« Un mécanisme de fascisation est à l’œuvre »

Le glissement vers l’autoritarisme réactionnaire aux États-Unis s’accompagne d’une idéologie de la contamination par les étrangers, les ennemis du peuple et les indésirables, analyse l’historienne Sylvie Laurent, autrice notamment de « Capital et Race: histoire d’une hydre moderne » (Editions du Seuil). (Article publié dans l’Humanité du 30 septembre 2025.)

Aux États-Unis, le débat alimente la chronique universitaire comme politique : quelle est la nature du projet de Donald Trump depuis son retour à la Maison-Blanche, manifestement différent de son premier mandat ? Éléments de réponse avec l’une des spécialistes françaises des États-Unis et chercheuse associée à l’université Harvard (1).

Comment décririez-vous ce que l’administration Trump met en place ?

Nous assistons médusés à la mise en place d’un régime autoritaire d’extrême droite, qui bafoue non seulement les formes, normes et règles de la démocratie libérale mais qui instaure le règne de la domination arbitraire de l’État sur la société civile. Toute l’histoire américaine est précisément marquée par cette hantise qu’un despote impose son pouvoir discrétionnaire sur les individus souverains.

Tout l’édifice politique, juridique et culturel des États-Unis repose sur la conjuration d’un César américain. C’est tout le sens du premier amendement et du « free speech » dont on parle beaucoup en ce moment : nul pouvoir public ne peut réprimer la parole des citoyens, leurs droits inaliénables à la dissidence.

Trump contrevient donc radicalement à l’histoire et même à l’esprit de son pays. La violence d’État, l’intimidation, la corruption, les passe-droits et la répression sont aujourd’hui les normes. Une terreur profonde s’est emparée des personnes les plus vulnérables du pays, en premier lieu les immigrés qui sont traqués et déportés sans droit à se défendre.

Le reste du corps social est discipliné et sommé d’obtempérer. Bref, ce ne serait qu’un glissement vers l’autoritarisme réactionnaire si l’idéologie et la pratique du pouvoir n’étaient à ce point ancrées dans l’idée de la contamination par les étrangers, les ennemis du peuple et les indésirables. Un mécanisme de fascisation me semble sans conteste à l’œuvre.

La nature fédérale de l’État peut-elle faire obstacle à ce projet ? De quelles ressources disposent les opposants ?

Les républicains, traditionnellement hostiles à la centralisation du pouvoir, sont désormais des relais zélés du gouvernement intrusif de Donald Trump et aucun élu local conservateur n’émet la moindre réserve. Il existe des divergences au sein de la coalition trumpienne mais elles sont tues tant le projet général de revanche et de réinvention du pays l’unit.

Elle n’est pas plus conservatrice que libertarienne : cette droite révolutionnaire espère que l’État incarné par un homme purgera le pays des effets jugés délétères de la démocratie. Des grands patrons à la Cour suprême, on accompagne et on facilite le projet de l’extrême droite au pouvoir. Quelques juges locaux tentent vaillamment de faire valoir le droit contre la force mais ils sont systématiquement désavoués par la Cour suprême.

Discernez-vous une stratégie des démocrates face à ces tentatives ?

Les démocrates sont à ce jour incapables de porter la résistance et d’articuler un contre-discours efficace. Ils ne se sont pas remis du désastre Biden-Harris et n’ont ni direction incarnée, ni ligne, ni sans doute détermination. Ils sont certes minoritaires au Congrès mais cela n’explique pas l’apathie des deux figures majeures du Sénat et de la chambre (Chuck Schumer et Hakeem Jeffries) ni l’hostilité larvée de l’establishment démocrate vis-à-vis du duo Sanders et Ocasio-Cortez, d’une part, et à l’égard de Zohran Mamdani, d’autre part, alors qu’ils furent chacun à l’origine d’un renouveau de l’espoir et de la mobilisation à gauche.

Que nous disent la récupération et l’instrumentalisation de la mort de Charlie Kirk du régime politique mis en place par Trump ?

Charlie Kirk était un intégriste religieux, un ardent défenseur de la suprématie masculine et blanche. Sa dévotion à Donald Trump, bien plus que sa notoriété toute relative dans le pays, explique son importance politique de son vivant.

Mais avec sa mort et sa sanctification par un régime friand de spectacle politique (grand-messe évangélique, chars blindés dans les rues…), Donald Trump révèle la quête fondamentale des extrêmes droites : le désir d’absolution, de jouir d’une impunité absolue à dominer, exclure, violenter, exploiter et réprimer au nom de leur statut de victime de l’Histoire, dominée selon eux par la gauche.

Voilà pourquoi Trump demande l’impunité pour Bolsonaro ou Netanyahou, pourquoi Meloni ou Bardella reprennent le culte de Kirk. Il s’agit de légitimer, par la propagande du martyr, la violence sociale, la corruption et l’alliance fondamentale de leur tradition politique avec les puissants.

(1) Egalement autrice de “La contre-révolution californienne” (Editions du Seuil).

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Donald Trump imperator : l’assaut contre l’Amérique

Disposant quasiment de pleins pouvoirs, le président profite de son second mandat pour tenter de remodeler en profondeur les institutions et la société. (Article publié dans l’Humanité du 30 septembre 2025.)

En 1935, Sinclair Lewis, premier États-unien récompensé du prix Nobel de littérature et socialiste engagé, formulait cette prédiction : « Quand le fascisme arrivera en Amérique, il sera enveloppé dans le drapeau et portera la croix. » Le débat pour déterminer si ce temps-là est arrivé n’est pas encore tranché, mais c’est bien sur le nationalisme et le christianisme politique que Donald Trump s’appuie pour mettre en œuvre le « Projet 2025 » de la Heritage Foundation, véritable feuille de route de son second mandat.

Durant la campagne électorale, il avait plaisanté – mais plaisante-t-on vraiment avec ce genre de sujet ? – en affirmant qu’il pourrait être un « dictateur d’un jour ». Quelques mois plus tard, il se comporte quotidiennement comme un satrape contre tout ce qui s’oppose à son projet Maga (« Make America Great Again »), dans une tentative de restauration d’une Amérique prétendument éternelle – le drapeau et la croix – chahutée par les mouvements d’émancipation de la société depuis les années 1960. Et c’est justement à la période qui précède que le président de la nostalgie nationaliste renvoie l’Amérique.

Un nouveau maccarthysme

« Nous sommes en 1952 dans une grande partie de l’Amérique en ce moment. » Ken Paulson, directeur du Free Speech Center de la Middle Tennessee State University, résume ainsi pour le site d’informations Truthout le sentiment partagé par des millions d’Américains.

Selon un scénario type de la « stratégie du choc » décrite par Naomi Klein, où un pouvoir se saisit d’un événement pour imposer un projet déjà prêt, l’administration Trump a instrumentalisé l’assassinat de l’influenceur d’extrême droite Charlie Kirk pour dresser, comme dans les années 1950, des listes d’« organisations de gauche » à relier, coûte que coûte, à la violence politique.

Cette nouvelle croisade prend aussi des airs de vendetta personnelle. James Comey, l’ancien directeur du FBI, a ainsi été inculpé quelques jours après un message comminatoire envoyé par Donald Trump à la ministre de la Justice, Pam Bondi, au mépris absolu de la séparation des pouvoirs, l’un des fondements institutionnels de la République américaine. D’autres « ennemis de l’intérieur » suivront.

« Il s’agit de la plus grande atteinte à la liberté d’expression depuis l’ère McCarthy, mais elle bénéficie d’un consensus populaire nettement moins important que lors de la deuxième vague de chasse aux communistes, met en perspective, sur X, Jeet Heer, journaliste au magazine progressiste The NationElle est menée au nom d’une faction minoritaire dirigée par le président le plus impopulaire de l’histoire moderne. »

Le contrôle des savoirs et de l’information

Les stratèges du Grand Old Party (surnom du Parti républicain) n’ont sans doute pas lu Gramsci, mais ils ont compris l’importance de la bataille pour l’hégémonie culturelle. Dès les années 1970, le mouvement conservateur a créé des « think tanks » afin de juguler la dynamique des mobilisations des années 1960 (droits civiques, féministes, anti-peine de mort, revendications amérindiennes).

Une seconde offensive a suivi les mouvements MeToo et Black Lives Matter, désignant un ennemi sous la forme du « wokisme ». Pour répondre à la censure progressiste présumée, les républicains ont mis en place une censure bien réelle qui commence par les rayons des bibliothèques scolaires. Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a accéléré le rythme et étendu le champ de l’assaut.

L’université, lieu de transmission du savoir, et les médias sont désormais dans le viseur. Point commun de ces « institutions » : elles sont des entreprises recherchant le profit. Donald Trump sait où frapper : à la caisse. Il menace de retirer les fonds fédéraux aux établissements universitaires qui ne se conformeraient pas à un certain nombre de règles très « trumpistes ».

Ce sont surtout des frappes chirurgicales qui sont les plus effectives. Un exemple parmi cent : à l’université de Boulder (Colorado), le Centre des études asiatiques a vu son financement de 540 000 dollars supprimé par le ministère de l’Éducation.

« Les inégalités raciales et les questions de genre font clairement partie des thématiques censurées, témoigne Mathieu Desan, professeur de sociologie dans cette université. Pour les chercheurs qui travaillent sur ces sujets, il y a de la pression, parfois imposée directement par les instances du gouvernement qui subventionnent la recherche, pour éviter certains mots et euphémiser les sujets de recherche. »

L’affaire semble encore plus simple pour les chaînes de télévision : elles sont toutes détenues par des conglomérats. En juillet, CBS, propriété de Paramount, a versé 16 millions de dollars à Donald Trump afin d’éviter un procès puis a mis fin à l’émission de Stephen Colbert, l’un des humoristes les plus talentueux du pays. En septembre, c’est Jimmy Kimmel, hôte d’un « late show » sur ABC, qui se voyait suspendre par Disney après une menace directe de Brendan Carr, de la FCC, le gendarme des télécoms et de l’audiovisuel.

Les alliés de Donald Trump contrôlent désormais X, Facebook, Instagram, WhatsApp et bientôt TikTok et détiennent Fox News, CBS, le Washington Post et le Wall Street Journal. Avec le ralliement de la Big Tech, l’écosystème trumpiste domine presque sans partage.

L’utilisation des moyens régaliens (justice, armée)

La mobilisation de la garde nationale était un fait rarissime. Elle est devenue une pratique ordinaire. Cette force militaire de réserve patrouille dans les rues de places fortes démocrates : la Californie, Washington D. C., Memphis et bientôt Portland (Oregon).

À chaque fois, le prétexte est le même : la force armée est envoyée pour juguler une vague de criminalité qui n’existe que dans les fantasmes des républicains. Cette démonstration de force plaît à la base Maga persuadée que le pays est à feu et à sang. N’a-t-elle qu’une vertu galvanisatrice de ces électeurs ? Gavin Newsom y voit plutôt un jalon : selon le gouverneur de Californie, Donald Trump n’acceptera jamais de quitter le pouvoir et prépare un coup de Jarnac en 2028.

La justice constitue l’autre arme du pouvoir trumpiste. Le ministère, supposément indépendant, n’est plus que le bras armé de la Maison-Blanche tandis que le dernier mot sur la constitutionnalité des lois et décrets revient à la Cour suprême avec ses six juges conservateurs sur neuf.

« Il faut y ajouter la clause constitutionnelle de la suprématie, qui garantit généralement la primauté de l’État fédéral en cas de conflit entre une loi fédérale et une loi d’un État fédéré. Elle limite donc l’action des États fédérés pour s’opposer au gouvernement fédéral », souligne, pour l’Humanité, Antoine Yoshinaka, professeur de science politique à l’université de Buffalo (État de New York).


Résistances et limites

D’une certaine façon, Donald Trump dispose des pleins pouvoirs. L’armée est, par définition, aux ordres du commandant en chef. La convocation ce mardi à Washington des 800 généraux et amiraux en présence du président laisse augurer d’une nouvelle étape dans l’instrumentalisation de l’institution militaire. Le Congrès, à majorité républicaine, ne joue pas son rôle de contrepoids.

Les démocrates hésitent encore sur la stratégie à adopter, leur establishment apparaissant jusqu’ici plus mobilisé à étouffer la dynamique de l’aile gauche qu’à s’opposer frontalement à Donald Trump.

Mais quelques brèches apparaissent comme autant de signaux positifs. Le projet d’envoyer la garde nationale à Chicago a été mis en pause suite à la réaction musclée des élus locaux. Le retour du show de Jimmy Kimmel comme le départ précipité d’Elon Musk de sa fonction ministérielle illustrent le pouvoir certes limité mais réel des citoyens-consommateurs.

« Une bataille a lieu dans le champ de l’opinion publique et c’est un moyen dont disposent les opposants pour tenter de convaincre la population du danger que peuvent représenter certaines politiques de l’administration Trump », estime Antoine Yoshinaka.

Les sondages sont au plus bas pour Donald Trump, surlignant une absence d’adhésion aux politiques mises en œuvre. Cet état minoritaire du trumpisme dans la société états-unienne ne doit cependant pas masquer le climat général que façonne sa rhétorique. La « guerre civile froide », que pointait le journaliste Carl Bernstein, devient chaque jour un peu plus chaude.

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Pourquoi Pete Hegseth convoque le gratin de l’armée US à Washington

Le secrétaire à la Défense à convoqué à Washington l’ensemble du commandement militaire, soit 800 généraux et amiraux. Une initiative sans précédent qui interroge sur les motivations réelles. (Article publié dans l’Humanité du 29 septembre 2025).

Le plus grand rassemblement de gradés de l’histoire militaire aura lieu mardi 30 septembre sur la base des marines à Quantico (Virginie), près de Washington D.C. Huit cents généraux et amiraux ont reçu la semaine dernière une convocation de la part Pete Hegseth.

Le secrétaire à la Défense que Trump veut désormais faire appeler secrétaire à la Guerre, dans un changement sémantique dont l’interprétation est limpide, n’a fourni aucune explication ni ordre du jour. Si les 44 généraux bardés de 4 étoiles – le plus haut rang dans l’armée américaine – se réunissent deux fois par an à Washington, jamais l’ensemble du sommet de la hiérarchie de la première puissance militaire du monde ne s’est retrouvé en un seul et même lieu.

Un rassemblement risqué 

Observateurs et militaires se perdent en conjectures sur les raisons de cette réunion aussi soudaine qu’unique. Si Pete Hegseth veut faire passer un message à la hiérarchie, il y a plus simple que ce grand raout qui semble présenter plus de risques que d’avantages.

Rassembler tout son commandement dans un même lieu et l’annoncer défie la plus élémentaire des logiques militaires. De plus, le « shutdown » (fermeture du gouvernement) annoncé pour le soir même du 30 septembre, faute de financement voté par le Congrès en cette fin d’année fiscale, pourrait amener les généraux stationnés à l’étranger à devoir rester à Washington, les coupant ainsi de leurs unités.

Dans un message remarqué, le général à la retraite Ben Hodges a tracé un parallèle avec la réunion surprise en 1935 au cours de laquelle les généraux allemands ont été « tenus de prêter serment » à Adolf Hitler. L’annonce, dimanche après-midi de la présence de Donald Trump à cette réunion, sans tout à fait donner crédit à cette dernière thèse laisse en tout cas supposer qu’il ne s’agira pas d’un message anodin.

Dans un long post sur Substack, l’historien Timothy Snyder, qui a quitté les États-Unis pour le Canada, résume les explications possibles : « 1. Il a quelque chose de futile à dire qu’il ne comprend pas les risques. 2. Il souhaite mettre en danger la vie des généraux et des amiraux. 3. Il va organiser une purge, impliquant peut-être un serment d’allégeance ou quelque chose de similaire qui nécessite une présence physique. 4. Il va dire aux commandants que désormais, leur mission sera d’opprimer les citoyens américains («défense du territoire national »). »

Il peut en exister une cinquième : le bras armé de Donald Trump va annoncer une opération militaire dans un pays étranger, auquel cas le Venezuela semble tout désigné.

Selon la chaîne NBC, un plan d’intervention à l’intérieur des frontières est en train d’être préparé, avec pour prétexte le ciblage de trafiquants de drogue, soit le même qui a été brandi pour justifier les attaques de bateaux au large des côtes du pays dirigé par Nicolás Maduro. Là encore, nul besoin d’exposer l’ensemble du commandement militaire pour lancer une telle opération.

Depuis qu’il a quitté son poste de commentateur sur la chaîne ultraconservatrice Fox News pour prendre les rênes du Pentagone, avec son budget de près de 800 milliards de dollars, Pete Hegseth, ancien militaire déployé en Irak et Afghanistan, s’est fixé pour mission de restaurer un « éthos du guerrier ». L’armée serait devenue trop « woke ».

Sans explication, il a ainsi limogé nombre de généraux, tous membres des minorités ou des femmes. Message : la guerre est une affaire d’hommes blancs.

Un possible projet de « défense nationale » face aux « terroristes intérieurs »

Selon le New York Times, cette réunion hors norme pourrait être l’occasion de dévoiler en avant-première un nouveau projet de stratégie de défense nationale pour le Pentagone. Un document, non rendu public, se trouve en cours d’élaboration et placerait la sécurité intérieure et la défense de l’hémisphère occidental au sommet des priorités.

Le premier point est, de fait, déjà mis en œuvre : des milliers de soldats ont été envoyés à la frontière avec le Mexique afin de juguler les flux migratoires, tandis que la garde nationale a été déployée en Californieà Washington D.C. et à Memphis, pour supposément lutter contre l’immigration illégale et la criminalité.

Samedi, c’est une autre ville démocrate qui a été prise pour cible par Donald Trump, qui a autorisé « l’usage de la force maximale si nécessaire ». Portland, dans l’Oregon, est connue pour sa culture contestataire. Les pratiques de l’ICE, la police de l’immigration, qui se comporte comme une garde prétorienne, y rencontrent hostilités et manifestations.

Le président nationaliste veut y voir la main « des antifa et d’autres terroristes intérieurs ». Il installe surtout, touche après touche, une utilisation de l’armée à des fins intérieures.

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J.D. Vance annonce un nouveau maccarthysme

L’administration Trump profite de l’assassinat de l’influenceur d’extrême-droite Charlie Kirk pour lancer une offensive sans précédent contre la gauche. (Article publié dans l’Humanité du 17 septembre 2025.)

J.D. Vance est décidément le théoricien de la bande. A Munich, il avait fait la leçon aux dirigeants européens, accusés de censure et de non-respect du « free speech » ( liberté de parole) et livré une déclaration de soutien de l’administration Trump à toutes les extrêmes-droites du Vieux Continent, de l’Afd allemande au britannique Tommy Robinson. Lundi, en direct de la Maison Blanche, il a annoncé le lancement d’une offensive sans précédent depuis le maccarthysme contre la gauche. Le vice-président se trouvait derrière le micro du show habituel de Charlie Kirk, afin d’animer une émission à la mémoire de son ami assassiné le 10 septembre dernier et pièce essentielle de la galaxie trumpiste. Quelques heures après l’annonce du décès de l’influenceur d’extrême-droite, le président nationaliste avait accusé la « gauche radicale ». Moins d’une semaine après, son bras droit met en musique cet assaut.

Il a accusé « un mouvement extrêmement destructeur d’extrémisme de gauche » d’avoir contribué à ce meurtre. Alors que l’enquête se poursuit et que le mobile demeure incertain, selon le gouverneur républicain de l’Utah, Spencer Cox, J.D. Vance a décrété que l’auteur du coup de feu fatal avait une « idéologie de gauche ». Cette affirmation sans fondement sert de prétexte au démantèlement des institutions de gauche. « Ce n’est pas un problème qui touche les deux camps », a tenté de justifier J.D. Vance, en référence à la tentative d’assassinat de Donald Trump en juillet 2024 ainsi qu’à la fusillade de 2017 contre le leader républicain de la Chambre des représentants, Steve Scalise. Il a cependant omis quelques épisodes: les attaques contre le mari de l’ancienne présidente de la Chambre des représentants Nancy Pelosi, l’incendie criminel contre la maison du gouverneur de Pennsylvanie Josh Shapiro ou le meurtre de la députée de l’État du Minnesota Melissa Hortman, sans parler des défilés racistes et antisémites de Charleston en 2017.

La répression devrait commencer par le « traitement fiscal généreux » dont bénéficient la Fondation Ford et les Open Society Foundations de George Soros, cible privilégiée de l’extrême-droite, des suprémacistes blancs états-uniens au premier ministre hongrois Viktor Orban. Elles sont accusées de financer The Nation qui a publié un « article répugnant » qui, selon J.D. Vance, a été utilisé pour justifier la mort de Kirk. Si la Fondation Ford a accordé une subvention de 100 000 dollars au magazine de gauche en 2019 pour un programme de stages, elle n’a plus versé un cent depuis, selon des informations disponibles en ligne rapportées par le Washington Post. Sur X, Bhaskar Sunkara, président de The Nation (fondé en 1865), a réagi : « Je ne sais pas d’où il tire ses informations, mais J.D. Vance ment au sujet du magazine The Nation. Nous acceptons volontiers les dons de toute personne qui respecte notre indépendance éditoriale, mais nous ne recevons pas un centime de Soros ou de l’Open Society Foundation. » George Soros constitue la cible privilégiée de l’extrême-droite qui, sur fond de tropes antisémites, en fait le grand argentier et l’organisateur-en-chef d’une gauche pêle-même « radicale », « woke » et pro-palestinienne.

La Maison Blanche a confirmé l’établissement d’une liste des « organisations de gauche » qu’elle tente de lier à la violence politique. L’une des armes utilisées pourrait être la remise en cause leur statut d’exonération fiscale mais pas seulement. Donald Trump envisage également d’utiliser la loi fédérale Racketeer Influenced and Corrupt Organizations Act, destinée à lutter contre le crime organisé. Elle viserait les manifestants qui s’opposent aux raids violents de la police de l’immigration comme aux femmes qui l’ont qualifié d’« Hitler de notre époque » dans un restaurant la semaine dernière. Enfin, le président en exercice a également déclaré qu’il était « à 100 % » favorable à la désignation du mouvement Antifa comme organisation terroriste. Une qualification déjà envisagée lors de son premier mandat mais qui se heurte à des obstacles  juridiques.
Ces nouvelles attaques complètent celles déjà lancées par l’administration Trump contre les Universités et par les majorités républicaines dans les Etats qu’elles dirigent, notamment en Floride et au Texas, qui interdisent nombre d’ouvrages dans les bibliothèques scolaires, d’un roman de Toni Morrison à des ouvrages sur le féminisme ou le racisme. Touche après touche, profitant des circonstances pour accélérer leur projet, l’administration Trump tente de mettre en place un Etat autoritaire. « On n’en est peut-être même plus au stade où il faut parler d’un Etat autoritaire, soulignait l’historienne Sylvie Laurent lors d’un débat à la Fête de l’Humanité. Mais à la mise en place d’un Etat fasciste. »

Christophe Deroubaix

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Zohran Mamdani, les adaptations d’un outsider devenu favori

A deux mois de l’élection municipale, le jeune élu socialiste de 33 ans prépare déjà son entrée en fonction, en faisant quelques concessions. Repli tactique ou début de renoncement ? (Article publié dans l’Humanité du 28 août 2025.)

Zohran Mamdani le savait : le chemin est moins parsemé de roses que d’embûches. Il ne se doutait pas qu’il aurait affaire à un tel niveau d’attaques. Alors qu’il se trouve à mi-chemin entre son éclatante victoire lors de la primaire démocrate et l’élection générale qui le conduira peut-être à l’hôtel de ville de New York, le jeune socialiste doit notamment affronter les virulentes charges de son ancien concurrent, Andrew Cuomo.

L’ancien secrétaire d’État a préféré se présenter comme indépendant plutôt que de prendre une retraite tout indiquée après une pareille défaite. Le candidat de l’establishment démocrate a ainsi accusé Zohran Mamdani d’être une « personne très riche » et d’occuper indûment un appartement à loyer contrôlé.

Lors d’une levée de fonds dans les Hamptons, très chic lieu de villégiature de la bourgeoisie new-yorkaise, l’ancien gouverneur de l’État a également assumé le fait de recevoir le soutien de Donald Trump. L’objectif est de barrer la route de la plus grande ville des États-Unis à un élu local, âgé de 33 ans et membre du DSA (Democratic Socialists of America), la principale organisation politique qui se réclame du socialisme démocratique. Andrew Cuomo n’est pas le seul agent de ce « tout sauf Mamdani ».

Cette première phase de la campagne ressemble même à une course-poursuite entre ceux qui prétendent au statut de meilleur rempart. Il faut y ajouter Eric Adams, le maire sortant, ancien démocrate qui se présente lui aussi en indépendant, et Curtis Silwa, figure du parti républicain local.

Paradoxalement, l’émiettement de l’opposition favorise la position de Zohran Mamdani. Selon les sondages, ce dernier échoue à franchir la barre des 50 %, mais il n’en distance pas moins ses adversaires. La dernière enquête Siena College le crédite de 46 % des suffrages contre 25 % pour Andrew Cuomo, 11 % pour Curtis Sliwa et 7 % pour Eric Adams.

Même avance en termes de collectes de dons, Zohran Mamdani ayant récolté un million de dollars entre le 12 juillet et le 18 août, contre 500 000 dollars pour Andrew Cuomo et 425 000 dollars pour Eric Adams. « Avec plus de 50 000 bénévoles, des milliers de petits donateurs et un enthousiasme sincère pour la vision de Zohran d’une ville de New York plus abordable, notre élan est en pleine expansion », s’est félicitée Dora Pekec, porte-parole de la campagne de Mamdani.

S’il fait fructifier son capital politique et organisationnel, le vainqueur surprise de la primaire démocrate a aussi tenté de déminer le terrain sur lequel il espère évoluer à partir du 4 novembre prochain. Trois épisodes ont été marquants de ce point de vue, soulevant autant de questions parmi une frange de ses soutiens.

Une fois élu, l’une de ses principales décisions portera sur le maintien ou pas à son poste de Jessica Tisch, commissaire du département de police (NYPD) et héritière d’une famille milliardaire, nommée par Eric Adams. Il n’a pas encore tranché, mais justement certains membres de sa coalition souhaiteraient qu’il annonce son remplacement.

Lors des primaires, il avait déjà renié son soutien au slogan « Defund the police » (définancer la police), né durant le mouvement de protestation suite à l’assassinat de George Floyd « Je ne vais pas définancer la police. Je vais travailler avec la police. »

À ce premier virage, a succédé un ajustement rhétorique qui n’est pas passé inaperçu. Après avoir subi le feu roulant des questions sur le slogan « Globalize the intifada », qu’il avait utilisé, il a finalement déconseillé son utilisation.

« En refusant de l’assumer, il entérine le cadrage de la droite, qui en a fait un épouvantail, décrypte l’universitaire Tristan Cabello, dans sa lettre The HypeCe choix ne remet pas en cause son engagement pour Gaza, mais il mine la confiance qu’une partie de la jeunesse militante avait placée en lui. Pour beaucoup de jeunes, notamment dans les collectifs étudiants et antiracistes, « Globalize the intifada » est devenu le cri de ralliement d’une génération. »

Autre point d’incompréhension pour certains : le jeune socialiste accusé d’être un « communiste » par Donald Trump a rencontré dès juillet les représentants du capital, de BlackRock à Goldman Sachs et de J. P. Morgan à Citibank. Rien de plus normal pour celui qui aspire à diriger la ville où ces groupes sont installés, mais cette rencontre a semé le trouble parmi sa base militante.

En l’état, Zohran Mamdani n’en a pas rabattu sur ses engagements de campagne, notamment sur l’augmentation des impôts pour les plus riches (la ville compte 384 000 millionnaires), qui permettra de financer la gratuité des transports ou le gel des loyers des logements sociaux.

Enfin, les relations de l’outsider avec le parti démocrate constituent la dernière source de questionnement. Le représentant du Queens à l’Assemblée de l’État cherche le soutien officiel d’élus très centristes, afin de légitimer sa candidature et ne laisser aucun espace à Andrew Cuomo.

Il est allé jusqu’à appeler Barack Obama, symbole de l’establishment et d’une présidence beaucoup moins transformatrice qu’espéré, au point de nourrir le soupçon de récupération. Normalisation ?

« J’y vois autre chose, au risque de paraître naïf, décrypte l’universitaire Tristan Cabello. L’establishment démocrate est en déroute, incapable de se relever du retour de Trump et du fiasco Harris. S’il tend la main à Mamdani, ce n’est pas forcément parce qu’il l’a ”domestiqué”, mais parce qu’il n’a plus personne d’autre. Mamdani, lui, en profite : il gagne en stature en acceptant le dialogue tout en affichant toujours son identité socialiste. Et il faut noter qu’une large partie du Parti démocrate continue de lui tourner le dos. »

À rebours du mantra « Vote blue no matter who » (voter bleu quelle que soit la personne), une partie de l’appareil démocrate rechigne en effet à se ranger derrière le vainqueur d’une primaire… démocrate. Hakeem Jeffries et Chuck Schumer, les leaders du parti au Congrès, ne lui ont toujours pas apporté leur soutien officiel. Au final, estime Tristan Cabello, « ces gestes ne sont pas forcément des trahisons. Ils sont le prix à payer pour transformer une victoire militante en conquête institutionnelle ».

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Droits de douane : le nouvel ordre de Trump

La guerre commerciale déclenchée par le président états-unien vise à redéfinir les règles collectives afin de restaurer une hégémonie contestée par l’émergence de nouvelles puissances, au premier rang desquelles la Chine. (Article publié dans l’Humanité dimanche du 21 août 2025.)

La guerre commerciale a commencé à l’heure. Jeudi 7 août 2025, à minuit et une minute, fuseau horaire de Washington D. C., Donald Trump a déclenché une salve d’augmentations de droits de douane comme le monde n’en avait pas vu depuis des décennies. L’offensive avait été annoncée le 2 avril dernier, à grand renfort de superlatifs et de tableaux, dans la roseraie de la Maison-Blanche. Le président de l’« America First » se donnait alors 90 jours pour conclure 90 accords. Il y en eut beaucoup moins. Les taux appliqués depuis trois semaines relèvent donc plus de la sanction que du « deal ». D’après l’université de Yale, le taux moyen des droits de douane imposés aux marchandises entrant sur le marché intérieur américain va se hisser à 20 %, selon les calculs de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et du Fonds monétaire international (FMI), soit le plus haut niveau depuis 1910.

Le libre-échange unilatéraliste de Donald Trump

De la même manière que le président états-unien rejette le système de relations internationales multilatéraliste mis en place en 1945, notamment sous la houlette de son propre pays, il entend redéfinir les règles du commerce mondial édictées au début des années 1990, après la fin de la guerre froide. Dans les deux cas, il s’agit de dégager les États-Unis des contraintes collectives afin de rétablir une hégémonie contestée. En une formule, on pourrait résumer ainsi l’objectif de Trump : établir un libre-échange unilatéraliste, avec des barrières tarifaires pour les produits du monde importés aux États-Unis mais aucune pour les biens et services « made in USA ».

Le fondement de ce virage à 180 degrés réside dans un argument frelaté : les États-Unis auraient été « volés » par d’autres pays, qu’il s’agisse des alliés européens ou des rivaux chinois. Il s’appuie sur le sentiment de déclassement économique d’une partie de la population américaine, notamment de la base Maga (« Make American Great Again »), qui résulte plus de l’explosion des inégalités que de la réduction de la richesse totale produite. En effet, l’Amérique représente toujours un quart du PIB mondial, comme en 1980. Le décollage du Sud global ne s’est donc pas fait au détriment de la principale puissance économique mondiale. Mais le « narratif » du vol des richesses par les pays tiers permet à la droite trumpisée d’offrir un récit alternatif aux faits eux-mêmes : le pays a retrouvé ses niveaux d’inégalité des années 1920, soit avant les politiques de redistribution sociale du « New Deal ».

C’est d’ailleurs ce poids économique intact qui permet à Donald Trump d’imposer à des pays rendus vulnérables, car isolés, les termes d’un « deal » totalement déséquilibré. En s’affranchissant des règles communes de l’OMC, l’administration Trump peut négocier en position de force. Certains pays ont rapidement hissé le drapeau blanc à leurs dépens (Grande-Bretagne, Japon, Corée du Sud, Vietnam, entre autres). D’autres ont fait de la résistance passive et se sont vu infliger des surtaxes allant de 10 à 50 %. L’Europe disposait, elle, du poids économique pour engager le bras de fer mais a préféré renoncer. La Chine a, en revanche, assumé la confrontation, en répondant du tac au tac aux premières surtaxes. Les deux principales puissances mondiales ont, depuis, conclu une trêve jusqu’en novembre.

Inflation et recettes fiscales : la double conséquence aux États-Unis

Les droits de douane sont des impôts : prélevés sur les marchandises entrant sur le marché intérieur du pays qui les décide et collectés par le gouvernement. Leur hausse générale aura donc une double conséquence pour les États-Unis.

Tout d’abord, le coût des produits importés sera surenchéri, sauf si les entités importatrices décident de rogner sur leurs marges, ce qui est peu probable. Aux niveaux décrétés par Donald Trump, les effets indolores semblent impossibles. Un secteur en particulier risque de subir une inédite fièvre inflationniste : celui des médicaments, premier poste importateur des États-Unis. Or, Donald Trump a particulièrement visé les deux premiers exportateurs dans ce domaine : l’Inde (punie politiquement d’un taux de 50 % pour son achat de pétrole russe) et la Suisse (39 %). Le prix de nombreux médicaments va donc s’envoler dans un pays qui consacre déjà 18 % de son PIB aux dépenses de santé, un record mondial. Impôt par définition non progressif (le montant est le même pour un ouvrier ou un trader de Wall Street), les droits de douane vont donc frapper principalement les classes populaires mais aussi les classes moyennes. L’inflation s’est déjà accélérée ces dernières semaines.

Ensuite, la manne de ce type spécifique d’impôts va renflouer les caisses de l’État fédéral. Selon les données du Trésor américain, les droits de douane ont généré 152 milliards de dollars jusqu’en juillet, soit environ le double des 78 milliards de dollars enregistrés au cours de la même période de l’exercice fiscal précédent. Le « pactole » pourrait se monter à 2 000 milliards de dollars de recettes supplémentaires au cours de la prochaine décennie.

Les républicains vont pouvoir se racheter du crédit politique après avoir voté une loi budgétaire (« Big Beautiful Bill »), qui fait payer les diminutions d’impôts pour les plus riches par les coupes dans les dépenses sociales, notamment de santé. Le sénateur républicain du Missouri, Josh Hawley, a suggéré d’envoyer un chèque de 600 dollars à chaque Américain aux revenus modestes ou moyens, les mêmes qui seront les premières victimes de la loi budgétaire et des droits de douane.

Europe, la reddition au nom de la paix

La saignée n’a pas disparu avec le Moyen Âge. Elle conserve ses adeptes sans pour autant améliorer l’état général du malade. C’est sans doute avec délice que le président états-unien, constatant que l’Union européenne était consentante, a prescrit la thérapie fatale. Dans le cadre de l’accord commercial conclu fin juillet, l’Union européenne s’était engagée à investir 600 milliards de dollars supplémentaires aux États-Unis sur trois ans et à acheter 750 milliards de dollars d’énergie américaine. Au final, elle écope d’une surtaxe de 15 % au lieu des 30 promis initialement. Grand seigneur, Donald Trump prévenait toutefois, dès le 5 août, sur CNBC : si l’Europe n’investissait pas à la hauteur de ses engagements, « alors ils paieront des droits de douane de 35 % ». Et ce, alors même que la deuxième phase des négociations entre « partenaires » était toujours en cours. Par anticipation, les Européens avaient pourtant annoncé le jour même suspendre leurs représailles et rayer d’un trait de plume la liste des produits états-uniens taxés à hauteur de 93 milliards d’euros.

Trump a donc sans conteste profité de la faiblesse et de l’absence de souveraineté des Européens qu’on ne peut – à ce stade – plus vraiment qualifier du terme d’alliés mais plutôt de vassaux. Les Vingt-Sept avaient pourtant des cartes en main. L’Union, additionnée au Royaume-Uni, à la Norvège, à la Suisse et à l’Islande, pèse 18 % du PIB mondial, selon le Fonds monétaire international. En l’espèce, elle avait des arguments à faire valoir même si sa part dans l’économie mondiale a presque été divisée par deux depuis 2004. Problème, l’Europe a consenti à sa propre vulnérabilité en faisant des États-Unis son principal partenaire commercial (20,6 %, selon Eurostat) au lieu de diversifier ses échanges. La Chine a compris depuis plus d’une décennie qu’elle avait intérêt à réorienter son modèle de développement de l’exportation vers le marché intérieur pour hisser le niveau de vie. Ce n’est pas encore le cas de l’Europe pour qui le libre-échange et la concurrence libre et non faussée continuent de servir de tables de la loi.

L’UE sera-t-elle en mesure de proposer un contre-modèle – en clair une vision politique – qui la remette dans l’action et lave l’humiliation ? Rien n’est moins sûr. En l’absence d’autonomie commerciale, numérique et militaire, l’Europe s’est présentée sans armes au combat. Pis, au-delà de la capitulation et de l’initiative individuelle d’Ursula von der Leyen, les Vingt-Sept ont défendu des intérêts divergents dans cette affaire. Une défaite qui relègue un peu plus l’UE aux marges de l’Histoire telle qu’elle s’écrit.

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La guerre des droits de douane est déclarée

Quatre-vingt-dix pays, dont ceux de l’Union européenne, sont visés par les surtaxes à l’exportation. Les négociations se poursuivent avec la Chine, poids lourd qui conteste l’hégémonie états-unienne. (Article publié dans l’Humanité du 8 août 2025.)

Ceux qui déclenchent des guerres communiquent rarement le jour et l’heure du début de leur forfait. Pas Donald Trump qui avait annoncé la couleur : jeudi 7 août 2025 à minuit et une minute, à Washington D. C., il a déclenché un conflit commercial d’une ampleur inédite.

Plus de 90 pays se voient infliger des taxes à l’exportation, renchérissant ainsi le coût des produits qu’ils envoient sur le marché intérieur américain.

En lançant son offensive, le 2 avril, dans la roseraie de la Maison-Blanche, Donald Trump promettait de conclure « 90 accords en 90 jours ». Il n’en a finalement décroché qu’une poignée. Ce sont donc des sanctions plus que des « deals » qui sont entrées en œuvre.

La différence n’est pourtant que sémantique, puisque les accords conclus se sont systématiquement faits au détriment des autres pays. Donald Trump joue du poids de l’économie américaine (25 % du PIB mondial) pour imposer ses conditions : zéro taxe sur les produits américains exportés, de 10 à 50 %, selon les pays, pour les biens importés par les États-Unis.

Cette salve de hausse va établir le taux moyen des droits de douane à 18 %, soit le plus haut niveau depuis 1934, selon l’université de Yale. Pour Donald Trump, l’outil des « tarifs » a plusieurs fonctions. Il permet de redéfinir les règles du commerce mondial afin de les plier aux seuls intérêts des États-Unis. Le président de l’« America First » fragilise les partenaires économiques en les isolant.

Que pèsent le Vietnam ou la Suisse face au mastodonte économique américain ? Nous assistons à la fin du cycle de « libéralisation » ouvert après la fin de la guerre froide, mais pas forcément à celui du libre-échange. Donald Trump n’est pas opposé au principe : il est juste un libre-échangiste unilatéraliste qui renforce les barrières douanières pour les produits non américains mais les élimine pour les biens et services « made in USA ».

Le droit de douane est également transformé en arme politique. Le taux – actuellement plafond – de 50 % est appliqué en représailles au Brésil et à l’Inde. Le premier est visé pour l’enquête de la justice sur l’ancien président d’extrême droite Jair Bolsonaro comme pour le positionnement diplomatique global de Lula.

La seconde, pourtant dirigée par Narendra Modi, un nationaliste qui partage la vision du monde de Donald Trump, est prise pour cible car elle achète du pétrole à la Russie.

Il constitue enfin un moyen de contraindre à la relocalisation de productions. Le pari : les entreprises non américaines auront intérêt à produire sur le sol des États-Unis afin d’échapper à cette surtaxe. Les décisions de quelques groupes (du constructeur automobile coréen Hyundai à la multinationale états-unienne Apple) laissent augurer quelques succès en la matière. Suffisamment pour inverser une tendance à la désindustrialisation amorcée dès les années 1960 ?

À plus court terme, les effets risquent d’être néfastes pour les salariés américains. Comme le souligne le New York Times : « En conséquence, les prix ont commencé à grimper. Le dernier indice mensuel de l’inflation a montré que les appareils électroménagers, les vêtements et l’ameublement ont renchéri en juin. L’économie a connu une croissance, mais à un rythme anémique, et certains analystes prévoient peu d’amélioration pour le reste de l’année. Le marché du travail a connu ses propres tensions, avec un ralentissement marqué des embauches en juillet. »

Dans ce bras de fer engagé à l’échelle de la planète, le locataire de la Maison-Blanche a trouvé en Xi Jinping un compétiteur robuste. Lorsque le premier a annoncé, lors du fameux « jour de la libération », le 2 avril, une surtaxe de 145 % sur les produits chinois, le second a riposté avec 125 %.

La tension est depuis redescendue et avec elle les taux : ils s’établissent désormais à 30 %. Une trêve a momentanément été conclue entre les deux principales puissances économiques mondiales.

Elle expire le 12 août et les deux pays semblent d’accord pour la prolonger. Donald Trump ne peut se comporter avec la Chine comme avec n’importe quel autre pays : elle est le premier exportateur vers les États-Unis (20 % du volume global, soit 486 milliards de dollars, contre 13 % pour l’Union européenne) et dispose d’une unité politique qui fait défaut au Vieux Continent.

Dès avril, le pouvoir chinois a montré à l’autoproclamé roi du deal qu’elle disposait de cartes maîtresses dans son jeu, en annonçant des restrictions d’exportations sur sept métaux essentiels aux secteurs automobile et électronique. Cette guerre commerciale ne sera vraiment mondiale que si les deux géants économiques de la planète se livrent une confrontation directe.

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« L’establishment démocrate refuse de choisir son camp »

Un entretien avec Jonathan Smucker, figure de la gauche militante et intellectuelle. Pour lui, une guerre ouverte doit être menée par les mouvements sociaux à l’intérieur de l’appareil démocrate. (Entretien publié dans l’Humanité dimanche du 24 juillet 2025).

On aurait pu le rencontrer à Berkeley, l’université contestatrice de la côte ouest où il enseigne, ou à New York, capitale de la gauche intellectuelle. C’est dans un café de Lancaster que Jonathan Smucker nous a fixé rendez-vous. Cette figure intellectuelle majeure de la gauche, sociologue, stratège, acteur d’Occupy Wall Street en 2011 et auteur d’un livre remarqué qui en tire les leçons « Hegemony How-To : A Roadmap for Radicals » (non traduit), a décidé de vivre dans cette ville de 100 000 habitants, dans le « pays profond ». Nous commençons cette rencontre par son choix de résidence, éminemment politique.

Pourquoi avez-vous choisi de revenir sur votre terre natale ?

Parce qu’il m’est apparu clairement qu’un État comme la Pennsylvanie est, d’une certaine manière, un microcosme de l’ensemble du pays. Vous avez Pittsburgh d’un côté, Philadelphie de l’autre, et entre les deux, cette mer de comtés républicains. Il y a soixante ans, le mouvement syndical et le Parti démocrate étaient majoritaires dans tout l’État. Ce n’est plus le cas, sous l’effet combiné de plusieurs facteurs : la désindustrialisation, la mondialisation, la délocalisation des usines, mais aussi le fait que le Parti démocrate, les syndicats et les organisations locales se désengagent en quelque sorte de ces régions.

En général, les gens comme moi, élevés dans un milieu conservateur, issus de la classe ouvrière, et qui, pour diverses raisons, se sont politisés, ont tendance à partir vers les grandes villes. Je me suis dit qu’il était peut-être temps de revenir et de voir ce qu’il était possible de faire. Il s’est avéré qu’avec un peu d’organisation et de savoir-faire, on peut apporter du changement dans ces endroits qui ne sont plus habitués aux véritables compétitions politiques.

Revenons sur les élections de novembre 2024. S’agit-il d’une défaite de Harris ou d’une victoire de Trump ?

Les deux. La première raison tient à l’entrée en campagne tardive de Kamala Harris. Il n’y a eu ni dynamique ni primaire ouverte avec une compétition qui captive l’imagination. Rien de tout cela n’a été possible en raison du maintien de Joe Biden. Son retrait anticipé aurait pu à lui seul faire la différence.

Mais il y a d’autres facteurs fondamentaux, car une élection contre quelqu’un comme Donald Trump n’aurait même pas dû être serrée. Les démocrates doivent se pencher sur l’hémorragie des électeurs des classes populaires qui dure depuis des décennies et qui s’est accélérée au cours des dix dernières années, en particulier depuis 2020. Je ne parle pas seulement des classes populaires blanches. Le problème s’est étendu aux Africains-américains et aux Latinos.

Les abstentionnistes représentent le facteur le plus important. Mais les électeurs démocrates qui ont voté pour Trump sont aussi une réalité, en particulier parmi les travailleurs. Je suis d’accord avec la catégorisation de Michael Moore (documentariste – NDLR) : en 2016, juste avant l’élection de Trump, il a dit que ce dernier était une sorte de cocktail Molotov humain que les électeurs mécontents ont l’impression de pouvoir lancer sur un système qui a laissé des gens comme eux sur le carreau.

Pourquoi les démocrates n’arrivent-ils pas à développer un message audible par les classes populaires ?

Comme le dit la vieille chanson syndicale américaine : « De quel côté êtes-vous ? » Du côté de la classe ouvrière multiraciale, qui constitue leur base historique depuis le New Deal et Franklin Delano Roosevelt, ou du côté de la classe des donateurs ? Par défaut, le Parti démocrate est du côté du statu quo économique et les électeurs le voient. De nombreux électeurs des classes populaires continuent de voter pour lui, car ils comprennent que le Parti républicain est pire, mais ils en ont assez. Et donc, plus encore que les personnes qui changent de camp et votent pour Trump, il y a celles qui restent chez elles parce qu’elles sont trop démoralisées et ne voient personne se battre pour elles.

Ou plus précisément, elles voient que des élus, comme Bernie Sanders ou Alexandria Ocasio-Cortez, se sont battus pour eux et que l’establishment démocrate, bien qu’il n’ait pas réussi à battre Trump, a néanmoins été assez efficace pour juguler le mouvement réformateur qui tente de changer le parti. Ce dernier point à lui seul explique la défaite de Kamala Harris. Que se passe-t-il lorsqu’un camp encourage cette énergie populaire et que l’autre camp cherche à chaque occasion à l’écraser et y parvient généralement ? Ce n’est pas sorcier. C’est de la science politique élémentaire.

En parlant de Michael Moore… En 2012, il déclarait que la gauche avait gagné la bataille des idées. Dans votre livre paru en 2017, vous écriviez : « L’opinion populaire est de notre côté ».

Absolument. La garantie d’emplois fédéraux, les investissements dans les infrastructures, l’imposition des riches, la fiscalité progressive, les soins de santé pour tous sont autant de propositions très populaires. Et les démocrates ne se battent pas pour ces propositions, ce qui explique le fait qu’ils perdent. Bernie Sanders se bat pour ces idées et il est le responsable politique le plus apprécié aux États-Unis. On ne peut pas dire que personne au sein du Parti démocrate ne se bat pour les travailleurs. En fait, beaucoup le font. C’est juste que le message contradictoire contraste avec le Parti républicain, qui véhicule un message discipliné.

Un exemple. Après les élections, il y a eu tout un discours du type : « Les questions transgenres sont impopulaires. L’immigration est devenue impopulaire. Devons-nous devenir une sorte de « Trump light » sur ces sujets afin de gagner ? » C’est une façon très limitée de voir les choses, comme si nous étions encerclés sur ce terrain.

Utilisons ici la métaphore du champ de bataille, justement, où nous sommes encerclés et attaqués de tous côtés. Et puis, il y a, ici, un terrain où tout est à notre avantage. Mais nous choisissons de nous battre dans ces batailles défensives en abandonnant le terrain où nous pourrions complètement dominer, où les républicains joueraient la défense, où Trump ne sait pas comment mener ces batailles. J’ai vu Trump en 2016 lors d’un rassemblement dans le New Hampshire où il a parlé sans script pendant plusieurs minutes des victoires de Bernie Sanders, disant qu’il ne savait pas comment mener campagne contre lui.

Regardez ce que fait Andy Beshear, le gouverneur du Kentucky. C’est un démocrate dans un État très conservateur. Il a opposé son veto à un projet de loi anti-trans. Il a pu le faire parce qu’il s’est forgé une réputation de défenseur des intérêts des travailleurs. Il a coupé court au sous-entendu des républicains sur le sujet : « Les démocrates se soucient davantage de ce groupe de personnes, envers lesquelles vous avez probablement des préjugés, que des gens ordinaires qui travaillent dur comme vous. » La puissance de ce message s’estompe si vous vous forgez une réputation de défenseur des travailleurs.

Les gens sont en colère et ils veulent des responsables de ce qui leur arrive dans la vie, avec un parti et des candidats qui désignent ces responsables et se montent prêts à se battre contre eux. Mais comme le Parti démocrate refuse de le faire, cela crée un vide que Trump comble avec des « méchants », qui sont en réalité moins convaincants : un ado transgenre qui veut faire du sport dans une équipe, un migrant… Est-ce vraiment pour cela que vous avez des difficultés ? Est-ce plus convaincant comme coupable que les gens de Wall Street, de l’industrie pharmaceutique et de l’assurance-maladie qui ont manipulé tout le système politique et l’économie à leur avantage ? Ce sont des méchants plus convaincants mais qui ne sont pas nommés.

Que pensez-vous de l’idée suivante : la société américaine se déplace vers la gauche, la politique américaine se déplace vers la droite…

Je pense que la société américaine, depuis au moins les années 1960, évolue dans une direction plus progressiste, plus inclusive, plus ouverte et plus pluraliste. Pour comprendre Trump et son ascension, il faut en partie comprendre le mouvement de rejet qui s’oppose à cette évolution. Sur le plan économique également, la société américaine évolue globalement dans une direction progressiste. Nous ne sommes plus dans les années 1980 où Reagan pouvait devenir populaire en réaction aux politiques économiques du New Deal et à la montée en puissance des syndicats.

Dès lors, le déplacement à droite de nos systèmes politiques constitue un grand échec du Parti démocrate et un grand succès du Parti républicain. On peut aussi parler d’un échec du mouvement social de gauche, auquel j’ai principalement participé au cours des trente dernières années. Si le Parti démocrate est si mauvais pour naviguer dans le contexte actuel, pourquoi ne le renversons-nous pas pour prendre les rênes ? Parce que les mouvements extérieurs qui pourraient le faire sont eux aussi incroyablement faibles, divisés et mal équipés. Je ne blâme personne.

Nous sommes à la fin d’une période de cinquante ans de déclin des infrastructures progressistes, avec la montée de l’individualisme et du néolibéralisme. Il y a environ quinze ans, nous avons connu un tournant où davantage de personnes sont devenues actives, mais nous sommes en train de reconstruire cette infrastructure, ce savoir-faire, cette capacité de leadership, et cela prend du temps. À bien des égards, le mouvement Occupy Wall Street a fait émerger une conscience de classe populaire qui a changé le fait que le discours reaganien n’a plus d’emprise sur la population. Il a inauguré cette opposition populaire entre les 99 % et les 1 %. Mais qu’avons-nous accompli depuis lors ? Très peu. Parce que l’emporter dans les esprits est très différent de naviguer sur le terrain politique pour consolider ses acquis.

Le Parti démocrate peut-il être le vecteur d’un grand changement ou le mouvement social doit-il créer un troisième parti ?

Les partis politiques aux États-Unis sont très différents des partis politiques de la plupart des pays, en particulier ceux des systèmes parlementaires. Tout lecteur français doit comprendre que, en raison de notre système, nous sommes fondamentalement coincés avec ces deux partis. Ce à quoi nous devons donc réfléchir dans le contexte américain, c’est à la création de factions organisées. Il faut considérer le Parti démocrate moins comme un véhicule, même s’il en est un, que comme un terrain en soi. Il faut réfléchir à la création d’une faction plus organisée pour disputer ce terrain.

Et ensuite, idéalement, utiliser ce terrain comme un véhicule. Nous devons donc nous battre au sein du Parti démocrate. Nous avons un modèle très contemporain, qui nous montre comment faire. Il s’agit du Tea Party (mouvement populiste qui a émergé en 2009 – NDLR) qui se trouve désormais au pouvoir avec l’administration Trump. Il y est parvenu en menant une guerre ouverte au sein du Parti républicain. Je pense donc que nous avons besoin de faire la même chose, d’un élan venant de l’extérieur du parti pour le changer.

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Le long chemin de Mamdani vers la mairie de New York

Malgré une victoire sans contestation lors de la primaire, le candidat socialiste doit faire face à des forces qui ont juré sa perte. On y trouve, sans surprise, l’oligarchie de la ville, Donald Trump mais également une partie de l’establishment démocrate. (Article publié dans l’Humanité du 21 juillet 2025.)

Zohran Mamdani a remporté haut la main la primaire démocrate, mais n’est pourtant pas assuré de devenir en novembre le maire de New York, une ville qui compte pourtant six électeurs du parti de l’âne pour un électeur républicain. Comment expliquer cette anomalie ?

Depuis la victoire écrasante du candidat socialiste le 24 juin, un front « anti-Mamdani » tente de se mettre en place. À la manœuvre : l’oligarchie new-yorkaise, qui refuse de céder une miette de son festin, Donald Trump lui-même, ainsi qu’une partie de l’establishment démocrate. Si Zohran Mamdani, 33 ans, membre du DSA (Democratic Socialists of America, la principale organisation de gauche aux États-Unis), est devenu une figure nationale et une source d’inspiration pour les progressistes, il s’est également transformé en cible pour ceux qui refusent le changement promis pendant sa campagne.

À peine les bulletins dépouillés, quelques milliardaires sont allés voir le maire en place, Eric Adams, avec une seule boussole : comment empêcher Zohran Mamdani de rentrer à l’hôtel de ville ? L’édile, élu en 2021 sous l’étiquette démocrate, participera en tant qu’indépendant à l’élection du 4 novembre. Avant l’été, il n’était qu’un quasi-paria, au plus bas dans les sondages.

Son deal avec Donald Trump – collaboration politique avec la Maison-Blanche, notamment sur la chasse aux migrants, contre abandon des poursuites judiciaires pour corruption à son encontre – avait fini de déconsidérer cet ancien officier de police, élu sur une vague « la loi et l’ordre » en réaction à un regain momentané de la criminalité pendant la pandémie. Il est désormais revenu en odeur de sainteté auprès de ceux qui voient en lui le seul obstacle pouvant faire trébucher Mamdani sur son chemin vers la magistrature suprême de la plus grande ville du pays (8,2 millions d’habitants).

Mais Eric Adams n’est plus le seul prétendant. Après avoir reconnu sa défaite lors de la primaire démocrate, Mario Cuomo tente de revenir par la fenêtre : il a annoncé, la semaine dernière, que son nom figurera sur les bulletins, au nom d’un troisième parti qu’il a fondé il y a quelques mois. Enfin, pour compléter le champ des concurrents, on retrouvera pour les républicains Curtis Sliwa et son éternel béret rouge, signe distinctif des Guardian Angels, un groupe d’autodéfense qu’il a fondé à la fin des années 1970, avec l’objectif de combattre la violence dans le métro de New York.

La situation ne manque pas d’ironie : la multiplication des candidatures contre Zohran Mamdani le favorise, puisqu’elle émiette de fait l’électorat qui refuserait que New York soit dirigée par un socialiste musulman de 33 ans. Battu à plates coutures, mais politicien toujours madré, Andrew Cuomo, 67 ans, distingue parfaitement le piège et a proposé un pacte : seul doit rester en lice celui qui sera le mieux placé en septembre. Une sorte de nouvelle primaire par sondage interposé. Eric Adams a décliné, s’appuyant sur ce qui lui reste de légitimité de maire sortant. Malgré les pressions de Donald Trump qui qualifie Zohran Mamdani de « communiste », menace de lui retirer la citoyenneté et de l’expulser, Curtis Sliwa refuse.

Dans la deuxième phase de cette bataille pour la direction de la capitale symbolique des États-Unis, le candidat officiel de la coalition démocrate – puisqu’il a remporté la primaire – ne peut pourtant pas compter sur le soutien sans faille de l’appareil… démocrate. Seuls quatre des douze députés démocrates qui représentent New York lui ont apporté leur soutien. Les leaders des groupes au Congrès, le député Hakeem Jeffries et le sénateur Chuck Schumer, tous deux new-yorkais, ont refusé de se ranger derrière le porte-drapeau désigné dans le cadre d’une élection à la participation record, avec plus d’un million d’électeurs, reléguant ainsi l’onction du suffrage universel au second plan de leurs calculs politiques.

Le verdict des urnes est pourtant sans appel. Zohran Mandani a recueilli au premier tour près de 44 %, contre 36 % pour Andrew Cuomo, ultrafavori des sondages. Le scrutin s’est déroulé selon le mode du « vote préférentiel », qui permet à chaque électeur de voter, par ordre de préférence, pour cinq candidats. À chaque tour, les deuxième, troisième et quatrième choix du candidat éliminé sont comptabilisés.

À la fin, le représentant du Queens à l’Assemblée d’État a battu l’ancien gouverneur par une marge qu’aucun institut n’avait prédit : 56 % contre 44 %, avec 130 000 voix d’avance. « Les sondages ont mis du temps à refléter son élan, mais il était en train de construire quelque chose que la ville n’avait jamais vraiment vu auparavant : une campagne victorieuse pour la mairie, menée à l’échelle de la ville, construite à partir de rien en quelques mois », constatait le New York Times, dont le comité éditorial avait appelé les électeurs à ne pas voter pour le candidat socialiste.

Un surgissement que n’avait pas plus vu venir la campagne d’Andrew Cuomo. Son porte-parole, Rich Azzopardi, a expliqué que l’ancien gouverneur avait atteint ses propres objectifs en termes de participation, mais n’avait pas vu venir la capacité de Zohran Mamdani « d’élargir l’électorat d’une manière telle qu’aucun modèle de participation électorale ni aucun sondage n’ont pu le refléter ».

Pour la première fois, les jeunes générations ont représenté la frange la plus importante des votants, alors que les plus de 45 ans s’avèrent traditionnellement les électeurs les plus assidus. Zohran Mamdani est également arrivé en tête parmi les électeurs blancs, latinos et asiatiques, tandis qu’Andrew Cuomo, bénéficiant du soutien des pasteurs, a maintenu son avantage parmi les Africains-Américains.

Le candidat socialiste a également convaincu un nombre significatif d’électeurs de Donald Trump de 2024, souvent d’anciens démocrates ou indépendants. Sa thématique centrale de la ville « abordable » a séduit ces électeurs des catégories populaires frappées par l’inflation et l’explosion des inégalités.

À gauche, on veut voir dans cette campagne un « modèle ». Les élites centristes aussi, sans doute, ce qui s’apparente à un danger pour elles. Les résultats, presque étourdissants, ont jeté une lumière encore plus crue sur les errements stratégiques du Parti démocrate.

D’un côté, ce dernier désespère de renouer avec une dynamique populaire qui permettrait de recoller les morceaux de la « coalition Obama » (jeunes, minorités et classes populaires) ; de l’autre, lorsque celle-ci surgit, sous les traits de la campagne de Zohran Mamdani en l’occurrence, son premier réflexe est de juguler la vague montante. L’exemple new-yorkais renvoie à la contradiction fondamentale des démocrates, soulignée, dans un entretien à paraître dans l’Humanité magazine le 24 juillet, par Jonathan Smucker, figure intellectuelle de la gauche. « Entre les classes populaires multiraciales, qui constituent sa base historique depuis le New Deal et Franklin Delano Roosevelt, et la classe des donateurs, le Parti démocrate ne choisit pas. Par défaut, il se trouve donc du côté du statu quo économique et les électeurs le voient. »

Le succès de Zohran Mamdani s’est aussi forgé dans ce contraste entre ses propositions – gratuité des bus, gel des loyers dans les logements publics, création d’épiceries municipales, augmentation de l’impôt pour les plus riches (la ville compte 384 000 millionnaires) – et le déni de son principal concurrent, arc-bouté sur l’argument de sa propre expérience du pouvoir.

À New York, seul le mouvement syndical – pilier de la coalition démocrate – a amorcé un habile virage sur l’aile : les organisations (santé, personnels de gardiennage et d’entretien) qui avaient appelé à voter pour Andrew Cuomo se sont ralliées à Zohran Mamdani, anticipant le fait que les manœuvres n’ont pour l’instant pas altéré les probabilités qu’il sera le prochain maire de New York. Le candidat lui-même se comporte comme tel, multipliant les rencontres, y compris avec le patronat, et prépare ses premières décisions, qui confronteront ses engagements de campagne à l’exercice du pouvoir.

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Donald Trump dans le piège Esptein

Le président est accusé par une partie de sa propre base de camoufler des éléments de l’enquête. Il a dû se résoudre à en divulguer une partie. (Article publié dans l’Humanité du 21 juillet 2025.)

Donald Trump a cédé, mais pas totalement. Il a demandé à Pam Bondi, la ministre de la Justice, de rendre public le témoignage de Jeffrey Epstein devant un grand jury, étape qui a précédé sa mise en examen, puis son procès. Le locataire de la Maison-Blanche s’est ainsi octroyé un répit qui sera sans doute de courte durée.

La frange « complotiste » de sa base ne se contentera pas de cette bribe et demandera que l’ensemble des éléments, y compris les enquêtes du FBI, soient révélés. Donald Trump n’est donc pas encore sorti de la nasse dans laquelle il est entré il y a quelques semaines.

Tout a commencé par une déclaration de Pam Bondi le 7 juillet. Après avoir assuré il y a quelques mois qu’elle avait sur son bureau la liste des « clients » d’Epstein, condamné pour pédocriminalité, l’ancienne avocate de Donald Trump, désormais à la tête du département de la Justice, a annoncé ce jour-là qu’aucun élément nouveau n’existait.

Cette affirmation a déclenché la fureur de figures populaires au sein de la base Maga (Make America Great Again), de Steve Bannon, l’ancien conseiller, à Charlie Kirk, figure du suprémacisme blanc, en passant par Tucker Carlson, ancien présentateur vedette de Fox News. Tous suspectent l’administration Trump de « dissimuler » des éléments du dossier.

Cette partie de la coalition républicaine est convaincue que « le gouvernement » masque l’étendue du réseau, dont l’ancien financier pédocriminel était le pivot, ainsi que l’identité des personnalités politiques et des célébrités impliquées. Elle remet également en cause le suicide du condamné dans sa cellule en 2019. Il y a quelques mois, l’administration Biden était leur cible. Désormais, c’est Donald Trump lui-même. D’autant que, lors de la campagne présidentielle, le candidat républicain avait relayé ces théories complotistes. Le voilà désormais pris à son propre piège où le passé refait surface. Le Wall Street Journal a ainsi révélé la semaine dernière une carte d’anniversaire envoyée en 2003 à Jeffrey Epstein par Donald Trump. Ce dernier a porté plainte contre le quotidien, propriété de l’homme d’affaires ultraconservateur Rupert Murdoch, également propriétaire de Fox News, la chaîne officielle du trumpisme. Les deux milliardaires avaient entretenu pendant des années une relation de proximité, s’affichant dans des fêtes et auprès de femmes sélectionnées pour leur physique.

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