Falaise fiscale : deux, trois choses sur l’acte I

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La grosse frayeur est passée : les Etats-Unis n’abordent pas l’année  en situation de défaut de paiement. Mais l’accord trouvé in extremis ne donne que deux mois de répit : fin février, la question du plafond de la dette se reposera. En attendant l’acte II, que retenir de l’acte I ?

–          Mini-défaite pour les Républicains.

On aurait pu aussi écrire : mini-victoire pour Obama. Mais comme ce sont les Républicains qui détiennent la majorité au Congrès et qui ont décidé de faire de l’obstruction systématique, prenons le compromis dans ce sens-là. 238 représentants et 41 sénateurs membres du Grand Old Party avaient en effet signé « l’engagement de Norquist », du nom de l’ultra-conservateur républicain. L’engagement ? Refuser toute hausse d’impôt fédéral, quelle qu’elle soit. Certains des appelants se sont déjugés et ont voté l’accord qui s’est dessiné à l’heure du réveillon. Les impôts augmenteront bien pour les familles gagnant plus de 450.000 dollars par an (400.000 pour un célibataire). Le relèvement est modeste (de 35 à 39% pour les revenus salariaux et de 15 à 20% sur les dividendes). Durant sa campagne, Barack Obama avait fixé le seuil à 250.000 dollars. Il a transigé mais on peut légitimement considérer qu’il a marqué un point sur le principe même si l’épisode signe un énième échec de sa stratégie de recherche de solutions « bipartisanes ».

–          Confirmation de la polarisation croissante de la vie politique

Si quelques républicains – des sénateurs, surtout – ont abandonné en rase campagne la vache la plus sacrée de leur parti, une immense majorité des élus ont refusé de transiger. On peut trouver l’une des explications dans une enquête récente de Nate Silver, le « M. Sondage » du New York Times (http://fivethirtyeight.blogs.nytimes.com/2012/12/27/as-swing-districts-dwindle-can-a-divided-house-stand/?emc=eta1). En 2012, le nombre de circonscriptions disputées n’a jamais été aussi faible (35 contre en 1992) et celui des districts ultra-bleus ou ultra-rouges jamais aussi élevé : 117 pour les démocrates (contre 65 en 1992) et 125 pour les républicains (58 en 1992). A Washington, les députés sont en quelque sorte les porte-paroles fidèles de leurs électeurs, nous dit le journaliste. Le redécoupage de 2010, effectué suite au recensement de la population, a renforcé l’homogénéité sociale et politique des districts électoraux. La seule chose que peut craindre un représentant républicain élu avec 75% des suffrages c’est d’être concurrencé sur sa droite lors des prochaines primaires s’il ne s’avère pas assez ferme sur les « fondamentaux ». Comme les représentants sont élus tous les deux ans…  Et comme les électeurs républicains se radicalisent… Le processus vaut aussi pour le côté démocrate de l’échiquier, aussi bien avec la radicalisation des électeurs eux-mêmes (voir dans le précédent post la façon dont les démocrates déclarés abordent le sujet de la falaise fiscale : https://presidentiellesamericaines.com/2012/12/26/mur-fiscal-ce-quen-pensent-les-americains/) que des députés. Les rangs du « caucus » progressiste au Congrès, créé en 1991 (http://cpc.grijalva.house.gov/), n’ont jamais été aussi bien garnis. Il est désormais le plus important « caucus » parmi les élus démocrates tandis que le caucus des « blue dogs » (démocrates conservateurs) est passé en quelques années de 54 à 14… Pour information, le graphique en tête du poste montre que les courbes de la polarisation à la chambre des représentants celle des inégalités sociales (mesurées par le coefficient de Gini) s’épousent parfaitement, comme les travaux de Nolan McCarty, Keith T. Poole et Howard Rosenthal l’ont mis en lumière dès 2006 (voir http://voteview.com/polarized_america.htm). Pour un tableau complet de cette polarisation : http://www.people-press.org/files/legacy-pdf/06-04-12%20Values%20Release.pdf.

– Comme les économistes prévoient un accroissement des inégalités dans les années à venir…

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Armes à feu : Los Angeles contre l’Utah

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Depuis quelques jours, il n’y en a que pour l’Utah. Des dépêches, des articles qui reprennent les dépêches, des reportages télés. Jeudi, 200 enseignants (contre une quinzaine habituellement) ont participé à la formation annuelle au maniement des armes. Quelques semaines après le massacre de Newton, chaque média y voit évidemment une progression d’une réaction inspirée par la NRA (National Rifle Association), le puissant lobby, qui, par la voix de son président, a déclaré la semaine dernière : « Le seul moyen d’arrêter un méchant armé d’un revolver, c’est un gentil armé d’un revolver. »

On a même eu droit au titre ou au lancement : « l’idée fait son chemin aux Etats-Unis ». Il est évident que la peur entretenue après Newton a provoqué, chez de nombreux Américains, une position de repli et d’armement. Mais encore faut-il préciser que l’Utah, dont on fait le théâtre de tout un pays, est le 45e Etat par sa population (2,7 millions d’habitants dont 60% de mormons), que c’est un bastion du parti républicain (Romney, régional de l’étape, y a recueilli 72% des suffrages), très lié à la NRA, et qu’il figure déjà dans le peloton de  tête des Etats avec le plus fort taux d’armes par habitant.

Il y a une autre Amérique dans sa façon de se comporter après Newton : c’est l’Amérique de Los Angeles (3,8 millions d’habitants soit 40% de plus que l’Utah), bastion démocrate (Obama y a décroché trois-quarts des suffrages). Mercredi, la ville a réalisé une opération d’échange d’un type un peu particulier : des bons d’achat contre des armes à feu. 100 dollars pour un pistolet, 200 pour un fusil d’assaut. « Je pense que tout le monde a été traumatisé, a déclaré Antonio. Villaraigosa, le maire. Les gens se sont dit ’’on ne va pas attendre le Congrès, j’en ai marre des débats interminables sur la législation des armes à feu, je veux agir. » »  Bilan : 2037 armes à feu, dont 75 armes d’assaut et deux lance-roquettes, récupérés.

Sur la question des armes à feu, Los Angeles et l’Utah symbolisent parfaitement le bras-de-fer à l’œuvre aux Etats-Unis. Mais que l’on cesse de nous faire croire, par des reportages qui cèdent toujours au sensationnalisme et au cliché, que toute l’Amérique est à l’image de l’Utah…

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« Mur fiscal » : ce qu’en pensent les Américains

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Dans quelques jours, si rien ne change, les Etats-Unis finiront dans le « mur fiscal ». Enfin, ils se préparent surtout à sauter dans le vide puisque outre-Atlantique, il s’agit du « fiscal cliff ». Allez savoir comment une « falaise » est devenue un « mur », ici… Bref. Les Républicains font de l’obstruction, comme d’habitude. Et Barack Obama fait des concessions (comme d’habitude), pourtant considérées comme insuffisantes par ses adversaires (encore et toujours, comme d’habitude). Et si nous sortions un peu du face à face Maison Blanche-Capitole pour savoir ce qu’en pensent les Américains. Une enquête réalisée par le très sérieux Pew Research Center.

Commençons par les mesures rejetées.

56% sont opposés à au recul de l’âge d’éligibilité (actuellement 65 ans) à Medicare (le système de protection sociale pour les seniors), 55% à la baisse des dépenses militaires. 55% également au recul de l’âge de la retraite (55%). 58% disent « non » à la réduction des fonds publics pour les services sociaux et 77% à celle du budget de l’éducation.

Les mesures majoritaires, désormais.

Réduire les pensions de retraite pour les hauts revenus : 51%

Réduire les prestations Medicare pour les plus hauts revenus : 51%.

Augmenter le taux d’imposition sur les revenus du capital et des dividendes. : 52%.

Limiter les défiscalisations : 54%.

Augmenter les impôts pour les revenus de plus de 25000 dollars : 69%

Apparaît clairement une option : celle de faire payer leur «  part juste » (fair share) aux plus hauts revenus qui ont bénéficié de deux plans de réductions massives sous Bush (2001 et 2003) et qui n’ont jamais été aussi peu imposés depuis les années 20.

Si l’on entre dans le détail en fonction du positionnement partisan des personnes interrogées, on peut tirer quelques enseignements intéressants :

–          La mesure phare de l’augmentation des impôts pour les plus riches reçoit l’assentiment des démocrates (86%), mais aussi des indépendants (68%) et même des républicains (52%). La position « ultra » sur ce sujet (comme sur d’autres) des élus républicains au Congrès ne reflète même pas l’approche de leur électorat. Obama pourrait (devrait) en jouer.

–          Tout comme il pourrait (devrait) s’appuyer sur la grande cohérence politique de sa base sociale et électorale. Que pensent les électeurs démocrates ? Qu’il faut augmenter les impôts pour les plus riches (86%), on l’a vu. Mais aussi, contrairement aux électeurs républicains,  qu’il faut réduire le budget militaire (57%), ou augmenter le taux d’imposition sur les revenus du capital et des dividendes (62%).

Bref, l’opinion publique est clairement derrière Obama. Comment s’en servira-t-il contre les Républicains. S’en servira-t-il, simplement ?

 

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Armes à feu: ce que dit la Constitution

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Depuis le massacre de Newton, on a de nouveau entendu et lu que le droit de porter des armes était garanti par la Constitution. Or, ce n’est pas le cas.

Que dit le second amendement ? « Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, le droit qu’a le peuple de détenir et de porter des armes ne sera pas transgressé ».

Un mot d’abord sur le contexte historique. Cet amendement fait partie du Bill of Rights voté en 1791 qui inscrit dans le marbre les droits fondamentaux des citoyens des Etats-Unis.  La « milice bien organisée », citée dans l’amendement, renvoie évidemment à celle dont le rôle fut si important, pendant la guerre d’indépendance opposant les colonies à la Monarchie britannique, infiniment supérieure en termes de puissance militaire régulière. Dans la Constitution, ce droit apparaît comme un bouclier face à d’éventuelles menées tyranniques.

Depuis deux siècles, le second amendement est l’objet d’une bataille d’interprétation. Pour aller au plus vite, on peut dire que c’est l’approche du lobby de la NRA (National Rifle Association) et du parti républicain – droit individuel – qui domine face à la lecture du camp favorable à la régulation et au contrôle. Ce dernier souligne – à juste titre, à notre avis – que le second amendement parle d’un droit « collectif », puisqu’il est stipulé « le peuple », non « les citoyens » et que la référence au cadre – « une milice bien organisée » – de ce droit est explicite. Ce droit n’est donc pas illimité.

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Pourquoi ne faut-il pas désespérer des Etats-Unis ? Un entretien au site La faute à Diderot

Voici l’intégralité de l’entretien que j’ai accordé  ce site Internet. Pour consulter: http://www.lafauteadiderot.net/Pourquoi-ne-faut-il-pas-desesperer

Alors que Barack Obama sera officiellement élu le 17 décembre prochain président par le collège des grands électeurs, Christophe Deroubaix, journaliste à l’Humanité, auteur d’un « Dictionnaire presque optimiste des Etats-Unis » (éditions Michel de Maule) revient sur les leçons du scrutin du 6 novembre et sur l’évolution du pays.

Quelles leçons tirez-vous des élections américaines ?

Je vois trois enseignements à tirer de cette élection. Le premier c’est la défaite des Républicains. Depuis la fin de la guerre froide, les Républicains ont été minoritaires à 5 reprises sur les six élections présidentielles. Il faut en effet se souvenir que W. Bush a été élu en 2000 mais qu’il a été devancé en nombre de voix par Al Gore. Le projet conservateur et ultralibéral des républicains est minoritaire aux Etats-Unis.

Deuxième leçon, contrairement aux sondages qui donnaient les candidats au coude à coude, Obama a finalement 4,5 millions de voix et 3% d’avance sur Romney, dans le cadre d’une forte participation. Les Républicains pensaient pouvoir gagner, car aucun Président n’avait été élu dans un tel contexte de crise et de chômage. Avec 60,5 millions de voix, Romney retrouve à peu de choses près le score de John Mac Cain en 2008 (60) et à peine moins que Bush en 2004 (62 millions). Dans l’Amérique telle qu’elle évolue, les Républicains sont arrivés à une sorte de plafond stratégique. L’enjeu principal portait sur la participation, notamment des électeurs d’Obama de 2008. Malgré la déception, voire la désillusion, le « peuple » du « Yes, we can » a finalement décidé de ne pas se laisser voler sa victoire de 2008 en donnant les clés du pouvoir aux Républicains. Tentés par l’abstention, les jeunes et les Latino-Américains se sont finalement mobilisés. Les latinos sont devenus une donnée essentielle de la vie sociale et politique des Etats-Unis. Ils constituent la première minorité avec 16 % de la population et 10 % de l’électorat. Ils représentent la nouvelle classe populaire et subissent ce que les sociologues appellent « l’incorporation par le bas de l’échelle » : chaque génération intègre la vie active par l’occupation des boulots les moins qualifiés. Le rêve américain ne fonctionne pas pour eux. Le vote latino existe mais c’est un vote social, pas un vote communautaire. Troisième donnée : l’ouverture culturelle de l’opinion américaine. Ainsi le mariage gay, qui avait été rejeté par référendum à 31 reprises, a été adopté par 3 états, qui ont rejoint 7 autres états qui l’avaient adopté par voie législative. De plus, deux Etats (Colorado et Etat de Washington) ont voté pour la légalisation de la marijuana, ouvrant ainsi une brèche dans la catastrophique « guerre à la drogue ». Ajoutons aussi que la Californie a adopté, toujours par voie référendaire, une taxe sur les millionnaires dont le produit ira financer directement l’éducation et les services sociaux.

C’est cela qui vous rend « optimiste » ?

Les résultats du 6 novembre valident en effet l’analyse de Paul Krugman : « Les Etats-Unis sont prêts pour un nouveau New Deal, une nouvelle ère de politiques progressistes ». Je partage ce point de vue. L’évolution des mentalités ne concerne pas que les questions de société mais également les grands enjeux économiques et sociaux, comme le prouve la taxe sur les millionnaires californienne. Quand on demande aux Américains quelles solutions ils privilégient pour résorber la dette, ils sont 56 % à répondre non au recul de l’âge de la retraite, non à l’augmentation des cotisations sociales, mais 64 % répondent oui à l’augmentation des impôts pour les riches, ce fameux « 1% » mis en lumière par le mouvement « Occupy Wall Street ». En mars dernier, Michael Moore, peu suspect d’optimisme béat, disait lors du « Left Forum » à New York : « Nous sommes majoritaires dans les esprits ».

Mais qu’est-ce qui change vraiment et concrètement aux Etats-Unis ? Ce qui change d’abord, c’est la démographie du pays. La proportion des Blancs se réduit. Dans une génération, ils deviendront une minorité. C’est le déclin annoncé de la République anglo-protestante si propice au développement du capitalisme, comme le notait Max Weber. La montée en puissance des latinos n’est pas qu’une question d’origine. De par leur histoire (ils sont une immigration « américaine »), leur position sociale, comme je l’ai souligné précédemment, et leur vision du monde même qui empreinte plus au catholicisme qu’à un calvinisme individualiste, ils apportent un sang radicalement nouveau dans les veines du pays. Les mentalités changent également. De nombreuses enquêtes montrent que la jeune génération est la plus multicolore mais aussi la plus ouverte et progressiste de l’histoire du pays.

Mais les changements ne se limitent pas aux esprits et aux idées, ce qui constitue pourtant déjà une avancée majeure si l’on attache un peu d’importance au concept gramscien d’hégémonie culturelle. Des changements s’effectuent et s’organisent également dans la vie « réelle », pratique. On a déjà abordé les évolutions sur le mariage gay, la marijuana. Chaque année, un Etat abolit la peine de mort. J’ajoute que le Vermont est le premier Etat à créer un système public d’assurance-santé (ce qu’avait promis de faire Obama pendant sa campagne en 2008 avant de battre en retraite). A New Haven, ville de l’Université de Yale, une coalition syndicale progressiste a chassé du conseil municipal la majorité démocrate « plan-plan ». A Dallas, le shériff est… une femme, démocrate, latina et lesbienne déclarée.

Pourquoi a-t-on, alors, autant entendu parler des Tea Parties ?

En partie par paresse de ce côté-ci de l’Atlantique : il semble que, dans un certain nombre de médias, l’on considère les sujets sur les « dingues », les fous de Dieu et des armes, plus « vendeurs ».

Mais il y a des raisons plus profondes. Le Tea Party incarne l’Amérique WASP (white anglo-saxon protestant) telle qu’elle a été fondée. C’est le système dans sa quintessence. Le Tea Party dispose donc de puissants soutiens financiers (les frères Koch), de relais médiatiques (Fox News) qui décuplent sa voix et son message. Mais il ne faut pas prendre le chant du cygne pour le chant du coq. Le Tea Party constitue une « Réaction » au sens littéral du terme. Une Réaction à un monde qui n’est plus, à un monde qui change, à un monde qui s’ouvre… A sa façon, ce mouvement d’ultra-droite témoigne des évolutions positives que connaissent les Etats-Unis.

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Pour poursuivre le débat: « Dictionnaire presque optimiste des Etats-Unis »

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Que fera Obama de sa victoire ?

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Les électeurs du « Yes, we can » ont finalement décidé de ne pas se laisser voler leur victoire de 2008 en laissant des Républicains, plus extrêmes que jamais, revenir à la Maison Blanche. Ils se sont rendus aux urnes en plus grand nombre que ne le laissaient présager les sondages. Barack Obama devance ainsi de plus d’un million de voix Mitt Romney, ce qui lui permet de remporter l’immense majorité des « swing states » et d’être largement majoritaire dans le collège électoral (303 à 206, en attendant la fin du décompte en Floride). Les premières enquêtes montrent que le président doit sa réélection à la mobilisation des jeunes et des Latinos, dont le rôle politique ne pourra se limiter à sauver tous les quatre ans la mise des démocrates…

C’est à la fois une sacrée victoire et une sacrée défaite. Le sens du scrutin du mardi 6 novembre tient en cette réalité gémellaire. Une sacrée victoire, évidemment, pour Barack Obama dont on ne peut contester qu’il a hérité de l’une des pires situations de l’Histoire du pays, entre la Grande Récession et deux guerres en cours. Une sacrée défaite, de manière toute aussi évidente, pour les Républicains et leur candidat, Mitt Romney. Ils s’étaient jurés, en prenant possession de la Chambre des représentants en 2010, de faire d’Obama « le président d’un seul mandat ». Ils ont échoué. Pire, pour le Grand Old Party : depuis la fin de la guerre froide, son candidat n’a obtenu l’assentiment de la majorité des électeurs qu’à une seule reprise, en 2004, pour la réélection de George W. Bush, en plein choc post-traumatique collectif. A cinq reprises, désormais (1992, 1996, 2000, 2008 et 2012), une majorité des votants lui ont préféré le représentant de son adversaire séculaire.

La question est désormais de savoir ce que le président réélu compte faire de sa victoire. Si le vote de mardi change beaucoup de choses puisqu’il le relégitime, il lui offre paradoxalement le même paysage parlementaire. Les Républicains gardent leur majorité – même légèrement amoindrie – à la Chambre des représentants tandis que les démocrates renforcent leur contrôle sur le Sénat.

Comme on se doute trop de ce que les républicains feront eux de leur victoire – l’ignorer voire la dénier, blâmer Romney puis poursuivre leur dérive -, Obama devra, jusqu’aux prochaines élections parlementaires en 2014, affronter leur obstruction. Comment y fera-t-il face ? Par la recherche illusoire du consensus, véritable constante de son premier mandat ? Sortira-t-il du jeu washingtonien que les Américains, autant ceux de droite que de gauche, vomissent ?

Pour situer l’enjeu, il faut refaire un peu d’Histoire, comme nous y invite l’intellectuel new-yorkais, Eli Zaretsky, dans son récent ouvrage « Left ». Il rappelle qu’à chacune des grandes crises du pays (l’esclavagisme, la crise économique de 1929 et ses suites, les années 60), la gauche a joué un rôle central dans le contenu des réponses apportées (l’abolition, le New Deal, les transformations culturelles). Son analyse : les Etats-Unis traversent une quatrième grande crise qui nécessite l’émergence d’une quatrième gauche. Coupons court aux éventuelles spéculations : Barack Obama ne sera jamais l’incarnation de cette gauche. Au mieux, il pourrait s’appuyer sur les acteurs et les mouvements progressistes de la société dont les référendums locaux ont encore montré à quel point ils comptaient dans ce pays. Il devrait commencer par faire son deuil du grand mythe du consensus. Lincoln a-t-il aboli l’esclavage par consensus ? Lyndon Johnson a-t-il signé la loi sur les droits civiques suite à un consensus ? La première décision de Roosevelt ? Fermer les banques, faire voter une loi régulatrice et les y soumettre. A rebours, le premier geste de Reagan ? Virer les contrôleurs aériens en grève. Aucune « révolution » américaine n’a germé dans une chimère « bipartisane ».

En lui confiant un second mandat, malgré certaines déceptions ou récriminations, le « peuple de 2008 » a envoyé un double message : le refus absolu des recettes républicaines et, en miroir, l’appel à des solutions aux problèmes du pays. Lors de son discours, à Chicago, mercredi matin, Barack Obama a assuré que la mobilisation des électeurs démocrates et cette campagne le rendaient « plus déterminé et inspiré que jamais ». Il avait grandement raison d’insister sur l’incroyable travail militant et l’organisation huilée qui lui ont sans doute permis de décrocher ce second mandat. Une question, encore une, mais la plus candide de toutes, consume notre plume : pourquoi n’utiliser cette force qu’une fois tous les quatre ans ?

Son premier test se profile déjà à l’horizon: la « falaise fiscale ». La formule renvoie à la question de l’endettement et au compromis passé en août 2011 entre démocrates et républicains qui arrive à expiration le 31 décembre. Si aucun nouvel accord n’est trouvé, un mécanisme dit « de séquestration » entrera automatiquement en vigueur le 1er janvier : expiration des réductions d’impôts pour les plus riches décidées sous Bush comme de la baisse de cotisations sociales incluses dans le plan de relance d’Obama ainsi que des coupes dans le budget de la défense et des programmes sociaux. Un banc d’essai grandeur nature pour « Obama II ».

Article publié dans l’Humanité dimanche du 07 novembre

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JOUR J, 5h30. Une victoire, deux raisons

Alors que les supporters d’Obama font la fête à Chicago dans le reste des Etats-Unis et avant d’aller prendre une douche et un café, voici en quelques lignes les clés de la réélection du premier président noir de l’histoire des Etats-Unis:

– La mobilisation des électeurs « naturels » du parti démocrate a été suffisante pour prendre une légère avance dans les fameux « swing states ». De ce point de vue, la machine militante a fonctionné à merveille. Des dizaines de milliers de militants sont allés chercher un par un des électeurs, peut-être déçus par le premier mandant d’Obama mais qu’ils ont réussi à convaincre de ne pas donner, pour autant, les clés de la Maison Blanche à Mitt Romney.

-C’est la deuxième leçon de ce scrutin: la défaite cuisante du parti républicain qui s’était juré, en 2010, de faire d’Obama le « président d’un seul mandat ». On peut même écrire l’échec historique de ce parti qui s’isole du mouvement de la société au fur et à mesure qu’il se radicalise. Une dérive que les Américains viennent de sanctionner. Nous y reviendrons.

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JOUR J, 5h18. Obama réélu

C’est officiel. L’Ohio en poche, Barack Obama décroche un second mandat.

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JOUR J, 5h15. Le Sénat reste démocrate

C’est officiel: la chambre haute du Congrès reste « bleue ». Les démocrates devraient même renforcer leur majorité. Dans le Maine, c’est un candidat indépendant qui votera avec les démocrates, Angus King qui remporte le siège détenu par les républicains. Dans l’Indiana, le républicain Richard Mourdock – anti-avortement même en cas de viol – a mordu la poussière. Dans le Wisconsin, autre Etat disputé, Tammy Baldwin est élue et devient la première sénatrice ouvertement homosexuelle.

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