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L’ombre de Trump sur un vaudeville sans fin au Congrès

Les élus proches de l’ancien président veulent faire capoter un « package » proposé par Joe Biden et soutenu par certains républicains, comprenant une aide massive à l’Ukraine et des mesures pour la « sécurisation » de la frontière avec le Mexique. (Article publié dans l’Humanité du 9 février 2024).

La vie au Sénat des Etats-Unis ressemble à un vaudeville avec portes qui claquent, rebondissements inattendus, élus qui changent d’avis. Sauf que personne n’en rit. Il faut reprendre depuis les trois coups de départ. Depuis plusieurs mois, l’administration Biden veut faire voter un « package » d’aides : 60 milliards de dollars pour l’Ukraine, 14 milliards pour Israël et 10 milliards de dollars d’aide humanitaire pour les civils victimes de crises mondiales, y compris les Palestiniens et les Ukrainiens. Les démocrates, majoritaires d’une voix au Sénat, ont besoin des Républicains, majoritaires à la Chambre des représentants pour le faire adopter. Comme dans une partie de poker, le Grand Old Party veut « maximiser » sa main et entend lier ces aides au vote de nouveaux financements pour la « sécurisation » de la frontière avec le Mexique où ils décrivent une « crise migratoire » et une « invasion ».

Coincé par la mathématique politique et son tropisme bipartisan, Joe Biden rentre dans la négociation… et n’en est toujours pas sorti. Un nouvel acteur – de poids – est entré en scène dans un hémicycle où il n’est pourtant pas élu : Donald Trump. Il ne veut pas d’un accord sur la frontière sud car cela nuirait à son fonds de commerce électoral à neuf mois de l’élection présidentielle. Un sénateur républicain, James Lankford, a rapporté « qu’une personnalité médiatique éminente de la droite », selon le New York Times, lui avait dit directement : « Si vous essayez de présenter un projet de loi qui résout la crise frontalière au cours de cette année présidentielle, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour vous détruire ». Une stratégie qui fonctionne pour l’heure : mercredi, le package n’a obtenu que 50 voix sur 100 alors qu’une majorité qualifiée de 60 est nécessaire. Même le leader républicain du Sénat, Mitch McConnell, a voté contre alors qu’il l’avait défendu à chaque étape. Bernie Sanders, de son côté, s’y est également opposé expliquant sur Twitter : « Le Sénat examine un projet de loi supplémentaire sur l’aide étrangère qui prévoit une aide militaire américaine supplémentaire de 14 milliards de dollars pour permettre au gouvernement Netanyahou de poursuivre son horrible guerre contre le peuple palestinien. C’est inadmissible. »

Les démocrates tentaient hier de trouver une porte de sortie, autant dire un trou de souris, en découplant le vote : d’abord, l’aide étrangère puis ensuite le dossier de la frontière. Quelques sénateurs républicains qui y étaient opposés ont récemment fait connaître leur accord, ajoutant à une confusion générale, où les observateurs peinent à distinguer qui maîtrise quoi. La réponse pourrait être : à part Donald Trump, personne.

Si d’aventure, un des deux textes obtenait une majorité au Sénat et arrivait à la Chambre des représentants, il s’y trouverait une minorité d’élus ultra-trumpistes pour le bloquer. Ils sont à la fois opposés à une aide à l’Ukraine et au financement de la sécurisation de la frontière, afin de laisser leur champion en faire son thème principal de campagne. Ils ont même menacé d’évincer du poste de « speaker », Mike Johnson, comme ils l’avaient fait avec son prédécesseur, Kevin Mc Carthy. La majorité républicaine à la Chambre est tellement ténue (219 républicains contre 212 démocrates et 4 sièges vacants pour une majorité à 218) qu’une poignée de députés détient un pouvoir de nuisance incommensurablement supérieur à sa force numérique. L’ironie de cette situation tient au fait que la « vague républicaine » attendue lors des élections de midterms en 2022 s’était transformée en très courte victoire, suite à une immixtion dans la campagne de Donald Trump ayant provoqué une mobilisation plus importante d’électeurs démocrates pourtant déçus par les deux premières années de Joe Biden à la Maison-Blanche. Epouvantail électoral hier, à la tête d’une minorité MAGA (Make America Great Again, son slogan de campagne de 2016) au sein d’une minorité (le parti républicain), Donald Trump n’en reste pas moins maître du jeu politicien aujourd’hui. Avant de redevenir un épouvantail électoral ?

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Au Texas, les républicains rejouent Fort Alamo

Le gouverneur conservateur, Greg Abbott, a engagé le bras de fer avec le gouvernement fédéral auquel il dénie la gestion de la frontière et des flux migratoires. Une façon pour les trumpistes de souder leur base face à Joe Biden, en pleine année électorale. (Article publié dans l’Humanité du 8 février 2024.)

Eagle Pass ne sera sans doute jamais l’équivalent contemporain de Fort Sumter, où s’était déroulée la première bataille de la guerre de Sécession. Mais la petite ville américaine à la frontière avec le Mexique illustre parfaitement la « guerre civile froide » souvent évoquée par le journaliste Carl Bernstein. Les républicains ont décidé de transformer Eagle Pass, sur le Rio Grande, en lieu de bataille idéologique et politique sur l’immigration. Ils invoquent une « crise migratoire » et une « invasion » pour défier le gouvernement fédéral, donc Joe Biden. Greg Abbott, le gouverneur conservateur, entend gérer directement la situation via son programme de contrôle, nommé Opération Lone Star (surnom de l’Etat du Texas). Il a réquisitionné une portion de la ville, empêche les agents fédéraux d’y accéder et a fait dresser des barrières en barbelés dans ce point de passage où de nombreux migrants arrivent afin de se rendre à des agents fédéraux et voir leur dossier instruit aux Etats-Unis.

L’administration Biden a ordonné à ses agents de couper les barbelés. La Cour suprême, pourtant majoritairement composée de juges conservateurs, lui a donné raison. Mais le gouverneur persiste, appuyé par vingt-cinq de ses homologues, tous républicains, illustrant là aussi la profonde division du pays. Ron De Santis, le gouverneur de Floride, s’est même engagé à envoyer des soldats de la Garde nationale de son État « pour aider le Texas dans ses efforts pour arrêter l’invasion à la frontière sud ». Les dirigeants de deux des Etats les plus peuplés du pays défient donc l’autorité de l’Etat fédéral, avec mobilisation d’une force militaire de réserve.

Le bras de fer va se poursuivre devant les tribunaux. Greg Abbott y défendra une nouvelle loi, qui devrait entrer en vigueur en mars, permettant aux forces de sécurité du Texas d’arrêter les migrants qui traversent sans autorisation depuis le Mexique. L’administration Biden, quant à elle, y traîne le gouverneur républicain, arguant que cette loi viole l’autorité du gouvernement fédéral en matière de législation sur l’immigration.

Mais en ce début d’année électorale, le GOP (Grand Old Party) ne se contentera pas de joutes oratoires dans les prétoires. Dimanche dernier, accompagné d’une douzaine de gouverneurs républicains, Greg Abbott est venu marteler sur le terrain son message, devant un amas de caméras. Son « opération communication » a coïncidé avec l’arrivée d’une autoproclamée « armée de Dieu »  qui organisait un convoi sur le thème « Reprenons notre frontière. » Ils avaient annoncé des dizaines de milliers de personnes. Ils étaient 200 à 300.

Si le GOP texan persiste, Joe Biden dispose du pouvoir de « réquisitionner » les gardes nationaux texans afin qu’ils ne se trouvent plus au service des autorités locales. Une perspective qui rend furieux l’establishment républicain local : le sénateur Ted Cruz a repris le slogan de la guerre d’indépendance du Texas (« Venez et prenez-le ») tandis que le procureur général de l’Etat a évoqué Fort Alamo, site d’une légendaire bataille entre les colons anglo-américains et le gouvernement mexicain, lors de la guerre d’indépendance du Texas (1835-1836).

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Donald, Ron, Nikky, Vivek : une primaire républicaine à droite toute

Le caucus de l’Iowa donne ce lundi 15 janvier le coup d’envoi d’une primaire marqué par le glissement à droite constant du parti républicain. Grand favori, l’ancien président prépare déjà l’élection générale du 5 novembre tandis que Ron DeSantis et Nikki Haley convoitent le fauteuil de deuxième. (Article publié dans l’Humanité du 15 janvier 2024).

L’Iowa ne ressemble plus à l’Amérique mais ce petit État blanc à 90 %, où les chrétiens évangéliques dominent encore, correspond assez bien à ce qu’est le Parti républicain : monochrome, religieux et de plus en plus rural. C’est donc au milieu des champs et d’élevages porcins que résonne le coup de gong de la saison des primaires.

Les candidats connaissent les figures imposées qu’ils peaufinent depuis des mois : arpenter les foires à la saucisse, livrer des odes au maïs (la culture reine locale), visiter si possible les 99 comtés pour prétendre connaître cet État de 3 millions d’habitants sur le bout des doigts.

Tous les candidats… sauf Donald Trump. Il n’en a pas besoin, solidement assis sur le magot de sa base aussi inaltérable que galvanisée. Les sondages lui accordent une telle avance qu’aucun de ses challengers ne caresse l’idée de renverser la table entre Des Moines et Cedar City. De toute façon, les derniers événements de campagne ont été annulés pour cause de vague de froid quasi sibérienne (entre – 15 et – 25 degrés) et d’alerte au blizzard. Mauvaise nouvelle pour les challengers qui entendaient mettre à profit le dernier week-end pour se distinguer.

Leur ambition : terminer deuxième, prendre un avantage pour la prochaine étape le 23 janvier (New Hampshire, autre petit État blanc) dans l’espoir de coaliser les anti-Trump en vue d’un duel pour le « Super Tuesday », le 5 mars (16 États et un tiers des délégués en jeu). Leur méthode : la concurrence par la surenchère pour ce qui s’annonce être la campagne la plus à droite de l’histoire des primaires républicaines.

Le processus de polarisation du pays, enclenché dans les années 1970 et accéléré autour de l’élection de Barack Obama, en 2008, se poursuit. Si on écoutait les candidats aspirant à l’investiture comme on déguste des grands crus – soit, à l’aveugle –, le jugement tomberait à la première gorgée : le GOP (Grand Old Party, surnom du Parti républicain) est devenu un parti d’extrême droite qui stigmatise les immigrés, nie la réalité du changement climatique, s’attaque aux droits des femmes et promet la prison à ses adversaires politiques.

Selon un sondage publié ce dimanche par le Des Moines Register, NBC News et Mediacom Poll, Donald Trump arriverait en tête avec 48 % des suffrages, devant Nikki Haley (20 %), qui se glisse devant Ron DeSantis (18 %), laissant loin derrière Vivek Ramaswamy (8 %). Demeure l’inconnue de la météo locale. Des dizaines de milliers de sympathisants du parti de l’âne, statistiquement plus âgés que la moyenne, vont devoir braver les éléments pour se rendre dans leur bureau de vote et participer au « caucus » 1. « Et si le taux de participation chute en même temps que les températures, quels candidats cela pourrait-il aider ou désavantager ? » s’interroge le New York Times. Verdict glacé au cœur de la nuit de lundi à mardi. En attendant, voici une galerie de portraits des principaux candidats.

Donald Trump, le début de la revanche

« Pour un jour. » Lorsqu’un journaliste lui a demandé pour la première fois s’il comptait devenir, en cas de réélection, un dictateur, Donald Trump a répondu qu’il le serait pour vingt-quatre heures. On aurait pu y voir une boutade. Puis, il l’a répété lors d’un meeting. C’est donc devenu un fait de campagne, presque un slogan. Son électorat, à qui il ne faut pas le répéter deux fois, a saisi le sens de la formule.

Selon un sondage réalisé par PRRI (Public Religion Research Institute), un tiers des républicains estime que l’utilisation de la violence politique pour sauver le pays se justifie. La proportion est encore plus élevée parmi la base « Maga » (Make America Great Again, le motto, la devise de la campagne de 2016). Donald Trump encourage et canalise à la fois cette rage vengeresse. Le vol du pays aurait commencé avec celui de son second mandat : 63 % des républicains estiment que l’élection de 2020 a bel et bien été truquée.

À la manœuvre : les « communistes », la « racaille de la gauche radicale », la « vermine » (ses opposants), les immigrants qui « empoisonnent le sang de notre pays ». Tout fait du milliardaire un candidat d’extrême droite : la verticalité, les thématiques, la rhétorique. Pour l’historien Benjamin Hett, cité dans le Los Angeles Times : « Ce discours trouve un écho chez les Blancs qui craignent de devenir une minorité, chez les chrétiens consternés de vivre dans un pays de moins en moins chrétien, chez les travailleurs (blancs – NDLR) qui se sentent relégués aux échelons inférieurs (de la société). »

Trump 2 ne constituerait pas la réplique de Trump 1 mais son aggravation assumée. Tout le monde est plus ou moins d’accord sur ce postulat. Les grands titres de la presse américaine – à l’instar du magazine The Atlantic – alertent sur la « menace existentielle » pour l’Amérique d’une nouvelle élection du milliardaire xénophobe – pour s’en inquiéter. Les électeurs trumpistes pour s’en féliciter : ils sont prêts à payer la sauvegarde de la République blanche au prix de l’abandon de la démocratie.

Quasi certain de remporter la mise lors de la primaire républicaine, l’ancien président prépare aussi l’élection générale avec la contradiction fondamentale que doivent affronter les républicains depuis au moins deux décennies : s’il peut s’appuyer sur un socle d’électeurs aussi fidèles que chauffés à blanc, celui-ci est en rétractation continue. Il ne faut donc pas faire fuir ce qu’il reste de républicains modérés.

Ainsi, après avoir eu la peau de l’arrêt Roe v. Wade et donc du droit fédéral à l’avortement, via la nomination de trois juges conservateurs à la Cour suprême, Donald Trump s’oppose-t-il à une loi fédérale interdisant sur l’ensemble du territoire l’exercice de ce droit fondamental. L’ancien président a clairement déjà mis le cap sur le 5 novembre.

Ron DeSantis, l’étoile descendante

Il cochait toutes les cases : gouverneur du troisième État le plus peuplé d’Amérique, jadis un « swing State » (État indécis), qu’il a contribué à rendre presque définitivement rouge (la couleur du Parti républicain) ; pourfendeur attitré du « wokisme », cette idéologie que les conservateurs ont inventé pour décrédibiliser les luttes contre les injustices (classe, race et genre) ; plus jeune (45 ans) que le favori. Bref, Ron DeSantis incarnait un trumpisme sans Trump que l’establishment républicain voyait d’un bon œil au point de flécher les donations vers sa campagne.

Puis, il est entré dans l’arène et la chute réelle fut encore plus soudaine que l’ascension virtuelle. Rien n’allait. Donnant l’impression de réciter en permanence les fiches de ses conseillers et peu à l’aise dans la confrontation directe (il s’est notamment fait étriller par le gouverneur démocrate de Californie, Gavin Newsom), le gouverneur de Floride payait surtout sa stratégie ultradroitière.

Effet ciseau : les plus modérés des électeurs républicains le considèrent comme trop extrémiste tandis que la base trumpiste lui reproche de s’en prendre à Trump pour se distinguer. L’argent a cessé d’arriver, privant sa campagne de carburant, passée en « mode survie » depuis des mois : il lui faut tenir jusqu’à l’Iowa et arriver deuxième afin d’incarner le point de ralliement des « Never Trump ». Pour l’idole des anti-wokistes, l’Iowa prend des allures de quitte ou double.

Nikki Haley, la « néocon » qui monte

C’était une question simple, de niveau collège, posée lors d’un meeting de format « town hall », qui donne des suées aux conseillers puisque les électeurs posent directement leurs questions aux candidats. Et les visages de ceux de Nikki Haley se décomposaient au fur et à mesure de sa réponse. La question : « Qu’est-ce qui est à l’origine de la guerre civile (la guerre de Sécession, NDLR) ? » L’ancienne gouverneure de Caroline du Sud a mobilisé beaucoup, beaucoup de mots, mais n’a jamais mentionné la raison principale : l’esclavage.

Coup d’arrêt brutal pour celle qui commençait à grimper dans les sondages, profitant de son profil différent, « une femme dont les parents sont des immigrés indiens », et voir affluer des sommes importantes d’argent (24 millions de dollars lors du dernier trimestre 2024), un signe toujours révélateur dans un pays qui a levé, depuis un arrêt de la Cour suprême en 2010, toute barrière au financement des campagnes électorales.

Et comme une faute appelle souvent une erreur, la nouvelle coqueluche de l’establishment a tenté de se défendre en invoquant les « amis noirs » qu’elle avait adolescente, et avec lesquels elle parlait du sujet. L’épisode n’a pas forcément entamé sa crédibilité auprès des électeurs républicains, symptôme d’une dérive d’un parti qui fut fondé par Abraham Lincoln et des anti-esclavagistes.

Sinon, côté politique étrangère, l’ancienne ambassadrice des États-Unis à l’ONU, fidèle à son pedigree néoconservateur, oublie les vertus… de la diplomatie, et appelle Israël à « les finir », sans que l’on sache s’il s’agit du Hamas ou des Palestiniens, pour lesquels elle n’a jamais un mot.

Vivek Ramaswamy, la carte complotiste

Que serait une primaire républicaine, cru 2024, sans un richissime libertarien complotiste ? Le rôle est joué par Vivek Ramaswamy, fils d’immigrés indiens devenu milliardaire grâce au succès d’une société biopharmaceutique.

Son programme aurait pu être rédigé par ChatGPT avec la consigne « Écris la plateforme la plus à droite de la droite de la droite ». Ouvertement climatosceptique, opposé aux droits des personnes transgenres, favorable à l’intervention de l’armée à la frontière mexicaine, il propose également de supprimer 75 % des postes de fonctionnaires et estime que l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021 est un « inside job », soit un coup monté de l’intérieur même de l’appareil étatique.

En son temps, Bob Dylan moquait ce genre de personnages dans Talkin’John Birch Paranoid Blues. Aujourd’hui, il peut dérouler sa petite musique dans les débats officiels du Parti républicain.

(1) Réunion physique au cours de laquelle les présents dûment enregistrés votent, bureau par bureau, pour élire leurs délégués qui se retrouveront ensuite au niveau du comté, où seront à leur tour désignés les délégués pour la convention de l’État↩︎

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Toyota et Tesla : les nouvelles cibles de l’UAW

Fort de sa victoire lors de la récente grève, le syndicat de l’automobile veut organiser les déserts syndicaux que sont les constructeurs étrangers et de véhicules électriques. (Article publié dans l’Humanité du 5 décembre 2023.)

Après avoir arraché une convention collective historique aux «Big Three » (Ford, General Motors et Stellantis qui possède Chrysler), l’UAW (United Auto Workers) se lance dans l’organisation des déserts syndicaux. C’est Shawn Fain qui l’a annoncé mercredi dernier lors d’une vidéo publiée sur Facebook : « À tous les travailleurs de l’automobile qui travaillent sans bénéficier des avantages d’un syndicat : C’est maintenant votre tour ». Au total, la campagne de syndicalisation concernera 150 000 travailleurs (soit à peu près le même nombre que travaillant dans les « Big Three ») dans treize constructeurs automobiles. Il s’agit notamment des compagnies étrangères (notamment Toyota, 2e constructeur sur le marché américain, Hyundai, Mercedes et Volkswagen), ainsi que les entreprises construisant des véhicules électriques, à commencer par Tesla, ultra-dominant sur le marché.

Depuis les années 70, les constructeurs automobiles étrangers ont choisi d’implanter leurs sites de productions dans des Etats du Sud, où les syndicats sont historiquement faibles, contrairement au Midwest, berceau de l’automobile américaine et de l’UAW (créé en 1935). Les républicains – majoritaires dans cette « ceinture de la bible » – ont adopté des lois dites « right to work » (droit de travailler) qui sapent le principe de la syndicalisation générale. Aux Etats-Unis, faute de reconnaissance volontaire par le patronat, un syndicat est créé à la faveur d’un vote majoritaire des salariés. Ensuite, 100% des salariés de l’entreprise y sont obligatoirement adhérents. Ces fameuses lois permettent à un salarié d’échapper à la syndicalisation et à la cotisation, affaiblissant la force de frappe d’organisation et de négociation des syndicats. Quant à Tesla, son propriétaire, Elon Musk, est connu pour ses positions foncièrement anti-syndicales, à l’instar des PDG de Starbucks ou Amazon, Howard Schultz et Jeff Bezos.

Selon le plan présenté par l’UAW, dès que 30 % des travailleurs d’une usine auront signé une carte syndicale, ils rendront publique leur campagne. Certains usines ont déjà atteint ce seuil, assure le syndicat. Une fois le seuil des 70% franchi, sera constitué un comité composé de salariés de toutes les équipes et de toutes les catégories d’emploi qui exigera la reconnaissance volontaire de leur syndicat par l’entreprise. Si celle-ci refuse, les travailleurs demanderont l’organisation d’une élection auprès du Conseil national des relations du travail, agence indépendante du gouvernement fédéral.

Les constructeurs étrangers ont senti le danger arriver en consentant à des augmentations de salaires, dès la victoire de l’UAW face aux Big Three : 25% sur quatre ans chez Hyundai, 11% immédiatement chez Honda et 9% chez Toyota. « Toyota n’accorde pas d’augmentations par bonté d’âme, a commenté Shawn Fain. Toyota est l’entreprise automobile la plus importante et la plus rentable au monde. Elle aurait pu tout aussi bien augmenter les salaires il y a un mois ou un an. Ils l’ont fait maintenant parce qu’ils savent que nous venons les chercher. »

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Biden sur un piquet de grève : le coup de maître de Shawn Fain

Le président du syndicat de l’automobile a amené le président à se positionner à ses côtés face aux directions des « Big Three », dans le cadre de la renégociation de la convention collective. En revanche, il a déclaré Donald Trump « persona non grata ». (Article publié dans l’Humanité du 28 septembre 2023.)

Sans chichis mais avec caméras : Joe Biden a rendu visite, mardi, à un piquet de grève devant un site de General Motors à Belleville (Michigan). Casquette de l’UAW (United auto workers, le syndicat de l’automobile) vissée sur la tête, il a saisi un mégaphone et s’est adressé aux salariés présents, prenant, pour la première fois position dans le bras-de-fer qui oppose les directions des « Big Three » (Ford, General Motors et Stellantis) à leurs 150.000 salariés. « Vous me l’avez entendu dire à maintes reprises: Wall Street n’a pas construit ce pays. C’est la classe moyenne qui a construit ce pays. Et les syndicats ont construit la classe moyenne. C’est un fait. Continuons sur notre lancée. Vous méritez ce que vous avez gagné, et vous avez gagné bien plus que ce que vous recevez aujourd’hui », a-t-il lancé.

Dans un communiqué, la Maison Blanche évoque, à raison, un moment « historique » : jamais un président en exercice ne s’était déplacé sur un piquet de grève. Cette grande première apparaît comme un coup de maître de… Shawn Fain, le président du syndicat, présent aux côtés de Joe Biden pendant sa visite. Elu en mars dernier à la tête de l’UAW sur une plateforme revendicative, cet ancien électricien a totalement chamboulé la stratégie du syndicat qui compte 400.000 membres : terminées les négociations en secret avec les directions d’entreprise et le rapport de quasi-soumission à l’establishment démocrate. En mai, insatisfaite des garanties apportées par la Maison Blanche dans le cadre de la transition vers les véhicules électriques, la nouvelle direction de l’UAW retire son soutien officiel au candidat Biden. « Notre soutien ne va pas de soi. Il faut le mériter », justifie Shawn Fain. Or, sans l’appui du syndicat, une victoire du président sortant, en novembre 2024, dans l’Etat-clé du Michigan, remporté par Trump en 2016 (avec 11.000 voix d’avance) et Biden en 2020 (avec 150.000 voix de plus), devient plus aléatoire. La renégociation de la convention collective donne l’occasion à Joe Biden de « mériter » ce puissant soutien. Pourtant, dans un premier temps, il appelle à un accord « gagnant-gagnant » et estime même qu’une grève n’aura « pas lieu », provoquant la colère de l’UAW. Le moment décisif survient lorsque Shawn Fain invite vendredi dernier Joe Biden à se rendre sur un piquet de grève. Dos au mur, celui qui se présente comme « le président le plus pro-syndicat » de l’histoire ne peut plus tergiverser.

La visite s’offre dans un timing « parfait » pour Joe Biden puisqu’elle intervient à la veille de celle de Donald Trump dans le même Etat. Mais l’ancien président ne sera pas aux côtés des ouvriers, l’UAW refusant toute initiative commune avec un candidat opposé à ses valeurs et combats. « Chaque fibre de notre syndicat est consacrée à la lutte contre la classe des milliardaires et contre une économie qui enrichit des gens comme Donald Trump aux dépens des travailleurs », a tranché, sur CNN, Shawn Fain.

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L’UAW élargit la grève et enrôle Biden

Une semaine après le déclenchement d’un mouvement historique, le syndicat a lancé de nouveaux débrayages et amené le président en exercice à se rendre mardi sur un piquet de grève. (Article publié dans l’Humanité du 25 septembre 2023.)

La poubelle de Shawn Fain commence à être bien remplie. Vendredi, le président de l’UAW y a jeté la dernière proposition en date de Stellantis qui y a rejoint les précédentes déjà jugées « insultantes », un geste devenu récurrent depuis juillet et l’entame de la dernière ligne droite des négociations. Lors de son point hebdomadaire en direct sur Facebook, le dirigeant syndical a longuement critiqué l’attitude du géant de l’automobile, qui englobe Chrysler, et de son PDG, Carlos Tavares, estimant que certaines de ses réponses aux demandes des salariés constituaient des régressions.

A l’instar de la corbeille à papiers du président de l’UAW, la carte des sites en grève se densifie elle-aussi. Il y avait depuis vendredi 15 septembre, trois petits points : une usine Ford près de Detroit (Michigan), un site Stellantis à Toledo (Ohio) et un autre de GM à Wentzville (Missouri). Vendredi à midi, 38 nouveaux sites dans 20 Etats – une façon de « nationaliser » – le conflit – sont entrés dans cette grève aux modalités totalement inédites : pour la première fois dans l’histoire, les « Big Three » sont simultanément visés mais de manière ciblée et graduelle. Chaque semaine, et en fonction de l’avancement des négociations, le syndicat franchit un cran dans la mobilisation de ses 150.000 membres salariés des trois compagnies engagées dans la renégociation de la convention collective. Fait notable : Ford est épargné par l’extension du mouvement. « Pour être clair, nous n’en avons pas fini avec Ford, a déclaré Shawn Fain. Nous avons de sérieux problèmes à résoudre, mais nous voulons reconnaître que Ford est sérieux dans sa volonté de parvenir à un accord. » L’entreprise qui est considérée par une grande majorité d’Américains comme la grande compagnie nationale a d’ores et déjà accepté plusieurs revendications du syndicat : indexation des salaires sur l’inflation, titularisation de tous les salariés intérimaires, augmentation des bonus liés aux profits, droit (jusqu’ici non reconnu) de faire grève pendant la durée du contrat contre des projets de fermeture d’usines, une grande première dans l’histoire du syndicalisme dans l’automobile. La semaine dernière, Ford a conclu un accord au Canada avec le syndicat Unifor, évitant le déclenchement d’une grève. Le contenu n’a pas été rendu public mais il devrait contenir des hausses substantielles des salaires et des pensions de retraite, que sont appelés à ratifier les adhérents.

Aux Etats-Unis, les nouveaux débrayages ne concernent pas les usines d’assemblage mais les centres de vente de pièces détachées : dix-huit sites General Motors et vingt sites Stellantis, employant respectivement 3475 et 2150 salariés, portant le nombre total des grévistes à 18000, soit 12% des syndiqués concernés. Parlant depuis un piquet de grève dans le Michigan, Shawn Fain a souligné que ces centres « généraient beaucoup de profits, spécialement pour Stellantis ». Auprès du site spécialisé Labornotes, il a également souligné ajouté qu’ils constituaient un « exemple typique de la double échelle des salaires » – cette pratique acceptée par l’UAW après la grande crise de 2009 que la nouvelle direction entend éradiquer – avec le plafonnement pour nombre de salariés de leurs rémunération à 25 dollars de l’heure.

En ciblant avec précision les sites en grève, l’organisation syndicale maximise la portée de l’impact tout en minimisant le coût pour elle (500 dollars sont versés hebdomadairement à chaque salarié depuis un fonds dont le montant est estimé à 825 millions de dollars). « En élargissant la grève aux centres de distribution, qui fournissent des pièces aux concessionnaires pour les réparations, le syndicat s’adresse effectivement aux consommateurs, dont certains pourraient avoir des difficultés à faire réparer leur voiture ou leur camion, voire être dans l’impossibilité de le faire », commente le New York Times. Pour l’UAW, la grève doit autant se mener auprès de l’opinion publique que dans le périmètre des usines, et ce…jusqu’au sommet de l’Etat. C’est ainsi que Shaw Fain a invité Joe Biden à se rendre sur un piquet de grève, plaçant l’hôte de la Maison Blanche au pied du mur : soit être aux côtés des salariés, à l’instar de Bernie Sanders, qui a participé à un meeting de l’UAW à Detroit dès le premier jour de grève, soit continuer de maintenir une sorte d’équidistance entre ceux-ci et les directions d’entreprises. La relation entre Joe Biden et Shawn Fain est marquée, depuis l’élection de ce dernier, du sceau de la tension. Le syndicat a récemment retiré son soutien officiel à, la candidature du président sortant car il dit attendre des « actions pas des paroles » de la part de celui qui se présente comme le « président le plus pro-syndicat de l’Histoire. »

A un an de l’élection présidentielle, le président américain a donc décidé de se rendre donc mardi dans le Michigan – un Etat qu’il a remporté en 2020 mais que Hillary Clinton avait perdu face à Trump en 2016. Selon les termes d’un communiqué de la Maison Blanche, Joe Biden « se joindra à un piquet de grève », un fait sans précédent.

SONDAGE

Une majorité d’Américains avec les grévistes de l’automobile et d’Hollywood

Aux Etats-Unis, les grèves sont de nouveau populaires. C’est la conclusion qu’il faut tirer d’un sondage réalisé par Ipsos pour Reuters. 58% des Américains soutiennent la grève dans l’automobile (contre 32% qui s’y opposent) et 60%, celle des scénaristes d’Hollywood (contre 27%). L’appui au mouvement historique lancé par le syndicat UAW est plus fort chez les démocrates (72%) mais 48% des Républicains (contre 47) s’y retrouvent. La grève est la plus populaire parmi 18-34 ans, les africains-américains et ceux qui gagnent moins que le revenu médian.

Le sondage révèle également un large soutien au mouvement syndical en général, même si le taux de syndicalisation a atteint un niveau historiquement bas aux États-Unis (10,1%) : pour 61 % des personnes interrogées, les syndicats ont amélioré la qualité de vie de tous les Américains. Les deux tiers estiment que les salaires des PDG et des travailleurs devraient augmenter de manière égale, l’un des principaux arguments avancés par l’UAW qui demande une augmentation de 40%.

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« Shawn Fain et l’UAW politisent la grève »

Pour l’historien et professeur à l’Université de Californie-Santa Barbara, Nelson Lichtenstein, spécialiste du mouvement ouvrier, la stratégie de la nouvelle direction syndicale cherche à inscrire les débrayages dans le cadre d’un mouvement national plus large. (Article publié dans l’Humanité du 19 septembre 2023.)

Peut-on déjà parler d’une grève historique ?

Oui. Pour la première fois en 85 ans, les « Big Three » sont frappés en même temps, même s’il ne s’agit que d’une usine pour chacune des compagnies automobiles. La grève pourrait s’amplifier au fil des négociations. Dans le passé, l’UAW ciblait une compagnie et ensuite l’accord servait de modèle dans les négociations avec les deux autres. Mais, aujourd’hui, pour l’UAW qui ne représente que 40% des salariés du secteur automobile, cette sorte de négociation-type ne fonctionnerait pas forcément. Certains éléments indiquent que Stellantis, en particulier, pourrait hésiter à accepter accord passé avec Ford ou General Motors.

Lorsque le syndicat ciblait une seule entreprise, de nombreux travailleurs n’étaient que spectateurs. En déclenchant un mouvement dans les trois compagnies, un plus grand nombre de travailleurs sont amenés à participer à la lutte ou sont invités à se préparer à la lutte. Et les directions sont déstabilisées lorsqu’il s’agit de savoir quelles usines seront fermées ensuite. En outre, en faisant grève dans les trois entreprises, Fain (le président de l’UAW, N.D.L.R.) et l’UAW « politisent » la grève afin d’obtenir un plus grand soutien de l’opinion publique et en particulier de l’administration Biden.

Les grèves sur le tas – des occupations d’usine largement pratiquées dans les années 30 – sont désormais illégales. Cette grève « debout » (« stand up », en anglais, est le nom donné par le syndicat à sa stratégie, N.D.L.R.) retrouve néanmoins une partie de l’esprit et de l’engagement de l’époque de la Grande Dépression, lorsque le syndicat a été créé.

Les relations semblent tendues entre l’UAW, et Shawn Fain en particulier, et Joe Biden. Comment l’expliquez-vous?

Fain et l’UAW souhaitent que l’administration Biden exerce une sorte de pression sur les entreprises, en s’appuyant sur les prêts et subventions de plusieurs milliards de dollars qui leur sont offerts pour construire des usines de batteries électriques et opérer une transition écologique. C’est stratégique de la part de l’UAW, à l’instar des décennies passées où les syndicats souhaitaient une aide concrète pour gagner des grèves et créer des syndicats en échange de dons et d’un soutien lors des élections présidentielles. John L. Lewis s’est illustré en demandant à l’administration Roosevelt d’aider le syndicat de l’acier dans les moments difficiles, à la suite de l’échec de la petite grève de l’acier de 1937. De même, en 1945-46, pendant la guerre de Corée, lors de la récession de 1957-58, en 1970 lorsque le syndicat a frappé General Motors pour la première fois depuis 1946, et lors des négociations complexes autour du sauvetage de Chrysler en 1979-80 : dans tous ces cas, l’UAW a demandé à l’administration – généralement démocrate – d’aider le syndicat en échange d’une mobilisation des membres et d’un soutien électoral. Entre 1948 et 1964, toutes les campagnes présidentielles des démocrates ont débuté au Cadillac Square de Detroit, le jour de la fête du travail, par un grand rassemblement.

Fain et son équipe – certains nouveaux comme Branden Mancilla, 28 ans, qui a syndiqué les étudiants à Harvard – ont remporté l’élection interne à l’UAW en présentant une liste « dissidente », battant pour la première fois en soixante-dix ans la liste officielle de la direction. Cette victoire insurrectionnelle rappelle d’autres moments de l’histoire syndicale où de nouveaux dirigeants ont inauguré une nouvelle ère de militantisme. Dans l’automobile aujourd’hui, il ne s’agit pas précisément d’une nouvelle génération, mais plutôt d’un « front populaire » entre un ensemble de militants plus anciens et de nombreux radicaux inspirés par Bernie Sanders et d’autres mouvements contemporains.

Cette grève participe à un retour de la conflictualité sociale. Comment expliquer cela alors que le taux de syndicalisation est au plus bas ?

Aux États-Unis, le droit du travail est faible et peu respecté. Si les syndicats existants peuvent obtenir des augmentations de salaire et autres avancées, les capitalistes en profitent pour freiner le syndicalisme en attendant la prochaine récession pour sévir à nouveau. L’UAW cherche à inscrire sa grève dans le cadre d’un mouvement national plus large en faveur d’une transition écologique. Toutes les grandes avancées en matière de droits du travail et de droits civiques se produisent lorsque les intérêts d’un ensemble particulier d’acteurs du mouvement social coïncident avec ceux de l’ensemble de la société, voire même avec une partie de l’élite et des capitalistes. C’était vrai entre les années 1930 et 1960 et l’UAW saisit cette opportunité aujourd’hui.

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De Detroit à Toledo, paroles et destins de grévistes

Salaires en berne, divisions du salariat en plusieurs statuts : sur les piquets de grève, les salariés de Ford et Stellantis racontent comment leur travail dans le secteur-clé de l’automobile s’est précarisé. (Article publié dans l’Humanité du 19 septembre.)

Detroit (Michigan) et Toledo (Ohio),

Envoyé spécial.

Elle la gardienne de l’entrée comme elle le serait d’un temple. Derrière elle, se dressent quatre lettres – Jeep – qui claquent dans l’histoire automobile du pays et même un peu plus, comme le rappelle une petite mise en scène qui accueille les visiteurs : quelques GI, autour d’un drapeau américain et d’une Jeep de la seconde guerre mondiale, avec cette légende : «Soutien à nos soldats et vétérans. » Sur le parking attenant, des dizaines de Jeep Wrangler affichent presque autant de couleurs – c’est un peu la spécialité de la marque. La couleur, c’est son truc, justement à Nichole, employée au département peinture. Mais depuis, quelques jours, elle est « capitaine » d’une équipe qui tient le piquet de grève. Cette usine Stellantis (ex-Chrysler) à Toledo (Ohio), à une heure de route au sud de Detroit, fait partie des trois sites (avec une usine Ford à Wayne, près de Detroit, et une usine General Motors, à Wentzville dans le Missouri) où le syndicat UAW (United Auto Workers) a décidé de débrayer, vendredi à minuit, à la minute même où la convention collective expirait, mettant 12700 salariés en grève sur les 146.000 que compte les fameux « Big Three ».

La jeune femme dirige donc une petite troupe de collègues – entre 15 et 20 – qui garde le piquet de grève face à l’entrée principale du site où l’on produit des Jeeps depuis les années 40. Son « quart » : de 6h du matin à midi. Un brasero finit de se consumer – il a fait frais cette nuit – et quelques bûches posées attendent la nuit prochaine. Si les chaises de camping sont multicolores, la tenue affiche un rouge unique : la couleur de l’UAW. Les voitures passent – avec un nombre disproportionné de Jeep – et klaxonnent pour afficher leur soutien. Parfois, quelques poings solidaires jaillissent des habitacles.

Nichole est entrée ici il y a douze ans. « Troisième génération dans l’usine après l’arrière-grand-père et la grand-mère, tous membres de l’UAW », proclame-t-elle avec une évidente fierté. « Tous d’origine polonaise », ajoute-t-elle en épelant son nom de famille : Wawrzyniak. Dès la mi-août, ce site de Toledo a voté le principe de la grève à 99%. Un quasi-unanimisme, à l’aune d’un ras-le-bol général. Nichole a atteint son maximum salarial – 31,57 dollars de l’heure, le plafond parmi les « Big Three », soit un peu moins que le salaire médian national. Evolution terminée, à moins de 35 ans. Avec une inflation galopante. « Vous êtes allés au supermarché depuis que vous êtes arrivés ? Vous avez vu les prix ? Comment voulez-vous que l’on s’en sorte ?»

LaDonna aussi affiche le même salaire, malgré ses 24 ans d’ancienneté. « Si elle est la capitaine, je suis la leader de l’équipe », revendique-t-elle, dans un large sourire. Les deux travaillent dans le département de peinture, comme tous ceux qui tiennent ce piquet. Le même plafonnement salarial masque pourtant une inégalité de poids entre ces deux femmes : l’une n’aura pas de pension de retraite ni de protection sociale lorsqu’elle cessera de travailler ; l’autre, oui. Nichole, la polono-américaine, et LaDonna, l’africaine-américaine, incarnent le système à deux vitesses appliqué depuis 2009. Pour le pays, c’est l’époque du krach et de la grande récession. Pour le secteur de l’automobile, la faillite s’annonce au virage. L’administration Obama débloque alors des centaines de milliards de dollars afin que des fleurons du capitalisme américain ne finissent pas dans le ravin. Les salariés sont appelés à verser leurs sacrifices sur l’autel de la survie. L’UAW accepte : les nouveaux embauchés ne disposeront pas des mêmes droits que les salariés en poste. La fin de cette inégalité fait partie des revendications du syndicat, désormais présidé par Shawn Fain, élu en mars dernier sur une plateforme plus revendicative, dans la négociation d’une nouvelle convention collective. Ford a déjà accepté.

Mais pour ce qui concerne son propre employeur, Nichole préfère ne pas entretenir trop d’espoirs. « Stellantis, ce n’est plus Chrysler. Il y a moins d’attaches au territoire américain. Ces derniers mois, en prévision de la grève, la direction du groupe a envoyé des ingénieurs français afin de redéfinir nos emplois et les procédés. Les ingénieurs américains sont syndiqués et la direction ne leur fait pas confiance. » Un soupir, un silence, puis la « capitaine » lance : « On bouge un peu ? » Ses collègues se saisissent des pancartes et tournent en cercle répétant en boucle quelques slogans « No deal, no wheel » (« pas d’accord, pas de roues ») et « No Justice, no Jeeps » (« pas de justice, pas de Jeeps »).

La même scène se rejoue quelques centaines de mètres plus loin et à chacun de la douzaine de piquets de grève qui cadenassent le site de 33 hectares, avec des centaines de salariés présents. « Clairement, je n’ai jamais vu une telle mobilisation en trente ans de carrière ici. Je n’avais d’ailleurs jamais vu de grève », lâche Steve, solide quinquagénaire, casquette et barbichette, qui organise un « breakfast » sur le pouce : œufs, saucisses, bacon et pancakes. L’info a commencé à circuler et on vient des autres piquets de grève pour se ravitailler. Face à la demande croissante, Amanda a posé sa pancarte pour venir lui donner un coup de main. « Ici, on est égaux, au moins », glisse-t-elle, allusion à peine voilée à son statut dans l’entreprise. La jeune femme est une « temp », une intérimaire. Une parmi des centaines utilisés dans cette usine d’assemblage de Stellantis, la loi n’imposant aucune limite. Ils forment la troisième catégorie des salariés.

« Je bosse ici depuis trois ans et je gagne 17 dollars de l’heure. Ma collègue de chaîne en gagne 31,57. On fait très exactement la même chose », expose Amanda. Les intérimaires commencent à 15,78 dollars de l’heure et atteignent le plafond de 19,28 au bout de quatre années. « On ne peut pas vivre avec ça, se désole Rudy, rencontré sur un autre piquet de grève. Je dois avoir deux jobs pour joindre les deux bouts. Cela me fait moins de temps pour être avec ma famille et mes deux enfants qui sont encore petits.» « Au début, vous donnez tout ce que vous avez en espérant que cela vous aidera à être titularisés, parfois jusqu’à travailler sept jours de suite soit 70 heures, poursuit cet ouvrier dont les parents sont venus du Mexique. Et puis, vous vous rendez compte que des intérimaires sont là depuis sept ou huit ans ». Rebecca reprend : « Mon corps a 25 ans mais c’est comme si j’en avais 45. On rate des anniversaires, des enterrements. On ne peut pas prendre de jours de congé maladie car on n’en a pas le droit et en plus on n’a pas de protection sociale. Franchement, on se sent comme un détritus. Je sais que si le nouveau contrat ne change pas quelque chose, certains intérimaires vont partir, car ils n’en peuvent plus. » L’UAW a intégré dans sa plateforme de revendications la titularisation des intérimaires au  bout de 90 jours.

A 80 kilomètres au nord de Toledo, c’est le même chapelet d’injustices et d’insatisfactions, de vies en équilibre, d’attachement à l’outil de travail, souvent transmis de génération en génération, qui se dévide. Nous sommes à Wayne, dans la banlieue de Detroit, le berceau de l’automobile, surnommée « Motor City ». Plus précisément dans une usine d’assemblage de Ford d’où sortent le pick up Ranger et le SUV Bronco, dont – grand hasard du calendrier – les nouveaux modèles sont actuellement présentés au Salon de l’automobile. Si Wayne demeure peu connue, sa voisine, en revanche, est presque aussi célèbre dans l’histoire de l’automobile que Detroit : Dearborn, qui accueille le siège mondial de Ford en plus d’un immense musée à la gloire de la marque crée par Henry Ford. Dearborn, 100.000 habitants, 45.000 emplois chez Ford. La direction de l’UAW a choisi l’usine de Wayne car elle se trouve au cœur géographique de la plus ancienne entreprise automobile américaine, celle que la direction syndicale juge la plus sensible au rapport de forces.

Dearborn a changé depuis que son PDG antisémite et naziphile y est décédé en 1947. La population est désormais constituée à 40% d’arabes-américains : des libanais maronites sont venus dès les années 1920 pour travailler dans l’automobile puis des Assyriens les ont rejoints, ensuite des Palestiniens, Yéménites et enfin des Irakiens après la guerre de 2003. La mosquée locale est la plus grande du pays.  Le maire (démocrate) s’appelle Abdullah Hammoud. La circonscription a pour députée, Rashida Tlaib, d’origine palestinienne, membre du DSA (democratic socialists of America, la principale organisation socialiste) et membre du « squad » avec Alexandria Ocasio-Cortez.

Le fordisme aussi a changé. Henry Ford revendiquait de payer suffisamment ses salariés pour qu’ils puissent s’acheter la voiture qu’ils produisaient sur la chaîne de montage. Ce temps-là semble révolu. « Nous travaillons chez Ford et nous ne pouvons même pas nous permettre d’acheter les voitures que nous fabriquons » : le ton d’Amanda oscille entre la colère et l’affliction. Agée de 38 ans, cette mère de famille africaine-américaine gagne 24 dollars de l’heure après trois ans d’ancienneté. Son mari travaille pour un autre des « Big Three », General Motors, toujours en tête du marché américain grâce à ses multiples marques (Chevrolet, Buick, Cadillac). « Et pourtant, on est en difficulté tous les mois, on doit prendre des petits boulots à côté pour s’en sortir. »

La situation de ce couple avec un enfant de trois ans résume à la perfection ce qu’a évoqué Bernie Sanders vendredi à Detroit, lors d’un meeting organisé par l’UAW « pour sauver le rêve américain». « Le combat que vous menez vise à reconstruire la classe moyenne de ce pays qui jadis faisait envie au monde», avait lancé le sénateur socialiste. Cette notion de « classe moyenne » qui s’est substituée à celle de « classe ouvrière » est justement née dans la partie sud-est du Michigan. Après la seconde guerre mondiale, les géants de l’automobile et l’UAW (enfin reconnu après de rudes batailles, y compris physiques, notamment chez Ford) concluent le « pacte de Detroit » : les Big Three offrent de bons salaires et des « avantages » (protection sociale, plan de retraite) et le syndicat s’engage à la « paix sociale. » Accédant à la société de consommation et à la propriété, l’ouvrier de l’automobile devient la quintessence de ce « rêve américain. »

« Aujourd’hui, vous commencez sur la chaîne quasiment au même salaire qu’à Walmart et Starbucks » : l’amertume du constat de Ray, 24 ans d’ancienneté,  suinte à chaque syllabe. Il répète, au milieu des klaxons : « Autant qu’à Walmart et Starbucks. » Ce sont les mêmes situations de détresse économique qui se jouent désormais chez Ford que dans la grande distribution ou les cafétérias. A 52 ans, Maliya, après avoir enchaîné les petits boulots, a décroché un job d’intérimaire sur la chaîne qui produit les Broncos. A 19 dollars de l’heure, elle arrive à peine à payer son loyer de 1200 dollars. Et aucune perspective de pension de retraite. LaShawn, embauchée en « CDI », touche 24 dollars de l’heure. Insuffisant pour cette mère célibataire qui doit prendre un emploi auxiliaire. Ces parcours émaillent les piquets de grève. « Nous sommes à l’ère d’une nouvelle révolution industrielle (la transition vers l’électrique, N.D.L.R.) et la façon dont nous y entrons est la même que celle dont nous sommes entrés dans la précédente révolution industrielle : beaucoup de profits pour peu et des mauvais emplois et de la misère pour la plupart », selon Madeline Janis, directrice de l’organisation Jobs to Move America.

Face à ce constat, il y a plus que de l’amertume chez Ray : de la colère. Un sentiment de trahison, même. Ce fils et petit-fils d’ouvrier chez Ford se souvient des sacrifices consentis pendant la Grande Récession. « On a travaillé avec eux et maintenant, ils ne veulent pas travailler avec nous. Nos salaires représentent moins que 7% du coût d’un véhicule. Jim Farley (le PDG de Ford) n’a pas besoin de 21 millions de salaire annuel. » « T’inquiète, ils sont en train de comprendre, le réconforte de sa voix traînante La Shawn. Ils sont bien obligés de voir notre détermination et notre nombre. Si on m’avait dit qu’un jour je ferai grève… Je ne sais pas comment ça va se terminer. Je ne crois pas qu’on aura satisfaction sur toute la ligne. Mais on aura redressé la tête, ça, c’est sûr. »

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Grève historique dans l’automobile américaine

Faute d’accord sur la nouvelle convention collective, le syndicat UAW a lancé vendredi un débrayage simultané parmi les «Big Three », les géants du secteur, une première. (Article publié dans l’Humanité du 18 septembre 2023.)

Detroit (Michigan),

Envoyé spécial.

“Solidarity forever”. C’est avec l’hymne du syndicalisme américain que les grévistes de l’usine Ford de Wayne, près de Detroit, ont été accueillis par les collègues qui les attendaient aux portes de l’usine. A la même heure, les salariés de l’usine Chrysler de Toledo (Ohio) et ceux du site de General Motors à Wentzville (Missouri) coupaient les lignes et débrayaient. Il était minuit ce vendredi 15 septembre et le contrat – l’équivalent d’une convention collective – venait d’expirer. Comme 97% des 150.000 syndiqués de l’UAW le lui en avaient donné mandat, la direction du syndicat déclenchait donc un mouvement de grève, le premier dans le secteur depuis 2019. Quelques heures plus tôt, le président de l’UAW avait prévenu : « Ce soir, pour la première fois de notre histoire, nous allons faire grève chez les Big Three (les trois grands constructeurs, N.D.L.R.)

Mais une grève bien ciblée : un site par groupe, pas plus, afin de se laisser une marge de manœuvre si le patronat du secteur ne répond pas aux attentes dans les jours qui viennent. L’UAW a fait connaître de longue date ces revendications, parmi lesquelles : 40% d’augmentation des salaires, le retour de l’indexation des salaires sur l’inflation, semaine de 32 heures payées 40, la fin de la double échelle des statuts qui fait que les embauchés depuis 2009 ne disposent pas de plan de retraite. Les grands groupes ont récemment hissé leur propositions salariales à près de 20% sur les quatre années du nouveau contrat, un montant inférieur à l’inflation de ces dernières années. Interrogée sur CNN, Marry Barra, la présidente de General Motors, a qualifié l’offre « d’historiquement généreuse avec d’importantes hausses salariales » mais a calé au moment de répondre à la question de la journaliste : « Pourquoi les salariés ne pourraient-ils obtenir la même hausse de salaire que celle que vous vous êtes octroyée, à savoir 34% entre 2019 et 2022? ». Le slogan de l’UAW – « A profits records, contrat record » – fait mouche alors que les « Big Three » affichent 21 milliards de dollars de profits au premier semestre 2023, portant leur pactole à 250 milliards durant la décennie écoulée.

En ciblant chaque groupe mais à une petite échelle, le syndicat espère faire comprendre sa détermination aux constructeurs automobiles sans entamer sa caisse de grève dont le montant est estimé à 850 millions de dollars. Pour chaque gréviste, l’UAW verse 500 dollars par semaine. Si les 150.000 salariés du secteur débrayaient, il pourrait tenir trois mois. Depuis vendredi, ce sont 12700 salariés qui se déclarent en grève. Histoire de bien faire comprendre sa détermination, l’UAW a organisé dès vendredi soir un meeting « pour sauver le rêve américain.» Invitation avait été faite de venir vêtu de rouge, ce à quoi se sont prêtés les milliers de participants, y compris… Bernie Sanders qui avait fait le déplacement. « Le combat que vous menez vise à reconstruire la classe moyenne de ce pays qui jadis faisait envie au monde», a lancé le sénateur socialiste.

Après la seconde guerre mondiale, les salariés de l’automobile ont constitué les figure centrale de cette « classe ouvrière » qui grâce à de bons salaires et une protection sociale accédait à la société de consommation (téléviseur, frigidaire) devenait « classe moyenne ». « Ce rêve a disparu, constate Mitchell, salarié d’une usine Ford à Dearborn, les bras entourant les épaules de ses deux fils, portant également un sweat shirt rouge. Avec mon salaire, je ne peux plus prétendre faire partie de la classe moyenne. Je vis mois après mois, priant pour que la famille ne rencontre pas de problèmes inattendus. Et les PDG qui se sont grassement augmenté me disent qu’ils ne peuvent pas faire plus alors que l’entreprise pour laquelle je travaille a fait des profits records.» Dans son discours, Bernie Sanders a insisté sur le fait que « le combat de l’UAW contre la cupidité capitaliste est le combat de chaque Américain. » Selon les sondages, les trois-quarts des Américains soutiennent les revendications des salariés de l’automobile et la moitié d’entre eux approuve la grève (contre un tiers qui la désapprouve). C’est sans aucun doute la  popularité de ce mouvement qui a poussé Joe Biden, jusqu’ici très prudent au point d’envenimer les relations avec Shawn Fain et l’UAW, à reprendre l’antienne syndicale et à déclarer que des « profits records devraient être partagés dans des contrats records pour l’UAW », mettant un peu plus de poids dans la balance pour les 150.000 salariés du secteur, à un an de l’élection présidentielle.

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Accord ou grève : Motor City retient son souffle

La convention collective du secteur de l’automobile expire ce jeudi à 23h59. Faute d’accord, le syndicat UAW devrait lancer un mouvement de grande ampleur afin de faire aboutir ses revendications (46% d’augmentations des salaires, semaine de 32 heures payées 40). (Article publié dans l’Humanité du 14 septembre 2023.)

Tic tac, tic tac… Un accord de dernière minute ou la grève. Au fur et à mesure que le compte à rebours s’écoulait, la seconde option semblait la plus probable alors que le contrat – l’équivalent d’une convention collective – expire ce jeudi 14 septembre à 23h59. Si le syndicat UAW (United Auto Workers, 400.000 membres au total) et les «  Big Three » (Ford, General Motors et Stellantis) n’ont pas trouvé un terrain d’entente, le secteur automobile connaîtra son premier mouvement de débrayage depuis 2019 (General Motors) et potentiellement la plus grande grève de son histoire, si la direction syndicale décide de lancer l’offensive simultanément contre les trois constructeurs. En tout cas, elle a reçu un puissant mandat de 97% des 150.000 syndiqués du secteur qui ont donné leur aval à ce principe.

« A profits records, contrat record »

La formule de Shawn Fain, le président de l’UAW, fait mouche. La renégociation du contrat se déroule alors que les Big Three ont engrangé 21 milliards de dollars de profits lors du premier semestre (pour un total de 250 milliards durant la décennie écoulée). Le syndicat a donc mis la barre très haut : 46% d’augmentation des salaires sur les quatre années de ce nouveau contrat. « On m’a dit que nos attentes étaient trop importantes. Vous avez sacrément raison, parce que justement nos adhérents ont des attentes très importantes. Nos adhérents en ont clairement ras le bol de vivre mois après mois tandis que l’élite capitaliste et la classe des milliardaires continuent de s’enrichir comme des bandits », a lancé fin août le dirigeant syndical lors d’un meeting à Warren, dans la banlieue de Detroit (Michigan), le berceau de l’automobile US, surnommée « Motor City ».

Ford n’a pour l’instant proposé qu’une augmentation de 9%, General Motors de 10%, Stellantis (fusion de Peugeot, Fiat et Chrysler), dirigé par Carlos Tavares, poussant jusqu’à 14,5%. « Cela ne compense pas l’inflation. Cela ne compense pas les décennies de chute des salaires. Et cela ne reflète pas les bénéfices très importants que nous avons générés pour cette entreprise », a rétorqué Shawn Fain.

Pour l’UAW, la négociation ne se limite pas au montant de la fiche de salaire. Le syndicat revendique également le passage à la semaine de 32 heures (payées 40), l’extension  de la protection sociale et des pensions de retraites, le retour de l’indexation des salaires sur l’inflation (en vigueur de 1948 à 2009) ainsi que la fin du système à deux vitesses, accepté par la direction syndicale en 2008 après la Grande récession : les salariés embauchés après cet accord ne disposeront ni de pensions de retraites ni de protection sociale lorsqu’ils arrêteront de travailler.

UAW : nouvelle direction, nouvelle stratégie

« L’UAW développe un syndicalisme de classe. » Lors d’une récente émission de The Lever, Luis Feliz Leon, journaliste du site spécialisé Labornotes, a souligné, d’une seule phrase, la rupture qu’incarne cette nouvelle stratégie rendue possible par l’effondrement, au début des années 2020, de la tendance « cogestionnaire » dans des affaires de corruption et de détournement de fonds qui ont envoyé en prison  treize dirigeants, dont deux anciens présidents. L’organisation qui fonctionnait « comme un parti unique », selon les termes d’un rapport d’une commission d’enquête interne, est alors obligée de s’ouvrir à la démocratie : les adhérents éliront désormais directement leurs dirigeants.

En mars 2022, le président sortant Ray Curry est battu par un inattendu challenger :  Shawn Fain, qui a commencé sa carrière comme électricien dans une usine Chrysler de Kohomo dans l’Indiana. La renégociation du contrat avec les Big Three représente ses premiers travaux pratiques. Et il chamboule tout. Il annonce clairement les revendications qui seront portées là où, auparavant, les équipes de négociateurs du syndicat rencontraient celles du patronat sans plateforme ni mandat des syndiqués. Ensuite, il fait voter le principe d’une grève et rythme les négociations par des meetings dans différents Etats, transformant les 150.000 syndiqués dans l’automobile en force à part entière dans le bras de fer. Enfin, le syndicat refuse de cibler un des constructeurs – celui jugé comme étant le maillon faible sur le moment – mais s’adresse aux trois, obligeant chacun d’entre eux à se positionner et donc à faire potentiellement face à un mouvement de grève.

Au milieu de l’été, alors que la pression montait du côté de Detroit, Shawn Fain peut constater, que cette méthode plus « agressive » fonctionne. Fin juillet, à quelques jours de la date-butoir avant le déclenchement d’une grève, la direction du syndicat des Teamsters (livreurs et chauffeurs), elle aussi élue face à une ancienne équipe « cogestionnaire », engrange une retentissante victoire : UPS, la plus grande entreprise postale privée consent à signer un contrat « historique » (salaire minimum horaire à 21 dollars contre 13 actuellement, augmentation générale de 7,50 dollars par heure pour tous les salariés, création de 7500 emplois à temps plein).

La nouvelle donne : la transition vers l’électrique

C’est le nouveau paramètre : la montée en puissance des voitures électriques et les problématiques qui en découlent. La loi IRA (Inflation Reduction Act) votée par la majorité démocrate au Congrès prévoit d’importantes aides pour les particuliers qui souhaitent abandonner le thermique. Le « marché » a donc le vent en poupe. Premier enjeu pour l’UAW, souligné par Ian Greer, professeur à l’Université Cornell : « Que les employeurs investissent dans la production de véhicules électriques dans les usines américaines existantes plutôt que dans la délocalisation et la production dans un autre pays. La grève est l’un des moyens de pression. » Le syndicat préférerait même maintenir ses emplois dans les Etats du Midwest. « Le centre de gravité de l’industrie automobile américaine s’est déplacée vers les États du sud des États-Unis où les lois et les gouvernements sont hostiles aux syndicats, décrypte l’universitaire pour l’Humanité. Avant 1990, la production automobile avait lieu principalement autour des Grands Lacs. Il est plus difficile de créer des syndicats sur les lieux de travail dans le Sud, et les allocations de chômage sont moins élevées et plus difficiles d’accès. C’est dans ces États que la plupart des investissements liés aux véhicules électriques sont susceptibles d’être réalisés. »

Second enjeu : l’application aux usines « EV » (Electrical Vehicles) de la même convention collective que les usines produisant des véhicules à moteurs thermiques. L’UAW le revendique sans en faire un point des négociations. General Motors a décidé de créer une joint-venture avec un autre partenaire pour son usine produisant des véhicules électriques. Or, comme le rappelle Luis Feliz de Leon, « les coentreprises sont des entreprises distinctes et elles ne sont donc pas concernées par les négociations des trois grands. »

Secteur privé mais affaire politique

Joe Biden qui aime à être présenté comme le « président le plus pro-syndicat » a appelé les parties à éviter une grève et à trouver un accord, sans se prononcer sur le fond. Ce numéro d’équilibriste n’a pas échappé à Shawn Fain. Interrogé par la chaîne CNBC, il a donné l’impression de s’adresser directement au locataire de la Maison Blanche : « Il est temps pour les responsables politiques de ce pays de choisir leur camp. Ou vous défendez la classe des milliardaires ou vous défendez la classe ouvrière. La classe ouvrière vote et il ne faut pas prendre notre soutien comme acquis… » Bernie Sanders, lui, n’a pas besoin de rappel à l’ordre : il a clairement apporté son soutien aux revendications de l’UAW. Tout comme 75% des Américains, selon un récent sondage réalisé par Gallup.

Dans un pays où la conflictualité sociale renaît de ses cendres (Amazon, Starbucks), malgré le taux de syndicalisation le plus faible (10,1%) depuis la fin de la seconde guerre mondiale, ce 14 septembre sera de toute façon à marquer d’une pierre blanche : accord « historique » pour les salariés ou grève géante. Tic tac, tic tac…

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