« Il y a un prix à payer quand on soutient un génocide »

A Dearborn, les arabes-américains détiennent en partie la clé du Michigan, « swing state » essentiel pour Joe Biden en novembre prochain. Un mois après la primaire démocrate et 100.000 bulletins « non engagés », la contestation de la politique de l’hôte de la Maison Blanche à l’égard de la guerre à Gaza ne faiblit pas. (Article publié dans l’Humanité du 3 avril 2024.)

Dearborn (Etats-Unis),

Envoyé spécial.

Elle le dit d’une voix posée sans monter dans les décibels, ses yeux verts gagnant juste en intensité : elle ne votera pas Biden. « Il doit payer pour les 30.000 morts. On ne va pas le récompenser d’un second mandat », explique-t-elle, attablée au Haraz, un coffee shop posé au bord de l’une de ses innombrables artères rectilignes. Elle l’assure, rien ne pourra la faire changer d’avis: « Si j’étais la dernière personne à voter et à pouvoir faire la différence, je le ferais perdre. » La détermination de Saamra Luqman est l’une des raisons pour lesquelles la nervosité s’empare de plus en plus de l’équipe de campagne de Joe Biden.  

Cette descendante d’immigrés yéménites, dont les enfants ont des origines palestiniennes, est une électrice démocrate de tout temps, tendance Bernie Sanders depuis une décennie. A deux reprises, elle a été candidate lors de primaires démocrates : pour le conseil municipal et pour la chambre locale des représentants. Deux tentatives infructueuses mais qui ont contribué à faire de cette agente immobilière à la fois une figure publique de Dearborn, ville de 100.000 habitants aux portes de Detroit (Michigan), où une majorité des habitants sont des arabes-américains et une incarnation de la diversité de la coalition démocrate dans le Michigan, un « swing state » remporté par Donald Trump en 2016 et Joe Biden en 2020. Samraa n’a pas cessé de militer, elle a réorienté son énergie pour s’assurer de la défaite du président sortant le 5 novembre prochain. « Il n’est pas seulement complice, il commet lui-même un génocide. Quand vous livrez des bombes de 1000 kilos qui vont tuer des enfants, comment appelez-vous cela ? ».

Pendant la campagne des primaires, elle a participé au mouvement « uncommitted » dont l’objectif était de montrer la puissance de la contestation face au soutien inconditionnel de Joe Biden à Benjamin Netanyahu. Le 27 février dernier, plus de 100.000 suffrages s’expriment en ce sens. « Le mouvement concerne à la fois les Arabo-Américains et les jeunes. Des villes universitaires ont connu une forte concentration de votes non engagés. Le taux de participation, qui pourrait être un autre indicateur de l’ambivalence à l’égard de M. Biden, a également été très faible à Détroit, qui compte près de 80 % de Noirs », décrypte Jeffrey Grynaviski, professeur de science politique à l’Université Wayne State.

Sur une carte, deux densités du vote de protestation sautent aux yeux : la très libérale et universitaire Ann Arbor et Dearborn. C’est sur cette dernière que s’est concentrée l’attention médiatique. La ville résume un siècle américain en trois cycles :  berceau de Ford qui y dispose toujours de son usine originelle – The rouge – et de son quartier général mondial ; dirigée de 1942 à 1978 par Orville Hubbard, un maire républicain ouvertement ségrégationniste et depuis deux ans par Abdullah Hammoud, premier arabe-américain élu à cette fonction; désormais « capitale des arabes-américains ». « C’est à Dearborn, dans le Michigan, que l’on trouve en effet la plus grande concentration d’Américains d’origine arabe du pays. L’immigration dans la région a commencé dans les années 1890 et s’est poursuivie jusqu’au début de la première guerre mondiale, resitue pour l’Humanité, Hani Bawardi, professeur d’Histoire à Université du Michigan à Dearborn. Des milliers de Palestiniens déplacés sont arrivés après 1948 et 1967, lorsque toute la Palestine a été envahie par les sionistes. La majorité des Américains d’origine arabe sont venus à la suite de la guerre civile libanaise au milieu des années 1970. Lorsque les restrictions à l’immigration ont été levées en 1965, de nombreux étudiants sont également arrivés en provenance de tout le monde arabe à la recherche d’une formation universitaire. Beaucoup sont restés. »

Depuis 1984, cette puissante « communauté » dispose d’un journal : « The Arab American News ». Avant de rejoindre son fondateur au siège situé 5706 Chase Road, on s’empare d’un exemplaire de l’édition de la semaine en accès libre dans un distributeur. Titre de Une : « Qui va arrêter le génocide ? ». Au premier étage, Osama Siblani nous reçoit dans un vaste bureau où dominent le cuir et le bois et de subtiles touches orientales. Après le maire, il est sans doute la personnalité la plus influente de la ville. Arrivé en 1976 d’un Liban en pleine guerre civile, il a fondé huit ans plus tard ce titre. D’un notable, on s’attendrait à un verbe policé. Pourtant: « Joe Biden est un criminel de guerre comme Netanyahu. Je dirais même qu’il est encore plus responsable car c’est lui qui a la possibilité d’arrêter cette guerre. On fera tout pour le faire tomber». La charge puissante est suivie d’une précaution : « en l’état actuel des choses » . Réquisitoire appuyé par Abed Hammoud, ancien procureur fédéral et fondateur du Comité d’action politique arabe-américain (AAPAC), également présent : « On n’est pas un peu ou beaucoup responsable d’un crime. On l’est ou on ne l’est pas. Il faut qu’il apprenne qu’il y a un prix à payer quand on soutient un génocide et ce sera une leçon pour les autres présidents qu’il ne peut y avoir d’impunité. »

C’est le même argument qui flotte dans les bureaux de CAIR, l’organisation de défense des droits civiques des musulmans. « Un message doit être envoyé », insiste son directeur exécutif pour le Michigan, Dawud Walid, africain-américain et imam qui « à titre personnel a voté « uncommitted ». « Comme 80% des musulmans (ils sont originaires d’Asie du sud-est, arabes-américains ou africains-américains, NDLR) qui ont voté ce jour-là», appuie-t-il. La députée d’origine palestinienne de la circonscription, Rashida Tlaib, membre du DSA (Democratic socialists of America) a elle-même voté « uncommitted » mais n’a pas encore dévoilé son choix pour l’élection générale.

Projet de port à Gaza et non-opposition du veto à une résolution de l’ONU: depuis le 27 février, l’administration Biden tente de donner le sentiment d’avoir entendu les protestations exprimées, le Minnesota et le Wisconsin ayant suivi la démarche du Michigan. « Ces gestes semblent calculés pour plaire à des segments de la base du parti démocrate : les arabes-américains, les musulmans, les Noirs, les Hispaniques, les juifs progressistes et les syndicats qui ont exprimé une forte opposition contre les politiques génocidaires perçues et exigent des actions tangibles plutôt que de vagues promesses de l’administration (Biden, NDLR) », estime Jamal Bittar, professeur à l’Université de Toledo dans la dernière édition de « The Arab American News ». Toujours calé dans son fauteuil, Osama Siblani mobilise un moins grand nombre de mors : « Je crois bien que Biden essaie de nous vendre ces foutaises . C’est un cessez-le-feu durable qu’il faut

La directrice de la campagne du président sortant, Julia Chavez Rodriguez, petite-fille du syndicaliste paysan, Cesar Chavez, a récemment effectué une tournée à Dearborn. Abdullah Hammoud a refusé de la recevoir (1). Pas Osama Siblani. « Nous avons parlé pendant deux heures ici même. Parfois, je sentais qu’elle était d’accord avec moi mais ne pouvais pas le dire », glisse-t-il. Dans ce même bureau est également venu le directeur de campagne de Donald Trump. « Et il y en aura d’autres », précise-t-il. Est-ce pour faire monter encore un peu plus la pression sur l’establishment démocrate, habitué à ce que ses électeurs cèdent au « moindre des deux maux », ou qui pourrait faire le pari hasardeux d’un oubli progressif?

En attendant, dans les conversations tardives au coffee shop Qahwah dans le « downtown » de Dearborn après la rupture du jeûn, ou à la sortie de la grande mosquée de Detroit le jour de la grande prière, deux mots reviennent : Gaza et Biden. « On prie pour que ça s’arrête mais surtout on se mobilise pour que Biden change de politique », un jeune militant de New Generation for Palestine, ayant requis l’anonymat. Une volte-face du président sortant ferait-elle changer d’avis une frange des « uncommitted » ? « Je ne me prononce qu’en l’état actuel des choses », répète Osama Siblani. « Je ne céderai pas au chantage : je voterai Cornell West (philosophe africain-américain et proche de Bernie Sanders) », répond Dawud Walid. « Jamais, tranche Saamra Luqman.. Trump ne sera pas meilleur mais le génocide ne peut pas rester impuni. »

  • Le maire de Dearborn ne répond pas aux sollicitations de la presse internationale. Il n’a donc pas donné suite à notre demande d’interview.

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« Joe Biden doit éviter un référendum sur sa présidence »

Le président sortant, distancé dans les sondages, va tenter de remobiliser son électorat de 2020. Mais il porte désormais un bilan, notamment son appui inconditionnel à Benjamin Netanyahu qui provoque des failles dans sa coalition. Entretien avec Antoine Yoshinaka, professeur de science politique à l’Université de l’État de New York à Buffalo. (Article publié dans l’Humanité du 3 avril 2024).

Fait rarissime dans l’histoire des Etats-Unis, à cinq mois du scrutin présidentiel, tous les candidats sont connus. Le processus des primaires escamoté, la campagne a déjà commencé dont l’issue demeure incertaine.

Le remake du duel entre Joe Biden et Donald Trump sature l’espace médiatique. Mais est-ce qu’une troisième candidature – en l’occurrence , plutôt celle de Robert Kennedy Jr – peut potentiellement déjouer ce scénario ?

Elle pourrait brouiller les cartes. L’élection apparaît tellement serrée que quelques points de pourcentage dans tel ou tel Etat, en Géorgie ou dans le Michigan, peuvent faire la différence. Mais de quel côté ? A priori, sa candidature prendrait plus de voix à Biden qu’à Trump. Il faut mettre un bémol car il s’agit d’un candidat un peu hétérodoxe. Il a développé des positions sceptiques sur la vaccination bien avant la pandémie de Covid. Historiquement, ce n’était pas un enjeu très politisé, mais ça l’est devenu. Donc peut-il aller chercher des voix parmi une frange de l’électorat trumpiste? Il semblerait que ce soit du côté de la candidature de Biden que les craintes sont les plus grandes. Kennedy est un nom qui historiquement résonne beaucoup plus chez les démocrates. Et sa candidature s’ajoute à celle de Cornel West (philosophe africain-américain et ami de Bernie Sanders, NDLR) ou de Jill Stein (Green Party, NDLR) beaucoup moins connus mais clairement à gauche donc qui recueilleront des parmi voix les jeunes, les progressistes ou les minorités, etc.

La colistière, Nicole Shanahan, une ancienne démocrate, impliquée dans les causes environnementales, étant très riche, cela va permettre à Robert Kennedy Jr d’avoir accès aux médias et peut-être d’être présent dans de nombreux Etats. Les sondages le donnent très haut mais il faut faire attention : nous sommes encore loin du jour du vote et ses anciens discours vont ressurgir. Certains, notamment sur la génétique et le Covid, sortent quand même du champ gauche. Le candidat va apparaître comme moins sympathique. Mais, encore une fois, il suffit de quelques milliers de voix pour faire basculer une élection. Souvenons-nous de 2000 : il y avait 537 voix d’avance pour George Bush sur Al Gore avec Ralph Nader (Green Party) ayant recueilli 97.000 voix.

Quelles sont les forces et faiblesses des deux principaux candidats ?

La base de Trump semble être beaucoup plus solide mais son plafond apparaît plus bas. Sa base est très blanche et plutôt âgée. La question porte sur sa capacité à élargir celle-ci en gagnant des voix parmi les minorités. En 2020, il avait recueilli à peu près 10% des voix dans l’électorat afro-américain et un peu plus de 30% parmi les Latinos. Certains sondages le créditent de plus de 40% parmi les Latinos. Je serai étonné qu’au final ce soit cette proportion-là. Ou alors il s’agirait d’un réalignement racial historique aux Etats-Unis où les minorités votent depuis des décennies majoritairement pour les démocrates. Je pense qu’en ce moment, les sondages nous montrent non pas des intentions fermes mais des insatisfactions liées peut-être à l’inflation ou à d’autres sujets politiques et qui s’expriment de manière symbolique avec un refus affiché de ne pas voter pour Biden. Mais, encore une fois, cela peut se jouer à quelques points et le vote des Latinos dans le Nevada ou des Afro-Américains en Géorgie peuvent faire basculer l’élection. Mais, globalement, je pense que l’électorat de Trump ressemblera à celui de 2020.

Le principal enjeu réside donc dans la mobilisation de l’électorat de Biden ?

En 2020, Biden avait rassemblé une coalition beaucoup plus large que celle de Trump (81 millions d’électeurs contre 74 millions) dans une certaine mesure proche de celle de Barack Obama. Sera-t-il en mesure de reconstruire cette coalition? C’est LA grande question. A commencer par les jeunes électeurs qui votent massivement pour les démocrates mais dont la tendance à s’abstenir est plus forte. C’est le cas aussi des minorités qui traditionnellement participent moins que les électeurs plus âgés et blancs du parti républicain.

Dans la reconstruction de la coalition, les femmes jouent un rôle extrêmement important. Depuis les années Reagan, on constate un « gender gap » (fossé lié au genre) : les hommes votent plus républicain et les femmes plus démocrate. Cette élection sera la première depuis la décision de la cour suprême invalidant l’arrêt Roe v. Wade accordant une protection constitutionnelle au droit à l’avortement. Depuis juin 2022, on a vu lors des scrutins que les femmes étaient très mobilisées. Dans son discours sur l’état de l’Union, Joe Biden s’est fortement appuyé sur le mécontentement des femmes évoquant même leur « pouvoir politique ». Parmi l’électorat féminin, Trump agit comme un repoussoir et la campagne de Joe Biden va jouer là-dessus.

Comment voyez-vous le « facteur Gaza » dans la tentative de remobilisation de cette coalition ?

Il est clair qu’actuellement il existe un grand mécontentement notamment parmi les électeurs arabes-américains et/ou musulmans. Peu nombreux au niveau national, ils sont concentrés dans quelques Etats, notamment le Michigan qui est un « swing state » (Etat clé). On a vu lors de la primaire, un niveau important de vote « uncommitted » (non engagé »), à la fois à Dearborn, près de Detroit, où la population est majoritairement arabe et musulmane, mais aussi à Ann Arbor, la ville libérale où se trouve un important campus universitaire. Voilà des indices sur le rôle que cela peut jouer en novembre et aussi donc sur le défi de Joe Biden : d’ici novembre, il devra faire en sorte que l’élection ne soit pas un référendum sur sa présidence, ce qui est régulièrement le cas lorsqu’un sortant se représente. De ce point de vue, nous sommes face à une situation assez inusitée où s’affrontent un président sortant et un ex-président qui est presque sortant et qui a d’ailleurs mené sa campagne des primaires comme un sortant. Biden doit transformer cette élection en un choix.

Pour en revenir au « facteur Gaza », je remarque que la députée Ilhan Omar (membre du DSA, l’organisation des socialistes démocratiques, NDLR) a annoncé qu’elle voterait pour Biden malgré sa critique de la politique de la Maison Blanche de soutien à Netanyahou et un haut niveau de votes « uncommitted » (19%) dans son Etat du Minnesota. Je ne sais pas si cela jouera un rôle en novembre mais ces votes de protestation agissent clairement comme le canari dans la mine : ils indiquent une alerte pour Joe Biden.

Cette élection oppose deux hommes blancs très âgés et très impopulaires. Qu’est-ce que cela dit du système politique ?

Il faut faire attention aux extrapolations. Il y a à peine 16 ans, nous étions dans un discours post-racial après l’élection d’un candidat afro-américain de la nouvelle génération. On voit que cela peut fonctionner par cycle. Ce que cela dit surtout c’est qu’il est difficile pour un parti de déloger un président sortant surtout si l’establishment le soutient. En l’occurrence, cela fait plusieurs mois que Gavin Newson (gouverneur de Californie) ou Gretchen Whitmer (gouverneure du Michigan) ont dit qu’ils ne se présenteraient pas. Bernie Sanders, lui-même, a affirmé très tôt qu’il voterait pour Joe Biden. Ce dernier a pris soin de ne pas laisser trop de failles apparaître dans sa coalition. Il a pris des positions fortes en faveur des syndicats, particulièrement de l’UAW lors de la grève dans l’automobile. Il dispose du soutien de beaucoup de femmes, notamment sur la question de l’avortement. Pour l’establishment démocrate, Biden reste le meilleur véhicule pour bloquer le retour de Trump.

Depuis la fin de la guerre froide, le parti démocrate a remporté le vote populaire à sept reprises lors des huit élections présidentielles. Cela n’est jamais arrivé dans l’histoire du pays qu’un parti domine autant sur une telle période. Pour autant, nous constatons que les marges de victoires lors des élections pour le Congrès sont de plus en plus étroites. Et dans un pays polarisé, le collège électoral peut se jouer à une poignée de voix. Chacun des candidats va donc tenter de mobiliser ses propres électeurs sans pour autant délaisser les « swing voters », moins nombreux qu’avant mais dont le rôle peut s’avérer crucial si les scores sont serrés.

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Super Tuesday : Trump accélère, Biden au point mort

Le rendez-vous des primaires de ce premier mardi de mars a viré au quasi-grand chelem pour l’ancien président tandis que la fronde continue de monter contre l’actuel hôte de la Maison Blanche en raison de sa position sur la guerre à Gaza. (Article publié dans l’Humanité du 7 mars 2024.)

C’était un « Super Tuesday » paradoxal : Donald Trump, confronté à un duel avec sa challenger Nikki Haley, en sort renforcé si ce n’est triomphant tandis que Joe Biden, sans opposant de poids, doit constater, une fois de plus, ses faiblesses parmi son électorat. Les deux s’avancent donc vers un « remake » qui semble depuis des mois inexorable mais pas tout à fait au même rythme.

Le milliardaire, sous le coup de quatre procédures judiciaires, a quasiment réalisé un grand chelem lors de ce premier mardi de mars qui met en jeu des centaines de délégués. L’ancienne ambassadrice des Etats-Unis à l’ONU n’a réussi à empoché que le Vermont, petit Etat rural au caractère particulièrement indépendant (Bernie Sanders en est l’un des deux sénateurs, celui qui affiche la plus longue longévité au Congrès pour un élu non rattaché à l’un des deux grands partis). Pour le reste, l’emprise de Donald Trump sur le GOP (Grand Old Party) se confirme : il a remporté les quatorze autres Etats avec un minimum de 20 points d’avance, portant même le différentiel à plus de 70% en Alabama et dans l’Alaska. Parmi les plus gros Etats fournisseurs de délégués – au Texas (78% contre 17%) comme en Californie (77% contre 20%) – il n’y a eu aucun suspense. Nikki Haley décidera-t-elle, malgré tout, de poursuivre sa campagne dans l’infime espoir d’incarner un « recours » au cas où une sorte d’accident industriel frapperait Donald Trump ? Selon plusieurs quotidiens américains, l’entourage de la candidate laisse entendre qu’elle pourrait jeter l’éponge.

La voie est plus que jamais dégagée pour Donald Trump vers sa troisième investiture républicaine de suite, d’autant que l’épée de Damoclès de l’inégibilité a été retirée par la Cour Suprême qui n’a pas donné suite aux arguments de l’Etat du Colorado selon lesquels il devrait être, au regard du 14e amendement de la Constitution, interdit de toute fonction élective pour l’assaut contre le Capitole le 6 janvier 2021. En revanche, côté financier, l’horizon est sombre : l’amende de plus de 400 millions de dollars infligée au milliardaire par une décision de justice le place dans une situation précaire. La récente rencontre avec Elon Musk avait peut-être pour objet que le milliardaire qui ne cache plus ses sympathies ultra-droitières mette la main au portefeuille.

La collecte de fonds se porte bien pour Joe Biden. Celle de suffrages, un peu moins. Dans le Minnesota, le niveau des votes « uncommited » (« non engagé »), en protestation du soutien inconditionnel apporté par l’hôte de la Maison-Blanche à la politique de Benjamin Netanyahou, a atteint près de 20%, soit plus que dans le Michigan (13%), épicentre du mouvement. Le Minnesota ne fait pas partie de la liste des quelques « Etats-clés » qui font pencher la balance du collège électoral. Mais si un cinquième de l’électorat démocrate fait défection le 5 novembre, il le deviendra, rendant hautement probable une victoire de Donald Trump qui, lui, mobilisera sa base, minoritaire mais galvanisée. Les signaux d’alerte se multiplient pour Joe Biden, devancé dans tous les sondages nationaux. Mettra-t-il à profit le traditionnel discours sur l’état de l’Union, ce jeudi, pour s’adresser à son électorat sans répéter ce qu’il lui a déjà seriné depuis des mois ?

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Dans le Michigan, Biden contesté

Dans cet Etat-clé, 15% des électeurs démocrates ont décidé de lancer un avertissement au président sortant, en protestation contre sa politique de soutien à la guerre à Gaza (article paru dans l’Humanité du 29 février 2024).

Plus de 100.000 suffrages. L’initiative du mouvement Listen to Michigan (« Ecoutez le Michigan ») a remporté un écho que ses organisateurs n’attendaient pas. Un électeur démocrate sur huit qui s’est déplacé mardi pour la primaire a décidé de voter « uncommited » (« non engagé »), en signe de protestation contre la politique de soutien de Joe Biden à la guerre à Gaza. « Dans certaines circonscriptions à prédominance arabo-américaine de Dearborn, environ trois démocrates sur quatre ont émis un vote de protestation pour ne pas s’engager », souligne le New York Times. « C’est une victoire éclatante pour le mouvement pro-palestinien et anti-guerre de notre pays », a déclaré Abbas Alawieh, porte-parole de Listen to Michigan.

Le groupe créé il y a à peine quelques semaines par Layla Elabed, organisatrice communautaire progressiste palestino-américaine à Dearborn, avait reçu le soutien de Rashida Tlaib, députée socialiste de Detroit, par ailleurs la sœur de la créatrice, d’Abdullah Hammoud, le maire de Dearborn, et Abraham Aiyash, le chef de la majorité démocrate de la Chambre des représentants du Michigan.

Avec près de 15% de son électorat qui lui fait défaut, Joe Biden ne peut pas se convaincre qu’il n’a pas un problème, notamment dans le Michigan, un Etat-clé avec ses 15 grands électeurs, où il l’avait emporté avec 150.000 voix d’avance sur Donald Trump en 2020 mais où Hillary Clinton cédait de 10.000 voix en 2016. Dans un scrutin qui s’annonce serré, chaque voix comptera. « S’ils ne sont pas émus par l’humanité du peuple palestinien, peut-être verront-ils les choses différemment lorsqu’ils devront faire un calcul politique », espérait avant le vote Abraham Aiyash. Comment Joe Biden en tiendra-t-il compte ?

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L’ombre de Trump sur un vaudeville sans fin au Congrès

Les élus proches de l’ancien président veulent faire capoter un « package » proposé par Joe Biden et soutenu par certains républicains, comprenant une aide massive à l’Ukraine et des mesures pour la « sécurisation » de la frontière avec le Mexique. (Article publié dans l’Humanité du 9 février 2024).

La vie au Sénat des Etats-Unis ressemble à un vaudeville avec portes qui claquent, rebondissements inattendus, élus qui changent d’avis. Sauf que personne n’en rit. Il faut reprendre depuis les trois coups de départ. Depuis plusieurs mois, l’administration Biden veut faire voter un « package » d’aides : 60 milliards de dollars pour l’Ukraine, 14 milliards pour Israël et 10 milliards de dollars d’aide humanitaire pour les civils victimes de crises mondiales, y compris les Palestiniens et les Ukrainiens. Les démocrates, majoritaires d’une voix au Sénat, ont besoin des Républicains, majoritaires à la Chambre des représentants pour le faire adopter. Comme dans une partie de poker, le Grand Old Party veut « maximiser » sa main et entend lier ces aides au vote de nouveaux financements pour la « sécurisation » de la frontière avec le Mexique où ils décrivent une « crise migratoire » et une « invasion ».

Coincé par la mathématique politique et son tropisme bipartisan, Joe Biden rentre dans la négociation… et n’en est toujours pas sorti. Un nouvel acteur – de poids – est entré en scène dans un hémicycle où il n’est pourtant pas élu : Donald Trump. Il ne veut pas d’un accord sur la frontière sud car cela nuirait à son fonds de commerce électoral à neuf mois de l’élection présidentielle. Un sénateur républicain, James Lankford, a rapporté « qu’une personnalité médiatique éminente de la droite », selon le New York Times, lui avait dit directement : « Si vous essayez de présenter un projet de loi qui résout la crise frontalière au cours de cette année présidentielle, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour vous détruire ». Une stratégie qui fonctionne pour l’heure : mercredi, le package n’a obtenu que 50 voix sur 100 alors qu’une majorité qualifiée de 60 est nécessaire. Même le leader républicain du Sénat, Mitch McConnell, a voté contre alors qu’il l’avait défendu à chaque étape. Bernie Sanders, de son côté, s’y est également opposé expliquant sur Twitter : « Le Sénat examine un projet de loi supplémentaire sur l’aide étrangère qui prévoit une aide militaire américaine supplémentaire de 14 milliards de dollars pour permettre au gouvernement Netanyahou de poursuivre son horrible guerre contre le peuple palestinien. C’est inadmissible. »

Les démocrates tentaient hier de trouver une porte de sortie, autant dire un trou de souris, en découplant le vote : d’abord, l’aide étrangère puis ensuite le dossier de la frontière. Quelques sénateurs républicains qui y étaient opposés ont récemment fait connaître leur accord, ajoutant à une confusion générale, où les observateurs peinent à distinguer qui maîtrise quoi. La réponse pourrait être : à part Donald Trump, personne.

Si d’aventure, un des deux textes obtenait une majorité au Sénat et arrivait à la Chambre des représentants, il s’y trouverait une minorité d’élus ultra-trumpistes pour le bloquer. Ils sont à la fois opposés à une aide à l’Ukraine et au financement de la sécurisation de la frontière, afin de laisser leur champion en faire son thème principal de campagne. Ils ont même menacé d’évincer du poste de « speaker », Mike Johnson, comme ils l’avaient fait avec son prédécesseur, Kevin Mc Carthy. La majorité républicaine à la Chambre est tellement ténue (219 républicains contre 212 démocrates et 4 sièges vacants pour une majorité à 218) qu’une poignée de députés détient un pouvoir de nuisance incommensurablement supérieur à sa force numérique. L’ironie de cette situation tient au fait que la « vague républicaine » attendue lors des élections de midterms en 2022 s’était transformée en très courte victoire, suite à une immixtion dans la campagne de Donald Trump ayant provoqué une mobilisation plus importante d’électeurs démocrates pourtant déçus par les deux premières années de Joe Biden à la Maison-Blanche. Epouvantail électoral hier, à la tête d’une minorité MAGA (Make America Great Again, son slogan de campagne de 2016) au sein d’une minorité (le parti républicain), Donald Trump n’en reste pas moins maître du jeu politicien aujourd’hui. Avant de redevenir un épouvantail électoral ?

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Au Texas, les républicains rejouent Fort Alamo

Le gouverneur conservateur, Greg Abbott, a engagé le bras de fer avec le gouvernement fédéral auquel il dénie la gestion de la frontière et des flux migratoires. Une façon pour les trumpistes de souder leur base face à Joe Biden, en pleine année électorale. (Article publié dans l’Humanité du 8 février 2024.)

Eagle Pass ne sera sans doute jamais l’équivalent contemporain de Fort Sumter, où s’était déroulée la première bataille de la guerre de Sécession. Mais la petite ville américaine à la frontière avec le Mexique illustre parfaitement la « guerre civile froide » souvent évoquée par le journaliste Carl Bernstein. Les républicains ont décidé de transformer Eagle Pass, sur le Rio Grande, en lieu de bataille idéologique et politique sur l’immigration. Ils invoquent une « crise migratoire » et une « invasion » pour défier le gouvernement fédéral, donc Joe Biden. Greg Abbott, le gouverneur conservateur, entend gérer directement la situation via son programme de contrôle, nommé Opération Lone Star (surnom de l’Etat du Texas). Il a réquisitionné une portion de la ville, empêche les agents fédéraux d’y accéder et a fait dresser des barrières en barbelés dans ce point de passage où de nombreux migrants arrivent afin de se rendre à des agents fédéraux et voir leur dossier instruit aux Etats-Unis.

L’administration Biden a ordonné à ses agents de couper les barbelés. La Cour suprême, pourtant majoritairement composée de juges conservateurs, lui a donné raison. Mais le gouverneur persiste, appuyé par vingt-cinq de ses homologues, tous républicains, illustrant là aussi la profonde division du pays. Ron De Santis, le gouverneur de Floride, s’est même engagé à envoyer des soldats de la Garde nationale de son État « pour aider le Texas dans ses efforts pour arrêter l’invasion à la frontière sud ». Les dirigeants de deux des Etats les plus peuplés du pays défient donc l’autorité de l’Etat fédéral, avec mobilisation d’une force militaire de réserve.

Le bras de fer va se poursuivre devant les tribunaux. Greg Abbott y défendra une nouvelle loi, qui devrait entrer en vigueur en mars, permettant aux forces de sécurité du Texas d’arrêter les migrants qui traversent sans autorisation depuis le Mexique. L’administration Biden, quant à elle, y traîne le gouverneur républicain, arguant que cette loi viole l’autorité du gouvernement fédéral en matière de législation sur l’immigration.

Mais en ce début d’année électorale, le GOP (Grand Old Party) ne se contentera pas de joutes oratoires dans les prétoires. Dimanche dernier, accompagné d’une douzaine de gouverneurs républicains, Greg Abbott est venu marteler sur le terrain son message, devant un amas de caméras. Son « opération communication » a coïncidé avec l’arrivée d’une autoproclamée « armée de Dieu »  qui organisait un convoi sur le thème « Reprenons notre frontière. » Ils avaient annoncé des dizaines de milliers de personnes. Ils étaient 200 à 300.

Si le GOP texan persiste, Joe Biden dispose du pouvoir de « réquisitionner » les gardes nationaux texans afin qu’ils ne se trouvent plus au service des autorités locales. Une perspective qui rend furieux l’establishment républicain local : le sénateur Ted Cruz a repris le slogan de la guerre d’indépendance du Texas (« Venez et prenez-le ») tandis que le procureur général de l’Etat a évoqué Fort Alamo, site d’une légendaire bataille entre les colons anglo-américains et le gouvernement mexicain, lors de la guerre d’indépendance du Texas (1835-1836).

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Teenagers : la nouvelle armée de réserve made in USA

Une quinzaine d’Etats dirigés par les républicains ont voté des lois assouplissant les conditions d’emploi des jeunes âgés de 14 à 16 ans. Une façon pour eux de lutter contre une « pénurie de main d’œuvre » en réalité causée par la faiblesse des salaires. (Article publié dans l’Humanité du 8 février 2024.)

Diminution des impôts pour les plus aisés, stigmatisation de l’immigration, maintien du gel du salaire minimum fédéral (7,25 dollars de l’heure, inchangé depuis 2009), restriction du droit à l’avortement, négation des personnes transgenres, dénonciation du « wokisme » : on connaît les grandes lignes du programme que les républicains défendront, en novembre prochain, lors de l’élection présidentielle. Néo-libéralisme et guerres culturelles : que des valeurs sûres du conservatisme américain. Mais viendra-t-il s’y ajouter un nouvel élément ? Du côté de certains « thinks tanks » (groupes de réflexion) comme des élus du Grand Old Party, on propose, comme le formule l’Alabama Policy Institute de « supprimer les obstacles à l’autorisation de travail des mineurs ».

C’est ce que sont concrètement en train de mettre en œuvre de nombreux Etats – tous dirigés par des républicains. Seize d’entre eux ont voté des lois réduisant les barrières à l’emploi de jeunes âgés de moins de seize ans. Il ne s’agit évidemment pas de renvoyer des mômes de dix ans dans les mines, le travail des enfants de moins de 14 ans demeurant interdit, selon les termes du Fair Labor Standards Act voté en 1938 en plein New Deal mais de considérer les jeunes âgés de 14 à 16 ans comme des adultes et donc des salariés à part entière.

En mars dernier, Sarah Huckabee Sanders, gouverneure de l’Arkansas et ancienne responsable presse de Donald Trump lorsque celui-ci était à la Maison-Blanche, a signé une loi qui supprime l’obligation faite aux services de l’État de vérifier l’âge des travailleurs de moins de 16 ans et de leur délivrer une autorisation. La cérémonie officielle de signature de cette nouvelle législation a donné l’occasion d’une photo qui semblait toute droit sortie d’une œuvre dystopique : brandissant le texte paraphé, l’élue expose un sourire radieux tandis que trois enfants placés à côté d’elles – apparemment plus jeunes que 14 ans, tous blancs, et habillés comme des adultes (cravates pour les deux garçons, chemisier fermé jusqu’au dernier bouton pour la jeune fille) – affichent un visage totalement fermé voire apeuré. En septembre, la Floride devenait le treizième Etat à supprimer des protections en 2023 : l’Etat dirigé par Ron De Santis a supprimé toutes les « lignes directrices » sur les heures de travail que les employeurs peuvent accorder aux jeunes de 16 ou 17 ans, permettant ainsi aux adolescents de travailler un nombre illimité d’heures par jour ou par semaine, y compris les quarts de nuit les jours d’école.

Cette « vague » n’a évidemment rien de spontané : elle a été préparée par des groupes d’entreprises, comme la Fédération nationale des entreprises indépendantes, la Chambre de commerce et l’Association nationale des restaurateurs et appuyés, Etat par Etat, par des associations d’hôtellerie, d’hébergement et de tourisme, de l’industrie alimentaire ou encore des constructeurs de maisons. L’argument brandi est à chaque fois le même : faire face à la « pénurie de main d’œuvre. Le pays est plutôt confronté, comme le note le site Truthout, « à une pénurie d’employeurs offrant des salaires justes et raisonnables ». Le salaire minimum fédéral – à 7,25 dollars de l’heure – n’a pas bougé d’un iota depuis 2009. Selon l’Economic Policy Institute, sa valeur relative est au plus bas depuis 66 ans. Dans de nombreux Etats, le « Fight for 15 », la mobilisation syndicale et associative pour doubler le montant du salaire minimum fédéral, a remporté de retentissantes victoires. Désormais, plus du tiers des salariés du pays vivent dans des Etats dont le « SMIC » est compris entre 14 et 16 dollars de l’heure. Ce mouvement qui fait tache d’huile depuis 2012 a rencontré une digue : le Sud, bastion des lois dites « right to work » qui affaiblissent le syndicalisme et favorisent le dumping social mais également la principale base géographique du parti républicain. Ce sont sur ces mêmes terres que fleurissent les lois visant faciliter le travail des mineurs. Pour résumer : afin de ne pas augmenter les salaires, certaines industries préfèrent constituer un nouveau réservoir de main d’oeuvre parmi des très jeunes travailleurs.

Mais cette frénésie législative cache peut-être un second objectif. « Les pressions visant à réduire les normes dans ce genre de contexte ressemblent beaucoup aux groupes de l’industrie qui espèrent légaliser les infractions qu’ils savent déjà commettre », estime Jennifer Sherer, directrice de l’initiative « State Worker Power » du think tank Economy Policy Institute, citée dans le quotidien britannique The Guardian. C’est un fait : l’inflation des projets de loi arrivant sur les bureaux des élus locaux a accompagné celle des infractions à la loi. Selon Reid Maki, coordinateur de la Child Labor Coalition, « le nombre de violations du travail des enfants a augmenté de près de 300 % depuis 2015, selon les données du ministère américain du travail ». En 2023, ce dernier –  pourtant peu doté en moyens humains et financier – a recensé 5 792 enfants travailleurs aux États-Unis.

« La semaine dernière, on a appris avec inquiétude que trois franchises McDonald’s basées dans le Kentucky employaient des enfants âgés d’à peine 10 ans dans 62 magasins situés dans quatre États différents. Certains de ces enfants en âge de travailler travaillaient jusqu’à 2 heures du matin », relatait déjà en mai 2023 Sam Pizzigati, un journaliste social à la retraite, associé au think tank progressiste Institute for Policy Studies. Selon The Guardian, les entreprises qui ont violé la réglementation sociale l’an dernier comprennent des noms comme « McDonald’s, Chipotle, Chick-fil-A, Sonic, Dunkin’, Dave & Buster’s, Subway, Arby’s, Tropical Smoothie Cafe, Popeyes et Zaxby’s, Tyson Foods et Perdue Farms », soit des poids lourds de l’économie US qui peuvent se permettre le coût de l’amende unitaire : 15 138 dollars, soit à peine plus qu’une année de salaire minimum fédéral. Conclusion de Jeet Heer, chroniqueur au magazine progressiste The Nation : « Cette philosophie favorable aux employeurs n’est pas simplement le produit de législateurs du GOP à l’esprit dickensien, mais fait partie d’un effort concerté de la part d’entreprises cherchant à faire des économies et à maximiser leurs profits ».

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Donald, Ron, Nikky, Vivek : une primaire républicaine à droite toute

Le caucus de l’Iowa donne ce lundi 15 janvier le coup d’envoi d’une primaire marqué par le glissement à droite constant du parti républicain. Grand favori, l’ancien président prépare déjà l’élection générale du 5 novembre tandis que Ron DeSantis et Nikki Haley convoitent le fauteuil de deuxième. (Article publié dans l’Humanité du 15 janvier 2024).

L’Iowa ne ressemble plus à l’Amérique mais ce petit État blanc à 90 %, où les chrétiens évangéliques dominent encore, correspond assez bien à ce qu’est le Parti républicain : monochrome, religieux et de plus en plus rural. C’est donc au milieu des champs et d’élevages porcins que résonne le coup de gong de la saison des primaires.

Les candidats connaissent les figures imposées qu’ils peaufinent depuis des mois : arpenter les foires à la saucisse, livrer des odes au maïs (la culture reine locale), visiter si possible les 99 comtés pour prétendre connaître cet État de 3 millions d’habitants sur le bout des doigts.

Tous les candidats… sauf Donald Trump. Il n’en a pas besoin, solidement assis sur le magot de sa base aussi inaltérable que galvanisée. Les sondages lui accordent une telle avance qu’aucun de ses challengers ne caresse l’idée de renverser la table entre Des Moines et Cedar City. De toute façon, les derniers événements de campagne ont été annulés pour cause de vague de froid quasi sibérienne (entre – 15 et – 25 degrés) et d’alerte au blizzard. Mauvaise nouvelle pour les challengers qui entendaient mettre à profit le dernier week-end pour se distinguer.

Leur ambition : terminer deuxième, prendre un avantage pour la prochaine étape le 23 janvier (New Hampshire, autre petit État blanc) dans l’espoir de coaliser les anti-Trump en vue d’un duel pour le « Super Tuesday », le 5 mars (16 États et un tiers des délégués en jeu). Leur méthode : la concurrence par la surenchère pour ce qui s’annonce être la campagne la plus à droite de l’histoire des primaires républicaines.

Le processus de polarisation du pays, enclenché dans les années 1970 et accéléré autour de l’élection de Barack Obama, en 2008, se poursuit. Si on écoutait les candidats aspirant à l’investiture comme on déguste des grands crus – soit, à l’aveugle –, le jugement tomberait à la première gorgée : le GOP (Grand Old Party, surnom du Parti républicain) est devenu un parti d’extrême droite qui stigmatise les immigrés, nie la réalité du changement climatique, s’attaque aux droits des femmes et promet la prison à ses adversaires politiques.

Selon un sondage publié ce dimanche par le Des Moines Register, NBC News et Mediacom Poll, Donald Trump arriverait en tête avec 48 % des suffrages, devant Nikki Haley (20 %), qui se glisse devant Ron DeSantis (18 %), laissant loin derrière Vivek Ramaswamy (8 %). Demeure l’inconnue de la météo locale. Des dizaines de milliers de sympathisants du parti de l’âne, statistiquement plus âgés que la moyenne, vont devoir braver les éléments pour se rendre dans leur bureau de vote et participer au « caucus » 1. « Et si le taux de participation chute en même temps que les températures, quels candidats cela pourrait-il aider ou désavantager ? » s’interroge le New York Times. Verdict glacé au cœur de la nuit de lundi à mardi. En attendant, voici une galerie de portraits des principaux candidats.

Donald Trump, le début de la revanche

« Pour un jour. » Lorsqu’un journaliste lui a demandé pour la première fois s’il comptait devenir, en cas de réélection, un dictateur, Donald Trump a répondu qu’il le serait pour vingt-quatre heures. On aurait pu y voir une boutade. Puis, il l’a répété lors d’un meeting. C’est donc devenu un fait de campagne, presque un slogan. Son électorat, à qui il ne faut pas le répéter deux fois, a saisi le sens de la formule.

Selon un sondage réalisé par PRRI (Public Religion Research Institute), un tiers des républicains estime que l’utilisation de la violence politique pour sauver le pays se justifie. La proportion est encore plus élevée parmi la base « Maga » (Make America Great Again, le motto, la devise de la campagne de 2016). Donald Trump encourage et canalise à la fois cette rage vengeresse. Le vol du pays aurait commencé avec celui de son second mandat : 63 % des républicains estiment que l’élection de 2020 a bel et bien été truquée.

À la manœuvre : les « communistes », la « racaille de la gauche radicale », la « vermine » (ses opposants), les immigrants qui « empoisonnent le sang de notre pays ». Tout fait du milliardaire un candidat d’extrême droite : la verticalité, les thématiques, la rhétorique. Pour l’historien Benjamin Hett, cité dans le Los Angeles Times : « Ce discours trouve un écho chez les Blancs qui craignent de devenir une minorité, chez les chrétiens consternés de vivre dans un pays de moins en moins chrétien, chez les travailleurs (blancs – NDLR) qui se sentent relégués aux échelons inférieurs (de la société). »

Trump 2 ne constituerait pas la réplique de Trump 1 mais son aggravation assumée. Tout le monde est plus ou moins d’accord sur ce postulat. Les grands titres de la presse américaine – à l’instar du magazine The Atlantic – alertent sur la « menace existentielle » pour l’Amérique d’une nouvelle élection du milliardaire xénophobe – pour s’en inquiéter. Les électeurs trumpistes pour s’en féliciter : ils sont prêts à payer la sauvegarde de la République blanche au prix de l’abandon de la démocratie.

Quasi certain de remporter la mise lors de la primaire républicaine, l’ancien président prépare aussi l’élection générale avec la contradiction fondamentale que doivent affronter les républicains depuis au moins deux décennies : s’il peut s’appuyer sur un socle d’électeurs aussi fidèles que chauffés à blanc, celui-ci est en rétractation continue. Il ne faut donc pas faire fuir ce qu’il reste de républicains modérés.

Ainsi, après avoir eu la peau de l’arrêt Roe v. Wade et donc du droit fédéral à l’avortement, via la nomination de trois juges conservateurs à la Cour suprême, Donald Trump s’oppose-t-il à une loi fédérale interdisant sur l’ensemble du territoire l’exercice de ce droit fondamental. L’ancien président a clairement déjà mis le cap sur le 5 novembre.

Ron DeSantis, l’étoile descendante

Il cochait toutes les cases : gouverneur du troisième État le plus peuplé d’Amérique, jadis un « swing State » (État indécis), qu’il a contribué à rendre presque définitivement rouge (la couleur du Parti républicain) ; pourfendeur attitré du « wokisme », cette idéologie que les conservateurs ont inventé pour décrédibiliser les luttes contre les injustices (classe, race et genre) ; plus jeune (45 ans) que le favori. Bref, Ron DeSantis incarnait un trumpisme sans Trump que l’establishment républicain voyait d’un bon œil au point de flécher les donations vers sa campagne.

Puis, il est entré dans l’arène et la chute réelle fut encore plus soudaine que l’ascension virtuelle. Rien n’allait. Donnant l’impression de réciter en permanence les fiches de ses conseillers et peu à l’aise dans la confrontation directe (il s’est notamment fait étriller par le gouverneur démocrate de Californie, Gavin Newsom), le gouverneur de Floride payait surtout sa stratégie ultradroitière.

Effet ciseau : les plus modérés des électeurs républicains le considèrent comme trop extrémiste tandis que la base trumpiste lui reproche de s’en prendre à Trump pour se distinguer. L’argent a cessé d’arriver, privant sa campagne de carburant, passée en « mode survie » depuis des mois : il lui faut tenir jusqu’à l’Iowa et arriver deuxième afin d’incarner le point de ralliement des « Never Trump ». Pour l’idole des anti-wokistes, l’Iowa prend des allures de quitte ou double.

Nikki Haley, la « néocon » qui monte

C’était une question simple, de niveau collège, posée lors d’un meeting de format « town hall », qui donne des suées aux conseillers puisque les électeurs posent directement leurs questions aux candidats. Et les visages de ceux de Nikki Haley se décomposaient au fur et à mesure de sa réponse. La question : « Qu’est-ce qui est à l’origine de la guerre civile (la guerre de Sécession, NDLR) ? » L’ancienne gouverneure de Caroline du Sud a mobilisé beaucoup, beaucoup de mots, mais n’a jamais mentionné la raison principale : l’esclavage.

Coup d’arrêt brutal pour celle qui commençait à grimper dans les sondages, profitant de son profil différent, « une femme dont les parents sont des immigrés indiens », et voir affluer des sommes importantes d’argent (24 millions de dollars lors du dernier trimestre 2024), un signe toujours révélateur dans un pays qui a levé, depuis un arrêt de la Cour suprême en 2010, toute barrière au financement des campagnes électorales.

Et comme une faute appelle souvent une erreur, la nouvelle coqueluche de l’establishment a tenté de se défendre en invoquant les « amis noirs » qu’elle avait adolescente, et avec lesquels elle parlait du sujet. L’épisode n’a pas forcément entamé sa crédibilité auprès des électeurs républicains, symptôme d’une dérive d’un parti qui fut fondé par Abraham Lincoln et des anti-esclavagistes.

Sinon, côté politique étrangère, l’ancienne ambassadrice des États-Unis à l’ONU, fidèle à son pedigree néoconservateur, oublie les vertus… de la diplomatie, et appelle Israël à « les finir », sans que l’on sache s’il s’agit du Hamas ou des Palestiniens, pour lesquels elle n’a jamais un mot.

Vivek Ramaswamy, la carte complotiste

Que serait une primaire républicaine, cru 2024, sans un richissime libertarien complotiste ? Le rôle est joué par Vivek Ramaswamy, fils d’immigrés indiens devenu milliardaire grâce au succès d’une société biopharmaceutique.

Son programme aurait pu être rédigé par ChatGPT avec la consigne « Écris la plateforme la plus à droite de la droite de la droite ». Ouvertement climatosceptique, opposé aux droits des personnes transgenres, favorable à l’intervention de l’armée à la frontière mexicaine, il propose également de supprimer 75 % des postes de fonctionnaires et estime que l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021 est un « inside job », soit un coup monté de l’intérieur même de l’appareil étatique.

En son temps, Bob Dylan moquait ce genre de personnages dans Talkin’John Birch Paranoid Blues. Aujourd’hui, il peut dérouler sa petite musique dans les débats officiels du Parti républicain.

(1) Réunion physique au cours de laquelle les présents dûment enregistrés votent, bureau par bureau, pour élire leurs délégués qui se retrouveront ensuite au niveau du comté, où seront à leur tour désignés les délégués pour la convention de l’État↩︎

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Toyota et Tesla : les nouvelles cibles de l’UAW

Fort de sa victoire lors de la récente grève, le syndicat de l’automobile veut organiser les déserts syndicaux que sont les constructeurs étrangers et de véhicules électriques. (Article publié dans l’Humanité du 5 décembre 2023.)

Après avoir arraché une convention collective historique aux «Big Three » (Ford, General Motors et Stellantis qui possède Chrysler), l’UAW (United Auto Workers) se lance dans l’organisation des déserts syndicaux. C’est Shawn Fain qui l’a annoncé mercredi dernier lors d’une vidéo publiée sur Facebook : « À tous les travailleurs de l’automobile qui travaillent sans bénéficier des avantages d’un syndicat : C’est maintenant votre tour ». Au total, la campagne de syndicalisation concernera 150 000 travailleurs (soit à peu près le même nombre que travaillant dans les « Big Three ») dans treize constructeurs automobiles. Il s’agit notamment des compagnies étrangères (notamment Toyota, 2e constructeur sur le marché américain, Hyundai, Mercedes et Volkswagen), ainsi que les entreprises construisant des véhicules électriques, à commencer par Tesla, ultra-dominant sur le marché.

Depuis les années 70, les constructeurs automobiles étrangers ont choisi d’implanter leurs sites de productions dans des Etats du Sud, où les syndicats sont historiquement faibles, contrairement au Midwest, berceau de l’automobile américaine et de l’UAW (créé en 1935). Les républicains – majoritaires dans cette « ceinture de la bible » – ont adopté des lois dites « right to work » (droit de travailler) qui sapent le principe de la syndicalisation générale. Aux Etats-Unis, faute de reconnaissance volontaire par le patronat, un syndicat est créé à la faveur d’un vote majoritaire des salariés. Ensuite, 100% des salariés de l’entreprise y sont obligatoirement adhérents. Ces fameuses lois permettent à un salarié d’échapper à la syndicalisation et à la cotisation, affaiblissant la force de frappe d’organisation et de négociation des syndicats. Quant à Tesla, son propriétaire, Elon Musk, est connu pour ses positions foncièrement anti-syndicales, à l’instar des PDG de Starbucks ou Amazon, Howard Schultz et Jeff Bezos.

Selon le plan présenté par l’UAW, dès que 30 % des travailleurs d’une usine auront signé une carte syndicale, ils rendront publique leur campagne. Certains usines ont déjà atteint ce seuil, assure le syndicat. Une fois le seuil des 70% franchi, sera constitué un comité composé de salariés de toutes les équipes et de toutes les catégories d’emploi qui exigera la reconnaissance volontaire de leur syndicat par l’entreprise. Si celle-ci refuse, les travailleurs demanderont l’organisation d’une élection auprès du Conseil national des relations du travail, agence indépendante du gouvernement fédéral.

Les constructeurs étrangers ont senti le danger arriver en consentant à des augmentations de salaires, dès la victoire de l’UAW face aux Big Three : 25% sur quatre ans chez Hyundai, 11% immédiatement chez Honda et 9% chez Toyota. « Toyota n’accorde pas d’augmentations par bonté d’âme, a commenté Shawn Fain. Toyota est l’entreprise automobile la plus importante et la plus rentable au monde. Elle aurait pu tout aussi bien augmenter les salaires il y a un mois ou un an. Ils l’ont fait maintenant parce qu’ils savent que nous venons les chercher. »

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Comment le syndicat UAW a fait plier les « Big Three » de l’automobile

Après plusieurs semaines de grève, les salariés de l’automobile ont obtenu et ratifié la meilleure convention collective depuis les années 50. Retour sur un mouvement qui fait déjà date dans l’histoire du mouvement ouvrier américain. (Article publié dans l’Humanité du 22 novembre 2023.)

« The rouge » : le domino suivant avait un nom et pas n’importe lequel. LE nom de l’industrie automobile américaine, diminutif de Ford River Rouge complex. La plus grande usine du monde dans les années 30; une vraie ville (1,5 kilomètre carré de chaines de production, 160 kilomètres de chemins de fer, une centrale électrique et une forge intégrées…); l’usine d’où sortent les pick-up F-150, le modèle le plus vendu aux Etats-Unis depuis 40 ans mais aussi le théâtre de la bataille de l’Overpass, en 1937, où des militants de l’UAW (United Auto Workers) tentant de syndiquer l’usine furent battus par les nervis du fondateur Henry Ford, par ailleurs antisémite et naziphile. « The rouge », donc, allait partir en grève. C’était une question de jours. La direction de la grande compagnie nationale le savait. Celle de l’UAW le préparait. Après six semaines de grève et des réponses insuffisantes des Big Three (Ford, General Motors et Stellantis qui détient Chrysler), Shawn Fain, le président du syndicat allait annoncer l’entrée de nouvelles usines dans la danse de la grève déclenchée le 15 septembre.

L’UAW avait non seulement lancé, pour la première fois de son histoire, une offensive simultanée chez les « Big Three » mais adopté de plus une tactique totalement nouvelle en ciblant, semaine après semaine, les sites en grève. Une sorte de « guérilla » du débrayage qui déboussole totalement le patronat. A ce jeu du chat et de la souris, il perd régulièrement. Savoureuse anecdote : la direction de General Motors déménage du matériel de l’usine de Spring Hill (Tennessee), qu’elle pense être la prochaine cible, vers celle de Wentzville (Missouri). Finalement, le syndicat, à l’affût, déclenche la grève dans cette dernière et récupère le « butin ».

Défaites tactiquement, les directions des trois constructeurs automobiles historiques le sont également stratégiquement. L’opinion publique souscrit ultra-majoritairement au mot d’ordre de l’UAW – « A profits records, contrat record» -alors que les « Big Three » ont engrangé 21 milliards de dollars de profits au premier semestre 2023, portant leur pactole à 250 milliards durant la décennie écoulée.

Ultime coup de maître : Shawn Fain contraint Joe Biden à se rendre mardi 26 septembre sur un piquet de grève et appuyer officiellement les revendications des salariés. Le président américain se tenait jusque-là à équidistance, appelant à un accord mais sans peser sur son contenu. En mai, insatisfaite des garanties apportées par l’administration dans le cadre de la transition vers les véhicules électriques, l’UAW avait pointé une première épée dans le dos de l’hôte de la Maison-Blanche en retirant son soutien officiel à sa candidature pour la prochaine élection présidentielle. Aux Etats-Unis, il est de tradition que les syndicats soutiennent un candidat et dans leur immense majorité cet appui va au représentant du parti démocrate. « Notre soutien ne va pas de soi. Il faut le mériter », lance alors Shawn Fain dans une sortie assez inédite. Dans l’Etat-clé du Michigan, berceau de l’automobile, remporté par Trump en 2016 (avec 11.000 voix d’avance) et par Biden en 2020 (avec 150.000 voix de plus), mener campagne sans l’UAW amoindrit fortement les chances de victoire. Joe Biden aggrave son cas, en août, en estimant que la grève n’aura pas lieu. Celle-ci a finalement bien lieu et quelques jours après son déclenchement, Shawn Fain met Joe Biden au pied du mur en l’invitant sur un piquet de grève. Celui qui se présente comme « le président le plus pro-syndicat » de l’Histoire ne peut refuser. Et c’est ainsi que pour la première fois de l’Histoire, un président s’est rendu sur un piquet de grève… « L’une des réalisations significatives et encourageantes de la nouvelle direction a été son rejet rapide des efforts de l’administration Biden pour interférer dans les négociations sur l’automobile, ainsi que son rejet catégorique des tentatives grossières du bigot antisyndical Trump de s’immiscer dans la mêlée », apprécie Chris Townsend, ancien directeur de l’action politique du syndicat United Electrical Workers Union.

Un syndicat de 400.000 membres au pactole de 850 millions de dollars qui permet de tenir pendant des mois cette grève « ciblée », les Américains de plus en plus favorables aux grévistes et un Président qui vient les rejoindre : les Big Three ne peuvent pas tenir longtemps contre ces vents contraires. Le 26 octobre, Ford cède et signe un protocole d’accord. Deux jours plus tard, c’est Stellantis. Puis viendra General Motors..

Une grande partie des concessions (gel des salaires,  effectuées par la direction du syndicat à l’époque de la Grande Récession sont effacées : augmentation des salaires de 25%, embauche des intérimaires en temps plein après quelques mois, restauration de l’indexation des salaires sur l’inflation, droit de faire grève en cas de fermeture d’usines. Au terme de cette nouvelle convention collective, un salarié de l’un des trois géants gagnera au minimum 35 dollars de l’heure (le salaire médian aux Etats-Unis s’établit à 17 dollars) et au maximum 42,60 dollars, le plaçant de nouveau au cœur de cette fameuse classe moyenne qu’il a incarné à partir des années 1950 avant d’en être, petit à petit relégué, à sa marge. Autre percée, selon Ian Greer, professeur à l’Université Cornell : « Le syndicat semble avoir réussi à intégrer les nouvelles usines de batteries électriques dans les accords-cadres, au même titre que les travailleurs qui fabriquent des véhicules à combustion interne. »

Mais l’UAW a échoué à faire accepter une revendication essentielle: la fin du double statut qui prive, depuis 2007, les nouveaux embauchés d’une pension de retraites et d’une protection sociale lorsqu’ils arrêtent de travailler. Raison pour laquelle le protocole d’accord n’a été avalisé que par 55% des salariés de General Motors et 69% chez Ford et Stellantis. « Beaucoup de mes collègues sont déçus que les pensions et l’assurance maladie des retraités n’aient pas été récupérées, explique pour l’Humanité, Chris Viola, ouvrier dans l’usine General Motors à Hamtramck, dans la banlieue de Detroit. Personnellement, j’ai voté pour, mais je comprends pourquoi les gens ont voté contre. Je pense que la grève de 2019 (40 jours de mobilisation pour quasiment aucun gain, N.D.L.R.) a peut-être incité les travailleurs de GM à vouloir continuer à se battre. » Shaw Fain a reconnu cet échec, donnant rendez-vous aux syndiqués en 2028 pour la prochaine renégociation. « L’un de nos principaux objectifs à l’issue de cette victoire historique est de nous organiser comme nous ne l’avons jamais fait auparavant, a-t-il annoncé. Lorsque nous reviendrons à la table des négociations en 2028, ce ne sera pas seulement avec les trois grands. Ce sera avec les cinq ou six grands ».

Le message envoyé est clair : l’UAW entend désormais s’attaquer aux entreprises automobiles où le syndicat n’a pas encore reçu l’aval de la majorité des salariés. « Le succès de la grève facilitera grandement la syndicalisation des constructeurs automobiles non syndiqués, qui se trouvent principalement dans le sud », estime l’universitaire Ian Greer. Les constructeurs en question ont vu arriver le danger et récemment annoncé des hausses de salaires (9% dès janvier pour Toyota, 11 et 14% l’an prochain pour Honda et Hyundai). C’est la « méthode » Starbucks ou Amazon: appliquer une partie des revendications (notamment le salaire minimum à 15 dollars) afin de couper l’herbe sous le pied des syndicats et d’empêcher la création de sections organisées.

Les déserts syndicaux et la transition vers l’électrique constituent les chantiers d’avenir, auquel l’UAW s’est préparé avec cette victoire que l’historien spécialiste du mouvement ouvrier Nelson Lichtenstein qualifie, dans un article pour le magazine marxiste Jacobin, d’ « historique et transformatrice ». « Elle met fin à une ère de quarante-trois ans de négociations de concessions et de défaites du mouvement ouvrier qui a commencé avec la quasi-faillite de Chrysler en 1979 et la destruction par Ronald Reagan de l’Organisation professionnelle des contrôleurs aériens deux ans plus tard », appuie ce professeur à l’Université de Californie-Santa Barbara.

Et dire que ce point de bascule dans l’histoire du syndicalisme a commencé par une enquête de justice et s’est, en partie, jouée dans les amphis de l’une des plus prestigieuses universités du pays… La posture revendicative de l’UAW doit en effet à l’élection d’une nouvelle direction en mars dernier, la première à laquelle les adhérents ont participé. Depuis des décennies, c’est un Congrès bien verrouillé qui désignaient les dirigeants. En 2020, suite à une enquête du ministère de la Justice, une dizaine de dirigeants syndicaux sont condamnés pour racket, détournement de fonds et fraude fiscale. En lambeaux, le syndicat se voit imposer une réforme démocratique. En 2023, on élit donc pour la première fois le président de ce syndicat créé en 1935 au suffrage universel. Ray Curry, le président sortant, doit affronter le candidat d’un groupe interne d’opposition,  l’United All Workers for Democracy, un certain Shawn Fain, ancien électricien de l’usine Stellantis de Kokomo dans l’Indiana. Ce dernier l’emporte avec 483 voix d’avance. Le « réformateur » doit sa victoire au vote massif en sa faveur des « travailleurs universitaires » (salariés, doctorants et post-doctorants chargés de cours), représentant aujourd’hui un quart des syndiqués de l’UAW, le syndicat s’étant porté volontaire pour les représenter lorsque ceux-ci ont mené des campagnes de syndicalisation. Parmi la nouvelle garde élue, figure Brandon Mancilla, 28 ans, désormais président régional de l’UAW pour la côte Est. Fils  d’immigrés du Guatemala, chargé de cours à Harvard, il avait été en 2019 la cheville ouvrière d’une grève de 29 jours dans la plus prestigieuse université du pays permettant la création d’une section syndicale.

A peine posé dans son bureau de Detroit, Shawn Fain s’entoure d’un staff où des anciens des campagnes de Bernie Sanders apportent leur sens de la communication disruptive. Sa première décision : faire voter par les syndiqués le principe d’une grève : 97% de « oui ». Les planètes étaient alignées…

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