Donald, Ron, Nikky, Vivek : une primaire républicaine à droite toute

Le caucus de l’Iowa donne ce lundi 15 janvier le coup d’envoi d’une primaire marqué par le glissement à droite constant du parti républicain. Grand favori, l’ancien président prépare déjà l’élection générale du 5 novembre tandis que Ron DeSantis et Nikki Haley convoitent le fauteuil de deuxième. (Article publié dans l’Humanité du 15 janvier 2024).

L’Iowa ne ressemble plus à l’Amérique mais ce petit État blanc à 90 %, où les chrétiens évangéliques dominent encore, correspond assez bien à ce qu’est le Parti républicain : monochrome, religieux et de plus en plus rural. C’est donc au milieu des champs et d’élevages porcins que résonne le coup de gong de la saison des primaires.

Les candidats connaissent les figures imposées qu’ils peaufinent depuis des mois : arpenter les foires à la saucisse, livrer des odes au maïs (la culture reine locale), visiter si possible les 99 comtés pour prétendre connaître cet État de 3 millions d’habitants sur le bout des doigts.

Tous les candidats… sauf Donald Trump. Il n’en a pas besoin, solidement assis sur le magot de sa base aussi inaltérable que galvanisée. Les sondages lui accordent une telle avance qu’aucun de ses challengers ne caresse l’idée de renverser la table entre Des Moines et Cedar City. De toute façon, les derniers événements de campagne ont été annulés pour cause de vague de froid quasi sibérienne (entre – 15 et – 25 degrés) et d’alerte au blizzard. Mauvaise nouvelle pour les challengers qui entendaient mettre à profit le dernier week-end pour se distinguer.

Leur ambition : terminer deuxième, prendre un avantage pour la prochaine étape le 23 janvier (New Hampshire, autre petit État blanc) dans l’espoir de coaliser les anti-Trump en vue d’un duel pour le « Super Tuesday », le 5 mars (16 États et un tiers des délégués en jeu). Leur méthode : la concurrence par la surenchère pour ce qui s’annonce être la campagne la plus à droite de l’histoire des primaires républicaines.

Le processus de polarisation du pays, enclenché dans les années 1970 et accéléré autour de l’élection de Barack Obama, en 2008, se poursuit. Si on écoutait les candidats aspirant à l’investiture comme on déguste des grands crus – soit, à l’aveugle –, le jugement tomberait à la première gorgée : le GOP (Grand Old Party, surnom du Parti républicain) est devenu un parti d’extrême droite qui stigmatise les immigrés, nie la réalité du changement climatique, s’attaque aux droits des femmes et promet la prison à ses adversaires politiques.

Selon un sondage publié ce dimanche par le Des Moines Register, NBC News et Mediacom Poll, Donald Trump arriverait en tête avec 48 % des suffrages, devant Nikki Haley (20 %), qui se glisse devant Ron DeSantis (18 %), laissant loin derrière Vivek Ramaswamy (8 %). Demeure l’inconnue de la météo locale. Des dizaines de milliers de sympathisants du parti de l’âne, statistiquement plus âgés que la moyenne, vont devoir braver les éléments pour se rendre dans leur bureau de vote et participer au « caucus » 1. « Et si le taux de participation chute en même temps que les températures, quels candidats cela pourrait-il aider ou désavantager ? » s’interroge le New York Times. Verdict glacé au cœur de la nuit de lundi à mardi. En attendant, voici une galerie de portraits des principaux candidats.

Donald Trump, le début de la revanche

« Pour un jour. » Lorsqu’un journaliste lui a demandé pour la première fois s’il comptait devenir, en cas de réélection, un dictateur, Donald Trump a répondu qu’il le serait pour vingt-quatre heures. On aurait pu y voir une boutade. Puis, il l’a répété lors d’un meeting. C’est donc devenu un fait de campagne, presque un slogan. Son électorat, à qui il ne faut pas le répéter deux fois, a saisi le sens de la formule.

Selon un sondage réalisé par PRRI (Public Religion Research Institute), un tiers des républicains estime que l’utilisation de la violence politique pour sauver le pays se justifie. La proportion est encore plus élevée parmi la base « Maga » (Make America Great Again, le motto, la devise de la campagne de 2016). Donald Trump encourage et canalise à la fois cette rage vengeresse. Le vol du pays aurait commencé avec celui de son second mandat : 63 % des républicains estiment que l’élection de 2020 a bel et bien été truquée.

À la manœuvre : les « communistes », la « racaille de la gauche radicale », la « vermine » (ses opposants), les immigrants qui « empoisonnent le sang de notre pays ». Tout fait du milliardaire un candidat d’extrême droite : la verticalité, les thématiques, la rhétorique. Pour l’historien Benjamin Hett, cité dans le Los Angeles Times : « Ce discours trouve un écho chez les Blancs qui craignent de devenir une minorité, chez les chrétiens consternés de vivre dans un pays de moins en moins chrétien, chez les travailleurs (blancs – NDLR) qui se sentent relégués aux échelons inférieurs (de la société). »

Trump 2 ne constituerait pas la réplique de Trump 1 mais son aggravation assumée. Tout le monde est plus ou moins d’accord sur ce postulat. Les grands titres de la presse américaine – à l’instar du magazine The Atlantic – alertent sur la « menace existentielle » pour l’Amérique d’une nouvelle élection du milliardaire xénophobe – pour s’en inquiéter. Les électeurs trumpistes pour s’en féliciter : ils sont prêts à payer la sauvegarde de la République blanche au prix de l’abandon de la démocratie.

Quasi certain de remporter la mise lors de la primaire républicaine, l’ancien président prépare aussi l’élection générale avec la contradiction fondamentale que doivent affronter les républicains depuis au moins deux décennies : s’il peut s’appuyer sur un socle d’électeurs aussi fidèles que chauffés à blanc, celui-ci est en rétractation continue. Il ne faut donc pas faire fuir ce qu’il reste de républicains modérés.

Ainsi, après avoir eu la peau de l’arrêt Roe v. Wade et donc du droit fédéral à l’avortement, via la nomination de trois juges conservateurs à la Cour suprême, Donald Trump s’oppose-t-il à une loi fédérale interdisant sur l’ensemble du territoire l’exercice de ce droit fondamental. L’ancien président a clairement déjà mis le cap sur le 5 novembre.

Ron DeSantis, l’étoile descendante

Il cochait toutes les cases : gouverneur du troisième État le plus peuplé d’Amérique, jadis un « swing State » (État indécis), qu’il a contribué à rendre presque définitivement rouge (la couleur du Parti républicain) ; pourfendeur attitré du « wokisme », cette idéologie que les conservateurs ont inventé pour décrédibiliser les luttes contre les injustices (classe, race et genre) ; plus jeune (45 ans) que le favori. Bref, Ron DeSantis incarnait un trumpisme sans Trump que l’establishment républicain voyait d’un bon œil au point de flécher les donations vers sa campagne.

Puis, il est entré dans l’arène et la chute réelle fut encore plus soudaine que l’ascension virtuelle. Rien n’allait. Donnant l’impression de réciter en permanence les fiches de ses conseillers et peu à l’aise dans la confrontation directe (il s’est notamment fait étriller par le gouverneur démocrate de Californie, Gavin Newsom), le gouverneur de Floride payait surtout sa stratégie ultradroitière.

Effet ciseau : les plus modérés des électeurs républicains le considèrent comme trop extrémiste tandis que la base trumpiste lui reproche de s’en prendre à Trump pour se distinguer. L’argent a cessé d’arriver, privant sa campagne de carburant, passée en « mode survie » depuis des mois : il lui faut tenir jusqu’à l’Iowa et arriver deuxième afin d’incarner le point de ralliement des « Never Trump ». Pour l’idole des anti-wokistes, l’Iowa prend des allures de quitte ou double.

Nikki Haley, la « néocon » qui monte

C’était une question simple, de niveau collège, posée lors d’un meeting de format « town hall », qui donne des suées aux conseillers puisque les électeurs posent directement leurs questions aux candidats. Et les visages de ceux de Nikki Haley se décomposaient au fur et à mesure de sa réponse. La question : « Qu’est-ce qui est à l’origine de la guerre civile (la guerre de Sécession, NDLR) ? » L’ancienne gouverneure de Caroline du Sud a mobilisé beaucoup, beaucoup de mots, mais n’a jamais mentionné la raison principale : l’esclavage.

Coup d’arrêt brutal pour celle qui commençait à grimper dans les sondages, profitant de son profil différent, « une femme dont les parents sont des immigrés indiens », et voir affluer des sommes importantes d’argent (24 millions de dollars lors du dernier trimestre 2024), un signe toujours révélateur dans un pays qui a levé, depuis un arrêt de la Cour suprême en 2010, toute barrière au financement des campagnes électorales.

Et comme une faute appelle souvent une erreur, la nouvelle coqueluche de l’establishment a tenté de se défendre en invoquant les « amis noirs » qu’elle avait adolescente, et avec lesquels elle parlait du sujet. L’épisode n’a pas forcément entamé sa crédibilité auprès des électeurs républicains, symptôme d’une dérive d’un parti qui fut fondé par Abraham Lincoln et des anti-esclavagistes.

Sinon, côté politique étrangère, l’ancienne ambassadrice des États-Unis à l’ONU, fidèle à son pedigree néoconservateur, oublie les vertus… de la diplomatie, et appelle Israël à « les finir », sans que l’on sache s’il s’agit du Hamas ou des Palestiniens, pour lesquels elle n’a jamais un mot.

Vivek Ramaswamy, la carte complotiste

Que serait une primaire républicaine, cru 2024, sans un richissime libertarien complotiste ? Le rôle est joué par Vivek Ramaswamy, fils d’immigrés indiens devenu milliardaire grâce au succès d’une société biopharmaceutique.

Son programme aurait pu être rédigé par ChatGPT avec la consigne « Écris la plateforme la plus à droite de la droite de la droite ». Ouvertement climatosceptique, opposé aux droits des personnes transgenres, favorable à l’intervention de l’armée à la frontière mexicaine, il propose également de supprimer 75 % des postes de fonctionnaires et estime que l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021 est un « inside job », soit un coup monté de l’intérieur même de l’appareil étatique.

En son temps, Bob Dylan moquait ce genre de personnages dans Talkin’John Birch Paranoid Blues. Aujourd’hui, il peut dérouler sa petite musique dans les débats officiels du Parti républicain.

(1) Réunion physique au cours de laquelle les présents dûment enregistrés votent, bureau par bureau, pour élire leurs délégués qui se retrouveront ensuite au niveau du comté, où seront à leur tour désignés les délégués pour la convention de l’État↩︎

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Toyota et Tesla : les nouvelles cibles de l’UAW

Fort de sa victoire lors de la récente grève, le syndicat de l’automobile veut organiser les déserts syndicaux que sont les constructeurs étrangers et de véhicules électriques. (Article publié dans l’Humanité du 5 décembre 2023.)

Après avoir arraché une convention collective historique aux «Big Three » (Ford, General Motors et Stellantis qui possède Chrysler), l’UAW (United Auto Workers) se lance dans l’organisation des déserts syndicaux. C’est Shawn Fain qui l’a annoncé mercredi dernier lors d’une vidéo publiée sur Facebook : « À tous les travailleurs de l’automobile qui travaillent sans bénéficier des avantages d’un syndicat : C’est maintenant votre tour ». Au total, la campagne de syndicalisation concernera 150 000 travailleurs (soit à peu près le même nombre que travaillant dans les « Big Three ») dans treize constructeurs automobiles. Il s’agit notamment des compagnies étrangères (notamment Toyota, 2e constructeur sur le marché américain, Hyundai, Mercedes et Volkswagen), ainsi que les entreprises construisant des véhicules électriques, à commencer par Tesla, ultra-dominant sur le marché.

Depuis les années 70, les constructeurs automobiles étrangers ont choisi d’implanter leurs sites de productions dans des Etats du Sud, où les syndicats sont historiquement faibles, contrairement au Midwest, berceau de l’automobile américaine et de l’UAW (créé en 1935). Les républicains – majoritaires dans cette « ceinture de la bible » – ont adopté des lois dites « right to work » (droit de travailler) qui sapent le principe de la syndicalisation générale. Aux Etats-Unis, faute de reconnaissance volontaire par le patronat, un syndicat est créé à la faveur d’un vote majoritaire des salariés. Ensuite, 100% des salariés de l’entreprise y sont obligatoirement adhérents. Ces fameuses lois permettent à un salarié d’échapper à la syndicalisation et à la cotisation, affaiblissant la force de frappe d’organisation et de négociation des syndicats. Quant à Tesla, son propriétaire, Elon Musk, est connu pour ses positions foncièrement anti-syndicales, à l’instar des PDG de Starbucks ou Amazon, Howard Schultz et Jeff Bezos.

Selon le plan présenté par l’UAW, dès que 30 % des travailleurs d’une usine auront signé une carte syndicale, ils rendront publique leur campagne. Certains usines ont déjà atteint ce seuil, assure le syndicat. Une fois le seuil des 70% franchi, sera constitué un comité composé de salariés de toutes les équipes et de toutes les catégories d’emploi qui exigera la reconnaissance volontaire de leur syndicat par l’entreprise. Si celle-ci refuse, les travailleurs demanderont l’organisation d’une élection auprès du Conseil national des relations du travail, agence indépendante du gouvernement fédéral.

Les constructeurs étrangers ont senti le danger arriver en consentant à des augmentations de salaires, dès la victoire de l’UAW face aux Big Three : 25% sur quatre ans chez Hyundai, 11% immédiatement chez Honda et 9% chez Toyota. « Toyota n’accorde pas d’augmentations par bonté d’âme, a commenté Shawn Fain. Toyota est l’entreprise automobile la plus importante et la plus rentable au monde. Elle aurait pu tout aussi bien augmenter les salaires il y a un mois ou un an. Ils l’ont fait maintenant parce qu’ils savent que nous venons les chercher. »

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Comment le syndicat UAW a fait plier les « Big Three » de l’automobile

Après plusieurs semaines de grève, les salariés de l’automobile ont obtenu et ratifié la meilleure convention collective depuis les années 50. Retour sur un mouvement qui fait déjà date dans l’histoire du mouvement ouvrier américain. (Article publié dans l’Humanité du 22 novembre 2023.)

« The rouge » : le domino suivant avait un nom et pas n’importe lequel. LE nom de l’industrie automobile américaine, diminutif de Ford River Rouge complex. La plus grande usine du monde dans les années 30; une vraie ville (1,5 kilomètre carré de chaines de production, 160 kilomètres de chemins de fer, une centrale électrique et une forge intégrées…); l’usine d’où sortent les pick-up F-150, le modèle le plus vendu aux Etats-Unis depuis 40 ans mais aussi le théâtre de la bataille de l’Overpass, en 1937, où des militants de l’UAW (United Auto Workers) tentant de syndiquer l’usine furent battus par les nervis du fondateur Henry Ford, par ailleurs antisémite et naziphile. « The rouge », donc, allait partir en grève. C’était une question de jours. La direction de la grande compagnie nationale le savait. Celle de l’UAW le préparait. Après six semaines de grève et des réponses insuffisantes des Big Three (Ford, General Motors et Stellantis qui détient Chrysler), Shawn Fain, le président du syndicat allait annoncer l’entrée de nouvelles usines dans la danse de la grève déclenchée le 15 septembre.

L’UAW avait non seulement lancé, pour la première fois de son histoire, une offensive simultanée chez les « Big Three » mais adopté de plus une tactique totalement nouvelle en ciblant, semaine après semaine, les sites en grève. Une sorte de « guérilla » du débrayage qui déboussole totalement le patronat. A ce jeu du chat et de la souris, il perd régulièrement. Savoureuse anecdote : la direction de General Motors déménage du matériel de l’usine de Spring Hill (Tennessee), qu’elle pense être la prochaine cible, vers celle de Wentzville (Missouri). Finalement, le syndicat, à l’affût, déclenche la grève dans cette dernière et récupère le « butin ».

Défaites tactiquement, les directions des trois constructeurs automobiles historiques le sont également stratégiquement. L’opinion publique souscrit ultra-majoritairement au mot d’ordre de l’UAW – « A profits records, contrat record» -alors que les « Big Three » ont engrangé 21 milliards de dollars de profits au premier semestre 2023, portant leur pactole à 250 milliards durant la décennie écoulée.

Ultime coup de maître : Shawn Fain contraint Joe Biden à se rendre mardi 26 septembre sur un piquet de grève et appuyer officiellement les revendications des salariés. Le président américain se tenait jusque-là à équidistance, appelant à un accord mais sans peser sur son contenu. En mai, insatisfaite des garanties apportées par l’administration dans le cadre de la transition vers les véhicules électriques, l’UAW avait pointé une première épée dans le dos de l’hôte de la Maison-Blanche en retirant son soutien officiel à sa candidature pour la prochaine élection présidentielle. Aux Etats-Unis, il est de tradition que les syndicats soutiennent un candidat et dans leur immense majorité cet appui va au représentant du parti démocrate. « Notre soutien ne va pas de soi. Il faut le mériter », lance alors Shawn Fain dans une sortie assez inédite. Dans l’Etat-clé du Michigan, berceau de l’automobile, remporté par Trump en 2016 (avec 11.000 voix d’avance) et par Biden en 2020 (avec 150.000 voix de plus), mener campagne sans l’UAW amoindrit fortement les chances de victoire. Joe Biden aggrave son cas, en août, en estimant que la grève n’aura pas lieu. Celle-ci a finalement bien lieu et quelques jours après son déclenchement, Shawn Fain met Joe Biden au pied du mur en l’invitant sur un piquet de grève. Celui qui se présente comme « le président le plus pro-syndicat » de l’Histoire ne peut refuser. Et c’est ainsi que pour la première fois de l’Histoire, un président s’est rendu sur un piquet de grève… « L’une des réalisations significatives et encourageantes de la nouvelle direction a été son rejet rapide des efforts de l’administration Biden pour interférer dans les négociations sur l’automobile, ainsi que son rejet catégorique des tentatives grossières du bigot antisyndical Trump de s’immiscer dans la mêlée », apprécie Chris Townsend, ancien directeur de l’action politique du syndicat United Electrical Workers Union.

Un syndicat de 400.000 membres au pactole de 850 millions de dollars qui permet de tenir pendant des mois cette grève « ciblée », les Américains de plus en plus favorables aux grévistes et un Président qui vient les rejoindre : les Big Three ne peuvent pas tenir longtemps contre ces vents contraires. Le 26 octobre, Ford cède et signe un protocole d’accord. Deux jours plus tard, c’est Stellantis. Puis viendra General Motors..

Une grande partie des concessions (gel des salaires,  effectuées par la direction du syndicat à l’époque de la Grande Récession sont effacées : augmentation des salaires de 25%, embauche des intérimaires en temps plein après quelques mois, restauration de l’indexation des salaires sur l’inflation, droit de faire grève en cas de fermeture d’usines. Au terme de cette nouvelle convention collective, un salarié de l’un des trois géants gagnera au minimum 35 dollars de l’heure (le salaire médian aux Etats-Unis s’établit à 17 dollars) et au maximum 42,60 dollars, le plaçant de nouveau au cœur de cette fameuse classe moyenne qu’il a incarné à partir des années 1950 avant d’en être, petit à petit relégué, à sa marge. Autre percée, selon Ian Greer, professeur à l’Université Cornell : « Le syndicat semble avoir réussi à intégrer les nouvelles usines de batteries électriques dans les accords-cadres, au même titre que les travailleurs qui fabriquent des véhicules à combustion interne. »

Mais l’UAW a échoué à faire accepter une revendication essentielle: la fin du double statut qui prive, depuis 2007, les nouveaux embauchés d’une pension de retraites et d’une protection sociale lorsqu’ils arrêtent de travailler. Raison pour laquelle le protocole d’accord n’a été avalisé que par 55% des salariés de General Motors et 69% chez Ford et Stellantis. « Beaucoup de mes collègues sont déçus que les pensions et l’assurance maladie des retraités n’aient pas été récupérées, explique pour l’Humanité, Chris Viola, ouvrier dans l’usine General Motors à Hamtramck, dans la banlieue de Detroit. Personnellement, j’ai voté pour, mais je comprends pourquoi les gens ont voté contre. Je pense que la grève de 2019 (40 jours de mobilisation pour quasiment aucun gain, N.D.L.R.) a peut-être incité les travailleurs de GM à vouloir continuer à se battre. » Shaw Fain a reconnu cet échec, donnant rendez-vous aux syndiqués en 2028 pour la prochaine renégociation. « L’un de nos principaux objectifs à l’issue de cette victoire historique est de nous organiser comme nous ne l’avons jamais fait auparavant, a-t-il annoncé. Lorsque nous reviendrons à la table des négociations en 2028, ce ne sera pas seulement avec les trois grands. Ce sera avec les cinq ou six grands ».

Le message envoyé est clair : l’UAW entend désormais s’attaquer aux entreprises automobiles où le syndicat n’a pas encore reçu l’aval de la majorité des salariés. « Le succès de la grève facilitera grandement la syndicalisation des constructeurs automobiles non syndiqués, qui se trouvent principalement dans le sud », estime l’universitaire Ian Greer. Les constructeurs en question ont vu arriver le danger et récemment annoncé des hausses de salaires (9% dès janvier pour Toyota, 11 et 14% l’an prochain pour Honda et Hyundai). C’est la « méthode » Starbucks ou Amazon: appliquer une partie des revendications (notamment le salaire minimum à 15 dollars) afin de couper l’herbe sous le pied des syndicats et d’empêcher la création de sections organisées.

Les déserts syndicaux et la transition vers l’électrique constituent les chantiers d’avenir, auquel l’UAW s’est préparé avec cette victoire que l’historien spécialiste du mouvement ouvrier Nelson Lichtenstein qualifie, dans un article pour le magazine marxiste Jacobin, d’ « historique et transformatrice ». « Elle met fin à une ère de quarante-trois ans de négociations de concessions et de défaites du mouvement ouvrier qui a commencé avec la quasi-faillite de Chrysler en 1979 et la destruction par Ronald Reagan de l’Organisation professionnelle des contrôleurs aériens deux ans plus tard », appuie ce professeur à l’Université de Californie-Santa Barbara.

Et dire que ce point de bascule dans l’histoire du syndicalisme a commencé par une enquête de justice et s’est, en partie, jouée dans les amphis de l’une des plus prestigieuses universités du pays… La posture revendicative de l’UAW doit en effet à l’élection d’une nouvelle direction en mars dernier, la première à laquelle les adhérents ont participé. Depuis des décennies, c’est un Congrès bien verrouillé qui désignaient les dirigeants. En 2020, suite à une enquête du ministère de la Justice, une dizaine de dirigeants syndicaux sont condamnés pour racket, détournement de fonds et fraude fiscale. En lambeaux, le syndicat se voit imposer une réforme démocratique. En 2023, on élit donc pour la première fois le président de ce syndicat créé en 1935 au suffrage universel. Ray Curry, le président sortant, doit affronter le candidat d’un groupe interne d’opposition,  l’United All Workers for Democracy, un certain Shawn Fain, ancien électricien de l’usine Stellantis de Kokomo dans l’Indiana. Ce dernier l’emporte avec 483 voix d’avance. Le « réformateur » doit sa victoire au vote massif en sa faveur des « travailleurs universitaires » (salariés, doctorants et post-doctorants chargés de cours), représentant aujourd’hui un quart des syndiqués de l’UAW, le syndicat s’étant porté volontaire pour les représenter lorsque ceux-ci ont mené des campagnes de syndicalisation. Parmi la nouvelle garde élue, figure Brandon Mancilla, 28 ans, désormais président régional de l’UAW pour la côte Est. Fils  d’immigrés du Guatemala, chargé de cours à Harvard, il avait été en 2019 la cheville ouvrière d’une grève de 29 jours dans la plus prestigieuse université du pays permettant la création d’une section syndicale.

A peine posé dans son bureau de Detroit, Shawn Fain s’entoure d’un staff où des anciens des campagnes de Bernie Sanders apportent leur sens de la communication disruptive. Sa première décision : faire voter par les syndiqués le principe d’une grève : 97% de « oui ». Les planètes étaient alignées…

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Etats-Unis et Israël : les ressorts d’une « relation spéciale »

Depuis 1967, Washington a fait de Tel-Aviv son allié proche-oriental dans la guerre froide puis dans celle contre le terrorisme. Après les attaques du 7 octobre, Joe Biden a récité la grammaire ancienne de l’alignement total, critiquée par sa base mais plébiscitée par les chrétiens évangéliques blancs. (Article publié dans l’Humanité du 15 novembre 2023.)

Il fut un temps où les Etats-Unis refusaient de vendre des armes à Israël et où le locataire de la Maison-Blanche ordonnait au premier ministre israélien d’évacuer un territoire occupé par son armée. Il s’agit certes d’un temps que les moins de 60 ans n’ont pas connu mais il a bel et bien existé. Reviendra-t-il ? Nombre d’observateurs estiment que la « clé » de sortie du « conflit » se trouve en fait dans un tiroir du bureau Ovale. Pour l’instant, malgré quelques ajustements rhétoriques et micro-frictions, Joe Biden continue de caler sa stratégie sur celle de Benyamin Netanyahou au nom d’un « droit d’Israël à se défendre » mais surtout de l’antériorité et de la solidité d’une relation comme la géopolitique mondiale en connaît peu, si ce n’est aucune. 

Pourtant, si les Etats-Unis ont été le premier pays à reconnaître l’Etat d’Israël, les administrations Truman et Eisenhower ont tenu à préserver un équilibre au Proche-Orient, à la fois pour ne pas laisser le champ libre à l’URSS et ne pas froisser Ryad, allié central depuis les années 1940 et la découverte du pétrole. Pendant deux décennies, Washington n’a livré aucune arme au nouvel Etat laissant la France se poser en principal fournisseur. La bascule se déroule lors de la Guerre des Six-Jours, en juin 1967. Le général De Gaulle, avec son opposition ferme à la guerre et une formule qui fera polémique (« un peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur ») clôt un chapitre. Washington prend le relais au moment même où Israël devient, au regard du droit international, une puissante occupante, ce qui ne peut évidemment relever de l’anecdotique.

Guerre froide, guerre contre le terrorisme : l’allié proche-oriental

En fait, la « relation spéciale » a commencé quelques années auparavant. C’est John Fitzgerald Kennedy qui est l’auteur de la formule en 1962. L’année suivante, il donne son feu vert à la première vente importante d’armement américain – les missiles antiaériens Hawk. La crise des missiles à Cuba est passée par là : en pleine guerre froide, la diplomatie américaine considère Israël comme une sorte d’avant-poste au Proche-Orient. Pendant la guerre de Kippour, Richard Nixon fait acheminer en urgence une aide militaire à Israël en difficulté face aux armées égyptienne et syrienne. Dans les années 1980, Ronald Reagan renforce encore le statut de l’allié proche-oriental : « Il n’y a aucune nation comme la nôtre, à part Israël ». L’argument du « rempart contre le communisme » tombe avec le mur de Berlin. Avec la première guerre en Irak et la volonté de George Bush d’établir un nouvel ordre mondial, Washington est à la manoeuvre et force le gouvernement Shamir à assister à la conférence de Madrid, prélude aux accords d’Oslo.

Le 11 septembre 2001 redonne une centralité au gouvernement israélien. En visite, quelques semaines après les attentats,  Ariel Sharon, premier ministre, lâche: « Vous, en Amérique, êtes en guerre contre la terreur. Nous, en Israël, sommes en guerre contre la terreur (référence à la seconde intifada déclenchée fin 2000, N.D.L.R.). C’est la même guerre. » Sur fond de néoconservatisme partagé, les deux pays deviennent « partenaires contre la terreur » et même davantage si l’on écoute W. Bush, en mai 2004, lors de la conférence annuelle de l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee), la principale organisation du lobby pro-Israël (lire plus loin) : « Nous sommes tous deux nés de la lutte et du sacrifice. Nous avons tous deux été fondés par des immigrants fuyant les persécutions religieuses dans d’autres pays. Nous avons tous deux construit des démocraties dynamiques, fondées sur l’État de droit et l’économie de marché. Et nous sommes tous deux des pays fondés sur certaines croyances de base : Dieu veille sur les affaires des hommes et accorde de la valeur à chaque vie. Ces liens ont fait de nous des alliés naturels, et ces liens ne seront jamais rompus ». Il aurait pu pousser l’analogie jusqu’à la création des deux pays reposant sur le vol de la terre.

En 56 ans de « relation spéciale », les Etats-Unis ont versé 158 milliards de dollars d’aide, dont les trois-quarts concernent le secteur militaire, ce qui a permis, selon le Congressional Research Service, une agence fédérale dépendant du Congrès, de « transformer les forces armées israéliennes en l’une des armées les plus sophistiquées au monde sur le plan technologique. » L’aide est comme la relation : inconditionnelle. Quelle que soit l’attitude du gouvernement qui dirige à Tel-Aviv, elle arrive en temps et en heure. Elle n’est pas que financière. Washington mettant tout son poids diplomatique dans la balance. Le veto US s’est abattu à des dizaines de reprises sur des résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies critiquant la politique israélienne. Il y a quelques jours, encore, les Etats-Unis ont voté contre une résolution de l’assemblée générale de l’ONU – adoptée par 145 pays – condamnant la construction de colonies israéliennes illégales en Palestine, y compris à Jérusalem-Est.

Un puissant lobby pro-israélien

Plus que tout autre, l’AIPAC veille à la doxa. Il est le navire-amiral du « lobby pro-Israël », l’un des plus puissants du pays avec ceux des armes à feux et de Big Pharma. Le mot « lobby » ne relève pas de l’injure ou de la suspicion de complot: aux Etats-Unis, il désigne un groupe de pression. Si des Américains juifs (2,5% de la population) participent au « lobby pro-Israël », cela ne fait pas pour autant de ce dernier un « lobby juif », formule aux relents antisémites évidents. Une majorité de citoyens américains de confession juive ne font pas d’Israël une question déterminante dans leur comportement électoral. Les électeurs juifs votent invariablement pour les candidats démocrates à l’élection présidentielle, y compris pour Joe Biden (68%), alors que Donald Trump a certainement été le président le plus aligné sur un gouvernement israélien, au point de déménager l’ambassade US à Jérusalem. De plus, cette « communauté » est marquée depuis une décennie, par l’émergence de nouvelles générations qui font du droit à l’auto-détermination des Palestiniens une priorité et qui ont créé des organisations à cet effet comme J Street ou IfNotNow.

En revanche, il est un « bloc » pour lequel la question israélienne est centrale : les chrétiens évangéliques blancs. S’ils ne représentent plus que 20% de la population américaine, ils forment encore un quart de l’électorat. « C’est une force politique absolument considérable », comme le rappelait récemment Martin Quencez, directeur du German Marshall Fund à Paris sur France Culture. A 80%, ils ont voté pour Donald Trump. « Certains chrétiens évangéliques, en particulier ceux que l’on appelle les sionistes chrétiens, considèrent la création de l’État juif comme l’accomplissement d’une prophétie biblique. La Genèse dit que Dieu a donné à Abraham et à ses descendants la terre d’Israël ; en colonisant la Cisjordanie, les Juifs ne font que reprendre ce que Dieu leur a donné. Certains chrétiens considèrent également la création d’un grand Israël comme un événement clé menant à la « bataille finale » de la fin des temps, décrite dans le livre de l’Apocalypse du Nouveau Testament. Ces deux perspectives impliquent qu’Israël mérite le soutien des États-Unis, non pas parce qu’il s’agit d’une démocratie, d’un opprimé ou d’une société moralement supérieure, mais parce que la volonté de Dieu est de soutenir Israël », expliquent John Mearsheimer et Stephen Walt dans leur ouvrage référence « The Israel Lobby and US Foreign Policy ». Pour résumer, ils soutiennent la droite et l’extrême-droite israéliennes pour des raisons évidentes de proximité politique dont le fondement est religieux, si ce n’est théocratique. Si les années Netanyahou ont marqué une prise de distance critique d’une frange grandissante des Américains juifs, le « bloc évangélique », lui, demeure monolithique.

Biden dans les pas…du passé

Elu sénateur en 1972, Joe Biden a toujours évolué dans ce climat consensuel pro-Israélien. En un demi-siècle de carrière politique, il ne s’est jamais démarqué de la position officielle unilatérale des élites américaines. En arrivant à la Maison-Blanche, le nouvel élu marque pourtant une distance avec Netanyahou : le premier coup de fil tarde à venir et aucune visite n’est programmée. L’accord de gouvernement avec l’extrême-droite et la tentative de réforme judiciaire ajoutent à l’éloignement des deux dirigeants. Après les attaques terroristes du Hamas le 7 octobre, Joe Biden décide malgré tout de confondre le « soutien inconditionnel » à Israël et un blanc-seing à son premier ministre, au point de jeter le trouble au sein du département d’Etat, comme l’a révélé un mémo rendu public par Politico.

Alors que le vieux routier de la politique a senti l’évolution à gauche du centre de gravité de la base démocrate sur les questions sociales et écologiques, il revient, sur la diplomatie proche-orientale, à la grammaire du passé. Si le positionnement de Donald Trump sur Israël (accords d’Abraham, déménagement de l’ambassade à Jérusalem reconnue comme capitale en violation du droit international et du plan de partage onusien) renforce sa popularité auprès de sa base, celui de Joe Biden l’affaiblit auprès de la sienne, au point de sérieusement décrocher dans les plus récents sondages. Contre-productif électoralement, cet appui aveugle l’est également diplomatiquement : elle braque les opinions publiques arabes et rend plus difficile l’objectif d’étendre les accords d’Abraham ; place en porte-à-faux des dirigeants pourtant pro-Américains, comme le président égyptien Al-Sissi ou le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salmane ; renvoie au monde l’image d’une puissance qui se veut morale et démocratique mais prétend soutenir le droit international à Kiev tout en acceptant qu’il soit bafoué à Ramallah. En 2007, John Mearsheimer et Stephen Walt prévenaient déjà, dans une formule qui n’a pas pris une ride: « Au lieu d’être un atout stratégique, Israël est devenu un handicap stratégique pour les États-Unis. Soutenir Israël aussi fermement rend les Américains plus vulnérables – et non moins – et rend plus difficile pour les États-Unis la réalisation d’objectifs importants et urgents en matière de politique étrangère ».

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Véhicules électriques : l’enjeu caché de la grève

Le syndicat UAW veut imposer une transition plus juste vers l’électrique dont le secteur offre moins d’emplois que dans le thermique, des salaires plus bas en l’absence de toute convention collective. (Article publié dans l’Humanité du 23 octobre 2023.)

« Ce que joue le syndicat dans cette grève, c’est de rester central dans l’industrie thermique afin de mieux se positionner dans l’industrie des véhicules électriques. Si on ne marque pas un point maintenant face au Big Three, la partie est perdue d’avance.» Rencontré à Detroit au début de la grève qui est entrée vendredi dans sa septième semaine, ce cadre syndical nous situait ainsi l’enjeu de cette mobilisation historique. La question des usines de véhicules électriques ne figure pas en tant que tel au menu des négociations mais en filigrane tout le monde ne pense qu’à elle. L’UAW revendique de meilleurs salaires, protection sociale et retraites ainsi que la fin du double statut dans les usines des Big Three dont il sait qu’à terme elles ne produiront plus de voitures à moteur thermique. « On améliore certes les conditions de vie des syndiqués mais surtout on prépare le coup d’après», reprend notre interlocuteur.

Avec la loi IRA (Inflation Reduction Act), promulguée en août 2022, l’administration Biden a accéléré une transition que chacun sait inexorable. L’objectif a été fixé: les modèles électriques ou hybrides devront constituer la moitié des ventes en 2030. Pour y parvenir, l’Etat subventionne à la fois la production et l’achat. « L’un des problèmes de la production de véhicules électriques est que les entreprises ferment les usines existantes qui fabriquent des pièces devenues obsolètes, comme les moteurs à combustion interne, qui impliquent de nombreuses opérations d’usinage des métaux et emploient beaucoup d’ouvriers de l’automobile, résume pour l’Humanité Ian Greer, professeur à l’Université Cornell. Les États-Unis ne disposent pas d’allocations de chômage généreuses ni de programmes à grande échelle pour recycler les travailleurs de l’industrie manufacturière touchés par les pertes d’emploi. Dans le même temps, les nouvelles usines qui fabriquent des VE et des composants connexes, comme les batteries, n’offrent pas nécessairement de bons emplois, et il n’est pas certain qu’elles soient même dotées de structures syndicales. »

Le problème est donc double. Quantitatif, d’abord : Ford va même jusqu’à estimer qu’il faut 40% de main d’œuvre en moins pour construire un véhicule électrique. Qualitatif ensuite : un boulot sur une chaîne de VE est moins bien payé, à peine plus qu’un job de barista chez Starbucks ou de magasinier chez Walmart. Si Ford et General Motors ont développé un département de production électrique au sein de leurs usines « syndiquées » à Detroit, il n’en va pas de même pour les prochains projets. Les Big Three développent des joint-ventures avec des acteurs capitalistiques étrangers et la convention collective du secteur automobile ne s’y applique pas.

L’UAW appelle à l’extension du contrat à toutes les entreprises du secteur automobile mais ne dispose d’aucun levier pour en faire une obligation juridique. Le syndicat attend de la Maison Blanche une posture plus combative. « Les travailleurs du secteur des batteries doivent recevoir le même salaire que les travailleurs de l’UAW dans les trois grandes entreprises actuelles », appuie Ro Khanna, député de Californie, proche de Bernie Sanders et l’un des chevilles ouvrières de l’IRA. L’administration Biden se contente d’une déclaration de principe mais n’impose aucun critère. « C’est le gouvernement fédéral qui déverse des milliards, il peut aussi édicter des critères », reprend notre syndicaliste.

« Parmi les syndiqués, il y a beaucoup de doutes sur la transition vers l’électrique, témoigne Chris Viola, ouvrier chez GM. En plus, vous avez souvent des coupures d’électricité à Detroit, en plein hiver récemment, ou en été il y a deux ans en pleine vague de chaleur. Cela renforce le scepticisme. Mais si on est agressifs sur la transition, on le serait aussi sur le réseau électrique, ce qui profiterait à l’ensemble de la communauté. »

Le standard de l’ouvrier syndiqué bien payé est lié à un territoire : le Midwest et principalement le Michigan, berceau de l’industrie américaine. Il a déjà subi un premier déclassement avec la concurrence des Etats du Sud, aux lois antisyndicales, où sont notamment allés s’installer les constructeurs étrangers (Volkswagen, BMW, Toyota, Honda, Hyundai) et les concessions de l’UAW lors de la grande récession à partir de 2008. Sans rectificatif de trajectoire, construire demain un véhicule électrique serait équivalent en termes de salaires et de statuts à servir un café ou mettre une palette en rayons. « Je n’ai rien contre ses emplois, conclue le cadre de l’UAW, mais historiquement, c’est nous qui avons édicté le standard. Et si demain, nous le faisons de nouveau en remportant un contrat historique, cela profitera de fait à tout le monde. »

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Biden sur un piquet de grève : le coup de maître de Shawn Fain

Le président du syndicat de l’automobile a amené le président à se positionner à ses côtés face aux directions des « Big Three », dans le cadre de la renégociation de la convention collective. En revanche, il a déclaré Donald Trump « persona non grata ». (Article publié dans l’Humanité du 28 septembre 2023.)

Sans chichis mais avec caméras : Joe Biden a rendu visite, mardi, à un piquet de grève devant un site de General Motors à Belleville (Michigan). Casquette de l’UAW (United auto workers, le syndicat de l’automobile) vissée sur la tête, il a saisi un mégaphone et s’est adressé aux salariés présents, prenant, pour la première fois position dans le bras-de-fer qui oppose les directions des « Big Three » (Ford, General Motors et Stellantis) à leurs 150.000 salariés. « Vous me l’avez entendu dire à maintes reprises: Wall Street n’a pas construit ce pays. C’est la classe moyenne qui a construit ce pays. Et les syndicats ont construit la classe moyenne. C’est un fait. Continuons sur notre lancée. Vous méritez ce que vous avez gagné, et vous avez gagné bien plus que ce que vous recevez aujourd’hui », a-t-il lancé.

Dans un communiqué, la Maison Blanche évoque, à raison, un moment « historique » : jamais un président en exercice ne s’était déplacé sur un piquet de grève. Cette grande première apparaît comme un coup de maître de… Shawn Fain, le président du syndicat, présent aux côtés de Joe Biden pendant sa visite. Elu en mars dernier à la tête de l’UAW sur une plateforme revendicative, cet ancien électricien a totalement chamboulé la stratégie du syndicat qui compte 400.000 membres : terminées les négociations en secret avec les directions d’entreprise et le rapport de quasi-soumission à l’establishment démocrate. En mai, insatisfaite des garanties apportées par la Maison Blanche dans le cadre de la transition vers les véhicules électriques, la nouvelle direction de l’UAW retire son soutien officiel au candidat Biden. « Notre soutien ne va pas de soi. Il faut le mériter », justifie Shawn Fain. Or, sans l’appui du syndicat, une victoire du président sortant, en novembre 2024, dans l’Etat-clé du Michigan, remporté par Trump en 2016 (avec 11.000 voix d’avance) et Biden en 2020 (avec 150.000 voix de plus), devient plus aléatoire. La renégociation de la convention collective donne l’occasion à Joe Biden de « mériter » ce puissant soutien. Pourtant, dans un premier temps, il appelle à un accord « gagnant-gagnant » et estime même qu’une grève n’aura « pas lieu », provoquant la colère de l’UAW. Le moment décisif survient lorsque Shawn Fain invite vendredi dernier Joe Biden à se rendre sur un piquet de grève. Dos au mur, celui qui se présente comme « le président le plus pro-syndicat » de l’histoire ne peut plus tergiverser.

La visite s’offre dans un timing « parfait » pour Joe Biden puisqu’elle intervient à la veille de celle de Donald Trump dans le même Etat. Mais l’ancien président ne sera pas aux côtés des ouvriers, l’UAW refusant toute initiative commune avec un candidat opposé à ses valeurs et combats. « Chaque fibre de notre syndicat est consacrée à la lutte contre la classe des milliardaires et contre une économie qui enrichit des gens comme Donald Trump aux dépens des travailleurs », a tranché, sur CNN, Shawn Fain.

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Chris Viola, pour l’égalité à la chaîne

Fils et petit-fils d’ouvrier dans l’automobile, syndicaliste et socialiste, ce salarié de General Motors se mobilise principalement pour mettre fin à la double échelle des salaires. (Article publié dans l’Humanité du 26 septembre 2023.)

Detroit (Michigan),

Envoyé spécial.

Chris est un gréviste qui ne fait pas grève. Militant du groupe Unite All Workers for Democracy qui a balayé, sur une base plus revendicative, l’ancienne direction de l’UAW (United Auto Workers) ; membre du DSA, la principale organisation socialiste du pays ; contributeur occasionnel à Jacobin, le magazine marxiste, il est gréviste dans la tête mais pas dans les faits. L’usine General Motors dans laquelle il travaille à Hamtramck, dans la banlieue de Detroit, n’a pas encore été appelée à débrayer par la direction du puissant syndicat automobile, tout à sa nouvelle stratégie de monter en puissance en faisant entrer chaque semaine de nouveaux sites dans la danse des piquets de grève. Il a même raté le déclenchement des hostilités sociales, vendredi 15 septembre à minuit ainsi que le meeting, quelques heures plus tard, de Bernie Sanders en soutien du mouvement. « Des vacances prévues de longue date et un problème d’avion. On était en Ecosse »… ce dont témoignent quelques mignonettes de whisky posées sur le bar de sa maison en bois sans prétention dans une de ses rues banalement tracées qui caractérisent la banlieue américaine

Mais Chis est prêt. « Certains veulent entrer en grève, d’autres non. On n’a pas le même rapport culture à la grève qu’en France. Moi, je dis que je prendrai ma part là où il faudra la prendre», glisse-t-il avant de rembobiner. La dernière grève lui a laissé un goût de cendre dans la bouche : en 2019, l’UAW ne sort de 40 jours de conflit à General Motors, numéro 1 sur le marché intérieur américain, qu’avec des miettes amères : une augmentation des salaires contre la fermeture de trois sites. « J’étais tellement déçu de l’issue que je me suis alors dit que le meilleur moyen de faire avancer mes revendications était que Bernie devienne président. Je me suis alors engagé plus fortement dans le DSA dont j’étais membre depuis un an. »

C’est pourtant le syndicat et la boîte qui le rattraperont par la manche. Un scandale de corruption fait tomber la direction de l’UAW. Un groupe se constitue sous l’appellation Unite All Workers for Democracy (UAWD, Unifier tous les ouvriers pour la démocratie). Chris en est. Par principe mais sans illusions. «Je me suis dit : « Je vote pour le président, le député, le maire mais pas pour le président de mon syndicat. Humm… » Depuis la création du syndicat en 1935, le président a toujours été élu en petit comité. « Mais je n’y croyais pas », poursuit-il. Pourtant, en mars derniers, Shaw Fain est élu président, et avec lui des vice-présidents et des présidents de région estampillés UAWD.

Etape suivante : la renégociation de la convention collective qui expire mi-septembre. L’UAW met la barre des revendications très haut et l’assume. Chris ne serait évidemment pas contre une augmentation de salaire : « Quand je suis rentré en 2007, j’avais un bon salaire. C’est nous qui servions de standard pour les cols bleus. Seize ans après, avec le salaire de ma femme qui travaille dans une brasserie, je ne dis pas qu’on vit mal mais c’est de plus en plus difficile», explique le quadragénaire, au milieu d’un ballet de ses trois chats. Mais la principale raison de son engagement ne tient pas en ses propres conditions matérielles d’existence : « Je veux que l’on mette fin à la double échelle. » En 2009, en pleine menace de banqueroute des Big Three, l’UAW accepte que les nouveaux embauchés aient un salaire moindre et ne disposent pas de pensions de retraite ni de protection sociale lorsqu’ils auront cessé de travailler.

« Les négociateurs du syndicat ont accepté ce qu’ils n’auraient pas accepté pour leurs propres enfants. Alors, évidemment lorsque l’on a appris qu’ils avaient aussi touché des pots de vin… » : Chris laisse quelques secondes en suspens puis reprend : « On connaît la tactique : diviser pour mieux régner. Avec ce double statut, vous divisez le salariat et par voie de conséquence le syndicat car tout le monde est syndiqué . Ce qui se joue maintenant va peser dans le futur et notamment dans la transition vers l’électrique, où les emplois sont moins nombreux, moins bien payés et les usines le plus souvent non syndiquées.»

L’automobile pour Chris n’a jamais relevé du rêve d’enfant du petit gars du Michigan, malgré un atavisme familial (père et grand-père, la sœur et le frère, rien que ça). « Je pensais plutôt me lancer dans les jeux vidéos ». L’argument massif de la bonne protection sociale l’a propulsé sur les chaînes… qu’il est prêt à arrêter pour « qu’un emploi syndiqué soit de nouveau synonyme d’égalité.» La semaine prochaine, il prendra tous les matins sa Chevrolet Volt – une voiture hybride – avec son bien visible autocollant de l’UAW pour aller à l’usine. Gréviste dans la tête et peut-être dans les faits.

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L’UAW élargit la grève et enrôle Biden

Une semaine après le déclenchement d’un mouvement historique, le syndicat a lancé de nouveaux débrayages et amené le président en exercice à se rendre mardi sur un piquet de grève. (Article publié dans l’Humanité du 25 septembre 2023.)

La poubelle de Shawn Fain commence à être bien remplie. Vendredi, le président de l’UAW y a jeté la dernière proposition en date de Stellantis qui y a rejoint les précédentes déjà jugées « insultantes », un geste devenu récurrent depuis juillet et l’entame de la dernière ligne droite des négociations. Lors de son point hebdomadaire en direct sur Facebook, le dirigeant syndical a longuement critiqué l’attitude du géant de l’automobile, qui englobe Chrysler, et de son PDG, Carlos Tavares, estimant que certaines de ses réponses aux demandes des salariés constituaient des régressions.

A l’instar de la corbeille à papiers du président de l’UAW, la carte des sites en grève se densifie elle-aussi. Il y avait depuis vendredi 15 septembre, trois petits points : une usine Ford près de Detroit (Michigan), un site Stellantis à Toledo (Ohio) et un autre de GM à Wentzville (Missouri). Vendredi à midi, 38 nouveaux sites dans 20 Etats – une façon de « nationaliser » – le conflit – sont entrés dans cette grève aux modalités totalement inédites : pour la première fois dans l’histoire, les « Big Three » sont simultanément visés mais de manière ciblée et graduelle. Chaque semaine, et en fonction de l’avancement des négociations, le syndicat franchit un cran dans la mobilisation de ses 150.000 membres salariés des trois compagnies engagées dans la renégociation de la convention collective. Fait notable : Ford est épargné par l’extension du mouvement. « Pour être clair, nous n’en avons pas fini avec Ford, a déclaré Shawn Fain. Nous avons de sérieux problèmes à résoudre, mais nous voulons reconnaître que Ford est sérieux dans sa volonté de parvenir à un accord. » L’entreprise qui est considérée par une grande majorité d’Américains comme la grande compagnie nationale a d’ores et déjà accepté plusieurs revendications du syndicat : indexation des salaires sur l’inflation, titularisation de tous les salariés intérimaires, augmentation des bonus liés aux profits, droit (jusqu’ici non reconnu) de faire grève pendant la durée du contrat contre des projets de fermeture d’usines, une grande première dans l’histoire du syndicalisme dans l’automobile. La semaine dernière, Ford a conclu un accord au Canada avec le syndicat Unifor, évitant le déclenchement d’une grève. Le contenu n’a pas été rendu public mais il devrait contenir des hausses substantielles des salaires et des pensions de retraite, que sont appelés à ratifier les adhérents.

Aux Etats-Unis, les nouveaux débrayages ne concernent pas les usines d’assemblage mais les centres de vente de pièces détachées : dix-huit sites General Motors et vingt sites Stellantis, employant respectivement 3475 et 2150 salariés, portant le nombre total des grévistes à 18000, soit 12% des syndiqués concernés. Parlant depuis un piquet de grève dans le Michigan, Shawn Fain a souligné que ces centres « généraient beaucoup de profits, spécialement pour Stellantis ». Auprès du site spécialisé Labornotes, il a également souligné ajouté qu’ils constituaient un « exemple typique de la double échelle des salaires » – cette pratique acceptée par l’UAW après la grande crise de 2009 que la nouvelle direction entend éradiquer – avec le plafonnement pour nombre de salariés de leurs rémunération à 25 dollars de l’heure.

En ciblant avec précision les sites en grève, l’organisation syndicale maximise la portée de l’impact tout en minimisant le coût pour elle (500 dollars sont versés hebdomadairement à chaque salarié depuis un fonds dont le montant est estimé à 825 millions de dollars). « En élargissant la grève aux centres de distribution, qui fournissent des pièces aux concessionnaires pour les réparations, le syndicat s’adresse effectivement aux consommateurs, dont certains pourraient avoir des difficultés à faire réparer leur voiture ou leur camion, voire être dans l’impossibilité de le faire », commente le New York Times. Pour l’UAW, la grève doit autant se mener auprès de l’opinion publique que dans le périmètre des usines, et ce…jusqu’au sommet de l’Etat. C’est ainsi que Shaw Fain a invité Joe Biden à se rendre sur un piquet de grève, plaçant l’hôte de la Maison Blanche au pied du mur : soit être aux côtés des salariés, à l’instar de Bernie Sanders, qui a participé à un meeting de l’UAW à Detroit dès le premier jour de grève, soit continuer de maintenir une sorte d’équidistance entre ceux-ci et les directions d’entreprises. La relation entre Joe Biden et Shawn Fain est marquée, depuis l’élection de ce dernier, du sceau de la tension. Le syndicat a récemment retiré son soutien officiel à, la candidature du président sortant car il dit attendre des « actions pas des paroles » de la part de celui qui se présente comme le « président le plus pro-syndicat de l’Histoire. »

A un an de l’élection présidentielle, le président américain a donc décidé de se rendre donc mardi dans le Michigan – un Etat qu’il a remporté en 2020 mais que Hillary Clinton avait perdu face à Trump en 2016. Selon les termes d’un communiqué de la Maison Blanche, Joe Biden « se joindra à un piquet de grève », un fait sans précédent.

SONDAGE

Une majorité d’Américains avec les grévistes de l’automobile et d’Hollywood

Aux Etats-Unis, les grèves sont de nouveau populaires. C’est la conclusion qu’il faut tirer d’un sondage réalisé par Ipsos pour Reuters. 58% des Américains soutiennent la grève dans l’automobile (contre 32% qui s’y opposent) et 60%, celle des scénaristes d’Hollywood (contre 27%). L’appui au mouvement historique lancé par le syndicat UAW est plus fort chez les démocrates (72%) mais 48% des Républicains (contre 47) s’y retrouvent. La grève est la plus populaire parmi 18-34 ans, les africains-américains et ceux qui gagnent moins que le revenu médian.

Le sondage révèle également un large soutien au mouvement syndical en général, même si le taux de syndicalisation a atteint un niveau historiquement bas aux États-Unis (10,1%) : pour 61 % des personnes interrogées, les syndicats ont amélioré la qualité de vie de tous les Américains. Les deux tiers estiment que les salaires des PDG et des travailleurs devraient augmenter de manière égale, l’un des principaux arguments avancés par l’UAW qui demande une augmentation de 40%.

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« Shawn Fain et l’UAW politisent la grève »

Pour l’historien et professeur à l’Université de Californie-Santa Barbara, Nelson Lichtenstein, spécialiste du mouvement ouvrier, la stratégie de la nouvelle direction syndicale cherche à inscrire les débrayages dans le cadre d’un mouvement national plus large. (Article publié dans l’Humanité du 19 septembre 2023.)

Peut-on déjà parler d’une grève historique ?

Oui. Pour la première fois en 85 ans, les « Big Three » sont frappés en même temps, même s’il ne s’agit que d’une usine pour chacune des compagnies automobiles. La grève pourrait s’amplifier au fil des négociations. Dans le passé, l’UAW ciblait une compagnie et ensuite l’accord servait de modèle dans les négociations avec les deux autres. Mais, aujourd’hui, pour l’UAW qui ne représente que 40% des salariés du secteur automobile, cette sorte de négociation-type ne fonctionnerait pas forcément. Certains éléments indiquent que Stellantis, en particulier, pourrait hésiter à accepter accord passé avec Ford ou General Motors.

Lorsque le syndicat ciblait une seule entreprise, de nombreux travailleurs n’étaient que spectateurs. En déclenchant un mouvement dans les trois compagnies, un plus grand nombre de travailleurs sont amenés à participer à la lutte ou sont invités à se préparer à la lutte. Et les directions sont déstabilisées lorsqu’il s’agit de savoir quelles usines seront fermées ensuite. En outre, en faisant grève dans les trois entreprises, Fain (le président de l’UAW, N.D.L.R.) et l’UAW « politisent » la grève afin d’obtenir un plus grand soutien de l’opinion publique et en particulier de l’administration Biden.

Les grèves sur le tas – des occupations d’usine largement pratiquées dans les années 30 – sont désormais illégales. Cette grève « debout » (« stand up », en anglais, est le nom donné par le syndicat à sa stratégie, N.D.L.R.) retrouve néanmoins une partie de l’esprit et de l’engagement de l’époque de la Grande Dépression, lorsque le syndicat a été créé.

Les relations semblent tendues entre l’UAW, et Shawn Fain en particulier, et Joe Biden. Comment l’expliquez-vous?

Fain et l’UAW souhaitent que l’administration Biden exerce une sorte de pression sur les entreprises, en s’appuyant sur les prêts et subventions de plusieurs milliards de dollars qui leur sont offerts pour construire des usines de batteries électriques et opérer une transition écologique. C’est stratégique de la part de l’UAW, à l’instar des décennies passées où les syndicats souhaitaient une aide concrète pour gagner des grèves et créer des syndicats en échange de dons et d’un soutien lors des élections présidentielles. John L. Lewis s’est illustré en demandant à l’administration Roosevelt d’aider le syndicat de l’acier dans les moments difficiles, à la suite de l’échec de la petite grève de l’acier de 1937. De même, en 1945-46, pendant la guerre de Corée, lors de la récession de 1957-58, en 1970 lorsque le syndicat a frappé General Motors pour la première fois depuis 1946, et lors des négociations complexes autour du sauvetage de Chrysler en 1979-80 : dans tous ces cas, l’UAW a demandé à l’administration – généralement démocrate – d’aider le syndicat en échange d’une mobilisation des membres et d’un soutien électoral. Entre 1948 et 1964, toutes les campagnes présidentielles des démocrates ont débuté au Cadillac Square de Detroit, le jour de la fête du travail, par un grand rassemblement.

Fain et son équipe – certains nouveaux comme Branden Mancilla, 28 ans, qui a syndiqué les étudiants à Harvard – ont remporté l’élection interne à l’UAW en présentant une liste « dissidente », battant pour la première fois en soixante-dix ans la liste officielle de la direction. Cette victoire insurrectionnelle rappelle d’autres moments de l’histoire syndicale où de nouveaux dirigeants ont inauguré une nouvelle ère de militantisme. Dans l’automobile aujourd’hui, il ne s’agit pas précisément d’une nouvelle génération, mais plutôt d’un « front populaire » entre un ensemble de militants plus anciens et de nombreux radicaux inspirés par Bernie Sanders et d’autres mouvements contemporains.

Cette grève participe à un retour de la conflictualité sociale. Comment expliquer cela alors que le taux de syndicalisation est au plus bas ?

Aux États-Unis, le droit du travail est faible et peu respecté. Si les syndicats existants peuvent obtenir des augmentations de salaire et autres avancées, les capitalistes en profitent pour freiner le syndicalisme en attendant la prochaine récession pour sévir à nouveau. L’UAW cherche à inscrire sa grève dans le cadre d’un mouvement national plus large en faveur d’une transition écologique. Toutes les grandes avancées en matière de droits du travail et de droits civiques se produisent lorsque les intérêts d’un ensemble particulier d’acteurs du mouvement social coïncident avec ceux de l’ensemble de la société, voire même avec une partie de l’élite et des capitalistes. C’était vrai entre les années 1930 et 1960 et l’UAW saisit cette opportunité aujourd’hui.

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De Detroit à Toledo, paroles et destins de grévistes

Salaires en berne, divisions du salariat en plusieurs statuts : sur les piquets de grève, les salariés de Ford et Stellantis racontent comment leur travail dans le secteur-clé de l’automobile s’est précarisé. (Article publié dans l’Humanité du 19 septembre.)

Detroit (Michigan) et Toledo (Ohio),

Envoyé spécial.

Elle la gardienne de l’entrée comme elle le serait d’un temple. Derrière elle, se dressent quatre lettres – Jeep – qui claquent dans l’histoire automobile du pays et même un peu plus, comme le rappelle une petite mise en scène qui accueille les visiteurs : quelques GI, autour d’un drapeau américain et d’une Jeep de la seconde guerre mondiale, avec cette légende : «Soutien à nos soldats et vétérans. » Sur le parking attenant, des dizaines de Jeep Wrangler affichent presque autant de couleurs – c’est un peu la spécialité de la marque. La couleur, c’est son truc, justement à Nichole, employée au département peinture. Mais depuis, quelques jours, elle est « capitaine » d’une équipe qui tient le piquet de grève. Cette usine Stellantis (ex-Chrysler) à Toledo (Ohio), à une heure de route au sud de Detroit, fait partie des trois sites (avec une usine Ford à Wayne, près de Detroit, et une usine General Motors, à Wentzville dans le Missouri) où le syndicat UAW (United Auto Workers) a décidé de débrayer, vendredi à minuit, à la minute même où la convention collective expirait, mettant 12700 salariés en grève sur les 146.000 que compte les fameux « Big Three ».

La jeune femme dirige donc une petite troupe de collègues – entre 15 et 20 – qui garde le piquet de grève face à l’entrée principale du site où l’on produit des Jeeps depuis les années 40. Son « quart » : de 6h du matin à midi. Un brasero finit de se consumer – il a fait frais cette nuit – et quelques bûches posées attendent la nuit prochaine. Si les chaises de camping sont multicolores, la tenue affiche un rouge unique : la couleur de l’UAW. Les voitures passent – avec un nombre disproportionné de Jeep – et klaxonnent pour afficher leur soutien. Parfois, quelques poings solidaires jaillissent des habitacles.

Nichole est entrée ici il y a douze ans. « Troisième génération dans l’usine après l’arrière-grand-père et la grand-mère, tous membres de l’UAW », proclame-t-elle avec une évidente fierté. « Tous d’origine polonaise », ajoute-t-elle en épelant son nom de famille : Wawrzyniak. Dès la mi-août, ce site de Toledo a voté le principe de la grève à 99%. Un quasi-unanimisme, à l’aune d’un ras-le-bol général. Nichole a atteint son maximum salarial – 31,57 dollars de l’heure, le plafond parmi les « Big Three », soit un peu moins que le salaire médian national. Evolution terminée, à moins de 35 ans. Avec une inflation galopante. « Vous êtes allés au supermarché depuis que vous êtes arrivés ? Vous avez vu les prix ? Comment voulez-vous que l’on s’en sorte ?»

LaDonna aussi affiche le même salaire, malgré ses 24 ans d’ancienneté. « Si elle est la capitaine, je suis la leader de l’équipe », revendique-t-elle, dans un large sourire. Les deux travaillent dans le département de peinture, comme tous ceux qui tiennent ce piquet. Le même plafonnement salarial masque pourtant une inégalité de poids entre ces deux femmes : l’une n’aura pas de pension de retraite ni de protection sociale lorsqu’elle cessera de travailler ; l’autre, oui. Nichole, la polono-américaine, et LaDonna, l’africaine-américaine, incarnent le système à deux vitesses appliqué depuis 2009. Pour le pays, c’est l’époque du krach et de la grande récession. Pour le secteur de l’automobile, la faillite s’annonce au virage. L’administration Obama débloque alors des centaines de milliards de dollars afin que des fleurons du capitalisme américain ne finissent pas dans le ravin. Les salariés sont appelés à verser leurs sacrifices sur l’autel de la survie. L’UAW accepte : les nouveaux embauchés ne disposeront pas des mêmes droits que les salariés en poste. La fin de cette inégalité fait partie des revendications du syndicat, désormais présidé par Shawn Fain, élu en mars dernier sur une plateforme plus revendicative, dans la négociation d’une nouvelle convention collective. Ford a déjà accepté.

Mais pour ce qui concerne son propre employeur, Nichole préfère ne pas entretenir trop d’espoirs. « Stellantis, ce n’est plus Chrysler. Il y a moins d’attaches au territoire américain. Ces derniers mois, en prévision de la grève, la direction du groupe a envoyé des ingénieurs français afin de redéfinir nos emplois et les procédés. Les ingénieurs américains sont syndiqués et la direction ne leur fait pas confiance. » Un soupir, un silence, puis la « capitaine » lance : « On bouge un peu ? » Ses collègues se saisissent des pancartes et tournent en cercle répétant en boucle quelques slogans « No deal, no wheel » (« pas d’accord, pas de roues ») et « No Justice, no Jeeps » (« pas de justice, pas de Jeeps »).

La même scène se rejoue quelques centaines de mètres plus loin et à chacun de la douzaine de piquets de grève qui cadenassent le site de 33 hectares, avec des centaines de salariés présents. « Clairement, je n’ai jamais vu une telle mobilisation en trente ans de carrière ici. Je n’avais d’ailleurs jamais vu de grève », lâche Steve, solide quinquagénaire, casquette et barbichette, qui organise un « breakfast » sur le pouce : œufs, saucisses, bacon et pancakes. L’info a commencé à circuler et on vient des autres piquets de grève pour se ravitailler. Face à la demande croissante, Amanda a posé sa pancarte pour venir lui donner un coup de main. « Ici, on est égaux, au moins », glisse-t-elle, allusion à peine voilée à son statut dans l’entreprise. La jeune femme est une « temp », une intérimaire. Une parmi des centaines utilisés dans cette usine d’assemblage de Stellantis, la loi n’imposant aucune limite. Ils forment la troisième catégorie des salariés.

« Je bosse ici depuis trois ans et je gagne 17 dollars de l’heure. Ma collègue de chaîne en gagne 31,57. On fait très exactement la même chose », expose Amanda. Les intérimaires commencent à 15,78 dollars de l’heure et atteignent le plafond de 19,28 au bout de quatre années. « On ne peut pas vivre avec ça, se désole Rudy, rencontré sur un autre piquet de grève. Je dois avoir deux jobs pour joindre les deux bouts. Cela me fait moins de temps pour être avec ma famille et mes deux enfants qui sont encore petits.» « Au début, vous donnez tout ce que vous avez en espérant que cela vous aidera à être titularisés, parfois jusqu’à travailler sept jours de suite soit 70 heures, poursuit cet ouvrier dont les parents sont venus du Mexique. Et puis, vous vous rendez compte que des intérimaires sont là depuis sept ou huit ans ». Rebecca reprend : « Mon corps a 25 ans mais c’est comme si j’en avais 45. On rate des anniversaires, des enterrements. On ne peut pas prendre de jours de congé maladie car on n’en a pas le droit et en plus on n’a pas de protection sociale. Franchement, on se sent comme un détritus. Je sais que si le nouveau contrat ne change pas quelque chose, certains intérimaires vont partir, car ils n’en peuvent plus. » L’UAW a intégré dans sa plateforme de revendications la titularisation des intérimaires au  bout de 90 jours.

A 80 kilomètres au nord de Toledo, c’est le même chapelet d’injustices et d’insatisfactions, de vies en équilibre, d’attachement à l’outil de travail, souvent transmis de génération en génération, qui se dévide. Nous sommes à Wayne, dans la banlieue de Detroit, le berceau de l’automobile, surnommée « Motor City ». Plus précisément dans une usine d’assemblage de Ford d’où sortent le pick up Ranger et le SUV Bronco, dont – grand hasard du calendrier – les nouveaux modèles sont actuellement présentés au Salon de l’automobile. Si Wayne demeure peu connue, sa voisine, en revanche, est presque aussi célèbre dans l’histoire de l’automobile que Detroit : Dearborn, qui accueille le siège mondial de Ford en plus d’un immense musée à la gloire de la marque crée par Henry Ford. Dearborn, 100.000 habitants, 45.000 emplois chez Ford. La direction de l’UAW a choisi l’usine de Wayne car elle se trouve au cœur géographique de la plus ancienne entreprise automobile américaine, celle que la direction syndicale juge la plus sensible au rapport de forces.

Dearborn a changé depuis que son PDG antisémite et naziphile y est décédé en 1947. La population est désormais constituée à 40% d’arabes-américains : des libanais maronites sont venus dès les années 1920 pour travailler dans l’automobile puis des Assyriens les ont rejoints, ensuite des Palestiniens, Yéménites et enfin des Irakiens après la guerre de 2003. La mosquée locale est la plus grande du pays.  Le maire (démocrate) s’appelle Abdullah Hammoud. La circonscription a pour députée, Rashida Tlaib, d’origine palestinienne, membre du DSA (democratic socialists of America, la principale organisation socialiste) et membre du « squad » avec Alexandria Ocasio-Cortez.

Le fordisme aussi a changé. Henry Ford revendiquait de payer suffisamment ses salariés pour qu’ils puissent s’acheter la voiture qu’ils produisaient sur la chaîne de montage. Ce temps-là semble révolu. « Nous travaillons chez Ford et nous ne pouvons même pas nous permettre d’acheter les voitures que nous fabriquons » : le ton d’Amanda oscille entre la colère et l’affliction. Agée de 38 ans, cette mère de famille africaine-américaine gagne 24 dollars de l’heure après trois ans d’ancienneté. Son mari travaille pour un autre des « Big Three », General Motors, toujours en tête du marché américain grâce à ses multiples marques (Chevrolet, Buick, Cadillac). « Et pourtant, on est en difficulté tous les mois, on doit prendre des petits boulots à côté pour s’en sortir. »

La situation de ce couple avec un enfant de trois ans résume à la perfection ce qu’a évoqué Bernie Sanders vendredi à Detroit, lors d’un meeting organisé par l’UAW « pour sauver le rêve américain». « Le combat que vous menez vise à reconstruire la classe moyenne de ce pays qui jadis faisait envie au monde», avait lancé le sénateur socialiste. Cette notion de « classe moyenne » qui s’est substituée à celle de « classe ouvrière » est justement née dans la partie sud-est du Michigan. Après la seconde guerre mondiale, les géants de l’automobile et l’UAW (enfin reconnu après de rudes batailles, y compris physiques, notamment chez Ford) concluent le « pacte de Detroit » : les Big Three offrent de bons salaires et des « avantages » (protection sociale, plan de retraite) et le syndicat s’engage à la « paix sociale. » Accédant à la société de consommation et à la propriété, l’ouvrier de l’automobile devient la quintessence de ce « rêve américain. »

« Aujourd’hui, vous commencez sur la chaîne quasiment au même salaire qu’à Walmart et Starbucks » : l’amertume du constat de Ray, 24 ans d’ancienneté,  suinte à chaque syllabe. Il répète, au milieu des klaxons : « Autant qu’à Walmart et Starbucks. » Ce sont les mêmes situations de détresse économique qui se jouent désormais chez Ford que dans la grande distribution ou les cafétérias. A 52 ans, Maliya, après avoir enchaîné les petits boulots, a décroché un job d’intérimaire sur la chaîne qui produit les Broncos. A 19 dollars de l’heure, elle arrive à peine à payer son loyer de 1200 dollars. Et aucune perspective de pension de retraite. LaShawn, embauchée en « CDI », touche 24 dollars de l’heure. Insuffisant pour cette mère célibataire qui doit prendre un emploi auxiliaire. Ces parcours émaillent les piquets de grève. « Nous sommes à l’ère d’une nouvelle révolution industrielle (la transition vers l’électrique, N.D.L.R.) et la façon dont nous y entrons est la même que celle dont nous sommes entrés dans la précédente révolution industrielle : beaucoup de profits pour peu et des mauvais emplois et de la misère pour la plupart », selon Madeline Janis, directrice de l’organisation Jobs to Move America.

Face à ce constat, il y a plus que de l’amertume chez Ray : de la colère. Un sentiment de trahison, même. Ce fils et petit-fils d’ouvrier chez Ford se souvient des sacrifices consentis pendant la Grande Récession. « On a travaillé avec eux et maintenant, ils ne veulent pas travailler avec nous. Nos salaires représentent moins que 7% du coût d’un véhicule. Jim Farley (le PDG de Ford) n’a pas besoin de 21 millions de salaire annuel. » « T’inquiète, ils sont en train de comprendre, le réconforte de sa voix traînante La Shawn. Ils sont bien obligés de voir notre détermination et notre nombre. Si on m’avait dit qu’un jour je ferai grève… Je ne sais pas comment ça va se terminer. Je ne crois pas qu’on aura satisfaction sur toute la ligne. Mais on aura redressé la tête, ça, c’est sûr. »

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