En Floride, 48 heures dans un ghetto trumpiste

En Floride, The Villages est une communauté interdite aux moins de 55 ans, parsemée de dizaines de golfs, et dont 97 % des 80 000 habitants sont blancs. Un vrai paradis électoral pour les républicains. Nous y avons passé un week-end. (Article publié dans l’Humanité magazine du 24 octobre 2024.)

The Villages (États-Unis), envoyé spécial.

Quel dilemme ! Corinna a longtemps hésité, son regard oscillant entre les trois affiches et reflétant son indécision autant qu’un appétit presque dévorant. Il y avait d’abord le biopic sur Ronald Reagan avec Dennis Quaid. « Quel président il a été quand même ! » commente la blonde quinquagénaire. Et puis : « Suis-je raciste ? » du commentateur très, très à droite Matt Walsh, qui promet de régler son compte au « politiquement correct ».

Là encore, elle explique son intérêt : « J’en ai marre que l’on nous traite de racistes. C’est Obama qui a commencé à jouer la carte raciale. Tout était toujours à propos de la “race”. Ce sont eux les vrais racistes. » Enfin, troisième élément de ce choix apparemment cornélien : « Vindicating Trump », réalisé par une autre figure de l’extrême droite, Dinesh D’Souza. « J’aime tout de Trump, sa personnalité, sa politique. Il a raison sur tout », lâche-t-elle.

Portée par son élan, elle prend un ticket – tarif senior – pour la séance de 11 h 30 ce samedi de début octobre. Une heure et trente-six minutes après, elle ressort de la salle 3 de l’Epic Theater aux anges, presque émue. « C’est exactement ça, tout y est : le vol de l’électionle complot judiciaire contre lui, les démocrates qui font venir des migrants illégaux pour les faire voter la prochaine fois. »

Son enthousiasme est manifestement partagé par deux autres spectateurs – la soixantaine bien tassée, la chevelure totalement argent – qui posent alternativement devant l’affiche où l’ancien président apparaît poing levé, l’oreille et la joue cinglées de sang. Nous avons souffert devant un film de propagande, sans aucun fait avéré. Eux y ont vu une ode à celui qui va sauver l’Amérique. À peine rentrée chez elle, dans sa coquette maison au bout d’une impasse d’un lotissement anonyme, la jeune retraitée étaye sa passion politique. Dans sa chambre est affichée la une d’un journal local du Delaware où elle habitait encore il y a peu : elle y apparaît dans une robe rouge d’apparat. « C’était pour le bal de l’investiture de Trump en janvier 2017. »

Avec une once d’impatience, elle déverrouille son téléphone et nous montre une première photo : « C’était à Mar-a-Lago (la propriété ultra-luxueuse dans laquelle réside Donald Trump – NDLR). J’étais sur scène avec Ron DeSantis (le gouverneur républicain de Floride) et Rick Scott (l’un des deux sénateurs républicains du même État). »

97 % des habitants sont blancs

Et maintenant, une photo apparemment « volée » plus que posée de Donald Trump : « Je n’ai jamais été aussi près de lui. » La photo est floue et le milliardaire n’y apparaît pas à son avantage. « Il a l’air gros là-dessus, mais il ne l’est pas. De toute façon, c’est lui et personne d’autre. Ici, tout le monde est d’accord avec ça. »

Là, on la croit volontiers. The Villages, à une heure de route au nord d’Orlando, en plein centre de la Floride, est connu pour être un fief trumpiste. Donald Trump est le seul président à avoir rendu visite à deux reprises à cette ville de 80 000 habitants, appelant ces derniers « mon peuple » et pour cause : deux tiers d’entre eux ont voté pour lui en 2016 et 2020.

Cette domination sans partage est d’une certaine façon inscrite dans le règlement de copropriété de cette ville-champignon : aucune personne de moins de 55 ans ne peut y devenir propriétaire et aucun enfant de moins de 19 ans n’a le droit d’y résider plus de trois semaines. Les petits-enfants sont tolérés, mais seulement de passage.

Aucune mention – qui serait illégale, au demeurant – à l’appartenance raciale, mais cela semble être implicite : selon les données officielles du recensement, 97 % des habitants sont blancs contre 63 % dans l’ensemble du pays et 52 % en Floride. 19 % de la population a fait une partie ou l’intégralité de sa carrière dans l’armée. Enfin, avec 53 000 dollars par an, le revenu par tête dépasse de 40 % celui de l’État. Blanche, vieillissante, à l’aise financièrement, propriétaire, patriote voire nationaliste : c’est l’Amérique rêvée de Donald Trump, l’Amérique qui rêve de Trump.

Un Disney World pour retraités

Le lieu n’a pas forcément été conçu à cette fin. Au début des années 1980, Gary Morse reprend l’affaire que son père, Harold Schwartz, avait montée en 1972 : des mobile homes sur des anciens pâturages et champs de pastèques. Il décide d’y construire des maisons, d’offrir des services pour les résidents, notamment un accès aux parcours de golfs, et de transformer le tout en communauté fermée pour retraités de plus de 55 ans qu’il baptise « The Villages ».

Formule gagnante : 8 000 habitants en 1990, 51 000 en 2010, 80 000 en 2020. Cette « surburb » de nouvelle génération pour retraités a attiré une immigration interne dont la géographie est dessinée par les lieux de culte : les églises luthériennes pour les habitants venus du Midwest, les épiscopaliennes pour le nord-est et les évangéliques pour ceux du Sud.

Au premier abord, The Villages ressemble à n’importe quelle banlieue américaine, avec ses longues routes tracées au cordeau, ses stations-service disposées à leurs intersections, ses centres commerciaux siamois, ses quartiers résidentiels « protégés » par caméras et barrières et ses « centres-villes » avec ses bâtiments « historiques » de pacotille.

Mais, outre la ségrégation par l’âge, c’est le niveau de services qui distinguent cette ville qui n’en est pas vraiment une1, avec près de 3 000 clubs. Dans ce « Disney World pour retraités », on peut jouer au softball ou au tennis de table, s’initier aux techniques de l’autodéfense ou au mah-jong et, le crépuscule venu, participer à des réunions des alcooliques ou des drogués anonymes ou simplement danser la salsa jusqu’au bout de la nuit.

Et surtout, surtout, jouer au golf. « Le golf est au pouvoir ce que l’huile est au moteur », fait dire dans « Orange Crush » le romancier Tim Dorsey à son personnage, un certain Helmut von Zeppelin, une sorte de Donald Trump avant l’heure. Il y a alors beaucoup de pouvoir dans The Villages : près d’une cinquantaine de parcours, dont une douzaine de stature internationale, arrosés comme il se doit. D’un tee à l’autre, comme de sa maison au centre commercial, on se déplace en voiturettes, renforçant l’impression d’une version gériatrique de la série « le Prisonnier ».

Pour 195 dollars par mois, un résident a accès à tous les parcours de golf comme à l’ensemble des activités. Rien ne semble cher dans The Villages. L’abonnement au journal local plafonne à 84 dollars par an. « The Villages Daily Sun », propriété de la famille Morse, revendique 55 700 abonnés, en hausse de 169 % depuis vingt ans, ainsi qu’une rédaction jeune et professionnelle… qui doit pourtant se loger plus loin car interdite de résidence sur son propre terrain d’expertise professionnelle. Il en va de même des milliers de salariés qui font tourner la boutique villageoise mais sont priés de sortir du territoire, une fois leur service terminé.

Le Parti républicain et le vote des retraités

Même la santé frôle la gratuité dans un pays où elle ressort plus du luxe que du droit. Pour cause : les habitants de plus de 65 ans – soit 86 % de la population – sont couverts par Medicare, un programme public d’assurance-maladie créé par l’administration démocrate de Lyndon Johnson. L’ironie veut sans doute que ceux des récipiendaires votant pour le Parti républicain crient au communisme lorsque Bernie Sanders propose d’étendre à l’ensemble de la population (Medicare for All) cette forme de « Sécurité sociale » dont ils jouissent.

Le boom de cette surburb communautariste et l’évolution sociologique du Parti républicain – reposant de plus en plus sur les générations les plus âgées – ont enfanté ce bastion « rouge » (de la couleur des républicains) inexpugnable. Il y a tellement de républicains enregistrés qu’une nouvelle section – « The Republican Club of The Villages », à ne pas confondre avec « The Villages Republican Club » – s’est formée en début d’année, afin d’organiser les électeurs du GOP (Grand Old Party) dans la partie sud en plein développement. Jim Daunis, son président, n’a pas donné suite à nos demandes d’entretien.

Il ne faut cependant pas surévaluer l’importance numérique des Villages. Remportée à deux reprises par Donald Trump (48,6 % en 2016 ; 51,1 % en 2020), la Floride ne semble plus être un « swing state » (État pivot qui font la décision au collège électoral) et de toute façon les quelques dizaines de milliers de voix d’avance engrangées ici par les républicains ne se sont jamais avérées décisives.

À travers The Villages, Donald Trump joue sur la fibre symbolique : il valorise l’apport de ces retraités blancs qui ont réussi à contrebalancer l’évolution démographique de la Floride, où les Latinos représentent désormais plus d’un quart de la population. Comme une allégorie qui vaudrait pour l’ensemble de la nation.

Une réalité parallèle

« The Villages » est ainsi devenu une sorte d’aimant où on décide d’emménager autant pour son profil politique que sa sociabilité supposée. C’est le cas justement de Corinna, qui a sagement attendu ses 55 ans et sa retraite de l’armée de l’air pour quitter le Delaware et acheter sa maison avec trois chambres, ce qui lui permet d’accueillir des hôtes, plus pour briser l’ennui de son célibat que pour arrondir les fins de mois.

Un documentaire sorti en 2020, « Some Kind of Heaven » (« Une sorte de paradis ») dresse un « portrait de quatre résidents des Villages, qui s’efforcent de trouver le bonheur et un sens aux derniers chapitres de leur vie », et « illustre le fossé entre la publicité des Villages et la réalité pratique de la vie dans ces lieux ».

À l’image de cet abysse entre le discours trumpiste sur le monde et la réalité de ce dernier qu’incarne le bingo permanent de Corinna : « Aucun candidat républicain n’a eu autant de voix que lui en 2016 (c’est vrai numériquement mais en part des suffrages exprimés : 46,93 % contre 47,15 % à Mitt Romney en 2012 ou 50,7 % à W. Bush en 2004 – NDLR) et je ne parle pas de 2020 avec ce vol (jamais prouvé devant aucun tribunal – NDLR). Les pays d’Amérique latine vident leurs prisons et leurs asiles pour nous envoyer leurs pires criminels. Des violeurs, des gangsters (sic). Et les démocrates les font venir pour les faire voter et nous voler notre pays (re-sic). Dans une génération au maximum, si on ne fait rien, l’Amérique ne sera plus telle que nos fondateurs l’ont voulue. » Et dont The Villages semble se vivre comme le dernier vestige.

  1. The Villages n’est pas constitué en municipalité. C’est donc le comté (trois en l’occurrence) qui fait figure de première échelle administrative. ↩︎

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Kamala, Trump, Gaza: les vérités d’un syndicaliste

Carl Rosen, le président du syndicat indépendant United Electrical Radio and Machine Workers of America (UE) explore les enjeux de cette élection et affirme la nécessité de la constitution d’un troisième parti. (Article publié dans l’Humanité du 24 octobre 2024.)

Pittsburgh (Etats-Unis),
Envoyé spécial.

Créé dans les années 30, The United Electrical, Radio and Machine Workers of America (UE) a toujours assumé son indépendance, son orientation progressiste et son fonctionnement interne démocratique. Son président depuis 2019, Carl Rosen, continue de porter cette voix singulière dans le mouvement syndical américain.

Vous avez décidé de ne pas soutenir officiellement Kamala Harris. Pourquoi ?
Nous n’avons pas pour habitude de soutenir officiellement des candidats à la présidence. Nous avons fait une exception pour Bernie Sanders lorsqu’il s’est présenté aux primaires, en raison de sa position unique en tant qu’allié du mouvement ouvrier. Il n’est malheureusement qu’une exception au niveau national au sein du Parti démocrate. Nous considérons que cette formation est largement dominée par les grandes entreprises et les intérêts financiers.
Il est fréquent, lors des élections présidentielles, de n’avoir que deux choix. Comme cette année. Nous aidons alors à déterminer le terrain sur lequel nous allons nous organiser et nous battre au cours des quatre prochaines années. Et l’un des candidats crée de meilleures ouvertures pour cela que l’autre. C’est pourquoi nous recommandons de voter pour eux, comme Kamala Harris. Mais leur apporter un soutien officiel signifierait que nous croyons en ce qu’ils représentent.

Ces dernières années, Trump a, semble-t-il, obtenu des gains parmi les classes populaires. Comment l’expliquez-vous ? Et de quelle manière le mouvement ouvrier peut-il riposter ?
L’explication réside dans l’incapacité du capitalisme à répondre aux besoins de la classe ouvrière. Depuis les années 1970, le niveau de vie des travailleurs n’a pas suivi la croissance de la productivité. Cela signifie qu’une part de plus en plus importante de la richesse et des revenus de ce pays va dans les poches des plus riches et laisse tous les autres sur le carreau. Cela entraîne également une dégradation du secteur public et des services qui y sont fournis. D’un point de vue matériel, les gens ont donc l’impression d’être laissés-pour-compte.
Les démocrates ne sont pas disposés à contrecarrer cela puisqu’ils sont alliés aux grandes entreprises. Vous ajoutez le fait que les ultra-riches sont prêts à soutenir, quelqu’un comme Trump et à utiliser toutes les formes de communication qu’ils peuvent (de Fox News à X) pour diffuser de fausses idées qui donnent, pour une partie de la population, un sens, à ce qui se déroule dans le pays.
La stratégie de notre syndicat, c’est essayer d’être sincère avec nos membres, et non pas d’essayer de les convaincre que Kamala Harris est la meilleure chose qui soit.

Votre syndicat a pris des positions fortes concernant la guerre à Gaza. En quoi estimez-vous qu’il s’agit d’un sujet d’importance pour le mouvement ouvrier ?
La guerre est toujours un sujet d’importance pour le mouvement ouvrier. Ce sont les travailleurs qui font la guerre et cette fois-ci, ce ne sont pas les travailleurs américains, mais ceux d’autres pays qui sont sous le feu des armes. Au final, la richesse de notre pays est déversée dans les égouts pour larguer ces bombes massives sur les populations au Moyen-Orient. Comme l’a dit un ancien président des États-Unis (Dwight Eisenhower, ndlr), chaque dollar dépensé pour les armes et les bombes est un vol à la classe ouvrière car c’est un prélèvement d’argent qui pourrait être utilisé pour répondre aux besoins sociaux. La guerre est encore plus un sujet d’importance lorsqu’elle consiste à opprimer brutalement un groupe de personnes pour le bénéfice supposé d’un autre groupe de personnes. Au passage, je ne pense pas que les actions du gouvernement israélien soient à son avantage. Au contraire, Israël a détruit sa position dans le monde.

Vous appelez à la création d’un troisième parti, un Labor Party. Ce n’est pas la première fois qu’un tel appel est lancé mais pourquoi maintenant ?
Premièrement, il est toujours temps de construire un Labor party dans ce pays. Mais ce qui s’est passé ces dernières années a vraiment mis en lumière ce qui arrive lorsque nous ne disposons pas de ce genre d’organisation. Le Parti démocrate s’enfonce de plus en plus dans la défense des grandes entreprises et ne prête pas suffisamment attention aux besoins de la grande majorité du peuple américain, qu’il soit urbain ou rural. Il permet au Parti républicain de sombrer dans le fascisme, ou du moins le néo-fascisme, et d’emporter tout notre champ politique loin vers la droite.
Nous n’en avons pas encore parlé, mais cette évolution peut être attribuée à la désindustrialisation des États-Unis, qui a été un facteur déterminant. Cela a été mis en œuvre délibérément par l’élite capitaliste américaine, les démocrates et les républicains avec la concordance des accords commerciaux, de la politique étrangère et militaire conçus pour rendre les régions moins développées du monde sûres pour les États-Unis, afin que les entreprises américaines puissent y transférer leurs emplois.
Les régions où Trump fait des scores importants sont des endroits où il y avait autrefois des emplois décents dans les usines, dont beaucoup étaient syndiqués. Les usines ont fermé et quitté le pays. Le monde du travail, la seule institution semi-progressiste du pays, où les gens pouvaient se sentir à l’aise, se retrouver entre personnes de couleurs différentes ou être exposées à de meilleures idées, s’est retrouvé au bord du gouffre. Ce qui reste, c’est un bourbier à remplir pour les démagogues de droite.

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Convention démocrate, jour 4 : Kamala Harris dans les pas de Barack Obama ?

Dans son premier discours de candidate officielle du parti démocrate, la vice-présidente a prêché l’unité dans un pays ultra-polarisé. Un choix qu’avait déjà fait Barack Obama et qui l’avait condamné à l’impuissance. (Article publié dans l’Humanité du 23 août 2024.)

Au terme d’une convention réglée comme du papier à musique, Kamala Harris a accepté la nomination du parti démocrate et délivré son premier discours de candidate officielle. Loi du genre : ce dernier a articulé son parcours et sa vision du pays. On connaissait le premier, assez moins la seconde.

Kamala Harris a longuement redéroulé son histoire personnelle et le rôle qu’a joué sa mère aujourd’hui décédée, Shyamala, immigrante indienne devenue oncologue. Elle a de nouveau évoqué l’une des raisons pour lesquelles elle avait décidé de devenir procureur alors qu’elle était encore au lycée : l’abus sexuel subi par sa meilleure amie de la part de son beau-père.

Quant à son projet politique, elle a commencé à le dessiner à partir de son bilan de procureure (d’abord de San Francisco puis de l’État de Californie) qui a « défendu les femmes et les enfants contre les prédateurs qui les maltraitaient » comme « les anciens combattants et les étudiants qui se faisaient escroquer par les grandes universités à but lucratif » et s’est « attaqué aux grandes banques » en faisant débloquer « 20 milliards de dollars pour les familles de la classe moyenne menacées de saisie ».

Mais quid de la suite de cette élection qu’elle présente comme « l’une des plus importantes dans la vie de notre nation » ? Après une charge contre Donald Trump, le bilan de son premier mandat et ses promesses, la vice-présidente a multiplié les généralités sans propositions concrètes hormis « un plan de réduction des impôts qui profitera à 100 millions d’Américains. »

Sans jamais évoquer le niveau des inégalités sociales, au plus haut depuis les années 1920 soit avant les politiques redistributrices du New Deal de Franklin Delano Roosevelt, Kamala Harris s’est engagée à favoriser « une économie de l’opportunité, une économie de l’opportunité où chacun a la possibilité d’être compétitif et de réussir ». La formule, aux relents méritocratiques voire néolibéraux, n’a pas été accompagnée de mesures concrètes.

Peut-être faut-il chercher l’épine dorsale de son discours dans la partie où elle s’engage à être « une présidente qui nous unira autour de nos plus hautes aspirations », ajoutant : « Nous avons bien plus en commun que ce qui nous sépare. » Ce message relève de la figure imposée. On imagine mal un candidat déclarant au pupitre d’une convention qu’il va élargir les divisions du pays, même si, de manière subliminale, c’est ce que fait Donald Trump.

Mais ces formules en disent certainement plus sur la stratégie des démocrates qu’elles ne peuvent en donner l’impression. Leur utilisation rappelle le discours de Barack Obama, alors jeune sénateur, lors de la convention démocrate en 2004, marquant les esprits en affirmant qu’il n’y avait « pas une Amérique démocrate et une Amérique républicaine et une Amérique libérale et une Amérique conservatrice, mais les États-Unis d’Amérique. »

Cette assertion était factuellement fausse dans un pays déjà polarisé. Elle l’est encore plus aujourd’hui alors que le processus de divisions idéologiques et politiques s’est accéléré. En arrivant à la Maison-Blanche, Barack Obama avait fait de cette recherche d’unité sa boussole, renonçant à sa promesse de campagne d’un système public de protection sociale pour entrer dans des négociations avec les républicains d’où est sortie la proposition bancale de l’Obamacare (renoncement à la création d’un système public, obligation pour les compagnies privées d’assurer tout le monde et obligation pour les Américains de s’assurer).

En cherchant un terrain d’entente avec des républicains qui n’en voulaient pas, le premier président noir de l’histoire du pays s’était condamné à l’impuissance. Kamala Harris empruntera-t-elle le même chemin ou a-t-elle juste momentanément cédé à une figure de style ?

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Convention démocrate, jour 3 : « Coach Walz » à l’offensive

Le colistier de Kamala Harris a livré un discours énergique – à son image – mêlant des éléments de son parcours personnel et un peu de substance politique. (Article publié dans l’Humanité du 22 août 2023.)

« C’est l’honneur de ma vie d’accepter votre nomination à la vice-présidence des États-Unis ». La formule est on ne peut plus convenue mais le personnage qui l’a déclamé, mercredi soir à l’United Center de Chicago, l’est beaucoup moins. Il y a un mois, chez les bookmakers politiques, Tim Walz était la très grosse cote, loin derrière l’ultra-favori, Josh Shapiro, gouverneur de Pennsylvanie, le plus important des « swing states ». Aujourd’hui, il semble être une carte majeure de la coalition démocrate à deux mois et demi du scrutin présidentiel. Depuis que Kamala Harris l’a choisi comme colistier, le pays découvre une personnalité singulière dont le bilan, en tant que gouverneur du Minnesota, rappelle que l’on peut mener des politiques progressistes et être populaire.

Son parcours met à mal l’angle d’attaque des républicains qui définissent les démocrates comme représentant les élites des deux côtes et méprisant ce « fly over country » (ce pays que l’on survole en avion). Mercredi soir, face aux 4000 délégués de la convention démocrate, il ne s’est évidemment pas privé de le redérouler, mettant l’accent sur son enfance dans une petite ville du Nebraska, aux difficultés qu’il a connues pour concevoir un enfant, en passant par sa carrière de professeur de géographie et de coach de football américain. Il a d’ailleurs filé la métaphore sportive pour décrire la situation politique. « C’est le quatrième quart-temps. Nous sommes menés d’un but sur le terrain (1), a-t-il lancé. Mais nous sommes en attaque et nous avons le ballon. Nous avançons sur le terrain. Et nous avons la bonne équipe ». Cédant à l’impératif du « storytelling », « Coach Walz » a d’ailleurs livré plus de détails sur sa carrière d’entraîneur que les 12 années qu’il a passées au Congrès. Il a néanmoins évoqué son bilan en tant que gouverneur du Minnesota, fonction qu’il occupe depuis 2019. « Alors que d’autres États bannissaient les livres de leurs écoles, nous bannissions la faim des nôtres », a-t-il déclaré, en faisant référence à un projet de loi qu’il a signé et qui permet aux écoles publiques de fournir à tous les élèves un petit-déjeuner et un déjeuner gratuits et aux « purges » des bibliothèques par des élus républicains. Ce jeudi 22 août, en soirée, ce sera au tour de Kamala Harris d’accepter officiellement la nomination, en conclusion d’une convention qui a évité les déchirements programmatiques – quitte à laisser le sujet de la guerre à Gaza en coulisses – pour jouer et parfois surjouer les cartes des destinées personnelles et de l’unité.

(1) En réalité, les sondages n’indiquent pas vraiment que les démocrates sont menés. L’agrégateur de sondages du site realclearpolitics.com donnent à Kamala Harris une avance de 1,5 points au plan national. Une marge insuffisante pour s’assurer d’une majorité au collège électoral.

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Convention démocrate, jour 2 : entre antitrumpisme, bilan et projet

Tandis que Barack et Michelle Obama ont sonné la charge contre le milliardaire nationaliste et xénophobe, Bernie Sanders a déroulé des propositions nouvelles sur lesquelles il espère que le ticket Harris-Walz fera campagne. (Article publié dans l’Humanité du 21 août 2024).

Taper sur Trump et valoriser le bilan : la deuxième soirée de la convention démocrate a respecté un équilibre qui peut parfois s’apparenter à une ligne de crête. Durant sa courte campagne de réélection, Joe Biden avait rejoué le scénario de 2020 : transformer le scrutin présidentiel en référendum anti-Trump.

Stratégie efficace il y a quatre ans (7 millions de voix d’avance et une victoire au collège électoral avec 306 grands électeurs contre 232) mais plus limitée après un premier mandat au terme duquel il faut aussi défendre son bilan… et ses limites. Depuis qu’elle a repris les rênes de la campagne, Kamala Harris prend un peu plus soin d’articuler la critique de son adversaire et la promotion des réalisations effectuées.

Pourtant, l’antitrumpisme demeure un puissant facteur de mobilisation pour les démocrates et c’est sur celui-ci qu’ont joué Barack Obama et Michelle Obama dans leurs discours respectifs. L’ancien président a mis en garde contre le choix de « quatre années supplémentaires de fanfaronnades, de maladresses et de chaos ». « Nous avons déjà vu ce film et nous savons tous que la suite est généralement pire », a-t-il ajouté.

L’ancienne first lady a dénoncé « des mensonges laids, misogynes et racistes pour remplacer les vraies idées et solutions qui amélioreront réellement la vie des gens ». Elle a également moqué l’une des formules récemment utilisées par le milliardaire nationaliste et xénophobe qui faisait référence à des « emplois noirs », comme si certains postes étaient réservés aux africains-américains (sous entendu : les moins qualifiés). « Qui va lui dire que l’emploi qu’il recherche actuellement pourrait bien être l’un de ces « emplois noirs » ? », a-t-elle lancé.

L’antitrumpisme n’étant jamais mieux servi que par les républicains qui ont travaillé ou côtoyé l’ancien président, les organisateurs ont fait défiler au pupitre plusieurs d’entre eux. L’ancienne attachée de presse de la Maison Blanche, Stephanie Grisham, a décrit Trump comme n’ayant « aucune empathie, aucune morale et aucune fidélité à la vérité ». « Le Grand Old Party a été kidnappé par des extrémistes et s’est transformé en une secte – la secte de Donald Trump. Le Parti républicain de John McCain a disparu, et nous ne devons rien à ce qui a été laissé derrière nous », a regretté le maire de Mesa (Arizona).

La convocation de la figure de John Mc Cain, ancien candidat républicain défait par Barack Obama en 2008, faucon assumé et systématiquement opposé aux législations sociales, avait quelque chose de décalé, pour ne pas dire d’incongru, dans une convention qui glorifie le bilan social du mandat de Joe Biden.

C’est sur celui-ci que Bernie Sanders a appuyé la première partie de son discours, estimant même que « ces trois dernières années et demi, en travaillant ensemble, nous avons accompli plus qu’aucun gouvernement depuis FDR (Franklin Delano Roosevelt) ». Le sénateur du Vermont passe sans doute un peu vite sur le bilan de l’administration Johnson (loi sur les droits civiques, création de Medicare) mais c’est la leçon politique qu’il en tire qui compte dans son propos : « Lorsque la volonté politique est là, le gouvernement PEUT agir efficacement pour les citoyens de notre pays ». L’ancien candidat aux primaires démocrates (en 2016 et 2020) a ensuite pivoté vers l’avenir en listant un certain nombre de propositions : garantir les soins de santé à tous en tant que droit de l’homme et non en tant que privilège ; porter le salaire minimum à un niveau décent ; renforcer l’enseignement public, augmenter les salaires des enseignants et veiller à ce que chaque Américain, quel que soit son revenu, reçoive l’enseignement supérieur dont il a besoin ; s’attaquer à Big Pharma et réduire de moitié le coût des médicaments délivrés sur ordonnance. Et de conclure : « J’ai hâte de travailler avec Kamala et Tim pour faire passer ce programme ». Le message est passé : l’antitrumpisme et un bilan honorable ne suffiront pas à faire la décision le 5 novembre prochain, il faut également un projet transformateur.

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Convention démocrate, jour 1 : Joe Biden passe le relais à Kamala Harris, AOC prend date

Le président en exercice a ouvert la grand-messe démocrate qui se tient jusqu’à jeudi à Chicago. La députée socialiste-démocrate de New York a délivré un discours enflammé, achevant sa stratégie de s’inscrire au cœur de la coalition démocrate, non en marge. (Article publié dans l’Humanité du 20 août 2024.)

Un président en exercice qui adoube sa vice-présidente, une ancienne candidate et une future candidate qui prend date : la première soirée de la convention démocrate, qui s’est ouverte, lundi 19 août à Chicago, a été placée sous le signe du passage de relais, avec en « vedettes » Joe Biden, Hillary Clinton et Alexandria Ocasio-Cortez.

Depuis plusieurs mois, l’hôte de la Maison Blanche s’était préparé à délivrer un discours de première importance face à la convention. Sur son calendrier, il avait coché le jeudi – le dernier de la grand-messe démocrate. Finalement, c’est au premier soir qu’il s’est dirigé vers le pupitre pour un discours qui avait des allures d’adieu.

Joe Biden n’a pas fait semblant de ne pas voir l’éléphant dans la pièce, à savoir son propre retrait. « J’aime mon travail, mais j’aime encore plus mon pays, a-t-il déclaré. Et toute cette discussion sur le fait que je suis en colère contre tous ceux qui ont dit que je devais me retirer, ce n’est pas vrai. J’aime encore plus mon pays. Et nous devons préserver notre démocratie en 2024 ».

Celui qui restera le président d’un mandat en a profité pour défendre son bilan : « Grâce à vous, nous avons connu l’une des quatre années de progrès les plus extraordinaires jamais réalisées, point final. » Pour son dernier discours d’importance, Joe Biden, élu pour la première fois au Sénat en 1972, a été accueilli par des « Merci Joe » lancés par la foule des délégués et remercié par Kamala Harris elle-même, montée sur scène à l’improviste, qui a évoqué sa « vie au service de notre nation ».

Deuxième tête d’affiche de cette première soirée : Hillary Clinton, à ce jour la candidate la plus proche d’entrer à la Maison Blanche. Lorsqu’elle s’était adressée à la convention en 2016, l’ancienne First Lady était donnée gagnante dans les sondages. Elle a, cette année, évoqué « le plafond de verre le plus haut et le plus dur » et délivré un discours sur le plan émotionnel (« En tant que fille de ma mère et mère de ma fille, je suis très heureuse que ce jour soit arrivé ») dénué des leçons de sa défaite d’il y a 8 ans, qui pourraient être utiles à Kamala Harris.

Un autre nom figurait au bas de l’affiche de cette première journée. Après son discours, il figure tout en haut. « Il ne serait pas surprenant de voir des extraits de ce discours dans les années à venir », selon le Washington Post. Alexandria Ocasio-Cortez a délivré pendant sept minutes un discours enflammé, lançant des flèches à Trump, qui « vendrait ce pays pour un dollar si cela devait lui permettre de se remplir les poches et de graisser la patte de ses amis de Wall Street », et des fleurs à Kamala Harris, « qui comprend les inquiétudes de la classe moyenne car elle vient de la classe moyenne », la vice-présidente étant la fille d’un professeur d’économie et d’une oncologue.

Il y a quatre ans, la députée socialiste-démocrate de New York n’avait eu droit qu’à 90 secondes de temps de parole qu’elle avait utilisées pour apporter son soutien à Bernie Sanders, sans jamais mentionner le nom de Joe Biden, pourtant nominé par le camp démocrate. De nombreux républicains « modérés » appelant à voter pour l’ancien vice-président de Barack Obama avaient obtenu un temps de parole plus important.

Cette place faite à AOC indique à la fois le poids de l’aile gauche dans la coalition démocrate et l’évolution de la jeune députée (34 ans), qui a décidé de jouer à fond la carte de marges de manœuvre au seuil de l’appareil démocrate. Dans son discours, elle a évité le sujet qui fâche et sur lequel elle a pris des positions fortes – la guerre à Gaza – refusant de fait de faire écho à l’intérieur de l’United Center de ce qui se déroulait en dehors, avec une manifestation rassemblant des milliers de personnes exigeant un cessez-le-feu permanent et la fin de l’aide militaire américaine à Israël.

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« Kamala Harris devra marcher sur une ligne de crête entre le soutien à Biden et l’incarnation d’un avenir différent »

Entretien avec Bill Fletcher Jr, militant socialiste, syndicaliste et auteur sur les enjeux de la convention démocrate qui se déroule à Chicago. (Article publié dans l’Humanité du 20 août 2024.)

Kamala Harris a réduit l’écart avec Donald Trump dans les sondages. Pensez-vous qu’elle mène la bonne campagne pour vaincre Trump ?

Kamala Harris mène une campagne remarquable, surtout si l’on considère les conditions dans lesquelles elle est entrée en campagne. Elle a suscité un niveau d’enthousiasme que je n’ai pas vu depuis de nombreuses années. Le colistier qu’elle a choisi est apprécié par le mouvement syndical et dispose d’un excellent bilan sur les questions LGBTQ. Elle mène une campagne en faveur de la démocratie mais aussi de la justice économique.

Elle doit valoriser certaines des grandes réalisations de l’administration Biden, tout en mettant l’accent sur ce qu’il faut faire à l’avenir. Le ticket ne peut pas se laisser distraire par les attaques sur le passé militaire de Walz et certainement pas sur la façon dont il a répondu à la montée en puissance de Black Lives Matter en 2020.

Les délégués du mouvement « uncommitted » porteront un message clair : cessez-le-feu, arrêt des livraisons d’armes. Ont-ils réellement une influence sur la question de la guerre à Gaza ?

Oui, et je pense que le choix de Harris de prendre Walz comme colistier reflète, en partie, la reconnaissance du fait qu’un sioniste déclaré comme colistier lui ferait du tort (Josh Shapiro, gouverneur de Pennsylvanie, a, un temps fait figure de favori, NDLR). Elle devra marcher sur une ligne de crête entre le soutien à son patron – Biden – et l’incarnation d’un avenir différent.

Je pense qu’elle essaie, au moins, d’offrir une vision différente de l’avenir du Moyen-Orient. Cela dit, le mouvement pro-palestinien doit maintenir la pression sur Biden et Harris tout en comprenant que le fait de ne pas participer à cette élection ou d’opter pour un tiers parti équivaut à voter pour Trump.

Sur quel programme Kamala Harris va-t-elle mener campagne ?

On a l’impression que le programme va poursuivre dans la direction prise par Biden sur le plan intérieur, c’est-à-dire s’éloigner des politiques néolibérales. Mais il reste des différences importantes et des incertitudes au sein des cercles dirigeants sur ce que devrait être un scénario économique post-néolibéral. Cela offre à la gauche des opportunités si nous arrivons à articuler notre opposition à Trump et à MAGA et l’idée que nous devons être les défenseurs d’une démocratie renforcée.

La gauche dispose donc de marges de manœuvre ?

La gauche américaine – et plus particulièrement la gauche socialiste – doit être refondée. Une grande partie de la gauche socialiste a une conception trop limitée des stratégies nécessaires pour construire un mouvement majoritaire capable de gagner le pouvoir dans le contexte du capitalisme démocratique (en tant qu’étape vers le socialisme).

Nos organisations au sein de la gauche socialiste sont trop faibles et diffuses. Mais les opportunités du moment sont énormes et défaire le projet MAGA (Make America Great Again) représente une opportunité. Il me semble que nous avons beaucoup à apprendre du nouveau Front populaire français !

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Gaza : Harris au pied de la guerre

Une manifestation, organisée dès ce lundi, mettra la pression sur la candidate démocrate afin qu’elle change de politique à l’égard du gouvernement israélien. (Article publié dans l’Humanité du 19 août 2024.)

Ils seront une trentaine à l’intérieur de l’United Center de Chicago, où se déroule la convention du Parti démocrate, mais des centaines voire des milliers à l’extérieur afin de porter la même exigence : que Kamala Harris rompe avec la politique de soutien inconditionnel de Joe Biden au gouvernement de Benyamin Netanyahou.

Au premier jour de la convention, ce lundi, une coalition de quelque 200 organisations fera entendre ce message lors d’une « marche » de protestation contre la politique. Pour les organisateurs, le retrait de Joe Biden, parfois surnommé « Genocide Joe » par une frange du mouvement antiguerre, ne règle en rien le problème.

Après l’annonce du renoncement du président en exercice à briguer un second mandat, ils se sont réunis pour décider s’il fallait changer d’approche si Kamala Harris devenait la candidate. « Il y a eu un consensus absolu, rapporte Hatem Abudayyeh, porte-parole de la coalition March on the DNC. Elle est comptable des politiques de l’administration. »

Si Kamala Harris a été la première responsable de l’administration Biden à appeler à un cessez-le-feu avant de refuser de présider la session du Congrès accueillant Benyamin Netanyahou, les militants pour la reconnaissance des droits des Palestiniens demandent plus que des mots : des actes. Selon un sondage Reuters/Ipsos réalisé en mai, 44 % des électeurs démocrates inscrits sur les listes électorales désapprouvent la manière dont Joe Biden a géré la guerre. Cette proportion est encore plus forte parmi les jeunes et les électeurs des minorités, notamment les Africains-Américains, sans lesquels aucune candidature démocrate ne peut envisager une victoire.

À l’intérieur, leur voix sera relayée par des délégués élus, lors du processus des primaires, dans le cadre du mouvement Uncommitted (« non engagé »), parti du Michigan, un des principaux « swing states ». L’idée centrale était de profiter des primaires pour faire pression sur Joe Biden : « Nous ne voterons pas pour vous si vous ne changez pas de politique. » Ces listes ont franchi un seuil suffisant dans sept États (avec des pointes à 19 % dans le Minnesota et 13 % dans le Michigan) pour avoir droit à une représentation à la convention. L’avertissement vaut désormais aussi pour Kamala Harris.

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« Kamalamania » ou le retour des démocrates dans la course

Réuni en convention à Chicago à partir de ce lundi, le parti démocrate profite d’une dynamique créée par le retrait de Joe Biden. L’establishment centriste s’est rallié à la vice-présidente et a verrouillé tout débat interne. (Article publié dans l’Humanité du 19 août 2024.)

Chicago 2024 ne sera pas Chicago 1968. Au creux de leurs courtes nuits, les stratèges démocrates doivent se répéter cette phrase comme un mantra. Alors que s’ouvre ce lundi la convention démocrate, le spectre d’un chaos, prélude à une défaite – scénario tellement redouté lors de l’annonce du retrait de Joe Biden de la campagne –, ne semble plus qu’une ombre très lointaine. Le ralliement express de l’establishment autour de la candidature de Kamala Harris a conjuré la perspective d’une grand-messe démocrate transformée en bataille fratricide de chapelles.

Chicago 2024 ne sera sans doute pas Chicago 1968. Cette année-là, Lyndon Johnson avait dû, en raison de son impopularité grandissante liée à la guerre du Vietnam, renoncer à briguer un second mandat complet. Durant la convention, alors que le vice-président Hubert Humphrey ralliait, au terme d’interminables tractations, une majorité de suffrages autour de sa candidature, dehors, la police de Chicago, aux ordres du maire démocrate Richard Daley, battait comme plâtre les manifestants pacifistes.

Quelques mois plus tard, Richard Nixon était élu président en promettant de mettre fin à l’escalade au Vietnam, le premier d’une litanie de mensonges qui conduira finalement à sa chute en 1974. L’Histoire ne bégaiera peut-être pas mais la coalition démocrate devra affronter ses propres dissensions sur une autre guerre – celle à Gaza, en l’occurrence – qui la divise comme aucun autre sujet.

Pour le reste, elle affichera une unité derrière Kamala Harris, renforçant la dynamique en cours : l’agrégateur de sondages du site Realclearpolitics crédite la vice-présidente d’une moyenne de 47,9 % des suffrages au plan national, contre 46,9 % pour Donald Trump. Dans les « swing states » (États indécis) qui feront la décision le 5 novembre, les nouvelles s’avèrent même encore meilleures.

Selon une enquête du New York Times publiée ce week-end, la candidate démocrate remporterait les trois États du Midwest qui suffiraient à la propulser à la Maison-Blanche – Pennsylvanie, Michigan et Wisconsin – avec la même marge (50-46). Elle disposerait également d’une avance en Arizona (50-47) et en Caroline du Sud (49-47), ne cédant qu’au Nevada (47-48) et en Géorgie (46-50). « Les nouveaux sondages prouvent que Mme Harris parvient à consolider une partie de la base démocrate qui hésitait depuis des mois à soutenir M. Biden, en particulier les jeunes électeurs, les non-Blancs et les femmes », analyse le quotidien new-yorkais.

Dans un pays ultra-polarisé, le chemin vers la Maison-Blanche passe d’abord par la mobilisation de sa propre base avant d’aller tenter de convaincre d’hypothétiques « swing voters ». Kamala Harris a clairement effectué une partie du chemin… et Donald Trump ne trouve pas la riposte à ce retournement de situation. Il l’a d’ailleurs avoué la semaine dernière : « Je n’ai pas du tout recalibré ma stratégie. »

Le milliardaire xénophobe a passé ces trois dernières semaines à questionner l’intelligence de Kamala Harris, son identification « raciale » (alléguant que la fille noire d’immigrés indiens et jamaïcains « a pris un virage et est devenue une personne noire » par opportunisme politique), l’affluence à ses meetings et à écorcher volontairement son nom. Et lorsqu’il revient sur les rails du contenu programmatique, c’est pour cultiver sa monomanie nativiste, insulter les migrants sans papiers (« des monstres sauvages ») et décrire une situation migratoire aussi apocalyptique qu’irréelle.

Quant à son colistier, il fait lui aussi du Trump mais presque en pire. J. D. Vance, présenté comme un idéologue, a successivement prêté l’intention à Kamala Harris de vouloir faire interdire la viande rouge puis les gazinières (sic). Le sénateur de l’Ohio s’est également lancé dans une croisade contre les femmes sans enfants – ce qui est le cas de Kamala Harris, comme d’un nombre grandissant de citoyennes américaines.

Il n’est pas en reste à l’encontre du colistier choisi par celle-ci, Tim Walz, d’abord accusé d’avoir abandonné son unité déployée en Irak alors qu’il avait simplement pris, à l’âge de 51 ans, sa retraite de la garde nationale, dans laquelle il servait depuis vingt-quatre ans.

Deuxième salve : en tant que gouverneur du Minnesota, Tim Walz aurait tardé à envoyer la troupe face aux manifestations suivant l’assassinat de George Floyd, à Minneapolis, une retenue pour laquelle l’aile gauche le loue. Le débat entre les deux colistiers, prévu le 1er octobre, pourrait revêtir une importance particulière pour un exercice habituellement sans surprises.

Les services involontairement rendus par le ticket républicain au ticket démocrate ne s’arrêtent pas là. À chaque évocation d’une possible proposition économique ou sociale, les républicains crient au délire d’extrême gauche, voire au communisme. Pourtant, un certain flou demeure sur le curseur programmatique, l’un des principaux enjeux de cette convention.

« Jusqu’à présent, Mme Harris a mené une campagne électorale solide en tant que démocrate générique compétente, mais la classe des donateurs semble y voir une opportunité, décrypte David Sirota, ancien conseiller de Bernie Sanders, scénariste du film oscarisé Don’t Look Up et créateur du site d’information The Lever. Certains milliardaires démocrates se sentent encouragés à exiger qu’elle se retire de la politique populiste la plus réussie de l’administration Biden. En effet, les articles parus dans la presse économique montrent que les grands patrons considèrent la nomination de Walz comme un simple geste rhétorique et esthétique à l’égard de la base du parti, mais pas comme un signal de l’engagement de Harris à adopter les ”Walzonomics” (les principes économiques de Tim Walz pendant son mandant de gouverneur du Minnesota – NDLR) ou même les éléments les plus forts de l’agenda économique Biden-Harris. »

Dans une première ébauche du déroulé de la convention, l’aile gauche du parti n’avait droit à aucun créneau. Les discours de Joe Biden, des anciens présidents Bill Clinton et Barack Obama et de l’ancienne candidate Hillary Clinton étaient prévus, mais pas celui de Bernie Sanders. Finalement, le sénateur et ancien candidat aux primaires démocrates, s’exprimera mardi 20 août en soirée devant les 4000 délégués.

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Avec Tim Walz, Kamala Harris penche (un peu) à gauche

Le choix du gouverneur progressiste du Minnesota, soutenu par Bernie Sanders, donne la mesure du poids de l’aile gauche au sein de la coalition démocrate et révèle le choix stratégique de ne pas mener une campagne uniquement centriste. (Article publié dans l’Humanité du 7 août 2024).

Contrairement à Hillary Clinton en 2016, Kamala Harris n’a pas choisi une sorte de double politique pour constituer le ticket qui affrontera, le 5 novembre, Donald Trump. En retenant Tim Walz, le gouverneur du Minnesota (lire page suivante), elle a opté pour une complémentarité aussi politique que sociologique et indiqué un cap stratégique : la mobilisation de l’ensemble de la coalition démocrate.

L’annonce a de quoi surprendre le Landerneau politique états-unien, même si la figure de ce gouverneur populaire et progressiste avait émergé ces dernières semaines comme l’une des plus crédibles. Depuis l’annonce du retrait de Joe Biden et le ralliement express de la famille démocrate autour de la candidature de sa vice-présidente, le nom de Josh Shapiro revenait le plus souvent dans les « pronostics » des observateurs. Le gouverneur de Pennsylvanie disposait de plusieurs atouts : son âge (51 ans), sa popularité dans le plus important des États indécis (swing states) avec ses 19 grands électeurs et le soutien de l’establishment. En général, ce dernier suffit à peser sur la décision finale. Pas cette fois-ci, et cela donne sans doute une indication de l’état du rapport de force au sein du Parti démocrate.

Depuis plusieurs jours, une sorte de bras de fer s’était engagé entre l’appareil centriste et son aile gauche, celle-ci mettant tout son poids dans la balance en faveur de Tim Walz. Bernie Sanders et les syndicats avaient fait connaître leur préférence. De façon plus surprenante, Nancy Pelosi les avait rejoints. L’ancienne présidente de la Chambre des représentants, toujours extrêmement influente, garde sans doute à l’esprit la campagne désastreuse de 2016. Après une primaire tendue face à Bernie Sanders (45 % des suffrages), symbole d’un mouvement progressiste émergent, Hillary Clinton avait mené une campagne aussi molle que centriste, illustrée par le choix de son colistier, Tim Kaine, un sénateur bon teint de Virginie. Tentant de draguer les électeurs républicains « modérés », elle avait déployé des moyens dans des fiefs du GOP (Grand Old Party, surnom du Parti républicain) en plein changement démographique (Arizona, Texas et Géorgie). L’ancienne First Lady n’avait tenu aucun meeting dans le Wisconsin et très peu dans le Michigan et la Pennsylvanie. Le 8 novembre 2016, Donald Trump la devançait de 80 000 voix dans ces trois États du Midwest qui constituaient, depuis 1988, le « mur bleu » (la couleur du Parti démocrate).

« Une erreur est une erreur ; deux erreurs, c’est une faute », veut le dicton. Kamala Harris a donc évité la faute alors qu’elle devait prendre sa première grande décision en tant que candidate officielle du Parti démocrate. Avec Tim Walz sur le ticket, elle dévoile sa stratégie : ne pas braconner sur les terres républicaines mais faire en sorte que la moisson sur celles des démocrates soit la plus fertile possible.

Dans un pays polarisé comme jamais depuis la guerre de Sécession (1861-1865), la clé réside dans la mobilisation de sa propre base. D’autant plus dans un contexte où la guerre à Gaza et l’attitude de l’administration Biden constituent l’une des lignes de fracture au sein de l’électorat démocrate. Si elle veut devenir la première femme à entrer à la Maison-Blanche, elle se doit de les combler, tout au moins de les réduire. Lors de la récente visite de Benyamin Netanyahou, elle a d’abord refusé de présider à la session du Congrès avant de rencontrer, dans une ambiance distante et froide, le premier ministre israélien. Mais il lui faudra plus que des symboles pour recoller les morceaux d’une coalition démocrate fragmentée par le « soutien inconditionnel » de Joe Biden à Benyamin Netanyahou.

Une partie de l’électorat attend aussi des actes. Le deuxième étage de la fusée de la campagne Harris devra donc s’attaquer au contenu, sur les politiques économiques et sociales, comme l’y invite le sénateur du Vermont, Bernie Sanders, ainsi que sur le Proche-Orient, comme l’y oblige la situation. Ce n’est pas seulement la jeunesse des campus ou les électeurs originaires du Moyen-Orient vivant dans le Michigan qui ont démontré leur opposition à la guerre à Gaza, mais également les Africains-Américains qui représentent un tiers de l’électorat démocrate.

Alors que les courbes des sondages se sont rejointes mais pas encore croisées, cette nomination pourrait permettre à Kamala Harris de devancer Donald Trump d’ici à la Convention démocrate, qui se déroulera du 19 au 22 août, à Chicago. En attendant le grand raout démocrate, le duo a fait sa première apparition publique mardi soir lors d’un meeting à Philadelphie (Pennsylvanie). Figure encore largement méconnue du grand public, Tim Walz a attaqué bille en tête Donald Trump : “Il n’a aucune idée de ce qu’est le service (de la nation). Il n’a pas le temps pour cela parce qu’il est trop occupé à servir ses propres intérêts.” ”Si Trump a l’occasion de revenir, il reprendra exactement là où il s’est arrêté il y a quatre ans, mais cette fois, ce sera beaucoup, beaucoup plus grave“, a-t-il ajouté, en dénonçant le milliardaire xénophobe qui souhaite “restreindre nos libertés” et “aider les super-riches“. Surprise par le choix de Kamala Harris, l’équipe de campagne de Donald Trump tente de dépeindre Tim Walz en clone de Bernie Sanders, pourtant l’une des personnalités politiques les plus populaires du pays et en “gauchiste extrémiste“. Un coup d’oeil au CV de Tim Walz – racines rurales, ex-professeur et entraîneur de football américain, qui se revendique chasseur – permet de comprendre assez rapidement que cet angle d’attaque fera long feu. Le premier débat télévisé entre Kamala Harris et Donald Trump aura lieu le 10 septembre sur la chaîne ABC. Un possible nouveau tournant dans une campagne parmi les plus folles que le pays ait connu.

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