmes a mené une campagne avec les forces et les arguments du passé.

Il s’est appuyé sur l’argent des milliardaires qui avaient également financé la campagne de Donald Trump, mobilisant plus de 50 millions de dollars, mais sous-estimant le rejet populaire des grandes fortunes et de leur rôle en politique.

Andrew Cuomo, qui a proposé ses services d’avocat à Benyamin Netanyahou, a tenté de discréditer son challenger en le dépeignant comme un « antisémite » pour ses prises de position sur la guerre à Gaza, qu’il qualifie de « génocide ».

L’argument aurait pu faire mouche à New York, où vivent un million de juifs, si une partie de ceux-ci, notamment les plus jeunes, n’étaient pas révulsés par la politique du premier ministre israélien et s’ils ne s’étaient finalement tournés vers… Zohran Mamdani, en passe de devenir, à 34 ans, le premier maire musulman et socialiste de la ville.

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« L’ancien régime politique est en train de disparaître »

Pour l’universitaire Ted Hamm, la campagne de Zohran Mamdani, articulant une plateforme progressiste avec une force militante inégalée, ouvre une nouvelle ère politique à New York. (Entretien publié dans l’Humanité du 4 novembre 2025.)

Il a suivi la campagne de Zohran Mamdani depuis la première minute et n’en a pas perdu une miette. Ted Hamm a consigné cette incroyable épopée dans un livre Run Zohran run ! (« Cours, Zohran, cours ») et revient pour l’Humanité sur ce basculement de la vie politique new-yorkaise.

Qu’est-ce qui rend la campagne de Zohran Mamdani si particulière ?

Ted Hamm

Professeur de journalisme à l’université Saint-Joseph

D’abord, c’est l’organisation d’une campagne de terrain menée par des bénévoles qui font du porte-à-porte et vont à la rencontre des électeurs. Il y a déjà eu des cas similaires auparavant, mais pas à cette échelle et pas avec ce niveau d’enthousiasme.

Les démocrates organisaient des campagnes avec les syndicats qui envoyaient leurs membres. Ces derniers le faisaient car la direction du syndicat le leur demandait, mais pas toujours avec conviction. Là, on avait 50 000 bénévoles pendant la campagne des primaires et 90 000 pendant cette élection. C’est le meilleur moyen de faire passer le message dans une ville aussi vaste que New York avec ses 8,5 millions d’habitants.

Et puis il y a le travail sur les réseaux sociaux, où il est bien meilleur que la plupart des candidats plus âgés. Cela a permis d’attirer l’attention et a conduit à des dons financiers qui ont été multipliés par le système de financement public (1 dollar privé est abondé par 9 dollars publics, NDLR), propulsant la campagne.

Mais si tout cela a bien fonctionné, c’est en raison du message qu’ils véhiculaient, de leur programme et de ses trois principales propositions : gel des loyers, bus rapides et gratuits, garde d’enfants universelle. Vous ne pouvez donc retirer aucun de ces éléments. Tout cela a fusionné. Un porte-à-porte sans message n’aurait pas fonctionné. Un message sans moyen de transmission, non plus.

Quelle est la composition de cette force militante ?

D’une manière générale, ils ont moins de 35 ans, probablement même moins de 25 ans. Regardez les photos publiées et vous verrez la diversité des militants. Ajoutez les différentes langues parlées, ce qui permet de toucher les électeurs dans leur langue maternelle. Mais il ne suffit pas d’avoir un groupe de bénévoles, encore faut-il les organiser. Ce qu’a parfaitement réussi la campagne.

Comment expliquez-vous l’aveuglement de l’équipe d’Andrew Cuomo et plus largement de l’establishment démocrate sur les évolutions de New York ?

Ce sont des gens qui sont dans la politique depuis si longtemps qu’ils partent du principe que tout ce qui était vrai il y a cinquante ou quarante ans l’est toujours aujourd’hui. Ils ne s’interrogent pas sur l’impopularité du capitalisme parce que cela fonctionne pour l’élite.

Le plus surprenant, c’est la façon dont l’establishment démocrate a réagi après le réveil brutal en 2018 qu’a constitué la victoire d’Alexandria Ocasio-Cortez. Ils auraient pu se dire : « D’accord, il se passe quelque chose dans cette ville. Peut-être que nous devrions nous montrer plus ouverts aux politiques progressistes, quelles qu’elles soient. » Mais ils ont préféré tenter d’éradiquer le DSA (Democrat Socialists of America, NDLR) et son influence.

Et finalement, l’hostilité de l’establishment a contribué à créer une dynamique en faveur de l’organisation et de Zohran Mamdani.

S’il est élu maire, comment Zohran Mamdani pourra-t-il appliquer son programme ?

Il pourra s’appuyer sur l’élan de l’élection. La gouverneure démocrate Kathy Hochul, opposée à un nouvel impôt sur les millionnaires, veut être réélue l’an prochain et elle a besoin des voix de New York. Donald Trump menace de réduire les fonds fédéraux mais Mamdani pourrait demander à ses partisans de descendre dans les rues.

Enfin, si vous considérez New York comme la capitale du capital, vous pouvez aussi penser que les dirigeants d’entreprises n’aiment pas tant le chaos que cela. Certains petits patrons peuvent même adhérer aux politiques sociales qui profiteront à leurs salariés. Il va rencontrer des obstacles mais il est tellement populaire qu’il s’agit d’une force avec laquelle il faudra compter. New York a changé de manière irréversible. L’ancien régime est en train de disparaître.

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A Astoria, ce quartier de New York où tous les élus sont socialistes, dont Zohran Mamdani

L’aventure politique du grand favori des sondages pour devenir le prochain maire de New York a commencé dans ce quartier du Queens, où tous les élus sont membres de l’organisation Democratic Socialists or America. Plongée dans le « laboratoire » de la gauche new-yorkaise. (Article publié dans l’Humanité magazine du 30 octobre 2025.)

Le King of Falafel and Shawarma affiche les couleurs. Celles du drapeau palestinien, mais aussi de l’Espagne, de l’Afrique du Sud et du Brésil (pays pionniers dans la défense internationale du droit des Palestiniens) et celle, étoilée, des États-Unis (puisqu’on se trouve sur le sol américain). Le « roi du falafel et du shawarma » affiche surtout ses engagements politiques. Sur l’enseigne, il a fait écrire « Free Palestine » et « Stop au génocide ». Devant l’entrée du restaurant, il a posé un de ces squelettes que l’on trouve dans les salles de sciences. Celui-ci arbore des fanions rouge, vert, blanc et noir et porte une casquette rouge « Fuck Trump ». Sur un poster collé sur la vitrine, le président des États-Unis est grimé en clown et on le retrouve à l’intérieur sur de nombreuses affiches, copieusement insulté. « Ce business soutient la Palestine », résume une affiche sur fond jaune.

La spectaculaire scénographie est assumée par Fares Zeideia, né en Cisjordanie et arrivé à New York à l’âge de 15 ans en 1981. Celui que tout le monde appelle « Freddy » a commencé par un food truck et accompagnait ses ventes de falafels de danses du ventre aussi improvisées qu’imprécises. Puis il a racheté ce petit local à l’ombre du métro aérien près de la station de la 30e Avenue à Astoria pour en faire un restaurant qui aura droit en 2016 à un article dans le « New York Times ». Le succès et la notoriété n’ont pourtant pas altéré l’identité de l’enfant de Ramallah. Depuis le début de la guerre génocidaire à Gaza, il a décidé d’exprimer publiquement sa position.

Le personnage colle parfaitement à l’âme politique du quartier qu’Alexandria Ocasio-Cortez (AOC), née en 1989, a baptisé la « république populaire d’Astoria ». Ce district de 150 000 personnes situé dans le nord du Queens, l’arrondissement le plus peuplé et le plus divers (180 langues y sont parlées) de New York, dispose d’une caractéristique unique aux États-Unis : tous les élus à tous les échelons sont membres du Democratic Socialists of America (DSA), la principale organisation socialiste du pays.

Astoria, pionnier et annonciateur de changements plus profonds

L’épopée a commencé en 2018 avec AOC renversant un baron démocrate local dans une circonscription incluant Astoria. Deux ans plus tard, nouvelle primaire, nouveau rebondissement. Pour représenter le district à l’assemblée d’État à Albany, la sortante Aravella Simotas perd la primaire démocrate face à un jeune homme de 29 ans, né en Ouganda de parents indiens, rappeur à ses heures perdues, un certain Zohran Mamdani, qui brigue aujourd’hui la mairie de New York. Un an plus tard, encore, Tiffany Caban, née en 1987, d’origine portoricaine, connue pour ses prises de position pour une réforme du système pénal, remporte le siège de conseiller municipal laissé vacant par Costa Constantidines. Grand chelem pour le DSA. Dans la presse américaine, l’encre coule à flots sur ce « quartier socialiste », surgi de presque nulle part. Mais les observateurs continuent d’y voir une bulle voire une anomalie. La population étant (un peu) plus diplômée et (légèrement) plus blanche que dans l’ensemble de la ville, aucune chance ou danger de propagation. Astoria était en fait pionnier et annonciateur de changements plus profonds dans « Big Apple ».

« Depuis la victoire d’Alexandria Ocasio-Cortez en 2018, nous avons fait progresser le mouvement socialiste démocratique à New York, non pas discrètement ou prudemment, mais avec joie et conviction, assume pour « l’Humanité magazine la conseillère municipale Tiffany Caban. La campagne de Zohran Mamdani, ancrée dans le pouvoir de la classe ouvrière, prouve que le socialisme démocratique peut gagner, et pas seulement à Astoria. »

« Laboratoire socialiste », l’ancien quartier grec dont témoignent encore l’église Saint-Dimitri, le restaurant Zorba ou la boucherie Akropolis, a d’abord vu arriver, depuis une quinzaine d’années, des populations immigrées venant d’Asie ou d’Amérique latine ainsi que des milléniaux (nés entre 1981 et 1996) blancs diplômés, fer de lance du basculement politique en cours.

Shawna Morlock et Josh Kraushaar font partie de cette cohorte. Chevilles ouvrières du DSA à Astoria, ils y sont arrivés un peu par hasard. « Quand on est revenus à New York en 2016 après quelques années à Miami où mon mari avait été muté, on cherchait un quartier avec une école Montessori (qui pratique une pédagogie particulière créée par Maria Montessori – NDLR). Il y avait l’Upper West Side (à Manhattan) où c’était affreusement cher… et Astoria », raconte Shawna, 35 ans. C’est donc dans cette partie du Queens qu’elle participe à sa première campagne électorale. La candidate pour laquelle elle frappe aux portes est quasiment inconnue. Shawna partage un point commun avec la jeune challenger que l’on commence par appeler par ses initiales, AOC : avoir été serveuse dans un bar. Après la victoire d’Alexandria Ocasio-Cortez, Shawna adhère au DSA et, tout en maintenant son activité de coloriste capillaire, la milléniale aux cheveux roux flamboyants s’y investit de plus en plus. En 2023, elle bascule dans le monde politique en devenant « organizer » (collaboratrice – NDLR) pour Kristen Gonzalez, une autre élue socialiste (ils sont désormais neuf) à l’assemblée d’État. Depuis mars dernier, elle travaille à temps plein pour la campagne municipale de Zohran Mamdani.

Autre chemin, même destination pour Josh, 32 ans. « C’était il y a cinq ans. J’avais des copains qui y vivaient. C’était très tendance, tout le monde parlait d’Astoria. Ce n’est pas loin de Manhattan, la vie est sympa avec des tas de restaurants », se souvient cet ingénieur spécialisé dans les données. Lui a rejoint le DSA après la campagne présidentielle de Bernie Sanders. « Le quartier était déjà progressiste mais, avec les changements, il est devenu cet épicentre dont tout le monde parle », ajoute celui qui a désormais la responsabilité des adhérents pour l’ensemble de la ville.

Si leurs parcours de vie sont différents, Shawna comme Josh ont rejoint l’organisation socialiste sur la même base : envie de réformes radicales et rejet de l’appareil démocrate. À New York, les petites rivières personnelles ont fait un grand fleuve politique. La section locale du DSA compte actuellement 500 adhérents, tandis que près d’un millier de personnes sont impliquées dans les porte-à-porte qui se déroulent tous les jours, pointe avancée d’une « extraordinaire machine électorale », selon la formule de Doug Henwood, journaliste et hôte d’une émission de radio. « Plus on va avancer vers la date de l’élection (mardi 4 novembre – NDLR), plus les opérations vont s’intensifier », indique Josh, qui se dit « confiant » dans la victoire, alors que les sondages accordent toujours plus d’une dizaine de points d’avance au candidat socialiste.

L’inattendue victoire de Zohran Mamdani lors d’une primaire démocrate avec 43 % des voix face au favori de l’establishment, Andrew Cuomo (36 %) a montré que l’« expérience Astoria » a essaimé. Dans un premier temps, dans le « couloir coco » (« commie corridor »), expression forgée, entre autodérision et provocation, par le jeune stratège Michael Lange : les quartiers du Queens et de Brooklyn bordés par l’East River sont représentés exclusivement par des adeptes du socialisme démocratique. Puis elle s’est étendue à l’ensemble de la ville de 9 millions d’habitants.

La rhétorique du candidat sur la nécessité de rendre New York « abordable » pour tous (gratuité des bus, gel des loyers, généralisation de la garde d’enfants) a unifié des populations que des consultants politiques estimaient irréconciliables, du petit commerçant bangladais du fin fond du Queens au « hipster » à la barbe soignée de Brooklyn. Selon Ted Hamm, professeur de journalisme à l’université Saint-Joseph, sa plateforme programmatique a permis à Zohran Mamdani d’élargir l’électorat démocrate comme aucun autre de ses prédécesseurs : « Jamais la vieille garde n’aurait pensé qu’un socialiste, musulman, propalestinien puisse l’emporter. Bill de Blasio, maire progressiste entre 2014 et 2021, a mobilisé les Africains-Américains, les syndicats et d’autres composantes de la base démocrate typique. Zohran, lui, a séduit les Asiatiques, les jeunes, des personnes qui n’avaient jamais voté, etc. »

« Nous ne voulons pas nous contenter de gagner des élections, nous changeons ce qui est politiquement possible »

Ces éléments se trouvent déjà dans le « laboratoire » Astoria : organisation des jeunes diplômés précarisés par le krach de 2008 et politisation des résidents immigrés. Il faut y ajouter un ingrédient, qui pourra constituer un puissant levier pour le maire Mamdani : l’auto-organisation. Le « climat » radical ne s’exprime pas que dans les urnes. Astoria est le seul quartier du Queens où deux « stores » de Starbucks ont voté pour la création d’un syndicat. Depuis, l’un d’eux – au 3108 Astoria Boulevard – a été fermé dans le cadre d’un plan de restructuration de la direction de la multinationale, qui en a profité pour viser les magasins syndiqués.

La montée en puissance du DSA à Astoria, en réaction notamment à l’explosion des prix des loyers, a conduit, de manière presque concomitante, à la création d’une association de locataires, Astoria Tenant Union, dont James Carr, 31 ans, est l’une des chevilles ouvrières. C’est au parc Athènes, assis de chaque côté d’une table échiquier en béton, que le jeune homme évoque la fondation formelle de l’association en 2022 : « Ces vingt à trente dernières années, des familles de Latinos, de Bangladais, d’Indiens ont été poussées vers la sortie à cause de l’augmentation des loyers. Nous nous mobilisons à la fois contre la gentrification et contre les négligences et pratiques de certains propriétaires, parfois des marchands de sommeil. » Lui-même a dû quitter Long Island, la banlieue de New York dans laquelle il a grandi, devenue trop onéreuse, pour migrer vers ce bout de Queens dans lequel il ne peut pourtant résider qu’à la condition de la colocation avec sa sœur et son beau-frère : 2 500 dollars pour un T3. « Et encore, ce n’est pas cher », précise-t-il.

L’un des principaux points du programme de Zohran Mamdani entend s’attaquer au fléau en gelant les loyers du secteur encadré, ce qui concerne 20 % des New-Yorkais, à la fois membres des classes populaires et moyennes. « Nous ne voulons pas nous contenter de gagner des élections, revendique Tiffany Caban. Nous changeons ce qui est politiquement possible. Les New-Yorkais ont soif d’une politique fondée sur la joie, la justice et la solidarité. Le socialisme démocratique n’est pas un rêve. C’est la réponse réelle et pratique aux crises auxquelles nous sommes confrontés. »

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A New York, Zohran Mamdani vole vers la mairie

Lors d’un meeting en compagnie de Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez, le candidat socialiste, largement en tête des sondages, a évoqué le sens de sa très probable victoire.  (Article publié dans l’Humanité du 28 octobre 2025.)

New York (États-Unis), envoyé spécial.

Jeu, set et bientôt match. C’est dans le stade de Forest Hills, l’enceinte qui accueille l’US Open de tennis, que Zohran Mamdani a organisé dimanche 26 octobre le dernier grand meeting de sa campagne, accompagné d’Alexandria Ocasio-Cortez (AOC) et de Bernie Sanders.

Plus de 10 000 personnes ont bravé le début de soirée frisquet pour venir écouter le trio le plus médiatique de la gauche états-unienne, dans une ambiance d’enthousiasme et de quasi-célébration. « Oubliez les sondages et ne sous-estimez pas les adversaires », a prévenu le sénateur du Vermont, natif de Brooklyn.

La partie semble pourtant jouée. « La question est de connaître l’ampleur du score », nous glissait, inspiré par le lieu, un responsable des DSA (Democratic Socialists of America), l’organisation socialiste à laquelle appartiennent Zohran Mamdani et AOC.

De 1 % à la victoire ?

Les derniers sondages montrent une avance de 11 à 18 points pour le candidat socialiste, qui vient de fêter ses 34 ans. Pour filer la métaphore sportive, on peut ajouter que Zohran Mamdani et Andrew Cuomo ayant adopté la même tactique que lors de la primaire démocrate en juin, le même résultat semble logique.

Le candidat socialiste, crédité de 1 % il y a six mois, a continué une campagne de contenu (gratuité des bus, gel des loyers et système de garde d’enfants public), gardant son ton enjoué et sa communication créative.

Le thème générique d’une « ville abordable » lui avait permis de percer en quelques mois et d’arriver en tête de la primaire démocrate, avec un nombre record de voix, devant le favori de l’establishment, Andrew Cuomo, ancien gouverneur de l’État contraint à la démission en 2021 suite à des accusations de harcèlement sexuel.

Se présentant désormais sous l’étiquette « indépendant », ce dernier a reproduit la grammaire d’une campagne négative, ciblant la jeunesse et l’inexpérience de son opposant et surtout l’accusant d’antisémitisme pour ses positions sur la Palestine.

Ces derniers jours, sa campagne a pris un virage ouvertement islamophobe et raciste. Son équipe a publié une vidéo créée par IA où Zohran Mamdani est présenté comme le champion des dealers de drogue, des maquereaux, des chauffards ivres et d’un criminel noir portant un keffieh.

Devant le tollé, la vidéo a rapidement été retirée des réseaux sociaux, mais la tonalité demeure : l’ancien secrétaire au logement de Bill Clinton a effectué un virage à droite afin de tenter de séduire les électeurs républicains, qui se portent pour l’instant sur le candidat trumpiste Curtis Sliwa. Une stratégie qui semble vouée à l’échec.

« On bat des records de participation », se réjouit Steve, qui a passé son après-midi près d’un bureau de vote à Fort Greene, dans l’arrondissement de Brooklyn, puis s’est dépêché pour rejoindre la banlieue résidentielle du Queens, où se trouve le stade de tennis.

Depuis samedi, les électeurs new-yorkais peuvent en effet déposer leurs bulletins même si le mardi 4 novembre sera le jour J. 165 000 d’entre eux l’ont fait durant le week-end, contre 31 000 lors de la précédente élection municipale en 2021 et 66 000 lors de la primaire de juin.

Un indice positif pour la campagne de Zohran Mamdani, qui a renversé l’establishment en juin grâce à une participation record et à un élargissement sans précédent de l’électorat traditionnel démocrate, avec de nombreux primo-votants (jeunes et abstentionnistes) et même certains électeurs de Donald Trump à la présidentielle.

« L’union des classes populaires de toutes les origines est le pire cauchemar de Donald Trump », a lancé Bernie Sanders, tandis qu’Alexandria Ocasio-Cortez soulignait que « New York n’est pas une exception en Amérique mais plutôt la règle ».

Signe que le vent souffle dans les voiles du candidat socialiste : Kathy Hochul, la gouverneure démocrate « modérée » de l’État, qui a tardé à lui apporter son soutien après la primaire victorieuse, a participé au meeting. « Taxez les riches », a scandé la foule à plusieurs reprises à celle qui a fait savoir son opposition à l’impôt sur les millionnaires proposé par Zohran Mamdani. Ce dernier s’est quasiment projeté après l’élection du 4 novembre : « Nous ne devrions plus considérer notre processus politique comme un choix entre le moindre des deux maux. Nous pouvons exiger mieux. Et ce faisant, nous pouvons faire de la mairie un lieu où les New-Yorkais attendent du changement, et non des échecs. »

Bernie Sanders avait aussi l’esprit au 5 novembre lorsqu’il a lancé à la foule : « Quand Zohran sera élu maire, votre boulot ne sera pas terminé. Il aura besoin de vous tous les jours. »

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Pourquoi Pete Hegseth convoque le gratin de l’armée US à Washington

Le secrétaire à la Défense à convoqué à Washington l’ensemble du commandement militaire, soit 800 généraux et amiraux. Une initiative sans précédent qui interroge sur les motivations réelles. (Article publié dans l’Humanité du 29 septembre 2025).

Le plus grand rassemblement de gradés de l’histoire militaire aura lieu mardi 30 septembre sur la base des marines à Quantico (Virginie), près de Washington D.C. Huit cents généraux et amiraux ont reçu la semaine dernière une convocation de la part Pete Hegseth.

Le secrétaire à la Défense que Trump veut désormais faire appeler secrétaire à la Guerre, dans un changement sémantique dont l’interprétation est limpide, n’a fourni aucune explication ni ordre du jour. Si les 44 généraux bardés de 4 étoiles – le plus haut rang dans l’armée américaine – se réunissent deux fois par an à Washington, jamais l’ensemble du sommet de la hiérarchie de la première puissance militaire du monde ne s’est retrouvé en un seul et même lieu.

Un rassemblement risqué 

Observateurs et militaires se perdent en conjectures sur les raisons de cette réunion aussi soudaine qu’unique. Si Pete Hegseth veut faire passer un message à la hiérarchie, il y a plus simple que ce grand raout qui semble présenter plus de risques que d’avantages.

Rassembler tout son commandement dans un même lieu et l’annoncer défie la plus élémentaire des logiques militaires. De plus, le « shutdown » (fermeture du gouvernement) annoncé pour le soir même du 30 septembre, faute de financement voté par le Congrès en cette fin d’année fiscale, pourrait amener les généraux stationnés à l’étranger à devoir rester à Washington, les coupant ainsi de leurs unités.

Dans un message remarqué, le général à la retraite Ben Hodges a tracé un parallèle avec la réunion surprise en 1935 au cours de laquelle les généraux allemands ont été « tenus de prêter serment » à Adolf Hitler. L’annonce, dimanche après-midi de la présence de Donald Trump à cette réunion, sans tout à fait donner crédit à cette dernière thèse laisse en tout cas supposer qu’il ne s’agira pas d’un message anodin.

Dans un long post sur Substack, l’historien Timothy Snyder, qui a quitté les États-Unis pour le Canada, résume les explications possibles : « 1. Il a quelque chose de futile à dire qu’il ne comprend pas les risques. 2. Il souhaite mettre en danger la vie des généraux et des amiraux. 3. Il va organiser une purge, impliquant peut-être un serment d’allégeance ou quelque chose de similaire qui nécessite une présence physique. 4. Il va dire aux commandants que désormais, leur mission sera d’opprimer les citoyens américains («défense du territoire national »). »

Il peut en exister une cinquième : le bras armé de Donald Trump va annoncer une opération militaire dans un pays étranger, auquel cas le Venezuela semble tout désigné.

Selon la chaîne NBC, un plan d’intervention à l’intérieur des frontières est en train d’être préparé, avec pour prétexte le ciblage de trafiquants de drogue, soit le même qui a été brandi pour justifier les attaques de bateaux au large des côtes du pays dirigé par Nicolás Maduro. Là encore, nul besoin d’exposer l’ensemble du commandement militaire pour lancer une telle opération.

Depuis qu’il a quitté son poste de commentateur sur la chaîne ultraconservatrice Fox News pour prendre les rênes du Pentagone, avec son budget de près de 800 milliards de dollars, Pete Hegseth, ancien militaire déployé en Irak et Afghanistan, s’est fixé pour mission de restaurer un « éthos du guerrier ». L’armée serait devenue trop « woke ».

Sans explication, il a ainsi limogé nombre de généraux, tous membres des minorités ou des femmes. Message : la guerre est une affaire d’hommes blancs.

Un possible projet de « défense nationale » face aux « terroristes intérieurs »

Selon le New York Times, cette réunion hors norme pourrait être l’occasion de dévoiler en avant-première un nouveau projet de stratégie de défense nationale pour le Pentagone. Un document, non rendu public, se trouve en cours d’élaboration et placerait la sécurité intérieure et la défense de l’hémisphère occidental au sommet des priorités.

Le premier point est, de fait, déjà mis en œuvre : des milliers de soldats ont été envoyés à la frontière avec le Mexique afin de juguler les flux migratoires, tandis que la garde nationale a été déployée en Californieà Washington D.C. et à Memphis, pour supposément lutter contre l’immigration illégale et la criminalité.

Samedi, c’est une autre ville démocrate qui a été prise pour cible par Donald Trump, qui a autorisé « l’usage de la force maximale si nécessaire ». Portland, dans l’Oregon, est connue pour sa culture contestataire. Les pratiques de l’ICE, la police de l’immigration, qui se comporte comme une garde prétorienne, y rencontrent hostilités et manifestations.

Le président nationaliste veut y voir la main « des antifa et d’autres terroristes intérieurs ». Il installe surtout, touche après touche, une utilisation de l’armée à des fins intérieures.

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J.D. Vance annonce un nouveau maccarthysme

L’administration Trump profite de l’assassinat de l’influenceur d’extrême-droite Charlie Kirk pour lancer une offensive sans précédent contre la gauche. (Article publié dans l’Humanité du 17 septembre 2025.)

J.D. Vance est décidément le théoricien de la bande. A Munich, il avait fait la leçon aux dirigeants européens, accusés de censure et de non-respect du « free speech » ( liberté de parole) et livré une déclaration de soutien de l’administration Trump à toutes les extrêmes-droites du Vieux Continent, de l’Afd allemande au britannique Tommy Robinson. Lundi, en direct de la Maison Blanche, il a annoncé le lancement d’une offensive sans précédent depuis le maccarthysme contre la gauche. Le vice-président se trouvait derrière le micro du show habituel de Charlie Kirk, afin d’animer une émission à la mémoire de son ami assassiné le 10 septembre dernier et pièce essentielle de la galaxie trumpiste. Quelques heures après l’annonce du décès de l’influenceur d’extrême-droite, le président nationaliste avait accusé la « gauche radicale ». Moins d’une semaine après, son bras droit met en musique cet assaut.

Il a accusé « un mouvement extrêmement destructeur d’extrémisme de gauche » d’avoir contribué à ce meurtre. Alors que l’enquête se poursuit et que le mobile demeure incertain, selon le gouverneur républicain de l’Utah, Spencer Cox, J.D. Vance a décrété que l’auteur du coup de feu fatal avait une « idéologie de gauche ». Cette affirmation sans fondement sert de prétexte au démantèlement des institutions de gauche. « Ce n’est pas un problème qui touche les deux camps », a tenté de justifier J.D. Vance, en référence à la tentative d’assassinat de Donald Trump en juillet 2024 ainsi qu’à la fusillade de 2017 contre le leader républicain de la Chambre des représentants, Steve Scalise. Il a cependant omis quelques épisodes: les attaques contre le mari de l’ancienne présidente de la Chambre des représentants Nancy Pelosi, l’incendie criminel contre la maison du gouverneur de Pennsylvanie Josh Shapiro ou le meurtre de la députée de l’État du Minnesota Melissa Hortman, sans parler des défilés racistes et antisémites de Charleston en 2017.

La répression devrait commencer par le « traitement fiscal généreux » dont bénéficient la Fondation Ford et les Open Society Foundations de George Soros, cible privilégiée de l’extrême-droite, des suprémacistes blancs états-uniens au premier ministre hongrois Viktor Orban. Elles sont accusées de financer The Nation qui a publié un « article répugnant » qui, selon J.D. Vance, a été utilisé pour justifier la mort de Kirk. Si la Fondation Ford a accordé une subvention de 100 000 dollars au magazine de gauche en 2019 pour un programme de stages, elle n’a plus versé un cent depuis, selon des informations disponibles en ligne rapportées par le Washington Post. Sur X, Bhaskar Sunkara, président de The Nation (fondé en 1865), a réagi : « Je ne sais pas d’où il tire ses informations, mais J.D. Vance ment au sujet du magazine The Nation. Nous acceptons volontiers les dons de toute personne qui respecte notre indépendance éditoriale, mais nous ne recevons pas un centime de Soros ou de l’Open Society Foundation. » George Soros constitue la cible privilégiée de l’extrême-droite qui, sur fond de tropes antisémites, en fait le grand argentier et l’organisateur-en-chef d’une gauche pêle-même « radicale », « woke » et pro-palestinienne.

La Maison Blanche a confirmé l’établissement d’une liste des « organisations de gauche » qu’elle tente de lier à la violence politique. L’une des armes utilisées pourrait être la remise en cause leur statut d’exonération fiscale mais pas seulement. Donald Trump envisage également d’utiliser la loi fédérale Racketeer Influenced and Corrupt Organizations Act, destinée à lutter contre le crime organisé. Elle viserait les manifestants qui s’opposent aux raids violents de la police de l’immigration comme aux femmes qui l’ont qualifié d’« Hitler de notre époque » dans un restaurant la semaine dernière. Enfin, le président en exercice a également déclaré qu’il était « à 100 % » favorable à la désignation du mouvement Antifa comme organisation terroriste. Une qualification déjà envisagée lors de son premier mandat mais qui se heurte à des obstacles  juridiques.
Ces nouvelles attaques complètent celles déjà lancées par l’administration Trump contre les Universités et par les majorités républicaines dans les Etats qu’elles dirigent, notamment en Floride et au Texas, qui interdisent nombre d’ouvrages dans les bibliothèques scolaires, d’un roman de Toni Morrison à des ouvrages sur le féminisme ou le racisme. Touche après touche, profitant des circonstances pour accélérer leur projet, l’administration Trump tente de mettre en place un Etat autoritaire. « On n’en est peut-être même plus au stade où il faut parler d’un Etat autoritaire, soulignait l’historienne Sylvie Laurent lors d’un débat à la Fête de l’Humanité. Mais à la mise en place d’un Etat fasciste. »

Christophe Deroubaix

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Au mépris de son électorat, Trump fait adopter un transfert massif de richesses vers les plus riches

Le Congrès a voté jeudi soir à une courte majorité la loi voulue par le président, à rebours de toutes ses promesses de campagne : les coupes dans les programmes sociaux vont financer l’allégement des impôts pour les plus riches. (Article publié dans l’Humanité du 3 juillet 2025.)

En quelques semaines, le trumpisme a révélé sa vraie nature. Les frappes américaines en Iran ont fait éclater le vernis « isolationniste » dont se parait le milliardaire depuis son entrée sur la scène politique en 2015. L’adoption de la « grande et belle loi » par le Congrès a mis fin au camouflage populiste qui a grandement contribué à ses deux victoires. Elle répond parfaitement à la doxa néolibérale des républicains que Donald Trump avait fait mine de critiquer.

Quelques mois après avoir retrouvé le bureau ovale, grâce notamment à la promesse d’augmenter le pouvoir d’achat des Américains, Donald Trump a fait acter par sa faible majorité au Congrès le plus important transfert de richesses vers le haut de l’échelle sociale de l’histoire récente, financée par des coupes d’une ampleur inégalée dans les programmes sociaux et le creusement d’une dette déjà abyssale. En d’autres mots, Donald Trump est un républicain qui ne parle pas comme les autres responsables conservateurs mais qui agit parfaitement comme eux.La loi, adoptée hier soir par la Chambre des représentants (218 voix contre 214) prévoit d’abord de proroger les baisses d’impôts votées en 2017, au tout début du premier mandat Trump. D’après le Center on Budget and Policy Priorities (Centre sur les priorités budgétaires et politiques), les 1 % les plus riches économiseront, en 2026, 25 500 dollars, tandis que plus de 80 % des contribuables américains perdront (moins les revenus sont élevés, plus les pertes sont importantes) entre 1 410 et 2 270 dollars. Via la fiscalité sur les revenus comme sur le capital, les classes supérieures bénéficient d’allègements fiscaux d’une valeur d’environ 4 450 milliards de dollars sur 10 ans.

Cette incarnation parfaite de la théorie du ruissellement sera en partie financée par le creusement de la dette (3 300 milliards sur 10 ans) et surtout par « la plus importante réduction jamais opérée dans les programmes destinés aux Américains à faible revenu », selon Bobby Kogan, directeur de la politique budgétaire fédérale au Center for American Progress, un think tank progressiste, cité par le New York Times.

Medicaid, le programme d’assurance-maladie publique destinée aux enfants pauvres et à leurs familles, constitue la principale cible. Douze millions d’Américains supplémentaires se retrouveraient ainsi sans assurance dans la décennie à venir. Le programme public d’aide alimentaire (food stamps) voit ses fonds diminuer de 20 % et une obligation de travail est instituée pour y avoir accès.

L’ironie suprême de cette loi est qu’elle va frapper sans doute plus l’électorat républicain que démocrate. : « Je pense qu’il est juste de dire que ce “grand et beau projet de loi portera un coup dur à plusieurs égards aux électeurs de la classe ouvrière et des zones rurales, qui sont devenus le noyau dur de la base électorale de Trump », selon Michael Shepherd, professeur au département de gestion et de politique de la santé de l’École de santé publique de l’Université du Michigan, cité dans le New York Times.

Afin d’éviter de subir une défaite lors des élections de mi-mandat par démobilisation de leur propre électorat trahi, les législateurs républicains ont tenté de finasser avec le calendrier : dans un premier temps, les plus importantes incitations fiscales ; après novembre 2026, les plus douloureuses des prestations sociales. Et dès jeudi soir, Donald Trump a entamé, dans l’Iowa, une tournée dans le pays afin de « vendre » l’invendable : une loi qui contient exactement l’inverse de toutes ses promesses de campagne.

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A New York, comment Zohran Mamdani a renversé l’establishment

Le candidat socialiste de 33 ans a remporté la primaire démocrate, appuyé sur une force militante unique et un programme de rupture. (Article publié dans l’Humanité du 26 juin 2025.)

« M-A-M-D-A-N-I ». Lors du deuxième débat opposant les candidats à la primaire démocrate pour la fonction de maire de New York, Zohran Mamdani avait épelé fermement son nom de famille au favori, Andrew Cuomo, qui l’écorchait régulièrement, volontairement ou pas. L’ancien gouverneur de l’État de New York ne risque pas d’en oublier l’orthographe. Et le monde politique américain sera désormais bien obligé de retenir son nom.

Mardi soir, le candidat de 33 ans, membre du DSA (Democratic Socialists of America, la principale organisation socialiste du pays), né en Ouganda de parents indiens, de confession musulmane, a remporté une victoire aussi éclatante qu’inattendue. Avec 43,5 % des suffrages (432 000 voix), il devance largement Andrew Cuomo (36 %, 360 000 voix).

Les inégalités dans le viseur

Ces derniers jours, les courbes des sondages s’étaient rapprochées mais les observateurs tablaient sur un duel serré au 8e tour. New York a en effet adopté en 2019 le vote préférentiel. Les électeurs ont la possibilité de choisir cinq candidats en les désignant par ordre de préférence. À chaque tour, le candidat arrivé dernier est éliminé, et les choix suivants de ses électeurs sont crédités à ceux qui restent en lice. Lorsque tous les bulletins seront comptabilisés, l’avance de Zohran Mamdani sera certainement massive.

« Ensemble, nous avons montré le pouvoir de la politique du futur », a lancé le désormais candidat démocrate à la mairie de New York. Lorsqu’il s’engage dans cette primaire à l’automne 2024, le jeune socialiste n’a que peu d’expérience (trois ans de mandat d’élu du Queens à l’Assemblée de l’État) et quasiment pas d’équipe. Il dispose néanmoins d’une vision qui part d’un constat : la métropole la plus riche des États-Unis est également l’une des plus inégalitaires et les classes populaires et même moyennes sont de plus en plus reléguées à ses confins. Big Apple est devenu le terrain de jeu des millionnaires – au nombre de 384 000.

Zohran Mamdani choisit un mot, un seul, pour résumer son projet, « affordability », que l’on peut traduire par « accessible », mais qui s’incarne mieux dans le concept de « ville pour tous ». Ses propositions concrètes – augmentation des impôts pour les plus fortunés et les entreprises, gel des loyers, gratuité des bus, création d’épiceries municipales – deviennent rapidement des « forces matérielles » lorsque des forces militantes et sociales s’en emparent.

En quelques mois est bâtie une campagne forte de 50 000 volontaires qui propagent la « bonne parole » jusque dans les quartiers les plus reculés du Queens et de Brooklyn. Le mode de communication comme le charisme du candidat enflamment une campagne dans laquelle personne pourtant ne se risque à dire que le favori n’est pas Andrew Cuomo.

Ce dernier a un nom que tout le monde sait épeler : son père était gouverneur de l’État de New York dans les années 1980, fonction qu’il a lui-même occupée plus tard. Contraint de démissionner après les accusations de harcèlement sexuel de la part de 11 femmes, il revient dans l’arène politique dans un climat moins favorable au mouvement MeToo. L’establishment – qui n’a sans doute pas d’alternative puisque le maire démocrate sortant, englué dans des affaires de corruption, veut se présenter en novembre prochain en indépendant – se range derrière lui. Il dispose donc du soutien des églises noires, de la plupart des syndicats et de riches donateurs, dont certains ont également abondé la campagne de Trump.

Les élites démocrates affolées

La montée en puissance régulière de Zohran Mamdani inquiète puis affole les élites démocrates et l’oligarchie new-yorkaise. Les milliardaires menacent de quitter la ville. On l’accuse directement d’être « anti-Israël » et à demi-mot d’être antisémite, puisqu’il a qualifié la guerre à Gaza de « génocide ». Le New York Times demande aux électeurs de ne même pas l’inscrire parmi les cinq noms possibles de leur bulletin. Et, finalement, Bill Clinton tente de venir à la rescousse de son ancien ministre Andrew Cuomo en lui apportant son soutien à quelques jours du vote.

Mais toutes ces tentatives de barrages semblent avoir plutôt fonctionné comme des accélérateurs de la campagne « populiste » (aux États-Unis, le mot a une connotation positive) de Zohran Mamdani, qui finit donc largement en tête du premier tour.

« Les milliardaires et les lobbyistes ont dépensé des millions contre vous et notre système de financement public. Et vous avez gagné », a écrit sur X la députée socialiste Alexandria Ocasio-Cortez, qui, en 2018, avait elle-même mené une campagne de ce type afin de battre le sortant démocrate de sa circonscription. Bernie Sanders, qui avait apporté son soutien à Zohran Mamdani, y est également allé de sa félicitation : « Vous vous êtes attaqué à l’establishment politique, économique et médiatique, et vous l’avez battu. »

Plus largement, la soirée électorale a été bonne pour tous les sortants de gauche défiés par des candidats centristes. Comme le dit l’adage états-unien : « La marée fait monter tous les bateaux. » Et la marée est celle « d’une nouvelle coalition démocrate à travers la ville, composée principalement d’électeurs blancs, asiatiques et latino-américains de Brooklyn, Manhattan et Queens », comme la décrit le New York Times.

On peut y ajouter deux autres caractéristiques : une coalition jeune et diplômée (mais précaire), à l’instar de Aisha Pasha, 37 ans, dont le salaire à l’université de Columbia (5 500 dollars par mois) peine à couvrir son loyer à Brooklyn (3 100 dollars). Elle a voté pour la première fois à une primaire.

« J’ai vu une interview de Zohran, et ça m’a poussée à y regarder de plus près, notamment sur les questions de richesses », raconte-t-elle à l’Humanité. Elle a finalement voté pour le jeune socialiste « afin de montrer au parti démocrate que des gens comme lui ont un soutien populaire, que les gens veulent quelqu’un comme Zohran, pas comme Cuomo ».

Dans le bras de fer commencé en 2016 entre l’aile gauche et l’establishment, la première vient de décrocher une victoire dans la ville que les jazzmen chérissaient par-dessus tout, au point d’en faire la plus belle des pommes de l’arbre, « Big Apple ». La gauche attend que, dans d’autres endroits, la même stratégie porte également ses fruits.

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A New York, la saga des deux familles démocrates

La primaire démocrate pour la fonction de maire de la plus grande ville du pays s’est transformée en test national du rapport de force entre la gauche, incarnée par le socialiste Zohran Mamdani, et l’aile centriste derrière Andrew Cuomo. (Article publié dans l’Humanité du 24 juin 2025.)

Tom Wolfe, le romancier qui avait dépeint, dans le Bûcher des vanités, les ressorts du pouvoir à New York, n’aurait certainement pas trouvé mieux, quarante après, que le pitch offert par la primaire démocrate pour la fonction de maire qui se déroule ce mardi 24 juin. Tous les ingrédients d’un roman à succès s’y trouvent : les personnages – deux responsables politiques aux antipodes l’un de l’autre – comme la palette des thèmes (l’argent, le monde, la morale, la religion, l’espoir), le tout dans un climat de tension dramatique propre aux moments aussi indécis que décisifs.

Commençons par le contraste saisissant des deux figures d’incarnation. En tête dans les sondages et champion de l’establishment : Andrew Cuomo, fils d’un ancien gouverneur de l’État de New York, lui-même ancien gouverneur de l’État, contraint à la démission en 2021 après des accusations de harcèlement sexuel.

Son challenger, inattendu, tout au moins en début de campagne : Zohran Mamdani, membre du DSA (Democratic Socialists of America) et représentant du Queens à l’Assemblée de New York. C’est un bras de fer générationnel et politique presque chimiquement pur dont l’issue alimentera le récit de l’un des deux principaux blocs au sein de la coalition démocrate – la gauche ou les centristes – et qui déterminera, en partie, l’attitude du Parti démocrate dans les années à venir. Le cru 2025 de la primaire new-yorkaise est devenu une véritable élection nationale.

Comme Trump, Cuomo collectionne les casseroles

Andrew Cuomo a 67 ans ; Zohran Mamdani, la moitié de son âge (33). Il s’agit pourtant de la moindre de leurs différences. Le premier était considéré comme politiquement démonétisé lorsque des accusations de plus d’une dizaine de femmes l’avaient poussé hors des murs du manoir de gouverneur à Albany. Le revoici, entré par la fenêtre de la mairie de New York, sans que son pedigree ne semble lui porter préjudice.

Pour Michael Zweig, professeur honoraire d’économie à l’université de Stony Brook, « cela dit que l’environnement n’est plus le même que lors du déclenchement du mouvement MeToo. La parole des femmes était alors crue. Ce n’est plus le cas ». Au point où Andrew Cuomo peut estimer que sa démission fut une erreur, la seule qu’il « revendique » dans sa carrière politique.

« Il s’agit aussi d’une campagne de redéfinition de ce qui est acceptable en termes de candidature, souligne pour l’Humanité Fanny Lauby, professeure associée de science politique à l’université de Montclair. Il y a un changement du rapport de l’électorat aux candidats, avec l’abandon de certains principes. C’est encore plus surprenant à New York, avec un électorat qui se définit comme progressiste. »

Comme si une « jurisprudence Trump » avait rebattu les cartes dans les deux camps. Bill de Blasio, maire progressiste de la ville de 2014 et 2021, assure avoir entendu les conseillers d’Andrew Cuomo assumer de prendre pour modèle le « come-back » de Donald Trump après les accusations de harcèlement sexuel.

À part le président en exercice, aucun responsable politique dans le pays ne traîne d’ailleurs autant de casseroles qu’Andrew Cuomo. Ajoutons au panier le scandale des maisons de retraite : lors de la pandémie, alors gouverneur, il avait sciemment masqué les vrais chiffres de décès.

L’establishment uni derrière Cuomo

Dès l’annonce de sa candidature, l’establishment s’est pourtant rallié (presque) en masse. Sans doute ne disposait-il pas d’autre option, alors que le maire démocrate sortant, Eric Adams, englué dans des scandales depuis le début de son mandat et qui a passé un deal avec Donald Trump (l’abandon des enquêtes judiciaires contre la « bienveillance » politique du premier édile), a renoncé à l’étiquette démocrate pour se présenter, en novembre prochain, en « indépendant ».

L’argent afflue comme jamais, avec certains donateurs qui ont également financé la campagne de Donald Trump, une collision-collusion que Zohran Mamdani ne manque pas de mettre en lumière. Et les segments les plus influents de la coalition démocrate à New York se sont rangés derrière celui qui a également reçu le soutien de l’ancien maire (républicain puis indépendant puis démocrate) le milliardaire Michael Bloomberg. « Le soutien du mouvement syndical et des églises noires n’est pas surprenant car ils sont plus proches du centre de la coalition démocrate », décrypte Fanny Lauby.

Toutes les planètes semblent aligner sauf que… les sondages et la dynamique de campagne racontent autre chose. Propulsé par son profil de fils d’immigré (il est né en Ouganda de parents indiens), son style de communication, sa campagne de terrain et son programme, Zohran Mamdani talonne désormais Andrew Cuomo dans les enquêtes d’opinion.

Dans une métropole de plus en plus inaccessible aux classes populaires et moyennes, ses propositions (gratuité des bus, gel des loyers, création d’épiceries municipales, le tout financé par une augmentation de l’impôt des plus fortunés) tapent dans le mille. La ville la plus riche du monde est également l’une des plus inégalitaires. New York compte 384 000 millionnaires, soit l’équivalent de la population d’une ville comme Cleveland.

L’oligarchie new-yorkaise tremble

Pour ajouter à la dramaturgie, cette élection se déroule selon un mode scrutin dont personne ne maîtrise réellement l’impact. Zohran Mamdani et Brad Lander, autre candidat progressiste, récemment arrêté par la police de l’immigration dans un tribunal, ont conclu un accord en demandant de voter pour l’autre comme second choix.

Les soutiens d’Alexandria Ocasio-Cortez, députée de New York, et de Bernie Sanders ont encore gonflé les voiles de la campagne de Mamdani. « Son message, présenté avec éloquence et une communication directe, peut vraiment amener dans le processus de nouveaux électeurs, nous indique Peter Hogness, auteur et lui-même membre du DSA. Je ne pensais pas que sa campagne serait aussi réussie et rencontrerait autant de succès. » Dans la dernière ligne droite, alors que le vote anticipé bat des records, notamment parmi les jeunes, la nervosité de l’establishment est devenue tellement visible que certains y ont vu le sens du vent. Zohran Mamdani, de confession musulmane, constant dans ses positions contre la guerre à Gaza, est dépeint par l’équipe de campagne de Cuomo en activiste anti-Israël voire en antisémite, un argument qu’ils espèrent définitif pour les électeurs juifs.

Des milliardaires font savoir, par voie de « confidences » à la presse, qu’ils quitteront la ville s’il est élu. Le New York Times a demandé à ses lecteurs, dans un éditorial, de ne réserver aucune place à Zohran Mamdani sur leurs bulletins de vote. Enfin, dimanche, le soutien officiel de Bill Clinton, fait rarissime pour un ancien président, est venu confirmer la panique qui agite les élites démocrates dans une ville qu’elles dominent depuis des décennies.

D’autres indicateurs montrent que la dynamique se trouve du côté du jeune candidat socialiste, fort d’une force militante revendiquée de 50 000 volontaires. Le grand syndicat des enseignants n’a pas donné de consigne de vote, une première dans l’histoire des élections municipales new-yorkaises. « C’est un bon signe que la direction du syndicat qui penche pour Cuomo n’ait pas appelé à voter officiellement pour lui. Il y a eu des pressions de la base », explique Bryan McTiernan, professeur d’histoire au lycée Franklin Delano Roosevelt de Brooklyn.

Lui-même, avec sa confortable paie d’enseignant, ne peut prétendre à une location dans un quartier central de la ville, symbole à sa façon d’un New York devenu une cité premium pour les classes supérieures et les élites, qui attendent une seule chose du scrutin de ce mardi : le statu quo.

Quitte à mobiliser tous les moyens possibles : en cas de défaite, Andrew Cuomo envisage de se présenter en novembre prochain lui aussi en « indépendant ». David Sirota, l’ancien conseiller de Bernie Sanders, résume d’une formule qui pourrait servir d’incipit à ce roman politique : « Cette primaire, c’est la guerre des classes et la crise démocratique emmêlées dans une seule et même chose. »

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Iran: Donald Trump et la quadrature de sa coalition

Entre les « néocons », les isolationnistes et les chrétiens évangéliques blancs pro-Israël, le président américain navigue à vue, conscient qu’il devra s’aliéner un bloc de son électorat. (Article publié dans l’Humanité du 20 juin 2025.)

« Personne ne sait ce que je vais faire. » Cela pourrait être du Donald Trump fanfaron autant que d’habitude, jouant avec le fait qu’il détient la clé de telle ou telle décision, savourant son pouvoir « maximus ». En fait, en répondant, mercredi, à quelques journalistes sur la pelouse de la Maison-Blanche, c’est un Trump désemparé qui parlait : lui-même ne sait sans doute pas ce qu’il va faire.

En attendant, il temporise : « Je prendrai ma décision sur le fait d’y aller ou non au cours des deux prochaines semaines », a-t-il fait savoir lendemain en évoquant « une possibilité substantielle de négociations éventuelles avec l’Iran dans le futur proche ».

Pris à son propre piège

Si le président n’aime rien tant qu’occuper le centre du ring médiatico-politique, le voilà dans la position qu’il déteste le plus : acculé dans un coin. Benyamin Netanyahou l’y a placé de fait. Mais l’hôte de la Maison-Blanche a participé à son propre piège en exigeant de l’Iran une « capitulation sans conditions ».

Désormais, soit il donnera l’impression de reculer, soit il devra franchir un pas dans l’engrenage déclenché par le premier ministre israélien et lancer la puissance militaire américaine au Moyen-Orient, une nouvelle fois, vingt-deux ans après l’invasion de l’Irak par George W. Bush.

Ce n’est pas une affaire de conscience pour Donald Trump, mais un sujet politique, partisan même. Sa décision risque de fracturer durablement la coalition républicaine. Elle se déchire déjà ouvertement, comme le résume une scène inimaginable il y a quelques mois. Elle oppose Ted Cruz à Tucker Carlson, deux fidèles parmi les fidèles.

Quand les troupes républicaines se déchirent

Le premier, sénateur du Texas, est un « faucon », à l’instar du secrétaire d’État, Marco Rubio. Le second, ancien journaliste de Fox News, voix très écoutée par la base Maga (Make America Great Again), incarne cette frange trumpiste qui rejette les interventions militaires. Lors d’une interview, l’affrontement entre ces deux figures ultraconservatrices s’est déroulé à couteaux tirés. Le second demande au premier combien l’Iran compte d’habitants. L’élu ne sait pas. « Vous ne connaissez pas le nombre d’habitants d’un pays que vous cherchez à renverser ? » hoquète Tucker Carlson. « Je ne passe pas mon temps à mémoriser les tableaux des populations », se défend Ted Cruz, dont le chemin de croix se poursuit pendant plus d’une minute, avec une ultime banderille de l’ancienne vedette de la chaîne ultraconservatrice : « Dites-moi comment ça va se jouer, dans un pays de 90 millions d’habitants. Est-ce que vous avez bien réfléchi ? Est-ce que ça vous importe ? La réponse est non. »

Steve Bannon, l’idéologue d’extrême droite qui a dirigé la première campagne victorieuse de Donald Trump, se trouve également sur la ligne originelle de l’America First, donnant du poids au bloc « isolationniste » face au substrat « néoconservateur » qui demeure au sein du Grand Old Party (surnom du Parti républicain).

Mais Donald Trump doit prendre en considération un troisième bloc, sans doute le plus important : les chrétiens évangéliques blancs. Ils forment à la fois la matrice du lobby pro-Israël aux États-Unis et le socle électoral du Parti républicain (80 % d’entre eux ont voté Trump).

Figure de la droite religieuse, Mike Huckabee, ambassadeur des États-Unis en Israël, totalement aligné sur les menées de Benyamin Netanyahou, s’est dit certain que le président américain entendrait « la voix de Dieu », qui serait « bien plus importante que (…) celle de quiconque ». Une façon d’appeler Donald Trump à engager le feu américain, sans toutefois donner l’impression de l’y contraindre.

Le Congrès comme ultime garde-fou ?

Mais finalement, c’est peut-être la voix du Congrès qui sera la plus importante de toutes. Thomas Massie, élu républicain ultraconservateur du Kentucky, a déposé avec Ro Khanna, député progressiste de Californie, une résolution dont le vote « empêcherait l’implication américaine dans la guerre Israël-Iran ». Les juristes sont presque unanimes : il appartient au Congrès de déclarer une guerre.

L’Aipac (American Israel Public Affairs Committee), le groupe de pression pro-Israël le plus influent à Washington, l’a tellement intégré qu’il a lancé, selon the Prospect et Drop Site News, une offensive à Capitol Hill en direction des… démocrates. Signe que l’unité des républicains, majoritaires dans les deux Chambres, est considérée comme une cause perdue.

Les divergences qui s’étalent désormais publiquement pourraient même se transformer en « schisme », a alerté Charlie Kirk, fondateur de l’organisation d’extrême droite Turning Point USA, étoile montante de la constellation trumpiste.

Déjà, au sein de l’administration, les brèches se sont élargies au point que Tulsi Gabbard, la directrice du renseignement national, a été mise sur la touche. Le 26 mars, devant une commission de la Chambre des représentants, elle déclarait que l’Iran « ne construit pas d’arme nucléaire et (que) le guide suprême Khamenei n’a pas autorisé le programme d’armes nucléaires qu’il avait suspendu en 2003 », invalidant ainsi l’argument principal de Benyamin Netanyahou, sur lequel pourrait s’appuyer Donald Trump pour prendre le contre-pied de son propre discours d’investiture. Il y disait alors que son succès serait « mesuré non seulement par les batailles (qu’il) remport (erait), mais aussi les guerres (qu’il) ach (èverait), et, peut-être encore plus significativement, les guerres dans lesquelles (il ne s’)engage (rait) jamais ».

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