« Que Joe Biden perde ou gagne, il faudra clarifier l’offre démocrate »

Derrière Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez, l’aile gauche tente d’influencer de l’intérieur le programme du président sortant, souligne Tristan Cabello, maître de conférences à l’université Johns Hopkins, historien spécialiste des États-Unis. (Article publié dans l’Humanité du 18 juillet 2024.)

Alors que Donald Trump sort renforcé de la convention républicaine, le débat interne à la coalition démocrate n’a toujours pas été tranché sur le maintien de la candidature de Joe Biden, toujours en retard dans les sondages.

Dans quelle mesure la tentative d’assassinat de Donald Trump modifie-t-elle la stratégie des démocrates ?

Je me demande encore s’il existe une véritable stratégie de campagne au sein du Parti démocrate. Elle reste difficile à cerner. Cette tentative d’assassinat survient à la fin d’une semaine de débats sur l’âge et les capacités de Joe Biden. Sa candidature ne fait plus consensus au sein du Parti démocrate.

Or, cet attentat renforce encore plus la candidature de Donald Trump, qui passe du statut de multi-condamné à celui de victime, survivant d’un attentat. C’est le discours qu’il préfère : « Je suis une victime, mais je reste fort pour vous défendre, vous, l’électorat républicain. » Les démocrates ne peuvent répondre à cet acte que politiquement : renforcer la lutte contre les armes à feu, le terrorisme intérieur, mais aussi s’attaquer sérieusement au problème de la santé mentale aux États-Unis.

Ils peuvent également prôner des discours de « raison » et d’unité nationale, qui seraient moins porteurs. Cela se transformera donc en une bataille de discours et de narration. Cependant, l’option républicaine, jouant sur les émotions et les sentiments, ainsi que sur l’idée d’un grand sauveur, me semble beaucoup plus efficace pour dynamiser la base républicaine et convaincre certains indépendants.

Des élus de plus en plus nombreux demandent à Joe Biden de se retirer. Mais l’aile gauche semble le soutenir. Comment l’expliquez-vous ?

Les représentants modérés ou de l’aile conservatrice du Parti démocrate pourraient perdre leur siège en novembre si Biden ne remporte pas l’élection. Des élus comme Alexandria Ocasio-Cortez (AOC) sont relativement protégés, dans des circonscriptions qui ne peuvent pas vraiment basculer à droite. Ils ont tout à gagner à soutenir Joe Biden, même si leurs électeurs, souvent jeunes, urbains et issus des classes plus défavorisées, sont très critiques de cette administration, notamment à cause de la gestion de la guerre à Gaza.

Le message d’AOC est clair : choisir d’influencer le programme du candidat Biden de l’intérieur. Et en effet, lors de son meeting dans le Michigan, le candidat a dévoilé les premiers aspects d’un programme plus à gauche avec des mesures très attendues : élargir la Sécurité sociale et Medicare, éliminer toutes les dettes médicales, augmenter le salaire minimum, plafonner l’insuline à 35 dollars pour tous et construire plus de logements sociaux. Les détails ne sont pas encore connus, mais c’est un programme qui répondrait aux demandes des électeurs de l’aile progressiste du parti.

Vous semble-t-il y avoir des différences d’appréciation au sein de l’aile gauche, notamment entre Bernie Sanders et AOC ?

L’aile gauche du Parti démocrate est très divisée sur ces sujets. Il faut rappeler que, principalement à cause de son soutien à Gaza, Jamaal Bowman n’a pas remporté sa primaire dans sa circonscription à New York et ne siégera plus au Congrès. Cori Bush semble aussi en danger dans sa primaire. Ilhan Omar soutient le président, alors que Rashida Tlaib est beaucoup plus critique. Et AOC, qui a remporté sa primaire récemment, a décidé de soutenir le président.

Jusqu’à récemment, Bernie Sanders était plus distant. Il soutenait le président à demi-mot en l’encourageant à faire plus de meetings, de rencontres et d’interviews pour prouver ses capacités cognitives. Or, depuis le 13 juillet, après que Joe Biden a dévoilé une partie de son programme, Sanders est plus clair : il le soutient et a même écrit toute une tribune à ce sujet pour le New York Times.

Il souligne toujours ses désaccords avec Biden, comme le soutien des États-Unis à Israël et la nécessité d’un système de santé universel, mais il met aussi en avant les grandes avancées de son mandat (l’annulation de la dette étudiante, la réduction des coûts des médicaments et la défense des droits des femmes).

Sanders insiste maintenant sur l’importance de l’unité au sein du Parti démocrate pour combattre Trump. Pour lui, l’élection à venir présente un choix clair entre Biden, qui cherche à répondre aux besoins des familles travailleuses, et Trump, dont les politiques favorisent les riches et sapent la démocratie.

Ce pari de l’aile gauche d’investir la candidature de Biden afin d’y faire accepter un programme très progressiste ne comporte-t-il pas le risque que ce dernier ne soit associé à une éventuelle défaite du président sortant, discréditant ainsi toute idée de changement radical aux États-Unis ?

Oui et non. La victoire du candidat républicain ne serait pas vraiment une victoire des idées de la droite conservatrice. Elle reposerait avant tout sur la faiblesse du camp démocrate, qui peine à mobiliser sa coalition, ou sur un avantage au collège électoral, malgré une possible perte du vote populaire. Les idées progressistes resteraient majoritaires dans le pays (les Américains sont en majorité favorables à Medicare for All, à l’augmentation du salaire minimum, à la régulation des armes à feu et à la lutte contre les discriminations).

Si Donald Trump gagne, cela ouvrira de grands débats au sein du Parti démocrate. Contrairement au Parti républicain, il n’est pas toujours en phase avec sa base électorale, et il serait peut-être temps d’une mise à jour plus progressiste et moins centriste, dans le cadre d’une opposition ferme à un président de droite dure comme Trump. Si Joe Biden gagne, il faudra, par le parti et par la rue, faire pression sur son administration pour faire passer ces lois progressistes (qui, au passage, nécessiteront pour la plupart une majorité dans les deux chambres).

Il faudra également engager une véritable discussion sur l’avenir de ce parti qui, depuis Clinton, est élu sur une plateforme progressiste mais échoue, présidence après présidence, à apporter de vraies solutions aux problèmes de la classe ouvrière et de la classe moyenne aux États-Unis. Que Joe Biden perde ou gagne l’élection présidentielle, il faudra clarifier l’offre démocrate, remodeler le fonctionnement du parti et préparer la suite.

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J.D. Vance, le choix du « à droite toute »

Quelques jours après une tentative d’assassinat, Donald Trump a choisi comme colistier le sénateur de l’Ohio, symbole du virage national-populiste du parti républicain. (Article publié dans l’Humanité du 17 juillet 2024.)

Appeler à la concorde et choisir un colistier qui attise les divisions : Donald Trump a manié le chaud et le froid à l’ouverture de la convention républicaine. Lequel des deux messages dominera ? Le suspense ne semble pas intenable tant le profil de J. D. Vance, l’heureux élu, dit à peu près tout de la stratégie trumpiste.

Son CV commence comme une histoire d’Horatio Alger, romancier américain du XIXe siècle, dont les innombrables livres mettaient en scène des « self-made-men », petites choses devenues riches par la grâce du rêve américain. James Donald Bowman, né en 1984 à Middletown dans une petite ville de l’Ohio, traverse une enfance chaotique dans une famille pauvre, avec une mère addict à la drogue et un père absent.

Il est élevé par ses grands-parents, des chrétiens évangéliques, avant de se convertir au catholicisme à l’âge de 20 ans. Il s’engage dans les marines, part en Irak, reprend ses études qui le mèneront jusqu’à la prestigieuse école de droit de Yale.

Il travaille un an pour le sénateur républicain John Cornyn, puis comme clerc auprès d’un juge dans le Kentucky, avant de rejoindre un cabinet d’avocats et de choisir le business en allant à San Francisco, auprès de Peter Thiel, le capitaliste libertarien. C’est ce dernier, pièce centrale de la radicalisation de la droite américaine, qui finance sa première campagne : à 37 ans, Vance est élu au Sénat, l’organe législatif le plus puissant au monde.

D’anti-Trump à colistier, itinéraire d’un revirement

Pour décrocher cette timbale, il a dû effectuer une seconde conversion. L’anti-Trump des années 2016-2017, qu’il comparait à l’occasion à Hitler, est devenu un trumpiste zélé. Après la tentative d’assassinat de Donald Trump, samedi 13 juillet, il est l’un des premiers à déclencher la machine à instrumentaliser, rendant l’hôte de la Maison-Blanche responsable de l’acte : « Il ne s’agit pas aujourd’hui d’un simple événement isolé. Le postulat central de la campagne de Biden est de dire que le président Trump est un fasciste autoritaire qu’il faut arrêter à tout prix. Cette rhétorique a directement conduit à la tentative d’assassinat du président Trump. »

Ce premier millennial (génération née entre 1981 et 1996) présent sur un ticket présidentiel défend toujours mordicus l’idée que l’élection de 2020 a été volée, assurant même qu’il aurait refusé de certifier les résultats. Il est également l’un des plus farouches opposants à l’aide à l’Ukraine, affichant un alignement sans complexe avec le pouvoir russe. Bref, comme le souligne l’universitaire Corentin Sellin, sur X, J. D. Vance est un « symbole de la mue nationale-populiste du Parti républicain achevée par Donald Trump ».

En 2016, Donald Trump avait favorisé la complémentarité avec Mike Pence, considéré comme un atout pour rallier les chrétiens évangéliques blancs. Ces derniers étant massivement « trumpisés », plusieurs choix s’offraient au 44e président des États-Unis. Il avait la possibilité de tenter de séduire les femmes diplômées modérées – talon d’Achille des républicains lors de la présidentielle de 2020 et des élections de mi-mandat de 2022 – ou de lancer une sorte d’appel aux minorités – traditionnellement favorables aux démocrates, mais de plus en plus distantes avec Joe Biden. Nikki Haley, ancienne ambassadrice des États-Unis à l’ONU et candidate aux primaires républicaines, ou Marco Rubio, le sénateur de Floride d’origine cubaine, pouvaient dès lors faire figure d’incarnation.

Trump a finalement opté pour sa « copie conforme », mais en plus jeune. D’une pierre il fait trois coups : renforcer son emprise sur le Grand Old Party (surnom du parti de Lincoln) ; désigner un héritier et, surtout, indiquer le cap de sa campagne. Cette dernière reposera sur la base Maga (Make America Great Again, son slogan de 2016 emprunté à Ronald Reagan) et s’adressera clairement à l’Amérique blanche.

C’est, d’une certaine façon, la poursuite de cette stratégie qui lui a permis sa première élection. Alors que les stratèges républicains avaient tiré comme conséquence de la défaite de Mitt Romney en 2012 face à Barack Obama la nécessité de s’ouvrir à la réalité d’un pays en plein bouleversement démographique, le milliardaire nationaliste avait pris le contre-pied en s’adressant aux ressentiments notamment raciaux d’une frange de l’électorat blanc.

Cette continuité implique une aggravation puisque le candidat républicain doit extraire une plus forte proportion du vote d’une population en déclin numérique. Sa rhétorique doit donc être de plus en plus inflammable. C’est ainsi qu’au début de son meeting à Butler, quelques minutes avant la rafale de huit balles, il expliquait comment l’Amérique était submergée par l’immigration, dans un plan organisé par les démocrates…

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Trump, du sang sur la route de la Maison Blanche

La tentative d’assassinat contre l’ancien président le renforce dans sa stratégie de reconquête de la magistrature suprême, au moment où les démocrates présentent un candidat affaibli et une stratégie anti-trumpiste désormais caduque. (Article publié dans l’Humanité du 15 juillet 2024.)

Donald Trump venait de commencer son discours de campagne à Butler, une petite ville située au nord de Pittsburgh, dans l’État de Pennsylvanie, l’un de ces « swing states » (États pivots) qui feront la décision, le 5 novembre. Comme d’habitude, il avait accusé les démocrates de faire venir des millions de migrants afin de changer la nature de l’Amérique, une assertion complotiste centrale dans la rhétorique de l’ancien président, quand, en quelques secondes, dans un registre pourtant tellement commun à la vie politique des États-Unis, la campagne électorale a basculé.

Une déflagration. Donald Trump porte la main à son oreille. Les agents du secret service, qui se précipitent sur lui, le plaquent au sol et le protègent avant de l’évacuer, le visage perlé de sang, brandissant le poing en direction d’une foule encore abasourdie.

Que sait-on du tireur et des circonstances ?

Pareil événement nourrira des questions (légitimes) pendant des jours, voire des semaines et les théories du complot durant des décennies. « Incompétence extrême ou alors c’était délibéré », a insidieusement glissé sur X le milliardaire Elon Musk, soutien officiel de Donald Trump, en appelant à la démission des responsables du Secret Service, l’agence gouvernementale chargée de protéger les personnalités.

Comment un ancien président a-t-il pu être laissé dans la ligne de mire d’un tireur, armé d’un fusil semi-automatique ? L’enquête le déterminera. Des vidéos montrent en revanche qu’un sniper du Secret Service, positionné sur le toit d’un hangar proche de l’estrade, a repéré le tireur après avoir entendu les premières balles et l’a mortellement atteint.

L’auteur des tirs serait, selon les informations du FBI, Thomas Matthew Crooks, un homme blanc de 20 ans. D’après les registres de l’État de Pennsylvanie, il y était enregistré comme électeur républicain qui aurait pu voter pour la première fois à la présidentielle de novembre. Le New York Times rapporte qu’il aurait fait, à l’âge de 17 ans, un don de 15 dollars à Progressive Turnout Project, une organisation liée au Parti démocrate dont l’objet est de favoriser la participation électorale. L’enquête sur ses motivations se poursuivait.

Le jeune homme était positionné sur le toit du hangar d’une entreprise située à un peu moins de 120 mètres de l’estrade où se tenait Donald Trump. Plusieurs participants ont témoigné l’avoir repéré sur le toit avant la fusillade et alerté la police locale qui confirme avoir « répondu à un certain nombre de rapports d’activité suspecte », sans donner plus de précisions. Le bilan s’établit à un homme tué et deux autres sévèrement blessés.

Quelles conséquences pour la campagne de Trump ?

Au-delà de la gravité du fait lui-même, chaque observateur est amené à répondre à la question : « Cela favorise-t-il Donald Trump ? » La réponse est assez évidemment positive. Échapper à une tentative d’assassinat renforce à la fois la cohésion de l’électorat déjà décidé à voter pour le républicain et bride de fait les attaques que Joe Biden pourra porter contre lui. Donald Trump abordait déjà la dernière ligne droite en situation de favori avec des sondages presque unanimement favorables et un adversaire fragilisé par une catastrophique prestation lors du premier de leurs débats.

L’ancien président des États-Unis se présentera aujourd’hui à la convention républicaine à Milwaukee (Wisconsin) auréolé de cette image de miraculé qui brandit le poing, alors qu’il vient manifestement d’échapper à la mort. Il pourrait désormais adopter une posture plus consensuelle, comme l’indique son premier message sur Truth Social, son propre réseau social : « Il est plus important que jamais que nous restions unis et que nous montrions notre véritable caractère en tant qu’Américains, en restant forts et déterminés, et en ne laissant pas le mal l’emporter. J’aime vraiment notre pays, je vous aime tous, et je me réjouis de m’adresser à notre grande nation cette semaine dans le Wisconsin. »

Tout ce qui lestait sa candidature – une première condamnation et trois autres procès à venir ; son soutien à l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021 ; des défaites à répétition (2018, 2020) – se trouve relégué au second plan. Momentanément ? C’est pour rendre durable cet état passager que les républicains ont frontalement attaqué leurs adversaires démocrates. J.D. Vance, le sénateur républicain de l’Ohio figurant parmi les favoris pour devenir le colistier de Donald Trump, a incriminé la « rhétorique » de Joe Biden.

« Il ne s’agit pas aujourd’hui d’un simple événement isolé. Le postulat central de la campagne de Biden est de dire que le président Trump est un fasciste autoritaire qu’il faut arrêter à tout prix. Cette rhétorique a directement conduit à la tentative d’assassinat du président Trump », a-t-il avancé dans une tentative assez grossière d’instrumentalisation. « Ils ont essayé de le mettre en prison. Ils ont essayé de le tuer. Cela ne marchera pas », a de son côté artillé le gouverneur du Texas, Greg Abbott. « Joe Biden a envoyé les ordres », a même osé le député Mike Collins.

Pourtant, le profil du tireur – en l’état de ce que l’on en sait – ne correspond pas à la description politique des trumpistes de l’opposant féroce à Trump dont le doigt aurait été armé par les propos des démocrates. De plus, l’acte a été perpétré avec un type d’arme dont les républicains refusent de réglementer la vente, contrairement aux démocrates. Ces derniers disposeraient d’un argument de politique publique (« policy ») si le tout n’était pas écrasé par la puissance de l’impact politique (« politics »).

Quel impact pour la campagne de Biden ?

Joe Biden nageait déjà à contre-courant. La vague déclenchée par cet événement de nature historique le submergera-t-elle ? Là encore, aucune réponse définitive ne peut être apportée. Une chose semble pourtant certaine : l’hôte de la Maison-Blanche ne pourra poursuivre sur la même trajectoire. Jusqu’ici, sa stratégie ressemblait à un copier-coller de celle de 2020 : transformer le scrutin du 5 novembre en référendum anti-Trump.

Elle avait parfaitement fonctionné il y a quatre ans, permettant à l’ancien vice-président de Barack Obama de distancer le président républicain sortant au vote populaire (7 millions de voix d’avance) comme au collège électoral (306 grands électeurs contre 232). Elle semblait déjà beaucoup moins bien fonctionner ces derniers mois. Tout d’abord, parce que Joe Biden se présente avec un bilan que sa coalition juge positivement mais qui reflète en creux également des promesses non tenues (salaire minimum à 15 dollars, augmentation des impôts pour les plus riches). Ensuite, parce que depuis le premier duel télévisé entre les deux candidats, le débat public est focalisé sur l’état physique et cognitif de Joe Biden.

Il sera désormais difficile, pour ne pas dire impossible, pour le camp démocrate de dramatiser l’enjeu de l’élection présidentielle en dépeignant Trump en danger pour la démocratie sans se faire qualifier de pousse-au-crime par les républicains. Sans stratégie, avec un candidat affaibli politiquement, les démocrates ont-ils d’autre choix qu’un big bang pour empêcher la tentative d’assassinat de Butler de devenir, dans les livres d’histoire, l’événement fondateur d’un second mandat Trump ?

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Dernier round pour Joe Biden ?

Groggy depuis son débat raté face à Donald Trump, le président en exercice est l’objet d’appels grandissant à jeter l’éponge. L’establishment démocrate semble divisé sur l’attitude à adopter. (Article publié dans l’Humanité du 12 juillet 2024.)

La prestation catastrophique du président sortant lors du débat face à Donald Trump le suit comme son ombre tandis que le spectre d’une défaite électorale hante les nuits des démocrates. La courbe des intentions de vote en sa faveur ne cesse de piquer du nez. Il est le seul candidat démocrate qui, depuis vingt ans, se trouve devancé à ce stade de la campagne par son challenger républicain.

Les jeunes et les minorités lâchent Biden

Selon l’agrégateur de sondages du site RealClearPolitics, il accuse un retard de 3 % sur Donald Trump. Mais la photographie semble encore plus sombre lorsque l’on aborde le collège électoral. Il perdrait la Géorgie, le Nevada et l’Arizona, mais également les trois États du Midwest qui forment le « mur bleu » (de la couleur du Parti démocrate) : Pennsylvanie, Michigan et Wisconsin. Dans ce dernier État, Trump est crédité de 44 % contre 38 % à Biden, mais, pour le siège de sénateur, la sortante Tammy Baldwin domine largement le candidat républicain : 50 % contre 45.

La leçon est claire : une frange de l’électorat démocrate refuse de porter ses suffrages sur Joe Biden. Cette fissure qui devient faille apparaissait déjà dans les sondages du New York Times, avant le fameux débat. Une partie des jeunes électeurs et membres des minorités (Africains-Américains et Latinos) attendent du candidat démocrate un projet de profonde transformation, notamment sur les questions sociales et la guerre à Gaza, pas seulement de faire barrage au retour de Trump à la Maison-Blanche.

Le problème s’avère plus structurel que conjoncturel. À cet obstacle d’ampleur sur le chemin de la réélection s’ajoute donc, depuis un mois, la focalisation sur l’attitude physique et mentale de Joe Biden. Butera-t-il sur un mot ? Son regard se perdra-t-il dans le vide ? Qu’il participe à un sommet de l’Otan ou qu’il donne une conférence de presse (comme la nuit dernière), les médias ne parlent que de l’état du messager pas du message. « Les démocrates sont en train de perdre la bataille du récit alors que le bilan du mandat Biden est bon », estime Marie-Cécile Naves, directrice de recherche à l’Iris.

D’abord groggy, Joe Biden a tenté d’adopter une posture combative. Il le dit et le répète : il restera dans la course et il battra de nouveau Trump. « À ce rythme, Joe Biden se dirige vers une défaite écrasante face à un ancien président impopulaire et sans foi ni loi », objecte pourtant David Axelrod, ancien conseiller de Barack Obama. Si une élection peut s’apparenter à un combat de boxe, il n’y a ici aucun entraîneur habilité à jeter l’éponge à la place du pugiliste déboussolé ou acculé. Il semblerait que certains aient décidé de monter sur le ring afin de raccompagner Joe Biden dans les vestiaires.

« Ce n’était pas le sacré Biden de 2010. Même pas celui de 2020 »

Quelques députés sont sortis du bois, rejoints mercredi par Peter Welch, le premier sénateur à appeler Joe Biden à se retirer. Mais le signal le plus retentissant est certainement venu de… George Clooney. Le New York Times a publié une tribune de l’acteur au titre direct : « J’aime Joe Biden. Mais nous avons besoin d’un nouveau nominé. » Ce démocrate de longue date raconte être arrivé à cette conclusion il y a quelques semaines lors d’une soirée de levée de fonds à laquelle participait Joe Biden.

« Ce n’était pas le sacré Biden de 2010. Même pas celui de 2020 », a amèrement constaté George Clooney. Encore plus embarrassant pour la machine électorale démocrate : de gros donateurs ont mis leur poids dans la balance, à l’instar de Reed Hastings, l’un des cofondateurs de Netflix. Une organisation baptisée Next Generation (la prochaine génération) va lever 100 millions de dollars qui ne seront utilisés que si les démocrates désignent un nouveau candidat.

Indice sans doute le plus palpable d’une amorce de virage sur l’aile de l’establishment : Nancy Pelosi, l’ancienne présidente de la Chambre des représentants, a annoncé qu’elle reprendrait la conversation avec Joe Biden sur son avenir politique après le sommet de l’Otan. De façon surprenante, la contestation ne vient pas de l’aile gauche. « L’affaire est close. Joe Biden est notre candidat », a ainsi déclaré Alexandria Ocasio-Cortez.

« Ce qui est le plus important est ce que le candidat propose et ce qu’il fera pour vous et pour votre famille », a justifié, de son côté, Bernie Sanders, tout en reconnaissant qu’il était « important de faire attention aux capacités cognitives individuelles » pour citer conjointement Biden et… Trump.

« La position du « squad » (les élus progressistes à la Chambre) est que Biden est complice d’un « génocide » en cours et totalement apte à servir quatre années de plus est vraiment spécial», souligne, avec mordant, le journaliste Michael Tracey. Pourquoi un tel choix difficilement compréhensible par la base progressiste elle-même ? Peut-être l’aile gauche estime qu’elle ne disposerait pas d’assez de poids si les cartes devaient être rebattues.

C’est un fait : un plan B se trouverait exclusivement aux mains de l’establishment. Soit Kamala Harris est désignée pour prendre le relais, soit le choix est renvoyé à la convention démocrate (à Chicago, du 19 au 22 août), où l’intégralité des délégués appartiendra à la tendance « centriste » puisque désignés par Joe Biden pendant une primaire sans concurrence. Pourtant, l’appareil du parti demeure divisé sur l’opportunité de « débrancher » politiquement l’hôte de la Maison-Blanche, à commencer par Barack Obama, dont le soutien apparaît, jusqu’ici, infaillible.

« On a du mal à voir ce qui ressort des courants politiques et des initiatives personnelles, conclut Marie-Cécile Naves. Le fait que le débat au sein du Parti démocrate ne se structure pas autour des courants politiques renforce une impression de panique. » Un sondage publié hier par le Washington Post, montrant que 56 % des électeurs démocrates souhaitent le retrait de Joe Biden, conduira-t-il leurs dirigeants à trancher ?

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Le naufrage du capitaine Joe Biden et de son âge face à Donald Trump

Lors de sa confrontation avec Donald Trump, jeudi 27, juin lors du premier débat avant l’élection présidentielle, le président en exercice est apparu dépassé voire perdu. Joe Biden a démultiplié toutes les craintes de son camp sur sa capacité à pouvoir aller au bout de cette campagne. (Article publié dans l’Humanité du 28 juin 2024.)

Joe Biden vient-il de participer à son dernier débat présidentiel ? La question doit tourner en boucle dans les cerveaux des stratèges et grands élus démocrates après la prestation du président en exercice hier face à Donald Trump, pour la première joute de la saison électorale. Aucun d’entre eux ne peut décemment éluder le problème auquel le parti au pouvoir fait face. L’arc des analyses sur cette soirée cauchemardesque va d’une performance « réellement décevante » pour un de ses anciens conseillers à la Maison Blanche (Washington Post) à un « désastre », selon un député (New York Times). Maniant l’euphémisme, la vice-présidente Kamala Harris a évoqué un « départ lent, c’est évident ».

Joe Biden avait proposé à Donald Trump d’avancer le premier de leur débat à juin (en général il a lieu en septembre) afin de cadrer au plus vite l’élection comme un référendum pour Donald Trump et/ou en faveur de la démocratie. Effet boomerang : c’est désormais à un référendum sur l’âge du capitaine qui émerge. Depuis plusieurs mois, les doutes sur son énergie physique et ses capacités cognitives rythment la chronique politique. En mars dernier, Joe Biden avait rassuré la plupart des siens lors de son discours sur l’état de l’Union où il était apparu pugnace. Mais lire un discours sur un téléprompteur et se trouver en duel face à un ancien président sont deux « sports » vraiment différents.

Quelques moments vont tourner en boucle sur les chaînes d’information et les réseaux sociaux, dévastateurs pour l’image déjà écornée de l’hôte de la Maison Blanche. Parmi ceux-ci, le passage où il tente de développer sa pensée sur le système de santé, bloque, cherche ses mots, parle du Covid avant que son regard ne se perde dans le vide après que l’un des journalistes lui a signifié que son temps de parole était épuisé. Ou encore les attaques de Biden sur le poids de Trump ou son réel niveau en golf…

Personne ne retiendra de ce débat l’habituelle litanie de mensonges de Donald Trump. Il a revendiqué avoir fait plafonner les prix de l’insuline avant Biden : faux. Il a assuré que les États démocrates permettaient d’exécuter les bébés après la naissance : évidemment archi-faux. Il a accusé Joe Biden de l’avoir inculpé dans les multiples affaires auxquelles il doit faire face : c’est la Justice, via des procureurs, qui l’a fait.

Quelques commentateurs rappellent que Ronald Reagan était apparu vieillissant et hors de forme en 1984 lors du premier débat face à Walter Mondale. Mais il n’avait alors que 73 ans et il dominait dans les sondages. Joe Biden affiche 81 printemps et se trouve toujours distancé par son adversaire républicain dans les « swing states » qui feront la différence le 5 novembre (Pennsylvanie, Michigan, Wisconsin, Nevada, Géorgie et Arizona).

Indication du vent médiatique, le chroniqueur du New York Times très proche de l’establishment démocrate, Thomas Friedman a aussitôt publié un article au titre retentissant : « Joe Biden est un homme bon et un bon président. Il doit se retirer de la course ». Une possibilité qu’ont rejeté les responsables démocrates s’étant exprimés après le débat. Mais… l’étau se resserre. Le prochain débat est prévu le 10 septembre. Si Joe Biden s’y montrait aussi déboussolé qu’hier soir, il serait sans doute trop tard pour les démocrates pour mettre en œuvre un plan B. Au demeurant, quelle personnalité pourrait-elle l’incarner ? Si la question devait être posée, elle rouvrirait le conflit entre l’appareil centriste et l’aile gauche.

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« Nous sommes là pour rester » : au cœur de la mobilisation des campus US pour Gaza

A New York et Washington, comme dans tout le pays, les camps de solidarité pro-Palestine se maintiennent au cœur des universités, malgré les menaces des directions et de certains élus. (Article publié dans l’Humanité du 2 mai 2024.)

Washington et New York (États-Unis), envoyé spécial.

Elle sort de sa tente, les paupières encore un peu somnolentes. Ses pupilles règlent la mire : le printemps est enfin arrivé, ce matin, à Washington. Elle ajuste son keffieh, remet plus ou moins sa coiffure en ordre, s’étire, regarde autour d’elle. Une autre étudiante la guide : « Le café, c’est par là. » « Ah oui, c’est vrai », dit-elle d’une voix pas encore réveillée. Sally a rejoint le campement la veille, après avoir un peu hésité.

Elle est une « freshman », une étudiante en première année, arrivée de son Texas natal à la fin de l’été dernier. Elle a finalement sauté le pas et partage une tente avec deux autres étudiantes qu’elle ne connaît pas : l’une vient de Californie, l’autre du New Hampshire. Elle se dirige donc vers la table où elle pourra prendre son petit-déjeuner gratuitement, grâce aux dons qui arrivent régulièrement.

Un nouveau jour se lève et c’est le quatrième de la « zone libérée » et du « camp de solidarité » organisés en plein cœur de l’université George-Washington, à moins d’un kilomètre à vol d’oiseau de la Maison-Blanche. Dans la foulée de l’université Columbia, à New York, quelques étudiants de l’université George-Washington, ainsi que leurs compères de l’université voisine de Georgetown, ont dressé quelques tentes sur la pelouse centrale, avec, en plein milieu, une statue de George Washington drapée d’un drapeau palestinien. La direction de l’université a fait poser des barricades pour ceindre et isoler le camp. Les étudiants s’en servent comme un tableau d’affichage : « Palestine bientôt libre »« Le sionisme est un fascisme »« Génocide Joe, tu vas dégager ». Et elles n’ont pas empêché l’extension à H Street, la rue qui longe le carré de verdure. « Nous sommes là pour rester, assure Mahmoud, palestinien et étudiant en recherches internationales. Nous avons certaines exigences et nous voulons qu’elles soient entendues et satisfaites. » Les organisateurs ont élaboré une plate-forme en cinq points : abandonner les poursuites contre les organisateurs et les organisations étudiantes pro-palestiniennes (dès novembre, le groupe « Students for Justice in Palestine », qui avait projeté sur un bâtiment des images disant « Mettez fin au siège de Gaza » et « George-Washington, le sang de la Palestine est sur vos mains », a été suspendu) ; protéger les discours pro-palestiniens sur le campus ; se désinvestir des entreprises qui vendent des technologies et des armes au régime sioniste ; divulguer immédiatement toutes les dotations et tous les investissements ayant trait à la guerre menée par Israël à Gaza ; mettre fin à tous les partenariats universitaires avec l’État d’Israël. Ce dimanche matin, Cynthia a fait une pause dans sa virée à vélo pour venir « apporter sa solidarité ». « Dans les années 1980, j’ai fait partie du mouvement contre l’apartheid en Afrique du Sud. J’étais à Harvard et la police n’est jamais intervenue, comme elle l’a fait à Columbia. C’est assez incroyable. » Si, dans la capitale fédérale, la police se tient à distance, elle est intervenue à plusieurs reprises à New York. La semaine dernière, elle a délogé le camp dressé par des étudiants de la New York University (NYU), une prestigieuse université privée : 150 arrestations dont près d’une vingtaine concernant des professeurs. Peu après, le camp s’est reformé quelques dizaines de mètres plus loin mais sans tentes, avec, en arrière-plan lointain, la même Liberty Tower, érigée sur le site du World Trade Center. La direction de la NYU a averti qu’elle ferait intervenir la police si elle voyait une tente. « Ça n’a pas grand sens », constate Honey Crawford, professeur dans le département d’anglais, inquiète pour la santé des étudiants : ils dorment sous des bâches qui protègent mal du vent et du froid. Ce lundi après-midi, c’est une saucée soudaine, en pleine journée de quasi-canicule, qui les a surpris. « Je vais encore un peu plus friser », plaisante Layla, avant de retourner vaquer à ses occupations. Car il y a un programme bien précis ici, affiché sur un « paperboard » : à 11 h 30, actualisation des informations sur Gaza ; à 12 heures, réunion de la communauté ; 13 heures : manifestation ; 17 heures : formation aux soins ; 18 heures : yoga ; 20 h 30 : nouvelle réunion de la communauté. Le repas n’a pas été consigné, mais il arrive. Comme souvent, Ayat, un restaurant palestinien de l’East Side que le New York Times vient d’inclure dans ses 100 adresses culinaires incontournables, a fait livrer les repas. Il y en aura pour tout le monde et même plus. Ça, c’est pour l’organisation. Pour le fond de l’affaire, une porte-parole officieuse des étudiants revendique : « Cela fait six mois que le génocide dure et, à part quelques paroles officielles, rien n’a changé et rien n’a été fait. Maintenant, avec les campements, on oblige les directions d’université à faire face à leurs responsabilités. » Sur tous les campus américains impliqués, les demandes sont les mêmes : que les directions d’université cessent de financer la guerre à Gaza. À Yale et Cornell, ils demandent que les facs, devenues des entreprises comme les autres, cessent d’investir dans les fabricants d’armes. À Columbia, ils veulent que l’université revende ses participations dans Google, qui a conclu un important contrat avec le gouvernement israélien, et dans Airbnb, qui autorise les annonces dans les colonies israéliennes de Cisjordanie occupée.

À NYU, ils demandent, en vain, que les investissements et participations soient rendus publics. La fermeture du site-satellite de Tel-Aviv figure également au menu des revendications. Ce point particulier, qui relève du boycott, est utilisé par certains élus et médias pour nourrir leurs accusations d’antisémitisme contre les protestataires. Témoin depuis la première minute du mouvement, Honey Crawford réfute ces allégations : « Des juifs non sionistes y sont investis. Il y a des prières communes entre musulmans et juifs. J’ai vu, un jour, un étudiant se faire reprendre par tout le monde car il mobilisait des stéréotypes antisémites : ” Pas de ça, ici. ” »

C’est pourtant le même argument qu’oppose une poignée de personnes aux manifestants pro-Palestiniens, réunis mardi, face à l’entrée principale de l’université Columbia. Des barrières séparent les deux sous l’œil vigilant de plusieurs policiers. « Haïsseurs de juifs », lance un homme revêtu du drapeau israélien. « Condamnez plutôt le Hamas », ajoute son voisin, qui arbore une étoile de David au cou. « Libérez tous les otages », hurle une femme, brandissant une pancarte, et tentant de couvrir la voix d’une oratrice qui, via un mégaphone, tente d’exprimer sa solidarité avec la Palestine. Il y a, face à elle, une petite assistance, mêlant jeunes portant souvent le keffieh et vétérans de l’action militante. « À leur âge, j’avais fait ça contre la guerre au Vietnam et on m’accusait des pires saloperies, comme eux, explique Ken, casquette rouge à l’effigie du Vietnam. Ils ont raison de poursuivre et on est là pour les aider. Le seul point de divergence que j’ai avec quelques-uns d’entre eux porte sur le Hamas. Pour moi, ce n’est pas un mouvement de libération, mais une organisation oppressive. »

À l’intérieur, c’est une nouvelle étape de la mobilisation des campus qui se joue au même moment. Des étudiants viennent d’occuper Hamilton Hall, un bâtiment universitaire, et de le rebaptiser « Hind’s Hall », en l’honneur de Hind Rajab, une enfant palestinienne de 6 ans, tuée par l’armée israélienne. D’après le Columbia Spectator, le journal des étudiants du campus,« dès leur entrée, les manifestants ont bouclé le bâtiment en cinq minutes, barricadant les entrées à l’aide de tables et de chaises en bois, ainsi que d’attaches de fermeture éclair. »

Version de l’un des porte-parole de l’université : ils auraient « vandalisé les biens, brisé les portes et les fenêtres et bloqué les entrées ». Ils risquent l’expulsion. Face à cette menace récurrente brandie par la direction de Columbia, Will affiche sa conviction : « Que voulez-vous que cela me fasse d’être exclu et de ne pas avoir un diplôme délivré par une université qui aura été complice d’un génocide ? » Cela se passait quelques heures avant une nouvelle intervention de la police à la demande de la présidente de Columbia, Minouche Shafik, qui demande même au NYPD de rester sur le campus jusqu’au 17 mai, une demande inédite dans l’histoire académique du pays.

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« Comme en 1968 et 1985, Columbia est à l’avant-garde du mouvement de protestation »

Entretien avec Cathy Schneider, professeur à l’American University de Washington DC. (Article publié dans l’Humanité du 01er mai 2024.)

Washington, Envoyé spécial.

Les mobilisations auxquelles on assiste sur les campus américains s’inscrivent-elles dans une tradition qui remonte aux années 60 ?

Leurs tactiques – rassemblements, enseignements, marches, villes de tentes (utilisées pour la première fois par le mouvement de désinvestissement sud-africain) et enchaînements à l’intérieur des bâtiments universitaires – s’inspirent en effet d’un répertoire établi par les étudiants en 1968 (contre la guerre du Vietnam) et en 1985 (contre l’apartheid sud-africain). Dans les deux cas, les étudiants étaient motivés par l’indignation morale face, respectivement, à la guerre et à l’apartheid et à la complicité de leur gouvernement. Ils ont demandé aux universités de se désinvestir des entreprises qui soutenaient la guerre ou l’apartheid sud-africain. Dans les deux cas, l’université de Columbia a été à l’avant-garde du mouvement de protestation, en grande partie à cause des mesures extrêmes qu’elle a prises à l’encontre de ses étudiants. Une fois de plus, les administrateurs de l’université de Columbia (ainsi que les administrateurs de plusieurs autres universités qui suivent leur exemple) semblent déterminés à utiliser le type de mesures répressives qui ont échoué de manière si spectaculaire contre les mouvements d’étudiants des universités précédentes.

En 1968, les administrateurs de l’université Columbia ont demandé à la police de New York (NYPD) d’arrêter leurs étudiants. La police en a arrêté 700 et blessé 100. Ces arrestations ont polarisé le campus et entraîné une forte augmentation du nombre de manifestants à Columbia, puis dans d’autres universités du pays.  En 1970, Nixon a fait appel à la garde nationale pour mettre fin aux manifestations étudiantes à Kent State. Elle a tué quatre étudiants. En 1972, les États-Unis se retirent du Vietnam.

En 1985, des étudiants de Columbia construisent des villes de tentes qui ressemblent à des bidonvilles sud-africains. L’administration réprime durement, expulsant un grand nombre d’étudiants peu avant la remise des diplômes, dont plusieurs étudiants sud-africains qui risquent l’expulsion, la torture et même la mort dans leur pays d’origine. Les mesures administratives se sont retournées contre eux de manière spectaculaire. Les étudiants qui ne s’intéressaient guère à la politique étrangère étaient désormais furieux et mobilisés par les mesures injustes prises à l’encontre de leurs camarades de classe. Ils étaient également motivés par le respect et la compassion envers les courageux étudiants sud-africains. Le mouvement a été imité dans les universités du pays. Les jeunes quittent leurs dortoirs pour s’installer dans des bidonvilles et des villages de tentes improvisés sur le campus. Finalement, Columbia a cédé. D’autres universités ont fait de même sur le campus, et finalement le gouvernement américain. En 1989, l’apartheid sud-africain a pris fin.

Vous avez évoqué les continuités. Voyez-vous des différences ?

Tout d’abord, bien qu’ils demandent à l’université de Columbia de se désinvestir des entreprises qui soutiennent un État d’apartheid, celui-ci représente une minorité qui a été victime du pire génocide de l’histoire de l’Europe. En outre, les manifestations ont commencé peu après l’assassinat de 1 000 civils israéliens, dont des enfants, et la prise en otage de 250 autres. De ce fait, nombre de leurs opposants sur les campus se considèrent comme des victimes.

Une déclaration publiée le 7 octobre par l’association nationale Students for Justice in Palestine (SJP), appelant à célébré ce qui s’était passé, est venue compliquer encore la situation. L’appel et la poignée de personnes célébrant ont choqué les campus qui connaissent le SJP, actif sur tous les campus universitaires depuis des décennies. Il travaille en étroite collaboration avec Jewish Voice for Peace (JVP), un groupe juif antisioniste. Les deux groupes ont longtemps affirmé clairement que s’ils condamnaient l’État israélien et le déni des droits des Palestiniens, ils n’étaient pas antisémites. En effet, contrairement à l’appel lancé par le SJP le 7 octobre, la plupart des Palestiniens ont été horrifiés par les attaques contre des civils et par les célébrations de ces attaques.

De nombreux donateurs et parents juifs ont toutefois pris la menace au sérieux. Et ils l’ont fait savoir aux universités. Columbia a été la première à interdire à la fois le SJP et le JVP.  D’autres campus n’ont interdit que le SJP. Sur ces campus, JVP a créé un parapluie pour protéger les militants interdits d’action. Sur d’autres campus encore, les administrateurs ont attendu de voir ce que les groupes allaient faire.

Deuxièmement, les républicains du Congrès ont vu dans les manifestations une occasion de gagner du terrain parmi les riches donateurs juifs et les électeurs démocrates juifs en pleine année électorale. Bien que 1968 ait également été une année électorale, les membres républicains du Congrès étaient alors moins cyniques. Et les opposants aux manifestations sans doute moins bruyants.

Le 12 décembre 2023, le Congrès républicain a convoqué les présidents de Harvard, de l’université de Pennsylvanie (Penn), du Massachusetts Institute of Technology (MIT) et de Columbia pour qu’ils témoignent.  La députée républicaine Elise Stefanik (qui a défendu la théorie antisémite du Grand Remplacement selon laquelle les Juifs introduisaient des immigrants non blancs dans le pays pour détruire la pureté raciale des Américains) a interrogé les présidents de ces trois établissements sur ce qu’elle prétendait être leur incapacité à protéger les étudiants juifs. Le président de l’université de Columbia était à l’étranger à ce moment-là et a pu reporter sa comparution. Une question hypothétique a été posée aux présidentes de Penn et de Harvard (qui était une femme noire). « L’appel au génocide juif était-il contraire à la politique de l’université ? »

Personne n’avait appelé au génocide des Juifs. La députée Stefanik a exigé une réponse par oui ou par non. Les présidents de Harvard et de Penn, sachant que certains étudiants juifs avaient entendu un appel au génocide dans le chant « From the River to the Sea » (de la rivière à la mer), ont répondu que cela dépendait du contexte. Peu après l’audience, les conseils d’administration des deux universités ont demandé aux présidents de démissionner. Lorsque Nemat Shafik, présidente de Columbia, a été appelée à témoigner le 17 avril, elle était préparée. Lorsque la commission lui a demandé pourquoi certains professeurs continuaient à enseigner à Columbia, elle a répondu qu’ils faisaient l’objet d’une enquête et les a nommés, ainsi que dix autres professeurs qui faisaient l’objet d’une enquête et dont elle aimerait s’assurer qu’ils n’enseigneront plus jamais à Columbia. Aucun des membres de la faculté n’avait été informé qu’il faisait l’objet d’une enquête ou qu’il était sur le point d’être licencié.

Le lendemain, Shafik a demandé à la police de New York d’arrêter les étudiants. Plus d’une centaine ont été arrêtés, suspendus de leurs cours et expulsés de leurs dortoirs, se retrouvant de fait sans abri à New York.  La répression des manifestants pacifiques a alimenté le mouvement. Même le chef de patrouille de la police de New York, John Chell, a déclaré que les étudiants « étaient pacifiques, qu’ils n’opposaient aucune résistance et qu’ils disaient ce qu’ils voulaient dire de manière pacifique »

L’attitude de la présidente n’est pourtant pas passé au sein même de l’Université.

La communauté de Columbia était défaite. Quelques jours plus tard, elle a voté pour condamner les actions de la présidente Shafik. Mais le président républicain de la Chambre des représentants s’est rendu à l’université de Columbia et a menacé de faire appel à la Garde nationale, qui n’avait pas été utilisée contre des étudiants depuis les meurtres de Kent State.

Entre-temps, la publicité faite autour de l’arrestation a attiré de nouveaux manifestants sur le campus de Columbia. Ils étaient souvent moins disciplinés, plus en colère et déconnectés de l’université. Un rabbin orthodoxe d’un séminaire voisin a envoyé un mémo disant aux étudiants juifs que « même la police de New York ne pouvait pas garantir leur sécurité sur le campus » et qu’ils devaient rentrer chez eux.

Mais de nombreux manifestants à Columbia (et ailleurs) sont juifs. Les juifs représentent 18 % des habitants de la ville de New York et 22 % des étudiants de l’université de Columbia, ainsi que 15 % des personnes arrêtées, suspendues et expulsées le 18 avril. De nombreux étudiants juifs sont particulièrement angoissés par les actions d’Israël, qu’ils considèrent comme les rendant complices d’un génocide. Les divisions sur les campus reflètent les divisions au sein de la communauté juive et de nombreuses familles juives.

La répression à Columbia ne semble pas avoir freiné la nationalisation du mouvement…

De nouveaux villages de tentes ont vu le jour dans des universités telles que Brown (Rhode Island), Emory (Atlanta), l’université du Texas (Austin), l’université de Californie du Sud (Los Angeles) et Berkeley (San Francisco). Dans de nombreux campus, les étudiants ont été confrontés à une répression brutale. À Austin, des policiers à cheval en tenue anti-émeutes ont frappé les étudiants et utilisé du gaz lacrymogène. À l’université d’Emory, la police a utilisé des balles au poivre et des tasers. À Yale, des policiers à cheval ont attaqué et arrêté des étudiants. À l’université de Californie du Sud, la police a arrêté plus d’une centaine d’étudiants.

Mais nous n’avons pas vu les mêmes niveaux de répression partout. À Washington DC, la police a refusé l’appel du président de l’université George Washington d’arrêter ses étudiants. A Brown, les administrateurs de l’université ont accepté d’organiser un vote sur le désinvestissement des entreprises qui alimentent la guerre à Gaza et la répression contre la Cisjordanie à l’automne prochain. Et à Barnard, la faculté a voté la défiance à l’égard de son président, pour la première fois dans l’histoire de l’établissement.

Quelle suite voyez-vous à ce mouvement ?

Il n’est pas certain que le mouvement de protestation perdure pendant les mois d’été, lorsque de nombreux campus sont fermés. Malheureusement pour les démocrates, c’est un président démocrate qui a envoyé de l’aide militaire et des armes à Israël, après avoir promis à Benjamin Netanyahou, le 7 octobre, que les États-Unis resteraient toujours à ses côtés. Alors que Joe Biden se montre de plus en plus critique à l’égard du gouvernement Netanyahou et de ses actions à Gaza et en Cisjordanie, il n’a pas encore suspendu l’aide militaire et l’équipement.

Pour une génération plus âgée, la menace de revivre 1968, lorsque les jeunes électeurs sont restés chez eux et que Nixon a accédé à la présidence, est terrifiante. Pour ajouter aux parallèles, le parti démocrate tiendra sa convention à Chicago en août (comme en 1968, où la convention s’était terminée dans l’affrontement de la police et des manifestants opposés à la guerre du Vietnam, NDLR)A, une ville qui compte en outre la plus grande population palestinienne du pays. Mais la seule alternative à Biden est Trump. Et Trump n’est pas un ami de la Palestine.

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« La grève chez les Big Three a donné un élan à l’ensemble du secteur automobile »

La victoire des salariés de Volkswagen à Chattanooga participe d’une dynamique que le mouvement syndical doit continuer à mettre à profit, estime Brandon Mancilla, président de l’UAW pour la région du nord-est, autour de New York.

Chicago (Etats-Unis),

Envoyé spécial.

A 29 ans, Brandon Mancilla, l’ancien leader du syndicalisme étudiant à Harvard est le benjamin de la nouvelle équipe dirigeante du syndicat de l’automobile autour de Shawn Fain qui remporte succès sur succès.

Les ouvriers de l’usine Volkswagen de Chattanooga, dans le Tennessee, ont voté à une écrasant majorité (73%) en faveur de la création d’un syndicat. Qu’est-ce qui a donc changé depuis les tentatives infructueuses de 2014 et 2019 ?

Comme vous venez de le dire, les travailleurs tentent de s’organiser depuis dix ans. Donc, nous savions qu’il y avait un intérêt et un potentiel pour l’emporter. La principale différence, c’est que l’UAW a mené une réforme profonde et a changé. Cela a permis la grève de l’an dernier parmi les Big Three (Ford, General Motors et Stellantis, qui détient Chrysler, NDLR) qui a débouché sur une nouvelle convention collective record avec des salaires records. Cela a prouvé aux travailleurs de Volkswagen et à ceux dans l’ensemble du pays que l’UAW était un syndicat de combat capable de remporter des choses.

Les premières tentatives chez Volkswagen ont eu lieu pendant la pire période de l’histoire du syndicat, avec les effets post-krach et les scandales de corruption (l’ancienne direction a été décimée suite à une enquête du département de la justice, NDLR). La direction était tellement rétrograde que rien ne pouvait laisser penser aux travailleurs que le syndicat allait représenter au mieux leurs intérêts. La grève chez les Big Three a donné un élan à l’ensemble du secteur automobile. Les travailleurs ont vu que l’on pouvait gagner en s’organisant.

Dans ce contexte, nous avons fait confiance aux travailleurs eux-mêmes pour mener leur lutte. Cela a représenté le principal changement dans la façon de faire de l’UAW : nous avons mis à disposition une équipe de nouvelles personnes afin de les aider mais c’est une campagne que les travailleurs ont mené eux-mêmes. Ils sont les mieux placés pour savoir comment gagner.

C’est un peu le même principe que l’on a retrouvé dans la campagne de syndicalisation de Starbucks : un mouvement qui part du bas ?

Oui. C’est une campagne menée par les salariés eux-mêmes. A Starbucks, ce ne sont pas les syndicats Workers United ou SEIU qui sont allés faire signer les baristas. Ce sont les salariés eux-mêmes, rencontre après rencontre, lors de discussions personnelles, puis en formant un comité d’organisation. Et on se rend compte que c’est cela qui fonctionne.

Je viens du secteur de l’enseignement supérieur. Nous nous sommes organisés de la même manière, avec des comités d’organisation sur le site qui sont allés parler aux salariés, à leurs collègues, à leurs amis. Ils connaissent leur réseau, qui était qui. Ce type d’organisation relationnelle est vraiment la clé du succès que ce soit dans un petit magasin Starbucks ou une usine avec 4 ou 5000 salariés.

Mais je pense que la chose importante à souligner ici c’est la période de momentum dans laquelle nous nous trouvons. Les salariés s’organisent d’une façon que l’on a pas vu depuis des décennies. Nous devons tirer avantage de ce moment, de cet élan. Et ce n’est pas en embauchant plus de personnes que les syndicats vont y arriver mais en faisant confiance aux travailleurs.

Encore une question sur la syndicalisation dans le Sud. Estimez-vous qu’il s’agit également d’une question de droits civiques, pas seulement de droit syndical ?

Absolument. Le mouvement syndical parle d’organiser le Sud depuis 100 ans et jusqu’ici nous n’y arrivions pas. Des organisations existent mais avec un taux de syndicalisation très faible : elles doivent faire face aux pires lois contre le mouvement ouvrier, dénommées « droit au travail », à des entreprises œuvrant main dans la main avec les élus locaux (républicains, NDLR) pour réprimer les militants syndicaux et pour la justice sociale. Ainsi, le droit du travail et la montée en puissance du mouvement syndical dans le Sud ne peuvent pas être séparés des questions de droits civiques, de justice raciale et de justice sociale. Car pour l’emporter dans le Sud, vous n’avez pas d’autre chemin que de construire un mouvement fort, solidaire et multiracial de la classe ouvrière.

Les niveaux d’injustice et d’inégalité sont si élevés que l’on ne peut s’y attaquer sans donner aux travailleurs les moyens de se battre. La seule voie est de s’en prendre non seulement aux entreprises et à ses patrons, mais aussi aux élus locaux. De fait, vous allez être en première ligne pour lutter contre le virage à droite de ce pays à l’échelle nationale.

Le mouvement syndical remporte des victoires spectaculaires mais le taux de syndicalisation continue de chuter. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

Nous menons certes de grandes campagnes d’organisation mais elles ne se trouvent pas encore au niveau qu’il faudrait. Je pense que chaque syndicat doit s’engager pleinement et investir dans cette nouvelle façon de faire, car c’est la seule chose qui fonctionne. On ne l’a jamais fait avant, ni au niveau local, ni national.

Quelques campagnes ne vont pas avoir un impact significatif sur le taux de syndicalisation, même si nous avons remis de l’énergie dans le mouvement syndical. Ensuite, aux Etats-Unis, la loi met tellement d’obstacles sur le chemin des travailleurs qui veulent s’organiser. Nous avons besoin d’une réforme fondamentale du droit du travail pour pouvoir revenir à la situation qui prévalait il y a 60 ou 70 ans, mais dans le même temps nous ne pouvons pas attendre une nouvelle loi. Nous devons être capables de nous prendre en charge nous-mêmes.

Sur un plan plus personnel, qu’est-ce qui vous a amené à vous engager dans le mouvement syndical ?

J’étais étudiant à Harvard et nous avons eu une élection pour créer un syndicat en 2016. Nous avons perdu mais le NLRB (National Labor Relations Board, agence indépendante du gouvernement fédéral qui est chargée de conduire les élections syndicales et d’enquêter sur les pratiques illégales dans le monde du travail, NDLR) a estimé que l’administration de l’université avait exclu un grand nombre d’électeurs éligibles.

Il a donc ordonné une deuxième élection, que nous avons remportée en 2017. En 2018, nous avons commencé à négocier un contrat et nous l’avons conclu en 2020. En quelques années, nous avons mené deux grèves, dont une en 2019 qui a duré 29 jours. L’enseignement supérieur se trouve au point où nous voulons que l’industrie automobile soit dans un ou deux ans. La dynamique est telle que chaque entité qui réussit à créer son syndicat et/ou à faire grève ou menacer de faire grève obtient une excellente convention collective.

J’étais président du syndicat des travailleurs diplômés à Harvard (Harvard Graduate Worker Union) qui était affilié à l’UAW, puisque ce syndicat nous avait proposé de nous aider (aujourd’hui 100.000 des 383.000 membres actifs du syndicat sont dans l’enseignement supérieur, NDLR). J’ai ensuite continuer mon investissement qui m’a conduit à être élu président de la région nord-est (50.000 membres) de l’UAW lors des premières élections directes de l’histoire du syndicat (auparavant, les dirigeants étaient désignés lors de Congrès, NDLR). On avait gagné cette réforme et j’ai décidé de me présenter à ce poste sur la liste de Shawn Fain.

Avez-vous été élevé dans une famille orientée vers le syndicalisme ?

Oui, mon père est syndiqué (sa famille a fui la guerre civile au Guatemala dans les années 80). Je ne dirais pas que ma famille était très active dans le mouvement syndical mais j’ai toujours baigné dans un climat de justice sociale, de solidarité internationale, de solidarité, et du mouvement pour les droits au travail. Ce n’était donc pas vraiment un hasard si j’ai décidé de me syndiquer lorsque nous avons commencé la lutte.

Un dirigeant syndical ne doit-il parler que des problèmes syndicaux ou doit-il prendre des positions sur d’autres sujets ?

L’UAW a toujours été un syndicat progressiste, qui a été investi dans le mouvement des droits civiques dans les années 60, puis dans le mouvement contre l’apartheid en Afrique du Sud, avant même que cela ne devienne dominant. Nous sommes fiers de cette histoire. Et nous sommes également fiers d’avoir été l’un des premiers syndicats à appeler au cessez-le-feu à Gaza.

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A Erié, les républicains en ordre de bataille derrière Trump

Alors que se déroulent aujourd’hui les primaires en Pennsylvanie, l’alignement des sympathisants du GOP (Grand Old Party) sur l’ancien président semble total dans ce comté indécis du nord de l’Etat. (Article publié dans l’Humanité du 23 avril 2024.)

Érié (Pennsylvanie, États-Unis), envoyé spécial.

Ils voteront (quasiment) tous pour Donald Trump. Sans hésitation et même avec enthousiasme. Qu’ils aient été des adeptes de la première heure ou des convertis plus ou moins précoces, leur alignement sur l’ancien président est sans faille. Ce mardi, alors que se tiennent les primaires en Pennsylvanie, les républicains du comté d’Érié offriront un plébiscite à celui qui affronte le premier de ses quatre procès, prélude selon eux à son retour triomphal à la Maison-Blanche.

Autant leur mobilisation ne sera que symbolique pour cette primaire républicaine qui n’offre aucun suspense, autant elle sera déterminante le 5 novembre. Le comté d’Érié est un bellwether, soit un baromètre, presque un oracle, dans un État – la Pennsylvanie – figurant sur la courte liste des swing states, ces États clés qui feront pencher le collège électoral.

En 2016, Donald Trump avait fait basculer le comté d’Érié (48 %, contre 46,4 % à Hillary Clinton) – une première pour un républicain depuis Ronald Reagan – et la Pennsylvanie (avec 44 000 voix d’avance sur 6,2 millions de suffrages exprimés). En 2020, dans un contexte de plus forte participation électorale, Joe Biden reprenait le manche dans le comté (49,7 %, contre 48,6 %) comme dans l’État, avec un avantage de 82 000 voix sur près de 7 millions d’électeurs.

Ils cocheront tous le nom du milliardaire, à commencer par Tom Eddy, le président du GOP (Grand Old Party, le surnom du Parti républicain) dans le comté d’Érié, cette bande de terre au bord du lac du même nom peuplée de 270 000 habitants. « Je ne vote pas pour les personnalités mais pour les politiques. C’est la raison pour laquelle je vote Trump », dit-il en faisant pivoter son fauteuil vers la vitrine du siège du parti à Érié où une grande affiche bleue a été collée : « Trump 2024 : reprendre l’Amérique ». À part ses tweets et son verbe, tout lui convient dans Trump, son bilan comme ses propositions.

Tom, c’est un peu le portrait-robot du républicain bon teint devenu trumpiste. Un « conservateur par nature », revendique-t-il. Des tas d’aïeux qui ont fait la guerre d’indépendance. Un père républicain, vétéran de la Seconde Guerre mondiale. Lui-même électeur pour le GOP depuis ses 21 ans, avec un premier vote pour Richard Nixon. Un fils qui vient de sortir de West Point, la prestigieuse académie militaire, « encore plus conservateur à sa sortie ».

Donald Trump est-il un « vrai » conservateur ? Il ne sait pas et ça ne l’intéresse pas. Seul le bilan compte. « Je dis aux gens qui ont des doutes : dites-moi une chose qu’il a faite et qui vous a heurtée », lâche-t-il. Un électeur démocrate en trouverait des dizaines, mais manifestement pas ceux que le chef des républicains locaux rencontre.

Cet enseignant retraité de 75 ans ne fait pas partie de la base fanatisée Maga (Make America Great Again, le slogan de campagne de Trump en 2016). Toutefois, il en a parfois les accents. Sur l’immigration, thème central de la campagne du candidat nationaliste, Tom reprend à son compte la « théorie » selon laquelle cette « vague » serait organisée par les démocrates « qui veulent repeupler les États où ils sont majoritaires mais qui perdent des habitants, donc des sièges. Vous n’avez pas besoin d’être citoyen pour être compté dans le recensement, donc… »

Un argument qui ne résiste pas à l’examen de la réalité des chiffres. Les nouveaux immigrés latinos ne s’installent plus dans les principales métropoles des grands États, trop chères, mais dans des villes moyennes des États moyens, souvent dirigés par les républicains, au demeurant.

Sur la question des armes à feu, centrale dans cette partie de la Pennsylvanie, même doxa conservatrice qui flirte avec le complotisme. « Les armes ne tuent pas les gens, ce sont les gens qui tuent avec des armes » : le propos semble tout droit sorti d’une plaquette de la NRA, le puissant lobby. Tom se lève d’un bond et nous emmène dans le hall où sont affichés les dix premiers amendements de la Constitution qui forment la déclaration des droits. « Regardez, le deuxième amendement est clair : droit de porter des armes (les juristes se divisent sur son interprétation comme un droit individuel ou un droit collectif – NDLR) ».

Jusqu’en 2020, Tom ne l’avait pas utilisé. « Mais pour montrer à Biden qu’il ne nous enlèvera pas ce droit, j’en ai désormais trois chez moi. » À peine reposé dans son fauteuil pivotant, le septuagénaire ajoute : « Si j’étais la Chine et que je voulais envahir les États-Unis, je préférerais que les Américains ne soient pas armés. »

La fable du vol de l’élection de 2020, centrale dans la rhétorique trumpienne ? « Je ne suis pas conspirationniste, mais des choses ont affecté l’élection », répond-il avant d’en faire une liste sans preuve. « Il faut oublier 2020 et aller de l’avant. Voilà ce que je dirais à Trump si je pouvais dîner avec lui ou le croiser : il faut se concentrer sur l’avenir. » Un cas de figure d’autant plus hypothétique que Tom concède ne pas avoir forcément envie de passer un dîner avec celui pour lequel il va voter.

C’est un peu le même mariage de raison qui va présider au vote de Melanie Brewer, républicaine dûment enregistrée 1 depuis l’âge de citoyenne. En 2016, elle avait voté pour Marco Rubio, le sénateur d’origine cubaine de Floride. « Je savais que Trump était un homme d’affaires prospère, que j’admirais, mais je pensais que Marco Rubio attirerait le vote hispanique et rassemblerait le GOP. »

« Little Marco » étrillé comme les autres, la trentenaire s’était rangé derrière Trump pour l’élection générale. « Je pense que notre pays se porte mieux sous la présidence de Trump. L’économie, les frontières, les politiques… J’ai du mal à croire que quelqu’un puisse regarder ce qui se passe dans le monde et dire que l’Amérique est plus forte maintenant que là où nous étions en 2019 », argumente cette cheffe d’une PME dans le domaine du voyage et de l’hôtellerie.

« Je n’ai aucun problème avec les politiques du président Trump », même si elle pense que « Biden a gagné les élections de 2020 ». Beaucoup plus engagée dans la vie politique depuis 2020, elle fait partie de l’équipe de campagne de Micah Goring, qui tente de se faire élire à la Chambre des représentants locale.

Lui aussi affiche un impeccable CV de conservateur : ancien militaire, électeur républicain de tout temps, chrétien évangélique, pro-life. Fin mars, une soirée de collecte de fonds s’apparentait à un baptême du feu pour ce quinquagénaire, chef d’une PME. Maillot de basket de l’US Air Force – c’est la saison de March Madness (tournoi) du basket universitaire – recouvrant une chemise blanche, le candidat a d’abord répondu à nos questions, à commencer par sa position sur le droit à l’avortement.

« Les gens ne sont pas très à l’aise avec les sujets de société… » élude-t-il temporairement. Candidat républicain dans un district démocrate détenu par un démocrate sortant, il marche sur des œufs. Comme Tom et Melanie, il est pro-life, mais la majorité des électeurs de son district (comme du pays) sont pro-choice.

Inutile de braquer une frange de l’électorat, il estime donc que « la loi de Pennsylvanie fonctionne bien comme elle est » : soit le droit à l’avortement garanti jusqu’à 24 semaines. Il s’avère tout aussi prudent sur l’immigration « qui est une question fédérale », là où les républicains du Texas revendiquent d’en faire une compétence des États. Lors d’un bref discours, Micah préfère miser sur un sujet sans contrecoup électoral : « La première loi que je proposerai quand je serai élu portera sur l’exonération de la taxe foncière pour les seniors» Des moues approbatrices se dessinent dans une assistance en décalage évident avec l’image que veut projeter localement le parti de Trump. Sur son site, on peut voir une photo avec quatre jeunes personnes : deux hommes, deux femmes, un Blanc, une Asiatique, une Noire, un Métis. Dans la salle, une ultra-majorité de Blancs aux cheveux gris siège.

Retour au slalom tactique entre ses convictions et la réalité du comté d’Érié où 46 % des électeurs sont enregistrés comme démocrates, contre 39 % de républicains, lorsqu’il s’agit de la présidentielle. « Je pense que l’isoloir est comme le confessionnal dans une église catholique. C’est personnel. Je voterai en novembre pour la personne qui fera respecter notre Constitution, qui protégera nos frontières et qui ramènera un sens de la diplomatie dans notre pays. » Comprenez : Donald Trump.

  1. Aux États-Unis, il est de coutume de déclarer sa préférence partisane lors de l’enregistrement sur les listes électorales. Dans certains États, il s’agit même d’une obligation pour participer à une primaire.

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Nouvelle victoire éclatante pour l’UAW

Les salariés de l’usine Volkswagen de Chattanooga (Tennessee) ont voté à une écrasante majorité la création d’une section syndicale, une première dans le Sud depuis les années 40. (Article publié dans l’Humanité du 22 avril 2024.)

L’UAW (United Auto Workers) vient de remporter sa deuxième victoire majeure en moins de six mois. Après avoir obtenu un accord record à l’issue d’une grève lancée simultanément chez les Big Three (Ford, General Motors et Stellantis, qui détient Chrysler), le syndicat de l’automobile va pouvoir créer une section dans l’usine Volkswagen de Chattanooga (Tennessee), la seule du groupe allemand où un syndicat n’avait pas le droit de cité. Ainsi en a décidé une écrasante majorité (73 %) des 4 300 salariés.

Il s’agit de la première usine à voter pour la création d’une section syndicale dans le Sud depuis 1941 et du premier site détenu par un constructeur étranger à être syndicalisé. Historiquement, les États de l’ancienne Confédération étaient une terre de mission pour les organisations syndicales.

Les élus républicains qui dominent presque sans partage dans l’ensemble de la région ont fait voter des lois dites Right to Work (droit de travailler), créant des obstacles presque insurmontables à la reconnaissance du fait syndical. La digue vient de céder. Les efforts de dernière minute des milieux d’affaires et des élus locaux, pris de panique, n’ont pas enrayé la machine, en route depuis plusieurs mois.

Le syndicat avait échoué de peu à deux reprises, en 2014 et 2019. Peu après son succès face aux géants de Detroit, Shawn Fain, le président de l’UAW, annonçait en novembre 2023 une campagne massive, fixant l’objectif de syndiquer 150 000 salariés dans les « déserts » du Sud et des usines de véhicules électriques.

Tirant les leçons de dix années d’échecs et s’inspirant manifestement du succès du modèle d’organisation de bas en haut de Starbucks (désormais 500 magasins ont voté pour la création d’un syndicat), la nouvelle direction, élue début 2023 face aux sortants enclins à la « cogestion », a totalement changé de stratégie.

« Nous faisons les choses différemment cette fois, a revendiqué Shawn Fain dans un discours tenu le 24 mars face aux salariés de Mercedes dans l’Alabama. Nous allons nous assurer qu’il y ait des leaders dans chaque département, dans chaque équipe, échangeant les uns avec les autres sur la construction du syndicat. C’est le chemin vers la victoire. » Et d’ajouter : « Les seules personnes qui peuvent organiser le Sud, ce sont les travailleurs du Sud. »

Lors des deux précédentes tentatives, l’UAW, dont le siège se trouve à Detroit (Michigan), en plein cœur du Midwest, avait envoyé ses équipes d’organizers gérer la campagne de A à Z sans l’avis ni l’aval des salariés locaux. En 2014, la campagne avait viré au fiasco : deux ans et demi pour finalement décourager le noyau dur, passant de 180 salariés à 50.

Cette fois-ci, le syndicat a mis sa puissance de frappe financière et organisationnelle au service d’un comité d’organisation au sein de l’usine même, constitué de 300 salariés désignés « capitaines d’élection ». « 90 % de l’usine, chaque ligne de production, chaque équipe, étaient couverts », selon Victor Vaughn, une des chevilles ouvrières citée par le site spécialisé Labor Notes.

Rencontré lors de la grande conférence (4 500 participants, un record) organisée par ce site de référence des questions sociales ce week-end à Chicago, Zach Costello, ouvrier dans l’usine de Chattanooga, témoigne de ce qui a changé récemment dans le climat général : « Tout d’abord, c’est la montée du ras-le-bol. Les nouveaux embauchés gagnent le salaire minimum et ne peuvent pas boucler les fins de mois avec ça. En 2019, la direction nous a fait des promesses afin d’éviter la création d’un syndicat et elle ne les a pas tenues. À l’époque, il n’y avait pas beaucoup de victoires syndicales. “Qu’est-ce qu’on a à y gagner ?”, se voyait-on répondre. La victoire de l’UAW face aux Big Three a totalement changé la donne. Les salariés ont vu concrètement ce que l’on pouvait gagner avec un syndicat. J’ai vu des gars très anti-syndicats changer soudainement d’avis. »

Le premier « domino » Volkswagen va-t-il entraîner le deuxième sur la liste : l’usine Mercedes dans l’Alabama où sont construits le SUV GLE et le luxueux Maybach GLS (vendu 170 000 euros l’unité) ? Les 5 000 salariés voteront entre le 13 et le 17 mai.

Michael Göbel, le PDG de Mercedes-Benz pour les États-Unis, a fait une sortie publique, assimilant la création d’un syndicat à des grèves, des cotisations à payer et des blocages dans la résolution des conflits. Le patronat local s’est payé une campagne d’affichage tandis que la gouverneure républicaine Kay Ivey a dramatisé l’enjeu : « Le modèle économique rempli de succès de l’Alabama est attaqué. » Ce à quoi Shawn Fain a rétorqué, du tac au tac, comme à son habitude : « Elle a sacrément raison. On l’attaque car les travailleurs en ont marre de se faire avoir. »

L’Alabama apparaît comme la prochaine « ligne de front » de la syndicalisation. Cet État du Sud profond a servi de havre anti-syndical à plusieurs constructeurs étrangers (Mercedes, Hyundai, Toyota et Honda). Mais, là aussi, les choses changent, selon Quichelle Liggins, salariée à Hyundai : « On a commencé par des conversations, il y a deux ans, sur ce qui devait changer, puis on a mis des cartes syndicales à disposition. On ne sait pas si on gagnera, mais on sait qu’on n’est déjà plus invisibles. » La main-d’œuvre noire se révèle un élément déterminant dans cette bataille syndicale. Aucun des quatre constructeurs, ni leurs sous-traitants, n’a localisé leurs sites dans des zones à forte proportion d’habitants africains-américains – ce qui relève forcément d’un choix dans l’Alabama, où un quart de la population est noir. Ces dernières années, de nombreux Africains-Américains, plus frappés par le chômage que la moyenne, ont emménagé près des usines afin de pouvoir postuler à des emplois non pourvus par une population blanche vieillissante.

Depuis le dernier vote, le salariat de l’usine Mercedes est ainsi devenu majoritairement noir. Les organisateurs locaux font de la syndicalisation une question de droits civiques. « Montgomery, Alabama, est un endroit dur pour celui qui veut créer un syndicat, ponctue Quichelle Liggins, mais c’est aussi un haut lieu du mouvement des droits civiques, donc… »

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