Convention démocrate, jour 3 : « Coach Walz » à l’offensive

Le colistier de Kamala Harris a livré un discours énergique – à son image – mêlant des éléments de son parcours personnel et un peu de substance politique. (Article publié dans l’Humanité du 22 août 2023.)

« C’est l’honneur de ma vie d’accepter votre nomination à la vice-présidence des États-Unis ». La formule est on ne peut plus convenue mais le personnage qui l’a déclamé, mercredi soir à l’United Center de Chicago, l’est beaucoup moins. Il y a un mois, chez les bookmakers politiques, Tim Walz était la très grosse cote, loin derrière l’ultra-favori, Josh Shapiro, gouverneur de Pennsylvanie, le plus important des « swing states ». Aujourd’hui, il semble être une carte majeure de la coalition démocrate à deux mois et demi du scrutin présidentiel. Depuis que Kamala Harris l’a choisi comme colistier, le pays découvre une personnalité singulière dont le bilan, en tant que gouverneur du Minnesota, rappelle que l’on peut mener des politiques progressistes et être populaire.

Son parcours met à mal l’angle d’attaque des républicains qui définissent les démocrates comme représentant les élites des deux côtes et méprisant ce « fly over country » (ce pays que l’on survole en avion). Mercredi soir, face aux 4000 délégués de la convention démocrate, il ne s’est évidemment pas privé de le redérouler, mettant l’accent sur son enfance dans une petite ville du Nebraska, aux difficultés qu’il a connues pour concevoir un enfant, en passant par sa carrière de professeur de géographie et de coach de football américain. Il a d’ailleurs filé la métaphore sportive pour décrire la situation politique. « C’est le quatrième quart-temps. Nous sommes menés d’un but sur le terrain (1), a-t-il lancé. Mais nous sommes en attaque et nous avons le ballon. Nous avançons sur le terrain. Et nous avons la bonne équipe ». Cédant à l’impératif du « storytelling », « Coach Walz » a d’ailleurs livré plus de détails sur sa carrière d’entraîneur que les 12 années qu’il a passées au Congrès. Il a néanmoins évoqué son bilan en tant que gouverneur du Minnesota, fonction qu’il occupe depuis 2019. « Alors que d’autres États bannissaient les livres de leurs écoles, nous bannissions la faim des nôtres », a-t-il déclaré, en faisant référence à un projet de loi qu’il a signé et qui permet aux écoles publiques de fournir à tous les élèves un petit-déjeuner et un déjeuner gratuits et aux « purges » des bibliothèques par des élus républicains. Ce jeudi 22 août, en soirée, ce sera au tour de Kamala Harris d’accepter officiellement la nomination, en conclusion d’une convention qui a évité les déchirements programmatiques – quitte à laisser le sujet de la guerre à Gaza en coulisses – pour jouer et parfois surjouer les cartes des destinées personnelles et de l’unité.

(1) En réalité, les sondages n’indiquent pas vraiment que les démocrates sont menés. L’agrégateur de sondages du site realclearpolitics.com donnent à Kamala Harris une avance de 1,5 points au plan national. Une marge insuffisante pour s’assurer d’une majorité au collège électoral.

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Convention démocrate, jour 2 : entre antitrumpisme, bilan et projet

Tandis que Barack et Michelle Obama ont sonné la charge contre le milliardaire nationaliste et xénophobe, Bernie Sanders a déroulé des propositions nouvelles sur lesquelles il espère que le ticket Harris-Walz fera campagne. (Article publié dans l’Humanité du 21 août 2024).

Taper sur Trump et valoriser le bilan : la deuxième soirée de la convention démocrate a respecté un équilibre qui peut parfois s’apparenter à une ligne de crête. Durant sa courte campagne de réélection, Joe Biden avait rejoué le scénario de 2020 : transformer le scrutin présidentiel en référendum anti-Trump.

Stratégie efficace il y a quatre ans (7 millions de voix d’avance et une victoire au collège électoral avec 306 grands électeurs contre 232) mais plus limitée après un premier mandat au terme duquel il faut aussi défendre son bilan… et ses limites. Depuis qu’elle a repris les rênes de la campagne, Kamala Harris prend un peu plus soin d’articuler la critique de son adversaire et la promotion des réalisations effectuées.

Pourtant, l’antitrumpisme demeure un puissant facteur de mobilisation pour les démocrates et c’est sur celui-ci qu’ont joué Barack Obama et Michelle Obama dans leurs discours respectifs. L’ancien président a mis en garde contre le choix de « quatre années supplémentaires de fanfaronnades, de maladresses et de chaos ». « Nous avons déjà vu ce film et nous savons tous que la suite est généralement pire », a-t-il ajouté.

L’ancienne first lady a dénoncé « des mensonges laids, misogynes et racistes pour remplacer les vraies idées et solutions qui amélioreront réellement la vie des gens ». Elle a également moqué l’une des formules récemment utilisées par le milliardaire nationaliste et xénophobe qui faisait référence à des « emplois noirs », comme si certains postes étaient réservés aux africains-américains (sous entendu : les moins qualifiés). « Qui va lui dire que l’emploi qu’il recherche actuellement pourrait bien être l’un de ces « emplois noirs » ? », a-t-elle lancé.

L’antitrumpisme n’étant jamais mieux servi que par les républicains qui ont travaillé ou côtoyé l’ancien président, les organisateurs ont fait défiler au pupitre plusieurs d’entre eux. L’ancienne attachée de presse de la Maison Blanche, Stephanie Grisham, a décrit Trump comme n’ayant « aucune empathie, aucune morale et aucune fidélité à la vérité ». « Le Grand Old Party a été kidnappé par des extrémistes et s’est transformé en une secte – la secte de Donald Trump. Le Parti républicain de John McCain a disparu, et nous ne devons rien à ce qui a été laissé derrière nous », a regretté le maire de Mesa (Arizona).

La convocation de la figure de John Mc Cain, ancien candidat républicain défait par Barack Obama en 2008, faucon assumé et systématiquement opposé aux législations sociales, avait quelque chose de décalé, pour ne pas dire d’incongru, dans une convention qui glorifie le bilan social du mandat de Joe Biden.

C’est sur celui-ci que Bernie Sanders a appuyé la première partie de son discours, estimant même que « ces trois dernières années et demi, en travaillant ensemble, nous avons accompli plus qu’aucun gouvernement depuis FDR (Franklin Delano Roosevelt) ». Le sénateur du Vermont passe sans doute un peu vite sur le bilan de l’administration Johnson (loi sur les droits civiques, création de Medicare) mais c’est la leçon politique qu’il en tire qui compte dans son propos : « Lorsque la volonté politique est là, le gouvernement PEUT agir efficacement pour les citoyens de notre pays ». L’ancien candidat aux primaires démocrates (en 2016 et 2020) a ensuite pivoté vers l’avenir en listant un certain nombre de propositions : garantir les soins de santé à tous en tant que droit de l’homme et non en tant que privilège ; porter le salaire minimum à un niveau décent ; renforcer l’enseignement public, augmenter les salaires des enseignants et veiller à ce que chaque Américain, quel que soit son revenu, reçoive l’enseignement supérieur dont il a besoin ; s’attaquer à Big Pharma et réduire de moitié le coût des médicaments délivrés sur ordonnance. Et de conclure : « J’ai hâte de travailler avec Kamala et Tim pour faire passer ce programme ». Le message est passé : l’antitrumpisme et un bilan honorable ne suffiront pas à faire la décision le 5 novembre prochain, il faut également un projet transformateur.

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Convention démocrate, jour 1 : Joe Biden passe le relais à Kamala Harris, AOC prend date

Le président en exercice a ouvert la grand-messe démocrate qui se tient jusqu’à jeudi à Chicago. La députée socialiste-démocrate de New York a délivré un discours enflammé, achevant sa stratégie de s’inscrire au cœur de la coalition démocrate, non en marge. (Article publié dans l’Humanité du 20 août 2024.)

Un président en exercice qui adoube sa vice-présidente, une ancienne candidate et une future candidate qui prend date : la première soirée de la convention démocrate, qui s’est ouverte, lundi 19 août à Chicago, a été placée sous le signe du passage de relais, avec en « vedettes » Joe Biden, Hillary Clinton et Alexandria Ocasio-Cortez.

Depuis plusieurs mois, l’hôte de la Maison Blanche s’était préparé à délivrer un discours de première importance face à la convention. Sur son calendrier, il avait coché le jeudi – le dernier de la grand-messe démocrate. Finalement, c’est au premier soir qu’il s’est dirigé vers le pupitre pour un discours qui avait des allures d’adieu.

Joe Biden n’a pas fait semblant de ne pas voir l’éléphant dans la pièce, à savoir son propre retrait. « J’aime mon travail, mais j’aime encore plus mon pays, a-t-il déclaré. Et toute cette discussion sur le fait que je suis en colère contre tous ceux qui ont dit que je devais me retirer, ce n’est pas vrai. J’aime encore plus mon pays. Et nous devons préserver notre démocratie en 2024 ».

Celui qui restera le président d’un mandat en a profité pour défendre son bilan : « Grâce à vous, nous avons connu l’une des quatre années de progrès les plus extraordinaires jamais réalisées, point final. » Pour son dernier discours d’importance, Joe Biden, élu pour la première fois au Sénat en 1972, a été accueilli par des « Merci Joe » lancés par la foule des délégués et remercié par Kamala Harris elle-même, montée sur scène à l’improviste, qui a évoqué sa « vie au service de notre nation ».

Deuxième tête d’affiche de cette première soirée : Hillary Clinton, à ce jour la candidate la plus proche d’entrer à la Maison Blanche. Lorsqu’elle s’était adressée à la convention en 2016, l’ancienne First Lady était donnée gagnante dans les sondages. Elle a, cette année, évoqué « le plafond de verre le plus haut et le plus dur » et délivré un discours sur le plan émotionnel (« En tant que fille de ma mère et mère de ma fille, je suis très heureuse que ce jour soit arrivé ») dénué des leçons de sa défaite d’il y a 8 ans, qui pourraient être utiles à Kamala Harris.

Un autre nom figurait au bas de l’affiche de cette première journée. Après son discours, il figure tout en haut. « Il ne serait pas surprenant de voir des extraits de ce discours dans les années à venir », selon le Washington Post. Alexandria Ocasio-Cortez a délivré pendant sept minutes un discours enflammé, lançant des flèches à Trump, qui « vendrait ce pays pour un dollar si cela devait lui permettre de se remplir les poches et de graisser la patte de ses amis de Wall Street », et des fleurs à Kamala Harris, « qui comprend les inquiétudes de la classe moyenne car elle vient de la classe moyenne », la vice-présidente étant la fille d’un professeur d’économie et d’une oncologue.

Il y a quatre ans, la députée socialiste-démocrate de New York n’avait eu droit qu’à 90 secondes de temps de parole qu’elle avait utilisées pour apporter son soutien à Bernie Sanders, sans jamais mentionner le nom de Joe Biden, pourtant nominé par le camp démocrate. De nombreux républicains « modérés » appelant à voter pour l’ancien vice-président de Barack Obama avaient obtenu un temps de parole plus important.

Cette place faite à AOC indique à la fois le poids de l’aile gauche dans la coalition démocrate et l’évolution de la jeune députée (34 ans), qui a décidé de jouer à fond la carte de marges de manœuvre au seuil de l’appareil démocrate. Dans son discours, elle a évité le sujet qui fâche et sur lequel elle a pris des positions fortes – la guerre à Gaza – refusant de fait de faire écho à l’intérieur de l’United Center de ce qui se déroulait en dehors, avec une manifestation rassemblant des milliers de personnes exigeant un cessez-le-feu permanent et la fin de l’aide militaire américaine à Israël.

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« Kamala Harris devra marcher sur une ligne de crête entre le soutien à Biden et l’incarnation d’un avenir différent »

Entretien avec Bill Fletcher Jr, militant socialiste, syndicaliste et auteur sur les enjeux de la convention démocrate qui se déroule à Chicago. (Article publié dans l’Humanité du 20 août 2024.)

Kamala Harris a réduit l’écart avec Donald Trump dans les sondages. Pensez-vous qu’elle mène la bonne campagne pour vaincre Trump ?

Kamala Harris mène une campagne remarquable, surtout si l’on considère les conditions dans lesquelles elle est entrée en campagne. Elle a suscité un niveau d’enthousiasme que je n’ai pas vu depuis de nombreuses années. Le colistier qu’elle a choisi est apprécié par le mouvement syndical et dispose d’un excellent bilan sur les questions LGBTQ. Elle mène une campagne en faveur de la démocratie mais aussi de la justice économique.

Elle doit valoriser certaines des grandes réalisations de l’administration Biden, tout en mettant l’accent sur ce qu’il faut faire à l’avenir. Le ticket ne peut pas se laisser distraire par les attaques sur le passé militaire de Walz et certainement pas sur la façon dont il a répondu à la montée en puissance de Black Lives Matter en 2020.

Les délégués du mouvement « uncommitted » porteront un message clair : cessez-le-feu, arrêt des livraisons d’armes. Ont-ils réellement une influence sur la question de la guerre à Gaza ?

Oui, et je pense que le choix de Harris de prendre Walz comme colistier reflète, en partie, la reconnaissance du fait qu’un sioniste déclaré comme colistier lui ferait du tort (Josh Shapiro, gouverneur de Pennsylvanie, a, un temps fait figure de favori, NDLR). Elle devra marcher sur une ligne de crête entre le soutien à son patron – Biden – et l’incarnation d’un avenir différent.

Je pense qu’elle essaie, au moins, d’offrir une vision différente de l’avenir du Moyen-Orient. Cela dit, le mouvement pro-palestinien doit maintenir la pression sur Biden et Harris tout en comprenant que le fait de ne pas participer à cette élection ou d’opter pour un tiers parti équivaut à voter pour Trump.

Sur quel programme Kamala Harris va-t-elle mener campagne ?

On a l’impression que le programme va poursuivre dans la direction prise par Biden sur le plan intérieur, c’est-à-dire s’éloigner des politiques néolibérales. Mais il reste des différences importantes et des incertitudes au sein des cercles dirigeants sur ce que devrait être un scénario économique post-néolibéral. Cela offre à la gauche des opportunités si nous arrivons à articuler notre opposition à Trump et à MAGA et l’idée que nous devons être les défenseurs d’une démocratie renforcée.

La gauche dispose donc de marges de manœuvre ?

La gauche américaine – et plus particulièrement la gauche socialiste – doit être refondée. Une grande partie de la gauche socialiste a une conception trop limitée des stratégies nécessaires pour construire un mouvement majoritaire capable de gagner le pouvoir dans le contexte du capitalisme démocratique (en tant qu’étape vers le socialisme).

Nos organisations au sein de la gauche socialiste sont trop faibles et diffuses. Mais les opportunités du moment sont énormes et défaire le projet MAGA (Make America Great Again) représente une opportunité. Il me semble que nous avons beaucoup à apprendre du nouveau Front populaire français !

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Gaza : Harris au pied de la guerre

Une manifestation, organisée dès ce lundi, mettra la pression sur la candidate démocrate afin qu’elle change de politique à l’égard du gouvernement israélien. (Article publié dans l’Humanité du 19 août 2024.)

Ils seront une trentaine à l’intérieur de l’United Center de Chicago, où se déroule la convention du Parti démocrate, mais des centaines voire des milliers à l’extérieur afin de porter la même exigence : que Kamala Harris rompe avec la politique de soutien inconditionnel de Joe Biden au gouvernement de Benyamin Netanyahou.

Au premier jour de la convention, ce lundi, une coalition de quelque 200 organisations fera entendre ce message lors d’une « marche » de protestation contre la politique. Pour les organisateurs, le retrait de Joe Biden, parfois surnommé « Genocide Joe » par une frange du mouvement antiguerre, ne règle en rien le problème.

Après l’annonce du renoncement du président en exercice à briguer un second mandat, ils se sont réunis pour décider s’il fallait changer d’approche si Kamala Harris devenait la candidate. « Il y a eu un consensus absolu, rapporte Hatem Abudayyeh, porte-parole de la coalition March on the DNC. Elle est comptable des politiques de l’administration. »

Si Kamala Harris a été la première responsable de l’administration Biden à appeler à un cessez-le-feu avant de refuser de présider la session du Congrès accueillant Benyamin Netanyahou, les militants pour la reconnaissance des droits des Palestiniens demandent plus que des mots : des actes. Selon un sondage Reuters/Ipsos réalisé en mai, 44 % des électeurs démocrates inscrits sur les listes électorales désapprouvent la manière dont Joe Biden a géré la guerre. Cette proportion est encore plus forte parmi les jeunes et les électeurs des minorités, notamment les Africains-Américains, sans lesquels aucune candidature démocrate ne peut envisager une victoire.

À l’intérieur, leur voix sera relayée par des délégués élus, lors du processus des primaires, dans le cadre du mouvement Uncommitted (« non engagé »), parti du Michigan, un des principaux « swing states ». L’idée centrale était de profiter des primaires pour faire pression sur Joe Biden : « Nous ne voterons pas pour vous si vous ne changez pas de politique. » Ces listes ont franchi un seuil suffisant dans sept États (avec des pointes à 19 % dans le Minnesota et 13 % dans le Michigan) pour avoir droit à une représentation à la convention. L’avertissement vaut désormais aussi pour Kamala Harris.

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« Kamalamania » ou le retour des démocrates dans la course

Réuni en convention à Chicago à partir de ce lundi, le parti démocrate profite d’une dynamique créée par le retrait de Joe Biden. L’establishment centriste s’est rallié à la vice-présidente et a verrouillé tout débat interne. (Article publié dans l’Humanité du 19 août 2024.)

Chicago 2024 ne sera pas Chicago 1968. Au creux de leurs courtes nuits, les stratèges démocrates doivent se répéter cette phrase comme un mantra. Alors que s’ouvre ce lundi la convention démocrate, le spectre d’un chaos, prélude à une défaite – scénario tellement redouté lors de l’annonce du retrait de Joe Biden de la campagne –, ne semble plus qu’une ombre très lointaine. Le ralliement express de l’establishment autour de la candidature de Kamala Harris a conjuré la perspective d’une grand-messe démocrate transformée en bataille fratricide de chapelles.

Chicago 2024 ne sera sans doute pas Chicago 1968. Cette année-là, Lyndon Johnson avait dû, en raison de son impopularité grandissante liée à la guerre du Vietnam, renoncer à briguer un second mandat complet. Durant la convention, alors que le vice-président Hubert Humphrey ralliait, au terme d’interminables tractations, une majorité de suffrages autour de sa candidature, dehors, la police de Chicago, aux ordres du maire démocrate Richard Daley, battait comme plâtre les manifestants pacifistes.

Quelques mois plus tard, Richard Nixon était élu président en promettant de mettre fin à l’escalade au Vietnam, le premier d’une litanie de mensonges qui conduira finalement à sa chute en 1974. L’Histoire ne bégaiera peut-être pas mais la coalition démocrate devra affronter ses propres dissensions sur une autre guerre – celle à Gaza, en l’occurrence – qui la divise comme aucun autre sujet.

Pour le reste, elle affichera une unité derrière Kamala Harris, renforçant la dynamique en cours : l’agrégateur de sondages du site Realclearpolitics crédite la vice-présidente d’une moyenne de 47,9 % des suffrages au plan national, contre 46,9 % pour Donald Trump. Dans les « swing states » (États indécis) qui feront la décision le 5 novembre, les nouvelles s’avèrent même encore meilleures.

Selon une enquête du New York Times publiée ce week-end, la candidate démocrate remporterait les trois États du Midwest qui suffiraient à la propulser à la Maison-Blanche – Pennsylvanie, Michigan et Wisconsin – avec la même marge (50-46). Elle disposerait également d’une avance en Arizona (50-47) et en Caroline du Sud (49-47), ne cédant qu’au Nevada (47-48) et en Géorgie (46-50). « Les nouveaux sondages prouvent que Mme Harris parvient à consolider une partie de la base démocrate qui hésitait depuis des mois à soutenir M. Biden, en particulier les jeunes électeurs, les non-Blancs et les femmes », analyse le quotidien new-yorkais.

Dans un pays ultra-polarisé, le chemin vers la Maison-Blanche passe d’abord par la mobilisation de sa propre base avant d’aller tenter de convaincre d’hypothétiques « swing voters ». Kamala Harris a clairement effectué une partie du chemin… et Donald Trump ne trouve pas la riposte à ce retournement de situation. Il l’a d’ailleurs avoué la semaine dernière : « Je n’ai pas du tout recalibré ma stratégie. »

Le milliardaire xénophobe a passé ces trois dernières semaines à questionner l’intelligence de Kamala Harris, son identification « raciale » (alléguant que la fille noire d’immigrés indiens et jamaïcains « a pris un virage et est devenue une personne noire » par opportunisme politique), l’affluence à ses meetings et à écorcher volontairement son nom. Et lorsqu’il revient sur les rails du contenu programmatique, c’est pour cultiver sa monomanie nativiste, insulter les migrants sans papiers (« des monstres sauvages ») et décrire une situation migratoire aussi apocalyptique qu’irréelle.

Quant à son colistier, il fait lui aussi du Trump mais presque en pire. J. D. Vance, présenté comme un idéologue, a successivement prêté l’intention à Kamala Harris de vouloir faire interdire la viande rouge puis les gazinières (sic). Le sénateur de l’Ohio s’est également lancé dans une croisade contre les femmes sans enfants – ce qui est le cas de Kamala Harris, comme d’un nombre grandissant de citoyennes américaines.

Il n’est pas en reste à l’encontre du colistier choisi par celle-ci, Tim Walz, d’abord accusé d’avoir abandonné son unité déployée en Irak alors qu’il avait simplement pris, à l’âge de 51 ans, sa retraite de la garde nationale, dans laquelle il servait depuis vingt-quatre ans.

Deuxième salve : en tant que gouverneur du Minnesota, Tim Walz aurait tardé à envoyer la troupe face aux manifestations suivant l’assassinat de George Floyd, à Minneapolis, une retenue pour laquelle l’aile gauche le loue. Le débat entre les deux colistiers, prévu le 1er octobre, pourrait revêtir une importance particulière pour un exercice habituellement sans surprises.

Les services involontairement rendus par le ticket républicain au ticket démocrate ne s’arrêtent pas là. À chaque évocation d’une possible proposition économique ou sociale, les républicains crient au délire d’extrême gauche, voire au communisme. Pourtant, un certain flou demeure sur le curseur programmatique, l’un des principaux enjeux de cette convention.

« Jusqu’à présent, Mme Harris a mené une campagne électorale solide en tant que démocrate générique compétente, mais la classe des donateurs semble y voir une opportunité, décrypte David Sirota, ancien conseiller de Bernie Sanders, scénariste du film oscarisé Don’t Look Up et créateur du site d’information The Lever. Certains milliardaires démocrates se sentent encouragés à exiger qu’elle se retire de la politique populiste la plus réussie de l’administration Biden. En effet, les articles parus dans la presse économique montrent que les grands patrons considèrent la nomination de Walz comme un simple geste rhétorique et esthétique à l’égard de la base du parti, mais pas comme un signal de l’engagement de Harris à adopter les ”Walzonomics” (les principes économiques de Tim Walz pendant son mandant de gouverneur du Minnesota – NDLR) ou même les éléments les plus forts de l’agenda économique Biden-Harris. »

Dans une première ébauche du déroulé de la convention, l’aile gauche du parti n’avait droit à aucun créneau. Les discours de Joe Biden, des anciens présidents Bill Clinton et Barack Obama et de l’ancienne candidate Hillary Clinton étaient prévus, mais pas celui de Bernie Sanders. Finalement, le sénateur et ancien candidat aux primaires démocrates, s’exprimera mardi 20 août en soirée devant les 4000 délégués.

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Avec Tim Walz, Kamala Harris penche (un peu) à gauche

Le choix du gouverneur progressiste du Minnesota, soutenu par Bernie Sanders, donne la mesure du poids de l’aile gauche au sein de la coalition démocrate et révèle le choix stratégique de ne pas mener une campagne uniquement centriste. (Article publié dans l’Humanité du 7 août 2024).

Contrairement à Hillary Clinton en 2016, Kamala Harris n’a pas choisi une sorte de double politique pour constituer le ticket qui affrontera, le 5 novembre, Donald Trump. En retenant Tim Walz, le gouverneur du Minnesota (lire page suivante), elle a opté pour une complémentarité aussi politique que sociologique et indiqué un cap stratégique : la mobilisation de l’ensemble de la coalition démocrate.

L’annonce a de quoi surprendre le Landerneau politique états-unien, même si la figure de ce gouverneur populaire et progressiste avait émergé ces dernières semaines comme l’une des plus crédibles. Depuis l’annonce du retrait de Joe Biden et le ralliement express de la famille démocrate autour de la candidature de sa vice-présidente, le nom de Josh Shapiro revenait le plus souvent dans les « pronostics » des observateurs. Le gouverneur de Pennsylvanie disposait de plusieurs atouts : son âge (51 ans), sa popularité dans le plus important des États indécis (swing states) avec ses 19 grands électeurs et le soutien de l’establishment. En général, ce dernier suffit à peser sur la décision finale. Pas cette fois-ci, et cela donne sans doute une indication de l’état du rapport de force au sein du Parti démocrate.

Depuis plusieurs jours, une sorte de bras de fer s’était engagé entre l’appareil centriste et son aile gauche, celle-ci mettant tout son poids dans la balance en faveur de Tim Walz. Bernie Sanders et les syndicats avaient fait connaître leur préférence. De façon plus surprenante, Nancy Pelosi les avait rejoints. L’ancienne présidente de la Chambre des représentants, toujours extrêmement influente, garde sans doute à l’esprit la campagne désastreuse de 2016. Après une primaire tendue face à Bernie Sanders (45 % des suffrages), symbole d’un mouvement progressiste émergent, Hillary Clinton avait mené une campagne aussi molle que centriste, illustrée par le choix de son colistier, Tim Kaine, un sénateur bon teint de Virginie. Tentant de draguer les électeurs républicains « modérés », elle avait déployé des moyens dans des fiefs du GOP (Grand Old Party, surnom du Parti républicain) en plein changement démographique (Arizona, Texas et Géorgie). L’ancienne First Lady n’avait tenu aucun meeting dans le Wisconsin et très peu dans le Michigan et la Pennsylvanie. Le 8 novembre 2016, Donald Trump la devançait de 80 000 voix dans ces trois États du Midwest qui constituaient, depuis 1988, le « mur bleu » (la couleur du Parti démocrate).

« Une erreur est une erreur ; deux erreurs, c’est une faute », veut le dicton. Kamala Harris a donc évité la faute alors qu’elle devait prendre sa première grande décision en tant que candidate officielle du Parti démocrate. Avec Tim Walz sur le ticket, elle dévoile sa stratégie : ne pas braconner sur les terres républicaines mais faire en sorte que la moisson sur celles des démocrates soit la plus fertile possible.

Dans un pays polarisé comme jamais depuis la guerre de Sécession (1861-1865), la clé réside dans la mobilisation de sa propre base. D’autant plus dans un contexte où la guerre à Gaza et l’attitude de l’administration Biden constituent l’une des lignes de fracture au sein de l’électorat démocrate. Si elle veut devenir la première femme à entrer à la Maison-Blanche, elle se doit de les combler, tout au moins de les réduire. Lors de la récente visite de Benyamin Netanyahou, elle a d’abord refusé de présider à la session du Congrès avant de rencontrer, dans une ambiance distante et froide, le premier ministre israélien. Mais il lui faudra plus que des symboles pour recoller les morceaux d’une coalition démocrate fragmentée par le « soutien inconditionnel » de Joe Biden à Benyamin Netanyahou.

Une partie de l’électorat attend aussi des actes. Le deuxième étage de la fusée de la campagne Harris devra donc s’attaquer au contenu, sur les politiques économiques et sociales, comme l’y invite le sénateur du Vermont, Bernie Sanders, ainsi que sur le Proche-Orient, comme l’y oblige la situation. Ce n’est pas seulement la jeunesse des campus ou les électeurs originaires du Moyen-Orient vivant dans le Michigan qui ont démontré leur opposition à la guerre à Gaza, mais également les Africains-Américains qui représentent un tiers de l’électorat démocrate.

Alors que les courbes des sondages se sont rejointes mais pas encore croisées, cette nomination pourrait permettre à Kamala Harris de devancer Donald Trump d’ici à la Convention démocrate, qui se déroulera du 19 au 22 août, à Chicago. En attendant le grand raout démocrate, le duo a fait sa première apparition publique mardi soir lors d’un meeting à Philadelphie (Pennsylvanie). Figure encore largement méconnue du grand public, Tim Walz a attaqué bille en tête Donald Trump : “Il n’a aucune idée de ce qu’est le service (de la nation). Il n’a pas le temps pour cela parce qu’il est trop occupé à servir ses propres intérêts.” ”Si Trump a l’occasion de revenir, il reprendra exactement là où il s’est arrêté il y a quatre ans, mais cette fois, ce sera beaucoup, beaucoup plus grave“, a-t-il ajouté, en dénonçant le milliardaire xénophobe qui souhaite “restreindre nos libertés” et “aider les super-riches“. Surprise par le choix de Kamala Harris, l’équipe de campagne de Donald Trump tente de dépeindre Tim Walz en clone de Bernie Sanders, pourtant l’une des personnalités politiques les plus populaires du pays et en “gauchiste extrémiste“. Un coup d’oeil au CV de Tim Walz – racines rurales, ex-professeur et entraîneur de football américain, qui se revendique chasseur – permet de comprendre assez rapidement que cet angle d’attaque fera long feu. Le premier débat télévisé entre Kamala Harris et Donald Trump aura lieu le 10 septembre sur la chaîne ABC. Un possible nouveau tournant dans une campagne parmi les plus folles que le pays ait connu.

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Projet Germinal : comment les syndicats ont gagné chez Starbucks

La première syndicalisation d’un magasin de la multinationale en 2021 est venue ponctuer un plan aussi méticuleux qu’audacieux mené par des vieux routiers du syndicalisme et des jeunes activistes de gauche. Son nom : le « projet Germinal ». Deux ans et demi après, près de quatre cents cinquante « stores »  ont voté pour la syndicalisation. (Article publié dans l’Humanité magazine du 1er août 2024.)

Buffalo (État de New York, États-Unis), envoyé spécial.

« Pendant huit mois, je n’ai pas prononcé le mot syndicat. » Et au bout de huit mois, un syndicat est né. Comme par enchantement ? Pas vraiment. En fait, le silence de Jaz Brisack sur la nécessité de s’organiser faisait partie d’une stratégie afin d’aboutir à la première création d’une section syndicale dans un Starbucks.

Jaz était l’une des douze infiltrés (aux États-Unis, on les appelle les « salts ») dans des « stores » de Buffalo. Avant de se faire embaucher incognito comme « baristas » (barmen), tous ont suivi des cours au sein d’une école de formation dédiée à l’« organizing ». Bref, le vote majoritaire, en décembre 2021, des salariés du magasin d’Elmwood Street à Buffalo en faveur d’un syndicat est le résultat d’un plan méticuleux.

L’histoire de cette grande première pourrait ressembler à un film choral mis en scène par Robert Altman ou Paul Thomas Anderson où les destins se croisent et interfèrent avec, en épilogue, une percée historique pour le syndicalisme américain, pourtant en piteux état.

En scène d’ouverture pourrait apparaître le visage de Chris Townsend, vieux routier de l’action syndicale, ancien directeur national de l’action politique de United Electrical, Radio and Machine Workers of America (UE), un syndicat indépendant qui se targue d’avoir maintenu un fonctionnement démocratique en son sein et cultivé un syndicalisme revendicatif. Il commencerait par raconter son annus horribilis, 2017. « En juillet et septembre, j’ai fait deux infarctus. Je n’en pouvais plus. » À 66 ans, l’homme n’a jamais ménagé sa monture. Depuis sa « retraite » d’UE en 2013, il se démène pour le Amalgamated Transit Union (ATU), un syndicat qui représente les salariés des transports publics où il avait commencé sa « carrière » de syndicaliste en 1979 en tant qu’organisateur bénévole local à Tampa (Floride).

Une école de formation clairement marquée à gauche et orientée vers la lutte des classes

« Qu’est-ce que l’on peut faire pour que la dynamique se poursuive mais sans que cela ne te tue ? » lui demande alors le président d’ATU, Larry Hanley (décédé en 2019 à la suite, lui aussi, de problèmes cardiaques). Réponse de Chris : « Embaucher Richard Bensinger. » Du tac au tac : « Amène-le ici et je l’embauche. Faites ce que vous pensez devoir faire et vous aurez mon soutien. » Le duo est constitué.

Comme Chris, Richard est un « pro » de l’organizing. Sa carrière n’a pourtant pas commencé comme celle d’un fauteur de troubles : « J’ai grandi dans un État conservateur et je n’étais pas vraiment favorable aux syndicats. Mais j’ai rencontré Richard Rusty. C’était un boursier Fulbright, un progressiste, un défenseur des droits civiques, un activiste antiguerre. Il m’a offert un abonnement à “The Nation” et à “Indy Times”. Et ça m’a changé. » En 1975, il quitte l’université de Boulder dans le Colorado et embauche dans une usine qui fabrique des skis Head ainsi que des raquettes de tennis Arthur Ashe où il tente de monter une section syndicale. Sanction immédiate : licenciement.

Mais le virus l’a pris : « organizer » de base pour le syndicat Clothing Workers Union, il en devient ensuite le directeur régional. À la fin des années 1980, il fonde l’Organizing Institute. « Nous avons tout le temps dit au mouvement syndical : vous dépensez 97 % de votre budget pour vos membres existants et 3 % pour les non-membres et vous ne représentez que 10 % des travailleurs », relate-t-il aujourd’hui.

Fin 2017, Richard Bensinger propose à Chris Townsend de créer une école de formation qui sera finalement baptisée « Inside Organizer School » (IOS). Son acolyte est d’accord mais à une condition : que celle-ci soit clairement marquée à gauche et orientée vers la lutte des classes. À chaque session, Chris amène d’ailleurs des exemplaires de son livre de chevet. Son titre : « American Trade Unionism ». Son auteur : William Z. Foster, syndicaliste, secrétaire général du Parti communiste des États-Unis de 1929 à 1939, candidat à l’élection présidentielle américaine en 1924, 1928 et 1932, dont les cendres reposent sur la place Rouge à Moscou aux côtés de celles de deux autres Américains (le journaliste John Reed, auteur de « Dix Jours qui ébranlèrent le monde » et le syndicaliste Bill Haywood).

Chris en brandit d’ailleurs un exemplaire lors de notre premier échange via Zoom. « C’est LE livre », répète-t-il avant de reprendre le fil de l’incroyable histoire de la syndicalisation chez Starbucks. « Un jour, Richard propose de recruter des jeunes pour les envoyer en clandestins. “OK”, je lui dis. Dans les années 1980, j’ai moi-même été un “salt” dans six entreprises différentes pour le syndicat du commerce et de l’alimentation (UFCW). Je sais ce que cela apporte. Il revient me voir un peu plus tard, en me disant : “On va faire Starbucks.” Là, c’était une autre paire de manches… »

Leur projet baptisé du nom du roman d’Émile Zola : « Germinal »

À ce moment-là, Richard se trouve en pleine campagne pour syndiquer des magasins de la chaîne SPoT Coffee dans la partie nord de l’État de New York. Elle sera victorieuse, comme le prouve une affiche prosyndicat qui trône toujours dans le « store » où le syndicaliste nous a donné rendez-vous pour la première fois. Elle sera le tremplin pour Starbucks. Chris Townsend reprend : « Ce qu’on a fait, basiquement, c’est qu’on a recruté des jeunes engagés très à gauche qui voulaient en découdre, acceptaient l’idée d’être infiltrés et on a lancé la formation. » Ils décident de baptiser leur projet du nom du roman d’Émile Zola : « Germinal ».

Parmi la douzaine de futurs « infiltrés » figure Jaz Brisack. Richard Bensinger dit d’elle : « C’est la meilleure organizer que j’ai jamais rencontrée. » « Elle est douée pour tout », ajoute-t-il en nous tendant un tee-shirt dessiné par… Jaz. Nous sommes désormais au 5e étage de Tri-Main Center, un ancien bâtiment industriel réhabilité, où Starbucks Workers United a désormais son siège.

Richard a rencontré Jaz dans le Mississippi par l’intermédiaire d’un professeur d’université. Elle (Jaz insiste pour utiliser le pronom « they » traduisible en français par « iel ») affiche à peine une vingtaine d’années, mais son parcours est déjà hors norme. Née dans une famille de chrétiens évangélistes fondamentalistes, scolarisée à la maison, elle trouve, dès 16 ans, un job d’appoint à Panera Bread, une chaîne où les conditions de travail et les salaires indigents la poussent à s’intéresser aux syndicats.

« Votre job est de recruter un “capitaine” qui va entraîner les autres »

Élève brillante, elle poursuit des études supérieures à l’université du Mississippi, reçoit des bourses à foison (bourse Harry Truman, bourse Rhodes dont elle est la première « non-homme » récipiendaire), tout en participant à une campagne de syndicalisation (infructueuse) à l’usine Nissan à Canton, dans le Mississippi, et décroche son master en politique publique, journalisme et anglais. « Lors de la remise des diplômes, en plein Mississippi, elle défile avec un keffieh palestinien », raconte Richard, comme pour souligner le caractère bien trempé de Jaz, dont le fil sur X (ex-Twitter) regorge toujours de posts sur Gaza et les droits des Palestiniens. Diplôme en poche, Jaz file à… Buffalo, où elle suit Richard, participe à l’IOS et rentre, à l’instar de ses onze collègues, comme infiltrée en 2020 dans un magasin Starbucks.

« J’ai décidé de devenir salt lorsqu’un de mes collègues a été viré car il parlait à trop de monde. C’était suspect pour la direction. Ce jour-là, j’ai compris », se remémore-t-elle. Et donc pendant huit mois, elle ne parle pas de syndicat. « Votre job n’est pas d’être l’avant-garde de la révolution ou de venir expliquer à vos collègues ce qu’est l’histoire du mouvement ouvrier, explique aujourd’hui Jaz, qui aime pourtant parler des rôles historiques d’Eugene Debs ou de Mother Jones et cite Georges Sorel de mémoire. Votre job est de recruter un “capitaine” qui va entraîner les autres. » Dans le « store » d’Elmwood Street, ce capitaine se nomme Michelle Eisen, treize ans d’ancienneté, un pilier.

Dans celui de Camp Road à Hamburg, à 20 kilomètres au sud de Buffalo – l’un des trois visés par le projet Germinal – Will Westlake doit lui aussi choisir quelqu’un. Comme il avait lui-même été remarqué, quelques années auparavant. En 2017, pendant une année sabbatique universitaire, il prend un job de « barista » à Ithaca, dans l’État de New York, histoire de remplir un peu son compte en banque. Il est alors approché par des collègues qui veulent créer un syndicat. « Avant cela, je m’occupais surtout de politique. J’avais travaillé sur la campagne présidentielle d’Hillary Clinton et participé à différentes campagnes au Congrès. Ma compréhension était donc un peu limitée », nous dit-il, en esquissant un sourire.

Le jeune homme accepte, mène la campagne victorieuse, aide à négocier la première convention collective et… se fait virer, le jour de sa signature. Richard Bensinger – toujours dans les bons coups – lui glisse alors à l’oreille : « Deviens barista ailleurs et crée un syndicat. » Mais le conseil ressort par l’autre oreille. Will reprend ses études – sciences politiques et français –, étudie pendant une année à Strasbourg. Puis un jour… « Je croise Jaz que j’avais rencontrée lors de la campagne à Ithaca. Je lui dis : “Hey, sur quoi travailles-tu ? Est-ce qu’il y a quelque chose pour lequel je pourrais aider ?” Elle me parle de Starbucks et me demande si je peux postuler à Buffalo. Ce que je fais. Peu après, je reçois un coup de fil d’un responsable qui me propose un entretien. Je file à Buffalo. »

Will sait très bien ce qu’il faut dire pour plaire et décrocher le poste. La mission s’était avérée plus compliquée pour un autre « infiltré », Arjae Rebmann, qui a passé son entretien d’embauche les bras croisés ou sur le côté, pour que le manager ne remarque pas le tatouage en forme de faucille et de marteau sur son poignet gauche. Les deux passent le cap. Will retourne aussitôt à Ithaca, prépare ses affaires et part pour Buffalo, où il emménage dans une colocation un peu spéciale : elle n’est composée que d’infiltrés. Sur les murs sont accrochés des posters de Karl Marx et Dolores Huerta, cofondatrice avec Cesar Chavez de l’United Farm Workers. Dans son magasin, Will a choisi Gianni Reeve. Elle a 20 ans. Elle est une chef d’équipe juste et donc respectée. Elle a du charisme et l’esprit sarcastique. Bingo.

Au cours de l’été 2021, tous les salts proposent à un collègue de se voir en dehors du boulot pour poser un premier jalon. Will invite Gianni. Elle croit à un rendez-vous galant. Will évoque sans trop donner de détails une campagne syndicale. Gianni n’est pas apeurée : son père est membre de l’UAW, le grand syndicat de l’automobile. Elle accepte de s’engager à condition que cela ne provoque pas son licenciement. Will évite de lui parler de son propre licenciement…

À Seattle, au siège de Starbucks, c’est panique à bord

À l’été 2021, les duos sont formés. Fin août, le syndicat Workers United envoie une lettre ouverte de 50 employés de la région de Buffalo au PDG de Starbucks et commence à déposer des demandes d’élections syndicales dans plusieurs magasins.

À Seattle, au siège de Starbucks, c’est panique à bord. La direction générale n’a rien vu venir. Elle envoie en urgence des managers en renfort dans les magasins concernés. Le conseil d’administration sort même Howard Schultz de sa retraite. En novembre, il se déplace lui-même à Buffalo. Devant des dizaines d’employés invités dans la salle de bal du Hyatt Regency, il délivre un discours dégoulinant de paternalisme. Alors qu’il quitte la scène, une « partenaire » (nom donné par Starbucks à ses salariés) se dirige vers lui et lui demande de signer un engagement contre la chasse aux syndicats. C’est Gianni Reeve. Aussitôt, des cadres l’encerclent dans une manœuvre perçue comme menaçante tandis qu’Howard Schultz s’esquive par une porte dérobée.

Sous les regards de Jaz et d’autres infiltrés présents, la jeune femme lance à l’ombre fuyante : « La force que nous avons, c’est la force que nous avons les uns avec les autres. » La vidéo devient virale. La mèche est allumée… Le 9 novembre, le « store » d’Elmwood vote en faveur de la syndicalisation. « Il en fallait un, juste un », souligne Richard. Effet domino : deux ans et demi après, plus de 400 magasins Starbucks sont syndiqués.

« Je n’aurais jamais pensé qu’on en arriverait là, confesse Chris Townsend. Ma crainte était que le groupe écrabouille le début de syndicalisation en fermant les trois premiers magasins syndiqués. » « J’ai l’impression d’être dans les années 1930, quand tout à coup une vague syndicale s’est levée avec des organizers partout, savoure Richard Bensinger. Ils sont jeunes et politiquement motivés. 88 % des personnes de moins de 30 ans sont pour les syndicats, donc, en fait tout le monde est un salt ou un organisateur interne. C’est la génération Bernie. »

Le patronat et les républicains veulent faire voter une loi interdisant le « salting » qu’ils caractérisent comme déloyal. Si la pratique de l’infiltration est presque aussi vieille que le syndicalisme américain, une partie de celui-ci n’est toujours pas à l’aise avec elle. « Walter Reuther était un salt au fait…plaide RichardC’était un jeune socialiste idéaliste qui venait de passer un an en Russie (sic). Il est entré chez Ford avec ses trois frères diplômés et ils ont contribué à fonder l’UAW. » « Ce n’est pas notre tactique privilégiée mais c’est souvent la plus rapide et parfois la seule lorsque la dictature patronale est telle qu’aucune autre action syndicale n’est possible », justifie Chris Townsend. Les deux compères continuent donc de tenir des sessions régulières de l’IOS où l’organizing demeure le cap, et l’infiltration, une option.

Jaz est partie s’installer, avec ses trois chats, sur la côte ouest, à Berkeley précisément, pour monter une branche de l’IOS. Quant à Will, il se trouve en première ligne de la négociation pour une convention collective avec la direction de l’une des plus puissantes multinationales au monde. Il le fait au nom du syndicat qui l’emploie désormais et dont le nom n’était qu’une utopie il y a quelques années : Starbucks Workers United.

GLOSSAIRE

ORGANIZING

Presque intraduisible, le mot renvoie principalement à des campagnes de recrutement de nouveaux syndiqués grâce à des actions de terrain impliquant des salariés eux-mêmes plutôt que des permanents syndicaux. Aux Etats-Unis, le mode d’organisation majoritaire des syndicats depuis le Wagner Act de 1935 repose sur la gestion des intérêts des salariés/syndiqués, le plus souvent sans les impliquer dans le processus de renégociation des « contrats », équivalents des conventions collectives. Or, la désindustrialisation a fait baisser le taux de syndicalisation à 10%, rabougrissant le champ d’action des syndicats. L’organizing se développe donc le plus souvent dans des déserts syndicaux (comme Starbucks).

SALTING

Dès la fin du 19e siècle et le début du 20e, les Knights of Labor et l’Industrial Workers of the World, deux syndicats très offensifs, utilisent la méthode de l’infiltration dite « salting » (de « salt » qui signifie « sel »). Celle-ci a été moins utilisée à partir de la reconnaissance du fait syndical dans les années 30 puis a de nouveau le vent en poupe depuis les années 80 et la « révolution conservatrice ».

STARBUCKS

Fondée en 1971 à Seattle, la compagnie est la plus importante chaîne de café dans le monde (85.000 magasins dans 80 pays dont 9000 aux Etats-Unis). Howard Schultz qui a racheté l’entreprise en 1987 est un PDG qui assume ses positions anti-syndicales. Convoqué en 2023 à témoigner devant une commission parlementaire dirigée par Bernie Sanders, il a nié mener des actions illégales. Pourtant la NLRB, l’instance gérant les relations sociales, estimait à l’époque que Starbucks avait violé la loi fédérale plus de 100 fois durant les 18 mois précédents.

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Face à Donald Trump, Kamala Harris tient la corde

Le retrait de Joe Biden redistribue les cartes d’une élection présidentielle dont l’issue était annoncée comme catastrophique pour les démocrates. Le candidat républicain va devoir, lui aussi, réviser sa stratégie. (Article publié dans l’Humanité du 23 juillet 2024.)

Ses jours comme candidat démocrate étaient comptés. En bon catholique, Joe a préféré ne pas boire le calice jusqu’à la lie. Par un communiqué publié dimanche, en début d’après-midi, le président sortant a annoncé qu’il se retirait de la course à l’élection présidentielle et qu’il ne briguera donc pas un second mandat. « Cela a été le plus grand honneur de ma vie de servir en tant que votre président, a-t-il déclaré dans une lettre publiée sur les réseaux sociaux. Et bien que j’aie eu l’intention de me représenter, je pense qu’il est dans l’intérêt de mon parti et du pays que je me retire et que je me concentre uniquement sur l’exercice de mes fonctions de président jusqu’à la fin de mon mandat. » Joe Biden s’est donc rendu à l’évidence à laquelle l’appelaient des élus en nombre grandissant. Il est même allé plus loin en adoubant la vice-présidente Kamala Harris, désormais grande favorite pour reprendre le flambeau démocrate.

Pourquoi Kamala Harris est-elle la favorite ?

Dans les heures qui ont suivi l’annonce de Joe Biden, la vice-présidente en exercice a reçu une salve de soutiens qui la positionnent clairement comme la favorite de cette nouvelle course à la nomination. Bill et Hillary Clinton ont annoncé leur soutien à l’ancienne sénatrice de Californie, tout comme de nombreux élus. L’American Federation of Teachers, le plus grand syndicat d’enseignants du pays, a pris position dès dimanche soir : ce sera Kamala Harris. Celle-ci a aussi hérité du staff de campagne de Joe Biden – dont la manager, Julie Chavez Rodriguez, petite-fille du leader syndicaliste Cesar Chavez – et surtout de la cagnotte. Aux dizaines de millions de dollars déjà en caisse s’est ajouté un tas de dollars inattendus. Dans l’heure qui a suivi l’annonce du retrait de Joe Biden, les démocrates ont récolté 5 millions de dollars, record absolu.

En revanche, Barack Obama s’est abstenu de lui apporter son onction, pourtant recherchée comme le Graal. Selon une source proche de l’ancien président, citée par le New York Times, il adopterait la même politique de neutralité que lors des primaires en 2020, dans le souci « d’aider à unir le parti une fois que nous aurons un candidat ». L’explication relève de la blague : après la victoire de Bernie Sanders dans le Nevada, qui le plaçait alors comme le favori évident, Barack Obama a appelé Pete Buttigieg et Amy Klobuchar afin qu’ils retirent leur candidature et appuient celle de Joe Biden. Quelques jours plus tard, lors du Super Tuesday, la manœuvre se révélait payante et le candidat de l’establishment dominait le sénateur socialiste. Barack Obama a sans doute une autre idée en tête, que révélera le déroulement des événements dans les semaines à venir.

Du côté de l’aile gauche démocrate, les différences stratégie d’approche sont évidentes. « Kamala Harris sera la prochaine présidente des États-Unis. Je m’engage à la soutenir pleinement pour assurer sa victoire en novembre », a posté sur X (ex-Twitter) Alexandria Ocasio-Cortez. Bernie Sanders, lui, s’est contenté de souligner le bon bilan de Joe Biden. Commentaire de David Axelrod, ancien conseiller de Barack Obama : « De nombreux dominos sont tombés, y compris la quasi-totalité des principaux candidats potentiels qui auraient pu la défier. Il est difficile d’envisager une autre issue que sa nomination. »

Comment la désignation va-t-elle se dérouler ?

Jaime Harrison, plutôt inconnu du grand public, détient l’une des clés de l’avenir de la campagne démocrate. En tant que président du Comité national démocrate, l’instance dirigeante du parti, il devra trancher entre deux scénarios.

Le premier : la candidature de Kamala Harris ne rencontre pas de concurrence et, dès début août, un vote est effectué pour valider cette proposition. Le second : le vote est renvoyé à la convention organisée par les démocrates du 19 au 22 août à Chicago. La porte serait ainsi ouverte à des candidatures alternatives. C’est sans doute le plus démocratique mais également le plus dangereux pour le parti au pouvoir. L’histoire peut se terminer en déchirements dont les démocrates auraient dû mal à se remettre, alors que les Américains commenceront à voter de manière anticipée à peine quelques jours plus tard, soit début septembre.

Qui votera ? 4 672 personnes, en tout et pour tout. Il y aura les 3 933 délégués élus pendant les primaires démocrates remportées haut la main par Joe Biden, qui ne faisait face à aucune concurrence. Ils sont donc fidèles politiquement au président en exercice, mais le retrait de ce dernier les délie juridiquement de leur engagement. Ils pourront ainsi voter pour le candidat de leur choix. Enfin, 739 « super-délégués » auront aussi voix au chapitre : non élus, ils sont désignés en raison de leur position dans l’appareil démocrate (députés, sénateurs, gouverneurs, stratèges, etc.)

Pour l’instant, personne n’est sorti du bois. Joe Manchin, le sénateur anciennement démocrate centriste, devenu indépendant, envisagerait de redevenir démocrate afin de postuler. Robert Kennedy Jr, candidat indépendant, a affirmé qu’il serait réceptif à un éventuel appel des « aînés du parti » qui l’inviteraient à défier Kamala Harris. Deux hypothèses peu crédibles.

Petite tranche d’histoire : la dernière convention « ouverte » remonte à 1968 et se déroulait déjà à Chicago. Lyndon Johnson avait dû renoncer à se présenter en raison de son impopularité grandissante liée à la guerre du Vietnam. C’est finalement son vice-président, Hubert Humphrey, qui sortit vainqueur d’une convention demeurée dans les mémoires : tandis que les tractations se déroulaient à l’intérieur de l’International Amphitheatre, la police de Chicago de triste réputation frappait dehors les militants pacifistes. Quelques semaines plus tard, Richard Nixon remportait l’élection présidentielle sur une double promesse : du respect de la loi et de l’ordre ; de mettre fin à l’escalade au Vietnam (on sait ce qu’il en advint).

Si les éléments d’analogie semblent frappants, la convention de cette année ne se présente pas forcément sous les mêmes auspices. Contrairement à celle du Vietnam, la guerre à Gaza, dont Joe Biden est rendu responsable par une partie de sa base électorale, n’est pas menée directement par Washington. Et le mouvement anti-guerre, bien que présent dans les campus, n’a pas atteint le point d’ignition de 1968, l’année rebelle par excellence. Le candidat républicain Richard Nixon n’avait pas encore fait la démonstration de son cynisme, ce que Donald Trump a parfaitement prouvé lors de son premier mandat.

Les démocrates peuvent-ils battre Trump ?

En une semaine, le « narratif », comme disent les communicants, a changé de côté. On est passé d’une élection supposément imperdable pour un Trump survivant à une tentative d’assassinat, opposé à un président quasiment grabataire, à « Harris peut-elle l’emporter ? ». Signe que la mission n’est pas impossible. C’est également ce que montrent les sondages. Depuis quelques jours, les machines des instituts tournent à plein. Si Kamala Harris apparaît distancée par Donald Trump à la fois au plan national et dans les « swing states » (États pivots) qui feront la différence le 5 novembre, l’ampleur de l’écart est moindre que celui accusé par Joe Biden.

La vice-présidente devra d’abord tenter de remobiliser plusieurs franges de l’électorat démocrate qui refusaient de porter leur suffrage sur Biden. Le plus simple est de rallier ceux qui avaient comme unique problème les capacités physiques et cognitives du chef de l’État. Mais il faudra également convaincre les électeurs « naturels » du Parti démocrate, peu satisfaits du bilan social ou ulcérés par le soutien inconditionnel de Joe Biden à Benyamin Netanyahou. La visite de ce dernier à Washington, à partir de mardi, constituera le premier vrai test pour la candidate putative qu’est Kamala Harris. La campagne « uncommitted » (non engagée) qui avait encouragé avec un certain succès les électeurs démocrates à ne pas voter Biden lors des primaires, afin de protester contre le soutien de la Maison-Blanche à la guerre d’Israël à Gaza, a exhorté Kamala Harris à « prendre clairement position contre les armes qui soutiennent la guerre et l’occupation d’Israël contre les Palestiniens ».

Si elle était confirmée comme la candidate officielle du Parti démocrate, Kamala Harris disposerait d’une carte à abattre que Joe Biden, par définition, n’avait pas en main : celle de son colistier. Un « ticket » présidentiel est toujours affaire de complémentarité à visée stratégique. En 2020, Joe Biden avait choisi un profil féminin, plus jeune et Noir (les Africains-Américains représentent un tiers de l’électorat démocrate) : Kamala Harris. Quel profil choisirait-elle, une fois intronisée ? Un homme blanc, avec sans doute un ancrage dans le Midwest où trois États clés (Pennsylvanie, Michigan et Wisconsin) font figure de sésame pour une candidature démocrate ? Josh Shapiro, gouverneur de Pennsylvanie, semble figurer en tête de la shortlist. Ce choix répondrait à celui du colistier de Trump : J. D. Vance, sénateur de l’Ohio, lui aussi élu de la Rust Belt, cette « ceinture de rouille » des terres jadis industrialisées.

C’est ici que le retrait de Joe Biden semble secouer autant la campagne des républicains que celle des démocrates. La convention des premiers a eu lieu et ils ne peuvent revenir en arrière. Or, avec J. D. Vance, un idéologue plus trumpiste que Trump en colistier, c’est une stratégie de campagne ultradroitière qui se dessine. Elle pouvait s’avérer payante face à un candidat faible. Avec un nouveau ticket démocrate, elle apparaît décalée dans un pays certes polarisé, mais au sein duquel la coalition démocrate domine en nombre de voix sans discontinuité depuis 2008. Les faiblesses de Joe Biden avaient fini par masquer celles de Trump, lui aussi âgé (78 ans), reconnu responsable au civil d’une agression sexuelle, condamné au pénal pour falsification de documents comptables, inculpé dans d’autres affaires, à la tête d’une base Maga (Make America Great Again, le slogan de Trump en 2016) chauffée à blanc… mais minoritaire dans le pays.

Son plus grand dénominateur commun – le refus, voire la haine de l’immigration et des migrants – servira à faire tonner l’artillerie lourde contre Kamala Harris, décrite comme « la tsarine de l’ouverture des frontières de Biden ». L’hôte de la Maison-Blanche lui avait en effet confié ce dossier chaud de la politique américaine. Malgré une solide expérience – successivement procureure de San Francisco, puis de l’État de Californie et sénatrice entre 2016 et 2020 –, Kamala Harris, 59 ans, n’avait jamais réussi à convaincre, ni à vaincre les réticences, rendant au fil du mandat l’hypothèse de la passation de relais de plus en plus improbable et amenant de facto Biden à rempiler… le temps de démontrer son incapacité politique à prétendre à un second mandat. Dès lors, à qui tendre le relais si ce n’est à Kamala Harris, sauf à ajouter à la crise politique que traversent les démocrates ?

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Joe Biden renonce : Kamala Harris ou une convention ouverte pour lui succéder ?

L’annonce du président en exercice de renoncer à la course présidentielle ouvre chez les démocrates le scénario d’une convention ouverte à Chicago, du 19 au 22 août, une possible boîte de Pandore même si Joe Biden a d’ores et déjà apporté son soutien à Kamala Harris. (Article publié dans l’Humanité du 21 juillet 2024.)

Ses jours comme candidat démocrate étaient comptés et Joe Biden, en bon catholique, a préféré ne pas boire le calice jusqu’à la lie. Par un communiqué publié hier, en début d’après-midi, le président sortant, 81 ans, a annoncé qu’il se retirait de la course à l’élection présidentielle et qu’il ne briguera pas un second mandat.

« Cela a été le plus grand honneur de ma vie de servir en tant que votre président », a-t-il déclaré dans une lettre publiée sur les médias sociaux. « Et bien que j’aie eu l’intention de me représenter, je pense qu’il est dans l’intérêt de mon parti et du pays que je me retire et que je me concentre uniquement sur l’exercice de mes fonctions de président jusqu’à la fin de mon mandat. »

Depuis sa prestation catastrophique lors de son premier duel face à Donald Trump, les déclarations l’appelant à jeter l’éponge s’étaient multipliées. Ce week-end, encore, Sherrod Brown, sénateur de l’Ohio et poids lourd démocrate du Congrès, avait demandé à Joe Biden de renoncer. L’étape suivante – forcément humiliante – aurait pris la forme d’une quasi-exécution politique par l’un de ses plus proches alliés. En l’occurrence, le rôle aurait été dévolu, selon de nombreux observateurs, à Nancy Pelosi, l’ancienne présidente de la Chambre des représentants.

Dans sa déclaration, le président en exercice a annoncé qu’il s’exprimerait plus tard dans la semaine. Pourtant, quelques minutes après, il apportait son soutien à la vice-présidente, Kamala Harris. Ce dernier ne tranche pas entre les deux scénarios. A ce stade, il ne peut y en avoir que deux.

Le premier : la candidature de Kamala Harris ne rencontre pas de concurrence et, dès début août, un vote est effectué pour valider cette proposition.

Le second : une convention « ouverte » comme en 1968. Les délégués élus durant le cadre de la primaire démocrate se rendent, comme prévu, à Chicago, du 19 au 22 août avec les « super délégués » (non élus mais bénéficiant d’un droit de vote). Comme Biden se retire, ils sont déliés (« unbound ») de leur engagement à le soutenir et peuvent choisir le candidat de leurs choix. Les candidatures seront ouvertes et il ne devrait pas manquer d’y en avoir plusieurs, ne serait-ce que pour peser au sein de l’appareil démocrate dans les années à venir.

C’est sans doute le plus démocratique mais également le plus dangereux pour le parti au pouvoir. L’histoire peut se terminer en déchirements dont les démocrates auraient dû mal à se remettre alors que les Américains pourront commencer à voter de manière anticipée à peine quelques jours plus tard, soit début septembre.

La dernière convention « ouverte » remonte à 1968. Elle se déroulait (déjà) à Chicago. Lyndon Johnson avait dû renoncer à se présenter, en raison de son impopularité grandissante liée à la guerre du Vietnam. C’est finalement son vice-président, Hubert Humphrey, qui sortit vainqueur d’une convention demeurée dans les mémoires : tandis que les tractations se déroulaient à l’intérieur du centre de convention, la police de Chicago de triste réputation frappait dehors les militants pacifistes. Quelques semaines plus tard, Richard Nixon remportait l’élection présidentielle sur une double promesse : du respect de la loi et de l’ordre ; de mettre fin à, l’escalade au Vietnam (on sait ce qu’il en advint).

Si les éléments d’analogie semblent frappants, la convention de cette année ne se présente pas forcément sous les mêmes auspices. Contrairement à celle du Vietnam, la guerre à Gaza, pour laquelle Joe Biden est rendue responsable par une partie de sa base électorale, n’est pas menée directement par Washington. Et le mouvement anti-guerre, bien que présent dans les campus, n’a pas atteint le point d’ignition de 1968, l’année rebelle par excellence. Le candidat républicain, Richard Nixon, n’avait pas encore fait la démonstration de son cynisme, ce que Donald Trump a parfaitement prouvé lors de son premier mandat. Rien ne dit pourtant que l’Histoire se terminera mieux pour les démocrates.

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