Projet Germinal : comment les syndicats ont gagné chez Starbucks

La première syndicalisation d’un magasin de la multinationale en 2021 est venue ponctuer un plan aussi méticuleux qu’audacieux mené par des vieux routiers du syndicalisme et des jeunes activistes de gauche. Son nom : le « projet Germinal ». Deux ans et demi après, près de quatre cents cinquante « stores »  ont voté pour la syndicalisation. (Article publié dans l’Humanité magazine du 1er août 2024.)

Buffalo (État de New York, États-Unis), envoyé spécial.

« Pendant huit mois, je n’ai pas prononcé le mot syndicat. » Et au bout de huit mois, un syndicat est né. Comme par enchantement ? Pas vraiment. En fait, le silence de Jaz Brisack sur la nécessité de s’organiser faisait partie d’une stratégie afin d’aboutir à la première création d’une section syndicale dans un Starbucks.

Jaz était l’une des douze infiltrés (aux États-Unis, on les appelle les « salts ») dans des « stores » de Buffalo. Avant de se faire embaucher incognito comme « baristas » (barmen), tous ont suivi des cours au sein d’une école de formation dédiée à l’« organizing ». Bref, le vote majoritaire, en décembre 2021, des salariés du magasin d’Elmwood Street à Buffalo en faveur d’un syndicat est le résultat d’un plan méticuleux.

L’histoire de cette grande première pourrait ressembler à un film choral mis en scène par Robert Altman ou Paul Thomas Anderson où les destins se croisent et interfèrent avec, en épilogue, une percée historique pour le syndicalisme américain, pourtant en piteux état.

En scène d’ouverture pourrait apparaître le visage de Chris Townsend, vieux routier de l’action syndicale, ancien directeur national de l’action politique de United Electrical, Radio and Machine Workers of America (UE), un syndicat indépendant qui se targue d’avoir maintenu un fonctionnement démocratique en son sein et cultivé un syndicalisme revendicatif. Il commencerait par raconter son annus horribilis, 2017. « En juillet et septembre, j’ai fait deux infarctus. Je n’en pouvais plus. » À 66 ans, l’homme n’a jamais ménagé sa monture. Depuis sa « retraite » d’UE en 2013, il se démène pour le Amalgamated Transit Union (ATU), un syndicat qui représente les salariés des transports publics où il avait commencé sa « carrière » de syndicaliste en 1979 en tant qu’organisateur bénévole local à Tampa (Floride).

Une école de formation clairement marquée à gauche et orientée vers la lutte des classes

« Qu’est-ce que l’on peut faire pour que la dynamique se poursuive mais sans que cela ne te tue ? » lui demande alors le président d’ATU, Larry Hanley (décédé en 2019 à la suite, lui aussi, de problèmes cardiaques). Réponse de Chris : « Embaucher Richard Bensinger. » Du tac au tac : « Amène-le ici et je l’embauche. Faites ce que vous pensez devoir faire et vous aurez mon soutien. » Le duo est constitué.

Comme Chris, Richard est un « pro » de l’organizing. Sa carrière n’a pourtant pas commencé comme celle d’un fauteur de troubles : « J’ai grandi dans un État conservateur et je n’étais pas vraiment favorable aux syndicats. Mais j’ai rencontré Richard Rusty. C’était un boursier Fulbright, un progressiste, un défenseur des droits civiques, un activiste antiguerre. Il m’a offert un abonnement à “The Nation” et à “Indy Times”. Et ça m’a changé. » En 1975, il quitte l’université de Boulder dans le Colorado et embauche dans une usine qui fabrique des skis Head ainsi que des raquettes de tennis Arthur Ashe où il tente de monter une section syndicale. Sanction immédiate : licenciement.

Mais le virus l’a pris : « organizer » de base pour le syndicat Clothing Workers Union, il en devient ensuite le directeur régional. À la fin des années 1980, il fonde l’Organizing Institute. « Nous avons tout le temps dit au mouvement syndical : vous dépensez 97 % de votre budget pour vos membres existants et 3 % pour les non-membres et vous ne représentez que 10 % des travailleurs », relate-t-il aujourd’hui.

Fin 2017, Richard Bensinger propose à Chris Townsend de créer une école de formation qui sera finalement baptisée « Inside Organizer School » (IOS). Son acolyte est d’accord mais à une condition : que celle-ci soit clairement marquée à gauche et orientée vers la lutte des classes. À chaque session, Chris amène d’ailleurs des exemplaires de son livre de chevet. Son titre : « American Trade Unionism ». Son auteur : William Z. Foster, syndicaliste, secrétaire général du Parti communiste des États-Unis de 1929 à 1939, candidat à l’élection présidentielle américaine en 1924, 1928 et 1932, dont les cendres reposent sur la place Rouge à Moscou aux côtés de celles de deux autres Américains (le journaliste John Reed, auteur de « Dix Jours qui ébranlèrent le monde » et le syndicaliste Bill Haywood).

Chris en brandit d’ailleurs un exemplaire lors de notre premier échange via Zoom. « C’est LE livre », répète-t-il avant de reprendre le fil de l’incroyable histoire de la syndicalisation chez Starbucks. « Un jour, Richard propose de recruter des jeunes pour les envoyer en clandestins. “OK”, je lui dis. Dans les années 1980, j’ai moi-même été un “salt” dans six entreprises différentes pour le syndicat du commerce et de l’alimentation (UFCW). Je sais ce que cela apporte. Il revient me voir un peu plus tard, en me disant : “On va faire Starbucks.” Là, c’était une autre paire de manches… »

Leur projet baptisé du nom du roman d’Émile Zola : « Germinal »

À ce moment-là, Richard se trouve en pleine campagne pour syndiquer des magasins de la chaîne SPoT Coffee dans la partie nord de l’État de New York. Elle sera victorieuse, comme le prouve une affiche prosyndicat qui trône toujours dans le « store » où le syndicaliste nous a donné rendez-vous pour la première fois. Elle sera le tremplin pour Starbucks. Chris Townsend reprend : « Ce qu’on a fait, basiquement, c’est qu’on a recruté des jeunes engagés très à gauche qui voulaient en découdre, acceptaient l’idée d’être infiltrés et on a lancé la formation. » Ils décident de baptiser leur projet du nom du roman d’Émile Zola : « Germinal ».

Parmi la douzaine de futurs « infiltrés » figure Jaz Brisack. Richard Bensinger dit d’elle : « C’est la meilleure organizer que j’ai jamais rencontrée. » « Elle est douée pour tout », ajoute-t-il en nous tendant un tee-shirt dessiné par… Jaz. Nous sommes désormais au 5e étage de Tri-Main Center, un ancien bâtiment industriel réhabilité, où Starbucks Workers United a désormais son siège.

Richard a rencontré Jaz dans le Mississippi par l’intermédiaire d’un professeur d’université. Elle (Jaz insiste pour utiliser le pronom « they » traduisible en français par « iel ») affiche à peine une vingtaine d’années, mais son parcours est déjà hors norme. Née dans une famille de chrétiens évangélistes fondamentalistes, scolarisée à la maison, elle trouve, dès 16 ans, un job d’appoint à Panera Bread, une chaîne où les conditions de travail et les salaires indigents la poussent à s’intéresser aux syndicats.

« Votre job est de recruter un “capitaine” qui va entraîner les autres »

Élève brillante, elle poursuit des études supérieures à l’université du Mississippi, reçoit des bourses à foison (bourse Harry Truman, bourse Rhodes dont elle est la première « non-homme » récipiendaire), tout en participant à une campagne de syndicalisation (infructueuse) à l’usine Nissan à Canton, dans le Mississippi, et décroche son master en politique publique, journalisme et anglais. « Lors de la remise des diplômes, en plein Mississippi, elle défile avec un keffieh palestinien », raconte Richard, comme pour souligner le caractère bien trempé de Jaz, dont le fil sur X (ex-Twitter) regorge toujours de posts sur Gaza et les droits des Palestiniens. Diplôme en poche, Jaz file à… Buffalo, où elle suit Richard, participe à l’IOS et rentre, à l’instar de ses onze collègues, comme infiltrée en 2020 dans un magasin Starbucks.

« J’ai décidé de devenir salt lorsqu’un de mes collègues a été viré car il parlait à trop de monde. C’était suspect pour la direction. Ce jour-là, j’ai compris », se remémore-t-elle. Et donc pendant huit mois, elle ne parle pas de syndicat. « Votre job n’est pas d’être l’avant-garde de la révolution ou de venir expliquer à vos collègues ce qu’est l’histoire du mouvement ouvrier, explique aujourd’hui Jaz, qui aime pourtant parler des rôles historiques d’Eugene Debs ou de Mother Jones et cite Georges Sorel de mémoire. Votre job est de recruter un “capitaine” qui va entraîner les autres. » Dans le « store » d’Elmwood Street, ce capitaine se nomme Michelle Eisen, treize ans d’ancienneté, un pilier.

Dans celui de Camp Road à Hamburg, à 20 kilomètres au sud de Buffalo – l’un des trois visés par le projet Germinal – Will Westlake doit lui aussi choisir quelqu’un. Comme il avait lui-même été remarqué, quelques années auparavant. En 2017, pendant une année sabbatique universitaire, il prend un job de « barista » à Ithaca, dans l’État de New York, histoire de remplir un peu son compte en banque. Il est alors approché par des collègues qui veulent créer un syndicat. « Avant cela, je m’occupais surtout de politique. J’avais travaillé sur la campagne présidentielle d’Hillary Clinton et participé à différentes campagnes au Congrès. Ma compréhension était donc un peu limitée », nous dit-il, en esquissant un sourire.

Le jeune homme accepte, mène la campagne victorieuse, aide à négocier la première convention collective et… se fait virer, le jour de sa signature. Richard Bensinger – toujours dans les bons coups – lui glisse alors à l’oreille : « Deviens barista ailleurs et crée un syndicat. » Mais le conseil ressort par l’autre oreille. Will reprend ses études – sciences politiques et français –, étudie pendant une année à Strasbourg. Puis un jour… « Je croise Jaz que j’avais rencontrée lors de la campagne à Ithaca. Je lui dis : “Hey, sur quoi travailles-tu ? Est-ce qu’il y a quelque chose pour lequel je pourrais aider ?” Elle me parle de Starbucks et me demande si je peux postuler à Buffalo. Ce que je fais. Peu après, je reçois un coup de fil d’un responsable qui me propose un entretien. Je file à Buffalo. »

Will sait très bien ce qu’il faut dire pour plaire et décrocher le poste. La mission s’était avérée plus compliquée pour un autre « infiltré », Arjae Rebmann, qui a passé son entretien d’embauche les bras croisés ou sur le côté, pour que le manager ne remarque pas le tatouage en forme de faucille et de marteau sur son poignet gauche. Les deux passent le cap. Will retourne aussitôt à Ithaca, prépare ses affaires et part pour Buffalo, où il emménage dans une colocation un peu spéciale : elle n’est composée que d’infiltrés. Sur les murs sont accrochés des posters de Karl Marx et Dolores Huerta, cofondatrice avec Cesar Chavez de l’United Farm Workers. Dans son magasin, Will a choisi Gianni Reeve. Elle a 20 ans. Elle est une chef d’équipe juste et donc respectée. Elle a du charisme et l’esprit sarcastique. Bingo.

Au cours de l’été 2021, tous les salts proposent à un collègue de se voir en dehors du boulot pour poser un premier jalon. Will invite Gianni. Elle croit à un rendez-vous galant. Will évoque sans trop donner de détails une campagne syndicale. Gianni n’est pas apeurée : son père est membre de l’UAW, le grand syndicat de l’automobile. Elle accepte de s’engager à condition que cela ne provoque pas son licenciement. Will évite de lui parler de son propre licenciement…

À Seattle, au siège de Starbucks, c’est panique à bord

À l’été 2021, les duos sont formés. Fin août, le syndicat Workers United envoie une lettre ouverte de 50 employés de la région de Buffalo au PDG de Starbucks et commence à déposer des demandes d’élections syndicales dans plusieurs magasins.

À Seattle, au siège de Starbucks, c’est panique à bord. La direction générale n’a rien vu venir. Elle envoie en urgence des managers en renfort dans les magasins concernés. Le conseil d’administration sort même Howard Schultz de sa retraite. En novembre, il se déplace lui-même à Buffalo. Devant des dizaines d’employés invités dans la salle de bal du Hyatt Regency, il délivre un discours dégoulinant de paternalisme. Alors qu’il quitte la scène, une « partenaire » (nom donné par Starbucks à ses salariés) se dirige vers lui et lui demande de signer un engagement contre la chasse aux syndicats. C’est Gianni Reeve. Aussitôt, des cadres l’encerclent dans une manœuvre perçue comme menaçante tandis qu’Howard Schultz s’esquive par une porte dérobée.

Sous les regards de Jaz et d’autres infiltrés présents, la jeune femme lance à l’ombre fuyante : « La force que nous avons, c’est la force que nous avons les uns avec les autres. » La vidéo devient virale. La mèche est allumée… Le 9 novembre, le « store » d’Elmwood vote en faveur de la syndicalisation. « Il en fallait un, juste un », souligne Richard. Effet domino : deux ans et demi après, plus de 400 magasins Starbucks sont syndiqués.

« Je n’aurais jamais pensé qu’on en arriverait là, confesse Chris Townsend. Ma crainte était que le groupe écrabouille le début de syndicalisation en fermant les trois premiers magasins syndiqués. » « J’ai l’impression d’être dans les années 1930, quand tout à coup une vague syndicale s’est levée avec des organizers partout, savoure Richard Bensinger. Ils sont jeunes et politiquement motivés. 88 % des personnes de moins de 30 ans sont pour les syndicats, donc, en fait tout le monde est un salt ou un organisateur interne. C’est la génération Bernie. »

Le patronat et les républicains veulent faire voter une loi interdisant le « salting » qu’ils caractérisent comme déloyal. Si la pratique de l’infiltration est presque aussi vieille que le syndicalisme américain, une partie de celui-ci n’est toujours pas à l’aise avec elle. « Walter Reuther était un salt au fait…plaide RichardC’était un jeune socialiste idéaliste qui venait de passer un an en Russie (sic). Il est entré chez Ford avec ses trois frères diplômés et ils ont contribué à fonder l’UAW. » « Ce n’est pas notre tactique privilégiée mais c’est souvent la plus rapide et parfois la seule lorsque la dictature patronale est telle qu’aucune autre action syndicale n’est possible », justifie Chris Townsend. Les deux compères continuent donc de tenir des sessions régulières de l’IOS où l’organizing demeure le cap, et l’infiltration, une option.

Jaz est partie s’installer, avec ses trois chats, sur la côte ouest, à Berkeley précisément, pour monter une branche de l’IOS. Quant à Will, il se trouve en première ligne de la négociation pour une convention collective avec la direction de l’une des plus puissantes multinationales au monde. Il le fait au nom du syndicat qui l’emploie désormais et dont le nom n’était qu’une utopie il y a quelques années : Starbucks Workers United.

GLOSSAIRE

ORGANIZING

Presque intraduisible, le mot renvoie principalement à des campagnes de recrutement de nouveaux syndiqués grâce à des actions de terrain impliquant des salariés eux-mêmes plutôt que des permanents syndicaux. Aux Etats-Unis, le mode d’organisation majoritaire des syndicats depuis le Wagner Act de 1935 repose sur la gestion des intérêts des salariés/syndiqués, le plus souvent sans les impliquer dans le processus de renégociation des « contrats », équivalents des conventions collectives. Or, la désindustrialisation a fait baisser le taux de syndicalisation à 10%, rabougrissant le champ d’action des syndicats. L’organizing se développe donc le plus souvent dans des déserts syndicaux (comme Starbucks).

SALTING

Dès la fin du 19e siècle et le début du 20e, les Knights of Labor et l’Industrial Workers of the World, deux syndicats très offensifs, utilisent la méthode de l’infiltration dite « salting » (de « salt » qui signifie « sel »). Celle-ci a été moins utilisée à partir de la reconnaissance du fait syndical dans les années 30 puis a de nouveau le vent en poupe depuis les années 80 et la « révolution conservatrice ».

STARBUCKS

Fondée en 1971 à Seattle, la compagnie est la plus importante chaîne de café dans le monde (85.000 magasins dans 80 pays dont 9000 aux Etats-Unis). Howard Schultz qui a racheté l’entreprise en 1987 est un PDG qui assume ses positions anti-syndicales. Convoqué en 2023 à témoigner devant une commission parlementaire dirigée par Bernie Sanders, il a nié mener des actions illégales. Pourtant la NLRB, l’instance gérant les relations sociales, estimait à l’époque que Starbucks avait violé la loi fédérale plus de 100 fois durant les 18 mois précédents.

Poster un commentaire

Classé dans Reportages

Face à Donald Trump, Kamala Harris tient la corde

Le retrait de Joe Biden redistribue les cartes d’une élection présidentielle dont l’issue était annoncée comme catastrophique pour les démocrates. Le candidat républicain va devoir, lui aussi, réviser sa stratégie. (Article publié dans l’Humanité du 23 juillet 2024.)

Ses jours comme candidat démocrate étaient comptés. En bon catholique, Joe a préféré ne pas boire le calice jusqu’à la lie. Par un communiqué publié dimanche, en début d’après-midi, le président sortant a annoncé qu’il se retirait de la course à l’élection présidentielle et qu’il ne briguera donc pas un second mandat. « Cela a été le plus grand honneur de ma vie de servir en tant que votre président, a-t-il déclaré dans une lettre publiée sur les réseaux sociaux. Et bien que j’aie eu l’intention de me représenter, je pense qu’il est dans l’intérêt de mon parti et du pays que je me retire et que je me concentre uniquement sur l’exercice de mes fonctions de président jusqu’à la fin de mon mandat. » Joe Biden s’est donc rendu à l’évidence à laquelle l’appelaient des élus en nombre grandissant. Il est même allé plus loin en adoubant la vice-présidente Kamala Harris, désormais grande favorite pour reprendre le flambeau démocrate.

Pourquoi Kamala Harris est-elle la favorite ?

Dans les heures qui ont suivi l’annonce de Joe Biden, la vice-présidente en exercice a reçu une salve de soutiens qui la positionnent clairement comme la favorite de cette nouvelle course à la nomination. Bill et Hillary Clinton ont annoncé leur soutien à l’ancienne sénatrice de Californie, tout comme de nombreux élus. L’American Federation of Teachers, le plus grand syndicat d’enseignants du pays, a pris position dès dimanche soir : ce sera Kamala Harris. Celle-ci a aussi hérité du staff de campagne de Joe Biden – dont la manager, Julie Chavez Rodriguez, petite-fille du leader syndicaliste Cesar Chavez – et surtout de la cagnotte. Aux dizaines de millions de dollars déjà en caisse s’est ajouté un tas de dollars inattendus. Dans l’heure qui a suivi l’annonce du retrait de Joe Biden, les démocrates ont récolté 5 millions de dollars, record absolu.

En revanche, Barack Obama s’est abstenu de lui apporter son onction, pourtant recherchée comme le Graal. Selon une source proche de l’ancien président, citée par le New York Times, il adopterait la même politique de neutralité que lors des primaires en 2020, dans le souci « d’aider à unir le parti une fois que nous aurons un candidat ». L’explication relève de la blague : après la victoire de Bernie Sanders dans le Nevada, qui le plaçait alors comme le favori évident, Barack Obama a appelé Pete Buttigieg et Amy Klobuchar afin qu’ils retirent leur candidature et appuient celle de Joe Biden. Quelques jours plus tard, lors du Super Tuesday, la manœuvre se révélait payante et le candidat de l’establishment dominait le sénateur socialiste. Barack Obama a sans doute une autre idée en tête, que révélera le déroulement des événements dans les semaines à venir.

Du côté de l’aile gauche démocrate, les différences stratégie d’approche sont évidentes. « Kamala Harris sera la prochaine présidente des États-Unis. Je m’engage à la soutenir pleinement pour assurer sa victoire en novembre », a posté sur X (ex-Twitter) Alexandria Ocasio-Cortez. Bernie Sanders, lui, s’est contenté de souligner le bon bilan de Joe Biden. Commentaire de David Axelrod, ancien conseiller de Barack Obama : « De nombreux dominos sont tombés, y compris la quasi-totalité des principaux candidats potentiels qui auraient pu la défier. Il est difficile d’envisager une autre issue que sa nomination. »

Comment la désignation va-t-elle se dérouler ?

Jaime Harrison, plutôt inconnu du grand public, détient l’une des clés de l’avenir de la campagne démocrate. En tant que président du Comité national démocrate, l’instance dirigeante du parti, il devra trancher entre deux scénarios.

Le premier : la candidature de Kamala Harris ne rencontre pas de concurrence et, dès début août, un vote est effectué pour valider cette proposition. Le second : le vote est renvoyé à la convention organisée par les démocrates du 19 au 22 août à Chicago. La porte serait ainsi ouverte à des candidatures alternatives. C’est sans doute le plus démocratique mais également le plus dangereux pour le parti au pouvoir. L’histoire peut se terminer en déchirements dont les démocrates auraient dû mal à se remettre, alors que les Américains commenceront à voter de manière anticipée à peine quelques jours plus tard, soit début septembre.

Qui votera ? 4 672 personnes, en tout et pour tout. Il y aura les 3 933 délégués élus pendant les primaires démocrates remportées haut la main par Joe Biden, qui ne faisait face à aucune concurrence. Ils sont donc fidèles politiquement au président en exercice, mais le retrait de ce dernier les délie juridiquement de leur engagement. Ils pourront ainsi voter pour le candidat de leur choix. Enfin, 739 « super-délégués » auront aussi voix au chapitre : non élus, ils sont désignés en raison de leur position dans l’appareil démocrate (députés, sénateurs, gouverneurs, stratèges, etc.)

Pour l’instant, personne n’est sorti du bois. Joe Manchin, le sénateur anciennement démocrate centriste, devenu indépendant, envisagerait de redevenir démocrate afin de postuler. Robert Kennedy Jr, candidat indépendant, a affirmé qu’il serait réceptif à un éventuel appel des « aînés du parti » qui l’inviteraient à défier Kamala Harris. Deux hypothèses peu crédibles.

Petite tranche d’histoire : la dernière convention « ouverte » remonte à 1968 et se déroulait déjà à Chicago. Lyndon Johnson avait dû renoncer à se présenter en raison de son impopularité grandissante liée à la guerre du Vietnam. C’est finalement son vice-président, Hubert Humphrey, qui sortit vainqueur d’une convention demeurée dans les mémoires : tandis que les tractations se déroulaient à l’intérieur de l’International Amphitheatre, la police de Chicago de triste réputation frappait dehors les militants pacifistes. Quelques semaines plus tard, Richard Nixon remportait l’élection présidentielle sur une double promesse : du respect de la loi et de l’ordre ; de mettre fin à l’escalade au Vietnam (on sait ce qu’il en advint).

Si les éléments d’analogie semblent frappants, la convention de cette année ne se présente pas forcément sous les mêmes auspices. Contrairement à celle du Vietnam, la guerre à Gaza, dont Joe Biden est rendu responsable par une partie de sa base électorale, n’est pas menée directement par Washington. Et le mouvement anti-guerre, bien que présent dans les campus, n’a pas atteint le point d’ignition de 1968, l’année rebelle par excellence. Le candidat républicain Richard Nixon n’avait pas encore fait la démonstration de son cynisme, ce que Donald Trump a parfaitement prouvé lors de son premier mandat.

Les démocrates peuvent-ils battre Trump ?

En une semaine, le « narratif », comme disent les communicants, a changé de côté. On est passé d’une élection supposément imperdable pour un Trump survivant à une tentative d’assassinat, opposé à un président quasiment grabataire, à « Harris peut-elle l’emporter ? ». Signe que la mission n’est pas impossible. C’est également ce que montrent les sondages. Depuis quelques jours, les machines des instituts tournent à plein. Si Kamala Harris apparaît distancée par Donald Trump à la fois au plan national et dans les « swing states » (États pivots) qui feront la différence le 5 novembre, l’ampleur de l’écart est moindre que celui accusé par Joe Biden.

La vice-présidente devra d’abord tenter de remobiliser plusieurs franges de l’électorat démocrate qui refusaient de porter leur suffrage sur Biden. Le plus simple est de rallier ceux qui avaient comme unique problème les capacités physiques et cognitives du chef de l’État. Mais il faudra également convaincre les électeurs « naturels » du Parti démocrate, peu satisfaits du bilan social ou ulcérés par le soutien inconditionnel de Joe Biden à Benyamin Netanyahou. La visite de ce dernier à Washington, à partir de mardi, constituera le premier vrai test pour la candidate putative qu’est Kamala Harris. La campagne « uncommitted » (non engagée) qui avait encouragé avec un certain succès les électeurs démocrates à ne pas voter Biden lors des primaires, afin de protester contre le soutien de la Maison-Blanche à la guerre d’Israël à Gaza, a exhorté Kamala Harris à « prendre clairement position contre les armes qui soutiennent la guerre et l’occupation d’Israël contre les Palestiniens ».

Si elle était confirmée comme la candidate officielle du Parti démocrate, Kamala Harris disposerait d’une carte à abattre que Joe Biden, par définition, n’avait pas en main : celle de son colistier. Un « ticket » présidentiel est toujours affaire de complémentarité à visée stratégique. En 2020, Joe Biden avait choisi un profil féminin, plus jeune et Noir (les Africains-Américains représentent un tiers de l’électorat démocrate) : Kamala Harris. Quel profil choisirait-elle, une fois intronisée ? Un homme blanc, avec sans doute un ancrage dans le Midwest où trois États clés (Pennsylvanie, Michigan et Wisconsin) font figure de sésame pour une candidature démocrate ? Josh Shapiro, gouverneur de Pennsylvanie, semble figurer en tête de la shortlist. Ce choix répondrait à celui du colistier de Trump : J. D. Vance, sénateur de l’Ohio, lui aussi élu de la Rust Belt, cette « ceinture de rouille » des terres jadis industrialisées.

C’est ici que le retrait de Joe Biden semble secouer autant la campagne des républicains que celle des démocrates. La convention des premiers a eu lieu et ils ne peuvent revenir en arrière. Or, avec J. D. Vance, un idéologue plus trumpiste que Trump en colistier, c’est une stratégie de campagne ultradroitière qui se dessine. Elle pouvait s’avérer payante face à un candidat faible. Avec un nouveau ticket démocrate, elle apparaît décalée dans un pays certes polarisé, mais au sein duquel la coalition démocrate domine en nombre de voix sans discontinuité depuis 2008. Les faiblesses de Joe Biden avaient fini par masquer celles de Trump, lui aussi âgé (78 ans), reconnu responsable au civil d’une agression sexuelle, condamné au pénal pour falsification de documents comptables, inculpé dans d’autres affaires, à la tête d’une base Maga (Make America Great Again, le slogan de Trump en 2016) chauffée à blanc… mais minoritaire dans le pays.

Son plus grand dénominateur commun – le refus, voire la haine de l’immigration et des migrants – servira à faire tonner l’artillerie lourde contre Kamala Harris, décrite comme « la tsarine de l’ouverture des frontières de Biden ». L’hôte de la Maison-Blanche lui avait en effet confié ce dossier chaud de la politique américaine. Malgré une solide expérience – successivement procureure de San Francisco, puis de l’État de Californie et sénatrice entre 2016 et 2020 –, Kamala Harris, 59 ans, n’avait jamais réussi à convaincre, ni à vaincre les réticences, rendant au fil du mandat l’hypothèse de la passation de relais de plus en plus improbable et amenant de facto Biden à rempiler… le temps de démontrer son incapacité politique à prétendre à un second mandat. Dès lors, à qui tendre le relais si ce n’est à Kamala Harris, sauf à ajouter à la crise politique que traversent les démocrates ?

Poster un commentaire

Classé dans Eclairages

Joe Biden renonce : Kamala Harris ou une convention ouverte pour lui succéder ?

L’annonce du président en exercice de renoncer à la course présidentielle ouvre chez les démocrates le scénario d’une convention ouverte à Chicago, du 19 au 22 août, une possible boîte de Pandore même si Joe Biden a d’ores et déjà apporté son soutien à Kamala Harris. (Article publié dans l’Humanité du 21 juillet 2024.)

Ses jours comme candidat démocrate étaient comptés et Joe Biden, en bon catholique, a préféré ne pas boire le calice jusqu’à la lie. Par un communiqué publié hier, en début d’après-midi, le président sortant, 81 ans, a annoncé qu’il se retirait de la course à l’élection présidentielle et qu’il ne briguera pas un second mandat.

« Cela a été le plus grand honneur de ma vie de servir en tant que votre président », a-t-il déclaré dans une lettre publiée sur les médias sociaux. « Et bien que j’aie eu l’intention de me représenter, je pense qu’il est dans l’intérêt de mon parti et du pays que je me retire et que je me concentre uniquement sur l’exercice de mes fonctions de président jusqu’à la fin de mon mandat. »

Depuis sa prestation catastrophique lors de son premier duel face à Donald Trump, les déclarations l’appelant à jeter l’éponge s’étaient multipliées. Ce week-end, encore, Sherrod Brown, sénateur de l’Ohio et poids lourd démocrate du Congrès, avait demandé à Joe Biden de renoncer. L’étape suivante – forcément humiliante – aurait pris la forme d’une quasi-exécution politique par l’un de ses plus proches alliés. En l’occurrence, le rôle aurait été dévolu, selon de nombreux observateurs, à Nancy Pelosi, l’ancienne présidente de la Chambre des représentants.

Dans sa déclaration, le président en exercice a annoncé qu’il s’exprimerait plus tard dans la semaine. Pourtant, quelques minutes après, il apportait son soutien à la vice-présidente, Kamala Harris. Ce dernier ne tranche pas entre les deux scénarios. A ce stade, il ne peut y en avoir que deux.

Le premier : la candidature de Kamala Harris ne rencontre pas de concurrence et, dès début août, un vote est effectué pour valider cette proposition.

Le second : une convention « ouverte » comme en 1968. Les délégués élus durant le cadre de la primaire démocrate se rendent, comme prévu, à Chicago, du 19 au 22 août avec les « super délégués » (non élus mais bénéficiant d’un droit de vote). Comme Biden se retire, ils sont déliés (« unbound ») de leur engagement à le soutenir et peuvent choisir le candidat de leurs choix. Les candidatures seront ouvertes et il ne devrait pas manquer d’y en avoir plusieurs, ne serait-ce que pour peser au sein de l’appareil démocrate dans les années à venir.

C’est sans doute le plus démocratique mais également le plus dangereux pour le parti au pouvoir. L’histoire peut se terminer en déchirements dont les démocrates auraient dû mal à se remettre alors que les Américains pourront commencer à voter de manière anticipée à peine quelques jours plus tard, soit début septembre.

La dernière convention « ouverte » remonte à 1968. Elle se déroulait (déjà) à Chicago. Lyndon Johnson avait dû renoncer à se présenter, en raison de son impopularité grandissante liée à la guerre du Vietnam. C’est finalement son vice-président, Hubert Humphrey, qui sortit vainqueur d’une convention demeurée dans les mémoires : tandis que les tractations se déroulaient à l’intérieur du centre de convention, la police de Chicago de triste réputation frappait dehors les militants pacifistes. Quelques semaines plus tard, Richard Nixon remportait l’élection présidentielle sur une double promesse : du respect de la loi et de l’ordre ; de mettre fin à, l’escalade au Vietnam (on sait ce qu’il en advint).

Si les éléments d’analogie semblent frappants, la convention de cette année ne se présente pas forcément sous les mêmes auspices. Contrairement à celle du Vietnam, la guerre à Gaza, pour laquelle Joe Biden est rendue responsable par une partie de sa base électorale, n’est pas menée directement par Washington. Et le mouvement anti-guerre, bien que présent dans les campus, n’a pas atteint le point d’ignition de 1968, l’année rebelle par excellence. Le candidat républicain, Richard Nixon, n’avait pas encore fait la démonstration de son cynisme, ce que Donald Trump a parfaitement prouvé lors de son premier mandat. Rien ne dit pourtant que l’Histoire se terminera mieux pour les démocrates.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

« Que Joe Biden perde ou gagne, il faudra clarifier l’offre démocrate »

Derrière Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez, l’aile gauche tente d’influencer de l’intérieur le programme du président sortant, souligne Tristan Cabello, maître de conférences à l’université Johns Hopkins, historien spécialiste des États-Unis. (Article publié dans l’Humanité du 18 juillet 2024.)

Alors que Donald Trump sort renforcé de la convention républicaine, le débat interne à la coalition démocrate n’a toujours pas été tranché sur le maintien de la candidature de Joe Biden, toujours en retard dans les sondages.

Dans quelle mesure la tentative d’assassinat de Donald Trump modifie-t-elle la stratégie des démocrates ?

Je me demande encore s’il existe une véritable stratégie de campagne au sein du Parti démocrate. Elle reste difficile à cerner. Cette tentative d’assassinat survient à la fin d’une semaine de débats sur l’âge et les capacités de Joe Biden. Sa candidature ne fait plus consensus au sein du Parti démocrate.

Or, cet attentat renforce encore plus la candidature de Donald Trump, qui passe du statut de multi-condamné à celui de victime, survivant d’un attentat. C’est le discours qu’il préfère : « Je suis une victime, mais je reste fort pour vous défendre, vous, l’électorat républicain. » Les démocrates ne peuvent répondre à cet acte que politiquement : renforcer la lutte contre les armes à feu, le terrorisme intérieur, mais aussi s’attaquer sérieusement au problème de la santé mentale aux États-Unis.

Ils peuvent également prôner des discours de « raison » et d’unité nationale, qui seraient moins porteurs. Cela se transformera donc en une bataille de discours et de narration. Cependant, l’option républicaine, jouant sur les émotions et les sentiments, ainsi que sur l’idée d’un grand sauveur, me semble beaucoup plus efficace pour dynamiser la base républicaine et convaincre certains indépendants.

Des élus de plus en plus nombreux demandent à Joe Biden de se retirer. Mais l’aile gauche semble le soutenir. Comment l’expliquez-vous ?

Les représentants modérés ou de l’aile conservatrice du Parti démocrate pourraient perdre leur siège en novembre si Biden ne remporte pas l’élection. Des élus comme Alexandria Ocasio-Cortez (AOC) sont relativement protégés, dans des circonscriptions qui ne peuvent pas vraiment basculer à droite. Ils ont tout à gagner à soutenir Joe Biden, même si leurs électeurs, souvent jeunes, urbains et issus des classes plus défavorisées, sont très critiques de cette administration, notamment à cause de la gestion de la guerre à Gaza.

Le message d’AOC est clair : choisir d’influencer le programme du candidat Biden de l’intérieur. Et en effet, lors de son meeting dans le Michigan, le candidat a dévoilé les premiers aspects d’un programme plus à gauche avec des mesures très attendues : élargir la Sécurité sociale et Medicare, éliminer toutes les dettes médicales, augmenter le salaire minimum, plafonner l’insuline à 35 dollars pour tous et construire plus de logements sociaux. Les détails ne sont pas encore connus, mais c’est un programme qui répondrait aux demandes des électeurs de l’aile progressiste du parti.

Vous semble-t-il y avoir des différences d’appréciation au sein de l’aile gauche, notamment entre Bernie Sanders et AOC ?

L’aile gauche du Parti démocrate est très divisée sur ces sujets. Il faut rappeler que, principalement à cause de son soutien à Gaza, Jamaal Bowman n’a pas remporté sa primaire dans sa circonscription à New York et ne siégera plus au Congrès. Cori Bush semble aussi en danger dans sa primaire. Ilhan Omar soutient le président, alors que Rashida Tlaib est beaucoup plus critique. Et AOC, qui a remporté sa primaire récemment, a décidé de soutenir le président.

Jusqu’à récemment, Bernie Sanders était plus distant. Il soutenait le président à demi-mot en l’encourageant à faire plus de meetings, de rencontres et d’interviews pour prouver ses capacités cognitives. Or, depuis le 13 juillet, après que Joe Biden a dévoilé une partie de son programme, Sanders est plus clair : il le soutient et a même écrit toute une tribune à ce sujet pour le New York Times.

Il souligne toujours ses désaccords avec Biden, comme le soutien des États-Unis à Israël et la nécessité d’un système de santé universel, mais il met aussi en avant les grandes avancées de son mandat (l’annulation de la dette étudiante, la réduction des coûts des médicaments et la défense des droits des femmes).

Sanders insiste maintenant sur l’importance de l’unité au sein du Parti démocrate pour combattre Trump. Pour lui, l’élection à venir présente un choix clair entre Biden, qui cherche à répondre aux besoins des familles travailleuses, et Trump, dont les politiques favorisent les riches et sapent la démocratie.

Ce pari de l’aile gauche d’investir la candidature de Biden afin d’y faire accepter un programme très progressiste ne comporte-t-il pas le risque que ce dernier ne soit associé à une éventuelle défaite du président sortant, discréditant ainsi toute idée de changement radical aux États-Unis ?

Oui et non. La victoire du candidat républicain ne serait pas vraiment une victoire des idées de la droite conservatrice. Elle reposerait avant tout sur la faiblesse du camp démocrate, qui peine à mobiliser sa coalition, ou sur un avantage au collège électoral, malgré une possible perte du vote populaire. Les idées progressistes resteraient majoritaires dans le pays (les Américains sont en majorité favorables à Medicare for All, à l’augmentation du salaire minimum, à la régulation des armes à feu et à la lutte contre les discriminations).

Si Donald Trump gagne, cela ouvrira de grands débats au sein du Parti démocrate. Contrairement au Parti républicain, il n’est pas toujours en phase avec sa base électorale, et il serait peut-être temps d’une mise à jour plus progressiste et moins centriste, dans le cadre d’une opposition ferme à un président de droite dure comme Trump. Si Joe Biden gagne, il faudra, par le parti et par la rue, faire pression sur son administration pour faire passer ces lois progressistes (qui, au passage, nécessiteront pour la plupart une majorité dans les deux chambres).

Il faudra également engager une véritable discussion sur l’avenir de ce parti qui, depuis Clinton, est élu sur une plateforme progressiste mais échoue, présidence après présidence, à apporter de vraies solutions aux problèmes de la classe ouvrière et de la classe moyenne aux États-Unis. Que Joe Biden perde ou gagne l’élection présidentielle, il faudra clarifier l’offre démocrate, remodeler le fonctionnement du parti et préparer la suite.

Poster un commentaire

Classé dans Interviews

J.D. Vance, le choix du « à droite toute »

Quelques jours après une tentative d’assassinat, Donald Trump a choisi comme colistier le sénateur de l’Ohio, symbole du virage national-populiste du parti républicain. (Article publié dans l’Humanité du 17 juillet 2024.)

Appeler à la concorde et choisir un colistier qui attise les divisions : Donald Trump a manié le chaud et le froid à l’ouverture de la convention républicaine. Lequel des deux messages dominera ? Le suspense ne semble pas intenable tant le profil de J. D. Vance, l’heureux élu, dit à peu près tout de la stratégie trumpiste.

Son CV commence comme une histoire d’Horatio Alger, romancier américain du XIXe siècle, dont les innombrables livres mettaient en scène des « self-made-men », petites choses devenues riches par la grâce du rêve américain. James Donald Bowman, né en 1984 à Middletown dans une petite ville de l’Ohio, traverse une enfance chaotique dans une famille pauvre, avec une mère addict à la drogue et un père absent.

Il est élevé par ses grands-parents, des chrétiens évangéliques, avant de se convertir au catholicisme à l’âge de 20 ans. Il s’engage dans les marines, part en Irak, reprend ses études qui le mèneront jusqu’à la prestigieuse école de droit de Yale.

Il travaille un an pour le sénateur républicain John Cornyn, puis comme clerc auprès d’un juge dans le Kentucky, avant de rejoindre un cabinet d’avocats et de choisir le business en allant à San Francisco, auprès de Peter Thiel, le capitaliste libertarien. C’est ce dernier, pièce centrale de la radicalisation de la droite américaine, qui finance sa première campagne : à 37 ans, Vance est élu au Sénat, l’organe législatif le plus puissant au monde.

D’anti-Trump à colistier, itinéraire d’un revirement

Pour décrocher cette timbale, il a dû effectuer une seconde conversion. L’anti-Trump des années 2016-2017, qu’il comparait à l’occasion à Hitler, est devenu un trumpiste zélé. Après la tentative d’assassinat de Donald Trump, samedi 13 juillet, il est l’un des premiers à déclencher la machine à instrumentaliser, rendant l’hôte de la Maison-Blanche responsable de l’acte : « Il ne s’agit pas aujourd’hui d’un simple événement isolé. Le postulat central de la campagne de Biden est de dire que le président Trump est un fasciste autoritaire qu’il faut arrêter à tout prix. Cette rhétorique a directement conduit à la tentative d’assassinat du président Trump. »

Ce premier millennial (génération née entre 1981 et 1996) présent sur un ticket présidentiel défend toujours mordicus l’idée que l’élection de 2020 a été volée, assurant même qu’il aurait refusé de certifier les résultats. Il est également l’un des plus farouches opposants à l’aide à l’Ukraine, affichant un alignement sans complexe avec le pouvoir russe. Bref, comme le souligne l’universitaire Corentin Sellin, sur X, J. D. Vance est un « symbole de la mue nationale-populiste du Parti républicain achevée par Donald Trump ».

En 2016, Donald Trump avait favorisé la complémentarité avec Mike Pence, considéré comme un atout pour rallier les chrétiens évangéliques blancs. Ces derniers étant massivement « trumpisés », plusieurs choix s’offraient au 44e président des États-Unis. Il avait la possibilité de tenter de séduire les femmes diplômées modérées – talon d’Achille des républicains lors de la présidentielle de 2020 et des élections de mi-mandat de 2022 – ou de lancer une sorte d’appel aux minorités – traditionnellement favorables aux démocrates, mais de plus en plus distantes avec Joe Biden. Nikki Haley, ancienne ambassadrice des États-Unis à l’ONU et candidate aux primaires républicaines, ou Marco Rubio, le sénateur de Floride d’origine cubaine, pouvaient dès lors faire figure d’incarnation.

Trump a finalement opté pour sa « copie conforme », mais en plus jeune. D’une pierre il fait trois coups : renforcer son emprise sur le Grand Old Party (surnom du parti de Lincoln) ; désigner un héritier et, surtout, indiquer le cap de sa campagne. Cette dernière reposera sur la base Maga (Make America Great Again, son slogan de 2016 emprunté à Ronald Reagan) et s’adressera clairement à l’Amérique blanche.

C’est, d’une certaine façon, la poursuite de cette stratégie qui lui a permis sa première élection. Alors que les stratèges républicains avaient tiré comme conséquence de la défaite de Mitt Romney en 2012 face à Barack Obama la nécessité de s’ouvrir à la réalité d’un pays en plein bouleversement démographique, le milliardaire nationaliste avait pris le contre-pied en s’adressant aux ressentiments notamment raciaux d’une frange de l’électorat blanc.

Cette continuité implique une aggravation puisque le candidat républicain doit extraire une plus forte proportion du vote d’une population en déclin numérique. Sa rhétorique doit donc être de plus en plus inflammable. C’est ainsi qu’au début de son meeting à Butler, quelques minutes avant la rafale de huit balles, il expliquait comment l’Amérique était submergée par l’immigration, dans un plan organisé par les démocrates…

Poster un commentaire

Classé dans Portrait

Trump, du sang sur la route de la Maison Blanche

La tentative d’assassinat contre l’ancien président le renforce dans sa stratégie de reconquête de la magistrature suprême, au moment où les démocrates présentent un candidat affaibli et une stratégie anti-trumpiste désormais caduque. (Article publié dans l’Humanité du 15 juillet 2024.)

Donald Trump venait de commencer son discours de campagne à Butler, une petite ville située au nord de Pittsburgh, dans l’État de Pennsylvanie, l’un de ces « swing states » (États pivots) qui feront la décision, le 5 novembre. Comme d’habitude, il avait accusé les démocrates de faire venir des millions de migrants afin de changer la nature de l’Amérique, une assertion complotiste centrale dans la rhétorique de l’ancien président, quand, en quelques secondes, dans un registre pourtant tellement commun à la vie politique des États-Unis, la campagne électorale a basculé.

Une déflagration. Donald Trump porte la main à son oreille. Les agents du secret service, qui se précipitent sur lui, le plaquent au sol et le protègent avant de l’évacuer, le visage perlé de sang, brandissant le poing en direction d’une foule encore abasourdie.

Que sait-on du tireur et des circonstances ?

Pareil événement nourrira des questions (légitimes) pendant des jours, voire des semaines et les théories du complot durant des décennies. « Incompétence extrême ou alors c’était délibéré », a insidieusement glissé sur X le milliardaire Elon Musk, soutien officiel de Donald Trump, en appelant à la démission des responsables du Secret Service, l’agence gouvernementale chargée de protéger les personnalités.

Comment un ancien président a-t-il pu être laissé dans la ligne de mire d’un tireur, armé d’un fusil semi-automatique ? L’enquête le déterminera. Des vidéos montrent en revanche qu’un sniper du Secret Service, positionné sur le toit d’un hangar proche de l’estrade, a repéré le tireur après avoir entendu les premières balles et l’a mortellement atteint.

L’auteur des tirs serait, selon les informations du FBI, Thomas Matthew Crooks, un homme blanc de 20 ans. D’après les registres de l’État de Pennsylvanie, il y était enregistré comme électeur républicain qui aurait pu voter pour la première fois à la présidentielle de novembre. Le New York Times rapporte qu’il aurait fait, à l’âge de 17 ans, un don de 15 dollars à Progressive Turnout Project, une organisation liée au Parti démocrate dont l’objet est de favoriser la participation électorale. L’enquête sur ses motivations se poursuivait.

Le jeune homme était positionné sur le toit du hangar d’une entreprise située à un peu moins de 120 mètres de l’estrade où se tenait Donald Trump. Plusieurs participants ont témoigné l’avoir repéré sur le toit avant la fusillade et alerté la police locale qui confirme avoir « répondu à un certain nombre de rapports d’activité suspecte », sans donner plus de précisions. Le bilan s’établit à un homme tué et deux autres sévèrement blessés.

Quelles conséquences pour la campagne de Trump ?

Au-delà de la gravité du fait lui-même, chaque observateur est amené à répondre à la question : « Cela favorise-t-il Donald Trump ? » La réponse est assez évidemment positive. Échapper à une tentative d’assassinat renforce à la fois la cohésion de l’électorat déjà décidé à voter pour le républicain et bride de fait les attaques que Joe Biden pourra porter contre lui. Donald Trump abordait déjà la dernière ligne droite en situation de favori avec des sondages presque unanimement favorables et un adversaire fragilisé par une catastrophique prestation lors du premier de leurs débats.

L’ancien président des États-Unis se présentera aujourd’hui à la convention républicaine à Milwaukee (Wisconsin) auréolé de cette image de miraculé qui brandit le poing, alors qu’il vient manifestement d’échapper à la mort. Il pourrait désormais adopter une posture plus consensuelle, comme l’indique son premier message sur Truth Social, son propre réseau social : « Il est plus important que jamais que nous restions unis et que nous montrions notre véritable caractère en tant qu’Américains, en restant forts et déterminés, et en ne laissant pas le mal l’emporter. J’aime vraiment notre pays, je vous aime tous, et je me réjouis de m’adresser à notre grande nation cette semaine dans le Wisconsin. »

Tout ce qui lestait sa candidature – une première condamnation et trois autres procès à venir ; son soutien à l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021 ; des défaites à répétition (2018, 2020) – se trouve relégué au second plan. Momentanément ? C’est pour rendre durable cet état passager que les républicains ont frontalement attaqué leurs adversaires démocrates. J.D. Vance, le sénateur républicain de l’Ohio figurant parmi les favoris pour devenir le colistier de Donald Trump, a incriminé la « rhétorique » de Joe Biden.

« Il ne s’agit pas aujourd’hui d’un simple événement isolé. Le postulat central de la campagne de Biden est de dire que le président Trump est un fasciste autoritaire qu’il faut arrêter à tout prix. Cette rhétorique a directement conduit à la tentative d’assassinat du président Trump », a-t-il avancé dans une tentative assez grossière d’instrumentalisation. « Ils ont essayé de le mettre en prison. Ils ont essayé de le tuer. Cela ne marchera pas », a de son côté artillé le gouverneur du Texas, Greg Abbott. « Joe Biden a envoyé les ordres », a même osé le député Mike Collins.

Pourtant, le profil du tireur – en l’état de ce que l’on en sait – ne correspond pas à la description politique des trumpistes de l’opposant féroce à Trump dont le doigt aurait été armé par les propos des démocrates. De plus, l’acte a été perpétré avec un type d’arme dont les républicains refusent de réglementer la vente, contrairement aux démocrates. Ces derniers disposeraient d’un argument de politique publique (« policy ») si le tout n’était pas écrasé par la puissance de l’impact politique (« politics »).

Quel impact pour la campagne de Biden ?

Joe Biden nageait déjà à contre-courant. La vague déclenchée par cet événement de nature historique le submergera-t-elle ? Là encore, aucune réponse définitive ne peut être apportée. Une chose semble pourtant certaine : l’hôte de la Maison-Blanche ne pourra poursuivre sur la même trajectoire. Jusqu’ici, sa stratégie ressemblait à un copier-coller de celle de 2020 : transformer le scrutin du 5 novembre en référendum anti-Trump.

Elle avait parfaitement fonctionné il y a quatre ans, permettant à l’ancien vice-président de Barack Obama de distancer le président républicain sortant au vote populaire (7 millions de voix d’avance) comme au collège électoral (306 grands électeurs contre 232). Elle semblait déjà beaucoup moins bien fonctionner ces derniers mois. Tout d’abord, parce que Joe Biden se présente avec un bilan que sa coalition juge positivement mais qui reflète en creux également des promesses non tenues (salaire minimum à 15 dollars, augmentation des impôts pour les plus riches). Ensuite, parce que depuis le premier duel télévisé entre les deux candidats, le débat public est focalisé sur l’état physique et cognitif de Joe Biden.

Il sera désormais difficile, pour ne pas dire impossible, pour le camp démocrate de dramatiser l’enjeu de l’élection présidentielle en dépeignant Trump en danger pour la démocratie sans se faire qualifier de pousse-au-crime par les républicains. Sans stratégie, avec un candidat affaibli politiquement, les démocrates ont-ils d’autre choix qu’un big bang pour empêcher la tentative d’assassinat de Butler de devenir, dans les livres d’histoire, l’événement fondateur d’un second mandat Trump ?

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

Dernier round pour Joe Biden ?

Groggy depuis son débat raté face à Donald Trump, le président en exercice est l’objet d’appels grandissant à jeter l’éponge. L’establishment démocrate semble divisé sur l’attitude à adopter. (Article publié dans l’Humanité du 12 juillet 2024.)

La prestation catastrophique du président sortant lors du débat face à Donald Trump le suit comme son ombre tandis que le spectre d’une défaite électorale hante les nuits des démocrates. La courbe des intentions de vote en sa faveur ne cesse de piquer du nez. Il est le seul candidat démocrate qui, depuis vingt ans, se trouve devancé à ce stade de la campagne par son challenger républicain.

Les jeunes et les minorités lâchent Biden

Selon l’agrégateur de sondages du site RealClearPolitics, il accuse un retard de 3 % sur Donald Trump. Mais la photographie semble encore plus sombre lorsque l’on aborde le collège électoral. Il perdrait la Géorgie, le Nevada et l’Arizona, mais également les trois États du Midwest qui forment le « mur bleu » (de la couleur du Parti démocrate) : Pennsylvanie, Michigan et Wisconsin. Dans ce dernier État, Trump est crédité de 44 % contre 38 % à Biden, mais, pour le siège de sénateur, la sortante Tammy Baldwin domine largement le candidat républicain : 50 % contre 45.

La leçon est claire : une frange de l’électorat démocrate refuse de porter ses suffrages sur Joe Biden. Cette fissure qui devient faille apparaissait déjà dans les sondages du New York Times, avant le fameux débat. Une partie des jeunes électeurs et membres des minorités (Africains-Américains et Latinos) attendent du candidat démocrate un projet de profonde transformation, notamment sur les questions sociales et la guerre à Gaza, pas seulement de faire barrage au retour de Trump à la Maison-Blanche.

Le problème s’avère plus structurel que conjoncturel. À cet obstacle d’ampleur sur le chemin de la réélection s’ajoute donc, depuis un mois, la focalisation sur l’attitude physique et mentale de Joe Biden. Butera-t-il sur un mot ? Son regard se perdra-t-il dans le vide ? Qu’il participe à un sommet de l’Otan ou qu’il donne une conférence de presse (comme la nuit dernière), les médias ne parlent que de l’état du messager pas du message. « Les démocrates sont en train de perdre la bataille du récit alors que le bilan du mandat Biden est bon », estime Marie-Cécile Naves, directrice de recherche à l’Iris.

D’abord groggy, Joe Biden a tenté d’adopter une posture combative. Il le dit et le répète : il restera dans la course et il battra de nouveau Trump. « À ce rythme, Joe Biden se dirige vers une défaite écrasante face à un ancien président impopulaire et sans foi ni loi », objecte pourtant David Axelrod, ancien conseiller de Barack Obama. Si une élection peut s’apparenter à un combat de boxe, il n’y a ici aucun entraîneur habilité à jeter l’éponge à la place du pugiliste déboussolé ou acculé. Il semblerait que certains aient décidé de monter sur le ring afin de raccompagner Joe Biden dans les vestiaires.

« Ce n’était pas le sacré Biden de 2010. Même pas celui de 2020 »

Quelques députés sont sortis du bois, rejoints mercredi par Peter Welch, le premier sénateur à appeler Joe Biden à se retirer. Mais le signal le plus retentissant est certainement venu de… George Clooney. Le New York Times a publié une tribune de l’acteur au titre direct : « J’aime Joe Biden. Mais nous avons besoin d’un nouveau nominé. » Ce démocrate de longue date raconte être arrivé à cette conclusion il y a quelques semaines lors d’une soirée de levée de fonds à laquelle participait Joe Biden.

« Ce n’était pas le sacré Biden de 2010. Même pas celui de 2020 », a amèrement constaté George Clooney. Encore plus embarrassant pour la machine électorale démocrate : de gros donateurs ont mis leur poids dans la balance, à l’instar de Reed Hastings, l’un des cofondateurs de Netflix. Une organisation baptisée Next Generation (la prochaine génération) va lever 100 millions de dollars qui ne seront utilisés que si les démocrates désignent un nouveau candidat.

Indice sans doute le plus palpable d’une amorce de virage sur l’aile de l’establishment : Nancy Pelosi, l’ancienne présidente de la Chambre des représentants, a annoncé qu’elle reprendrait la conversation avec Joe Biden sur son avenir politique après le sommet de l’Otan. De façon surprenante, la contestation ne vient pas de l’aile gauche. « L’affaire est close. Joe Biden est notre candidat », a ainsi déclaré Alexandria Ocasio-Cortez.

« Ce qui est le plus important est ce que le candidat propose et ce qu’il fera pour vous et pour votre famille », a justifié, de son côté, Bernie Sanders, tout en reconnaissant qu’il était « important de faire attention aux capacités cognitives individuelles » pour citer conjointement Biden et… Trump.

« La position du « squad » (les élus progressistes à la Chambre) est que Biden est complice d’un « génocide » en cours et totalement apte à servir quatre années de plus est vraiment spécial», souligne, avec mordant, le journaliste Michael Tracey. Pourquoi un tel choix difficilement compréhensible par la base progressiste elle-même ? Peut-être l’aile gauche estime qu’elle ne disposerait pas d’assez de poids si les cartes devaient être rebattues.

C’est un fait : un plan B se trouverait exclusivement aux mains de l’establishment. Soit Kamala Harris est désignée pour prendre le relais, soit le choix est renvoyé à la convention démocrate (à Chicago, du 19 au 22 août), où l’intégralité des délégués appartiendra à la tendance « centriste » puisque désignés par Joe Biden pendant une primaire sans concurrence. Pourtant, l’appareil du parti demeure divisé sur l’opportunité de « débrancher » politiquement l’hôte de la Maison-Blanche, à commencer par Barack Obama, dont le soutien apparaît, jusqu’ici, infaillible.

« On a du mal à voir ce qui ressort des courants politiques et des initiatives personnelles, conclut Marie-Cécile Naves. Le fait que le débat au sein du Parti démocrate ne se structure pas autour des courants politiques renforce une impression de panique. » Un sondage publié hier par le Washington Post, montrant que 56 % des électeurs démocrates souhaitent le retrait de Joe Biden, conduira-t-il leurs dirigeants à trancher ?

Poster un commentaire

Classé dans Eclairages

Le naufrage du capitaine Joe Biden et de son âge face à Donald Trump

Lors de sa confrontation avec Donald Trump, jeudi 27, juin lors du premier débat avant l’élection présidentielle, le président en exercice est apparu dépassé voire perdu. Joe Biden a démultiplié toutes les craintes de son camp sur sa capacité à pouvoir aller au bout de cette campagne. (Article publié dans l’Humanité du 28 juin 2024.)

Joe Biden vient-il de participer à son dernier débat présidentiel ? La question doit tourner en boucle dans les cerveaux des stratèges et grands élus démocrates après la prestation du président en exercice hier face à Donald Trump, pour la première joute de la saison électorale. Aucun d’entre eux ne peut décemment éluder le problème auquel le parti au pouvoir fait face. L’arc des analyses sur cette soirée cauchemardesque va d’une performance « réellement décevante » pour un de ses anciens conseillers à la Maison Blanche (Washington Post) à un « désastre », selon un député (New York Times). Maniant l’euphémisme, la vice-présidente Kamala Harris a évoqué un « départ lent, c’est évident ».

Joe Biden avait proposé à Donald Trump d’avancer le premier de leur débat à juin (en général il a lieu en septembre) afin de cadrer au plus vite l’élection comme un référendum pour Donald Trump et/ou en faveur de la démocratie. Effet boomerang : c’est désormais à un référendum sur l’âge du capitaine qui émerge. Depuis plusieurs mois, les doutes sur son énergie physique et ses capacités cognitives rythment la chronique politique. En mars dernier, Joe Biden avait rassuré la plupart des siens lors de son discours sur l’état de l’Union où il était apparu pugnace. Mais lire un discours sur un téléprompteur et se trouver en duel face à un ancien président sont deux « sports » vraiment différents.

Quelques moments vont tourner en boucle sur les chaînes d’information et les réseaux sociaux, dévastateurs pour l’image déjà écornée de l’hôte de la Maison Blanche. Parmi ceux-ci, le passage où il tente de développer sa pensée sur le système de santé, bloque, cherche ses mots, parle du Covid avant que son regard ne se perde dans le vide après que l’un des journalistes lui a signifié que son temps de parole était épuisé. Ou encore les attaques de Biden sur le poids de Trump ou son réel niveau en golf…

Personne ne retiendra de ce débat l’habituelle litanie de mensonges de Donald Trump. Il a revendiqué avoir fait plafonner les prix de l’insuline avant Biden : faux. Il a assuré que les États démocrates permettaient d’exécuter les bébés après la naissance : évidemment archi-faux. Il a accusé Joe Biden de l’avoir inculpé dans les multiples affaires auxquelles il doit faire face : c’est la Justice, via des procureurs, qui l’a fait.

Quelques commentateurs rappellent que Ronald Reagan était apparu vieillissant et hors de forme en 1984 lors du premier débat face à Walter Mondale. Mais il n’avait alors que 73 ans et il dominait dans les sondages. Joe Biden affiche 81 printemps et se trouve toujours distancé par son adversaire républicain dans les « swing states » qui feront la différence le 5 novembre (Pennsylvanie, Michigan, Wisconsin, Nevada, Géorgie et Arizona).

Indication du vent médiatique, le chroniqueur du New York Times très proche de l’establishment démocrate, Thomas Friedman a aussitôt publié un article au titre retentissant : « Joe Biden est un homme bon et un bon président. Il doit se retirer de la course ». Une possibilité qu’ont rejeté les responsables démocrates s’étant exprimés après le débat. Mais… l’étau se resserre. Le prochain débat est prévu le 10 septembre. Si Joe Biden s’y montrait aussi déboussolé qu’hier soir, il serait sans doute trop tard pour les démocrates pour mettre en œuvre un plan B. Au demeurant, quelle personnalité pourrait-elle l’incarner ? Si la question devait être posée, elle rouvrirait le conflit entre l’appareil centriste et l’aile gauche.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités

« Nous sommes là pour rester » : au cœur de la mobilisation des campus US pour Gaza

A New York et Washington, comme dans tout le pays, les camps de solidarité pro-Palestine se maintiennent au cœur des universités, malgré les menaces des directions et de certains élus. (Article publié dans l’Humanité du 2 mai 2024.)

Washington et New York (États-Unis), envoyé spécial.

Elle sort de sa tente, les paupières encore un peu somnolentes. Ses pupilles règlent la mire : le printemps est enfin arrivé, ce matin, à Washington. Elle ajuste son keffieh, remet plus ou moins sa coiffure en ordre, s’étire, regarde autour d’elle. Une autre étudiante la guide : « Le café, c’est par là. » « Ah oui, c’est vrai », dit-elle d’une voix pas encore réveillée. Sally a rejoint le campement la veille, après avoir un peu hésité.

Elle est une « freshman », une étudiante en première année, arrivée de son Texas natal à la fin de l’été dernier. Elle a finalement sauté le pas et partage une tente avec deux autres étudiantes qu’elle ne connaît pas : l’une vient de Californie, l’autre du New Hampshire. Elle se dirige donc vers la table où elle pourra prendre son petit-déjeuner gratuitement, grâce aux dons qui arrivent régulièrement.

Un nouveau jour se lève et c’est le quatrième de la « zone libérée » et du « camp de solidarité » organisés en plein cœur de l’université George-Washington, à moins d’un kilomètre à vol d’oiseau de la Maison-Blanche. Dans la foulée de l’université Columbia, à New York, quelques étudiants de l’université George-Washington, ainsi que leurs compères de l’université voisine de Georgetown, ont dressé quelques tentes sur la pelouse centrale, avec, en plein milieu, une statue de George Washington drapée d’un drapeau palestinien. La direction de l’université a fait poser des barricades pour ceindre et isoler le camp. Les étudiants s’en servent comme un tableau d’affichage : « Palestine bientôt libre »« Le sionisme est un fascisme »« Génocide Joe, tu vas dégager ». Et elles n’ont pas empêché l’extension à H Street, la rue qui longe le carré de verdure. « Nous sommes là pour rester, assure Mahmoud, palestinien et étudiant en recherches internationales. Nous avons certaines exigences et nous voulons qu’elles soient entendues et satisfaites. » Les organisateurs ont élaboré une plate-forme en cinq points : abandonner les poursuites contre les organisateurs et les organisations étudiantes pro-palestiniennes (dès novembre, le groupe « Students for Justice in Palestine », qui avait projeté sur un bâtiment des images disant « Mettez fin au siège de Gaza » et « George-Washington, le sang de la Palestine est sur vos mains », a été suspendu) ; protéger les discours pro-palestiniens sur le campus ; se désinvestir des entreprises qui vendent des technologies et des armes au régime sioniste ; divulguer immédiatement toutes les dotations et tous les investissements ayant trait à la guerre menée par Israël à Gaza ; mettre fin à tous les partenariats universitaires avec l’État d’Israël. Ce dimanche matin, Cynthia a fait une pause dans sa virée à vélo pour venir « apporter sa solidarité ». « Dans les années 1980, j’ai fait partie du mouvement contre l’apartheid en Afrique du Sud. J’étais à Harvard et la police n’est jamais intervenue, comme elle l’a fait à Columbia. C’est assez incroyable. » Si, dans la capitale fédérale, la police se tient à distance, elle est intervenue à plusieurs reprises à New York. La semaine dernière, elle a délogé le camp dressé par des étudiants de la New York University (NYU), une prestigieuse université privée : 150 arrestations dont près d’une vingtaine concernant des professeurs. Peu après, le camp s’est reformé quelques dizaines de mètres plus loin mais sans tentes, avec, en arrière-plan lointain, la même Liberty Tower, érigée sur le site du World Trade Center. La direction de la NYU a averti qu’elle ferait intervenir la police si elle voyait une tente. « Ça n’a pas grand sens », constate Honey Crawford, professeur dans le département d’anglais, inquiète pour la santé des étudiants : ils dorment sous des bâches qui protègent mal du vent et du froid. Ce lundi après-midi, c’est une saucée soudaine, en pleine journée de quasi-canicule, qui les a surpris. « Je vais encore un peu plus friser », plaisante Layla, avant de retourner vaquer à ses occupations. Car il y a un programme bien précis ici, affiché sur un « paperboard » : à 11 h 30, actualisation des informations sur Gaza ; à 12 heures, réunion de la communauté ; 13 heures : manifestation ; 17 heures : formation aux soins ; 18 heures : yoga ; 20 h 30 : nouvelle réunion de la communauté. Le repas n’a pas été consigné, mais il arrive. Comme souvent, Ayat, un restaurant palestinien de l’East Side que le New York Times vient d’inclure dans ses 100 adresses culinaires incontournables, a fait livrer les repas. Il y en aura pour tout le monde et même plus. Ça, c’est pour l’organisation. Pour le fond de l’affaire, une porte-parole officieuse des étudiants revendique : « Cela fait six mois que le génocide dure et, à part quelques paroles officielles, rien n’a changé et rien n’a été fait. Maintenant, avec les campements, on oblige les directions d’université à faire face à leurs responsabilités. » Sur tous les campus américains impliqués, les demandes sont les mêmes : que les directions d’université cessent de financer la guerre à Gaza. À Yale et Cornell, ils demandent que les facs, devenues des entreprises comme les autres, cessent d’investir dans les fabricants d’armes. À Columbia, ils veulent que l’université revende ses participations dans Google, qui a conclu un important contrat avec le gouvernement israélien, et dans Airbnb, qui autorise les annonces dans les colonies israéliennes de Cisjordanie occupée.

À NYU, ils demandent, en vain, que les investissements et participations soient rendus publics. La fermeture du site-satellite de Tel-Aviv figure également au menu des revendications. Ce point particulier, qui relève du boycott, est utilisé par certains élus et médias pour nourrir leurs accusations d’antisémitisme contre les protestataires. Témoin depuis la première minute du mouvement, Honey Crawford réfute ces allégations : « Des juifs non sionistes y sont investis. Il y a des prières communes entre musulmans et juifs. J’ai vu, un jour, un étudiant se faire reprendre par tout le monde car il mobilisait des stéréotypes antisémites : ” Pas de ça, ici. ” »

C’est pourtant le même argument qu’oppose une poignée de personnes aux manifestants pro-Palestiniens, réunis mardi, face à l’entrée principale de l’université Columbia. Des barrières séparent les deux sous l’œil vigilant de plusieurs policiers. « Haïsseurs de juifs », lance un homme revêtu du drapeau israélien. « Condamnez plutôt le Hamas », ajoute son voisin, qui arbore une étoile de David au cou. « Libérez tous les otages », hurle une femme, brandissant une pancarte, et tentant de couvrir la voix d’une oratrice qui, via un mégaphone, tente d’exprimer sa solidarité avec la Palestine. Il y a, face à elle, une petite assistance, mêlant jeunes portant souvent le keffieh et vétérans de l’action militante. « À leur âge, j’avais fait ça contre la guerre au Vietnam et on m’accusait des pires saloperies, comme eux, explique Ken, casquette rouge à l’effigie du Vietnam. Ils ont raison de poursuivre et on est là pour les aider. Le seul point de divergence que j’ai avec quelques-uns d’entre eux porte sur le Hamas. Pour moi, ce n’est pas un mouvement de libération, mais une organisation oppressive. »

À l’intérieur, c’est une nouvelle étape de la mobilisation des campus qui se joue au même moment. Des étudiants viennent d’occuper Hamilton Hall, un bâtiment universitaire, et de le rebaptiser « Hind’s Hall », en l’honneur de Hind Rajab, une enfant palestinienne de 6 ans, tuée par l’armée israélienne. D’après le Columbia Spectator, le journal des étudiants du campus,« dès leur entrée, les manifestants ont bouclé le bâtiment en cinq minutes, barricadant les entrées à l’aide de tables et de chaises en bois, ainsi que d’attaches de fermeture éclair. »

Version de l’un des porte-parole de l’université : ils auraient « vandalisé les biens, brisé les portes et les fenêtres et bloqué les entrées ». Ils risquent l’expulsion. Face à cette menace récurrente brandie par la direction de Columbia, Will affiche sa conviction : « Que voulez-vous que cela me fasse d’être exclu et de ne pas avoir un diplôme délivré par une université qui aura été complice d’un génocide ? » Cela se passait quelques heures avant une nouvelle intervention de la police à la demande de la présidente de Columbia, Minouche Shafik, qui demande même au NYPD de rester sur le campus jusqu’au 17 mai, une demande inédite dans l’histoire académique du pays.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Reportages

« Comme en 1968 et 1985, Columbia est à l’avant-garde du mouvement de protestation »

Entretien avec Cathy Schneider, professeur à l’American University de Washington DC. (Article publié dans l’Humanité du 01er mai 2024.)

Washington, Envoyé spécial.

Les mobilisations auxquelles on assiste sur les campus américains s’inscrivent-elles dans une tradition qui remonte aux années 60 ?

Leurs tactiques – rassemblements, enseignements, marches, villes de tentes (utilisées pour la première fois par le mouvement de désinvestissement sud-africain) et enchaînements à l’intérieur des bâtiments universitaires – s’inspirent en effet d’un répertoire établi par les étudiants en 1968 (contre la guerre du Vietnam) et en 1985 (contre l’apartheid sud-africain). Dans les deux cas, les étudiants étaient motivés par l’indignation morale face, respectivement, à la guerre et à l’apartheid et à la complicité de leur gouvernement. Ils ont demandé aux universités de se désinvestir des entreprises qui soutenaient la guerre ou l’apartheid sud-africain. Dans les deux cas, l’université de Columbia a été à l’avant-garde du mouvement de protestation, en grande partie à cause des mesures extrêmes qu’elle a prises à l’encontre de ses étudiants. Une fois de plus, les administrateurs de l’université de Columbia (ainsi que les administrateurs de plusieurs autres universités qui suivent leur exemple) semblent déterminés à utiliser le type de mesures répressives qui ont échoué de manière si spectaculaire contre les mouvements d’étudiants des universités précédentes.

En 1968, les administrateurs de l’université Columbia ont demandé à la police de New York (NYPD) d’arrêter leurs étudiants. La police en a arrêté 700 et blessé 100. Ces arrestations ont polarisé le campus et entraîné une forte augmentation du nombre de manifestants à Columbia, puis dans d’autres universités du pays.  En 1970, Nixon a fait appel à la garde nationale pour mettre fin aux manifestations étudiantes à Kent State. Elle a tué quatre étudiants. En 1972, les États-Unis se retirent du Vietnam.

En 1985, des étudiants de Columbia construisent des villes de tentes qui ressemblent à des bidonvilles sud-africains. L’administration réprime durement, expulsant un grand nombre d’étudiants peu avant la remise des diplômes, dont plusieurs étudiants sud-africains qui risquent l’expulsion, la torture et même la mort dans leur pays d’origine. Les mesures administratives se sont retournées contre eux de manière spectaculaire. Les étudiants qui ne s’intéressaient guère à la politique étrangère étaient désormais furieux et mobilisés par les mesures injustes prises à l’encontre de leurs camarades de classe. Ils étaient également motivés par le respect et la compassion envers les courageux étudiants sud-africains. Le mouvement a été imité dans les universités du pays. Les jeunes quittent leurs dortoirs pour s’installer dans des bidonvilles et des villages de tentes improvisés sur le campus. Finalement, Columbia a cédé. D’autres universités ont fait de même sur le campus, et finalement le gouvernement américain. En 1989, l’apartheid sud-africain a pris fin.

Vous avez évoqué les continuités. Voyez-vous des différences ?

Tout d’abord, bien qu’ils demandent à l’université de Columbia de se désinvestir des entreprises qui soutiennent un État d’apartheid, celui-ci représente une minorité qui a été victime du pire génocide de l’histoire de l’Europe. En outre, les manifestations ont commencé peu après l’assassinat de 1 000 civils israéliens, dont des enfants, et la prise en otage de 250 autres. De ce fait, nombre de leurs opposants sur les campus se considèrent comme des victimes.

Une déclaration publiée le 7 octobre par l’association nationale Students for Justice in Palestine (SJP), appelant à célébré ce qui s’était passé, est venue compliquer encore la situation. L’appel et la poignée de personnes célébrant ont choqué les campus qui connaissent le SJP, actif sur tous les campus universitaires depuis des décennies. Il travaille en étroite collaboration avec Jewish Voice for Peace (JVP), un groupe juif antisioniste. Les deux groupes ont longtemps affirmé clairement que s’ils condamnaient l’État israélien et le déni des droits des Palestiniens, ils n’étaient pas antisémites. En effet, contrairement à l’appel lancé par le SJP le 7 octobre, la plupart des Palestiniens ont été horrifiés par les attaques contre des civils et par les célébrations de ces attaques.

De nombreux donateurs et parents juifs ont toutefois pris la menace au sérieux. Et ils l’ont fait savoir aux universités. Columbia a été la première à interdire à la fois le SJP et le JVP.  D’autres campus n’ont interdit que le SJP. Sur ces campus, JVP a créé un parapluie pour protéger les militants interdits d’action. Sur d’autres campus encore, les administrateurs ont attendu de voir ce que les groupes allaient faire.

Deuxièmement, les républicains du Congrès ont vu dans les manifestations une occasion de gagner du terrain parmi les riches donateurs juifs et les électeurs démocrates juifs en pleine année électorale. Bien que 1968 ait également été une année électorale, les membres républicains du Congrès étaient alors moins cyniques. Et les opposants aux manifestations sans doute moins bruyants.

Le 12 décembre 2023, le Congrès républicain a convoqué les présidents de Harvard, de l’université de Pennsylvanie (Penn), du Massachusetts Institute of Technology (MIT) et de Columbia pour qu’ils témoignent.  La députée républicaine Elise Stefanik (qui a défendu la théorie antisémite du Grand Remplacement selon laquelle les Juifs introduisaient des immigrants non blancs dans le pays pour détruire la pureté raciale des Américains) a interrogé les présidents de ces trois établissements sur ce qu’elle prétendait être leur incapacité à protéger les étudiants juifs. Le président de l’université de Columbia était à l’étranger à ce moment-là et a pu reporter sa comparution. Une question hypothétique a été posée aux présidentes de Penn et de Harvard (qui était une femme noire). « L’appel au génocide juif était-il contraire à la politique de l’université ? »

Personne n’avait appelé au génocide des Juifs. La députée Stefanik a exigé une réponse par oui ou par non. Les présidents de Harvard et de Penn, sachant que certains étudiants juifs avaient entendu un appel au génocide dans le chant « From the River to the Sea » (de la rivière à la mer), ont répondu que cela dépendait du contexte. Peu après l’audience, les conseils d’administration des deux universités ont demandé aux présidents de démissionner. Lorsque Nemat Shafik, présidente de Columbia, a été appelée à témoigner le 17 avril, elle était préparée. Lorsque la commission lui a demandé pourquoi certains professeurs continuaient à enseigner à Columbia, elle a répondu qu’ils faisaient l’objet d’une enquête et les a nommés, ainsi que dix autres professeurs qui faisaient l’objet d’une enquête et dont elle aimerait s’assurer qu’ils n’enseigneront plus jamais à Columbia. Aucun des membres de la faculté n’avait été informé qu’il faisait l’objet d’une enquête ou qu’il était sur le point d’être licencié.

Le lendemain, Shafik a demandé à la police de New York d’arrêter les étudiants. Plus d’une centaine ont été arrêtés, suspendus de leurs cours et expulsés de leurs dortoirs, se retrouvant de fait sans abri à New York.  La répression des manifestants pacifiques a alimenté le mouvement. Même le chef de patrouille de la police de New York, John Chell, a déclaré que les étudiants « étaient pacifiques, qu’ils n’opposaient aucune résistance et qu’ils disaient ce qu’ils voulaient dire de manière pacifique »

L’attitude de la présidente n’est pourtant pas passé au sein même de l’Université.

La communauté de Columbia était défaite. Quelques jours plus tard, elle a voté pour condamner les actions de la présidente Shafik. Mais le président républicain de la Chambre des représentants s’est rendu à l’université de Columbia et a menacé de faire appel à la Garde nationale, qui n’avait pas été utilisée contre des étudiants depuis les meurtres de Kent State.

Entre-temps, la publicité faite autour de l’arrestation a attiré de nouveaux manifestants sur le campus de Columbia. Ils étaient souvent moins disciplinés, plus en colère et déconnectés de l’université. Un rabbin orthodoxe d’un séminaire voisin a envoyé un mémo disant aux étudiants juifs que « même la police de New York ne pouvait pas garantir leur sécurité sur le campus » et qu’ils devaient rentrer chez eux.

Mais de nombreux manifestants à Columbia (et ailleurs) sont juifs. Les juifs représentent 18 % des habitants de la ville de New York et 22 % des étudiants de l’université de Columbia, ainsi que 15 % des personnes arrêtées, suspendues et expulsées le 18 avril. De nombreux étudiants juifs sont particulièrement angoissés par les actions d’Israël, qu’ils considèrent comme les rendant complices d’un génocide. Les divisions sur les campus reflètent les divisions au sein de la communauté juive et de nombreuses familles juives.

La répression à Columbia ne semble pas avoir freiné la nationalisation du mouvement…

De nouveaux villages de tentes ont vu le jour dans des universités telles que Brown (Rhode Island), Emory (Atlanta), l’université du Texas (Austin), l’université de Californie du Sud (Los Angeles) et Berkeley (San Francisco). Dans de nombreux campus, les étudiants ont été confrontés à une répression brutale. À Austin, des policiers à cheval en tenue anti-émeutes ont frappé les étudiants et utilisé du gaz lacrymogène. À l’université d’Emory, la police a utilisé des balles au poivre et des tasers. À Yale, des policiers à cheval ont attaqué et arrêté des étudiants. À l’université de Californie du Sud, la police a arrêté plus d’une centaine d’étudiants.

Mais nous n’avons pas vu les mêmes niveaux de répression partout. À Washington DC, la police a refusé l’appel du président de l’université George Washington d’arrêter ses étudiants. A Brown, les administrateurs de l’université ont accepté d’organiser un vote sur le désinvestissement des entreprises qui alimentent la guerre à Gaza et la répression contre la Cisjordanie à l’automne prochain. Et à Barnard, la faculté a voté la défiance à l’égard de son président, pour la première fois dans l’histoire de l’établissement.

Quelle suite voyez-vous à ce mouvement ?

Il n’est pas certain que le mouvement de protestation perdure pendant les mois d’été, lorsque de nombreux campus sont fermés. Malheureusement pour les démocrates, c’est un président démocrate qui a envoyé de l’aide militaire et des armes à Israël, après avoir promis à Benjamin Netanyahou, le 7 octobre, que les États-Unis resteraient toujours à ses côtés. Alors que Joe Biden se montre de plus en plus critique à l’égard du gouvernement Netanyahou et de ses actions à Gaza et en Cisjordanie, il n’a pas encore suspendu l’aide militaire et l’équipement.

Pour une génération plus âgée, la menace de revivre 1968, lorsque les jeunes électeurs sont restés chez eux et que Nixon a accédé à la présidence, est terrifiante. Pour ajouter aux parallèles, le parti démocrate tiendra sa convention à Chicago en août (comme en 1968, où la convention s’était terminée dans l’affrontement de la police et des manifestants opposés à la guerre du Vietnam, NDLR)A, une ville qui compte en outre la plus grande population palestinienne du pays. Mais la seule alternative à Biden est Trump. Et Trump n’est pas un ami de la Palestine.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Interviews