Trump et Biden, pour une poignée de grands électeurs

Joe Biden a remporté le suffrage universel mais n’est pas encore assuré d’une victoire au collège électoral. Dans une tentative unique de coup de force, Donald Trump a proclamé sa victoire, alors que des bulletins sont encore à dépouiller. (Article publié dans l’Humanité du 4 novembre 2020.)

Le spectre de 2016 et d’une nouvelle victoire de Donald Trump au collège électoral malgré une défaite au vote populaire a rôdé durant toute la nuit. Puis l’ombre de 2000 – l’intervention inopinée de la Cour Suprême afin de délivrer la victoire au candidat du parti républicain – a obscurci la levée du jour. Mais c’est finalement un scénario original qui semble s’écrire pour l’édition 2020 : une victoire de Biden pour une poignée de grands électeurs en complément de quelques millions de voix d’avance. Les totalisations finales seront certainement rendues publiques vendredi au plus tard mais, à l’heure où ces lignes étaient écrites, le puzzle s’assemble favorablement pour le candidat du parti démocrate face au sortant républicain qui, justement, a tenté de contrecarrer cet alignement des planètes par une initiative unique dans l’histoire du pays : l’autoproclamation.

La tentative du coup de force

« Nous avons gagné l’élection. » Alors que des millions de bulletins étaient encore à dépouiller, Donald Trump a tenté dans la nuit de mardi à mercredi de court-circuiter le processus électoral. C’était prévisible si ce n’est prévu. Et on sait pouvoir compter sur le président sortant pour ne jamais reculer devant une faute de goût ou un faux pas volontaire. En l’occurrence, il s’agit sans doute de la plus grave atteinte au fonctionnement démocratique des institutions dont il est censé être l’un des garants. « On est devant et de loin, mais ils essaient de nous voler l’élection », avait-t-il tweeté, quelques minutes auparavant, assurant qu’il porterait l’affaire devant la cour suprême. Sans vergogne, les républicains avaient assumé de nommer au plus vite Amy Coney Barrett afin de disposer d’une cour au grand complet. « C’est une situation extrêmement inflammable et le président vient de jeter une allumette au milieu », a réagi Chris Wallace à Fox News, la chaîne préférée des conservateurs.  La plus haute instance judiciaire du pays ne mettra pas son nez dans les opérations de dépouillement et comptages tant que celles-ci ne seront pas terminées. Elle pourrait intervenir à un stade ultérieur en cas de contestation d’un an ou plusieurs Etats de résultats assez serrés. « Ce n’est ni mon rôle ni celui de Donald Trump de déclarer qui a gagné l’élection. C’est la décision du peuple américain », a réagi Joe Biden. Cette tentative de coup de force s’apparente à un aveu de faiblesse de la part du locataire de la Maison Blanche. Quel candidat, sûr de son fait, ne souhaiterait pas que le processus de dépouillement aille à son terme et livre un verdict aussi transparent qu’indiscutable ? Elle n’en repose pas moins sur une situation que peu d’observateurs avaient prédit ou anticipé : non seulement, Donald Trump n’avait pas été emporté par une vague bleue mais son petit canot de sauvetage, chahuté par les flots, entre autres, de son inaction face à la pandémie, se portait encore plutôt pas mal.

Les ressources du trumpisme

En quatre ans, la base minoritaire de Donald Trump demeure minoritaire tout en se renforçant de plusieurs millions d’électeurs : 63 millions en 2016, 66 millions (en cours). Aucun vote sanction à l’horizon. Plutôt même une adhésion élargie. Dans le cadre d’une participation record (le chiffre final n’est pas encore connu mais les prévisions tablaient sur 156 à 160 millions d’électeurs), le milliardaire a attiré à lui une part de l’électorat (autour de 30%) plus importante qu’en 2016 (27%). Il rejoint le niveau de mobilisation de W. Bush en 2004. Les progressions sont souvent spectaculaires : de 4,6 à 5,6 millions de voix en Floride, de 4,6 à 5,8 au Texas, de 2,1 à 2,8 en Caroline du Nord, de 2 à 2,5 en Géorgie. Le point commun de ces Etats est qu’ils figurent dans la catégorie des « swing states ». L’enjeu a surmobilisé l’électorat trumpiste. Dans quelle mesure les sondages qui annonçaient un raz-de-marée démocrate ont-ils eu pour effet de convaincre des électeurs conservateurs ou nationalistes de sortir de leur réserve civique ? D’où viennent ces électeurs tellement bien « cachés » qu’aucun institut de sondage ne les avait repéré ? Aucune réponse satisfaisante ne peut être trouvée dans l’enquête sortie des urnes réalisée par le New York Times. L’avance de Donald Trump aurait fondu de 21% à 15% parmi les électeurs blancs tandis que la part même de ceux-ci dans l’électorat général reculait de 70% à 65%. Le président nationaliste et xénophobe progresse certes parmi les minorités (32% de l’électorat latino contre 29%, 8% du vote africain-américain contre 12%) sans que cela ne puisse expliquer pour autant la percée générale. Des études plus pointues aideront à éclairer ces zones d’ombre mais il ne fait aucun doute que Trump a réussi à faire voter des centaines de milliers, voire des millions d’électeurs jusqu’alors en marge ou hors du système électoral, au cœur de sa cible privilégiée : des blancs de plus de 50 ans, sans diplôme mais aux revenus moyens ou confortables.

Les limites de l’antitrumpisme de Biden

Pour la septième fois en huit scrutins présidentiels, le candidat démocrate devance son adversaire républicain en nombre de voix. Au final, Joe Biden disposera d’un matelas d’avance plus confortable que celui d’Hillary Clinton. Le parti démocrate ne pourra se contenter de ces maigres satisfactions. Quoi qu’il arrive, victoire ou défaite de Biden au bout du comptage, l’ancien vice-président de Barack Obama a manqué sa double cible : noyer le président sortant sous une force électorale jamais vue et emporter avec le Sénat afin de chasser les républicains de tous les lieux de pouvoir à Washington. Et si, au fond, le problème se nichait dans la formulation même : battre les républicains plutôt que promouvoir son propre programme ? Après la victoire de l’ancien vice-président de Barack Obama face au sénateur socialiste du Vermont lors de la primaire démocrate, la stratégie des élites a été établie et appliquée jusqu’au jour J : Joe Biden devait cultiver l’antitrumpisme comme unique signe de ralliement. Le meilleur moyen, leur semblait-il, de rassembler Alexandria Ocasio-Cortez, la députée socialiste de  New York, et John Kasich, l’ancien gouverneur républicain anti-avortement et anti-syndicaliste de l’Ohio. Avec reproduction presque à l’infini de cette alliance défensive dans chaque Etat décisif. Même si Joe Biden devient, le 20 janvier prochain, le 46e président des Etats-Unis, ce choix s’est avéré défectueux bien que longtemps payant dans les sondages. La Floride incarne cette impasse. Afin de ne pas prêter le flanc aux attaques des républicains sur le caractère « socialiste » de son programme, Joe Biden y a mené une campagne, comme ailleurs dans le pays, sur le retour à la décence. Résultat : Donald Trump l’emporte plus largement qu’en 2016 (375.000 voix de plus contre 113.000), grâce notamment à une surmobilisation des cubains-américains de Miami, tandis que l’une des mesures-phares de la plateforme du parti démocrate, le salaire minimum à 15 dollars de l’heure, était plébiscité par 60,8% des électeurs du même Etat. Bernie Sanders avait alerté à plusieurs reprises durant ces dernières semaines sur le manque de substance de la campagne de Joe Biden, appelant à être plus offensif et à mettre en avant le projet « le plus ambitieux depuis la Grande société de Lyndon Johnson. » S’il est élu, Joe Biden devra se souvenir de ce programme même s’il ne l’a pas porté auprès des Américains.

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