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À propos de C.Deroubaix

Au diable, clichés et stéréotypes: décryptage d'un pays en pleine mutation. Christophe Deroubaix, journaliste à l'Humanité, suit l'actualité américaine depuis 1996.

La candidate démocrate battue pas les propositions progressistes. La preuve…

(Articles publiés dans l’Humanité du 10 novembre)

C’est certainement le paradoxe ultime de ce scrutin: alors que la candidate officielle du parti démocrate a démobilisé sa base par ses éternelles « prudences », l’augmentation du salaire minimum, la légalisation de la marijuana et l’encadrement du port d’armes à feu ont remporté d’éclatantes victoires.

L’abstention frappe plus Clinton que Trump

Pour la cinquième fois de l’Histoire des Etats-Unis, un candidat est majoritaire en voix mais minoritaire en nombre de grands électeurs. Pour la première fois, il s’agit d’une femme. Après le démocrate-républicain Andrew Jackson en 1824, le démocrate sortant Samuel Tilden en 1876, le président démocrate sortant Grover Cleveland et le candidat démocrate Al Gore en 2000, Hillary Clinton rentre dans le cercle fermé des majoritaires-minoritaires. Trump est bel et bien président mais il ne pourra se targuer de disposer d’une majorité électorale. Il a même rassemblé moins d’électeurs (59,1) que ses devanciers républicains (61 pour Romney en 2012, 60 pour McCain en 2008 et 62 pour W. Bush en 2004). Maigre consolation pour ceux qui voulaient barrer la route du pouvoir au milliardaire nationaliste et xénophobe. « La seule façon pour Trump de gagner, c’est de faire une campagne dégueulasse et de décourager les électeurs de se déplacer », nous confiait, au printemps dernier, un stratège démocrate qui n’avait pas conscience, alors, de prédire ce qui allait précisément arriver.

Ce scrutin présidentiel a été marqué par le plus fort taux d’abstention depuis 2000. Peu surprenant lorsque l’on sait qu’il mettait aux prises les deux candidats les plus impopulaires de ces trente dernières années. A ce jeu de « qui perd gagne », Trump a mieux consolidé le bloc républicain que Clinton n’a pu le faire avec la « coalition d’Obama ». L’ancienne secrétaire d’Etat (59,3 millions de voix) enregistre un déficit de respectivement 10 et 5 millions de voix par rapport à Obama 2008 et 2012. Surtout, la perte n’est pas uniforme. C’est une véritable saignée à laquelle on a assisté dans les Etats de la « ceinture industrielle » du Midwest. Dans le Michigan, le Wisconsin et l’Ohio, elle perd entre 15 et 20% du score d’Obama en 2012. Ses électeurs traditionnels du parti démocrate ne sont pas passés avec armes et bagages chez Trump. Ils se sont retirés sur un aventin de l’abstention. Ils sont, dans leur majorité, membres de la classe ouvrière blanche, soumis à l’insécurité économique de la mondialisation-désindustrialisation. Pour une autre partie, ce sont des électeurs africains-américains des centre-villes moins enthousiastes que pour l’élection du premier président noir de l’Histoire. Des « électorats » que la campagne de Clinton considérait comme acquis. A titre d’exemple, la candidate n’a pas mis les pieds dans le Wisconsin depuis fin juillet, même pas pour soutenir Russ Feingold, en capacité de reprendre un siège de sénateur aux républicains. Il est vrai que l’ancien député est un proche de Bernie Sanders.

Perdue entre ses petits calculs politiciens et son appétence pour le « consensus », l’archifavorite a favorisé la désagrégation de la puissante coalition d’Obama qui s’est retrouvée pour partie dans la candidature Sanders. Le sondage « sortie des urnes » du New York Times quantifie ces petites pertes qui ont provoqué une immense défaite : -8 points chez les latinos, -7 chez les Africains-Américains, -5 points chez les moins de trente ans. Trump reproduit presque à l’identique les scores de ses prédécesseurs. Le « manque à gagner » démocrate se retrouve chez les candidats de troisième parti (Gary Johnson ou Jill Stein) voire dans l’abstention.

Voilà comment la future première femme présidente est devenue la cinquième de la liste des « victimes» du système des grands électeurs. Elle était certainement celle qui pouvait le plus s’en prémunir.

Référendums: victoires progressistes

 

Ce n’est pas tout à fait une victoire sur toute la ligne mais le nombre de succès surpasse celui des défaites. Autant des voix progressistes ont boudé la candidature d’Hillary Clinton, autant peu ont manqué à l’appel pour promouvoir des législations progressistes à travers le pays. Les référendums locaux constituent aussi une grille de lecture de l’état des Etats-Unis. Celui-ci est moins cauchemardesque que l’accession à la magistrature suprême de Donald Trump.

Grand vainqueur du cru 2016 : le salaire minimum qui réalise un grand chelem. En Arizona (59%), dans le Colorado (54%) et dans le Maine (55%), les électeurs ont décidé d’établir le salaire plancher à 12 dollars de l’heure, contre 7,5 au niveau fédéral. Dans l’Etat de Washington (60%), il passera à 13,5 dollars. Ces conquêtes dessinent un pays où le niveau du SMIC est décent. A Seattle et dans les Etats de Californie et de New York, la revendication d’un salaire minimum de 15 dollars – lancée par des salariés de fast food à New York en 2012 – est devenue la loi. Avec les votes de mardi, ce sont 20 millions d’habitants supplémentaires qui pourront disposer de cette avancée sociale dans un pays où les salaires ont dramatiquement stagné depuis le début des années 70. Dans le Dakota du Sud, c’est la tentative de créer un SMIC jeune inférieur au standard qui a été massivement rejeté par les électeurs (71%).

Deuxième « hit » de la démocratie référendaire: la légalisation de la marijuana. Son usage, à titre récréatif, n’est plus considéré comme un délit en Californie, le plus grand Etat du pays avec ses 40 millions d’habitants, dans le Massachussetts et dans le Nevada rejoignant ainsi le Colorado, l’Alaska, l’Etat de Washington et l’Oregon. L’usage, à titre médical, de la substance est autorisé en Floride, en Arkansas, dans le Montana et le Dakota du Nord.

Bloqué à Washington par la majorité républicaine au Congrès, l’encadrement restrictif du port d’armes a trouvé son chemin en Californie, dans le Nevada et dans l’Etat de Washington.

La Californie, devenue un véritable laboratoire progressiste, a également renforcé sa législation sur le contrôle des armes à feu et augmenté, de nouveau, l’impôt sur le revenu pour les plus riches. Le revers est cinglant, en revanche, pour les militants de l’abolition de la peine de mort. Non seulement, leur proposition a été repoussée à 55% mais un autre texte, appelant à la reprise des exécutions, a obtenu une courte majorité.

 

 

 

 

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L’Ohio pour Trump qui prend une option sur la Maison Blanche

Le « swing state » le plus important après la Floride vient d’être déclaré gagnant pour Donald Trump. Selon le New York Times, il a désormais 82% de chances de succéder à Barack Obama.

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La Virginie vire au bleu mais Trump garde un chemin vers la Maison Blanche

Le « swing state » de Virginie vient de donner un léger avantage à Hillary Clinton, alors que 82% des bulletins ont été dépouillés. Mais le candidat républicain tient toujours la corde en Floride, le plus gros lot du scrutin, ainsi qu’en Caroline du Nord. Les premiers retours des Etats industriels du Midwest indiquent également que les résultats sont bien meilleurs pour le milliardaire que ceux prévus par les sondages.

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La Floride penche pour Clinton

Selon les derniers décomptes de CNN, Hillary Clinton dispose de plus de 100.000 voix d’avance. Elle retrouverait les scores de Barack Obama en 2012. Si la candidate démocrate emporte le troisième Etat du pays tout en préservant le « mur bleu » (Blue Wall), l’ensemble des Etats qui ont voté démocrate depuis 1992, elle sera élue présidente des Etats-Unis.

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Trump: 19, Clinton:3

Le candidat républicain remporte l’Indiana et le Kentucky tandis que le Vermont tombe dans l’escarcelle d’Hillary Clinton. Sans surprise. Premiers vrais indicateurs: la Virginie et la Caroline du Nord. A venir…very soon.

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Profil démographique de l’électorat: avantage Clinton

Les premières données du sondage sorti des urnes de CNN indiquent que la part des électeurs blancs est passé de 72% en 2012 à 70% cette année. Donald Trump a misé toute sa campagne sur cette frange de l’électorat. La part des Africains-Américains serait en léger recul (de 13% à 12%) mais celle des Latinos (de 10% à 11%) et des Asiatiques (3 à 4%) augmente. Dans nombre d’Etats, la part des diplômés augmente dépassant parfois la moitié de l’électorat. Des indicateurs favorables à la candidate démocrate.

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Election night, c’est parti

La soirée électorale commence. Dans quelques minutes, les premières projections seront publiées d’ici peu. La participation apparaît manifestement en hausse, un bon signe pour le camp démocrate. Pour la première fois cette année, plusieurs sites livrent en direct les données. Voir: Slate.fr ou Vice.com.

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Millennials : cette jeunesse qui fera la décision le 8 novembre

(Article paru dans l’Humanité Dimanche du 3 novembre)

Reportage en Caroline du Nord. Ils s’appellent Joe, Jonathan, Charlotte et Will. Ils sont démocrates ou républicains. Se reconnaissent-ils dans les candidats de leur parti?

 

Un cookie peut-il faire basculer une élection ? Un seul, non. Mais des milliers ? En tout cas, on peut convaincre un électeur de le goûter, puis en profiter pour engager la conversation. C’est la « tactique » des jeunes militants de NexGen Climate qui ont posé leur table sur la « plaza » centrale de l’Université de Caroline du Nord à Chapel Hill (30000 étudiants, 8000 employés administratifs, 3700 profs). Mais l’opération se décline de manière un peu confuse. « Cookie gratuit », se contente de proclamer une jeune femme. Son voisin, plus direct : « Voter pour agir contre le changement climatique ». Un troisième fait la « synthèse » : « Un cookie pour défendre le climat ». Une fois le cookie choisi (nature ou chocolat), les étudiants se voient remettre un tract, papier cartonné, tout en couleurs, qui récapitule les positions d’Hillary Clinton et Donald Trump sur les enjeux de changement climatique. Les volontaires de l’organisation environnementaliste en profitent parfois pour faire remplir le document officiel d’inscription sur les listes électorales.

Lauren Wittorp décrypte l’initiative: « L’idée est que les Millennials aillent voter. Nous savons que s’ils y vont, 80% d’entre eux voteront pour Clinton. Notre but est de toucher directement 200000 étudiants dans toute la Caroline du Nord. Nous avons commencé par opérer sur une dizaine de campus puis nous sommes passés à vingt dans la dernière ligne droite. » Auprès des jeunes, le message anti-Trump passe assurément bien. Mais le pro-Clinton rencontre-t-il autant de succès? « Oh absolument », répond Lauren, dans un grand élan volontariste. La militante aguerrie ne leur parle que du changement climatique, un sujet qui sensibilise beaucoup la jeune génération. La dizaine de volontaires passera trois bonnes heures à distribuer cookies, gâteaux et éléments de langage. Demain, rendez-vous sur le même campus mais dans la cité U. Et ce sera crème glacée pour tout le monde.

Derrière ces opérations bon enfant de mobilisation électorale des jeunes, se cache un milliardaire. Enfin, il ne se cache pas vraiment, car il le revendique. Il s’appelle Tom Steyer. Il se décrit comme sensible aux questions environnementales. Et il a décidé de mettre tout son poids financier dans la bataille : il compte bien dépasser les 70 millions de dollars investis lors des élections de mi-mandat en 2014. Ses flots d’argent sont canalisés par NextGen Climate qui n’est pas une association lambda, mais un super PAC (comités d’action politique qui ne sont pas directement liés à un candidat) qui ne disposent, depuis une décision de la Cour Suprême, d’aucun plafond de financement. L’argent est principalement dépensé dans les Etats clés, ceux qui vont faire la décision le 8 novembre. La Caroline du Nord a été ajoutée sur la liste fin septembre. Budget officiel pour ce seul Etat: 500000 dollars. Cibles : les jeunes, les étudiants en particulier. Ceux parmi lesquels Bernie Sanders a largement dominé Hillary Clinton pendant les primaires. « Je pense qu’il y a des électeurs de Sanders qui ne veulent pas voter. Comme ils n’ont pas obtenu ce qu’ils voulaient, ils préfèrent que les choses tournent mal. C’est la croyance naïve que quatre années terribles nous amèneront à un meilleur résultat politique», explique le milliardaire. Naïveté pour naïveté, penser convaincre les électeurs de Sanders de voter Clinton à coups de cookies et de dépliant publicitaro-politique…

En tout cas, Steyers a compris la clé du scrutin présidentiel : le vote des « Millennials », force motrice de la candidature Sanders et actuel trou noir d’Hillary Clinton. Selon les sondages, 45% des jeunes envisagent de voter Clinton. Ils avaient plébiscité Obama à hauteur de 67% en 2008 et 60% en 2012. Ils ne préfèrent pas, pour autant, Trump crédité de 25%. Un quart choisirait un « troisième candidat », soit Gary Johnson (parti libertarien) ou Jill Stein (les Verts). Le manque à gagner pour la candidate démocrate peut s’avérer cruel au soir du scrutin présidentiel. Pour Hillary Clinton, la victoire passe par Joe et  Jonathan.

Commençons par Joe. Drôle de personnage. Des allures de gamin mais un corps d’ancien militaire. Il a 24 ans. Après l’armée, il a décroché un diplôme de sciences politiques. Très tôt engagé avec les jeunes démocrates, le voici désormais candidat du parti d’Hillary Clinton dans un district du nord de la Caroline du Nord détenu par les républicains. S’il l’emportait, Joe Parrish serait le premier élu « asexuel ». Explications : « Un asexuel est quelqu’un qui n’a pas d’attirance sexuelle. Nous devons représenter 1% de la population. Je me suis dit qu’il était important que je le dise afin que d’autres prennent conscience de cela. Moi-même, je ne le savais pas. Nous ne sommes évidemment pas sujets à des discriminations comme les homosexuels ou les transsexuels mais il est important d’ouvrir le débat là-dessus. » Et il l’ouvre, dans une partie assez conservatrice de l’Etat… Dire les choses que l’on pense quel que soit l’endroit, il tient cela de son « modèle » en politique : Bernie Sanders. Il a voté des deux mains pour lui pour la primaire. Attablé, au Tricias’ Espresso de Roxboro, la plus grand ville du comté, il nous l’annonce : « Il y a de très fortes chances que je revote pour lui le 8 novembre. J’écrirai le nom de Sanders sur le bulletin. Je n’ai jamais voulu émettre un vote de protestation mais, là, je le ferai. » Toujours aussi surprenant et hors-cadre – « On est comme cela les Millennials »-, il en livre la raison : « Ses emails. Vous savez, j’ai été dans l’armée. Si on ne respectait pas une règle, on était virés. Et puis je n’ai pas supporté les coups fourrés de la campagne. Comme je n’envisage même pas de voter Trump, ce sera Bernie de nouveau. »

Pour Jonathan, ce sera un bulletin… Eh bien, il ne sait pas encore. Il hésite. La vraie « cible » de Clinton, c’est lui. Il a 24 ans. Il a voté Sanders aux primaires. Il est tenté par un vote pour Jill Stein, mais dans le même temps il veut « empêcher Trump d’entrer à la Maison Blanche. » Pourtant, Jonathan devrait être un électeur « captif » pour l’ancienne secrétaire d’Etat. Jeune. Très anti-Trump. Et Africain-américain. Plus de 90% des électeurs africains-américains votent démocrate. Toute sa famille va voter Clinton. Mais là aussi, une rupture générationnelle est à l’œuvre. Jonathan, salarié pour une marque de bière de Durham, n’est pas un cas isolé. Un rapport publié en septembre par un stratège démocrate, Cornell Belcher montre l’étendue du problème : 60% des Noirs de moins de 35 ans affirment vouloir voter pour Clinton contre près de 90% pour les plus de 45 ans. Hillary est de plus en plus vue comme faisant partie du « problème ». « Les jeunes noirs ne font plus allégeance au parti démocrate », constate Chris Prudhome, président de Vote America Now. C’est une toute nouvelle génération. »

Cela vaut aussi pour les républicains. Prenez Charlotte et Will, deux « millennials » conservateurs… qui ne voteront pas Trump.

Charlotte, 26 ans, a été élevée dans une « famille sudiste typique » : mère enseignante, père patron de PME.  « Tout le monde vote républicain. J’ai toujours voté républicain, non par allégeance mais parce que les candidats républicains correspondent mieux à mes idées. » Comme la génération précédente, cette étudiante en sixième année de droit à l’Université de Caroline du Nord privilégie la rigueur fiscale aux politiques sociales mais elle se montre plus ouverte sur les sujets sociétaux (favorable au mariage gay et au droit à l’avortement). En toute conscience, elle ne peut pas voter Trump. « C’est une brute et je crois sincèrement qu’il n’est pas fait pour être président. » Clinton ? « L’incarnation de la politicienne véreuse. C’est la version dans le monde réelle de Franck Underwood (le héros de « House of cards »). » Cette jeune femme blonde décidée envisage de voter pour Gary Johnson. « Ou peut-être que pour la première fois de ma vie, je ne participerai pas à une élection alors que j’ai un sens civique développée. Je me sens désespérée.»

Will, 25 ans, a le profil-type de l’électeur du parti républicain. Elevé dans une famille de la classe moyenne du Sud, père pompier, mère enseignante. Manager en communication. Bonne famille. Bonnes études. Bonne situation. Conservateur dans l’âme : « Je chéris les libertés individuelles et je crois en un gouvernement limité et localisé. » Contrairement à Charlotte, il n’est pas enregistré en tant qu’électeur républicain. Mais comme Charlotte, il ne votera pas pour Trump. Il a choisi Gary Johnson. Sans illusions mais avec un secret espoir : « Trump et Clinton sont d’affreux personnages et leurs politiques sont affreuses. J’espère que cette élection sera le début de la fin du système bipartisan qui domine la politique américaine depuis trop longtemps. » Une majorité de « Millennials » l’espèrent : près de la moitié d’entre eux se déclarent indépendants.

 

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Après le débat Trump-Clinton, plongée dans ces deux Amériques

 

(Article publié dans l’Humanité du 18 octobre 2016)

D’un côté Danville, ancienne terre industrielle, ravagée par la pauvreté et fief démocrate. Autour, des comtés ruraux et républicains. Entre le pays de Trump et celui de Clinton, le choc est frontal. Reportage.

 

L’équipe du matin vient de terminer sa journée de huit heures. Les ouvriers regagnent leur véhicule sur l’immense parking de l’usine GoodYear de Danville. Ils empruntent ensuite le Goodyear boulevard, longent le Goodyear golf club, s’engagent sur la voie express 29 mais prennent alors des directions opposées. Une minorité s’offre un court voyage vers Danville. Une majorité regagne ses pénates dans les comtés voisins.

La même dispersion s’opère après les réunions du syndicat de l’usine – Local 831 de l’USW (le syndicat des sidérurgistes)- qui se tiennent à Providence, dans l’Etat voisin de la Caroline du Nord, distant de quelques centaines de mètres de l’usine. Le trésorier, Greg se dirige vers Ringgold, dans le comté de Pittsylvania, à 15 kilomètres de là. Gloria, la secrétaire spécialiste des questions de retraite, s’apprête à faire avaler à sa voiture familiale 50 kilomètres de bitume, jusqu’à Martinsville, Virginie. Maurice, simple syndiqué, aussi, mais dans l’autre sens : Eden, Caroline du Nord. Jeff, le vice-président, sera chez lui le premier : il habite Danville.

En quittant leur communauté de travail ou leur communauté syndicale, à bord de leurs voitures dûment chaussées de pneus maisons, ouvriers et syndicalistes rejoignent des communautés d’habitat et de vie bien différentes. Plus même : deux Amériques aux antipodes.

D’un côté, l’ilôt urbain de Danville, 42.000 habitants, terre de désindustrialisation, ville de diversité et bastion démocrate. De l’autre, l’océan rural des six comtés qui l’entourent, un peu plus riches, nettement plus blancs et beaucoup plus républicains.

Commençons par Danville. La cité qui accueille la plus grande unité de production de pneus pour camions de la multinationale affiche un taux de pauvreté de près de 25%. Le paradoxe n’a pas à John Gilstrap, élu maire en 2014. « On parle de Goodyear à Danville mais c’est une usine régionale en fait, précise-t-il, avec son accent prononcé du Sud. Les gars viennent parfois de loin. La plupart habitent le comté de Pittsylvania, autour de la ville. Pour autant, l’usine, avec l’activité qu’elle créé est essentielle pour notre revitalisation économique. » Danville a subi trente ans de dévitalisation.  La culture du tabac a périclité d’abord puis celle du textile. Le coup de grâce est survenu en 2005 : Dan River, le géant textile créé à la fin du 19e siècle, ferme une unité de production, puis se vend à un groupe indien, Gujarat, simplement intéressé par la marque. Gujarat Heavy Chemicals Ltd a toujours son siège à Danville mais il s’agit d’une simple boîte postale – la numéro 361 – et aucun des 3500 employés du groupe ne travaille sur place. Fable de la mondialisation qui ne laisse à l’ancienne cité industrieuse et glorieuse que des usines et entrepôts en briques rouges abandonnés à l’usure du temps et de splendides demeures d’anciennes grandes familles alignées, comme à la parade de la richesse, sur Main Street. Plus un bilan social apocalyptique : selon les services municipaux, un tiers de la ville au chômage, explosion des expulsions et du nombre de SDF. La population décroit. Sa composition évolue. En 2015, les Africains-Américains représentaient, selon le bureau du recensement américain, près de 50% de la population, les Blancs 46,7%. Le revenu par habitant se situe à la moitié de celui de l’Etat de Virginie. Politiquement, Danville est « bleu », de la couleur du parti démocrate. Barack Obama y a recueilli 60% des voix en 2012 et Hillary Clinton, forte de son hégémonie parmi les électeurs noirs, a écrasé Bernie Sanders, avec 80% des voix.

Dans le comté de Pittsylvania, 63.000 habitants, les chiffres sont à la fois un peu meilleurs et… très différents. 78% des habitants sont blancs. La même proportion est propriétaire. Le revenu par habitant est un tiers supérieur à celui de la ville. C’est une terre « rouge », de la couleur du parti républicain. Rouge Trump, même. Le milliardaire a raflé 50% des voix du G.O.P. (Grand Old Party). Même razzia dans les six autres comtés – trois en Virginie, trois en Caroline du Nord – qui cernent Danville. Rouges de colère, les électeurs blancs du parti républicain. Pas forcément en raison de la crise économique : ses habitants en sont moins victimes que ceux de Danville. Mais en colère contre à peu près tout le reste. Ce qui donne cette phrase beaucoup plus chargée de sens qu’il n’y paraît, provenant de Shirley, née à Danville mais qui a préféré se retirer dans un petit village à une heure de route: « Le monde est devenu fou. Nous sommes proches de la fin. »

Quand le bus de campagne Trump-Pence a fait un stop à Danville, elle a encouragé ses amis à s’y rendre. Il y avait Connie, retraitée de l’usine Nestlé où elle fabriquait des cookies et des brownies,  Lisa, propriétaire d’une clinique vétérinaire à Chatham, principale ville du comté de Pittsylvania, Willie, un ancien policier, salarié d’une petite usine sidérurgique. Ils ont tous remercié la cheville ouvrière de ce « stop » : Colleen, mère au foyer dont le mari travaille à l’usine Goodyear. Fred Shanks III, ingénieur de formation, patron de sa propre boîte depuis 1987, conseiller municipal de Danville, a « liké » l’événement sur Facebook. Voilà le peuple « trumpien ». Celui que scrutait déjà un article du New York Times Magazine paru l’an dernier : les adeptes de Trump sont ceux «qui se situent un cran ou deux au dessus de la moyenne sociale : le shériff adjoint, l’agent d’entretien des autoroutes, le prof, le réceptionniste d’hôtel, le patron de station service, le mineur. Et leur allégeance grandissante au parti républicain est, en partie, une réaction à ce qu’ils perçoivent, parmi ceux qui se situent plus bas dans l’échelle sociale, comme une dépendance aux aides sociales, le signe le plus tangible de déclassement dans leurs villes en déclin. »

Danville. Déclin. Peur du déclassement. Peur des déclassés. Aux Etats-Unis, la peur prend toujours la couleur de l’Autre. L’ « Autre », immigré. Ce qui fait bondir John Gilstrap de son siège de maire: « Nous sommes une nation d’immigrants, non ? Moi-même, je suis un Scot-Irish. Alors ?! » Pour l’anecdote, la belle-fille du maire est la première avocate hispanique de Danville. L’ «Autre », pauvre et «assisté » : l’Africain-Américain, le Noir, le N… Eternelle histoire. Surtout, à Danville, caractérisée par certains nostalgiques comme la « dernière capitale de la Confédération », au prétexte que son président, Jefferson Davis, y a passé six jours en 1865– dans la Sutherlin Mansion – avant la défaite finale. La demeure a, depuis, été transformée en musée, au sein duquel vous saurez tout sur la Confédération, les noirs engagés au sein de son armée mais rien sur l’esclavagisme. Vous y verrez également toutes les versions du drapeau confédéré. Celui qui ne flottera pourtant plus jamais au mât officiel de la ville. Ainsi en a définitivement décidé la Cour Suprême de Virginie la semaine dernière, confirmant le vote du conseil municipal qui avait, alors, déclenché la colère d’une poignée de manifestants. Qui y retrouvait-on? Willie, également biker, qui ne manque jamais une occasion d’enfiler sa tunique de soldat confédéré. Fred Shanks, également, seul conseiller municipal favorable au maintien du symbole controversé dans l’espace public. « Quel drapeau ?, fait mine d’interroger le maire. Je n’en connais qu’un : la bannière étoilée. »

Pour Kenneth, homme blanc, d’âge moyen, de condition sociale moyenne, ce n’est ni plus ni moins qu’une «victoire du communisme. » La mine renfrognée, il annonce la prochaine bataille : « Ils vont vouloir nous retirer nos armes. » Dans ces parties rurales et conservatrices du pays, la possession d’armes à feu est presque atavique. Elle est liée à la pratique de la chasse mais pas uniquement. « Comment va-t-on faire pour se défendre face à tous ces criminels qui ont été relâchés ? », ajoute-t-il. En guise de « criminels », ce sont des personnes condamnées pour des faits mineurs, souvent liée à des petits trafics de drogue. Et ils n’ont pas été « relâchés » mais le gouverneur de Virginie, le démocrate Terry McAuliffe, a rendu à 13000 d’entre eux leurs droits civiques. Ronnie, habitant africain-américain, de Danville fait partie du lot. Il l’a appris, mercredi dernier. « Je peux voter, me présenter et aussi rechercher du boulot sans ce fardeau», se réjouit-il, sans faire part de son intention de trucider le premier venu mais Kenneth n’en démord pas : « Vous verrez. D’abord, ils vont nous voler l’élection avec tous ces criminels qui peuvent voter puis après…» Ed, le salarié, responsable du club de tir de l’usine Goodyear, n’envisage pas encore une nouvelle « guerre civile ». Mais la « guerre politique » il l’assume. Il a non seulement planté des panneaux Trump dans sa belle pelouse mais il a accroché un immense drapeau bleu au nom du milliardaire au dessus de son porche.

Trump joue de toutes ces peurs, exploite cette colère, créant un climat quasiment paranoïaque. Pour Joe Parrish, 24 ans, candidat démocrate (pro-Sanders) dans un district du nord de l’Etat de Caroline du Nord, à 50 kilomètres de Danville, « cela peut fonctionner dans ces comtés. Des types en dehors du processus électoral peuvent sortir le 8 novembre et voter Trump et ainsi renforcer tous ceux qui se déplaceront pour défendre leurs armes ou je ne sais quoi. » John Gilstrap, lui, ne croit pas au succès de l’opération nationalisto-xénophobe de l’aventurier de l’immobilier. « Je ne suis pas censé vous le dire, sourit-il, mais deux des trois conseillers municipaux de Danville ne vont pas voter Trump. Ils voteront Johnson (le candidat du parti libertarien, NDLR).» Son œil frise : «Moi-même je ne voterai pas Trump. Je ne suis pas obligé de vous le dire puisque je ne suis pas élu sous une étiquette politique, mais bon… »

A quelques centaines de mètres de l’Hôtel de Ville, Emma Edmunds finit d’installer son exposition à la Danvillian Gallery. Journaliste et historienne, blanche, elle présente une galerie de portraits d’acteurs, noirs et blancs, du mouvement des droits civiques. « Cinquante ans après, je suis frappée de voir à quel point nous sommes divisés. Tout le monde se regarde de travers. Le mouvement des droits civiques a réuni des gens de couleur différentes et d’horizons différents pour une cause juste. C’est trop demander que l’on tire les leçons de l’Histoire ? » Réponse : le 8 novembre.

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