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La puissance intacte du lobby des armes

Pourtant minoritaire dans l’opinion publique, il empêche le vote de toute législation encadrant même au minimum l’achat et le port d’armes à feu. (Article publié dans l’Humanité du 27 mai 2022.)

La réunion se tiendra aujourd’hui comme prévu. À Houston, dans l’État où s’est déroulée, mardi 24 mai, une nouvelle tuerie de masse, la National Rifle Association tient son premier meeting annuel depuis trois ans. Donald Trump y est attendu, ainsi que le gouverneur du Texas, Greg Abbott. Nul doute qu’une fois expédiée la sympathie pour les familles, ils répéteront tous en chœur la doxa du lobby des armes à feu : ce sont les humains qui tuent, pas les armes, donc il est inutile de légiférer sur la possession de ces dernières. Mieux : une arme entre les mains d’un good guy peut devenir la solution. Même si l’organisation traverse des problèmes internes, avec Wayne LaPierre, son président depuis trente ans, sur la sellette, son emprise sur la politique américaine ne semble pas se relâcher. Elle le doit à ses 4 millions de membres, mais aussi et surtout à la bataille idéologique qu’elle a menée depuis des décennies, conjointement avec les fabricants d’armes à feu (20 millions vendues rien que l’an dernier) et le Parti républicain, désormais totalement acquis à leur cause.

Le lobby des armes a d’abord imposé sa lecture absolutiste du célèbre deuxième amendement de la Constitution. Que dit-il ? « Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, il ne pourra être porté atteinte au droit du peuple de détenir et de porter des armes. » Rédigé dans le contexte d’un pays en formation après une guerre d’indépendance où les « milices » ont joué un rôle d’importance, cet amendement assure, selon ceux qui en ont une interprétation « relativiste », un droit collectif. Mais dans le débat public comme devant les tribunaux, c’est la notion de possession individuelle qui prime. En 2008, dans le cas du District of Columbia v. Heller, la Cour suprême avait estimé, pour la première fois, que le deuxième amendement protégeait un droit individuel à détenir et garder des armes chez soi dans le but de se défendre. Au nom de cette jurisprudence, une cour d’appel fédérale vient d’ailleurs de bloquer une loi californienne qui interdisait la vente d’armes semi-automatiques aux personnes de moins de 21 ans. Elle a ajouté un autre argument presque terrifiant : la tradition, depuis la fondation du pays, qui autorise les jeunes adultes à porter des armes. En juin, la plus haute instance judiciaire du pays pourrait encore élargir la brèche, dans le cas d’une loi de l’État de New York, et rendre de plus en plus difficiles des législations visant au contrôle des conditions de vente d’armes par les États fédérés eux-mêmes.

Comme pour l’avortement, la seule solution passerait alors par une loi fédérale, qui se heurtera au « filibuster ». Droit à l’avortement et contrôle des armes à feu : d’autres analogies existent entre deux des plus brûlants dossiers de la politique américaine. Dans les deux cas, l’opinion publique, favorable au droit des femmes à disposer de leur corps comme au renforcement des contrôles sur les achats d’armes, s’inscrit à rebours des positions républicaines. Dans les deux cas, les « bases » (chrétiens évangéliques, détenteurs d’armes à feu) sont en rétractation numérique. Les deux racontent la même capacité d’une minorité à imposer ses vues via des institutions datant du XVIIIe siècle.

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Roe v. Wade : le droit à l’avortement attaqué

Selon un document provisoire publié par la presse, la Cour suprême s’apprête à annuler l’arrêt pris en 1973 qui protège les femmes. Cette décision constituerait une victoire pour les républicains et les chrétiens évangéliques. (Article publié dans l’Humanité du 04 mai 2022.)

« Nous estimons que Roe v. Wade doit être annulé. » Ces quelques mots ont provoqué aux États-Unis un début de tremblement de terre politique. On peut les lire dans un document provisoire rédigé par le juge Samuel Alito, considéré comme l’un des plus conservateurs de la Cour suprême, rendu public par le site Politico. C’est par une fuite – sans doute provoquée par un(e) assistant(e) de l’un(e) des juges – que le pays a donc pris connaissance de ce virage historique qu’une majorité de la Cour entend faire prendre à la jurisprudence et donc à la situation de dizaines de millions de femmes. Dans ce « draft » (ébauche), on peut aussi lire cette considération du juge Alito : « La conclusion inéluctable est que le droit à l’avortement n’est pas profondément enraciné dans l’histoire et les traditions de la Nation » et qu’il « n’est protégé par aucune disposition de la Constitution ». Si une telle décision était confirmée – on voit mal comment elle ne le serait pas –, elle marquerait un terrible retour en arrière concernant les droits des femmes et projetterait le pays dans une terrible division politique et sociétale.

Pourquoi la Cour suprême s’en mêle ?

Les États-Unis sont un pays de « common law ». Pour schématiser, c’est la jurisprudence qui fait le droit, pas les codes juridiques (comme le Code civil en France). Les décisions des tribunaux sont donc, par nature, « politiques » dans le sens où ils participent à la fabrique de la loi. Et, au sommet de l’architecture juridique, domine la Cour suprême, sans doute l’instance judiciaire la plus puissante au monde. Composée de neuf membres nommés à vie par le président, elle a, depuis sa création en 1789, joué un rôle essentiel dans la vie du pays. À titre d’exemple, elle a justifié la ségrégation (Plessy v. Ferguson en 1896), puis appelé à la déségrégation dans les écoles publiques (Brown v. Board en 1954).

La Cour suprême constitue la clé de voûte de la stratégie des républicains dans leur guerre contre le droit à l’avortement. Dans leur viseur : la décision prise en 1973, connue sous le nom de Roe v. Wade, qui garantit la constitutionnalité de ce droit. Depuis plusieurs années, les législatures d’État dominées par le GOP (Grand Old Party, son surnom) ont voté des lois restreignant l’exercice de ce droit : pas moins de 300 nouvelles règles édictées dans 28 États depuis 2019. La Géorgie a, par exemple, interdit l’IVG dès le premier battement de cœur du fœtus. L’Alabama totalement, y compris en cas de viol ou d’inceste. Les élus conservateurs savaient que les textes ainsi votés contrevenaient à Roe v. Wade et qu’ils seraient contestés devant les tribunaux. Ils étaient également parfaitement conscients que les tribunaux les retoqueraient. Le but de la manœuvre était limpide : que la Cour suprême s’en saisisse, l’instance judiciaire bénéficiant du privilège de choisir les cas qu’elle auditionne. Et c’est ce qu’elle fit avec une loi votée en 2018 par l’État du Mississippi interdisant les avortements après quinze semaines de grossesse alors que la plupart des experts situent à vingt-quatre semaines la viabilité d’un fœtus. Avec la nomination de trois juges par Donald Trump (Neil Gorsuch, Brett Kavanaugh et Amy Coney Barrett), l’issue ne présentait donc aucun caractère de surprise.

Sur le plan politique, « ce serait un triomphe pour la droite évangélique qui, depuis le milieu des années 1970, ne rêve que de cela. Elle a conquis le Parti républicain de Reagan à Trump et, surtout, a patiemment investi la magistrature fédérale jusqu’à la Cour suprême », souligne, dans un tweet, Simon Grivet, maître de conférences à l’université de Lille. Les chrétiens évangéliques blancs avaient dépassé toutes les réticences qu’avait pu leur inspirer un personnage comme Donald Trump à cette seule fin : en finir avec Roe v. Wade. Ils avaient ainsi massivement voté pour lui en 2016 (77 %) et encore plus en 2020 (84 %). Comme le justifiait, Ralph Reed, l’une des figures historiques de la droite chrétienne : « Jésus s’est allié à des messagers imparfaits et Trump est un messager imparfait. »

Quel effet aurait une telle décision ?

Si Roe v. Wade était annulé, le droit à l’avortement ne serait, dès lors, plus protégé par la Constitution. Chaque État pourrait décider du statut de l’avortement. Les États du sud du pays et quelques-uns du Midwest – où se trouvent les plus fortes proportions de chrétiens évangéliques – interdiront cette pratique qui sera, en revanche, autorisée dans les États des deux côtes. Deux lois pour un même pays. Le cas du Texas offre déjà une préfiguration. Les femmes de cet État qui souhaitent pratiquer un avortement se sont, dans un premier temps, dirigées vers l’État voisin de l’Oklahoma avant que celui-ci ne vote également des lois restrictives. Pour certaines, la lointaine Californie, voire le pays voisin du Mexique deviennent des destinations plus « sûres ». Cela forme évidemment un obstacle financier que ne pourront surmonter les femmes les moins aisées. Mais, pour Ryan Grim, journaliste pour le site d’investigation The Intercept, « laisser le choix du droit à l’avortement aux États n’est évidemment pas le but final. Leur but est de l’interdire partout ».

La droite évangélique pourrait aussi s’engouffrer dans la brèche grande ouverte pour remettre en cause d’autres droits. C’est le sens de l’alarme d’Alexandria Ocasio-Cortez : « Comme nous en avons alerté, Scotus (la Cour suprême – NDLR) ne veut pas seulement s’en prendre à l’avortement – ils veulent s’en prendre au droit à la vie privée sur lequel Roe repose, ce qui inclut le mariage gay et les droits civils. » Dans l’arrêt Roe v. Wade, la Cour a en effet statué (par sept voix contre deux) que le droit à la vie privée (privacy) contenu dans le 14e amendement de la Constitution s’étendait à la décision d’une femme de se faire avorter. La juge progressiste Ruth Bader Ginsburg y voyait déjà, en 1992, une « faille » que les conservateurs ont exploitée.

Que peuvent faire Joe Biden et la majorité démocrate ?

Cette révélation de Politico a déclenché un torrent de réactions. À droite, on s’en réjouit. « C’est la meilleure et la plus importante nouvelle de notre vie », a commenté la députée d’extrême droite Marjorie Taylor Greene tandis que le sénateur Josh Hawley appelait la Cour à publier « dès maintenant » son arrêt. Du côté des démocrates et des organisations de planning familial, la consternation la dispute à la colère. Au petit matin de mardi, des dizaines de manifestantes se sont rassemblées devant la Cour suprême, qui se trouve juste en face du Capitole, le siège du Congrès. Il serait étonnant que des juges non élus et nommés à vie se montrent sensibles à un rapport de forces.

Il ne reste donc qu’une seule issue : le vote d’une loi fédérale, auquel a immédiatement appelé Bernie Sanders. Les démocrates disposent d’une majorité à la Chambre des représentants ainsi qu’au Sénat (avec la voix prépondérante de la vice-présidente Kamala Harris). Cela ne suffirait pas car les républicains useraient du « filibuster », pratique d’obstruction parlementaire nécessitant un vote de 60 sénateurs, ce dont ne disposent pas les démocrates. Il faudra alors abolir le « filibuster », ce qui requiert une majorité simple de 50 sénateurs. Joe Manchin, le démocrate conservateur, qui s’est opposé à toutes les lois sociales et climatiques refusera-t-il de lever un obstacle sur le chemin de la pérennisation du droit des femmes ? La probabilité que Joe Biden tente ce coup de poker où il place tous les élus démocrates face à leur responsabilité historique est extrêmement faible. En revanche, le président va en faire un argument central de la campagne des élections de mi-mandat, d’autant qu’une majorité d’Américains (58 %) est favorable au maintien de Roe v. Wade. Il a d’ores et déjà appelé les Américains à voter pour les législatives afin de défendre dans les urnes le droit « fondamental » à l’avortement. La prochaine décision de la Cour suprême pourrait bien constituer un point de bascule dans cette campagne où les démocrates sont mal engagés. Mais Joe Biden peut-il réellement promettre qu’une victoire démocrate débouchera à coup sûr sur une loi sanctuarisant le droit à l’avortement ?

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F 35, l’avion qui vaut 1000 milliards

Lockheed-Martin, leader mondial de l’armement, engrange de nombreuses commandes depuis le déclenchement du conflit. Washington s’occupe de rendre profitable le chasseur-bombardier le plus cher de l’Histoire, dont l’efficacité n’a toujours pas été prouvée. (Article publié dans l’Humanité du 29 avril 2022).

L’issue de la guerre déclenchée le 24 février par Vladimir Poutine est toujours incertaine mais on connaît déjà le nom du premier grand vainqueur : Lockheed Martin et plus précisément sa tête de gondole, l’avion de combat F 35. Depuis, les commandes pleuvent. Berlin a ouvert le bal, matérialisation de son virage atlantiste, alors qu’elle était engagée avec Paris et Madrid dans le développement d’un avion de combat 100 % européen, le SCAF (Système de combat aérien du futur), dont l’entrée en service prévue d’ici à 2040 pourrait bien être repoussée aux calendres grecques. Ottawa est entrée en piste dans la foulée : 88 avions pour un montant de 14 milliards d’euros. Fin 2021, Helsinki, avec 64 appareils pour 10 milliards d’euros, avait écrit son nom sur le carnet de commandes. Le tout au grand contentement du conseil d’administration et des actionnaires de Lockheed Martin, dont la crainte est pourtant absente de leur « business plan ». Pour cause : largement financé par des fonds publics, la réussite commerciale du  produit-phare de la plus importante entreprise d’armement au monde (65 milliards de dollars de chiffre d’affaires et 7 milliards de profits) est assurée par l’armée américaine – donc l’Etat fédéral – qui planifie l’achat de 2456 avions pour un montant de 400 milliards.

C’est d’ailleurs le gouvernement américain qui, dès 1993-1994, se trouve à l’initiative du projet de recherche – Joint strike fighter – afin de mettre au point un avion de combat « multirôle », c’est-à-dire capable d’effectuer plusieurs missions (reconnaissance furtive, interception et attaque au sol, attaque sur une base aérienne terrestre ou sur un porte-avions), ce chasseur-bombardier étant amené à remplacer progressivement la « flotte » des différents avions en service aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, au Canada et dans d’autres pays membres de l’OTAN. Après une série d’essais, le prototype de Lockheed Martin X-35 est préféré au X-32 de Boeing. La multinationale s’associe alors à Northtrop Grumman et BAE Systems, respectivement 4e et 7e vendeurs d’armes dans le monde. En 30 ans, les clignotants rouges se sont allumés les uns après les autres. Le programme accuse d’abord un retard (de 7 ans en 2014). Puis des surcoûts absolument faramineux au point qu’aux États-Unis, on parle de « Trillion program » (mille milliards). Pour le budget US, le coût global (développement, construction, exploitation, modernisation et maintenance) sur une période de 50 ans se monte à 1550 milliards de dollars… Si seulement le F-35 s’avérait être l’avion-miracle. Au contraire, il multiplie les problèmes : moteurs, logiciels, affaissement des ailes, surchauffe dans les soutes à armements, vulnérabilité à la foudre, etc… Ce ne sont pas les concurrents qui font courir des « fake news » mais le Government Accountability Office, l’équivalent de la Cour des Comptes, qui en dresse publiquement la liste, au fur et à mesure de la découverte de défauts, d’autant plus nombreux que chacune des trois versions possèdent les siens propres. L’addition s’alourdit, encore et encore, mais les ventes ne s’en ressentent pas : acheter des F-35, c’est aussi montrer patte blanche auprès de Washington.

Pour Peter Goon, directeur du think tank Air power Australia, « ce programme a toutes les caractéristiques du système de Ponzi. Quand le produit ne fonctionne pas, recrutez autant de clients que vous pouvez, assurez la promotion de ce dernier du mieux que vous le pourrez, amassez autant d’argent que possible tant que le marché ignore ses défaillances ». Avec la guerre en Ukraine, la file d’attente des clients s’allonge. Un seul en rabat sur ses prétentions d’achat : le gouvernement américain lui-même qui a récemment annoncé qu’il allait réduire le nombre de F35 acquis d’ici 2035. Victime de son succès, Lockheed Martin n’arrivant pas à faire face à une demande croissante, les délais de fabrication s’allongent et la version Block 4, que le Pentagone considère comme la seule opérationnelle, ne sera ainsi pas disponible avant 2019. L’armée US passe donc son tour jusqu’à cette date, laissant les pays alliés être livrés d’une version moins fiable. En 2018, « 70% des revenus de Lockheed Martin venaient du seul gouvernement américain», selon le magazine marxiste jacobin. Désormais, Washington invite gentiment les contribuables des pays alliés à mettre la main à la poche (110 à 130 millions l’unité) pour rentabiliser l’avion le plus cher de l’Histoire.

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813 milliards : pourquoi un tel budget militaire ?

La guerre en Ukraine accélère un mouvement initié à la fin de la présidence de Barack Obama : sur fond de rivalité stratégique avec la Chine, les dépenses militaires sont de nouveau en hausse, au plus grand bonheur des industriels. (Article publié dans l’Humanité du 13 avril 2022.)

Quelque 740 milliards de dollars pendant la dernière année du mandat de Donald Trump, 782 lors de la première année du mandat de Joe Biden et 813 milliards proposés par ce dernier pour le prochain exercice fiscal : les dépenses militaires des États-Unis atteignent des sommets en temps de paix. Dans le budget annuel du pays, seule la social security (le système de retraites) mobilise plus de moyens. « Ce même budget offre seulement 730 milliards de dollars pour répondre aux besoins intérieurs urgents », a calculé Lindsay Koshgarian, chercheuse à l’Institute for Policy Studies. Le 15 décembre 2021, le budget militaire pour l’année 2022 a été largement adopté à la Chambre des représentants (363 voix contre 70), avec un groupe démocrate très favorable (169 oui, 51 non), puis au Sénat (89-10). Autant dire que si Bernie Sanders, président de la commission budgétaire du Sénat, a accueilli la feuille de route de Joe Biden pour le budget 2023 en affirmant que le pays n’avait « pas besoin d’une hausse massive du budget militaire », il a peu de chances d’être entendu. Pourquoi un tel consensus dans un pays au demeurant divisé comme jamais ?

1. La condition du leadership mondial

Si, comme le montrent les enquêtes d’opinion, les Américains apparaissent vent debout contre toute nouvelle guerre et de moins en moins enclins à adhérer à la théorie de l’« exceptionnalisme » états-unien, les élus du Congrès se retrouvent, eux, majoritairement, démocrates comme républicains, sur une ligne « dure » : celle du maintien du leadership mondial.

Challengée économiquement par la montée en puissance de la Chine, parfois chahutée diplomatiquement par la réalité d’un monde multipolaire comme par des alliés indociles (Turquie, Inde ou Israël, au gré des dossiers), la puissance américaine demeure incontestée dans un domaine : le militaire. Le montant du budget en la matière équivaut à celui cumulé des onze pays qui suivent dans la liste. Washington joue à fond la carte de son avantage concurrentiel. Les États-Unis dépensent quatre fois plus que la Chine et douze fois plus que la Russie. Ils sont la seule puissance militaire mondiale, avec 750 bases dans 80 pays dans lesquelles sont stationnés des centaines de milliers de militaires, et ils dominent les mers. « La mondialisation est une maritimisation, donc la maîtrise de la mer est indispensable à la maîtrise des flux », décrypte Thomas Gomart, directeur de l’Ifri (Institut français des relations internationales). Une suprématie que conteste désormais la Chine avec ses investissements massifs dans la modernisation de sa défense, notamment de sa flotte. Avec 360 unités, elle compte 60 bâtiments de plus que l’US Navy, mais, selon les experts, le « sea power » américain a encore une longueur d’avance : plus de tonnage, plus de soldats dédiés (330 000 contre 250 000), plus de technologies de pointe, sans parler de la supériorité de la flotte sous-marine et du nombre de porte-avions (11 contre 2). Washington dépense sans compter pour maintenir cette longueur d’avance sur les mers, mais aussi dans l’espace. « Depuis 2018, les États-Unis investissent massivement et font de leur politique spatiale la clé de voûte de leur suprématie militaire », selon Thomas Gomart, qui évoque une « arsenalisation de l’espace ».

Les dépenses se font tous azimuts. Le retrait d’Afghanistan a mis fin, selon l’état-major, à l’ère des guerres au sol mais, dans le budget 2022, 12 milliards de dollars ont été ajoutés pour les armements terrestres. Washington appelle officiellement au désarmement nucléaire mais le Congrès a « fléché » 28 milliards vers la « modernisation » de l’arsenal nucléaire. Et comme il faut préparer l’avenir, des sommes inédites ont été débloquées pour des recherches concernant l’intelligence artificielle, la cyberguerre et les « robots tueurs ».

La fin des « guerres de Bush » avait engendré un léger reflux des dépenses militaires. Mais le « pivot asiatique » de Barack Obama a presque aussitôt réenclenché une logique de tension, propice à une nouvelle escalade. Durant la décennie qui a suivi l’annonce de cette réorientation des efforts politiques, diplomatiques et militaires des États-Unis du golfe Persique vers la mer de Chine, le budget militaire de l’« empire du Milieu » a augmenté de 85 %. Il avait déjà quintuplé lors de la décennie précédente. Quant au budget militaire états-unien, après un léger reflux entre 2010 et 2015, il est reparti à la hausse dès 2016. Si, en dollars constants, il s’affiche en retrait des budgets de la présidence Bush, celui dit de base (c’est-à-dire hors « opérations spéciales », soit les guerres, en somme) a connu une hausse presque vertigineuse : de 493 milliards de dollars en 2013 à plus de 750 milliards en 2022. « Les colossales dépenses militaires n’ont pas empêché l’invasion russe et plus d’argent ne va pas l’arrêter », note Lindsay Koshgarian, citant notamment les 26 milliards de dollars versés à l’initiative européenne de dissuasion que les États-Unis ont eux-mêmes créée après l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014.

2. Le rôle du complexe militaro-industriel

Si l’impact de l’inflation des dépenses sur la sécurité collective demeure introuvable, celui sur l’état de santé de l’industrie américaine de l’armement est limpide. Les données soulignées par Lindsay Koshgarian, dans un article pour Newsweek, donnent presque le vertige : « Ces dix dernières années, plus de la moitié du budget militaire est allée aux entreprises privées. En 2020, les États-Unis ont donné plus à une seule entreprise, Lockheed Martin, que la Russie n’a dépensé pour toute son armée. »

La guerre en Ukraine relève de l’aubaine pour ces « contractors » qui s’engraissent déjà largement de la dépense publique. Peu avant le déclenchement de la guerre, le PDG de Raytheon, Greg Hayes, devisait avec des journalistes spécialisés sur les destins croisés du monde et de son business : « Les tensions en Europe de l’Est, les tensions en mer de Chine méridionale, toutes ces choses mettent de la pression sur certaines dépenses de défense. J’attends pleinement que nous allons voir des bénéfices à cela. » Vœu exaucé. Les cinq premières entreprises mondiales d’armement sont états-uniennes : dans l’ordre, Lockheed Martin, Raytheon, Boeing, Northrop Grumman et General Dynamics. C’est le leader mondial qui a immédiatement touché le jackpot.

Aussitôt après l’annonce de l’augmentation de 100 milliards d’euros des dépenses militaires de son pays, le chancelier allemand, Olaf Scholtz, a apporté un cadeau dans la corbeille de ce nouveau mariage atlantiste : l’achat du F-35, produit phare de Lockheed Martin. La ministre allemande de la Défense, Christine Lambrecht, a justifié ce choix par le fait que le supposé « avion de combat le plus moderne du monde » est surtout le seul actuellement homologué pour transporter des bombes nucléaires américaines. Cela permet à l’Allemagne d’honorer son engagement de « participation nucléaire » : bien que ne possédant pas l’arme elle-même, elle s’est engagée à transporter les bombes nucléaires américaines en cas d’urgence. En résumé : la puissance politique américaine a édicté une règle et donné une homologation qui profitent à son « champion national ». Du même coup, Berlin met sans doute un coup d’arrêt au projet d’avion de combat 100 % européen, développé avec Paris et Madrid, le Scaf (système de combat aérien du futur), censé entrer en service d’ici à 2040. Pour Lockheed Martin, les bonnes nouvelles volent en escadrille puisque Ottawa a également opté pour le F-35 : l’armée en voudrait même 88, pour un total prévisible de 14 milliards d’euros, soit le plus important « investissement » pour l’aviation canadienne depuis plus de trente ans.

Précision utile : les 40 milliards de dollars engloutis dans le développement du F-35 (afin de remplacer le F-16 du concurrent General Dynamics) ont largement été financés par des fonds publics. On retrouve le gouvernement fédéral à l’autre bout de la chaîne, puisque l’armée américaine planifie l’achat, à terme, de 2 456 exemplaires pour un montant de 400 milliards de dollars. Le slogan de Lockheed Martin laisse dès lors songeur : « Nous n’oublions jamais pour qui nous travaillons. »

3. Une question de politique intérieure

Un pactole de 813 milliards de dollars, mais ils ne sont pas contents. En colère, même. Prêts à en découdre avec la Maison-Blanche. Ils sont républicains comme démocrates. Des faucons néoconservateurs ? Même pas. Juste des élus soucieux de leur réélection à quelques mois des élections de mi-mandat et de tirer un maximum de bénéfices électoraux du cycle ouvert par la guerre en Ukraine. Prenez Elaine Luria, une démocrate modérée. Elle a vu tout rouge et s’en est ouverte sur Twitter : « J’ai retardé la sortie d’une déclaration sur le budget de la défense car franchement il aurait été rempli de mots que l’on attend d’un marin, mais en résumé : ça craint. » Ce qu’elle n’a pas digéré : la volonté de déclasser deux douzaines de navires de guerre. La députée est une ancienne officier de la marine américaine et sa circonscription inclut la plus grande base navale du monde, Norfolk, dans le sud de la Virginie. Sa collègue Mikie Sherrill, ancienne pilote d’hélicoptère dans l’US Navy, partage l’inquiétude de sa collègue : sa circonscription du New Jersey compte plusieurs bases. Elles retrouveront à leurs côtés les républicains du Missouri Roy Blunt et Vicky Hartzler, sensibles au vote des « communautés militaires » et aux dons de l’industrie de défense qui financent leur campagne de réélection. Le complexe militaro-industriel pèse 6,5 millions d’emplois (3,5 millions dans l’industrie privée de défense et 3 millions, civils et militaires, pour le département de la Défense, soit autant que dans l’industrie sidérurgique) et donc autant d’électeurs. Un écosystème entre politique locale, économie et géopolitique.

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Comment Joe Biden est devenu un « nouveau FDR » sans New Deal

Dès son entrée en fonction, le nouveau président a annoncé de très ambitieuses législations progressistes mais s’est privé, au fil du temps, des moyens de les faire adopter. Opérera-t-il une correction de trajectoire ainsi que l’y appelle Bernie Sanders? (Article publié dans l’Humanité du 20 janvier 2022.)

Quelques semaines après son entrée en fonction – qui s’est déroulée il y a un an, jour pour jour – Joe Biden était dépeint par une partie de la presse comme un « nouveau FDR » (Franklin Delano Roosevelt), le président du New Deal et l’un des plus grands réformateurs de l’histoire du pays. Le 46e locataire de la Maison-Blanche n’est plus vraiment en lice pour concurrencer son prédécesseur démocrate au panthéon des grands présidents. À trajectoire inchangée, il conduira son camp à une défaite lors des élections de mi-mandat, en novembre prochain. Comme Barack Obama en 2010. Sauf que ce dernier avait au moins réussi à faire passer une grande réforme : celle sur la protection sociale connue sous le nom d’Obamacare. La besace de Joe Biden est, quant à elle, presque vide. Il y a bien eu le plan de relance votée en mars 2 021 mais dont les mesures s’éteignent les unes après les autres. Puis le vote d’une loi sur les infrastructures de 1 200 milliards (routes, ponts, aéroports, réseaux électriques), mais très loin de son plan originel d’un montant trois fois supérieur. En revanche, les deux grands textes qui rassemblent les promesses de campagne de Biden sont bloqués au Sénat : les réformes sociales et climatiques d’un côté, les droits électoraux et civiques de l’autre. Dans les deux cas, il manque la seule voix du sénateur démocrate conservateur, Joe Manchin, devenu l’homme le plus puissant de Washington. Mais s’agit-il seulement de la faute d’un Joe à laquelle un autre Joe ne pourrait rien ?

 

1 L’échec d’une stratégie

« Get things done. » C’est une formule magique dans la politique américaine. Traduisons : « Obtenir des résultats ». Il y a ceux qui font des grandes propositions irréalisables et ceux qui se montrent moins ambitieux mais qui arrivent à faire avancer petit à petit les choses. Bref, il y a Bernie Sanders et Joe Biden. C’est en tout cas ce qu’assénait l’équipe de campagne de ce dernier lors la primaire démocrate de 2020. Trente-six années passées au Sénat, vice-président de Barack Obama pendant huit ans : maître des us et coutumes du Congrès, Joe sait comment naviguer dans le marécage de Capitol Hill, son siège. « Pour quelle autre raison Biden a-t-il été élu que pour se débarrasser de Trump ? Car justement il apparaissait expérimenté et compétent », rappelle, dans les colonnes du quotidien britannique The Guardian, Larry Sabato, l’un des politologues les plus en vue du pays.

L’« expérimenté » Biden a d’abord refusé ce que l’aile gauche de la coalition démocrate considérait comme une priorité : mettre fin au « filibuster ». Cette règle particulière au Sénat permet au parti minoritaire (en l’occurrence, les républicains) d’imposer une « supermajorité » de 60 sièges pour tous les textes autres que budgétaire. À cette obstruction parlementaire systématique, le « compétent » Biden allait imposer son savoir-faire de négociateur. À la fois avec les élus du GOP (Grand Old Party, surnom du parti républicain) et les « récalcitrants » démocrates, Joe Manchin et son acolyte de l’Arizona, Kyrsten Sinema. Pour quel résultat ? Larry Sabato, toujours, dresse un bilan pour le moins cruel : « Une année complète est passée ? Et à la fin, rien. Manchin l’a mené sur un sentier fleuri avant de le jeter dans les orties. » À chaque étape, Biden a accordé des concessions à Manchin qui s’est s’empresser d’en demander de nouvelles. « La débâcle sur les droits civiques est la pire », assène encore l’universitaire qui dirige le Center of Politics à l’Université de Virginie. Alors que Joe Biden joue son va-tout, mi-janvier, dans un discours à Atlanta sur une réforme ponctuelle du « filibuster » afin de faire passer deux textes qui protégeront et faciliteront l’exercice du droit de vote, Manchin et Sinema lui opposent une fin de non-recevoir en moins de 24h. « Je ne comprends pas comment on en est arrivés là », souffle encore Larry Sabato.

Bernie Sanders a sa petite idée sur le sujet. Et c’est dans les colonnes du même journal britannique qu’il s’en est ouvert. « Les gens peuvent comprendre que, parfois, vous ne disposez pas des votes suffisants, expose le sénateur socialiste. Mais ils ne peuvent pas comprendre que vous n’ameniez pas au vote des lois importantes qui ont le soutien de 70 à 80 % des Américains. » Or, Biden, pris dans sa logique de négociations dans les salons feutrés, a toujours refusé de mettre chacun au pied du mur en leur imposant un vote public. Sans même parler d’aller directement porter le fer en s’adressant directement aux électeurs de Virginie Occidentale, par exemple. Pour Bernie Sanders, désormais président de la puissante commission du Budget au Sénat, une « correction majeure de trajectoire » s’impose.

 

2 Le mécontentement des électeurs démocrates

Le décrochage a eu lieu dès la rentrée scolaire 2 021 et ne semble plus s’arrêter. En septembre, après le retrait chaotique d’Afghanistan, en plein retour de l’inflation et toujours sans grandes lois-signatures, les courbes d’approbation de Joe Biden ont commencé à piquer du nez. La chute a continué avec le surgissement d’Omicron et l’arrivée d’une 6e vague, que la vice-présidente Kamala Harris, dans une énième bourde, a assuré ne pas avoir vu arriver… Et ça continue. Selon le dernier sondage Quinnipiac, le taux d’approbation de l’action de Biden est tombé à… 35 %, presque aussi bas que le pire de Trump (33 %). Qu’il n’y ait quasiment aucun républicain pour apprécier la présidence Biden, quoi de plus normal en ces temps de polarisation forcenée. Mais que des « segments » essentiels de la coalition démocrate – en l’occurrence les « minorités » et les jeunes – se mettent à défier leur propre président s’avère autrement plus problématique pour celui-ci.

Notamment l’électorat africain-américain, celui sans lequel le parti démocrate ne peut envisager aucune victoire. Signe de cette tension : Stacey Abrams, candidate démocrate au poste de gouverneure, un temps pressentie pour être la colistière de Biden, a snobé le discours du président sur les droits civiques à Atlanta. Lors du jour férié dédié à Martin Luther King, son fils a twitté : « Je n’accepterai pas des promesses vides au nom du rêve de mon père. Je ne veux pas de poses photos pour les élus s’ils ne veulent pas placer les droits électoraux au-dessus du filibuster. »

Alors que la coalition démocrate craquelle, Biden se prend encore les pieds dans le tapis en voulant démontrer que les républicains sont les responsables du statu quo en les accusant d’être plus fermés sur le sujet que… Strom Thurmond, un démocrate ségrégationniste qui avait rejoint le parti républicain en 1964 en opposition au vote de la loi sur les droits civiques avant d’en reconnaître très tardivement l’intérêt. Aucun politologue n’a encore vraiment compris comment Joe Biden pensait remobiliser la base africaine-américaine en édulcorant le bilan d’un raciste patenté… Même Nancy Pelosi, la présidente de la chambre des représentants et fidèle alliée de Biden, s’en est étranglée : « Storm Thurmond ? Aucun de nous ne garde beaucoup de bons souvenirs à propos de Strom Thurmond. »

3 Le naufrage annoncé des « midterms »

« De mon point de vue, nous n’allons pas gagner les élections de 2022 si notre base n’est pas énergisée et si les électeurs ne comprennent pas les raisons de notre combat et en quoi nous sommes différents des républicains. Et ce n’est actuellement pas le cas. » Après son appel à une « correction majeure de trajectoire », Bernie Sanders a rappelé ce qui arrivera en novembre prochain en son absence.

Les élections de mi-mandat tournent presque toujours au désavantage du parti au pouvoir. Barack Obama avait subi une « raclée » (selon sa propre formule) en 2010 avec la perte de 64 sièges à la Chambre des représentants puis perdu la majorité au Sénat en 2014. Le taux de participation avait à peine dépassé le tiers de l’électorat. Donald Trump avait, quant à lui, perdu la Chambre en 2016, les candidats du parti républicain accusant un retard de dix millions de voix par rapport à leurs concurrents démocrates, dans le contexte de la plus forte participation depuis les années 1920 pour un tel scrutin.

Le cru 2 022 s’annonce du même tonneau. La majorité des démocrates à la Chambre tient à sept sièges et celle au Sénat à un seul siège. La base républicaine sera au rendez-vous : elle tient sa revanche sur l’élection présidentielle qu’elle estime avoir été « truquée » et « volée » (lire ci-contre). Et le GOP a profité du redécoupage des circonscriptions – qui font suite au recensement de la population de 2020 – pour faire du « gerrymandering » (charcutage électoral). Exemple typique : en Caroline du Nord, alors que Trump et Biden sont arrivés au coude à coude, 10 des 14 sièges reviendront aux républicains. Le maintien d’une majorité au Congrès relèverait donc du miracle. Pourtant, les sondages placent, en pourcentages, au coude à coude les deux partis, confirmant la règle selon laquelle, depuis 20 ans, les républicains ne remportent les élections que parce que les démocrates ont déçu leurs propres électeurs.

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Assaut du Capitole : Trump, l’incendiaire impuni

Un an après cette attaque sans précédent, les élus trumpistes multiplient les lois dans les États afin de restreindre l’exercice du droit de vote. (Article publié dans l’Humanité du 6 janvier 2022.)

La scène était plantée sur l’Ellipse, un parc situé au sud de la Maison-Blanche, mais le propos n’avait, quant à lui, rien d’elliptique. Que du Trump dans le texte. Du basique. Du direct. Du tripal. Du narcissique. Ce discours, c’est la lettre de mission adressée à un condensé du « peuple trumpiste », d’abord transi au milieu du froid de janvier puis chauffé (à blanc) par chacun des 11 000 mots prononcés en 1 h 10. Résumons : la grande œuvre réalisée par « moi, Donald, moi Donald, moi Donald » était sur le point d’être compromise par la « gauche radicale » avec l’assentiment des Rino (Republicans in Name Only, républicains de nom seulement). Le plus grand « raz de marée » électoral de l’histoire allait, en cette journée du 6 janvier 2021, être « volé » après « l’élection la plus corrompue dans l’histoire du pays, peut-être du monde ». Et ça se passait là, en bas de Pennsylvania Avenue, l’artère centrale de cette capitale fédérale qui relie tous les lieux de pouvoir. Les élus s’apprêtaient à certifier les résultats de l’élection du 8 novembre 2020 : 81 millions de voix et 306 grands électeurs pour Joseph R. Biden ; 74 millions de voix et 232 grands électeurs pour Donald J. Trump. « Stop the steal. » Il fallait « arrêter ce vol ».

Une invitation, presque un ordre. Pièce à conviction en forme d’extraits : « Maintenant, c’est au Congrès de faire face à cet assaut flagrant contre notre démocratie. Et après (le meeting – NDLR), nous descendrons la rue, et je serai avec vous. (…) Nous allons marcher vers le Capitole et nous allons acclamer nos braves sénateurs et députés et nous n’allons probablement pas tant acclamer que cela beaucoup d’entre eux. (…) Parce que vous ne reprenez pas possession de votre pays avec faiblesse. Vous devez montrer de la force et vous devez être forts. » Et ils ont marché. Comme le disait Karl Marx, « les idées deviennent des forces matérielles lorsqu’elles s’emparent des foules ». Et cette force matérielle a marché, renversé les maigres barrières de protection, fait reculer les minces effectifs de police mobilisés, pénétré avec effraction dans le lieu considéré comme le plus saint de la démocratie américaine.

Le dernier intrus portait un uniforme rouge de l’armée anglaise. C’était en 1814 lors de la seconde guerre anglo- américaine, qui scellait définitivement l’indépendance des États-Unis. Deux cent sept ans plus tard, le profanateur se présentait torse nu, muni d’une lance et d’une coiffe aux cornes de bison. S’est posé sur la chaise réservée au vice-président Mike Pence – que certains de ses acolytes recherchaient dans les couloirs au cri de « Hang Pence » (pendez Pence) – et a lâché pour la postérité : « Ce n’est qu’une question de temps, la justice arrive ! » Et elle est arrivée : « QAnon Shaman », Jacob Chansley dans le civil, 34 ans, a depuis été condamné à quarante et un mois de prison.

Préparé ou pas, coordonné ou pas ? L’affaire reste à éclaircir. On est en revanche certain du bilan : cinq morts (quatre émeutiers et un policier.) Un an après, « l’une des plus grosses enquêtes de l’histoire du FBI », selon Lorenzo Vidino, directeur du programme sur l’extrémisme de l’université George Washington, cité par l’AFP, a permis l’arrestation de 725 partisans de Donald Trump sur les 2 000 personnes « impliquées dans le siège ».

La sociologie des émeutiers arrêtés est éloquente : les accusés sont surtout des hommes (87 %), blancs et d’une moyenne d’âge de 39 ans, « plus élevée que l’âge habituel des extrémistes », souligne le chercheur. Ils sont originaires de tout le pays et ont des profils socio-économiques variés (avocat, paysagiste, agente immobilière…). À noter une surreprésentation des individus avec une expérience militaire et ayant fait faillite. On y retrouve des militants « ordinaires », convaincus par la rhétorique du chef de meute, Donald Trump, comme des conspirationnistes et des militants d’extrême droite. Ces derniers – membres notamment des groupuscules Proud Boys, Oath Keepers ou Three Percenters – ont clairement préparé le moment. Une quarantaine d’entre eux sont actuellement poursuivis pour « association de malfaiteurs ».

Demeure la question : ont-ils planifié l’attaque en lien avec l’entourage de Donald Trump ? Les procureurs laissent pour l’instant aux élus du Congrès le soin d’investiguer ces liens. Autant dire qu’aucune lumière ne sera faite : les républicains font bloc derrière Donald Trump et refusent de participer à l’enquête parlementaire. Le réalignement a eu lieu à peine quelques semaines après l’impensable assaut, passé un moment de sidération morale et de flottement politique : lors du second procès en destitution, l’immense majorité des élus du GOP (Grand Old Party, surnom du Parti républicain) votaient contre la mise en accusation de l’ancien président pour « incitation à l’insurrection ». Steve Bannon et Mark Meadows, respectivement ancien conseiller et chef de cabinet de Trump, ont refusé de témoigner, récoltant des mises en examen. Le tout sous les applaudissements de l’électorat républicain : selon un récent sondage réalisé par le Washington Post, 62 % d’entre eux restent persuadés que l’élection de Biden a été frauduleuse et 83 % estiment « faible » ou « inexistante » la responsabilité d’un Donald Trump tout prêt, tout frais pour un retour en fanfare en 2024 que préparent les législateurs républicains dans les États en votant des lois électorales restrictives. C’est leur leçon du 6 janvier 2021 : empêcher les électeurs de voter afin de ne pas perdre. Un autre assaut contre la démocratie.

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Nouveau produit chez Starbucks : le syndicat

Les salariés de deux cafés de Buffalo ont voté en faveur de la création d’une section syndicale, une grande première au sein de cette multinationale. (Article publié dans l’Humanité du 13 décembre 2021.)

Ils et elles s’appellent Will, Michelle ou Lexi. Ils et elles sont salarié·es (« partenaires », dans la novlangue entrepreneuriale), moyennement payé·es, souvent peu qualifié·es. Ils et elles sont désormais le pire cauchemar d’une multinationale mondialement connue. Jeudi, ils et elles ont fait l’histoire sociale des États-Unis en votant en faveur de la création d’un syndicat dans deux cafés Starbucks de Buffalo, deuxième ville (260 000 habitants) de l’État de New York. « C’est une victoire tellement énorme, un rêve devenu réalité », s’est réjouie l’une des employés, Lexi Rizzo, citée par l’AFP. « C’est l’aboutissement d’un long chemin », a réagi Michelle Eisen, employée depuis plus de onze ans dans l’un des deux cafés. La bataille a été tellement dure, raconte-t-elle, « avec tout ce que Starbucks nous a jeté à la figure ».

Le coup porté à la chaîne, qui pèse 26 milliards de dollars de chiffre d’affaires et 3,5 milliards de profits, est d’importance : à l’instar d’Amazon, elle s’était juré d’empêcher toute syndicalisation. Les deux firmes ne partagent pas seulement leur « lieu de naissance » (Seattle) mais aussi une même rhétorique. Elles prétendent apporter à leurs employés un salaire, une protection sociale et des conditions de travail décents. Tout plutôt qu’un syndicat. Sentant le vent d’un mouvement de revendication salariale monter, Starbucks comme Amazon avaient d’ailleurs porté leur salaire minimum à 15 dollars. Comme on boucle à double tour une porte coupe-feu. L’étincelle née dans les fast-foods de New York en 2012 – « 15 dollars plus un syndicat » – était devenue brasier. Les deux compagnies ont consenti à l’augmentation du salaire minimum pour mieux conjurer le spectre syndical. Et pour cause. Will Westlake, 24 ans, dont le témoignage a été recueilli par l’AFP, a rapidement vu l’envers du décor du discours officiel sur les valeurs progressistes de Starbucks : « Quand j’ai commencé, je me suis rendu compte que ce n’était pas forcément le cas. » Il découvre que les salaires n’évoluent pas et que les cadences de travail sont intenses.

En pleine campagne pour la syndicalisation, les « partenaires » de Buffalo ont reçu la visite de Brittany Harrison. Ancienne manager d’un Starbucks en Arizona, elle est considérée comme une « lanceuse d’alerte » après avoir témoigné des « méthodes » de la direction de la chaîne dans un article publié par le New York Times. Aussitôt licenciée et privée de protection sociale alors qu’elle se trouve en pleine chimiothérapie pour lutter contre une leucémie. La jeune femme de 28 ans avait raconté par le menu toutes les pratiques et manœuvres antisyndicales de Starbucks. Un récit qui prenait tout son sens au moment où défilaient à Buffalo « managers » et responsables régionaux, maniant alternativement « fake news », menaces voilées et « carottes » (annonce du relèvement des salaires et de la prise en compte de l’ancienneté). Elles n’ont pas suffi. «Même s’il s’agit d’un petit nombre de travailleurs, le résultat a une énorme importance symbolique et les symboles sont importants lorsqu’il s’agit d’organiser un syndicat, commente pour le New York Times John Logan, professeur à l’université de San Francisco. Les travailleurs qui veulent constituer un syndicat aux États-Unis doivent prendre des risques considérables et cela aide s’ils constatent que d’autres ont pris ces risques et ont réussi. » C’est bien la crainte de Starbucks : que les cafés d’Elmwood Avenue et près de l’aéroport de Buffalo constituent désormais le « ground zero » de la syndicalisation dans la chaîne. « Je ne pense pas que cela va s’arrêter à Buffalo », estime d’ailleurs Lexi Rizzo, dans le quotidien new-yorkais. « Cela pourrait déclencher une vague au sein de l’entreprise », confirme à l’AFP Cedric de Leon, professeur de sociologie à l’université Massachusetts Amherst.

Cette victoire saluée comme « historique » par Bernie Sanders intervient dans un climat général de mobilisations sociales et de grèves actives. Le mois d’octobre a marqué un point culminant. En pleine reprise économique, les conflits se sont multipliés, des étudiants-chercheurs d’Harvard et Columbia aux mineurs de l’Alabama, en passant par les « petites mains » des studios d’Hollywood, les ouvriers de la métallurgie et de l’agroalimentaire, donnant naissance sur les réseaux sociaux au mot « Striketober », contraction de « strike » (grève) et « october » (octobre). La lutte des travailleurs de John Deere, leader mondial de machines agricoles, s’est soldée par une victoire totale avec l’augmentation des salaires de 20 % sur les six ans du nouvel accord d’entreprise et une prime immédiate de 7 500 euros. Du côté de Kellogg’s, les 1 400 salariés en grève depuis début octobre ont repoussé les dernières propositions de la direction, jugées insuffisantes. La direction de la multinationale prétend les licencier et les remplacer.

Et puis il y a la grève « de fait » : le « big quit », la « grande démission. » Quatre millions de salariés quittent chaque mois leur emploi. Robert Reich, ancien ministre du Travail sous Bill Clinton et désormais proche de Bernie Sanders y voit une forme de « grève générale » : «Les salariés américains montrent leurs muscles pour la première fois depuis des décennies, se félicite-t-il. ​​​​​​​À travers le pays, ils refusent de revenir à des emplois abrutissants et mal payés. » Et, pour nombre d’entre eux, ils voient une planche de salut dans un objet diabolisé par quatre décennies de néolibéralisme : une organisation syndicale.

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« Vous reprendrez bien un peu de SALT, les riches? »

Une disposition fiscale de la grande loi de Joe Biden représenterait un cadeau fiscal de 275 milliards d’euros pour les ménages les plus riches si le Sénat l’adoptait. (Article publié dans l’Humanité du 1er décembre 2021.)

SALT. L’acronyme signifie, en anglais, « sel. » Mais il pourrait bien avoir le goût d’une ciguë politique si les démocrates persistaient à vouloir adopter cette disposition contenue dans la grande loi sociale et climatique dont le nom – Build Back Better (Reconstruire en mieux) – reprend le slogan de campagne présidentielle de Joe Biden. Alors que le texte, adopté par la Chambre, arrive au Sénat, un homme a juré sa perte : Bernie Sanders. Cette disposition est « inacceptable », selon le président de la puissante commission budgétaire de la Chambre haute.

De quoi s’agit-il ? Pour faire simple : d’offrir aux plus riches 275 milliards de cadeaux fiscaux. Mais il faut entrer dans le détail pour mieux saisir la folle mécanique – qui met également à jour les contradictions de la coalition démocrate. La disposition se nomme donc SALT pour « State and Local Tax. » Elle ne figure pas dans le programme de Joe Biden ni d’aucun autre candidat. Elle est apparue comme par miracle au début de l’été alors que débutait au Congrès la rédaction du grand texte législatif censé renouer et compléter les politiques du New Deal de Franklin Delano Roosevelt et de la Grande société de Lyndon Johnson. À peine entré en fonction, Joe Biden avait dressé une impressionnante liste de mesures sociales et climatiques. Au fil des négociations et des « oukases » de deux sénateurs « modérés » (Joe Manchin et Kyrsten Sinema) dont le vote est essentiel, nombre d’entre elles passent par-dessus bord, comme le doublement du salaire minimum à 15 dollars ou la gratuité des « community colleges », ces universités publiques de proximité qui dispensent des cursus courts.

Mais un passager clandestin s’y glisse : SALT. Promu par quelques députés démocrates très centristes, il vise à mettre fin au plafonnement de déductions des impôts locaux et fonciers de la déclaration d’impôts fédéraux. Ce plafonnement avait été institué par la réforme fiscale de Donald Trump qui allégeait massivement les impôts pour les plus fortunés. Il constituait la seule disposition alourdissant un tantinet leur charge fiscale, une sorte d’intrus au sein d’une loi amenant les niveaux d’imposition à leur étiage. C’est ici que l’on entre dans la tactique politicienne. Ces impôts locaux et fonciers sont plus élevés dans les États plus dynamiques économiquement et plus riches qui se trouvent êtres également des États « bleus » (la couleur du parti démocrate) où les « upper classes » (classes supérieures) votent démocrate. Plutôt que de justice fiscale, il s’agissait en fait d’une petite mesquinerie trumpiste contre les plus prolixes donateurs démocrates. Et c’est exactement pour cette même raison qu’une poignée d’élus du parti de Biden se sont mis en tête de relever ce « plafond » de 10 000 à 80 000 dollars, ce dont, pour certains, ils seront également les bénéficiaires. L’addition totale a de quoi étourdir : 275 milliards de dollars sur dix ans, soit – en termes de montant – la deuxième mesure de la grande loi derrière la création d’un programme public de petite enfance mais devant l’instauration d’un congé maladie et parental pourtant ramené de 12 à 4 semaines car jugé trop onéreux.

L’affaire serait sans doute apparue beaucoup plus rapidement pour ce qu’elle est – un cadeau d’élus démocrates à leurs donateurs, énième exemple de la collusion entre l’establishment et le fameux « 1 % ») – si un acteur essentiel n’avait brouillé les pistes. Et pas n’importe lequel lorsqu’il s’agit de la coalition démocrate : des syndicats, notamment ceux des enseignants et des pompiers. Leur argument : dans un État où le coût de la vie est élevé (exemple : New York) un couple – Monsieur est pompier, Madame est enseignante – gagne 165 000 dollars par an et a perdu des milliers de dollars dans le tour de passe-passe des républicains. « Le plafonnement est un double coup porté à la classe moyenne, s’emporte même Randi Weingarten, puissante de la puissante fédération des enseignants. Non seulement il transfère un fardeau fiscal injuste des millionnaires vers les infirmières, éducateurs et employés du service public – ceux-là mêmes qui nous ont aidés à travers la pandémie – mais il punit également les collectivités qui ont eu la prévoyance d’investir dans les services publics. » L’argument n’est pas dénué de fondement. Sauf que… la réforme proposée ne bénéficiera pas à Joe le pompier et Jennifer l’institutrice. Selon le Tax Policy Center, « 94 % des bénéfices de la réforme iront aux 20 % les plus fortunés et 70 % aux 5 % du haut de l’échelle. »

Si le texte était confirmé par le Sénat, « le 1 % paierait moins d’impôts après le vote de la loi Build Back Better qu’après les baisses d’impôts de Trump en 2017. C’est inacceptable », fulmine Bernie Sanders. Pour le sénateur socialiste, cela relève à la fois de la « bad policy » (politique publique) et de la « bad politics » (mauvaise stratégie politique.) Afin de limiter la casse, Bernie Sanders et son collègue du New Jersey, Bob Menendez proposent un amendement qui exclue du champ d’application de la réforme les ménages gagnant plus de 400 000 dollars de revenus annuels, soit les 5 % les plus riches. « Il semblerait que les leaders démocrates essaient délibérément de perdre les élections de mi-mandat », commente le Daily Poster, un journal en ligne créé par David Sirota, ancien conseiller de Bernie Sanders, qui chronique depuis le début la marche vers ce « suicide collectif. ».

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Censure : la nouvelle « liste noire » des républicains

Le parti de Donald Trump veut chasser des écoles les œuvres de Toni Morrison et les mots qui contestent l’ordre établi. (Article publié dans l’Humanité du 15 novembre 2021.)

La saison de la chasse est officiellement ouverte aux États-Unis. Le gibier : les livres qui « corrompent » les écoliers avec des concepts aussi « pornographiques » que le « racisme structurel » ou le « privilège blanc ». Dans le rôle des chasseurs-censeurs : les républicains. Ces derniers ont constaté, lors d’une série d’élections en Virginie, début novembre, la profitabilité électorale de cette nouvelle « guerre culturelle ». Dans un État où le GOP (Grand Old Party) n’avait plus remporté un scrutin depuis 2009, il a réa- lisé le grand chelem en battant les sortants démocrates pour les postes de gouverneur, lieutenant-gouverneur et procureur général. Alors qu’une partie de l’électorat démocrate, déçue par l’absence d’avancées sociales concrètes, s’abstenait, le Parti républicain mobilisait sa base grâce notamment à l’instrumentalisation de la « critical race theory » (théorie critique de la race), un courant de recherche qui existe, mais dont le parti de Trump accusait la gauche « wokiste » de vouloir l’imposer dans les écoles primaires et les collèges. Une intox, évidemment, mais qui a fonctionné à merveille.

Cette peur de l’endoctrinement des enfants sert désormais à un nouveau maccarthysme. Partout dans le pays, des élus républicains sortent les ciseaux de la censure. Au Texas, toujours pionnier lorsqu’il s’agit de faire avancer l’agenda réactionnaire, le gouverneur, Greg Abbott, a signé un décret demandant aux responsables du système éducatif de l’État de traquer les livres au « contenu pornographique et obscène » et de les retirer des bibliothèques. Il a refusé de donner la définition d’un contenu obscène concernant un livre, mais on devine. À l’autre bout du pays, l’élu républicain Chuck Wichgers se montre plus explicite : il veut rendre illégal dans les écoles l’emploi d’un certain nombre de mots, parmi lesquels « suprémacisme blanc », « racisme systémique », « woke », « patriarcat », « multiculturalisme », « justice sociale ».

Même les romans sont dans le viseur des républicains, particulièrement ceux de Tony Morrison. Dans la banlieue de Wichita, l’Œil le plus bleu a été interdit par un comité d’école. Dans un comté en Virginie, c’est Beloved. Pour certains républicains, cela ne suffit pas d’interdire. Il faut les brûler. « Je pense que nous devrions jeter ses livres au feu », a tranquillement proposé Rabih Abuismail, membre du comité de l’école – la fonction est élective – de Courtland (Virginie). Une solution approuvée par Kirk Twigg, autre élu dans un comité d’école, afin d’être certain que « nous éradiquons ces mauvais trucs ».

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Wokisme, la fabrique d’un faux monstre

Un mouvement de conscientisation des inégalités a été transformé par la droite trumpisée en épouvantail, lui permettant de se lancer dans un nouveau maccarthysme. (Article publié dans l’Humanité du 29 octobre 2021)

Un démon « sape la république et la démocratie ». Jean-Michel Blanquer lance un think tank pour l’étudier, c’est dire l’imminence et la force d’un danger sur lequel le Figaro s’avère intarissable, entre « révolution culturelle en marche » et « totalitarisme soft », abonde le journaliste et écrivain américain Rod Dreher dans les colonnes… du Figaro. Il est désormais temps de dévoiler l’identité de l’agent destructeur : le « wokisme », une « idéologie » (dixit Alain Finkielkraut) qui fragmenterait les individus en les rabougrissant à une identité (de préférence « raciale » ou de genre) et établirait une police de la pensée traquant l’homme blanc hétérosexuel. Le wokisme va de pair avec la « cancel culture » : ceux qui ne pensent pas comme les nouveaux maîtres sont cloués au pilori sur la nouvelle place publique que sont devenus les réseaux sociaux. Né dans les universités américaines, ce maccarthysme à rebours commencerait à produire ses ravages en France, d’où l’intérêt quasi obsessionnel du ministre de l’Éducation nationale comme du quotidien détenu par la famille Dassault. Tous de crier à « l’importation en France de concepts américains ». Sauf que le wokisme, justement, est une invention de… la droite américaine.

Un peu d’histoire. Le terme « woke » existe bel et bien. Signifiant littéralement « éveillé », il provient de l’argot africain-américain et désigne de manière positive un état d’éveil et de conscience face à l’oppression qui pèse sur les minorités ethniques, sexuelles ou religieuses. Pour certains, les racines de l’expression plongeraient jusqu’aux années 1960 et le mouvement des droits civiques. Lors d’un discours à l’université Oberlin, le 14 juin 1965, Martin Luther King parle aux diplômés du jour de « leur grand défi : demeurer éveillé (ici “awake”) à travers cette révolution sociale » que le pasteur pensait alors en cours aux États-Unis. En tout état de cause, le mot ressurgit durant la décennie 2010. Peut-être à partir du mouvement Occupy Wall Street, en 2011. À coup sûr après la naissance de Black Lives Matter, en 2013. Le premier mettait en lumière, à travers son célèbre slogan du « 1 % contre les 99 % », l’explosion des inégalités sociales. Le second dénonçait la persistance d’un « racisme systémique », malgré l’égalité juridique des droits et l’élection du premier président noir de l’histoire du pays. Le mouvement #MeToo constitue en quelque sorte le troisième étage de cette fusée.

Les universités américaines ont effectivement servi de ferment à ces mouvements militants. Depuis des décennies, elles sont pionnières dans les études dites « de genre » ou « raciales » qui décortiquent les mécanismes complexes et sophistiqués des exploitations. Une approche résumée dès 1989 par l’universitaire Kimberlé Crenshaw dans le terme « intersectionnalité », qui vise à décrire une situation dans laquelle une personne regroupe « des caractéristiques raciales, sociales, sexuelles et spirituelles qui lui font cumuler plusieurs handicaps sociaux et en font la victime de différentes formes de discrimination ». Contester le système sous toutes ses facettes : l’entreprise ne va pas en effet sans dérives. La même Kimberlé Crenshaw regrettait d’ailleurs en 2020, lors d’une interview donnée à Time Magazine, la mauvaise utilisation par certains groupes de son outil conceptuel : « Il y a eu une distorsion. Il ne s’agit pas de politique identitaire sous stéroïdes. Ce n’est pas une machine à faire des mâles blancs les nouveaux parias. »

Trop heureuse de certaines dérives, la droite américaine fait de la partie le tout, transforme un mouvement d’idées en « mouvement politique ». Le woke devient wokisme, déguisé en épouvantail comme, trente ans plus tôt, le « politiquement correct ». Les deux puisent aux mêmes sources – entre la French Theory (Foucault, Derrida, Deleuze) et la bataille pour l’hégémonie culturelle (Gramsci) – et contestent l’ordre établi jusque dans ses mots et ses représentations. Comme dans les années 1990, les conservateurs crient aux atteintes à la « liberté d’expression ». Une partie de la presse mord à l’hameçon, qui s’effraie de ce « nouveau puritanisme » (The Atlantic) et de cette « gauche illibérale » (The Economist).

Dans un article récemment publié, le journaliste Michael Hobbes démonte l’argument : « Il y a soixante ans, vous pouviez dire “Les Noirs et les Blancs ne devraient pas avoir le droit de se marier ensemble” dans presque chaque église, lieu de travail ou université dans le pays. Aujourd’hui, ceux qui pensent cela hésitent à l’exprimer à peu près partout. Tant mieux. » C’est l’ensemble de la société américaine qui est plus woke. Et c’est précisément ce qui effraie la droite trumpisée. Après l’invention du wokisme, voici l’instrumentalisation de la « théorie de la race » (Critical Race Theory), courant académique né dans les années 1980, désormais accusé de truffer le cerveau des petits Américains de contre-vérités historiques. La ficelle est grosse, mais elle actionne un arsenal répressif des républicains là où ils sont au pouvoir. Ici, l’interdiction de diffuser dans les écoles le documentaire I Am Not Your Negro, consacré à l’auteur noir américain James Baldwin, ou la volonté de groupes de parents d’élèves de chasser de la bibliothèque le très séditieux Martin Luther King et la marche sur ­Washington. Là, au Texas notamment, la chasse aux mots (« antiracisme », « patriarcat », « privilège blanc », « racisme systémique ») et aux livres qui en parlent. Le wokisme vaut bien un nouveau maccarthysme.

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