A New York, la saga des deux familles démocrates

La primaire démocrate pour la fonction de maire de la plus grande ville du pays s’est transformée en test national du rapport de force entre la gauche, incarnée par le socialiste Zohran Mamdani, et l’aile centriste derrière Andrew Cuomo. (Article publié dans l’Humanité du 24 juin 2025.)

Tom Wolfe, le romancier qui avait dépeint, dans le Bûcher des vanités, les ressorts du pouvoir à New York, n’aurait certainement pas trouvé mieux, quarante après, que le pitch offert par la primaire démocrate pour la fonction de maire qui se déroule ce mardi 24 juin. Tous les ingrédients d’un roman à succès s’y trouvent : les personnages – deux responsables politiques aux antipodes l’un de l’autre – comme la palette des thèmes (l’argent, le monde, la morale, la religion, l’espoir), le tout dans un climat de tension dramatique propre aux moments aussi indécis que décisifs.

Commençons par le contraste saisissant des deux figures d’incarnation. En tête dans les sondages et champion de l’establishment : Andrew Cuomo, fils d’un ancien gouverneur de l’État de New York, lui-même ancien gouverneur de l’État, contraint à la démission en 2021 après des accusations de harcèlement sexuel.

Son challenger, inattendu, tout au moins en début de campagne : Zohran Mamdani, membre du DSA (Democratic Socialists of America) et représentant du Queens à l’Assemblée de New York. C’est un bras de fer générationnel et politique presque chimiquement pur dont l’issue alimentera le récit de l’un des deux principaux blocs au sein de la coalition démocrate – la gauche ou les centristes – et qui déterminera, en partie, l’attitude du Parti démocrate dans les années à venir. Le cru 2025 de la primaire new-yorkaise est devenu une véritable élection nationale.

Comme Trump, Cuomo collectionne les casseroles

Andrew Cuomo a 67 ans ; Zohran Mamdani, la moitié de son âge (33). Il s’agit pourtant de la moindre de leurs différences. Le premier était considéré comme politiquement démonétisé lorsque des accusations de plus d’une dizaine de femmes l’avaient poussé hors des murs du manoir de gouverneur à Albany. Le revoici, entré par la fenêtre de la mairie de New York, sans que son pedigree ne semble lui porter préjudice.

Pour Michael Zweig, professeur honoraire d’économie à l’université de Stony Brook, « cela dit que l’environnement n’est plus le même que lors du déclenchement du mouvement MeToo. La parole des femmes était alors crue. Ce n’est plus le cas ». Au point où Andrew Cuomo peut estimer que sa démission fut une erreur, la seule qu’il « revendique » dans sa carrière politique.

« Il s’agit aussi d’une campagne de redéfinition de ce qui est acceptable en termes de candidature, souligne pour l’Humanité Fanny Lauby, professeure associée de science politique à l’université de Montclair. Il y a un changement du rapport de l’électorat aux candidats, avec l’abandon de certains principes. C’est encore plus surprenant à New York, avec un électorat qui se définit comme progressiste. »

Comme si une « jurisprudence Trump » avait rebattu les cartes dans les deux camps. Bill de Blasio, maire progressiste de la ville de 2014 et 2021, assure avoir entendu les conseillers d’Andrew Cuomo assumer de prendre pour modèle le « come-back » de Donald Trump après les accusations de harcèlement sexuel.

À part le président en exercice, aucun responsable politique dans le pays ne traîne d’ailleurs autant de casseroles qu’Andrew Cuomo. Ajoutons au panier le scandale des maisons de retraite : lors de la pandémie, alors gouverneur, il avait sciemment masqué les vrais chiffres de décès.

L’establishment uni derrière Cuomo

Dès l’annonce de sa candidature, l’establishment s’est pourtant rallié (presque) en masse. Sans doute ne disposait-il pas d’autre option, alors que le maire démocrate sortant, Eric Adams, englué dans des scandales depuis le début de son mandat et qui a passé un deal avec Donald Trump (l’abandon des enquêtes judiciaires contre la « bienveillance » politique du premier édile), a renoncé à l’étiquette démocrate pour se présenter, en novembre prochain, en « indépendant ».

L’argent afflue comme jamais, avec certains donateurs qui ont également financé la campagne de Donald Trump, une collision-collusion que Zohran Mamdani ne manque pas de mettre en lumière. Et les segments les plus influents de la coalition démocrate à New York se sont rangés derrière celui qui a également reçu le soutien de l’ancien maire (républicain puis indépendant puis démocrate) le milliardaire Michael Bloomberg. « Le soutien du mouvement syndical et des églises noires n’est pas surprenant car ils sont plus proches du centre de la coalition démocrate », décrypte Fanny Lauby.

Toutes les planètes semblent aligner sauf que… les sondages et la dynamique de campagne racontent autre chose. Propulsé par son profil de fils d’immigré (il est né en Ouganda de parents indiens), son style de communication, sa campagne de terrain et son programme, Zohran Mamdani talonne désormais Andrew Cuomo dans les enquêtes d’opinion.

Dans une métropole de plus en plus inaccessible aux classes populaires et moyennes, ses propositions (gratuité des bus, gel des loyers, création d’épiceries municipales, le tout financé par une augmentation de l’impôt des plus fortunés) tapent dans le mille. La ville la plus riche du monde est également l’une des plus inégalitaires. New York compte 384 000 millionnaires, soit l’équivalent de la population d’une ville comme Cleveland.

L’oligarchie new-yorkaise tremble

Pour ajouter à la dramaturgie, cette élection se déroule selon un mode scrutin dont personne ne maîtrise réellement l’impact. Zohran Mamdani et Brad Lander, autre candidat progressiste, récemment arrêté par la police de l’immigration dans un tribunal, ont conclu un accord en demandant de voter pour l’autre comme second choix.

Les soutiens d’Alexandria Ocasio-Cortez, députée de New York, et de Bernie Sanders ont encore gonflé les voiles de la campagne de Mamdani. « Son message, présenté avec éloquence et une communication directe, peut vraiment amener dans le processus de nouveaux électeurs, nous indique Peter Hogness, auteur et lui-même membre du DSA. Je ne pensais pas que sa campagne serait aussi réussie et rencontrerait autant de succès. » Dans la dernière ligne droite, alors que le vote anticipé bat des records, notamment parmi les jeunes, la nervosité de l’establishment est devenue tellement visible que certains y ont vu le sens du vent. Zohran Mamdani, de confession musulmane, constant dans ses positions contre la guerre à Gaza, est dépeint par l’équipe de campagne de Cuomo en activiste anti-Israël voire en antisémite, un argument qu’ils espèrent définitif pour les électeurs juifs.

Des milliardaires font savoir, par voie de « confidences » à la presse, qu’ils quitteront la ville s’il est élu. Le New York Times a demandé à ses lecteurs, dans un éditorial, de ne réserver aucune place à Zohran Mamdani sur leurs bulletins de vote. Enfin, dimanche, le soutien officiel de Bill Clinton, fait rarissime pour un ancien président, est venu confirmer la panique qui agite les élites démocrates dans une ville qu’elles dominent depuis des décennies.

D’autres indicateurs montrent que la dynamique se trouve du côté du jeune candidat socialiste, fort d’une force militante revendiquée de 50 000 volontaires. Le grand syndicat des enseignants n’a pas donné de consigne de vote, une première dans l’histoire des élections municipales new-yorkaises. « C’est un bon signe que la direction du syndicat qui penche pour Cuomo n’ait pas appelé à voter officiellement pour lui. Il y a eu des pressions de la base », explique Bryan McTiernan, professeur d’histoire au lycée Franklin Delano Roosevelt de Brooklyn.

Lui-même, avec sa confortable paie d’enseignant, ne peut prétendre à une location dans un quartier central de la ville, symbole à sa façon d’un New York devenu une cité premium pour les classes supérieures et les élites, qui attendent une seule chose du scrutin de ce mardi : le statu quo.

Quitte à mobiliser tous les moyens possibles : en cas de défaite, Andrew Cuomo envisage de se présenter en novembre prochain lui aussi en « indépendant ». David Sirota, l’ancien conseiller de Bernie Sanders, résume d’une formule qui pourrait servir d’incipit à ce roman politique : « Cette primaire, c’est la guerre des classes et la crise démocratique emmêlées dans une seule et même chose. »

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Iran: Donald Trump et la quadrature de sa coalition

Entre les « néocons », les isolationnistes et les chrétiens évangéliques blancs pro-Israël, le président américain navigue à vue, conscient qu’il devra s’aliéner un bloc de son électorat. (Article publié dans l’Humanité du 20 juin 2025.)

« Personne ne sait ce que je vais faire. » Cela pourrait être du Donald Trump fanfaron autant que d’habitude, jouant avec le fait qu’il détient la clé de telle ou telle décision, savourant son pouvoir « maximus ». En fait, en répondant, mercredi, à quelques journalistes sur la pelouse de la Maison-Blanche, c’est un Trump désemparé qui parlait : lui-même ne sait sans doute pas ce qu’il va faire.

En attendant, il temporise : « Je prendrai ma décision sur le fait d’y aller ou non au cours des deux prochaines semaines », a-t-il fait savoir lendemain en évoquant « une possibilité substantielle de négociations éventuelles avec l’Iran dans le futur proche ».

Pris à son propre piège

Si le président n’aime rien tant qu’occuper le centre du ring médiatico-politique, le voilà dans la position qu’il déteste le plus : acculé dans un coin. Benyamin Netanyahou l’y a placé de fait. Mais l’hôte de la Maison-Blanche a participé à son propre piège en exigeant de l’Iran une « capitulation sans conditions ».

Désormais, soit il donnera l’impression de reculer, soit il devra franchir un pas dans l’engrenage déclenché par le premier ministre israélien et lancer la puissance militaire américaine au Moyen-Orient, une nouvelle fois, vingt-deux ans après l’invasion de l’Irak par George W. Bush.

Ce n’est pas une affaire de conscience pour Donald Trump, mais un sujet politique, partisan même. Sa décision risque de fracturer durablement la coalition républicaine. Elle se déchire déjà ouvertement, comme le résume une scène inimaginable il y a quelques mois. Elle oppose Ted Cruz à Tucker Carlson, deux fidèles parmi les fidèles.

Quand les troupes républicaines se déchirent

Le premier, sénateur du Texas, est un « faucon », à l’instar du secrétaire d’État, Marco Rubio. Le second, ancien journaliste de Fox News, voix très écoutée par la base Maga (Make America Great Again), incarne cette frange trumpiste qui rejette les interventions militaires. Lors d’une interview, l’affrontement entre ces deux figures ultraconservatrices s’est déroulé à couteaux tirés. Le second demande au premier combien l’Iran compte d’habitants. L’élu ne sait pas. « Vous ne connaissez pas le nombre d’habitants d’un pays que vous cherchez à renverser ? » hoquète Tucker Carlson. « Je ne passe pas mon temps à mémoriser les tableaux des populations », se défend Ted Cruz, dont le chemin de croix se poursuit pendant plus d’une minute, avec une ultime banderille de l’ancienne vedette de la chaîne ultraconservatrice : « Dites-moi comment ça va se jouer, dans un pays de 90 millions d’habitants. Est-ce que vous avez bien réfléchi ? Est-ce que ça vous importe ? La réponse est non. »

Steve Bannon, l’idéologue d’extrême droite qui a dirigé la première campagne victorieuse de Donald Trump, se trouve également sur la ligne originelle de l’America First, donnant du poids au bloc « isolationniste » face au substrat « néoconservateur » qui demeure au sein du Grand Old Party (surnom du Parti républicain).

Mais Donald Trump doit prendre en considération un troisième bloc, sans doute le plus important : les chrétiens évangéliques blancs. Ils forment à la fois la matrice du lobby pro-Israël aux États-Unis et le socle électoral du Parti républicain (80 % d’entre eux ont voté Trump).

Figure de la droite religieuse, Mike Huckabee, ambassadeur des États-Unis en Israël, totalement aligné sur les menées de Benyamin Netanyahou, s’est dit certain que le président américain entendrait « la voix de Dieu », qui serait « bien plus importante que (…) celle de quiconque ». Une façon d’appeler Donald Trump à engager le feu américain, sans toutefois donner l’impression de l’y contraindre.

Le Congrès comme ultime garde-fou ?

Mais finalement, c’est peut-être la voix du Congrès qui sera la plus importante de toutes. Thomas Massie, élu républicain ultraconservateur du Kentucky, a déposé avec Ro Khanna, député progressiste de Californie, une résolution dont le vote « empêcherait l’implication américaine dans la guerre Israël-Iran ». Les juristes sont presque unanimes : il appartient au Congrès de déclarer une guerre.

L’Aipac (American Israel Public Affairs Committee), le groupe de pression pro-Israël le plus influent à Washington, l’a tellement intégré qu’il a lancé, selon the Prospect et Drop Site News, une offensive à Capitol Hill en direction des… démocrates. Signe que l’unité des républicains, majoritaires dans les deux Chambres, est considérée comme une cause perdue.

Les divergences qui s’étalent désormais publiquement pourraient même se transformer en « schisme », a alerté Charlie Kirk, fondateur de l’organisation d’extrême droite Turning Point USA, étoile montante de la constellation trumpiste.

Déjà, au sein de l’administration, les brèches se sont élargies au point que Tulsi Gabbard, la directrice du renseignement national, a été mise sur la touche. Le 26 mars, devant une commission de la Chambre des représentants, elle déclarait que l’Iran « ne construit pas d’arme nucléaire et (que) le guide suprême Khamenei n’a pas autorisé le programme d’armes nucléaires qu’il avait suspendu en 2003 », invalidant ainsi l’argument principal de Benyamin Netanyahou, sur lequel pourrait s’appuyer Donald Trump pour prendre le contre-pied de son propre discours d’investiture. Il y disait alors que son succès serait « mesuré non seulement par les batailles (qu’il) remport (erait), mais aussi les guerres (qu’il) ach (èverait), et, peut-être encore plus significativement, les guerres dans lesquelles (il ne s’)engage (rait) jamais ».

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Cole Stangler : « Entre la France et les États-Unis, les dynamiques politiques se ressemblent »

Dans son ouvrage-enquête sur la radicalisation des droites et l’avenir de la gauche, le journaliste franco-états-unien Cole Stangler explore les similitudes entre les deux pays, du vote des classes populaires au rôle du syndicalisme, en passant par l’influence des chaînes de télévision ultradroitières. (Entretien publié dans l’Humanité magazine du 12 juin 2025.)

Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a produit deux effets dans le discours public : l’éloignement des États-Unis de la France et de l’Europe, d’une part, et la crainte que la situation outre-Atlantique soit annonciatrice de l’avenir de notre pays, d’autre part. À la croisée de ces deux pistes, mais hors des sentiers battus, un journaliste – franco-américain comme il se doit – a mené l’enquête dans les deux pays.

Vous tendez un « miroir américain » – titre de votre livre – à la France. En quoi ces deux pays sont-ils plus proches qu’il n’y paraît ?

Les similitudes remontent à la période de la Révolution française et à la guerre d’indépendance américaine. Ces deux révoltes ont donné naissance à des Républiques inspirées par la philosophie des Lumières. La France et les États-Unis sont également, de longue date, des pays d’immigration, avec des identités nationales modelées par l’arrivée de gens venus d’ailleurs. La grandeur de nos mythes fondateurs nous empêche également parfois de voir les moments sombres de nos histoires respectives de façon limpide.

Enfin, bien qu’ils soient dotés de systèmes politiques très différents, la France comme les États-Unis partagent un point commun très important : à un moment donné, les électeurs sont obligés de choisir entre deux candidats afin d’élire un président détenant des pouvoirs considérables. Dans un climat marqué par un fort sentiment de rejet, voire de dégoût de la politique, cela peut produire des surprises. Un politicien relativement impopulaire peut se retrouver à la Maison-Blanche ou à l’Élysée.

Plus précisément, je pense que les dynamiques politiques se ressemblent dans nos deux pays. Les classes populaires en dehors des grandes métropoles basculent à l’extrême droite. Les électeurs et les élus de la droite « traditionnelle » se radicalisent, en déployant des mots et des expressions longtemps confiés aux marges. Des médias financés par des milliardaires conservateurs transforment le débat. Face à tout cela, la gauche a du mal à proposer une alternative crédible. La France n’est pas les États-Unis et je n’ai aucune intention de prédire l’avenir. En revanche, j’estime que mieux comprendre les bouleversements politiques qui transforment les États-Unis peut nous aider à éclaircir certaines choses en France.

Vous parlez du décrochage des classes populaires du Parti démocrate aux États-Unis et de la gauche en France et de leur penchant pour le vote d’extrême droite. Pourtant, les comportements électoraux diffèrent parmi les mêmes groupes sociaux en fonction des « origines ». Un ouvrier blanc aura plus tendance à voter républicain et un ouvrier noir démocrate. Votre présentation n’est-elle pas trop uniforme ?

Évidemment, les classes populaires blanches (ce que les Américains appellent la « white working class ») votent beaucoup plus à droite que les classes populaires racisées. Ces dernières votent majoritairement démocrate. Soyons clairs : le racisme joue un rôle structurant dans la société américaine et Donald Trump en tire des bénéfices depuis le début de sa carrière politique. Il s’appuie aussi sur d’autres formes de discrimination, notamment le sexisme et la xénophobie. Pour certains de ses électeurs, et notamment les hommes blancs, c’est justement la parole désinhibée du candidat qui plaît.

Toujours est-il que les républicains séduisent de plus en plus les classes populaires dans leur ensemble, y compris les minorités. Selon les sondages à la sortie des urnes en 2024, presque la moitié des électeurs latinos ont voté Trump, dont une majorité d’hommes latinos. Si on ne parle que de la « white working class », on risque d’avoir une vision incomplète de la transformation politique en cours.

De manière plus générale, je pense qu’il faut essayer de comprendre pourquoi des catégories de la population qui votaient historiquement à gauche ne le font plus. C’est la raison pour laquelle je consacre autant d’attention à la « Rust Belt », cette vaste zone des États-Unis frappée par la désindustrialisation, où il y a peu de perspectives économiques et où de nombreux résidents gardent le souvenir d’un passé plus prospère. Dans des territoires de ce type, les électeurs sont davantage susceptibles d’adhérer à des discours désignant des boucs émissaires. Pour le Parti républicain comme pour le Rassemblement national, la source du malheur, c’est l’immigré, et plus précisément l’immigré sans papiers. Malheureusement, ces discours fonctionnent très bien.

Vous consacrez un chapitre à Fox News et CNews, où le miroir renvoie deux images identiques, la chaîne française semblant avoir copié la chaîne créée dans les années 1990 par Rupert Murdoch. En quoi ces deux chaînes sont-elles devenues des instruments politiques au service de l’extrême droite ? On pourrait penser qu’elles ne convainquent que ceux qui les regardent et qui sont déjà des convaincus.

Ces deux chaînes ont été conçues par leurs fondateurs comme des outils de combat politique. Elles cultivent des liens étroits avec des partis de droite et d’extrême droite et elles donnent la priorité à leurs sujets de prédilection : l’immigration, l’insécurité, l’identité nationale, la place de la religion dans la société, le « wokisme »

Souvent, l’analyse s’arrête là. Mais, à mon avis, il faut aussi prendre en compte le style populiste de ces deux chaînes. Comme l’a montré le chercheur Reece Peck dans « Fox Populism : Branding Conservatism as Working Class », les chroniqueurs de Fox News se positionnent régulièrement du côté de leurs téléspectateurs (« nous » les « Américains ordinaires »), tout en critiquant des médias plus prestigieux comme le « New York Times » ou CNN, qu’ils assimilent aux « élites ». CNews joue le même jeu. Des chroniqueurs comme Pascal Praud parlent au nom des « Français » et ne cessent de critiquer le travail d’autres médias, avec une véritable obsession pour l’audiovisuel public. Il faut aussi reconnaître que les deux chaînes savent comment amuser la galerie. Fox News et CNews consacrent énormément d’attention aux faits divers.

Pourquoi s’intéresser à ces deux chaînes ? Tout d’abord, le fait qu’elles soient les chaînes d’information les plus regardées aux États-Unis et en France mérite notre attention. Deuxièmement, elles exercent énormément d’influence auprès des élus. Depuis le début des années 2000, Fox News signale aux politiciens républicains les sujets qui méritent leur attention, ainsi que les positions à prendre sur les combats du jour.

Imaginons que vous êtes sénateur et vous ne savez pas comment vous positionner sur un vote budgétaire : il y a de fortes chances que vous alliez regarder l’émission de Sean Hannity avant de prendre votre décision, en sachant très bien que le contrarier comporte des dangers. Si vous ne respectez pas ses consignes, vous risquez d’être traité comme un « Rino » (un « republican in name only », soit un républicain d’apparence) et de subir une primaire contre un concurrent plus radical. Selon une série d’études, Fox News a ainsi contribué à la droitisation des élus républicains.

À ce stade, il n’y a pas d’études équivalentes sur CNews. J’ai pourtant l’impression d’assister à une dynamique similaire quand on voit à quel point la chaîne pèse sur le débat politique en France. Cette influence va bien au-delà des bancs de l’extrême droite. Je pense à ce qu’un ancien député Renaissance m’a dit, en parlant de son propre groupe parlementaire : « Nous sommes complètement à la botte de CNews. »

Que pensez-vous de l’idée qu’en France et outre-Atlantique, il existe deux gauches, l’une radicale et l’autre d’accompagnement ? Aux États-Unis, elles se retrouveraient dans le même parti par la force du système politique et, en France, elles auraient chacune son parti ou ses partis.

En effet, le Parti démocrate rassemble des tendances politiques très différentes. Alexandria Ocasio-Cortez l’a dit elle-même dans une interview en 2020 : si elle avait été élue en Europe, elle ne siégerait pas dans le même parti que Joe Biden. Aujourd’hui, le Parti démocrate est dominé par un centre-gauche qui peut tolérer un peu de redistribution, mais pas trop. Un centre-gauche qui dénonce le racisme et d’autres formes de discrimination, mais qui n’a pas très envie de s’attaquer aux racines des maux non plus. Ensuite, il y a une gauche plus à gauche, incarnée par des gens comme « AOC » ou Bernie Sanders.

Comme en France, cette gauche-là doit élargir son électorat si elle veut un jour arriver au pouvoir. Mais elle se confronte à un défi supplémentaire aux États-Unis : l’absence de plafond pour les dons et les dépenses de campagne. Si une candidate a réellement envie de s’attaquer aux inégalités, elle va souvent se retrouver face à un adversaire ayant une meilleure assise financière.

Votre dernier chapitre s’intitule « Retour aux sources ». On y croise une jeune femme qui a contribué à la création d’un syndicat à Starbucks et un docker de Port-de-Bouc, près de Marseille. En quoi le syndicalisme, largement affaibli dans les deux pays par la désindustrialisation, peut-il avoir un avenir et en représenter un pour une alternative progressiste ?

Dans un contexte où une partie des classes populaires basculent à l’extrême droite, il est plus indispensable que jamais. En plus de défendre les intérêts les plus immédiats des salariés, les syndicats parviennent à transmettre un certain nombre de valeurs à leurs adhérents : l’utilité de l’action collective, le respect de la différence, la redistribution des richesses… en somme, une vision du monde à l’opposé de celle défendue par les trumpistes. Un élu de gauche peut très bien alerter sur les dangers de l’extrême droite, mais ce message est plus crédible lorsqu’il est porté par quelqu’un qui vous ressemble et vous défend au quotidien.

Nous pouvons passer des heures à débattre de la politique politicienne. Sur quels sujets faudrait-il faire campagne ? Dans quels États ou dans quelles régions ? Ces choix ne sont pas sans importance, mais ils masquent une déconnexion plus profonde entre la gauche et une partie de sa base historique qui ne va pas se régler dans un cycle électoral, que ce soit en France ou aux États-Unis. Retisser ces liens va prendre du temps. Il est dur d’imaginer que le travail se réalisera de manière durable sans un renouveau du syndicalisme.

Le Miroir américain. Enquête sur la radicalisation des droites et l’avenir de la gauche, de Cole Stangler, Éditions les Arènes, 192 pages, 20 euros.

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En Californie, le double coup de force de Donald Trump

En ordonnant le déploiement de la garde nationale et des marines en Californie, le président nationaliste tente de mettre au pas le principal Etat démocrate et de faire taire les dissensions internes à la coalition républicaine. (Article publié dans l’Humanité du 11 juin 2025.)

D’une garde nationale, deux coups. En envoyant la réserve de l’armée en Californie, Donald Trump délivre un double message politique. Aux démocrates, qui dirigent l’État le plus peuplé du pays, il impose un rapport de forces politique en s’appuyant sur l’armée. Aux républicains, il signale qu’il a tranché en faveur de la ligne Bannon, quelques jours après le divorce ultramédiatisé avec Elon Musk.

C’est le premier message qui compte évidemment le plus dans un pays ultra-polarisé. Pour la première fois depuis 1965, un président a envoyé la garde nationale sans que le gouverneur de l’État concerné ne l’ait sollicité. Il s’agissait alors de Lyndon Johnson déployant la troupe en 1965 en Alabama afin d’assurer la sécurité des manifestants en faveur des droits civiques.

Donald Trump a pris le prétexte de quelques heurts très localisés à Paramount et Compton, deux villes de l’agglomération de Los Angeles pour déclencher cette offensive sans précédent. Les opérations de l’ICE (Immigration and Customs Enforcment), la police de l’immigration, y avaient rencontré l’opposition vigoureuse des habitants las de ces descentes à répétition.

C’est pourtant la décision de déployer des soldats – dont les premiers sont arrivés dimanche 8 juin – qui a contribué à envenimer la situation. La tension s’est aussitôt accrue lors de rassemblements qui se sont déroulés dans la ville.

Une escalade inédite

En se saisissant de faits mineurs pour procéder à une escalade inédite, Donald Trump rejoue la même partition qui plaît tant à sa base : le parti de l’ordre contre la « chienlit » que représentent les « villes sanctuaires ». Los Angeles fait partie de ce mouvement depuis très longtemps : sur ordre du maire, la police locale (LAPD) ne collabore pas avec l’ICE. Elle n’est intervenue ces derniers jours que dans sa mission de « maintien de l’ordre », qu’elle mène traditionnellement dans une grande brutalité, pas pour procéder à des arrestations de sans-papiers.

Rien ne justifiait le déploiement de la garde nationale, si ce n’est une sorte d’impératif politique pour Donald Trump. Il représente d’abord un aveu de faiblesse. La « plus grande opération d’expulsions de l’histoire du pays », promise par le candidat républicain, vire au fiasco : la peur propagée dans les quartiers à forte immigration est inversement proportionnelle aux résultats effectifs.

Il intervient surtout dans un moment politique où l’hôte de la Maison Blanche se trouve affaibli notamment par la tonitruante dissension avec Elon Musk. Pour prévisible qu’il fut, ce clash des oligarques n’en ébrèche pas moins la coalition républicaine, constituée de différents courants aux visions parfois contradictoires. Le multimilliardaire s’était ainsi opposé à la guerre commerciale et au creusement du déficit tout en réclamant, en vain, l’ouverture des robinets migratoires pour les plus qualifiés.

En assumant la guéguerre avec le plus important financeur de sa campagne et en créant un précédent dans le principal État démocrate sur la question de l’immigration, Donald Trump a choisi la ligne de Steve Bannon, son ancien conseiller ouvertement en contact avec toutes les extrêmes droites du monde : ouvertement nativiste et autoritaire.

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Donald Trump, le dernier allié de Benyamin Netanyahou

Le premier ministre israélien ne peut désormais plus compter que sur le président américain pour mener à bien sa guerre totale à Gaza. Mais l’hôte de la Maison Blanche doit gérer des contradictions inhérentes à ce statut. (Article publié dans l’Humanité du 22 mai 2025.)

Les derniers, mais les plus puissants. Avec le changement de pied de l’Union européenne, les États-Unis apparaissent comme l’ultime allié de la coalition d’extrême droite au pouvoir à Tel-Aviv. Problème : il est aussi celui qui dispose des leviers les plus importants pour obliger Benyamin Netanyahou à mettre fin à sa guerre totale à Gaza.

Malgré quelques frictions entre les deux diplomaties, rien n’indique que l’administration Trump envisage une révision de son soutien inconditionnel. C’est ce qu’a rappelé l’ambassadeur des États-Unis en Israël, Mike Huckabee, lors de récentes déclarations publiques : il n’y a pas de désaccords entre la Maison-Blanche et le premier ministre israélien.

L’annulation de la visite du vice-président J. D. Vance et la tournée de Donald Trump au Moyen-Orient qui ne passait pas par Israël avaient alimenté la chronique de possibles dissensions. Avant le décollage, mi-mai, du président nationaliste pour Riyad, Yanir Cozin, correspondant de la radio de l’armée israélienne, annonçait dans un message sur son compte X que celui-ci avait pris la décision de couper les liens avec Benyamin Netanyahou, suspectant ce dernier de le manipuler. « Il n’y a rien que Trump déteste plus que d’être dépeint comme un imbécile ou quelqu’un qui se fait manipuler. C’est pourquoi il a décidé de couper les ponts avec M. Netanyahou », estimait alors un fonctionnaire israélien.

Vers un revirement de l’administration Trump ?

Il ne s’agissait finalement que d’un simple nuage dans un ciel uniformément serein. Dans un entretien accordé au journal de gauche Haaretz, Mike Huckabee reprend tous les éléments de langage de Benyamin Netanyahou. Il accuse l’Unrwa d’avoir collaboré avec le terrorisme et estime que le Hamas demeure le principal responsable de la situation de famine à Gaza en refusant de libérer les derniers otages détenus.

Surtout, il propose un changement de cap de la diplomatie américaine sur la question d’un État palestinien. « C’est une grande question que les Palestiniens et les Israéliens doivent résoudre », répond-il, renvoyant donc aussi à Israël un sujet qui, au regard du droit international, ne doit relever que de l’autodétermination des peuples, donc des Palestiniens seuls. « Je me demande s’il est vraiment nécessaire de créer un État distinct », ajoute-t-il ensuite. Or, la solution à deux États est la position officielle de Washington depuis les accords d’Oslo.

L’administration Trump s’apprête-t-elle à la remettre en cause ? Si tel devait être le cas, les républicains n’auraient à subir aucune conséquence électorale lors du scrutin de mi-mandat en novembre 2026, contrairement à Kamala Harris, qui a, en partie, payé la calamiteuse politique de Joe Biden en la matière. Le bloc évangélique (dont fait partie l’ambassadeur Huckabee, pasteur de son état), matrice de la base Maga (Make America Great Again), constitue également le pilier du lobby pro-Israël.

Selon un sondage réalisé par le Pew Research Center, la moitié des électeurs républicains estiment que la politique de Donald Trump est équilibrée, contre 13 % seulement la jugeant trop favorable à Israël. Un quart d’entre eux soutient l’idée démentielle d’une prise de possession américaine de Gaza. Les plus fervents partisans de ce projet sont à trouver parmi ces chrétiens évangéliques blancs dont le vote pour le Parti républicain (80 %) s’est renforcé au fur et à mesure de leur recul numérique dans le pays (désormais 20 % de la population).

Mais Donald Trump doit néanmoins affronter une contradiction : son soutien sans faille à une guerre génocidaire renforce l’isolement d’une puissance dont il prétend restaurer la prédominance, voire l’hégémonie. C’est sans doute pour tenir compte de l’émotion grandissante dans le monde que les États-Unis ont d’ailleurs contraint Israël à laisser entrer dans Gaza, en début de cette semaine, le premier convoi humanitaire depuis le 2 mars.

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Trump, deux fers au feu oriental

La tournée du président américain a permis de fortifier les liens avec des pays arabes sans affaiblir pour autant le lien avec le gouvernement Netanyahou. (Article publié dans l’Humanité du 16 juin 2025.)

Pour la première fois depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump a pu dérouler un de ses plans, sans obstacles, ni accrocs. Pas de décisions de justice stoppant l’expulsion illégale de migrants. Pas de boycott citoyen visant les entreprises de son allié, Elon Musk. Pas de tensions financières l’obligeant à rétropédaler sur les « droits de douane réciproques ». Pas de manœuvre dilatoire de Vladimir Poutine l’empêchant de régler, en 24 heures, comme promis durant sa campagne présidentielle, la guerre en Ukraine.

Autopromoteur de son art du deal, il repart les bras chargés d’accords commerciaux. Riyad a confirmé des contrats, notamment négociés en amont avec les fils du président, d’une valeur de plusieurs centaines de milliards de dollars. À Doha, les dirigeants qataris ont annoncé une commande de 210 Boeing pour un montant de près de 100 milliards de dollars. Un volume record qui s’ajoute à un cadeau plus personnel : un Boeing 747 destiné à remplacer Air Force One et à demeurer propriété personnelle du président lorsqu’il aura quitté le bureau Ovale. Le Qatar devient ainsi le seul État qui finance à la fois le Hamas et la famille Trump.

Réinsérer la puissance américaine

Si le milliardaire nationaliste avait placé sa tournée sous le sceau des bonnes affaires, celle-ci revêtait également – et peut-être surtout – une dimension politique. Il s’agissait d’une certaine façon de réinsérer la puissance américaine – suspectée, à raison, de s’aligner sur la stratégie de Benyamin Netanyahou – au cœur de la géopolitique du Proche et Moyen-Orient. L’Arabie saoudite, dont le rapprochement avec Pékin n’avait pas échappé à Washington, a ainsi retrouvé une centralité, tandis que l’administration Trump aurait remis une proposition d’accord à l’Iran sur son programme nucléaire, autre pierre d’achoppement régional.

La rencontre avec Ahmed Al Charaa, le nouvel homme fort de la Syrie, en présence de Mohammed ben Salmane et, en visio, de Recep Tayyip Erdogan, suite à la levée des sanctions américaines, a illustré également une volonté d’apaisement que Donald Trump a tenu à expliciter lors d’un discours. Le président américain a assuré que les États-Unis en avaient fini avec leur volonté de « nation building », une notion qui a conduit la superpuissance à s’impliquer dans des changements de régime. Sous les applaudissements de son audience saoudienne, il a également déclaré que l’Amérique ne « donnerait plus de leçons sur comment vous devez vivre ».

La « rupture » avec la doxa néo-conservatrice, jadis en vogue au sein du Parti républicain, est spectaculaire, mais elle n’est en grande partie que sémantique. Avec sa proposition de prendre le pouvoir à Gaza, le même Donald Trump a justement versé dans le « nation building » via un nettoyage ethnique assumé qu’il a, de fait, autorisé la coalition d’extrême droite au pouvoir à Tel-Aviv à mener. Dans ce même discours, Donald Trump a invité les habitants de la région à tracer « leur propre destin à leur manière », un droit qu’il nie de fait aux Palestiniens. Si Benyamin Netanyahou ne figurait pas au programme de cette tournée, il y retrouve finalement son compte.

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L’offensive contrariée de Donald Trump

Malgré une guerre éclair politique et des dégâts considérables causés, le président nationaliste a rencontré plus d’opposition que prévue. Son bilan des 100 jours s’affiche en demi-teinte, à l’image de sondages en berne. (Article publié dans l’Humanité du 29 avril 2025.)

Donald Trump envisageant la politique comme une guerre permanente, il faut bien mobiliser un vocabulaire belliqueux pour jauger les cent premiers jours de son second mandat. Une offensive d’une envergure sans doute, en effet, inégalée dans l’histoire des États-Unis a été lancée dès son retour dans le bureau Ovale : autoritaire et ethniciste en Amérique même, nationaliste et unilatéraliste à l’extérieur.

Elle a été pensée, notamment dans le cadre du Projet 2025 de la fondation ultra-conservatrice Heritage, comme une opération militaire. La presse états-unienne a même tracé un parallèle avec la doctrine « Shock and Awe » (choc et stupeur), credo de l’armée états-unienne, qui vise à écraser l’adversaire sous une telle puissance de feu qu’il ne peut y riposter avant de céder au découragement.

Pour autant, malgré l’escadrille de décrets présidentiels lancée dès le 20 janvier, le bilan des cent jours, marqueur plus médiatique que réellement politique, s’affiche en demi-teinte. Si des percées ont été effectuées et des dégâts causés, il compte également des replis tactiques pas forcément attendus et des micro-défaites certainement peu envisagées. La ligne de front politico-idéologique a-t-elle avancé ? Incontestablement. Elle semble pourtant, en l’état, plus ou moins gelée et les « territoires » conquis sont moins importants que dans les rêves des républicains. Ces derniers ont dû faire face à une triple opposition dont ils n’envisageaient certainement pas la vigueur.

L’émergence de contre-pouvoirs

La première vient des institutions elles-mêmes, notamment de la justice. Nombre d’ordres exécutifs ont été retoqués dans des tribunaux, y compris par des juges nommés par des présidents républicains. Les stratèges trumpistes avaient sans doute anticipé ces blocages, pariant sur une résolution à l’échelon supérieur du système judiciaire, soit à la Cour suprême, à majorité conservatrice (six juges sur neuf, dont trois nommés par Donald Trump lui-même).

C’est de là qu’est venue une mauvaise nouvelle : elle ne se montre pas aussi docile que prévu. La plus haute instance judiciaire du pays s’est même réunie en pleine nuit le 19 avril afin de bloquer, par sept voix contre deux, l’expulsion de migrants vénézuéliens, au nom d’une loi de 1798 – Alien Enemies Act –, transformant les migrants en soldats d’une puissance étrangère et conférant à Donald Trump des pouvoirs spéciaux.

La seconde réside dans la « société civile ». Avec des millions de personnes défilant dans des milliers de villes, la grande journée de mobilisation du 5 avril a marqué le réveil de cette autre Amérique, plongée jusque-là dans un état de sidération. Le boycott de Tesla constitue un autre volet de cette résistance par le bas : les profits de la compagnie détenue par Elon Musk ont plongé de 71 % au premier trimestre. L’attitude de la direction de Harvard peut également être classée ici : malgré un climat de peur sur les campus, elle a refusé les diktats de l’administration Trump et lui intente même un procès. Enfin, les villes « sanctuaires », protectrices pour les migrants, tiennent bon malgré les chantages à la suppression de fonds fédéraux.

La troisième, enfin, renvoie à l’opposition politique institutionnelle. On l’attendait comme la plus ferme, elle s’est avérée dans les tout premiers temps comme la plus chancelante. Lors de réunions publiques, de nombreux députés démocrates se sont fait secouer par des électeurs leur reprochant leur manque de mordant face au nouveau pouvoir. Figure honnie parmi toutes : celle de Chuck Schumer, le chef des sénateurs démocrates qui a apporté sa voix à une loi républicaine de réduction des dépenses publiques afin de prévenir une fermeture des services de l’État (shutdown). Moribonde, la coalition démocrate a, sous la pression de sa base et avec Bernie Sanders et ses meetings pour « combattre l’oligarchie » comme aiguillon, retrouvé de l’énergie.

Les limites de la guerre commerciale de Donald Trump

L’action involontairement combinée de ces contre-pouvoirs empêche Donald Trump de déclarer la « mission accomplie » sur les grandes thématiques de sa campagne. Chasse aux migrants : le milliardaire nativiste avait promis « la plus grande opération d’expulsions de l’histoire du pays ». Au-delà de cas médiatisés – les gangs vénézuéliens et quelques étudiants pro-Palestiniens – les résultats se situent en deçà des annonces.

En février 2025, 11 000 migrants ont été expulsés du pays contre 12 000 en février 2024 sous l’administration Biden. « Les rues sont vides, les stades sont vides, les églises sont vides. Les migrants, qu’ils aient un statut légal ou non, préfèrent ne pas prendre de risque et restent chez eux », résume une pasteure d’une église du centre-ville de Denver. Le cas de Kilmar Abrego Garcia, déporté par erreur dans une prison au Salvador, cristallise le rejet de cette politique par une majorité d’Américains.

Guerre commerciale : c’est sans doute l’exemple le plus parfait des limites du projet trumpiste. Tout a commencé par un quasi-show en direct de la roseraie de la Maison-Blanche pour se poursuivre assez rapidement en chute spectaculaire des Bourses et notamment des bons du trésor américain (la dette publique, dont un quart est détenu par des pays étrangers). Et finalement un virage à 180 degrés, ramenant la guerre mondiale des « tarifs » à un duel avec Pékin qui ne semble pas en être affolé.

Dépeçage de l’État : Elon Musk, à la tête du Doge (département pour l’efficacité du gouvernement), a manié la tronçonneuse sans distinction. Il a découpé des budgets utiles et infligé des licenciements massifs. Il revendique, sans preuves, 160 milliards d’économies contre 1 000 milliards annoncés. De nombreuses décisions de justice l’ont obligé à mettre en pause une partie de ses projets. Personnage le plus haï d’Amérique, selon un récent sondage, le multimilliardaire va retourner plus vite que prévu à ses affaires qui profitent grandement… de subventions publiques.

Des visées impérialistes en matière de politique étrangère

Politique internationale : c’est sans doute le domaine dans lequel la présidence impériale, sans contrôle de la justice ou du Congrès, a provoqué le plus de dommages. Donald Trump a donné le feu vert à Benyamin Netanyahou pour finir de nettoyer ethniquement Gaza. Il est en passe d’accorder la victoire politique à Vladimir Poutine tout en extorquant centrale nucléaire et terres rares à l’Ukraine. Ses menaces tous azimuts – de retrait du continent européen ou d’annexions du Groenland, du Panama voire du Canada – ont accéléré une course inflationniste des budgets militaires.

Selon le récent sondage du New York Times, ces cent premiers jours sont jugés chaotiques (66 %), effrayants (59 %) plus qu’exaltants (42 %). « Les électeurs sont plus de deux fois plus nombreux à dire que ses politiques leur ont nui qu’ils ne le sont à dire que ses politiques les ont aidés. Il s’agit d’un revirement par rapport à l’automne dernier, lorsque de nombreux électeurs, toutes catégories démographiques confondues, estimaient que les politiques menées au cours de son premier mandat les avaient aidés », commente le quotidien new-yorkais.

Le dilemme des républicains pour les élections de mi-mandat

Donald Trump a signé son retour à la Maison-Blanche en profitant à la fois d’une volonté de changement et d’un vote sanction contre Kamala Harris, considérée comme dépositaire du bilan Biden. Il est désormais jugé à l’aune du changement qu’il apporte lui-même. « Nous sommes à une époque – je dirais que nous y sommes depuis 2016 – où il y a un désir de changement structurel, en particulier en ce qui concerne l’économie », rappelait David Sirota, ancien conseiller de Bernie Sanders, dans l’Humanité magazine (17 avril 2025).

La méthode Trump n’a fait que contenter une base Maga (Make America Great Again), puissante et cohérente mais minoritaire dans le pays. Les stratèges du GOP (Grand Old Party, surnom du parti républicain) commencent à avoir des suées à la perspective d’un Waterloo électoral lors des scrutins de mi-mandat, en novembre 2026. D’autant que l’extension, en partie réussie, du champ présidentiel a, lui aussi, ses limites.

Les républicains devront faire passer leur grande loi économique (baisse des impôts pour les plus riches, coupes dans les budgets sociaux) par le Congrès, exposant chacun des élus de droite à un vote public, obligeant ainsi les fantassins à se découvrir, nouvelle phase d’une guerre qui n’a pas encore proclamé son vainqueur.

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A Denver, une Amérique « sanctuaire » pour les migrants

Malgré la peur propagée par l’administration Trump et les raids de la police de l’immigration, la grande ville du Colorado reste fidèle à sa tradition d’accueil et de protection des nouveaux arrivants grâce à l’action d’églises, associations, avocats et élus locaux. (Article publié dans l’Humanité magazine du 17 avril 2025.)

Monica pose sa main sur l’épaule de Susie et la caresse, puis souffle. La main droite de Susie lâche le volant et tapote le genou de Monica. Susie reprend la conduite à deux mains. Monica se laisse aller sur le siège passager légèrement incliné puis tourne la tête vers la vitre à travers laquelle défilent les rues de Denver. Tout en silence. La solidarité par un geste. L’inquiétude par un soupir.

Jusqu’au retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, Monica, migrante vénézuélienne, disposait d’un statut légal. Aujourd’hui, elle ne sait pas. Le programme, créé sous la présidence Biden, grâce auquel elle est entrée aux États-Unis il y a un peu plus d’un an, a été annulé par la nouvelle administration, mais elle dispose d’un permis de travail… qui pourrait être annulé en ce mois d’avril.

Susie, l’une des deux « sponsors » de Monica, vient de l’accompagner à une banque alimentaire dans le nord de la principale ville du Colorado. Dans le coffre du SUV, de quoi remplir le frigo pour le mois : pâtes, fruits, légumes, poulet et porc, sodas. Les deux femmes ne se sont pas vues depuis un mois. Via le téléphone de Susie et une application de traduction, elles profitent du trajet pour se donner des nouvelles.

Monica explique qu’elle a donné son téléphone à sa fille aînée. Il y a deux semaines, cette dernière s’est trompée de bus en rentrant de l’école. Sa mère l’a attendue pendant deux heures. Angoisse. Puis une voiture de police s’est arrêtée devant l’appartement. Angoisse absolue. L’adolescente en est sortie et a rejoint sa mère tandis que les deux policiers repartaient vers d’autres missions.

« Sanctuaires » pour les personnes migrantes

Condensé d’un paradoxe américain. Monica Navarro est une cible de la police fédérale de l’immigration, l’ICE, mais, à Denver, elle bénéficie de la protection de « bons samaritains » comme des autorités publiques. La plus grande ville du Colorado fait partie d’un réseau d’États et de dizaines de cités qui, depuis les années 1980, se sont déclaré « sanctuaires » pour les personnes migrantes. La municipalité les accueille, les prend en charge et interdit à la police, dont les forces se trouvent sous l’autorité du maire, de collaborer avec les forces fédérales de l’immigration.

Monica et sa famille n’ont pas choisi de venir s’installer à Denver. C’est le gouverneur républicain du Texas, Greg Abbott, qui a choisi pour eux. Monica, son compagnon, Miker Silva, et leurs deux filles sont arrivés aux États-Unis par cet État ultraconservateur, principale porte d’entrée pour les migrants d’Amérique latine. Dans une opération politique au cynisme consommé, l’élu a organisé dès mai 2023 des convois vers des villes démocrates, avec pour sous-titre : « Vous êtes pour l’immigration, eh bien, prenez-les ».

La famille Navarro-Silva a donc débarqué un beau matin de janvier 2024 à Denver avec 10 dollars en poche. La municipalité les loge dans une chambre d’hôtel, le temps qu’ils trouvent un logement. Puis un boulot pour Miker. Puis un autre logement, à Aurora, ville voisine de Denver. Dans la petite résidence à la population mixte où elle occupe un appartement en rez-de-chaussée, la famille se sent bien. Et Monica a trouvé elle aussi un travail. Dans la même boulangerie industrielle que son mari, à quarante-cinq minutes de trajet du domicile. Elle fait le « quart » de nuit. Miker, celui de l’après-midi.

Avec une seule voiture en possession de la famille, Monica doit compter sur une collègue qui la récupère et la redépose au petit matin, juste avant que les deux filles, Shantal et Sheleska, ne se lèvent pour aller à l’école. Les salaires ne sont pas terribles, mais permettent au couple – désormais marié pour les besoins d’une demande d’asile – de faire plus ou moins bouillir la marmite.

Du rêve américain au cauchemar de l’arrestation

Dans son périple, la famille Navarro-Silva n’avance pas seule. Deux « anges gardiens », comme les appelle Monica, sont à leurs côtés : Susie et Jane, membres de l’Église presbytérienne de Montview Boulevard, dans le nord de Denver. Jane, retraitée après une double carrière dans le journalisme puis le paysagisme, fait partie depuis plusieurs années du comité sur l’immigration de la congrégation.

Elle a d’abord été sponsor de deux familles afghanes avant d’accompagner les Navarro-Silva. « Mon engagement est d’abord enraciné dans l’histoire de ma famille, explique la dynamique septuagénaire. Ma grand-mère, qui a été la personne la plus importante dans ma vie, est arrivée de Tchécoslovaquie à l’âge de 14 ans avec 5 dollars en poche. Il tient aussi à ma foi : même je ne suis pas une grande prosélyte, Jésus-Christ nous a dit d’aimer nos voisins sans exception. »

Depuis plusieurs semaines, la famille Navarro-Silva est passée de sa quête du rêve américain au cauchemar de l’arrestation et de la déportation« S’ils se font arrêter dans la rue, ils seront renvoyés. Rien dans les tribunaux ne les protégera », redoute Jan. Susie s’affiche moins pessimiste : « On ne sait pas en fait. On cherche des conseils juridiques. » Sur les porte-clés de la famille, un traceur indique leur position. « Si on vient les chercher, je saurai où ils sont », indique Jan, qui est également enregistrée auprès de l’école des filles pour pouvoir les récupérer en cas de scénario-catastrophe. « Surtout, insiste-t-elle, on leur a bien expliqué de ne pas ouvrir si la police de l’immigration frappait à leur porte. Il leur faut un mandat. »

L’épée de Damoclès a trois lettres gravées sur sa lame : ICE, pour Immigration and Customs Enforcement (police de l’immigration et des douanes). En anglais, l’acronyme signifie : « glace ». Depuis trois mois, elle agit en toute impunité, déporte en dehors de toute procédure légale des personnes en situation régulière aussi bien qu’irrégulière, arrête des militants pro-Palestiniens, multiplie les erreurs sans s’excuser et encore moins réparer. La Maison-Blanche a ainsi reconnu qu’un migrant au statut parfaitement légal avait été envoyé dans la pire prison salvadorienne, mais qu’elle ne pouvait rien faire qui puisse le faire revenir…

L’opération « Aurora »

Si aucun endroit du pays n’échappe à l’arbitraire de la chasse aux migrants, l’administration Trump a voulu faire de Denver un exemple. Tom Homan, le « tsar des frontières » comme l’appelle Trump, qui l’a chargé du contrôle de l’immigration, promet même la prison (comme s’il était habilité à prononcer une décision qui revient à la justice) au maire, Mike Johnston, s’il persistait à faire de Denver une ville sanctuaire. Convoqué par la majorité républicaine du Congrès, l’édile, un ancien proviseur de lycée, démocrate aux engagements assumés et au verbe tranchant, parlant par ailleurs couramment l’espagnol, avait tranquillement affirmé qu’il ne changerait pas de cap.

Dès le 5 février, le nouveau pouvoir lançait l’opération « Aurora », du nom de la ville de 400 000 habitants située aux portes de Denver. Aurora, où un habitant sur cinq est né à l’étranger (dont les Navarro-Silva), se voyait comme « l’Ellis Island des plaines », en référence à l’île de New York où ont débarqué des dizaines de millions de migrants européens entre 1880 et 1920. Elle se découvre, dans le discours de Donald Trump, travestie en ghetto sous la coupe du gang vénézuélien Tren de Aragua, désormais placé sur la liste des organisations terroristes. Pire : le symbole d’une « Amérique occupée » qu’il faut « libérer ». Au petit matin, c’est à une véritable opération militaire qu’assistent les habitants de plusieurs résidences, plus victimes des marchands de sommeil que des gangs, pour un bilan famélique : 40 arrestations dont une seule personne avec un casier judiciaire.

Mais le « gros coup », la police de l’immigration le réalise le 17 mars, en arrêtant Jeanette Vizguerra. Arrivée il y a trente ans de manière illégale du Mexique, mère de quatre enfants dont trois sont des citoyens américains, elle est une figure locale connue, militante des droits des migrants comme des droits sociaux, nommée en 2017 par le magazine « Time » une des personnes les plus influentes du pays. Ce jour-là, une équipe de l’ICE l’attend sur le parking de Target, un supermarché où elle travaille. « On a fini par vous avoir », raille l’un des agents. Jeanette ne s’était jamais cachée et accordait des entretiens aux médias du monde entier… Mike Johnston dénonce « une persécution dans le style poutinien des dissidents politiques ». Un juge a bloqué son expulsion, mais la militante est toujours enfermée dans un centre de rétention de l’ICE.

Malgré les coups de boutoir, le « sanctuaire » tient bon

Mais un message d’intimidation a été envoyé. Dans une église du centre-ville qui s’occupe depuis les années 1960 des populations les plus pauvres, on a installé un mécanisme de fermeture à la porte d’entrée. « En prévision d’un raid de l’ICE », informe l’une des pasteurs. La directive fédérale interdisant à la police de l’immigration de cibler les églises, les écoles et les hôpitaux a été révoquée par Donald Trump. Anne Kleinkopf, coordonnatrice d’un réseau baptisé Interfaith Immigration Network, regroupant des dizaines de groupes et églises, chrétiens, juifs et bouddhistes, décrit une ambiance de « peur généralisée : dans les églises, dans les quartiers. Quasiment plus personne ne sort ». Certains, à l’instar de la famille Navarro-Silva, ne sont même plus certains de leur statut, qui était lié à des programmes spécifiques révoqués par Trump mais dont la révocation ne devrait pas être rétroactive. Théoriquement.

Tout est fait pour saper les fondements du mouvement « sanctuaire ». Exemple : dès fin janvier, l’association Rocky Mountain Immigrant Advocacy Network, un réseau d’avocats spécialisés dans l’immigration, s’est vu interdire l’entrée du gigantesque centre de détention d’Aurora, où plus d’un millier de migrants attendent leur comparution. La justice a restauré ce droit, mais c’est désormais au portefeuille que l’administration Trump veut frapper en sucrant le quart des subventions. Malgré les coups de boutoir, le « sanctuaire » tient bon, les élus ne flanchent pas, les églises continuent d’accueillir, et les traceurs de la famille Navarro-Silva indiquent qu’ils sont toujours ensemble dans leur petit appartement d’Aurora.

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« Chez les démocrates, une situation inédite depuis les années 60 »

Ancien conseiller de Bernie Sanders, scénariste du film « Don’t look up » et fondateur du média d’investigation The Lever, David Sirota est une voix majeure de la gauche américaine. (Article publié dans l’Humanité magazine du 17 avril 2025.)

La série de meetings de Bernie Sanders pour « combattre l’oligarchie » rencontre un immense succès, comment l’expliquez-vous ?

Cela renvoie à deux éléments. Il y a d’abord beaucoup d’insatisfaction à l’égard du parti démocrate qui n’est pas perçu comme un véritable parti d’opposition. Ensuite, notre société est organisée autour de la célébrité, de la renommée, de la notoriété. Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez disposent de cet atout. Ils essaient donc, à juste titre, de l’utiliser pour galvaniser une véritable opposition à Trump et aux républicains. Ce ne sont pas seulement les partisans des campagnes présidentielles de Bernie Sanders qui s’y retrouvent. Il s’agit d’une coalition idéologique plus large.

« Combattre l’oligarchie », le mot d’ordre de la tournée de Bernie Sanders, ce serait également combattre l’establishment démocrate ?

Non. Je m’explique. Nous vivons un moment où, pour la première fois depuis très longtemps, les sondages nous disent que la base électorale du Parti démocrate est profondément mécontente de la direction du parti. Nous devons comprendre à quel point cette situation est unique, du moins au cours des cinquante dernières années. Il faut remonter aux années 1960, au mouvement pour les droits civiques puis aux mobilisations contre la guerre du Vietnam pour retrouver un tel état de fait. La base du parti a toujours fait preuve d’une grande déférence à l’égard de la direction. Obama disposait d’un « mandat » puissant de l’électorat et on pouvait espérer que la dynamique se poursuive lors de sa prise de pouvoir.

Cela ne s’est pas produit mais le parti s’est malgré tout rangé derrière lui. Ce fait a créé, à mon sens, les conditions d’une réaction brutale, d’une déception qui a alimenté l’ascension de Donald Trump. Ce que nous voyons aujourd’hui est différent, et je pense que c’est une énorme opportunité de faire évoluer ce parti vers une position beaucoup plus consistante…

Pour revenir à votre question : l’oligarchie dispose certes de beaucoup de pouvoir sur l’establishment démocrate mais les deux ne sont pas synonymes pour autant. Je ne pense pas que l’ensemble du Parti démocrate ou de la direction démocrate soit une entreprise purement oligarchique. En revanche, les multinationales et les grands donateurs ont beaucoup de pouvoir sur l’establishment démocrate. Et c’est à cette influence qu’il faut mettre fin.

Comment définiriez-vous le trumpisme ?

La coalition républicaine était autrefois composée de milliardaires très puissants, d’une partie de la classe aisée et d’une partie de la classe ouvrière culturellement conservatrice. Ce qui a changé, c’est que la classe aisée – la classe moyenne supérieure, disons – se trouve désormais dans la coalition démocrate tandis que les républicains essaient encore plus d’intégrer les milieux populaires, y compris multiraciaux, puisque les résultats des dernières élections montrent qu’ils ont augmenté leur score parmi les personnes de couleur.

Le trumpisme représente une tentative d’amalgamer une rhétorique « America first » (l’Amérique d’abord) et une absence de croyance dans les normes démocratiques au corpus idéologique républicain. Ma description de base du trumpisme serait celle-ci : nationaliste, autoritaire, replié sur lui-même, conservateur sur le plan culturel, qui tente de fusionner des thèmes racistes et xénophobes au sein de la coalition républicaine.

Le Parti républicain détient la présidence et le Congrès, et d’une certaine manière la Cour suprême, mais Trump utilise des ordres exécutifs et des décrets. Pourquoi ?

Il y a deux raisons à cela. La première est pratique : ils auraient du mal à faire voter certaines politiques même par un Congrès républicain. Le Congrès est l’institution la plus démocratique du pays avec des députés élus tous les deux ans. Trump a compris que les élus doivent retourner dans leur circonscription et affronter l’impopularité des mesures. Ensuite, il y a une tentative pour créer de nouvelles normes et un nouveau paradigme où le président et le pouvoir exécutif n’ont pas besoin d’obtenir l’aval du Congrès.

C’est l’idée du roi-élu qui peut gouverner par décrets, ignorer les décisions de justice, se débarrasser d’agences indépendantes. Ce qui est différent de la définition que nous avons donnée historiquement du gouvernement, avec l’exécutif censé être une branche du gouvernement mais égale avec les deux autres (législatif et judiciaire, NDLR). Il s’agit d’une tendance qui va bien au-delà de Trump. La théorie de l’exécutif unitaire s’est développée depuis le début des années 1980. Il y a des idéologues au sein de l’administration Trump qui ont un plan délibéré.

Un article récent du politologue Alan Abramowitz défend l’idée que ce sont les questions raciales et culturelles et non économiques qui expliquent la domination du Parti républicain parmi la classe ouvrière blanche. Qu’en pensez-vous ?

Le Parti républicain a réalisé un travail efficace pour dépeindre le Parti démocrate comme se souciant uniquement des Américains non-blancs, ce qui n’est pas une description juste. Et les démocrates n’ont clairement pas fait un travail efficace pour échapper à cette caractérisation. Cela a attiré une partie de la classe ouvrière blanche dans le camp républicain, même si de nombreuses politiques économiques républicaines sont mauvaises pour la classe ouvrière.

Cette dynamique n’explique pas pour autant pourquoi le Parti républicain gagne de plus en plus d’électeurs de couleur, même si les démocrates restent majoritaires parmi eux. La dénonciation du racisme des républicains n’a pas vraiment permis aux démocrates de préserver leur ancienne coalition. Et cela s’explique en partie par le fait que le message économique des démocrates a été assez faible. Les personnes de couleur votent sur la base de nombreuses questions et pas seulement raciales ou ethniques. Ils votent sur le besoin de justice économique, par exemple.

Que pensez-vous de l’idée que l’Amérique vivrait un immense paradoxe avec une vie politique qui vire à droite et une société qui évolue vers plus d’ouverture culturelle et de progressisme ?

Qu’il s’agisse de questions sociétales, comme le droit à l’avortement, ou économiques, comme la méfiance à l’égard du pouvoir des grands groupes ou le mécontentement à l’égard d’un système de santé géré par des entreprises privées, je ne dirais pas forcément que ce sont des valeurs de gauche qui l’emportent mais ce ne sont certainement pas des valeurs de droite. Quant à la vie politique qui virerait à droite, je ne le formulerais pas ainsi.

Nous sommes à une époque – je dirais que nous y sommes depuis 2016 – où il y a un désir de changement structurel, en particulier en ce qui concerne l’économie. Il y a eu un mandat de Trump, puis un mandat de Biden, puis un nouveau mandat de Trump. La majorité au Congrès a changé à plusieurs reprises. Les deux partis promettent d’amener ce changement. Mais, désormais, les gens sont à bout de patience. Ce désir de changement s’exprime parfois de manière chaotique mais il est la constante de la vie politique du pays depuis plusieurs années.

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A Boulder, une Amérique vent debout contre Trump

Dans cette ville libérale du Colorado, la colère face à l’offensive de Donald Trump mais également un Parti démocrate parfois jugé trop peu combatif, s’exprime depuis plusieurs semaines. (Article publié dans l’Humanité du 4 avril 2025).

Boulder, Colorado (États-Unis), envoyé spécial.

Un décor de carte postale avec, en toile de fond, les montagnes Rocheuses coiffées de leur neige éternelle. Une météo de saison : frais mais ensoleillé. Mais l’heure n’est pas à une petite randonnée sur les contreforts, à une journée de ski à Vail ou à du lèche-vitrines dans le coquet centre-ville de Boulder.

Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, en janvier, l’atmosphère est chargée de colère, voire de rage, dans le comté qui a voté pour Kamala Harris à 76,5 %, record absolu dans l’État du Colorado solidement démocrate depuis 2008. Les manifestations et rassemblements se bousculent sur l’agenda du comté en ce premier samedi de printemps.

Cela commence en fin de matinée à un carrefour apparemment lambda, dans la ville de Superior, voisine de Boulder. Un concert discontinu de Klaxon sature l’environnement. Il encourage la centaine de manifestants qui occupent les quatre angles de l’intersection. Tous les participants sont des Blancs d’âge mûr, portant des doudounes et bonnets ou casquettes pour affronter le vent qui pince, encore plus à cette altitude (1 600 mètres), un « public » peu habitué à ce genre de happening.

Une pancarte résume : « Ne nourrissez pas un fasciste ». Derrière la femme qui l’agite, on devine le symbole honni : celui de Tesla. À l’intérieur de la concession de la firme détenue par Elon Musk, on fait grise mine. Les clients sont rares. « Ça va passer, veut croire un vendeur. Ça ne change pas le fait que la Tesla est le meilleur véhicule électrique sur le marché. » À distance, Jim, un manifestant particulièrement remonté, lui rétorque : « Tu parles que ça va passer. On ne va pas se laisser intimider par un fasciste. »

Cela se poursuit en début d’après-midi dans l’église du Bon-Berger, à Northglenn. Aucune messe n’est prévue, mais le lieu de culte presbytérien est bondé comme jamais. Un comité de citoyens organise une réunion publique en lieu et place du député républicain de la 8e circonscription, qui englobe une partie du comté de Boulder, dont l’une des permanences se situe à quelques mètres.

Élu de justesse (49 % contre 48,2 %) en novembre 2024 face à la députée sortante démocrate, Gabe Evans joue les Belphégor et refuse de se livrer à l’exercice, commun aux États-Unis, du « town hall meeting », cette rencontre ouverte à tous les électeurs. D’où le nom de l’initiative : « Où est passé Gabe ? » Téléphone en haut-parleur, Jennifer, une élue locale, appelle le député sur son portable, et laisse ce message : « On voulait savoir quand vous alliez tenir la prochaine réunion publique. Car, ici, on a une idée. » « MAINTENANT ! » hurle la foule. « Vous devez affronter les gens que vous représentez », conclut l’élue.

« Quel est notre message ? »

Les résidents défilent au micro et expriment leurs doléances, comme si leur représentant était là pour les écouter. L’immense majorité d’entre elles portent sur la santé, alors que la majorité républicaine au Congrès envisage de procéder à des coupes dans les programmes publics qui concernent les plus de 65 ans (Medicare) et les enfants pauvres (Medicaid). Les larmes le disputent parfois aux noms d’oiseaux lancés au député absent…

Cela se ponctue au lycée Monarch, à Louisville. Joe Neguse y organise sa deuxième réunion publique du jour. A priori, il n’a aucune crainte à avoir : il est démocrate, affiche des positions politiques assez claires et progressistes, ainsi qu’une opposition virulente à Donald Trump. Il ne s’attendait tout de même pas à une telle affluence.

Un millier de personnes. Un samedi après-midi. Dans le gymnase d’un lycée. On a dû également ouvrir l’auditorium. Et pour autant, des résidents n’ont pas pu rentrer. Le député de 40 ans, fils d’immigrants érythréens que la presse locale promet à un bel avenir politique (gouverneur ou sénateur) n’est pas venu seul : il est accompagné par Michael Bennet, l’un des deux sénateurs démocrates de l’État, considéré comme un « modéré ».

Les questions fusent. « Quel est notre message ? » « Quelle est l’équipe qui va le porter ? » « Qu’ont fait les directions des deux groupes et du parti entre le 6 novembre et le 20 janvier pour préparer l’arrivée de Trump ? » « Comment allez-vous engager le parti dans une nouvelle direction ? » Une injonction, également : « Débarrassez-vous de Schumer ! » Le leader des sénateurs démocrates est l’objet de toutes les critiques depuis qu’il a décidé de joindre sa voix à celles des républicains, permettant l’adoption d’une loi de réductions budgétaires qui a permis d’éviter un « shutdown » du gouvernement, ce qui aurait été pire, a-t-il tenté de faire valoir.

À une colère d’un nouveau type (celle de la base face à un assaut d’un genre inédit (Trump II), les deux élus patinent. Joe Neguse se perd dans les dédales juridiques tandis que Michael Bennet fait un cours d’histoire : « Ce que je peux vous dire, c’est que, dans l’histoire de ce pays, à chaque période réactionnaire a succédé une période progressiste. » Cette loi d’airain semble tenir lieu de stratégie pour le démocrate : le meilleur viendra après le pire, presque mécaniquement. Pourquoi y aurait-il, dès lors, besoin d’organiser quoi que ce soit ? La veille, Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez ont réuni plus de 30 000 personnes à Denver, dans le cadre de leur tournée pour « combattre l’oligarchie ». Aucun des deux élus n’en fait mention.La tournure de la réunion a « énervé » Colton Janjak Plahn, pourtant démocrate ; et même un des responsables de la section de Boulder. C’est tout frais : arrivé dans l’organisation après la victoire de Trump en novembre dernier et élu en février, vice-responsable de la communication externe. « Je pensais que je pouvais avoir un impact », explique-t-il, attablé en terrasse d’un coffee shop du quartier universitaire.

Le jeune homme métis (amérindien et africain-américain) de 23 ans ne passe pas inaperçu dans ce parti composé majoritairement de Blancs de plus de 50 ans, très remontés contre Trump, mais plus frileux lorsqu’il s’agit de la proposition démocrate. « Résister est une part de ce que nous devons faire, mais une part seulement. L’antitrumpisme ne suffit pas. Il faut aussi présenter une politique alternative », revendique-t-il, sans cacher qu’il est « difficile de parler de cela dans le parti ».

Tout comme il est compliqué d’évoquer ce qu’est devenu Boulder : une ville démocrate certes, mais hors de prix. Le coût du logement notamment est devenu quasiment prohibitif, fruit d’une politique urbanistique restrictive au nom du maintien de la qualité environnementale. Les « boomers » arrivés dans les années 1970 veulent désormais geler les choses, empêchent toute construction de logements collectifs qui pourrait faire baisser le prix de l’immobilier mais également la valeur de leurs biens… Même les jeunes profs qui arrivent à l’université préfèrent se loger en dehors de la ville.

« On ne peut pas rester à ne rien faire »


« Boulder dit quelque chose de l’évolution de la base démocrate, avec une forme d’aveuglement sur les questions de classe », souligne Mathieu Desan, professeur de sociologie à l’université du Colorado et résident de la ville depuis près de dix ans. D’âge moyen et de diplômes et revenus élevés, le socle des plus mobilisés apparaît ainsi à la fois férocement opposé à Trump et mièvre dans sa réponse alternative, car enfermé dans son aisance sociale. L’atonie des campus – à commencer par celui de Boulder – ajoute à ce « grisonnement » de la « résistance ». « Côté étudiants, la répression des manifestations sur Gaza a clairement joué sur le manque de réponses collectives », insiste l’universitaire.

Pourtant, les jeunes étaient légion lors du meeting record de « Bernie » et AOC. Mais, à l’instar de Steve, un ingénieur trentenaire, nombre d’entre eux ne font « absolument pas confiance au Parti démocrate ». Un peu comme Autumn et Kai, venues assister un dimanche après-midi à un atelier de formation de DSA (Democratic Socialists of America), qui a connu son pic d’adhérents, avant le Covid, en 2020, avec 90 000 membres. « La pandémie a stoppé la progression mais on a réussi à maintenir le niveau d’adhérents malgré tout, explique Tom, le formateur venu du Wisconsin. Il y a clairement un rebond d’adhésions depuis le retour de Trump. L’état d’esprit est qu’il faut s’organiser. »Autumn, la vingtaine, en recherche d’emploi, a assisté à une première réunion en février, puis a décidé de se jeter dans le grand bain. « J’étais engagée politiquement mais superficiellement, disons. Là, j’ai l’intention de m’investir beaucoup plus. On ne peut pas rester à ne rien faire avec ce qui se passe. »

Elle a emmené son amie Kai qui, elle, a toujours entretenu une distance avec l’engagement politique, même si elle refuse de se définir comme « apolitique » ou « dépolitisée ». Son évolution s’est jouée à la fois dans le climat politique national et sur son lieu de travail. La jeune femme est barista dans un Starbucks qui ne dispose pas encore d’une section syndicale« On est en train de réfléchir à comment s’y prendre pour en créer une, justement. » En attendant, ce samedi 5 avril, elles participeront toutes deux à l’une des centaines de manifestations organisées dans tout le pays, premier effort conjoint pour juguler les politiques trumpistes.

ENCADRE

Une ville pionnière « où il fait bon vivre »

Les conservateurs disent de Boulder qu’il s’agit de « 25 miles carrés entourés par la réalité ». Certains l’appellent aussi la « République populaire de Boulder ». En tout état de cause, la cité située au pied des Rocheuses, à 45 minutes au nord-ouest de Denver, a été pionnière : en 1974, le conseil municipal vote une ordonnance interdisant les discriminations basées sur le genre ; un an plus tard, le comté délivre les premiers contrats de mariage gay ; en 2006, elle est la première à instituer une taxe carbone avant de décréter, en 2019, « l’urgence climatique » avec des politiques publiques ambitieuses ; enfin, en 2020, 78 % des habitants établissent par référendum le « vote préférentiel », testé pour la première fois lors de l’élection du maire en 2023. Siège de l’université du Colorado (38 000 étudiants, 10 000 profs et salariés), deuxième pôle de laboratoires scientifiques après Washington D.C., ville la plus diplômée de l’État, Boulder ne quitte jamais le peloton de tête des villes « où il fait bon vivre ».

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